Son âme, naturellement sensible, aime à s'ouvrir à tous les sentiments

doux; c'est pour cela qu'il est tout à la fois très gai et très porté à

la mélancolie; il se livre même à ce dernier sentiment avec une sorte

de délices; et cette pente que son âme a naturellement à s'affliger, le

rend assez propre à écrire des choses tristes et pathétiques.

Avec une pareille disposition, il ne faut pas s'étonner qu'il ait été

susceptible, dans sa jeunesse, de la plus vive, de la plus tendre et de

la plus douce des passions; les distractions et la solitude la lui ont

fait ignorer longtemps. Ce sentiment dormait, pour ainsi dire, au fond

de son âme; mais le réveil a été terrible; l'amour n'a presque fait que

le malheur de M. d'Alembert, et les chagrins qu'il lui a causés l'ont

dégoûté longtemps des hommes, de la vie et de l'étude même. Après avoir

consumé ses premières années dans la méditation et le travail, il a vu,

comme le sage, le néant des connaissances humaines; il a senti qu'elles

ne pouvaient occuper son coeur et s'est écrié avec l'Aminte du Tasse:

«J'ai perdu tout le temps que j'ai passé sans aimer.» Mais comme il ne

prenait pas aisément de l'amour, il ne se persuadait pas aisément

qu'on en eût pour lui; une résistance trop longue le rebutait, non

par l'offense qu'elle faisait à son amour-propre, mais parce que la

simplicité et la candeur de son âme ne lui permettaient pas de croire

qu'une résistance soutenue ne fût qu'apparente. Son âme a besoin d'être

remplie et non pas tourmentée; il ne lui faut que des émotions douces;

les secousses l'usent et l'amortissent.

PORTRAIT DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE PAR

D'ALEMBERT, ADRESSÉ À ELLE-MÊME EN 1771

Le temps et l'habitude, qui dénaturent tout, mademoiselle, qui

détruisent nos opinions et nos illusions, qui anéantissent ou

affaiblissent l'amour même, ne peuvent rien sur le sentiment que j'ai

pour vous et que vous m'avez inspiré depuis dix-sept ans: ce sentiment

se fortifie de plus en plus par la connaissance que j'ai des qualités

aimables et solides qui forment votre caractère; il me fait sentir en ce

moment le plaisir de m'occuper de vous, en vous peignant telle que je

vous vois.

Vous ne voulez pas, dites-vous, que je me borne à faire la moitié de

votre portrait en ne composant qu'un panégyrique; vous y voudriez des

ombres, apparemment pour relever la vérité du reste; et vous m'ordonnez

de vous entretenir de vos défauts, même, en cas de besoin, de vos vices,

si je vous en connais quelques-uns. De vices, j'avoue que je ne vous

en sais point, et j'en suis presque fâché, tant j'aurais envie de vous

obéir. De défauts, je vous en connais quelques-uns, et même d'assez

déplaisants pour les gens qui vous aiment.

Trouvez-vous cette déclaration assez grossière?

Je souhaiterais même que vous eussiez d'autres défauts que ceux dont

j'ai à vous faire le reproche. Je voudrais en vous ces défauts qui

rendent aimable, de ceux qui sont l'effet des passions; car j'avoue que

j'aime les défauts de cette espèce: mais par malheur ceux que j'ai à

vous reprocher n'en sont pas, et prouvent peut-être (je ne vous dis cela

qu'à l'oreille) qu'il n'y a guère de passion chez vous.

Je ne parlerai point de votre figure; vous n'y attachez aucune

prétention, et d'ailleurs c'est un objet auquel un vieux et triste

philosophe comme moi ne prend pas garde, auquel il ne se connaît pas,

auquel même il se pique de ne se pas connaître, soit par ineptie, soit

par vanité, comme il vous plaira. Je dirai cependant de votre extérieur,

ce qui me paraît frapper tout le monde: que vous avez beaucoup de

noblesse et de grâces dans tout votre maintien et, ce qui est bien

préférable à une beauté froide, beaucoup de physionomie et d'âme dans

tous vos traits. Aussi pourrais-je vous nommer plus d'un de vos amis qui

auraient eu pour vous plus que de l'amitié, si vous l'aviez voulu.

Le goût qu'on a pour vous ne tient pas seulement à vos agréments

extérieurs; il tient surtout à ceux de votre esprit et de votre

caractère, votre esprit plaît et doit plaire par bien des qualités, par

l'excellence de votre ton, par la justesse de votre goût, par l'art que

vous avez de dire à chacun ce qui lui convient.

L'excellence de votre ton ne serait pas un éloge pour une personne née à

la cour et qui ne peut parler que la langue qu'elle a apprise: en vous

c'est un mérite très réel, et même très rare; vous l'avez apporté

du fond d'une province, où vous n'aviez trouvé personne qui vous

l'enseignât. Vous étiez sur ce point aussi parfaite le lendemain de

votre arrivée à Paris, que vous l'êtes aujourd'hui. Vous vous y êtes

trouvée dès le premier jour aussi libre, aussi peu déplacée dans les

sociétés les plus brillantes et les plus difficiles, que si vous y aviez

passé votre vie; vous en avez senti les usages avant de les connaître,

ce qui suppose une justesse et une finesse de tact très peu communes,

une connaissance exquise des convenances. En un mot vous avez deviné le

langage de ce qu'on appelle _bonne compagnie_, comme Pascal dans ses

_Provinciales_ avait deviné la langue française, qui n'était pas formée

de son temps, et le ton de la bonne plaisanterie, qu'il n'avait pu

apprendre de personne dans la retraite où il vivait. Mais comme vous

sentez parfaitement que vous avez ce mérite, et même que ce n'est pas

en vous un mérite ordinaire, vous avez peut-être le défaut d'y attacher

trop de prix dans les autres: il faut bien des qualités réelles pour

vous faire pardonner à ceux qui ne l'ont pas; et sur cet objet assez peu

important, vous êtes impitoyable jusqu'à la minutie.

Oui, mademoiselle, la seule chose sur laquelle vous soyez délicate, et

délicate au point d'en être quelquefois _odieuse_, ici je suis comme Mme

Bertrand dans la comédie du _Moulin de Javelle_, et _je vais d'abord aux

invectives_, parce qu'il est question de défendre mes propres foyers,

c'est votre excessive sensibilité sur ce qu'on nomme le _bon ton_ dans

les manières et dans les discours; le défaut de cette qualité vous

paraît à peine effacé par le sentiment le plus tendre et le plus vrai

qu'on puisse vous marquer: mais, en récompense, il est des hommes en

qui cette qualité supplée auprès de vous à toutes les autres; vous les

trouvez tels qu'ils sont, faibles, personnels, pleins d'airs, incapables

d'un sentiment profond et suivi, mais aimables et pleins de grâces, et

vous avez la plus grande disposition à les préférer à vos plus fidèles,

à vos plus sincères amis; avec un peu plus de soin et d'attention pour

vous, ils éclipseraient tout à vos yeux, et peut-être vous tiendraient

lieu de tout.

La même justesse de goût qui vous donne un si grand usage du monde, se

montre assez généralement dans les jugements que vous portez sur les

ouvrages. Vous ne vous y trompez guère, et vous vous y tromperiez encore

moins, si vous vouliez toujours _être_ réellement _de votre opinion_, et

ne point juger d'après certaines personnes aux genoux desquelles votre

esprit a la bonté de se prosterner, quoiqu'elles n'aient pas à beaucoup

près le don d'être infaillibles. Vous leur faites quelquefois l'honneur

d'attendre leur avis, pour en avoir un qui ne vaut pas celui que vous

auriez eu de vous-même.

Vous avez encore un autre défaut, c'est de vous prévenir et, comme on

dit, de vous _engouer_ à l'excès en faveur de certains ouvrages. Vous

jugez avec assez de _justice_ et de _justesse_ tous les livres où il n'y

a qu'un degré médiocre de sentiment et de chaleur: mais quand ces deux

qualités dominent dans certains endroits d'un ouvrage, toutes les

taches, même considérables, qu'il peut avoir, disparaissent pour vous;

il est _parfait_ à vos yeux, et il vous faut du temps et un sens plus

rassis pour le juger tel qu'il est. J'ajouterai cependant, pour vous

consoler de cette censure, que tout ce qui tient au sentiment est un

objet sur lequel vous ne vous trompez jamais, et qu'on peut appeler

votre domaine.

Mais ce qui vous distingue surtout dans la société, c'est l'art de

dire à chacun ce qui lui convient; et cet art, quoique peu commun, est

pourtant bien simple chez vous; il consiste à ne jamais parler de vous

aux autres, et beaucoup d'eux. C'est un moyen infaillible de plaire;

aussi plaisez-vous généralement, quoiqu'il s'en faille de beaucoup que

tout le monde vous plaise: vous savez même ne pas déplaire aux personnes

qui vous sont les moins agréables. Ce désir de plaire à tout le monde

vous a fait dire un mot qui pourrait donner mauvaise opinion de vous à

ceux qui ne vous connaîtraient pas à fond. _Ah! que je voudrais_, vous

êtes-vous écriée un jour, _connaître le faible de chacun!_ Ce trait

semblerait partir d'une profonde politique et d'une politique même qui

avoisine la fausseté: cependant vous n'avez nulle fausseté; toute votre

politique se réduit à désirer qu'on vous trouve aimable, et vous le

désirez, non pas par un principe de vanité dont vous n'êtes que trop

éloignée, mais par l'envie et le besoin de répandre plus d'agrément dans

votre vie journalière.

Si vous plaisez généralement à tout le monde, vous plaisez surtout aux

gens aimables; et vous leur plaisez par l'effet qu'ils font sur vous,

par l'espèce de jouissance qu'éprouve leur amour-propre en voyant à quel

point vous sentez leurs agréments; vous avez l'air de leur être obligée

de ces agréments comme s'ils n'étaient que pour vous, et vous doublez

pour ainsi dire le plaisir qu'ils ont de se trouver aimables.

La finesse de goût qui se joint en vous au désir continuel de plaire,

fait que, d'un côté, il n'y a jamais rien en vous de _recherché_, et que

de l'autre il n'y a rien de _négligé_; aussi peut-on dire de vous que

vous êtes très _naturelle_ et nullement _simple_.

Discrète, prudente et réservée, vous possédez l'art de vous contraindre

sans effort, et de cacher vos sentiments sans les dissimuler. Vraie et

franche avec ceux que vous estimez, l'expérience vous a rendue défiante

avec tout le reste; mais cette disposition, qui est un vice quand on

commence à vivre, est une qualité précieuse pour peu qu'on ait vécu.

Cependant cette attention, cette circonspection dans la société, qui

vous sont ordinaires, n'empêchent pas que vous ne soyez quelquefois

inconsidérée; il vous est arrivé, à la vérité bien rarement, de laisser

échapper en présence de certaines personnes des discours qui vous ont

beaucoup nui auprès d'elles: c'est que vous êtes franche par nature et

discrète seulement par réflexion; et que la nature s'échappe quelquefois

malgré nos efforts.

Les différents contrastes qu'offre votre caractère, de naturel sans

simplicité, de réserve et d'imprudence, contrastes qui viennent en vous

du combat de l'art et de la nature, ne sont pas les seuls qui existent

dans votre manière d'être, et toujours par la même cause. Vous êtes à la

fois gaie et mélancolique, mais gaie par votre naturel et mélancolique

encore par réflexion: vos accès de mélancolie sont l'effet des

différents malheurs que vous avez éprouvés; votre disposition physique

ou morale du moment les fait naître; vous vous y livrez avec une

satisfaction douloureuse, et en même temps si profonde, que vous

souffrez avec peine qu'on vous arrache de la mélancolie par la gaieté,

et qu'au contraire vous retombez avec une sorte de plaisir, de la gaieté

dans la mélancolie.

Quoique vous ne soyez pas toujours mélancolique, vous êtes sans cesse

pénétrée d'un sentiment plus triste encore; c'est le dégoût de la vie:

ce dégoût vous quitte si peu, que si même dans un moment de gaieté on

vous proposait de mourir, vous y consentiriez sans peine. Ce sentiment

continu tient à l'impression vive et profonde que vos chagrins vous ont

laissée; vos affections même, et l'espèce de passion que vous y mettez,

ne la détruisent pas; on voit que la douleur, si je puis parler de

la sorte, vous a _nourrie_, et que les affections ne font que vous

consoler.

Ce n'est pas seulement par vos agréments et par votre esprit que vous

plaisez généralement, c'est encore par votre caractère. Quoique vous

sentiez bien les ridicules, personne n'est plus éloigné que vous d'en

donner; vous abhorrez la méchanceté et la satire: vous ne haïssez

personne, si ce n'est peut-être une seule femme, qui à la vérité a bien

fait tout ce qu'il fallait pour être haïe de vous; encore votre haine

pour elle n'est-elle pas active, quoique la sienne à votre égard le

soit jusqu'au ridicule et jusqu'à un excès qui rend cette femme très

malheureuse.

Vous avez une autre qualité très rare, et surtout dans une femme; vous

n'êtes nullement envieuse: vous rendez justice avec la satisfaction la

plus vraie aux agréments et aux bonnes qualités de toutes les femmes que

vous connaissez; vous la rendez même à votre ennemie dans ce qu'elle

peut avoir soit de bon et d'estimable, soit d'agréable et de piquant.

Cependant, car il ne faut pas vous flatter même en disant du bien de

vous, cette bonne qualité, toute rare qu'elle est, est peut-être moins

louable en vous qu'elle ne le serait en beaucoup d'autres. Si vous

n'êtes point envieuse, ce n'est pas précisément parce que vous trouvez

bon que d'autres personnes aient sur vous les mêmes avantages; c'est

qu'après avoir bien regardé autour de vous, tous les êtres existants

vous paraissent également à plaindre et qu'il n'y en a aucun dont vous

voulussiez changer la situation contre la vôtre. S'il y avait ou si vous

connaissiez un être souverainement heureux, vous seriez peut-être très

capable de lui porter envie; et on vous a souvent ouï dire qu'il était

juste que les personnes qui ont de grands avantages eussent aussi de

grands malheurs, pour consoler ceux qui seraient tentés d'en être

jaloux.

Ne croyez pas cependant que votre peu de jalousie cesse d'être une

vertu, quoique le principe n'en soit pas aussi pur qu'il pourrait

l'être; car combien y a-t-il de gens qui ne croient pas que personne

soit heureux, qui ne voudraient être à la place de personne et qui ne

laissent pas d'être jaloux?

Votre éloignement pour la méchanceté et l'envie suppose en vous une âme

noble; aussi la vôtre l'est-elle à tous égards: quoique vous désiriez la

fortune et que vous en ayez besoin, vous êtes incapable de vous donner

aucun mouvement pour vous la procurer; vous n'avez pas même su profiter

des occasions les plus favorables que vous avez eues pour vous faire un

sort plus heureux.

Non seulement vous avez l'âme très élevée, vous l'avez encore très

sensible; mais cette sensibilité est pour vous un tourment plutôt qu'un

plaisir; vous êtes persuadée qu'on ne peut être heureux que par les

passions, et vous connaissez trop le danger des passions pour vous y

livrer. Vous n'aimez donc qu'autant que vous l'osez; mais vous aimez

tout ce que vous pouvez ou tant que vous le pouvez; vous donnez à vos

amis, sur cette sensibilité qui vous surcharge, tout ce que vous pouvez

vous permettre: mais il vous en reste encore une surabondance dont vous

ne savez que faire, et que, pour ainsi dire, vous jetteriez volontiers

_à tous les passants_; cette surabondance de sensibilité vous rend très

compatissante pour les malheureux, même pour ceux que vous ne connaissez

pas; rien ne vous coûte pour les soulager. Avec cette disposition, il

est naturel que vous soyez très obligeante: aussi ne peut-on vous faire

plus de plaisir que de vous en fournir l'occasion; c'est donner à la

fois de l'aliment à votre bonté et à votre activité naturelle. J'ai dit

que vous donniez à vos amis _tous les sentiments que vous pouviez vous

permettre_; vous leur accordez même quelquefois au delà de ce qu'ils

seraient en droit d'exiger: vous les défendez avec courage, en toute

circonstance et en tout état de cause, soit qu'ils aient tort ou raison.

Ce n'est peut-être pas la meilleure manière de les servir; mais tant de

gens abandonnent leurs amis lors même qu'ils pourraient et devraient les

défendre, qu'on doit savoir gré à votre amitié de fuir et d'abhorrer

cette lâcheté, même jusqu'à l'excès.

L'espèce de mouvement sourd et intestin qui agite sans cesse votre âme,

fait qu'elle n'est pas aussi égale qu'elle le paraît, même à vos amis.

Vous avez souvent de l'humeur et de la sécheresse, mais, par une suite

de votre désir général de plaire, vous ne la laissez guère paraître

qu'à l'auteur de ce portrait: il est vrai que vous rendez justice à son

amitié en ne craignant point de vous laisser voir à lui telle que vous

êtes; mais cette amitié se croit obligée de vous dire que la sécheresse

et l'humeur vous déparent beaucoup à tous égards. Ainsi, pour l'intérêt

même de votre amour-propre, l'amitié vous conseille d'avoir le moins

de sécheresse et d'humeur que vous pourrez, à moins que vos amis ne le

méritent, ce qui doit leur arriver bien rarement, grâce aux sentiments

si profonds et si justes dont ils sont pénétrés pour vous.

Vous convenez de cette maudite sécheresse, et c'est bien fait à vous; ce

qu'il y aurait encore de mieux à faire, ce serait de vous en corriger.

Pour vous en dispenser, vous cherchez à vous persuader qu'elle est

incorrigible et qu'elle tient à votre caractère: je crois que vous vous

trompez là-dessus et qu'elle tient bien plutôt à la situation où vous

êtes. Vous étiez née avec une âme tendre, douce et sensible; vous ne

l'avez que trop éprouvée, et les effets pour vous n'ont été que trop

cruels: or, vous en direz tout ce qu'il vous en plaira, mais la

sensibilité extrême exclut la sécheresse. Ce vilain défaut n'est

donc pas en vous l'ouvrage de la nature, mais, ce qui est _affreux_,

l'ouvrage de l'art: à force d'être contrariée, choquée, blessée dans

vos sentiments et dans vos goûts, vous vous êtes accoutumée à ne vous

affecter de rien; à force de réprimer les sentiments qui auraient pu

faire votre malheur, vous avez amorti ceux qui auraient répandu la

douceur dans votre âme; ils restent comme endormis au fond de votre

coeur, sans mouvement, sans activité, et vous avez préparé bien du mal à

vos amis en vous mettant à l'abri de celui que vos ennemis cherchaient à

vous faire; en travaillant à vous rendre dure à vous-même, vous l'êtes

devenue pour ceux qui vous aiment. Il est vrai--car le sentiment n'est

point anéanti chez vous, il n'est qu'assoupi--que vous ne tardez pas à

vous repentir des chagrins que votre sécheresse a causés, quand vous

voyez que ces chagrins ont fait une impression profonde; vous revenez

alors à votre sensibilité ancienne; un moment, un mot répare tout. Dans

les autres, le premier mouvement est l'effet de la nature, le second est

celui de la réflexion: chez vous c'est tout le contraire; et tel est

dans votre âme, d'ailleurs si estimable, le cruel et malheureux effet de

l'habitude.

Ce qui prouve encore que cette _sécheresse_ n'est point naturelle en

vous, c'est un autre défaut que je vous ai reproché et qui est presque

l'opposé de celui-là, _le désir banal de plaire à tout le monde_: pour

ce défaut-là, vous le tenez beaucoup plus que l'autre de la nature; elle

vous a donné dans l'esprit les qualités les plus faites pour plaire, de

la noblesse, des agréments et de la grâce; il est tout simple que vous

cherchiez à en tirer parti, et vous n'y réussissez que trop bien. Je ne

connais personne, je le répète, qui plaise aussi généralement que vous,

et peu de personnes qui y soient plus sensibles; vous ne refusez pas

même de faire les avances quand on ne va pas au-devant de vous; et sur

ce point votre fierté est sacrifiée à votre amour-propre: assez sûre de

conserver ceux que vous avez acquis, vous êtes principalement occupée à

en acquérir d'autres; vous n'êtes pas même, il faut en convenir, aussi

difficile sur le choix qu'il vous conviendrait de l'être. La finesse et

la justesse de votre tact devraient vous rendre délicate sur le genre et

le choix des connaissances; l'envie d'avoir une cour et ce qu'on appelle

dans le monde des amis, vous a rendue d'assez bonne composition et les

ennuyeux ne vous déplaisent pas trop, pourvu que ces ennuyeux-là vous

soient dévoués.

Les noms, les titres ne vous en imposent pas; vous voyez les grands

comme il faut les voir, sans bassesse et sans dédain. L'infortune vous a

donné cet orgueil respectable qu'elle inspire toujours à ceux qui ne la

méritent pas. Votre peu d'aisance et la triste connaissance que vous

avez acquise des hommes, vous font redouter les bienfaits dont le joug

est si souvent à craindre pour les âmes bien nées; peut-être même

êtes-vous portée à pousser ce sentiment jusqu'à l'excès: mais, en ce

genre, l'excès même est une vertu.

Votre courage est au-dessus de votre force; l'indigence, la mauvaise

santé, les malheurs de toute espèce exercent votre patience sans

l'abattre. Cette patience intéressante et le spectacle de ce que vous

avez souffert devaient vous faire des amis et vous en ont fait; vous

avez trouvé quelque consolation dans leur attachement et dans leur

estime.

Voilà, mademoiselle, ce que vous me paraissez être: vous n'êtes pas

parfaite, sans doute, et c'est en vérité tant mieux pour vous; car le

_parfait Grandisson_ m'a toujours paru un odieux personnage. Je ne sais

si je vous vois bien; mais, telle que je vous vois, personne ne me

paraît plus digne d'éprouver par soi-même et de faire éprouver aux

autres ce qui seul peut adoucir les maux de la vie, les douceurs du

sentiment et de la confiance.

En finissant ce portrait, je ne puis pas ajouter comme dans la chanson:

Le prieur qui l'a fait

En est très satisfait;

mais je sens que je vous applique, et de tout mon coeur, le vers de

Dufresny sur la jeunesse:

... Que de défauts elle a

Cette jeunesse! On l'aime avec ces défauts-là.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE I

L'enfance de d'Alembert.

CHAPITRE II

D'Alembert et l'Académie des sciences.

CHAPITRE III

D'Alembert et l'Encyclopédie.

CHAPITRE IV

D'Alembert et l'Académie française.

CHAPITRE V

D'Alembert et la suppression des jésuites.

CHAPITRE VI

D'Alembert et Frédéric.

CHAPITRE VII

D'Alembert et mademoiselle de Lespinasse.

CHAPITRE VIII

Deux portraits.

D'Alembert · 第 11 / 11 段