d'activité ni de volonté pour rien; en un mot, il périt si on ne le tire
par un effort de la vie qu'il mène. Ce pays-ci ne lui présente plus
aucune dissipation; mon amitié, celle des autres, ne suffisent pas pour
faire la diversion qui lui est nécessaire. Enfin nous nous réunissons
tous pour le conjurer de changer de lieu et de faire le voyage d'Italie;
il ne s'y refuse pas tout à fait, mais jamais il ne se décidera à faire
ce voyage seul, moi-même je ne le voudrais pas. Il a besoin des secours
et des soins de l'amitié et il faut qu'il trouve cela dans un ami tel
que vous, monsieur.»
Mlle de Lespinasse ne pouvait ignorer la cause véritable de la tristesse
de d'Alembert.
«Mon amitié, dit-elle, ne suffit pas à faire la diversion nécessaire.»
C'est son amour qu'il aurait fallu. Elle lui avait donné le droit d'y
compter, et depuis deux ans déjà, tout entière au jeune de Mora, âgé de
vingt-deux ans, elle tourmentait d'Alembert, qui ne devinait rien, par
ses humeurs fantasques et la dureté de ses refus.
D'Alembert, pressé par ses amis et par ses médecins, se décida à partir.
Sa fortune ne lui permettait pas de faire à l'improviste une aussi
grosse dépense; il écrivit à Frédéric:
«Ma santé dépérit de jour en jour. À l'impossibilité absolue où je suis
de me livrer au plus léger travail se joint une insomnie affreuse et une
profonde mélancolie. Tous mes amis et mes médecins me conseillent le
voyage d'Italie comme le seul remède à mon malheureux état; mais mon peu
de fortune m'interdit cette ressource, l'unique cependant qui me reste
pour ne pas périr d'une mort lente et cruelle.
«Vous avez eu la bonté de m'offrir, il y a sept ans, les secours
nécessaires pour ce voyage. J'ai recours aujourd'hui au bienfaiteur à
qui je dois tant et à qui je vais devoir encore la vie. On m'assure que
le voyage, pour être fait avec un peu d'aisance, exige environ 2 000
écus de France. Je prends la liberté de les demander à Votre Majesté.»
Frédéric répondit:
«Mon cher d'Alembert, je trouve votre Faculté de médecine bien aimable.
Ah! si j'avais de pareils médecins! Ceux de ce pays-ci ne prescrivent à
leurs patients que des gouttes et des drogues abominables.
«C'est une consolation pour moi que ces rois tant vilipendés puissent
être de quelque secours aux philosophes; ils sont au moins bons à
quelque chose. Adieu, mon cher.»
L'ordonnancement des six mille francs demandés accompagnait la lettre.
Le voyage fut interrompu, les deux amis s'arrêtèrent à Ferney.
D'Alembert, un peu mieux portant et toujours malheureux loin de celle
qui se passait si bien de lui, reprit avec Condorcet la route de Paris.
Il était loin d'avoir dépensé la somme envoyée par Frédéric; il voulut
rendre le reste. Frédéric lui répond:
«Ne me parlez pas de finances. On m'en rebat les oreilles ici et je dis
comme Pilate: «Ce qui est écrit est écrit.»
C'est dans de telles occasions seulement que Frédéric prenait un ton de
maître.
Lorsque, six ans après, d'Alembert perdit Mlle de Lespinasse, son
désespoir fut connu de tous. Frédéric lui écrivit de longues lettres
de condoléance et de consolation. Essayant tous les tons pour mieux
réussir, il avait, dans l'une d'elles, introduit quelques plaisanteries.
Le lendemain une lettre de d'Alembert laisse voir une douleur si
profonde et si vraie que Frédéric, craignant de l'avoir blessé, lui
envoie des excuses.
«Mon cher d'Alembert, je vous avais écrit hier et, je ne sais comment,
je m'étais permis quelques badinages. Je me le suis reproché aujourd'hui
en recevant votre lettre.»
Un tel trait marque sans laisser de doute ce qu'ils étaient l'un pour
l'autre. Les relations de d'Alembert avec l'impératrice Catherine ne
font pas moins d'honneur à son désintéressement et à la dignité de sa
conduite que son intimité avec Frédéric. Le 2 septembre 1762, avant son
voyage à Berlin, d'Alembert avait reçu d'Odar, conseiller de cour et
bibliothécaire de l'impératrice de Russie, la lettre suivante:
«Monsieur, la nature de ma commission peut excuser auprès de vous la
liberté que je prends de vous écrire sans avoir l'honneur d'être
connu de vous. C'est par zèle pour le service de l'État, duquel j'ai
l'avantage d'être citoyen, que j'ai pris sur moi de vous sonder,
monsieur, si vous pourriez écouter les propositions de concourir à
l'instruction du jeune grand-duc de Russie. Rien ne peut vous donner une
preuve plus convaincante de l'admiration générale que vous vous êtes
acquise, que la confiance qu'une cour si éloignée met dans votre esprit
et dans votre coeur; c'est un mérite que Son Éminence M. de Pannin,
gouverneur de ce jeune prince, voudrait se faire auprès de sa
souveraine, que de mettre entre des mains si habiles un ouvrage qu'elle
a tant à coeur. Toute l'Europe est si unanime sur l'éloge de notre
gracieuse Impératrice, qu'il serait superflu de vous retracer ici la
grandeur de son âme, son amour pour les sciences et pour ceux qui s'y
distinguent, son humanité, sa générosité, si toutes ces vertus, en
vous garantissant l'accueil le plus gracieux et les récompenses
proportionnées au plaisir que vous lui ferez, ne me servaient
d'arguments les plus stringents pour vous y inviter. Je sais bien
que les richesses et les honneurs ne sont pas ce qui détermine un
philosophe, mais l'occasion de faire un bien si important ne peut que
vous tenter, d'autant plus qu'elle est accompagnée d'approcher une
princesse des plus accomplies.
«Espérant, monsieur, que vous voudrez bien m'honorer d'une réponse
favorable, j'ai l'honneur d'être aussi pénétré d'admiration pour vos
talents, que de la considération la plus distinguée, monsieur, de votre
très humble et très obéissant serviteur.»
D'Alembert refusa les offres de Catherine et pour les mêmes raisons que
celles de Frédéric. Il ne voulait quitter ni Paris ni surtout Mlle de
Lespinasse.
«Monsieur, il faudrait être plus que philosophe ou plutôt ne l'être
pas assez pour ne pas sentir tout le prix d'une place aussi importante
qu'honorable, qui, étant remplie comme elle mérite de l'être, peut
contribuer au bonheur d'une grande nation. Je suis donc infiniment
flatté, comme je le dois, de la proposition que vous voulez bien me
faire au nom de S. E. M. de Pannin, à qui je vous prie de faire agréer
ma reconnaissance et mon respect. Ce que vous me faites l'honneur de me
dire des qualités éminentes de votre auguste Impératrice, doit rendre
précieux à tout homme qui pense l'avantage de l'approcher et le bonheur
de mériter sa confiance dans une éducation qui lui est si chère. Mais,
monsieur, plus cette confiance m'honorerait par les devoirs sacrés
qu'elle impose, plus elle m'effraye par l'incapacité que je me sens d'y
répondre. Ne croyez pas que je veuille me parer d'une fausse modestie;
si j'avais l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez avec quelle
franchise j'exprime ici ce que je suis et encore plus à quel point je
dis la vérité en cette occasion. Quelques connaissances philosophiques
et littéraires acquises dans la retraite, peu d'usage des hommes et
encore moins des cours, peu de lumières sur les matières épineuses du
gouvernement dans lesquelles un prince doit être instruit, tout cela,
monseigneur, est bien loin des talents nécessaires pour remplir
dignement la place que l'on me fait l'honneur de me proposer. Il y a
trente ans que je travaille uniquement et sans relâche, si je puis
parler de la sorte, à ma propre éducation, et il s'en faut bien que je
sois content de mon ouvrage. Jugez du peu de succès que je devrais me
promettre d'une éducation infiniment plus importante, plus difficile et
plus étendue.
«Je n'ajouterai point à ces raisons, monsieur, les lieux communs
ordinaires sur l'amour de la patrie. Je n'ai ni assez à me louer de la
mienne pour qu'elle soit en droit d'exiger de moi de grands sacrifices,
ni en même temps assez à m'en plaindre pour ne pas désirer lui être
utile, si elle m'en jugeait capable; j'y ai, en commun avec tous les
gens de lettres qui ont le bonheur ou le malheur de se faire connaître
par leur travail, les agréments et les dégoûts attachés à la réputation;
ma fortune y est très médiocre, mais suffisante à mes désirs; ma santé
naturellement faible, accoutumée à un climat doux et tempéré, ne
pourrait en supporter un plus rude; enfin, monsieur, c'est une des
maximes de ma philosophie de ne point changer de situation quand on
n'est pas tout à fait mal; mais ce qui éloigne de moi toute envie de me
transplanter, c'est mon attachement pour un petit nombre d'amis à qui
je suis cher, qui ne me le sont pas moins et dont la société fait
ma consolation et mon bonheur. Il n'y a, monsieur, ni honneurs, ni
richesses qui puissent tenir lieu d'un bien si précieux.
«Un autre motif, non moins respectable pour moi, ne me permet pas,
monsieur, d'accepter les offres si flatteuses de la cour de Russie. Il y
a plus de dix ans que le roi de Prusse me fit faire les propositions les
plus avantageuses; il les a réitérées sans succès à plusieurs reprises,
et mon silence ne l'a pas empêché de mettre le comble à ses bontés pour
moi, par une pension dont je jouis depuis huit ans, et que la guerre n'a
point suspendue. Il a été mon premier bienfaiteur; il a été longtemps le
seul; je jouis de ses bienfaits sans avoir la consolation de lui être
utile et je me croirais indigne de l'opinion favorable que les étrangers
veulent bien avoir de moi, si j'étais capable de faire pour quelque
prince que ce fût ce que je n'ai pas eu le courage de faire pour lui.»
Catherine répondit elle-même:
«Monsieur d'Alembert, je viens de lire la réponse que vous avez écrite
au sieur d'Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter pour
contribuer à l'éducation de mon fils. Philosophe comme vous êtes,
je comprends qu'il ne vous coûte rien de mépriser ce qu'on appelle
grandeurs et honneurs dans ce monde; à vos yeux tout cela est peu de
chose, et aisément je me range de votre avis. A envisager les choses
sur ce pied, je regarderais comme très petite la conduite de la reine
Christine qu'on a tant loué _(sic)_ et souvent blâmé _(sic)_ à plus
juste titre; mais être né ou appelé pour contribuer au bonheur et même à
l'instruction d'un peuple entier et y renoncer, me semble, s'est _(sic)_
refuser de faire le bien que vous avez à coeur. Votre philosophie est
fondée sur l'humanité; permettez-moi de vous dire que de ne point ce
_(sic)_ prêter à la servir tant qu'on le peut, c'est manquer son but. Je
vous sais trop honnête homme pour attribuer vos refus à la vanité;
je sais que la cause n'en est que l'amour du repos pour cultiver les
lettres et l'amitié, mais à quoi tient-il? Venez avec tous vos amis, je
vous promets et à eux aussi tous les agréments et aisances qui peuvent
dépendre de moi et peut-être vous trouverez plus de liberté et de repos
que chez vous; vous ne vous prêtez point aux instances du roi de Prusse
et à la reconnaissance que vous lui avez; mais ce prince n'a pas de
fils. J'avoue que l'éducation de ce fils me tient si fort à coeur et
vous m'êtes si nécessaire que peut-être je vous presse trop; pardonnez
mon indiscrétion en faveur de la cause et soyez assuré que c'est
l'estime qui m'a rendue si intéressée.
«_P.-S._ Dans toute cette lettre je n'ai employée _(sic)_ que les
sentiments que j'ai trouvés dans vos ouvrages. Vous ne voudriez pas vous
contredire.»
Il faut citer encore la réponse de d'Alembert:
«Madame, la lettre dont Votre Majesté Impériale vient de m'honorer me
pénètre de la plus vive reconnaissance et en même temps de la plus vive
douleur de ne pouvoir répondre à ses bontés. J'ose néanmoins, madame,
espérer de ces bontés même et j'ajoute de l'équité de Votre Majesté
Impériale, de l'élévation et de la sensibilité de son âme, qu'elle
voudra bien rendre justice aux motifs qui ne me permettent pas
d'accepter ses offres.
«Si la philosophie est insensible aux honneurs, elle ne saurait l'être
au précieux avantage d'approcher une princesse éclairée, courageuse et
philosophe (phénomène si rare sur le trône), de mériter sa confiance
dans la partie la plus importante de sa glorieuse administration et de
concourir à ses vues respectables pour le bonheur d'un grand peuple.
Mais, madame (et je supplie Votre Majesté Impériale d'être persuadée
que je la respecte trop pour ne pas lui parler avec toute la franchise
philosophique), je ne suis nullement en état par le genre d'études que
j'ai faites, de donner à un jeune prince destiné au gouvernement d'un
grand empire les connaissances nécessaires pour régner; je ne pourrais
tout au plus que le former par les faibles leçons aux vertus dont Votre
Majesté Impériale lui donne bien mieux les exemples. Ma santé d'ailleurs
ne pourrait résister au climat rigoureux de la Russie, et me rendrait
incapable du grand ouvrage auquel Sa Majesté Impériale me fait l'honneur
de m'appeler. Enfin, madame, le petit nombre d'amis que j'ai le bonheur
d'avoir, aussi obscurs et aussi sédentaires que moi, ne pourraient
consentir à notre séparation ni se résoudre à abandonner avec moi une
patrie dont ils ne sont pas mieux traités.
«Pourquoi faut-il, madame, que la distance immense où je suis des États
que Votre Majesté Impériale gouverne avec tant de sagesse et de gloire,
ne me permette pas d'aller moi-même la supplier d'approuver ces raisons,
mettre à ses pieds (au nom de tous les gens de lettres et de tous les
sages de l'Europe) mon admiration, ma reconnaissance et mon profond
respect, et l'assurer surtout que ce n'est point un principe de vanité
raffinée qui me détourne de ce qu'elle désire; la vanité du philosophe
peut refuser tout à la supériorité du rang, mais elle entend trop bien
ses intérêts pour ne pas se dévouer à la supériorité des lumières, en
s'attachant, comme elle le souhaiterait, à Votre Majesté Impériale,
si les motifs les plus puissants et les plus respectables ne s'y
opposaient. Je conserverai précieusement toute ma vie la glorieuse
marque que Votre Majesté Impériale vient de me donner de ses bontés et
de son estime, mais l'honneur qu'elle me fait est si grand, il suffit
tellement à mon bonheur que je ne songerai pas même à m'en glorifier.»
Soltikof, ambassadeur de Russie à Paris, fut chargé d'offrir à
d'Alembert une pension de cent mille francs sans ébranler la résolution
du philosophe.
«Votre Majesté Impériale, depuis la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de
m'écrire, vient encore de mettre le comble à ses bontés en me
faisant offrir par son ambassadeur la fortune la plus immense et les
distinctions les plus flatteuses. Mais, madame, si quelque chose avait
pu me déterminer à quitter la France et mes amis pour me charger d'un
travail supérieur à mes forces, la lettre de Sa Majesté Impériale eût
été pour moi le plus puissant de tous les motifs: ceux de l'intérêt et
de la vanité sont bien faibles en comparaison.»
Le désintéressement de d'Alembert fut admiré à Saint-Pétersbourg comme à
Paris; Catherine eut comme Frédéric l'ambition de l'avoir pour ami,
et sa correspondance, moins familière et moins intime que celle de
Frédéric, ne fut plus interrompue. Catherine daigne lui parler de ses
principes de gouvernement et de ses décrets. Lorsqu'elle décide la
réunion des biens du clergé au domaine de la couronne, bien assurée de
son approbation, elle lui écrit en ces termes:
«Cher monsieur, on a trop de respect pour les choses spirituelles pour
les mêler au temporel, et celui-ci se prête à soulager l'autre des
vanités qui lui sont étrangères. Chacun reste dans l'étendue de sa
domination, sans qu'il s'avise seulement d'empiéter sur ce qui n'est pas
de sa compétence.»
Catherine ne veut dans son empire ni persécutions ni discussions
religieuses; les autocrates ne doutent de rien. Elle écrit à d'Alembert:
«Si les hérétiques n'étaient point soufferts, les fidèles
désespéreraient de les ramener dans le giron de l'Eglise. Les articles
de foi sont inébranlables, il n'y a pas de quoi discuter. Chacun est
libre de vivre hérétique, mais il faut se taire.»
Les prévenances et les bontés de Catherine pour d'Alembert n'étaient
pas, comme celles de Frédéric, exemptes de calcul. Elle voulait bien se
laisser louer d'être grande et simple, mais sans abandonner le droit de
commander et d'imposer les limites.
D'Alembert, ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre à quelle
distance Catherine voulait rester de Frédéric, accepta la mission de lui
présenter un mémoire en faveur de quelques prisonniers de guerre envoyés
en Sibérie. Ces jeunes gens, recommandables par leur courage, en avaient
fait très mauvais usage; après être venus, en leur propre nom,
porter dans ses États l'insurrection et la guerre, ils avaient très
indiscrètement, s'il faut en croire Voltaire, dit sur elle des choses
horribles.
D'Alembert, en invoquant sa clémence, lui montrait de quel avantage
serait pour elle la reconnaissance des philosophes. «La république des
lettres, dont la philosophie est aujourd'hui le plus digne organe et
dont elle tient pour ainsi dire la plume, ne laissera ignorer ni à la
France ni à l'Europe que cette même impératrice qui, du sud au nord, a
fait trembler Constantinople, s'est montrée plus grande encore après la
victoire que dans la victoire même; qu'elle a su non seulement estimer,
mais récompenser le courage imprudent et malheureux qui s'est trompé en
osant la combattre; que si quelques Français ont pris les armes contre
elle, elle a voulu par son indulgence à leur égard témoigner à leur
nation qu'elle ne la regarde point comme ennemie, et surtout qu'elle
se souvient avec bonté de l'enthousiasme si juste que ses talents, ses
vertus et ses lumières ont inspiré à la partie la plus éclairée de la
nation.» Cette maladroite amplification de collège avait peu de chances
de succès. Catherine répondit brièvement et sèchement:
«J'ai reçu la belle lettre que vous avez jugé à propos de m'écrire, au
sujet de vos compatriotes prisonniers de guerre dans mes États, et que
vous réclamez au nom de la philosophie et des philosophes. On vous les
a représentés enchaînés, gémissant et manquant de tout au fond de la
Sibérie. Eh bien! monsieur, rassurez-vous et vos amis aussi, et apprenez
que rien de tout cela n'existe. Les prisonniers de votre nation,
faits dans différents endroits de la Pologne, où ils fomentaient et
entretenaient les dissensions, sont à Kiovie (Kiev), où ils jouissent
de leur propre aveu d'un état supportable. Ils sont en pleine
correspondance avec M. Durand, envoyé du roi de France à ma cour, et
avec leurs parents. J'ai vu une lettre d'un M. Galibert, qui est parmi
eux, par laquelle il se loue des bons procédés du gouvernement général
de Kiovie, etc. Voilà pour le moment tout ce que je peux vous dire
d'eux. Accoutumée à voir répandre par le monde les traits de la plus
noire calomnie, je n'ai point été étonnée de celle-ci; une même
source peut les avoir produites, aussi ce n'est pas de cela que je
m'embarrasse, j'en suis bien consolée par tout ce que vous me dites
de flatteur de la part des gens éclairés de votre patrie, à la tête
desquels vous vous trouvez.
«Soyez assuré, monsieur, de la continuation de tous les sentiments que
vous me connaissez.»
D'Alembert insista, parlant de Phocion, cet Athénien vertueux, estimé et
chéri d'Alexandre.
Catherine lui répondit de manière à terminer la correspondance:
«Monsieur d'Alembert, j'ai reçu une seconde lettre écrite de votre main
qui contenait mot pour mot la même chose que la première.... Mais,
monsieur, permettez-moi de vous témoigner mon étonnement de vous voir un
aussi grand empressement pour délivrer d'une captivité qui n'en a que
le nom des boutefeux qui soufflaient la discorde partout où ils se
présentaient.»
D'Alembert n'écrivit plus à Catherine. En 1782, cependant, le fils de
l'impératrice, celui qui fut Paul Ier, venant visiter Paris, voulut se
rendre chez d'Alembert, et se montra pour lui plein de respect, faisant
allusion en le quittant au désir que sa mère avait eu de lui donner pour
précepteur l'illustre Français. Il lui dit en le quittant:
«Vous devez comprendre, monsieur, tout le regret que j'ai de ne pas vous
avoir connu plus tôt.»
Si d'Alembert avait tenté de s'immiscer avec Frédéric dans les affaires
du gouvernement, il n'aurait pas eu sans doute plus de succès qu'avec
Catherine, mais on l'aurait éconduit moins sèchement.
La longue correspondance de Frédéric avec d'Alembert roule sur la
philosophie, sur l'amour des lettres et la haine du fanatisme, étendue,
sans qu'ils s'en cachent l'un à l'autre, à la religion qui l'inspire.
Mais Frédéric, plein de déférence pour le philosophe qu'il admire et
qu'il aime, s'il lui permet d'oublier qu'il est roi, entend bien ne
jamais l'oublier lui-même.
CHAPITRE VII
D'ALEMBERT ET MADEMOISELLE DE LESPINASSE
D'Alembert dans son enfance n'avait appris ni les belles manières ni
l'usage du monde. Sa renommée imposait l'indulgence; rien de lui ne
pouvait scandaliser; il riait de tout sans jamais se contraindre,
laissant un libre cours à sa verve satirique, déclarant sans colère ses
inimitiés et ses griefs. Il semblait toujours, avec des formes libres
et gaies, rappeler aux plus hauts personnages qu'en acceptant leurs
invitations il trouvait bon qu'on lui en sût gré.
Avec les femmes il était timide, très tendre au fond du coeur, mais
fier, facile à décourager et, pour des raisons que l'on ignore, l'ayant
été presque toujours quand il avait voulu devenir plus qu'un ami.
Mme du Deffant et Mme Geoffrin, prôneuses et introductrices de
d'Alembert dans la société élégante, avaient l'une et l'autre vingt
ans de plus que lui. Ces deux amitiés dans leurs meilleurs jours ne
pouvaient suffire à son coeur.
Lorsque d'Alembert mourut, Grimm dans sa correspondance raconta une
anecdote invraisemblable qu'il faut croire vraie, puisque d'Alembert,
qui en est le héros, l'a racontée lui-même, dans une lettre écrite à
Condorcet sur Mme Geoffrin.
«Un jeune homme, à qui Mme Geoffrin s'intéressait, jusqu'alors
uniquement livré à l'étude, fut saisi et frappé comme subitement
d'une passion malheureuse qui lui rendait l'étude et la vie même
insupportables; elle vint à bout de le guérir. Quelque temps après,
elle s'aperçut que ce jeune homme lui parlait avec intérêt d'une femme
aimable qu'il voyait depuis peu de jours. Mme Geoffrin, qui connaissait
cette femme, l'alla trouver: «Je viens, lui dit-elle, «vous demander une
grâce; ne témoignez pas à *** «trop d'amitié ni d'envie de le voir; il
deviendrait «amoureux de vous; il serait malheureux; je le serais «de le
voir souffrir et vous souffririez vous-même «de lui avoir fait tant de
mal.» Cette femme, vraiment honnête, lui promit ce qu'elle demandait, et
lui tint parole.»
La bonne Mme Geoffrin savait ce qu'elle faisait; elle connaissait
d'Alembert mieux que nous, elle connaissait aussi la dame; elle leur a
sans doute rendu service à tous deux. D'Alembert lui en a su gré! c'est
le trait le plus singulier de cette singulière anecdote. Quoi qu'il en
soit, dans cette société et dans ce siècle où les liaisons avaient peu
de mystère, lorsque autour de d'Alembert ses amis offraient leurs coeurs
à de très honnêtes dames qui pour l'accepter ne se cachaient guère,
on ne lui a connu qu'une seule passion qui a fait le charme puis le
tourment de sa vie.
Mlle de Lespinasse a été mal connue de ses contemporains. Sous la grâce
de son esprit qu'ils admiraient, sous la distinction de ses manières,
la régularité de sa vie et la dignité de sa conduite, elle a caché les
faiblesses de son coeur. Elle est célèbre aujourd'hui, grâce à ses
lettres qui nous sont restées, par l'ardeur de ses passions, par
l'extase de ses ravissements amoureux, par la promptitude de ses
infidélités.
Sa jeunesse fut fort triste.
Née à Lyon en 1732, elle avait quinze ans de moins que d'Alembert. Sa
mère, séparée de son mari, devait cacher sa naissance. On la baptisa
sous le nom de Julie de Lespinasse, fille illégitime de Claude
Lespinasse, marchand, et de Julie Novaire. Elle fut élevée chez Claude
Lespinasse; ce très honnête homme la prit en amitié. Sa mère, comtesse
d'Albon, devenue veuve, voulut prendre chez elle la jeune Julie, âgée
alors de quinze ans. Ses autres enfants conçurent pour cette soeur
qu'ils devinaient une haine violente.
Julie ne rappelait jamais ces souvenirs, qu'elle résumait par un seul
mot: des atrocités. La comtesse d'Albon quelques heures avant sa mort
révéla à Julie le secret de sa naissance, en lui remettant dans une
cassette des papiers importants pour elle et la clef d'un secrétaire où
elle devait trouver l'héritage qu'elle lui destinait.