le roi m'honore. Je n'en avais pas besoin pour lui être tendrement et
inviolablement attaché: le respect et l'admiration que ses actions
m'ont inspirés, ne suffisent pas à mon coeur; c'est un sentiment que
je partage avec toute l'Europe; un monarque tel que lui est digne d'en
inspirer de plus doux et j'ose dire que je le dispute sur ce point à
tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Jugez donc, monsieur, du
désir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les circonstances où je
me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le
regret de ne pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter
ma reconnaissance. Permettez-moi, monsieur, d'entrer là-dessus dans
quelques détails avec vous et de vous ouvrir mon coeur comme à un ami
digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec
vous; tout semble m'y inviter: la lettre pleine de bonté que vous m'avez
fait l'honneur de m'écrire; la générosité de vos procédés envers l'abbé
de Prades, auquel je m'intéresse très vivement, et qui se loue, dans
toutes ses lettres, de vous plus que de personne; enfin la réputation
dont vous jouissez à si juste titre par vos lumières, par vos
connaissances, par la noblesse de vos sentiments, et par une probité
d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare. «La situation où je suis
serait peut-être, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres de
renoncer à son pays. Ma fortune est au-dessous du médiocre; 1700 livres
de rente font tout mon revenu. Entièrement indépendant et maître de
mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose. Oublié du
gouvernement, comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté
même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantage
sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses
qui pleuvent ici sur les gens de lettres avec plus de profusion que de
lumières. Une pension très modique, qui vraisemblablement me viendra
fort tard, et qui à peine un jour me suffira si j'ai le bonheur ou le
malheur de parvenir à la vieillesse, est la seule chose que je puisse
raisonnablement espérer. Encore cette ressource n'est-elle pas trop
certaine si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal
disposée pour moi que celle de Prusse l'est favorablement. Malgré tout
cela, monsieur, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si
douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque.
Supérieur à la mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai
essuyées dans ce genre, m'ont endurci à l'indigence et au malheur, et ne
m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent. À force
de privations, je me suis accoutumé sans effort à me contenter du plus
étroit nécessaire, et je serais même en état de partager mon peu de
fortune avec d'honnêtes gens plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme
les autres hommes, par désirer les places et les richesses, j'ai fini
par y renoncer absolument: et de jour en jour je m'en trouve mieux.
La vie retirée et obscure que je mène est parfaitement conforme à mon
caractère, à mon amour extrême pour l'indépendance, et peut-être à un
peu d'éloignement que les événements de ma vie m'ont inspiré pour les
hommes. La retraite et le régime que me prescrivent mon état et mon goût
m'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale, c'est-à-dire
le premier bien d'un philosophe. Enfin, j'ai le bonheur de jouir d'un
petit nombre d'amis dont le commerce et la confiance font la consolation
et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-même, monsieur, s'il m'est
possible de renoncer à ces avantages, et de changer un bonheur sûr pour
une situation toujours incertaine, quelque brillante qu'elle puisse
être. Je ne doute nullement des bontés du roi, et de tout ce qu'il peut
faire pour me rendre agréable mon nouvel état; mais, malheureusement
pour moi, toutes les conditions essentielles à mon bonheur ne sont pas
en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'effraye avec juste
raison; j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de
Berlin et de Potsdam, que la nature m'a donné un corps très faible et
qui a besoin de tous les ménagements possibles. Si ma santé venait à
s'altérer, ce qui ne serait que trop à craindre, que deviendrais-je
alors? Incapable de me rendre utile au roi, je me verrais forcé à aller
finir mes jours loin de lui, et à reprendre dans ma patrie, ou ailleurs,
mon ancien état qui aurait perdu ses premiers charmes: peut-être même
n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y
aurais laissés, et à qui je percerais le coeur par mon départ. Je vous
avoue, monsieur, que cette dernière raison seule peut tout sur moi; le
roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix; il
connaît l'amitié; il la ressent et il la mérite; qu'il soit lui-même mon
juge.
«À ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute,
je pourrais en ajouter d'autres. Je ne dois rien, il est vrai, au
gouvernement de France, dont je crains tout sans en rien espérer; mais
je dois quelque chose à ma nation, qui m'a toujours bien traité, qui
me récompense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne
pourrais abandonner sans une espèce d'ingratitude. Je suis d'ailleurs,
comme vous le savez, chargé, conjointement avec M. Diderot, d'un grand
ouvrage, pour lequel nous avons pris avec le public les engagements les
plus solennels, et pour lequel ma présence est indispensable; il est
absolument nécessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos
yeux, que nous nous voyions souvent et que nous travaillions de concert.
Vous connaissez trop, monsieur, les détails d'une si grande entreprise,
pour que j'insiste davantage là-dessus. Enfin, et je vous prie d'être
persuadé que je ne cherche point à me parer ici d'une fausse modestie,
je doute que je fusse aussi propre à cette place que Sa Majesté veut
bien le croire. Livré dès mon enfance à des études continuelles, je n'ai
que dans la théorie la connaissance des hommes, qui est si nécessaire
dans la pratique quand on a affaire à eux. La tranquillité et, si j'ose
le dire, l'oisiveté du cabinet m'ont rendu absolument incapable des
détails auxquels le chef d'un corps doit se livrer.
«D'ailleurs, dans les différents objets dont l'Académie s'occupe, il
en est qui me sont entièrement inconnus, comme la chimie, l'histoire
naturelle et plusieurs autres, sur lesquels, par conséquent, je ne
pourrais être aussi utile que je le désirerais. Enfin, une place aussi
brillante que celle dont le roi veut m'honorer, oblige à une sorte de
représentation, tout à fait éloignée du train de vie que j'ai pris
jusqu'ici; elle engage à un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont
les entraves d'un homme libre: je ne parle point de ceux qu'on rend au
roi. Le mot de devoir n'est pas fait pour lui; les plaisirs qu'on goûte
dans sa société sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on
met à les remplir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument propre, par
mon caractère, qu'à l'étude, à la retraite et à la société la plus
fermée et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands
ou petits, nécessairement attachés aux places où l'on a des hommes et
surtout des gens de lettres dans sa dépendance. Sans doute le plaisir de
faire des heureux et de récompenser le mérite serait très sensible pour
moi; mais il est fort incertain que je fisse des heureux, et il est
infaillible que je ferais des mécontents et des ingrats. Ainsi, sans
perdre les ennemis que je puis avoir en France, où je ne suis cependant
sur le chemin de personne, j'irais à trois cents lieues en chercher de
nouveaux. J'en trouverais, dès mon arrivée, dans ceux qui auraient pu
aspirer à cette place, dans leurs partisans et dans leurs créatures;
et toutes mes précautions n'empêcheraient pas que bien des gens se
plaignissent et ne cherchassent à me rendre la vie désagréable. Selon ma
manière de penser, ce serait pour moi un poison lent, que la fortune et
la considération attachées à ma place ne pourraient déraciner.
«Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que rien ne pourrait me
résoudre à accepter, du vivant de M. de Maupertuis, sa survivance, et à
venir, pour ainsi dire, à Berlin recueillir sa succession. Il était mon
ami; je ne puis croire, comme on me l'a mandé, qu'il ait cherché, malgré
ma recommandation, à nuire à l'abbé de Prades; mais quand j'aurais
ce reproche à lui faire, l'état déplorable où il est suffirait pour
m'engager à une plus grande délicatesse dans les procédés. Cependant cet
état, quelque fâcheux qu'il soit, peut durer longtemps, et peut demander
qu'on lui donne dès à présent un coadjuteur; en ce cas, ce serait un
nouveau motif pour moi de ne me pas déplacer. Voilà, monsieur, les
raisons qui me retiennent dans ma patrie; je serais au désespoir que Sa
Majesté les désapprouvât. Je me flatte, au contraire, que ma philosophie
et ma franchise, bien loin de me nuire auprès de lui, m'affermiront dans
son estime. Plein de confiance en sa bonté, sa sagesse et sa vertu, bien
plus chères à mes yeux que sa couronne, je me jette à ses pieds, et je
le supplie d'être persuadé qu'un des plus grands regrets que j'aurai
dans ma vie, sera de ne pouvoir profiter des bienfaits d'un prince aussi
digne de l'être, aussi fait pour commander aux hommes que pour les
éclairer. Je m'attendris en vous écrivant. Je vous prie d'assurer le roi
que je conserverai toute ma vie, pour sa personne, l'attachement le plus
désintéressé, le plus fidèle et le plus respectueux; et que je serai
toujours son sujet au moins dans le coeur, puisque c'est la seule façon
dont je puisse l'être. Si la persécution et le malheur m'obligent un
jour à quitter ma patrie, ce sera dans ses États que j'irai chercher un
asile: je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir auprès de
lui libre et pauvre.
«Au reste, je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que longtemps
avant le dessein que le roi vous a confié, le bruit s'est répandu, sans
fondement comme tant d'autres, que Sa Majesté songeait à moi pour la
place de président. J'ai répondu à ceux qui m'en ont parlé, que je
n'avais entendu parler de rien, et qu'on me faisait beaucoup plus
d'honneur que je ne méritais. Je continuerai, si on m'en parle encore,
à répondre de même, parce que, dans ces circonstances, les réponses les
plus simples sont les meilleures. Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer
Sa Majesté que son secret sera inviolable; je le respecte autant que sa
personne, et mes amis ignoreront toujours le sacrifice que je leur fais.
J'ai l'honneur d'être, etc.»
L'estime de Frédéric redoubla. Ne pouvant réussir à attirer d'Alembert
et n'y renonçant pas pour l'avenir, il lui fit offrir, par son
ambassadeur, une pension de 1 200 livres. «Louis XV, dit Mme du Hausset,
n'aimait pas le roi de Prusse,... les railleries de Frédéric l'avaient
ulcéré... Il entra un jour chez Mme (de Pompadour) avec un papier à la
main et lui dit: «Le roi de Prusse est certainement un grand homme; il
aime les gens à talents et, comme Louis XIV, il veut faire retentir
l'Europe de ses bienfaits envers les savants des pays étrangers. Voici,
ajouta-t-il, une lettre de lui adressée à milord Maréchal pour lui
ordonner de faire part à un homme supérieur de mon royaume d'une pension
qu'il lui accorde.» Et, jetant les yeux sur la lettre, il lut ces mots:
«Vous saurez qu'il y a un homme à Paris du plus grand mérite qui ne
jouit pas des avantages d'une fortune proportionnée à ses talents et à
son caractère. Je pourrais servir d'yeux à l'aveugle déesse et réparer
au moins quelques-uns de ses torts; je vous prie d'offrir par cette
considération...
«Je me flatte qu'il acceptera cette pension en faveur du plaisir que
j'aurai d'avoir obligé un homme qui joint la beauté du caractère aux
talents les plus sublimes de l'esprit.»
«Le roi s'arrêta: en ce moment arrivèrent MM. de Marigny et d'Ayen,
auxquels il recommença la lettre et il ajouta: «Elle m'a été remise par
le ministre des affaires étrangères, à qui l'a confiée milord Maréchal
pour que je permette à ce _génie sublime_ d'accepter ce bienfait. Mais,
dit le roi, à combien croyez-vous que se monte ce bienfait?» Les uns
dirent six, huit, dix mille livres. «Vous n'y êtes pas, dit le roi, à
douze cents livres.
«--Pour des talents sublimes, dit le duc d'Ayen, ce n'est pas beaucoup.
Le roi de Prusse aura le plaisir de faire du bruit à peu de frais.»
«M. de Marigny raconta cette histoire chez Quesnay et il ajouta que
l'homme de génie était d'Alembert et que le roi avait permis d'accepter
la pension. Sa soeur (Mme de Pompadour) avait, dit-il, insinué au roi de
donner le double à d'Alembert et de lui défendre d'accepter la pension,
mais il n'avait pas voulu, parce qu'il regardait d'Alembert comme un
impie.»
Lorsque Maupertuis mourut, en 1759, Frédéric renouvela ses instances.
D'Alembert refusa de nouveau. Voltaire le lui conseillait fort. «Que
dites-vous, lui écrit-il, de Maupertuis mort entre deux capucins? Il
était malade depuis longtemps d'une réplétion d'orgueil; mais je ne le
croyais ni hypocrite, ni imbécile. Je ne vous conseille pas d'aller
jamais remplir sa place à Berlin, vous vous en repentiriez. Je suis
Astolphe qui avertit Roger de ne pas se livrer à l'enchanteresse Alcine,
mais Roger ne le crut pas.»
En prévenant d'Alembert des dangers qu'il connaissait bien, Voltaire
n'avait aucun tort. La main gantée de velours que Frédéric tendait
gracieusement à d'Alembert pouvait égratigner les imprudents et broyer
les ingrats. L'amitié de Frédéric n'était pas banale, et s'il respectait
les génies sublimes, c'étaient ceux que lui-même jugeait tels. Le bon et
grand Euler ne rencontrait à la cour et à l'Académie ni les avantages
offerts à d'Alembert avec tant d'empressement, ni les égards que sa
naïve bonhomie ne savait pas imposer. Frédéric le traitait avec la même
bienveillance précisément qu'il montrait au jardinier de Sans-Souci
quand il était content de ses services. Euler pour Frédéric n'était pas
plus un ami que d'Alembert pour Louis XV. Louis XV disait en parlant de
l'un: C'est un impie. Frédéric, s'il daignait s'en informer, pouvait
dire d'Euler tout le contraire. Il était tolérant et le lui pardonnait,
mais rien de plus. Euler, si d'Alembert l'avait consulté et s'il avait
osé répondre, aurait donné le même conseil que Voltaire.
Un de ses neveux avait été incorporé dans un régiment. Le jeune homme
se destinait au commerce; la famille était désolée. Euler adressa une
supplique.
Le roi lui répondit:
«Comme je sais qu'il est d'une bonne taille, ce qui marque un
tempérament flegmatique qui ne paraît pas propre pour l'activité et la
souplesse si nécessaires à un habile marchand, je crois que la nature
l'a destiné pour embrasser le métier des armes. J'espère que vous
n'envierez pas au susdit régiment cet homme, dont j'aurai soin de faire
la fortune en votre considération.»
L'occasion était bonne de quitter Berlin; à la place d'Euler, d'Alembert
n'y eût pas manqué.
Le voyage de d'Alembert à Berlin ne put avoir lieu que trois ans après
la mort de Maupertuis, en 1762. Son empressement à profiter des offres
de Frédéric n'eut, on le voit, rien d'indiscret. Frédéric lui-même
n'était pas toujours de loisir. D'Alembert, pour accepter son
invitation, choisit le moment où le roi lui écrivait:
«Je vais donc vivre tranquillement avec les Muses et occupé à réparer
les malheurs de la guerre dont j'ai toujours gémi.»
D'autres, en lisant ces lignes, auraient eu le droit de sourire.
D'Alembert ne l'avait pas. La nature de Frédéric était double; jamais
il ne s'est montré à d'Alembert, jamais il n'a été pour lui qu'un ami
spirituel, profond, généreux et dévoué.
Pendant deux mois entiers le philosophe accepta l'hospitalité simple et
intime de cet ami qui ne voulait pas avoir de cour, et dont l'accueil et
l'empressement cordial n'avaient rien de commun avec la politesse d'un
grand seigneur ou les bontés d'un monarque.
Dînant et soupant à la table du roi, d'Alembert y parlait, quels que
fussent les invités, avec aisance et liberté, sans se soucier de
l'étiquette, sans la connaître même; il ne cherchait pas à l'apprendre,
ayant compris, dès le premier jour, qu'il serait à mauvaise école.
D'Alembert cependant veille sur lui, jamais il ne dépasse les bornes et
rassure sur ce point Mlle de Lespinasse, à laquelle il rend compte de
tout.
«Ne vous flattez pas, ajouta-t-il, que j'en sois ni moins polisson à
mon retour, ni de meilleure contenance à table. Il est vrai que je ne
polissonne pas ici, mais, par cette raison même, j'aurai grand besoin de
me dédommager, et, à l'égard du maintien de la table, c'est la chose du
monde dont le roi est le moins occupé et je ne saurais m'instruire avec
lui sur ce grand sujet.»
Frédéric désirait vivement garder d'Alembert; il lui proposait avec une
affectueuse et discrète insistance la présidence de son Académie.
«Je ne vous répéterai pas, pour ne pas vous ennuyer, écrit d'Alembert à
son amie, à quel point le roi est aimable et toutes les bontés dont il
me comble. Hier, après son concert, je me promenai avec lui dans son
jardin; il cueillit une rose et me la présenta en ajoutant qu'il
voudrait bien me donner mieux. Vous sentez ce que cela signifie, et ce
n'est pas la première fois qu'il m'a parlé sur ce ton-là.
«Il me dit hier qu'il fallait que je visse l'Académie et tout ce qui lui
appartient pour en juger par moi-même.
«Je crus entendre ce que cela voulait dire et je lui dis que c'était
bien aussi mon projet, mais que, mon premier objet étant de lui faire la
cour, je n'irais à Berlin qu'avec lui.
«Après m'avoir parlé de mes éléments de philosophie, dont il est très
content, le roi me demanda si je n'aurais pas pitié de ses pauvres
orphelins, c'est ainsi qu'il appelle son Académie. Il ajouta à cette
occasion les choses les plus obligeantes pour moi, auxquelles je
répondis de mon mieux, mais en lui faisant connaître cependant la ferme
résolution où j'étais de ne point renoncer à ma patrie ni à mes amis.
Je dois à ce prince la justice de dire qu'il sent toutes mes raisons,
malgré le désir qu'il aurait de les vaincre. Il est impossible de me
parler de cela avec plus de bonté et de discrétion qu'il l'a fait. Il
a fini la conversation par désirer que je visse son Académie et les
savants qui la composent. Le 13 au matin, nous sommes partis pour venir
ici, à Charlottenbourg, à une petite lieue de Berlin, et, le 14, j'ai
profité du voyage pour aller voir la ville et l'Académie. J'y ai été
reçu avec toutes les marques possibles d'estime et d'empressement. Le
soir je retournai auprès du roi, que je trouvai se promenant tout seul
(cela lui arrive souvent); il me demanda _si le coeur m'en disait._ Je
lui répondis que tous ces messieurs m'avaient reçu avec toute la bonté
possible et qu'assurément le coeur m'en dirait beaucoup s'il ne me
disait pas avec une force invincible pour les amis que j'avais laissés
en France.»
D'Alembert, toujours bon et dévoué, ne voulant rien accepter, moins
encore demander pour lui-même, était heureux d'employer sa faveur à
venir en aide aux autres.
«Je me porte mieux, écrit-il, parce que le roi m'a donné hier une grande
satisfaction: c'est d'accorder, sur les représentations que je lui ai
faites, une augmentation de pension au professeur Euler, le plus grand
sujet de son Académie, et qui, se trouvant chargé de famille et assez
mal aisé, voulait s'en aller à Pétersbourg.» Euler resta à Berlin,
mais on le désirait à Saint-Pétersbourg, et avec raison, car jamais
académicien ne fut plus fécond ni mieux inspiré dans ses incessantes
productions. Vingt ans après la mort d'Euler, l'Académie de
Saint-Pétersbourg devait encore chaque année le plus grand attrait de
ses recueils à la publication de ses mémoires inédits.
D'Alembert--on le voit par le trait que nous venons de citer et par
d'autres passages de sa correspondance--était plein de déférence,
d'admiration et de dévouement pour celui qu'il appelait le grand Euler.
«Le grand Euler, dit-il en racontant sa visite à l'Académie, m'a régalé
d'un mémoire de géométrie qu'il a lu à l'assemblée et qu'il a bien voulu
me prêter, sur le désir que je lui ai marqué de lire ce mémoire plus à
mon aise.»
Il n'y avait entre eux, cependant, ni sympathie ni amitié. Lorsque,
cinq ans après, Euler, devenu presque aveugle, accepta les offres de la
Russie, c'est sur le conseil de d'Alembert et les chaleureux témoignages
donnés à son rare mérite que Frédéric, fort indifférent à la géométrie,
insista longtemps pour le garder. Quand le départ fut résolu,
d'Alembert, toujours empressé à favoriser les talents, proposa au
grand Lagrange, alors très jeune, très pauvre et inconnu à Turin, la
succession du grand Euler, en réglant avec Frédéric, sans rencontrer
ni objections ni refus, les conditions offertes à ce grand homme qui,
disait-il, vaudrait bien Euler.
«Je ne demande pas mieux, répondit Frédéric, de changer un géomètre
borgne (Euler était presque aveugle) contre un géomètre qui a les deux
yeux.»
Lagrange se rendit à Berlin; mais l'admiration de d'Alembert pour le
jeune géomètre dont, sur plus d'un point, les découvertes devaient
balancer et quelquefois effacer les siennes, faillit faire tout échouer.
Dans la lettre écrite à Lagrange au nom de Frédéric, il était dit que le
plus grand géomètre devait, naturellement, venir prendre la place auprès
du plus grand roi. Lagrange, dont la vanité n'était pourtant pas le
défaut, montra les lignes flatteuses, qui, adressées à un jeune homme
jusque-là fort peu remarqué et pourvu d'un très modeste emploi, firent
quelque bruit à Turin. À la cour on en fut choqué, et quand Lagrange
demanda un congé, on laissa sa demande sans réponse. Il fallut pour
décider le roi de Piémont, qui au fond ne se souciait nullement d'un
jeune professeur à son école d'artillerie, l'intervention directe de
Frédéric, accordée sans hésitation à la demande de d'Alembert.
La correspondance de d'Alembert avec son royal ami donne plus d'un
exemple de sa constante et efficace sollicitude pour les hommes de
mérite malheureux ou méconnus.
Un savant illustre, Lambert, avait été appelé à l'Académie de Berlin sur
sa réputation qui était grande et que le temps devait accroître encore.
Frédéric voulut causer avec lui: Lambert ne lui plut pas.
«Je puis assurer, écrivit-il à d'Alembert, qu'il n'a pas le sens
commun.» Lambert écrivait en allemand sur la physique mathématique plus
que sur la géométrie. D'Alembert, à vrai dire, ne connaissait ni ses
oeuvres ni sa personne, mais il savait par Lagrange son ingénieuse
sagacité. Il se hâta d'écrire à Frédéric, qui, sans attirer de nouveau
près de lui le savant et peu sociable géomètre, lui fit à l'Académie une
situation digne de son mérite.
Après avoir protégé la jeunesse de Lagrange, d'Alembert offrit son appui
au jeune Laplace, qui, mécontent à Paris de sa position et des lenteurs
de sa carrière académique, avait confié à d'Alembert son découragement
et son ennui.
Laplace resta en France, heureusement pour lui et pour nous, mais
l'influence de d'Alembert, à la vue de ses premiers travaux, bien
inférieurs pourtant à ceux de Lagrange, était entièrement à son service.
Lorsqu'après la mort de Clairaut, au moment où l'ouvrage de d'Alembert
sur la destruction des jésuites faisait beaucoup de bruit et un peu de
scandale, le ministère hésita quelque temps avant de lui accorder la
pension devenue vacante, à laquelle il avait tous les droits, Frédéric,
ne renonçant pas à ses projets, lui écrivait:
«Mon cher d'Alembert,
«J'ai été fâché d'apprendre les mortifications qu'on vient de vous faire
essuyer, et l'injustice avec laquelle on vous prive d'une pension qui
vous revenait de droit. Je me suis flatté que vous seriez assez sensible
à cet affront pour ne pas vous exposer à en souffrir d'autres.»
Et quelque temps après:
«Je suis tenté quelquefois de faire des voeux pour que la persécution
des élus redouble en certains pays. Je sais que ce voeu est en quelque
sorte criminel.»
L'intention est claire: si la persécution chassait d'Alembert, des bras
à Berlin lui seraient ouverts.
D'Alembert une seule fois eut recours à la bourse de Frédéric, dans des
circonstances et sous des formes qui leur font honneur à tous deux.
La santé de d'Alembert alarmait ses amis. Mlle de Lespinasse écrivait à
Condorcet:
«Venez à mon secours, monsieur, j'implore tout à la fois votre amitié et
votre vertu. Notre ami M. d'Alembert est dans un état le plus alarmant;
il dépérit d'une manière effrayante et ne mange que par raison. Mais ce
qui est pis que tout cela encore, c'est qu'il est tombé dans la plus
profonde mélancolie.