raisons, fort honorables pour eux, de leurs succès:
«La libéralité qui admet et encourage tous les talents, la longue durée
du noviciat, les sérieuses épreuves qui précèdent l'engagement: nul
n'est admis sans vocation et sans un dévouement à toute épreuve.
«Les pratiques religieuses leur sont rendues faciles: qui travaille
prie. Ils se lèvent, a-t-on dit par raillerie, à quatre heures du matin
pour réciter ensemble des litanies à quatre heures du soir. C'est qu'ils
croient plus honorable et plus utile d'avoir parmi eux des Pétau et des
Bourdaloue que des fainéants et des chantres.»
Tout cela n'est certes pas d'un adversaire fanatique et aveugle.
«Les jésuites sont unis pour le bien de la cause commune. Dans les
autres sociétés, les intérêts et les haines réciproques des particuliers
nuisent presque toujours au bien du corps. Chez les jésuites il en
est autrement. Attaquez un seul d'entre eux, vous êtes sûr d'avoir la
société pour ennemie. Jamais républicain n'aima la patrie comme chaque
jésuite aime sa société. Le dernier de ses membres s'intéresse à sa
gloire, dont il croit qu'il rejaillit sur lui quelques rayons. Ce n'est
pas sans raison qu'on les a définis une épée dont la pointe est à Rome.
«Cet attachement des jésuites à leur compagnie ne peut être que l'effet
de l'orgueil qu'elle leur inspire et nullement des avantages qu'elle
procure à chacun de ses membres. Le mérite modeste ou borné au travail
de cabinet y est méconnu, peu considéré, quelquefois persécuté si
l'intérêt de la société le demande.
«À tous ces moyens d'augmenter leur considération et leur crédit, ils
en joignent un autre, non moins efficace. C'est la régularité de la
conduite et des moeurs. Leur discipline sur ce point est aussi sévère
que sage, et, quoi qu'en ait publié la calomnie, il faut avouer qu'aucun
ordre religieux ne donne moins de prise à cet égard. Ceux d'entre eux
qui ont enseigné la morale la plus monstrueuse, qui ont écrit sur les
matières les plus obscènes, ont mené la vie la plus édifiante et la plus
exemplaire. C'était au pied du crucifix que le père Sanchez écrivit
ses abominables et dégoûtants ouvrages, et on a dit en particulier
d'Escobar, également connu par l'austérité de ses moeurs et le
relâchement de sa morale, qu'il achetait le ciel bien cher pour lui-même
et le donnait à bon marché aux autres.»
D'Alembert raconte l'histoire des lettres de change signées par les
jésuites d'Amérique et non payées en Europe, le procès commercial fait
par les négociants de Lyon et de Marseille à ces marchands auxquels
leurs statuts prescrivaient la pauvreté. Chaque profès en effet avait
prononcé ce serment: «Je ne travaillerai jamais, en aucune façon, ni ne
consentirai jamais au changement des règlements faits sur la pauvreté
par les constitutions de la société, si ce n'est quand, par de justes
causes, les circonstances pourront exiger que cette pauvreté soit encore
restreinte davantage».
On faisait remarquer cependant qu'on peut être pauvre au milieu de
l'abondance. Si la société possédait des biens considérables, les
membres de ce corps devenu opulent pourraient encore pratiquer la
pauvreté évangélique.
Cette ingénieuse remarque justifiait tout. La banqueroute était un
malheur impossible à prévoir. Cela était vrai, mais ce malheur n'arrive
pas sans qu'on s'y soit exposé. La malédiction des richesses tombe
plus encore que sur les riches sur ceux qui ont soif de le devenir.
La banqueroute des jésuites, importante par le chiffre des intérêts
engagés--les dettes s'élevaient à 3 millions,--l'était surtout par les
révélations qui en sortaient. Elle fut portée à la grand'chambre du
Parlement de Paris. Les jésuites furent condamnés, aux applaudissements
de la foule qui encombrait le palais, à payer les dettes de leurs
frères, avec défense de faire du commerce. La joie fut universelle.
Ce fut le commencement de leurs malheurs. Leurs constitutions, qu'il
fallut produire, furent déclarées contraires aux lois du royaume, à
l'obéissance due au souverain, à la sûreté de sa personne et à la
tranquillité de l'État.
Après avoir jusque-là conservé en racontant les faits son rôle
d'historien impartial, d'Alembert rencontre la question de droit; sa
doctrine est singulière. La suppression des jésuites était utile à la
tranquillité publique; il faut applaudir sans se soucier des motifs
allégués. Les moyens juridiques, il le déclare et l'approuve, ne sont et
ne devaient être que des prétextes. «Ce n'est pas parce qu'on croit les
jésuites plus mauvais Français que les autres religieux qu'il faut les
disperser et les détruire, c'est parce qu'on les sait plus redoutables.
Ce motif, quoique non _juridique_, est meilleur qu'il ne faut pour s'en
défaire.»
Singulière et dangereuse doctrine sur les devoirs et les droits du
premier tribunal de l'État.
D'Alembert, toujours franc, ajoute, pour que sa pensée soit bien
comprise:
«La ligue de la nation contre les jésuites ressemble à la ligue de
Cambrai contre la république de Venise, qui avait pour principale cause
les richesses et l'insolence de ces républicains.»
«Les pères, ajoute-t-il, ont osé prétendre, et plusieurs évêques ont
osé l'imprimer, que le gros recueil d'assertions extrait des auteurs
jésuites par ordre du Parlement, recueil qui a servi de motif principal
pour leur destruction, n'aurait pas dû opérer cet effet; qu'il avait été
composé à la hâte par des prêtres jansénistes et mal vérifié par des
magistrats peu propres à ce travail; qu'il était plein de citations
fausses, de passages tronqués et mal entendus, d'objections prises pour
des réponses, enfin de mille autres infidélités semblables.
«Telle est la prétention des jésuites. Les magistrats, dit d'Alembert,
ont pris la peine de répondre. À quoi bon?
«On ne peut nier, ajoute-t-il, que parmi un grand nombre de citations
exactes, il ne soit échappé quelques méprises; elles ont été avouées
sans peine; mais ces méprises, quand elles seraient beaucoup plus
fréquentes, empêchent-elles que le reste ne soit vrai?» D'Alembert ici
se borne à oublier les leçons reçues à l'École de droit. Mais ce qui
suit dépasse toute mesure.
«La plainte des jésuites et de leurs défenseurs fût-elle aussi juste
qu'elle le paraît peu, qui se donnera la peine de vérifier tant de
passages? En attendant que la vérité s'éclaircisse, si de pareilles
vérités en valaient la peine, le recueil aura produit le bien que la
nation désirait: l'anéantissement des jésuites.»
Et ce n'est pas dans une lettre confidentielle, c'est dans le livre même
de l'auteur désintéressé qu'on peut lire cet étrange passage.
Le tort fait à la justice et à la morale par un arrêt motivé sur des
calomnies (telle est l'hypothèse) ne serait-il pas précisément conforme
aux principes les plus dangereux reprochés à la société? On pourrait
applaudir à l'expulsion franchement décidée et sans procédure, pour
raison d'État; mais les faux griefs, mêlés ou non à des accusations
fondées, ne sauraient trouver d'approbateurs.
D'Alembert, remarquons-le bien, n'admet pas la fausseté des griefs,
mais il déclare, sans nécessité par conséquent, que, les reproches
eussent-ils été des calomnies, il faudrait se réjouir et approuver.
Telle n'était pas au fond, telle ne pouvait être sa doctrine. Deux ans
après, à propos de la suppression des jésuites d'Espagne, il écrivait à
Voltaire:
«Croyez-vous tout ce qu'on dit à ce sujet? croyez-vous à la lettre de
M. d'Ossun, lue en plein Conseil et qui marque que les jésuites avaient
formé le complot d'attaquer, le jeudi saint, bon jour, bonne oeuvre, le
roi d'Espagne et toute la famille royale? Ne croyez-vous pas comme moi
qu'ils sont assez méchants, mais non pas assez fous pour cela, et ne
désirez-vous pas que cette nouvelle soit tirée au clair? Mais que
dites-vous de l'idée du roi d'Espagne qui les chasse si brusquement?
Persuadé comme moi qu'il a eu pour cela de bonnes raisons, ne
pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire et de ne pas les
renfermer dans son _coeur royal?_ Ne pensez-vous pas qu'on pourrait
permettre aux jésuites de se justifier, surtout quand on croit être sûr
qu'ils ne le peuvent pas? Ne pensez-vous pas encore qu'il serait bien
injuste de les faire tous mourir de faim, si un seul frère coupable ou
non s'avise d'écrire bien ou mal en leur faveur?»
À propos du jésuite Malagrida, brûlé à Lisbonne pour de bien faibles
motifs, d'Alembert ajoute: «C'est une chose plaisante que l'embarras
où les jésuites et les jansénistes se trouvent à l'occasion de cette
victime immolée par l'Inquisition. Les jésuites, dévoués jusque-là à ce
tribunal de sang, n'osaient plus en prendre le parti depuis qu'il avait
brûlé un des leurs. Les jansénistes commençaient à le trouver juste dès
qu'il eut condamné un jésuite aux flammes. Ils assurèrent et imprimèrent
que l'Inquisition n'était pas ce qu'ils avaient cru jusqu'alors, et que
la justice s'y rendait avec beaucoup de sagesse et de maturité.»
On aimerait à voir d'Alembert et Voltaire plus humains et moins aveuglés
par la passion que les chrétiens fort imparfaits qu'ils attaquent;
ni l'un ni l'autre n'aurait allumé ni regardé le bûcher, mais ils en
riaient et de loin feignaient d'y penser avec plaisir. D'Alembert, à
l'occasion de la tragédie d'_Olympie_ faite par Voltaire en six jours,
lui écrit:
«Donnez-nous vite votre oeuvre des six jours, mais ne faites pas
comme Dieu et ne vous reposez pas le septième. Ce n'est point un plat
compliment que je prétends vous faire; mais je ne vous dis que ce que
j'ai déjà dit cent fois à d'autres. Vos pièces seules ont du mouvement
et de l'intérêt et, ce qui vaut bien cela, de la philosophie, non pas de
la philosophie froide et parlière, mais de la philosophie en action.
Je ne vous demande plus d'échafaud, je sais et je respecte toute la
répugnance que vous y avez, quoique depuis Malagrida les échafauds aient
leur mérite.»
A la lueur d'un bûcher le rire devient sinistre; d'Alembert, en
l'oubliant, fait penser à ce mot de Grimm: «Il semble voir des enfants
qui jouent avec les instruments du bourreau».
Les jésuites, condamnés, traînaient l'affaire en longueur. «Le
gouvernement hésitait. Une circonstance fortuite précipita leur ruine.
On reçut à la fin de mars 1762 la triste nouvelle de la prise de la
Martinique par les Anglais. La prudence du gouvernement voulut prévenir
les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On
imagina, pour faire diversion, de donner aux Français un autre objet
d'entretien; comme autrefois Alcibiade avait imaginé de faire couper la
queue à son chien pour empêcher les Athéniens de parler d'affaires plus
sérieuses, on déclara donc au principal des jésuites qu'ils n'avaient
plus qu'à obéir au Parlement et à cesser leurs leçons.»
«Il est certain, ajoute d'Alembert, toujours sincère, que la plupart des
jésuites, ceux qui dans cette société comme ailleurs ne se mêlent de
rien, et qui y sont en plus grand nombre qu'on ne croit, n'auraient
pas dû, s'il eût été possible, porter la peine des fautes de leurs
supérieurs. Ce sont des milliers d'innocents qu'on a confondus à regret
avec une vingtaine de coupables. De plus, ces innocents se trouvaient
par malheur les seuls punis et les seuls à plaindre, car les chefs
avaient obtenu par leur crédit des pensions dont ils pouvaient jouir à
leur aise, tandis que la multitude immolée restait sans pain comme
sans appui. Tout ce qu'on a pu alléguer en faveur de l'arrêt général
d'expulsion prononcé contre ces pères, c'est le fameux passage de Tacite
au sujet de la loi des Romains qui condamnait à mort tous les esclaves
d'une maison pour le crime d'un seul.
_Habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum._
«Tout grand exemple a quelque chose d'injuste.»
Il faut s'y résigner, il y a deux morales, ou, ce qui serait plus triste
encore, contre l'intérêt public allégué, il n'en faut invoquer aucune.
Continuons l'analyse du livre.
«Quelques parlements n'avaient rien prononcé contre l'institut, et les
jésuites subsistaient encore en entier dans une partie de la France. Il
y avait lieu d'appréhender qu'au premier signal de ralliement la partie
dispersée, se rejoignant tout à coup à la partie réunie, ne formât une
société nouvelle, avant même qu'on fût en état de la combattre. La
sagesse et l'honneur même du gouvernement semblaient exiger que la
jurisprudence à l'égard des jésuites, quelle qu'elle pût être, fût
conforme dans tout le royaume. Ces vues paraissent avoir dicté l'édit
par lequel on vient d'abolir la société dans toute l'étendue de la
France.»
Tout s'était réuni pour accabler les jésuites et préparer leur ruine.
Aux griefs accumulés contre eux ils avaient ajouté deux fautes
capitales. Nous n'en rappelons qu'une.
«Ils avaient refusé, par des motifs de respect humain, de recevoir sous
leur direction des personnes puissantes (Mme de Pompadour) qui n'avaient
pas lieu d'attendre d'eux une sévérité si singulière à tant d'égards. Ce
refus indiscret a contribué à précipiter leur ruine. Ainsi ces hommes
qu'on avait tant accusés de morale relâchée et qui ne s'étaient soutenus
à la cour que par cette morale même, ont été perdus dès qu'ils ont
voulu, même à leur grand regret, professer le rigorisme. Matière
abondante de réflexion et preuve évidente que les jésuites depuis leur
naissance jusqu'à cette époque avaient pris le bon chemin pour se
soutenir, puisqu'ils ont cessé d'être dès qu'ils s'en sont écartés.» «Il
est certain, telle est la conclusion de d'Alembert, que l'anéantissement
de la société peut procurer à la raison de grands avantages, pourvu
que l'intolérance janséniste ne succède pas en crédit à l'intolérance
jésuitique. Car, on ne craint pas de l'avancer, entre ces deux sectes
l'une et l'autre méchantes et pernicieuses, si on était forcé de
choisir, en leur supposant le même degré de pouvoir, la société qu'on
vient d'expulser serait la moins tyrannique. Les jésuites, gens
accommodants pourvu qu'on ne se déclare pas leur ennemi, permettent
assez qu'on pense comme on voudra. Les jansénistes, sans égards comme
sans lumières, veulent qu'on pense comme eux. S'ils étaient les maîtres,
ils exerceraient sur les ouvrages, sur les esprits, sur les discours,
sur les moeurs l'inquisition la plus violente.
«Les jésuites étaient des troupes régulières, ralliées et disciplinées
sous l'étendard de la superstition. C'était la phalange macédonienne
qu'il importait à la raison d'avoir rompue et détruite. Les jansénistes
ne sont que des cosaques et des pandours dont la raison aura bon
marché.»
Impartial comme il l'a promis, d'Alembert est contre tous également
implacable.
Le livre sur la destruction des jésuites obtint un grand succès et
souleva de violentes colères. L'auteur, s'il faut en croire Voltaire
qui cite de mémoire et invente quelquefois, fut traité d'hyène, de
Philistin, d'Amorrhéen, de bête puante, de Satan et de Rabsacès.
Les pamphlets les plus envenimés ne vivent guère; la trace des
invectives disparaît avec eux. La plupart s'adressaient moins à
d'Alembert qu'au parti des philosophes tout entier.
_L'yenne du Gévaudan_, dit l'auteur anonyme d'une _lettre à un ami_ sur
le livre nouveau, a fait moins de mal que les écrits publiés depuis peu.
L'auteur de la _lettre à un ami_, qui s'appelait, je crois, le père
Guidy, veut parler des écrits condamnés récemment par l'assemblée
générale du clergé (août 1765) dans des termes d'une violence presque
égale:
«Une multitude d'écrivains téméraires, disaient les évêques réunis,
ont foulé aux pieds les lois divines et humaines. Les vérités les plus
saintes ont été obscurcies et les principes de la monarchie ébranlés.
Rien n'a été respecté ni dans l'ordre civil, ni dans l'ordre spirituel.
La majesté de l'Être suprême et celle des rois sont outragées et l'on ne
peut se dissimuler que dans l'ordre de la foi, dans celui des moeurs,
dans l'ordre même de l'État, l'esprit du siècle semble le menacer d'une
révolution qui présage de toutes parts une ruine et une destruction
totale.»
Le clergé voyait juste. Mais l'Encyclopédie dans ses craintes n'occupe
qu'une petite part, et le livre sur la destruction des jésuites était à
peine signalé.
Il n'est pas vrai non plus, quoique Voltaire, heureux d'enrichir d'un
mot nouveau le sottisier littéraire, l'ait répété plusieurs fois, que
d'Alembert ait été appelé Rabsacès. J'ai trouvé le passage.
D'Alembert avait écrit:
«La philosophie, à laquelle les jansénistes avaient déclaré une guerre
presque aussi vive qu'à la Compagnie de Jésus, avait fait malgré eux et
par bonheur pour eux des progrès semblables. Les jésuites, intolérants
par système et par état, n'en étaient devenus que plus odieux. On les
regardait, si je puis parler de la sorte, comme les grands grenadiers du
fanatisme, comme les plus dangereux ennemis de la raison et comme ceux
dont il lui importait le plus de se défaire. Les parlements, quand ils
ont commencé à attaquer la Société, ont trouvé cette disposition dans
tous les esprits. C'est proprement la philosophie qui par la bouche des
magistrats a porté l'arrêt contre les jésuites. Le jansénisme n'a été
que le solliciteur.»
C'est à l'occasion de ce passage que l'un des auteurs des deux pamphlets
très différents portant tous deux pour titre _le Philosophe redressé_ a
provoqué par l'introduction du nom de Rabsacès l'ironie dangereuse de
Voltaire.
«Quand j'accorderais, dit-il, à ces prétendus destructeurs des jésuites
la gloire, dont ils paraissent jaloux, d'avoir prononcé l'arrêt de leur
ruine, est-ce qu'il ne faudra pas toujours dire que c'est Dieu qui s'est
servi de blasphémateurs, Rabsacès à leur tête, pour tailler en pièces
les Éthiopiens, tellement qu'il ne resta personne de leur côté
pour enterrer les morts, tandis que les philosophes de Jérusalem
s'applaudissaient de leur politique, qui, disaient-ils, avait fait par
leur diversion lever le siège aux Assyriens?»
L'allusion n'est pas claire; en consultant la Bible on la trouve plus
obscure encore. L'auteur avait oublié les détails du siège de Jérusalem;
mais il n'a pas appelé d'Alembert Rabsacès.
On lui en a dit bien d'autres:
«Ne serait-ce pas s'avilir et faire trop d'honneur à cet écrivain que
de qualifier en détail toutes ses contradictions? Un monstre devant un
miroir doit avoir horreur de lui-même.»
«L'auteur, disait un autre, est un philosophe qui ose tout contre la
vérité et qui, distrait sur son ignorance, se croit un savant du
premier ordre. On pourrait définir son écrit: «Pot-pourri ou Recueil
d'invectives ineptes contre la religion.»
La menace se mêle à l'injure:
«S'il n'est pas chrétien, qu'il ne s'avise pas de le dire; il pourrait
bien se faire chasser par le peuple à coups de pierre.»
D'Alembert n'était pas chrétien, on ne peut le nier; mais, pour le
lapider sans crime, il fallait attendre une condamnation; le supplice
sans cela n'aurait pas été régulier.
D'autres, plus modérés, se contentaient de dédaigner son talent
littéraire. Dans un pamphlet signalé par Bachaumont on déclare que chez
lui la vérité se montre sans beauté et l'erreur se cache sans finesse.
Il veut être le singe de Pascal, il n'est qu'un Pasquin. Bachaumont
ajoute: «Et cela est vrai».
Le nom de l'auteur désintéressé était connu de tous. La mort de Clairaut
laissa vacante à l'Académie des sciences une des places de pensionnaire.
D'Alembert, membre de l'Académie depuis vingt-deux ans et depuis dix ans
déjà pensionnaire surnuméraire, ne touchait qu'une partie de la pension.
Il avait tous les droits à remplacer Clairaut; l'usage le désignait, son
mérite l'imposait, et l'Académie, par un vote unanime, le présentait au
choix du roi.
L'accueil fait au directeur de l'Académie fut très froid. Le ministre,
sans refuser, répondit: «Nous ne sommes pas contents de M. d'Alembert».
On laissa la pension disponible, et l'un des membres de l'Académie, dont
le nom est resté justement populaire, Vaucanson, eut l'indélicatesse
de la demander. Les protestations furent unanimes, et cette mesquine
persécution fit tant de bruit, sans que d'Alembert s'en mêlât en rien,
qu'après un an d'attente la pension lui fut attribuée.
D'Alembert écrit à Lagrange:
«Je dois vous apprendre qu'on s'est enfin lassé de me refuser cette
misérable pension qu'à la vérité je n'ai jamais demandée, mais que
l'Académie demandait vivement pour moi. J'en ai fait au ministre un
remerciement très succinct et très sec, et je me suis su bon gré de
n'avoir démenti dans cette ridicule affaire ni mes principes ni ma
conduite antérieure, dont j'espère, par la grâce de Dieu, ne jamais me
départir.»
CHAPITRE VI
D'ALEMBERT ET FREDERIC
D'Alembert écrivait un jour à Voltaire: «Je n'aime les grands que
quand ils le sont comme vous, c'est-à-dire par eux-mêmes et qu'on peut
vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime. Pour les
autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois et je les
estime comme je peux.»
Pour accepter l'amitié offerte par Frédéric, d'Alembert n'avait rien à
changer ni à ses principes ni à ses défiances. Dans leur correspondance,
dans leurs relations de chaque jour et de chaque heure pendant que
d'Alembert était son hôte, le caractère royal effacé sans affectation
par Frédéric était respecté sans flatterie par d'Alembert. L'estime et
la sympathie mutuelle faisaient naître une amitié sincère; jamais le
caractère ne s'en est démenti. Les affectueux égards du roi étaient
payés par la reconnaissance et l'admiration du philosophe, sans que la
liberté ait été menacée ni l'égalité mise en question. D'Alembert avait
concouru en 1745 et obtenu un prix à l'Académie de Berlin. L'épigraphe
du mémoire était une louange assez insignifiante adressée à l'illustre
monarque, habilement tournée en vers latins, sans platitude et sans
emphase. Le mémoire fut admiré par l'Académie, l'épigraphe remarquée par
Frédéric.
Maupertuis, quelques années plus tard, voulait quitter Berlin, mal
portant, malade, mourant peut-être de la diatribe du Dr Akakia. La
situation pour lui était moralement amoindrie. Les flèches de Voltaire
étaient empoisonnées et les blessures incurables. Malgré la protection
très ferme et l'indignation très sincère du roi contre Voltaire,
Maupertuis, d'autant plus sensible qu'en frappant beaucoup trop fort,
la diatribe avait touché très juste, avait perdu toute autorité morale.
Élevé trop haut naguère, il était précipité trop bas. Son importance
académique était détruite.
Le roi fit offrir à d'Alembert, avec des avantages considérables, la
présidence de son Académie. C'était en 1752. D'Alembert était pauvre;
les dispensateurs des pensions et des faveurs en France n'étaient pas
alors et ne furent jamais ses amis. Il ne pouvait espérer dans l'avenir
ni la fortune ni l'aisance. Il refusa pourtant sans hésiter. Les
instances redoublèrent sans l'ébranler.
Aucune analyse ne peut remplacer les lettres échangées, réellement
belles, parce qu'elles sont sincères et qu'aucun mot n'en est démenti
par la vie de d'Alembert. À la lettre écrite par le marquis d'Argens
pour lui communiquer les offres de Frédéric, d'Alembert répondit: