L'illustre chrétien aurait cru, même par figure oratoire, déshonorer sa

plume en plaçant les oints du Seigneur, les rois qui règnent par lui,

dont lui-même a ordonné la puissance, au nombre de ces insensés qui dans

l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire

qu'il n'est pas et ravir l'existence à celui par lequel subsiste toute

la nature. En écrivant l'éloge de Bossuet, d'Alembert a le droit de lui

emprunter sa plume, non de lui prêter la sienne.

D'Alembert traite Ronsard et Marot avec un dédain que rien n'adoucit,

admire Boileau avec une conviction que rien ne modère, et dans une page

plus digne d'un rhétoricien que d'un géomètre il le met en balance avec

Racine et Voltaire, c'est-à-dire avec ceux qu'il place au premier rang:

«Ne pourrait-on pas comparer ensemble, dit-il, nos trois plus grands

maîtres en poésie: Despréaux, Racine et Voltaire? Je nomme le dernier

quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un

grand homme à la place que la postérité lui destine? Ne pourrait-on pas

dire, pour exprimer les différences qui les caractérisent, que Despréaux

frappe et fabrique très heureusement ses vers; que Racine jette les

siens dans une espèce de moule parfait qui décèle la main de l'artiste

sans en conserver l'empreinte, et que Voltaire, laissant comme échapper

des vers qui coulent de source, semble parler sans art et sans étude sa

langue naturelle? Ne pourrait-on pas observer qu'en lisant Despréaux on

conclut et on sent le travail; que dans Racine on le conclut sans

le sentir parce que d'un côté si la facilité continue en écarte

l'apparence, de l'autre la perfection continue en rappelle sans cesse

l'idée au lecteur; qu'enfin, dans Voltaire, le travail ne peut ni

se sentir ni se conclure, parce que les vers moins soignés qui lui

échappent par intervalles laissent croire que les beaux vers qui

précèdent et qui suivent n'ont pas coûté davantage au poète? Enfin,

ne pourrait-on pas ajouter, en cherchant dans les chefs-d'oeuvre des

beaux-arts un objet sensible de comparaison entre ces trois écrivains,

que la manière de Despréaux, correcte, ferme et nerveuse, est assez bien

représentée par la belle statue du Gladiateur; celle de Racine, aussi

correcte, mais plus moelleuse et plus arrondie, par la Vénus de Médicis,

et celle de Voltaire, aisée, svelte et toujours noble, par l'Apollon du

Belvédère.»

Pour Voltaire, quand ce morceau fut lu, il n'y avait pas d'indifférents.

Les amis applaudirent, et les ennemis trouvèrent sans doute qu'on leur

rendait la critique facile.

D'Alembert--puisque, usant d'une franchise qu'il approuverait, nous

insistons sur ses défauts oratoires--oubliait trop souvent l'excellente

maxime d'Horace: _Semper ad eventum festina_; il se plaisait aux

digressions. Son motif, très apparent quelquefois, est d'introduire la

louange d'un ami, presque toujours celle de Voltaire. Le caprice seul

dans d'autres occasions lui fait oublier la ligne droite.

Campistron, secrétaire de M. de Vendôme, le suivait un jour, sans

qu'aucun devoir l'y appelât, dans l'endroit le plus périlleux d'un

champ de bataille: «Campistron, que faites-vous ici? lui demanda M.

de Vendôme.--_Monseigneur_, répondit le poète, _voulez-vous vous en

aller?_» Il aurait cru se déshonorer en ne partageant pas dans les plus

brillantes occasions les périls et la gloire de son bienfaiteur.

D'Alembert, en laissant courir sa plume et oubliant Campistron, ajoute:

«Horace, comme l'on sait, n'avait pas si bien payé de sa personne à

la bataille de Philippes; il eut même le courage, si c'en est un, de

plaisanter sur sa fuite par ce vers d'une de ses odes:

_Relicta non bene parmula._

Quelqu'un a fait graver son buste et a mis au bas, en retranchant

simplement le _non_:

_Relicta bene parmula._

On ne peut faire valoir plus heureusement une fuite qui d'un mauvais

guerrier a fait un excellent poète. Mais il eût encore mieux valu être

à la fois l'un et l'autre comme Eschyle et Tyrtée; et peut-être Horace

a-t-il contribué par l'aveu naïf de sa poltronnerie aux soupçons peu

obligeants qu'on s'est plu quelquefois à jeter sur la bravoure des

poètes.»

On revient enfin à l'éloge de Campistron, ce talent précoce, un instant

célèbre, et qui n'a jamais pu mûrir; la louange que lui donne d'Alembert

l'aurait peu flatté:

«S'il ne s'est pas servi de sa plume aussi bien qu'Horace, il lui reste

du moins la gloire de s'être mieux servi de son épée.»

N'aurons-nous pas à notre tour le tort d'appuyer trop, en ajoutant qu'il

n'y a aucune gloire à se promener, avec ou sans épée, sur un champ de

bataille où l'on n'a que faire?

D'Alembert avant tout aimait la sincérité, il ne pouvait se résigner à

faire des avances ou même à remercier ceux qui, renseignant le public,

croient par un jugement bienveillant mériter la reconnaissance. Ils

n'ont droit qu'à l'estime s'ils sont sincères, à l'indifférence s'ils

font de leur plume l'instrument des amitiés ou des haines que souvent

ils ne partagent pas. La presse, moins bruyante mais non moins courtisée

qu'aujourd'hui, ne devait pas lui être favorable.

Tandis que des amis obstinés ou des amis de ses amis saisissaient toutes

les occasions de vanter l'éclat de son style et le charme de son débit,

d'autres se plaignaient, avec un parti pris non moins invariable, du

mauvais goût de ses plaisanteries et de la lenteur de sa diction trop

savamment ponctuée. Sur plus d'un point les folliculaires du

XVIIIe siècle sont les seuls témoins qui nous restent. Aucun d'eux

malheureusement n'a juré de dire la vérité. Il fallait avant tout servir

sa coterie et défendre ses amis. Ne demandons donc ni à Fréron, ni

à Bachaumont, ni à Grimm, ni au _Journal de Trévoux_ la vérité sur

l'éloquence académique de d'Alembert; ne nous fions pas trop aux

correspondants de Mme du Deffant; avant 1765 ils n'annonceront que des

succès; mais dès que la rupture est complète, quand d'Alembert à son

nom, chaque fois qu'il le rencontre, associe d'injurieuses épithètes, on

ne doit plus, par une représaille toute naturelle, apprendre par elle

que des échecs.

D'Alembert, secrétaire perpétuel de l'Académie française, aimait

l'Académie et détestait les sots. Il voulait que chaque élu fît honneur

à la Compagnie. Ces principes étaient ceux de tous les partis; mais pour

écarter les créatures de la coterie rivale, chacun tolérait, désirait et

réussissait souvent à imposer de nombreuses exceptions à la règle.

D'Alembert, attentif aux opinions des candidats non moins qu'à leur

talent, était peu favorable aux grands seigneurs et aux prélats. Son

influence était acquise aux amis de la libre pensée plus encore qu'aux

hommes de lettres. Il était au fond fort indifférent, mais, présent par

devoir sur le théâtre de la lutte, organe de toutes les demandes, centre

naturel de toutes les sollicitations, il ne pouvait manquer de jouer

un rôle, et les vaincus devaient l'exagérer. Les recommandations de

Voltaire, les conseils ou les ambitions de Condorcet, de Marmontel, de

Laharpe, de Turgot ou de Diderot, les préférences de Mlle de Lespinasse

et les amitiés de Mme Geoffrin dirigeaient sa résolution. Lorsqu'il

l'avait prise, il aimait à vaincre, comme à tout jeu chacun désire

gagner la partie. Appelé à choisir entre Coetlosquet et Trublet, entre

Louis de Rohan et Radonvilliers, entre Loménie de Brienne et Roquelaure,

entre le prince de Beauvau et Gaillard, entre Brequigny et l'abbé

Arnaud, il faudrait, avant d'accuser son impartialité, revoir, soyons

franc, et disons voir, soyons plus franc encore, et disons découvrir les

pièces de ces procès, obscurs aujourd'hui, jadis si émouvants.

La correspondance très active entre d'Alembert et Voltaire roulait

souvent sur les affaires académiques. Les deux amis, habituellement

d'accord, se font volontiers des concessions. On a beaucoup blâmé l'une

d'elles. D'Alembert a prêté à Voltaire tous les efforts de son zèle pour

écarter de l'Académie le président Debrosses, dont le livre charmant,

alors inédit, il faut le remarquer, occupe dans la bibliothèque des

gens de goût une place dans laquelle aucun de ses concurrents, si leurs

oeuvres existaient encore, ne serait aujourd'hui toléré.

Voltaire avait été le locataire du président. Se croyant tout permis, je

veux dire se croyant seul juge de ses droits, il avait fait couper pour

son usage quelques cordes de bois, sans en avoir nul droit, puisqu'il

faut parler net. Le président, alléguant la coutume et l'usage et

réclamant ses droits, qu'il connaissait, exigea le prix de son bois.

Voltaire, non moins indifférent sans doute que son adversaire aux trois

cents francs qui finirent par être donnés aux pauvres, ne voulut pas

s'avouer dans son tort. Debrosses eut le mauvais goût de l'y contraindre

en se donnant le dangereux plaisir d'engager avec lui une lutte d'esprit

et le plaisir plus dangereux encore, sur ce terrain favorable à un

magistrat qui a raison, de mettre les rieurs de son côté.

N'eût-il pas été, je ne dis pas plus prudent--d'Alembert ne l'aurait pas

pardonné,--mais plus gracieux et plus sage au président de détourner

les yeux d'une faiblesse évidente de Voltaire et de lui laisser

voir--l'esprit pour cela ne lui manquait pas--que, sans être sa dupe, il

était et voulait rester son très humble serviteur? C'est là, je crois,

ce que, sans aucune préoccupation académique, les aimables amis de

Debrosses lui auraient conseillé et le conseil que, dans un cas

semblable, lui-même leur aurait donné.

Il ne faudrait pas croire que d'Alembert, humblement incliné devant le

patriarche, suivît sans le discuter le mot d'ordre envoyé de Ferney.

Quand un ami de Voltaire déplaît à d'Alembert, il lui fait résolument

la guerre. Si Voltaire, par une vieille habitude, appelle Richelieu son

héros, d'Alembert le nomme Childebrand. Si Voltaire défend le vieillard

jadis aimable et brillant, d'Alembert aussitôt se permet d'étriller

Rossinante-Childebrand. Lorsqu'une aventure scandaleuse, qui fit alors

beaucoup de bruit, vient déshonorer, à la satisfaction peu dissimulée

de d'Alembert, celui qu'on nommait à l'Académie le chef du parti

catholique, d'Alembert plaint son admirateur habituel de ne pouvoir

cette fois parler librement sur Mandrin-Childebrand, qu'il ose, dans

une lettre à Voltaire, rapprocher de Cartouche-Fréron. Une vieille

coquetterie d'esprit rapproche Voltaire de Mme du Deffant: d'Alembert,

qui ne l'ignore pas, s'étonne qu'il écrive des lettres charmantes à

cette _vieille et infâme catin._

On a dit souvent et répété plus souvent encore que d'Alembert, à

l'Académie française, faisait les élections: c'est presque une

accusation. Celui qui fait les élections en est responsable. D'Alembert

ne l'était pas: l'élection de son ancien ami Chabanon, faite deux ans

après la mort de Voltaire et quatre ans avant celle de d'Alembert, en

peut être citée comme preuve.

«Vous savez, lui avait écrit Voltaire, que Chabanon a la plus grande

envie d'être des nôtres, mais les octogénaires de notre tripot ne sont

pas encore morts ni moi non plus. J'attends pour vous en parler que la

place soit vacante.» La place devient vacante; d'Alembert fait la sourde

oreille; il voudrait Condorcet, que les deux amis, on ne sait pourquoi,

ont pris l'habitude d'appeler Pascal. La candidature est cette fois

impossible. «Nous n'aurons pas Pascal, dit d'Alembert, j'espère au moins

que nous n'aurons pas Cotin-Chabanon qui demande l'Académie tout à la

fois comme on demande l'aumône et comme on demande la bourse, et qui

veut accumuler sur sa tête des titres au lieu de talents.»

Chabanon échoue.

«Nous avons préféré, écrit d'Alembert, ne pouvant avoir

Pascal-Condorcet, à Chapelain-Lemierre et à Cotin-Chabanon, Eutrope

Millot qui a du moins le mérite d'avoir écrit l'histoire en philosophe

et de ne s'être jamais souvenu qu'il était jésuite et prêtre.» Chabanon

avait été, vingt ou trente ans auparavant, il s'en vante du moins, l'ami

très intime de d'Alembert.

Dans ses mémoires, platement écrits, où, sans esprit, sans tact et sans

décence, il raconte longuement ses succès et ses déceptions d'amour, il

fait jouer à d'Alembert le rôle de confident, et l'excellent géomètre

lui prodigue sa sympathie et ses consolations. Chabanon, dans un jour de

grande tristesse, entre chez d'Alembert, qui, du premier coup d'oeil, le

voyant malheureux, l'accable de questions pleines d'intérêt sur la cause

de son chagrin. Chabanon était amoureux et trahi.

«Comment peindre, dit-il, la sensibilité de d'Alembert et la fougueuse

précipitation de ses mouvements? Fermer la porte aux deux verrous,

ouvrir un petit escalier qui répondait à la boutique du vitrier, y

crier: «Madame Rousseau, je n'y suis pour personne!» et revenir à moi,

me serrer dans ses bras, ce ne fut pour lui que l'affaire d'un instant.»

Dans les premiers mots de d'Alembert reparaît cependant l'insensibilité

affectée du sceptique railleur, sous lequel quelques contemporains ont

méconnu l'homme tendre et bon. «Que voulez-vous! dit-il à Chabanon: vous

avez commencé par être heureux!» Et il ajoute de la voix de fausset qui

lui était particulière: «C'est toujours la fiche de consolation». Mais,

ému par le désespoir de son ami, il prend aussitôt un autre ton: «Mon

ami, lui dit-il, il faut éviter de rester avec vous-même. Jetez là les

livres, voyez vos amis, courez, distrayez-vous. Toutes les fois que je

vous serai nécessaire, je quitterai avec plaisir mon travail, et nous

irons nous promener ensemble.»

Pourquoi les sentiments de d'Alembert avaient-ils changé? Les oeuvres de

Chabanon l'expliquent. D'Alembert ne se résignait pas, par amour pour

l'Académie, à y voir siéger l'auteur d'_Éponine_. Chapelain-Lemierre et

Cotin-Chabanon finirent tous deux par forcer la porte: le meilleur des

deux--c'était Chapelain--ne passa que le second.

Cette double victoire remportée sur d'Alembert le justifie du reproche

adressé par un écrivain qu'on n'a pas encore complètement oublié, Sénac

de Meilhan, qui a écrit:

«L'intrigue et la cabale mirent dans les mains de d'Alembert, qui

survécut à Voltaire, le sceptre de la littérature.»

Rien n'est juste dans cette phrase et rien n'est vrai, sinon que

d'Alembert a eu le chagrin d'assister à la mort de Voltaire.

CHAPITRE V

D'ALEMBERT ET LA SUPPRESSION DES JÉSUITES

Un personnage alors considérable--c'était le maréchal Vaillant--me

disait un jour: «Je passe l'été dans une petite commune de Bourgogne;

là, quoique voltairien, chaque dimanche ma présence à l'église édifie

les fidèles: vous me direz que c'est de l'hypocrisie!--Ah! maréchal!

répondis-je sans hésitation...--Vous voulez dire, continua-t-il, que

ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant

pourquoi.»

Je fus embarrassé; il s'y attendait et nous rîmes tous deux.

D'Alembert, incrédule convaincu et plus voltairien que Voltaire,

affectait quelquefois, dans ses écrits et souvent dans ses discours

académiques, des formes respectueuses qui contrastent avec le ton de sa

correspondance. Pour l'accuser cependant d'hypocrisie, il faudrait ne

l'avoir jamais connu. En ne compromettant ni l'Académie ni lui-même, il

faisait preuve de tact et de prudence. Il riait de sa sagesse. Après

avoir prononcé l'éloge de Bossuet, il reçut de l'archevêque de Toulouse

des louanges très méritées; il se frottait les mains et se réjouissait

d'avoir si gravement joué à l'orthodoxie. S'il a pris trop de plaisir

à ce jeu, le péché n'est pas grave. D'Alembert, très sérieux au fond,

affectait de ne pas l'être. Voltaire lui a reproché quelquefois un

langage trop éloigné de sa pensée.

«Vous me faites, lui répond un jour d'Alembert, une querelle de Suisse

que vous êtes, au sujet du Dictionnaire de Bayle. Premièrement je n'ai

pas dit: «Heureux s'il eût plus respecté la religion et les moeurs!» Ma

phrase est beaucoup plus modeste. Mais, d'ailleurs, qui ne sait que dans

ce maudit pays où nous écrivons, ces sortes de phrases sont style de

notaire et servent de passeport aux vérités qu'on veut établir? Personne

n'y est trompé...» Il faut connaître la situation. «On vient, écrivait

peu de temps après d'Alembert, de publier une déclaration qui inflige la

peine de mort à tous ceux qui seront convaincus d'avoir composé, fait

composer et imprimer des écrits tendans à attaquer la religion.»

«La crainte des fagots est très rafraîchissante», ajoute d'Alembert.

C'est à ceux qui les préparaient que fait allusion ce mot de ralliement

si connu: _Écrasons l'infâme_. Il avait cours entre amis seulement et

les portes fermées; on ne confiait pas les lettres à la poste. Quand on

ne peut combattre en rase campagne, les embuscades sont permises. Qu'un

croyant aspire au martyre, il joue son jeu et vise au paradis. Un

mécréant n'a pas d'ambitions si hautes.

D'Alembert ne craignait pas sérieusement d'être brûlé, mais il ne

voulait pas s'exposer comme Diderot à habiter à Vincennes, ni comme

Voltaire à s'exiler hors de France. Son coeur le retenait à Paris. Il ne

voulait compromettre ni ses intérêts ni son repos. Voltaire cependant

excitait son zèle; il ne lui demandait que cinq ou six bons mots

par jour. Lui-même d'ailleurs conseillait la prudence et en donnait

l'exemple. «Je voudrais, disait-il, que chacun des frères lançât tous

les ans des flèches de son carquois contre le monstre, sans qu'il sût de

quelle main les coups partent. Il ne faut rien donner sous son nom. Je

n'ai pas même fait _la Pucelle_. Je dirai à maître Joly de Fleury que

c'est lui qui l'a faite.»

Voltaire, pas plus que d'Alembert, ne se souciait de boire la ciguë. Il

consentait pour éloigner ce calice à communier dans l'église de Ferney.

À Abbeville, où le chevalier de la Barre venait d'être supplicié, il

aurait mis chapeau bas devant toutes les processions.

D'Alembert publia en 1765 un livre intitulé: _Histoire de la destruction

des Jésuites_, par un auteur désintéressé. En l'imprimant en Suisse, on

avait, suivant le conseil de Voltaire, soigneusement caché le nom

de l'auteur. On feignait au moins de le croire et l'on s'amusait du

mystère. C'est à mots couverts que Voltaire donne des nouvelles de

l'impression. On prépare un ouvrage de géométrie, et sur ce thème les

deux amis rencontrent, sans songer que jamais ils en amuseront le

public, des plaisanteries qui les réjouissent. Deux ans après,

d'Alembert écrit à Voltaire à propos de la dispersion des jésuites

d'Espagne: «Notre jeune mathématicien a fait une petite suite pour

l'ouvrage que vous connaissez où il traite de l'état de la géographie en

Espagne. Vous le recevrez incessamment.»

Voltaire le reçoit et répond:

«J'ai envoyé vos gants d'Espagne sur-le-champ à leur destination; leur

odeur m'a réjoui le nez.»

Le livre fut introduit à Paris par les soins de Marin (frère Marin),

secrétaire du lieutenant de police. Ceux qui en reçurent les premiers

exemplaires remercièrent le frère d'Alembert. Il ne faut pas regarder le

secret, bien ou mal gardé, ni surtout l'impression à l'étranger comme

des précautions inutiles. Les ouvrages dans ce cas ne formaient pas

délit. La police pouvait les interdire, le Parlement n'avait pas à

les juger. Le livre de d'Alembert était défendu, mais il circulait

librement. Un an après sa publication, Diderot écrivait: «Le livre de

d'Alembert sur la destruction des jésuites, qui n'est rien, a fait

plus de sensation dans Paris que les quatre volumes de ses opuscules

mathématiques».

Lorsque d'Alembert se déclare impartial, il a l'intention de l'être;

comme historien, il y réussit. La première partie du livre devait, pour

ses amis étonnés, ressembler à une apologie de la société de Jésus.

L'histoire de Loyola et des ingénieux statuts qu'il inventa n'inspire à

d'Alembert ni railleries ni bons mots.

Les jésuites sont irréprochables dans leurs moeurs, fidèles à leurs

voeux, laborieux dans leurs études et dévoués à la tâche qui leur est

confiée. On a bien fait cependant de les supprimer. On ferait mieux

encore de supprimer leurs ennemis les jansénistes et avec eux tous les

ordres religieux.

C'est ainsi que, fidèle à sa promesse, l'auteur désintéressé pourrait, à

l'inverse de Sosie, se présenter, en disant:

«Messieurs, ennemi de tout le monde», car il l'est aussi des

parlementaires, et déclare, à huis clos bien entendu, «qu'il se plaît à

cingler, sans qu'on sache d'où le coup vient, la canaille jésuitique, la

canaille janséniste et la canaille parlementaire».

Les moins maltraités sont les jésuites. Les jansénistes ne s'y

trompèrent pas.

«Les gens raisonnables, dit d'Alembert, ont trouvé l'ouvrage impartial

et utile, mais les conseillers de la cour janséniste, en attendant le

prophète Élie, qui aurait bien dû leur prédire cette tuile qui leur

tombe sur la tête, ont crié comme tous les diables.

«Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on

lui applique sur le dos des coups de bûche qu'elle se fait donner sur la

poitrine.»

La plaisanterie n'est pas heureuse; d'Alembert, toujours le fouet à la

main, promet des coups plus rudes encore.

«J'enverrai prochainement à frère Gabriel, dit-il (Gabriel est le

libraire Cramer), de quoi les faire brailler encore, car pendant qu'ils

sont en train de braire il n'y a pas de mal à leur tenir la bouche

ouverte. J'ai commencé par les croquignoles, je continuerai par des

coups de houssine; ensuite viendront les coups de gaule, et je finirai

par les coups de bâton.»

Il rêve mieux que le bâton et ajoute: «Mon Dieu! l'odieuse et plate

canaille! mais elle n'a pas longtemps à vivre et je ne lui épargnerai

pas les coups de stylet!» La houssine, le bâton, le stylet, c'est

toujours la même plume, diversement taillée, et l'apparente férocité de

d'Alembert n'est au fond qu'un petit accès de vanité. D'Alembert rit et

s'amuse, il ne veut poignarder personne. Il varie ses plaisanteries.

«S'ils avalent ce crapaud, dit-il dans une autre lettre, je leur

servirai d'une couleuvre, elle est toute prête. Je ferai seulement la

sauce plus ou moins piquante selon que je les verrai plus ou moins en

appétit. Je respecterai toujours, comme de raison, la religion, le

gouvernement et même les ministres, mais je ne ferai pas de quartier à

toutes les _autres_ sottises et assurément j'aurai de quoi parler.»

Voltaire devait être content cette fois: ce n'est pas là style de

notaire. D'Alembert aussi était content de lui-même, Voltaire lui

écrivait:

«Cher défenseur de la raison, _macte animo_, et passez joyeusement

votre vie à écraser de votre main les têtes de l'hydre.» «Je ne vous le

dissimule pas, mon cher maître, répondait d'Alembert, vous me comblez

de satisfaction par tout ce que vous me dites de mon ouvrage. Je le

recommande à votre protection et je crois qu'en effet il pourra être

utile à la cause commune et que _l'infâme_, avec toutes les révérences

que je fais semblant de lui faire, ne s'en trouvera pas mieux. Si

j'étais, comme vous, assez loin de Paris pour lui donner des coups de

bâton, assurément ce serait de tout mon coeur, de tout mon esprit et de

toutes mes forces, comme on prétend qu'il faut aimer Dieu, mais je ne

suis posté que pour lui donner des croquignoles, en lui demandant pardon

de la liberté grande, et il me semble que je ne m'en suis pas mal

acquitté.»

Dans la première partie du livre de d'Alembert, les croquignoles ne

pleuvent pas encore.

«On ne peut mieux comparer cette société, partout entourée d'ennemis et

partout triomphante l'espace de deux siècles, dit d'Alembert, qu'aux

marais de Hollande, cultivés par un travail opiniâtre, assiégés par la

mer qui menace à chaque instant de les engloutir, et sans cesse opposant

leurs digues à cet élément destructeur.

«Qu'on perce la digue en un seul endroit, la Hollande sera submergée

après tant de siècles de travaux et de vigilance. C'est aussi ce qui est

arrivé à la société. Ses ennemis ont enfin trouvé l'endroit faible et

percé la digue; mais ceux qui l'avaient construite avec tant de soin et

de patience, ceux qui ont ensuite veillé si longtemps à sa conservation,

ceux qui ont cultivé avec tant de succès le terrain que protégeait cette

digue, n'en méritent pas moins d'éloges.»

Dans la distribution des coups de houssine, les jésuites, on le voit,

n'ont pas leur juste part.

D'Alembert · 第 6 / 11 段