en 1755, la brochure qui les contient est actuellement introuvable. Le
discours manuscrit de Tolomas n'existe non plus ni dans les archives de
la municipalité de Lyon, ni à la bibliothèque de la ville. Le dossier
de l'affaire d'Alembert-Tolomas, à la bibliothèque de Lyon, contient 25
pièces. Nous en citerons deux seulement:
«Monsieur et cher confrère,
«Dans le moment que votre lettre, le mémoire y joint et les jettons qui
m'ont surpris comme chose que je ne croyais pas avoir méritée dans les
règles, M. Bourjelat était avec moi; il m'a fait part du silence affecté
de M. de Malesherbes sur ce qui nous concerne; lui qui l'avait prévenu
il y a quelques semaines, il lui a répondu aux autres articles les moins
importants de ses lettres et a laissé celui-là. De plus, il m'a montré
une lettre de M. d'Alembert qui lui mande que s'il avait eu _l'honneur
d'être de la Société royale de Lyon, il aurait eu celui de lui écrire
pour le prier de rayer de la liste le nom de Tholomas ou le sien_. Ce
sont ses termes.
«Enfin il est constant et nous en avons des nouvelles certaines, le
discours du père Tholomas a fait une grande sensation à Paris, et nous
avons tout lieu de présumer qu'il nous fait perdre la protection de
M. de Malesherbes et même celle de M. d'Argenson, protecteur de
l'Encyclopédie. Au surplus, M. Bourjelat est toujours très disposé à
nous aider de tous les bons offices qui seront en son pouvoir. Il a déjà
tâché de remédier au premier effet que produit le programme envoyé à
MMrs de l'Encyclopédie en protestant que le corps n'avait rien de
commun dans cette affaire; il paraît néanmoins qu'on y fait entrer
pour beaucoup notre Compagnie. J'aurais, sitôt qu'il me sera possible,
l'honneur de conférer avec vous plus amplement sur cette affaire.
«GOIFFON.»
Goiffon dans une seconde lettre se montre beaucoup plus vif; il a pris
son parti. C'est avec M. de Malesherbes qu'il veut se ménager, et la
bienveillance de M. d'Argenson qu'il ne veut pas perdre. Il a d'ailleurs
entendu la harangue et, toute réflexion faite, la trouve injurieuse; il
prie en conséquence la Société d'accepter sa démission.
Cinq autres membres prirent le même parti. L'un d'eux est le célèbre
Montucla, historien des mathématiques; il hésita longtemps, car sa
lettre est du 5 juin 1755.
«Je suis extrêmement mortifié de n'avoir à vous écrire depuis que vous
êtes secrétaire de la Société royale de Lyon que pour le sujet pour
lequel je le fais aujourd'hui. Il m'aurait été doux de conserver
davantage le titre de votre associé; mais mes liaisons avec M.
d'Alembert et l'amitié dont il m'honore ne me permettent pas de me
réputer davantage d'un corps dont il a de justes motifs de se plaindre.
Je vous prie, monsieur, de lire ma lettre à l'Académie pour lui notifier
la démission que je lui donne de ma qualité d'académicien.
«Votre très humble et très obéissant serviteur,
«MONTUCLA.»
Je dois au savant doyen de la Faculté catholique des sciences de Lyon,
M. Valson, un rapprochement curieux.
Voltaire était arrivé à Lyon le 15 novembre 1754, avec l'intention de
s'y établir. La tradition rapporte même qu'il devait fixer sa résidence
sur les bords de la Saône, près de l'île Barbe.
Deux Académies, réunies depuis, existaient alors à Lyon: l'Académie
des sciences et belles-lettres et l'Académie des beaux-arts ou Société
royale. Toutes deux étaient fort considérées, mais animées d'un esprit
différent. La première, dont le membre le le plus connu, Fleurieu, était
ami de Voltaire, favorisait les Encyclopédistes. La seconde, ayant pour
directeur le célèbre architecte Soufflot et patronnée par l'archevêque
de Lyon, le cardinal de Tencin, oncle de d'Alembert, avait des
sympathies tout opposées. Très fière du titre de Société royale, elle
s'arrogeait le premier rang. C'est à celle-là qu'appartenait Tolomas.
Voltaire, quelques jours après son arrivée, assista avec son ami
Fleurieu à une séance de l'Académie des sciences et belles-lettres.
L'archevêque de Lyon, patron de l'Académie royale, ne pouvait aimer les
allusions à la naissance de son neveu; il s'en prit à Voltaire. Pour
menacer ses écrits de poursuites on n'avait que l'embarras du choix; il
s'entendit avec le duc de Villars, gouverneur de la ville, et Voltaire
jugea prudent de quitter Lyon le 9 décembre 1754, en attribuant au
discours de Tolomas les tracasseries qui l'inquiétaient. La mauvaise
humeur de d'Alembert devait naturellement s'en accroître.
On peut rapprocher de cette affaire Tolomas les efforts de d'Alembert
pour obtenir la suppression de la feuille de Fréron, _l'Année
littéraire._
On attaquait de toutes parts les Encyclopédistes comme ennemis des lois
et de la religion. D'Alembert et Diderot étaient traités chaque jour
d'empoisonneurs publics. Fréron, que Voltaire a rendu intéressant à
force d'injustice, était un des plus violents détracteurs de l'oeuvre.
D'Alembert osa porter plainte à M. de Malesherbes, directeur de la
librairie. On espérait de lui plus que de la bienveillance pour
l'Encyclopédie; on en avait acquis le droit.
M. de Malesherbes, peu de temps avant, forcé par des ordres supérieurs
de faire saisir les papiers de Diderot, le fit prévenir quelques
heures à l'avance. «On me laisse trop peu de temps! s'écria-t-il, où
voulez-vous que je les cache?--Qu'il les envoie chez moi, répondit
Malesherbes, ils y seront en sûreté.»
S'il était prêt à protéger ses amis, M. de Malesherbes ne pouvait ni ne
voulait persécuter leurs adversaires. Il saisit l'occasion de donner à
d'Alembert une leçon de patience et d'équité.
«Mes principes, lui écrivit-il, sont qu'en général toute critique
littéraire est permise, et que toute critique qui n'a pour objet que
le livre critiqué et dans laquelle l'auteur n'est jugé que d'après son
ouvrage, est une critique littéraire.»
Fréron continua sa polémique vigilante et sévère en relevant, non sans
esprit, les méprises, les faiblesses et les emprunts de l'Encyclopédie.
La voix de Voltaire,
Cette voix qui s'aiguise et vibre comme un glaive,
redoubla de sarcasmes et d'injures contre celui qu'il appelait Zoïle
Aliboron et, dans ses jours de grande colère, Cartouche Fréron.
Il ne serait pas juste, en jugeant les faits, d'oublier l'état des
esprits. La guerre était déclarée. Quoique faites avec la plume,
les blessures étaient dangereuses et les représailles redoutables.
L'irritation était universelle. Chaque jour le Parlement supprimait ou
condamnait au feu quelque publication nouvelle. L'emprisonnement d'un
auteur, son exil sans jugement ou plus souvent encore sa fuite,
étaient devenus des événements sans importance. Les imprimeurs et les
colporteurs de livres prohibés étaient condamnés avec une rigueur
intermittente et capricieuse, tantôt au carcan, tantôt aux galères,
quelquefois à mort. De pieux chrétiens, pour avoir obéi à leur
conscience, étaient, par une vexation inouïe, privés des sacrements à
leur dernière heure et mouraient sans consolation. Un des collaborateurs
de l'Encyclopédie, Morellet, venait d'être envoyé à la Bastille. L'abbé
de Prades, autre rédacteur des articles théologiques, s'était très
prudemment enfui près de Frédéric. «Nous ne pouvons pas en élever un»,
disait d'Alembert. La confraternité académique et la courtoisie due
entre gens de lettres disparaissaient dans ces temps troublés devant les
haines de parti. Fréron pour les amis de d'Alembert, pour d'Alembert
même, personne dans le parti n'en voulait douter quoique la postérité en
doute fort, était un personnage venimeux, un vil spadassin littéraire,
l'opprobre de la nation, capable de toutes les infamies et souillé par
tous les vices:
... ... ... ... ... ...
... ... ... ... ... ...
Cet animal se nommait Jean Fréron.
On ne peut citer les vers qui précèdent.
Tolomas était un jésuite!
L'indignation contre les pieuses fureurs des jansénistes, qui, pour
vaincre et détruire les ennemis de la foi, croyaient toute arme permise
et toute persécution légitime, avait jeté d'Alembert dans la lutte. Dans
l'ardeur du combat il croyait, à son tour, tout permis contre ceux qu'il
traitait, sans faire de distinction, de plate et odieuse canaille.
La géométrie respecte toujours la logique; les géomètres l'oublient
quelquefois.
CHAPITRE IV
D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE FRANÇAISE
La préface de l'Encyclopédie fut un événement. Les salons les plus
brillants, fort indifférents aux problèmes de dynamique et à la
précession des équinoxes, s'empressèrent d'accueillir et d'attirer
ce jeune savant, si profond, si universel, si habile à bien dire.
D'Alembert rencontra chez le président Hénault la célèbre Mme du
Deffant. Il allait volontiers où il se sentait désiré. Chaque jour
bientôt il la voyait ou lui écrivait. Dans ce monde nouveau il sut
plaire à tous, à Voltaire comme à Montesquieu, à Mme de Stahl comme à la
duchesse du Maine.
Le comte des Alleurs, un des habitués de la maison, parle dans une de
ses lettres du prodigieux et aimable d'Alembert, le sublime géomètre.
D'Alembert, pour plaire à sa spirituelle amie, déployait toutes les
ressources de son esprit. Sur un point seulement il était intraitable:
il ne voulait pas être protégé et dérangeait par ses maladresses
volontaires les plans arrangés pour le servir. Mme du Deffant lui
promettait une place à l'Académie française; d'Alembert l'acceptait
volontiers, mais à la condition de ne faire la cour à personne, de
parler librement sur tous les sujets, et peut-être, sans l'avouer, de se
montrer d'autant plus raide ou plutôt plus taquin--la raideur n'était
pas son genre--qu'on pouvait davantage lui être utile.
Mme du Deffant, protectrice déjà de plus d'une candidature, n'avait rien
rencontré de pareil: Il choisit bien son temps pour jouer les Alceste!
Tant qu'il voudra quand on l'aura nommé. L'Encyclopédie est en vue, il
suffit d'y brûler quelques grains d'encens. Un mot dans un tel livre
peut faire un ami et ne doit rien coûter à une conscience raisonnable!
Le président Hénault, auteur d'une histoire chronologique de France,
était académicien; Mme du Deffant était son amie après avoir été un peu
plus, mais bien peu, s'il faut l'en croire. Lorsque, n'étant plus jeune,
elle résolut, tout en restant philosophe, de rendre son genre de vie
plus édifiant, d'éloigner les occasions et de renoncer aux habitudes
compromettantes, elle ajoutait, en l'annonçant: «Quant au président
Hénault, je ne compte pas lui faire l'honneur de renoncer à lui».
Elle l'aimait assez pour vouloir dans l'Encyclopédie une louange pour
son livre, ou s'intéressait assez à d'Alembert pour désirer dans sa
candidature le protecteur zélé que cette louange devait assurer.
D'Alembert ne voulait rien comprendre: le talent du président ne mérite
pas l'honneur d'une citation, il n'en aura pas. «Ni Dieu ni vous,
écrit-il à sa protectrice, ni vous toute seule, ne pourrez réussir à m'y
décider.»
«Pensez-vous de bonne foi, madame, que dans un ouvrage destiné à
célébrer les grands génies, je doive parler de l'abrégé chronologique?
C'est un ouvrage utile et assez commode, mais voilà tout.
«En vérité, c'est là ce qu'on en dira quand le président ne sera plus,
et quand je ne serai plus, moi, je suis jaloux qu'on ne me reproche pas
d'avoir donné des éloges excessifs à personne.»
Ne voilà-t-il pas tout à coup que les grandes réunions fatiguent
d'Alembert; il ne veut plus accepter d'invitation chez Mme du Deffant
que pour dîner avec elle en tête-à-tête: il est insupportable! Il fait
bien pis encore. Au moment où sa candidature paraît en bonne voie, il
la compromet à plaisir: c'est à n'y rien comprendre! Dans un opuscule
qu'aucun devoir ne commande, il parle des relations des hommes de
lettres avec les grands comme s'il n'avait plus besoin de protecteurs.
Pour Mme du Deffant, c'est de la folie; pour d'Alembert, une occasion de
rire: «Voilà, dit-il, comme il faut traiter ces gens-là; on n'est point
de l'Académie, mais on est quaker et on passe le chapeau sur la tête
devant l'Académie et devant ceux qui en font être.»
Un autre jour, il écrit à sa protectrice obstinée: «Que diable avez-vous
donc dit au président sur mon compte? Est-ce encore pour l'Académie? Eh!
mon Dieu! laissez tout cela en repos. J'en serai si on m'en met, voilà
tout.»
Il devait échouer; cela ne manqua pas. D'Alembert, qui n'avait obtenu
à l'Académie des sciences le modeste titre d'adjoint qu'à sa quatrième
candidature, fut également battu trois fois à l'Académie française.
Buffon avait remplacé, en 1753, Languet de Gergy, archevêque de Sens.
Quatre places furent vacantes en 1754. D'Alembert dut laisser passer
avant lui le comte de Clermont, Bougainville et de Boissy.
L'élection du comte de Clermont fit scandale. On a gardé le souvenir
d'une épigramme qui valut, dit-on, quelques coups de bâton au poète Roi:
Trente-neuf qu'on joint à zéro,
Si j'entends bien le numéro,
N'ont jamais pu faire quarante.
D'où je conclus, troupe savante,
Qu'ayant dans vos cadres admis
Clermont, cette masse pesante,
Ce digne cousin de Louis,
La place est encore vacante.
De Boissy, poète comique, s'était élevé jusqu'à la tragédie. La
supériorité du genre était alors acceptée.
Son _Alceste_, tel était le sujet, se termine par la mort du traître
qui, se voyant démasqué, sort d'embarras en se poignardant. Il tombe
mort sur la scène, et Hercule s'écrie, admirant ce vigoureux coup de
poignard:
Dieux, avec tant de force et d'intrépidité,
Que n'avait-il un coeur à la vertu porté!
Ce sont les derniers vers de la pièce.
_Alceste_ n'avait pas été représentée depuis 1727, on l'avait peut-être
oubliée. On avait oublié aussi les débuts de Boissy, dont les _Satires_,
premier fruit de sa muse, avaient, dit d'Alembert dans son éloge,
offensé les hommes de lettres les plus éminents.
Le troisième concurrent préféré à d'Alembert, Bougainville, était
secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Ce choix, s'il est permis de juger à distance, était le plus mauvais des
trois: Bougainville, dit Grimm, qui peut-être exagère, fut nommé malgré
l'Académie et malgré le public. Il accroissait ses chances en se disant
mourant: «Nous croyez-vous, lui répondit Duclos, chargés de donner
l'extrême-onction?»
La séance de réception de Bougainville est restée célèbre. Ayant à
faire l'éloge de La Chaussée, adversaire décidé de ses précédentes
candidatures, pour montrer la grandeur de son âme, il le compare à
Molière et, tout bien pesé, lui accorde la préférence.
L'Académie resta froide, le public rit beaucoup, et l'on continua à
regretter l'absence du nom de Molière dans «cet auguste sanctuaire où le
petit-fils du grand Condé (le comte de Clermont) venait confondre ses
lauriers avec ceux du neveu du grand Corneille (Fontenelle)».
La nomination de d'Alembert fut très disputée. La suppression récente
de deux volumes de l'Encyclopédie lui donnait un caractère d'opposition
auquel l'Académie n'était pas habituée.
Le candidat élu, d'après les usages, était soumis dans un second scrutin
à l'approbation de l'Académie. On votait par boules noires ou blanches.
On a prétendu que, pour d'Alembert, le nombre des boules noires
devait entraîner l'exclusion et qu'une fraude de Duclos en dissimula
quelques-unes. L'anecdote est fausse, mais les boules noires furent
nombreuses.
La réception de d'Alembert eut beaucoup d'éclat; son prédécesseur était
Surian, évêque de Vence. L'Encyclopédie dans ce jour de triomphe se
montra courtoise et modeste; d'Alembert eut le bon goût de louer sans
réticence les vertus de son prédécesseur et sa foi sans ironie. On
exagérerait en disant que l'éloge de d'Alembert a rendu l'évêque de
Vence illustre: il l'a préservé de l'oubli.
Les éloges académiques de d'Alembert, rarement cités et fort peu
lus, sont moins inconnus cependant que les oeuvres de Surian et que
l'histoire de l'évêché de Vence.
D'Alembert a composé beaucoup d'éloges. Dans ce genre de littérature,
a dit avec esprit M. Guizot, beaucoup de travail et beaucoup de soin
imitent le talent sans y prétendre. D'Alembert, qui n'avait pas besoin
d'imiter le talent, travaillait peu ses éloges. Ce n'est pas à la
postérité qu'il les adresse: on ne doit pas, comme on l'a fait trop
souvent, juger par eux de son style et de son goût. D'Alembert au
collège méritait le premier rang dans tous les genres d'étude, il
n'excellait pas moins en amplifications qu'en vers latins. Il chercha
pendant toute sa vie, dans ces exercices de plus en plus faciles à sa
plume exercée, une distraction à ses profondes recherches. Le succès
toujours grand de ces oeuvres éphémères a été une des joies de sa vie;
il acceptait toutes les occasions de les renouveler, souvent les faisait
naître: on le trouvait toujours prêt. Lecteur très habile, trop habile,
disaient les malveillants, il amusait toujours l'auditoire: c'était tout
ce qu'il voulait. Une lecture faite par lui, quel qu'en fût l'auteur,
assurait à une séance publique une affluence dont il était fier.
À l'Académie des sciences comme à l'Académie française, avant même d'en
être secrétaire perpétuel, il prenait la parole à presque toutes les
réunions publiques et se chargeait, avec une complaisance empressée,
de lire les discours des lauréats et les pièces de poésie couronnées.
Souvent même, les jours de réception, sans avoir de rôle officiel, il
ouvrait la séance par quelques réflexions ou quelques conseils sur des
sujets de morale, de poésie ou d'histoire. C'est ce que Bachaumont
appelle faire la parade. La production rapide de ces travaux sans gloire
ne ralentissait ni sa correspondance toujours active, ni son ardeur
toujours féconde pour la science.
«Vous êtes, lui écrivait Voltaire à l'occasion de l'une de ses lectures,
le seul écrivain qui n'aille jamais ni en deçà ni au delà de ce qu'il
veut dire. Je vous regarde comme le premier écrivain du siècle.» La
postérité n'a pas ratifié la louange.
Diderot trouve d'Alembert délicat, ingénieux, plaisant, ironique et
hardi, mais il l'accuse d'écrire sur la poésie en géomètre.
Qu'est-ce que cela veut dire?
Le domaine des vérités démontrées est étroit. Serait-il vrai qu'en y
pénétrant on se condamne à n'en plus sortir et que l'habitude de la
ligne droite rende l'esprit mauvais juge des gracieux détours de la
fantaisie. Il n'y a pas à cela plus de raison que pour qu'un peintre
ignore la musique. Pour être différentes, les facultés de l'esprit ne
s'excluent pas. L'habitude de bien raisonner est une force, il est rare
qu'elle soit inutile, plus rare encore qu'elle puisse nuire.
D'Alembert a écrit dans l'éloge de Bossuet: «De toutes les études
profanes, celle des mathématiques fut la seule que le jeune
ecclésiastique se crut en droit de négliger. Les connaissances
géométriques ne lui parurent d'aucune utilité pour la religion. On nous
accuserait d'être à la fois juge et partie, si nous osions appeler
de cette proscription rigoureuse. Cependant nous serait-il permis
d'observer, tout intérêt particulier mis à part, que le théologien
naissant ne traite pas avec assez de justice et de lumière une science
qui n'est pas aussi inutile qu'il le pensait au théologien même. Science
en effet si propre non pas à redresser les esprits faux condamnés à
rester ce que la nature les a faits, mais à fortifier dans les beaux
esprits cette justesse d'autant plus nécessaire que l'objet de leurs
méditations est plus important ou plus sublime. Bossuet pouvait-il
ignorer que l'habitude de la démonstration, en nous faisant reconnaître
et saisir l'évidence dans tout ce qui en est susceptible, nous apprend
encore à ne point appeler démonstration ce qui ne l'est pas et à
discerner les limites qui, dans ce cercle étroit des connaissances
humaines, séparent la lumière du crépuscule et le crépuscule des
ténèbres.»
L'intention est évidente, mais pour la rendre claire, et c'est tout ce
que voulait d'Alembert, il aurait suffi de trois lignes.
D'Alembert, pour rire et pour faire rire, dépassait quelquefois les
limites du bon goût. Il est impossible de l'approuver lorsque, faisant
l'éloge de M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, dont Boileau
disait: «Il m'estimerait bien davantage, s'il savait que je suis
gentilhomme», il changeait le titre habituel de sa lecture en celui de
panégyrique, par la raison que ce prélat, célèbre par ses ridicules,
ne saurait être loué dans le style habituel; il était nécessaire de
combattre les exagérations, de démentir les légendes qui ont réuni dans
l'histoire de son héros tous les traits ridicules de la vanité, comme
dans celle d'Hercule tous les prodiges de la force.
D'Alembert est souvent ingénieux, rarement léger. Voulant louer Segrais
qui n'a pas accepté l'honneur qu'on voulait lui faire d'avoir composé
sous le nom de Mme de Lafayette son petit chef-d'oeuvre: _la Princesse
de Clèves_, il dit: «Segrais n'a jamais hésité à le rendre à son
véritable auteur et l'a toujours rendu avec la sincérité la plus
franche, _sans emprunter, comme ont fait tant d'autres en pareil cas, le
voile transparent de cette modestie hypocrite qui a soin de mal jouer la
discrétion, et qui, en repoussant mollement un honneur dont elle n'est
pas digne, désire et se flatte de n'être pas crue sur parole._»
Fontenelle, qui reste le modèle de l'éloquence académique, aurait
supprimé les dernières lignes. Sans être des Fontenelles ni manquer de
clarté, beaucoup d'autres, en abrégeant la phrase, auraient laissé au
lecteur le plaisir de deviner quelque chose.
D'Alembert, lorsque tout est dit, reprend souvent l'idée pour redoubler
l'assertion sans accroître la clarté qui est complète, ou fortifier la
preuve qui semble évidente.
Il rapporte, dans l'éloge de Saint-Aulaire, que pour défendre les vers
de ce poète de salon devenu candidat contre la critique de Boileau, un
académicien lui représenta modestement que le marquis de Saint-Aulaire
était un homme dont la naissance _et par conséquent les vers_ méritaient
des égards. Le trait est lancé, l'auditoire a compris, celui qui a pu
dire «_et par conséquent les vers_» est jugé; d'Alembert ajoute pour
l'accabler:
_Je ne lui conteste pas, répondit Despréaux, les titres de noblesse,
mais les titres du Parnasse; et quant à vous, monsieur, qui trouvez ces
vers-là si bons, vous me ferez beaucoup d'honneur et de plaisir de dire
du mal des miens._
L'incident est-il vidé? nullement; d'Alembert ajoute:
«L'apologiste, il faut en convenir, donnait beau jeu à Despréaux en
prétendant que les vers qui le mettaient de si mauvaise humeur étaient
moins obligés d'être bons, parce qu'ils se présentaient sous la
sauvegarde des aïeux de l'auteur.» La réflexion est sage, trop sage
même. Est-ce fini? pas encore; d'Alembert continue:
«Cet académicien si indulgent ne devait pas ignorer que des vers,
fussent-ils d'un empereur, n'ont pas plus de droit d'être médiocres que
s'ils avaient un simple bourgeois pour père, et si en pareil cas, comme
dit le Misanthrope, le temps ne fait rien à l'affaire, la généalogie du
poète y fait encore moins.»
On a reproché aussi à d'Alembert d'oublier le caractère de la tribune
qui lui est offerte, en luttant sans attendre l'occasion pour le
triomphe de la raison, tel était le nom inscrit sur son drapeau.
Le reproche n'est pas injuste. Lorsque, par exemple, dans l'éloge de
Bossuet, d'Alembert écrit: «Bossuet se représentait avec frayeur combien
l'humanité serait à plaindre si ce petit nombre d'hommes auxquels la
Providence a commis leurs semblables, et qui n'ont à redouter sur la
terre que le moment où ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur
trône un arbitre suprême, qui promet vengeance aux infortunés dont ils
auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat _citoyen_ était persuadé
que ceux mêmes qui auraient le malheur de regarder la croyance d'_un
Dieu comme inutile aux autres hommes_, commettraient un crime de
_lèse-humanité_ en voulant ôter cette croyance aux monarques: il faut
que les sujets espèrent en Dieu et que les souverains le craignent.»
C'est ici d'Alembert qui parle et pour lui-même, on ne saurait en
douter; un tel langage choquerait dans les oeuvres de Bossuet, n'importe
à quelle place, comme un intolérable contresens.