trois bandits tombèrent sur Geraint. Le prince fondit sur celui du
milieu, et de sa longue lance lui perça la poitrine de part en part de
la longueur d'une coudée; puis tournant ses efforts contre les deux
autres, dont chacun avait brisé sur lui une lance qui vola en éclats
comme du verre, il cingla des coups d'epée à droite et à gauche,
étourdit les bandits ou les tua; et, descendant de cheval, comme un
homme qui écorche une bête fauve après l'avoir tuée, il arracha aux
trois loups liés d'une femme les trois belles armures qu'ils portaient.
Il laissa les corps gisants sur la terre; mais attacha les armes sur
leurs chevaux et les rênes de tous les trois ensemble; puis il dit à
Énide: «Poussez-les devant vous;» et Énide les poussait devant elle
par les solitudes.
Il se rapprocha d'elle. La pitié commença à combattre en lui la colère,
pendant qu'il considérait l'être qu'il aimait le plus au monde poussant
devant elle les chevaux avec difficulté, obéissance et douceur. Il lui
aurait volontiers parlé et exhalé tout de suite en paroles brûlantes
le courroux et l'injure qui couvaient et le dévoraient intérieurement;
mais il semblait toujours plus aisé de tuer d'un coup Énide sans
remords que de crier halte, et de lui imputer en face la moindre
immodestie. Ayant ainsi la langue liée, il fut d'autant plus irrité,
qu'elle pouvait dire qui sa propre oreille avait entendue l'accuser de
fausseté. Souffrant ainsi, les minutes furent pour lui un siècle; mais,
en moins de temps qui n'en met, à Caerleon, l'Usk à haute marée pour
se reposer avant de reprendre sa course vers la mer, Énide, qui avait
l'œil au guet, vit dans l'obscurité d'un bois épais, devant l'ombre de
chênes aux troncs de fer, trois autres cavaliers qui attendaient armés
de toutes pièces. L'un d'eux semblait plus fort que Geraint.
Énide s'émut en l'entendant crier: «Voici une proie! trois chevaux et
trois armures; tout cela à la garde de qui? d'une jeune fille.--Non
pas, dit le second; là-bas vient un chevalier.--C'est un lâche, dit le
troisième; comme il tient la tête basse!» Le géant répondit gaiement:
«En vérité, n'y en a-t-il qu'un? Attendez ici, et quand il passera,
tombez dessus.»
Énide délibéra en elle-même, et dit: « J'attendrai l'arrivée de mon
époux, et je lui ferai part de toute leur scélératesse. Messire est
fatigué pour avoir combattu, et ils tomberont sur lui à l'improviste.
Mon devoir est de lui désobéir pour son bien; comment oserais-je lui
obéir à son détriment? Je dois parler, et, dût-il me tuer pour cela,
sauver ainsi une vie plus chère que la mienne.»
[Illustration: Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant
pas suivre le combat. Énide, p. 33.]
Elle attendit sa venue, et lui dit avec une timide fermeté: «M'est-il
permis de parler?» Il répondit: «Vous en prenez la permission en la
demandant.» Et elle dit:
«Il y a là-bas trois malfaiteurs en embuscade dans le bois; tous sont
armés de pied en cap, et l'un d'eux paraît plus fort que vous; ils
disent qu'ils tomberont sur vous à votre passage.»
A cette ouverture, Geraint répondit avec colère: «Fussent-ils cent dans
le bois, et chacun d'eux plus fort que je ne le suis, et quand même
ils se rueraient tous à la fois sur moi, je le jure, j'en serais moins
contrarié que de votre désobéissance. Rangez-vous, et, si je succombe,
attachez-vous au vainqueur.»
Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas suivre le
combat; elle soupirait seulement de courtes prières, à chaque coup un
soupir. Le brigand qu'elle redoutait le plus se jeta sur Geraint. Il
visa au heaume; sa lance fit fausse route; mais celle du prince, un peu
forcée dans le dernier choc, pénétra juste au milieu du corselet du
gigantesque bandit; elle se rompit tout court, et l'ennemi ayant roulé
sur la poussière, resta sans mouvement. Tel celui qui fait le conte,
vit autrefois une grande portion d'un promontoire surmonté d'un jeune
arbre glisser des flancs battus par les vents d'une longue falaise
sur la grève, et y rester immobile, l'arbre continuant à croître:
ainsi gisait l'homme transpercé. Ses lâches camarades, donnant avec
moins d'ardeur contre le prince, s'arrêtèrent à la vue de la chute
de leur chef. Pour les confondre davantage, le vainqueur piqua des
deux en lançant son terrible cri de guerre; car, comme quelqu'un qui
prête l'oreille près d'un torrent descendant d'une montagne, et tout
à travers le fracas de la cataracte prochaine entend le roulement de
tonnerre de la plus grande chute dans le lointain, les soldats étaient
accoutumés à entendre sa voix dans la bataille et à s'enflammer, et
l'ennemi était saisi d'épouvante. Ainsi ce couple de bandits prit la
fuite; mais, atteints, ils souffrirent la mort qu'ils avaient eux-mêmes
donnée à maint innocent.
Sur ce, Geraint, mettant pied à terre, ramassa la lance qui lui
plaisait le mieux, arracha à ces loups sans vie leurs trois brillantes
armures l'une après l'autre, les attacha de même sur leurs chevaux,
lia ensemble les rênes de tous les trois, et dit à Énide: «Poussez-les
devant vous.» Et elle les poussa à travers le bois.
Il suivit encore de plus près. La peine qu'elle avait à maintenir
ensemble dans les sentiers difficiles de la forêt deux troupes de
trois chevaux chargés d'armes retentissantes, servit un peu à adoucir
l'amertume qu'elle ressentait dans son cœur. Les chevaux eux-mêmes,
comme des créatures de noble origine, mais tombées en de mauvaises
mains et pansés depuis longtemps par des bandits, dressaient leurs
oreilles légères et obéissaient à sa voix calme et ferme et à sa douce
autorité.
[Illustration: De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait
un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger
aux faucheurs. Énide, p. 35.]
C'est ainsi qu'ils passèrent à travers la verte obscurité de la forêt.
Sortant à ciel ouvert, ils virent une petite ville avec des tours sur
un rocher, et tout au-dessous une prairie enchâssée comme une pierre
précieuse dans le rude paysage à la teinte brune, avec des faucheurs
occupés à couper l'herbe. De la ville, par un sentier taillé dans le
roc, venait un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main
de quoi manger aux faucheurs, et Geraint eut encore pitié d'Énide en
voyant sa pâleur. Descendant alors vers la prairie, quand le jeune
homme blond fut près, il lui dit: «Mon ami, donne à manger à cette
damoiselle; elle est si épuisée!--Oui, vraiment, répondit le jeune
gars; et vous, messire, mangez aussi, bien que la chère soit grossière
et bonne seulement pour des faucheurs.» Il déposa alors son panier,
et, mettant pied à terre sur le gazon, les voyageurs laissèrent paître
les chevaux et mangèrent eux-mêmes. Énide prit délicatement peu de
chose, ayant moins d'appétit que de désir de se conformer à la volonté
de son époux; mais Geraint dévora, sans y penser, toute la pitance des
moissonneurs, et, ne trouvant plus rien, il fut surpris. «Mon garçon,
dit-il, j'ai tout mangé; mais prends en payement un cheval et des
armes, choisis les meilleurs.» Lui, rougissant de plaisir, repartit:
«Messire, vous me payez au centuple.--Tu n'en seras que plus riche,»
s'écria le prince. «Je reçois donc votre présent, dit l'enfant, comme
une libéralité et non comme une récompense; car il m'est aisé, pendant
que votre bonne dame se repose, de retourner au logis et d'aller
chercher un nouveau repas pour ces faucheurs de notre comte. Ces gens
sont en effet à lui comme toute la campagne, et, moi-même, je lui
appartiens. Je lui dirai en même temps combien vous êtes grand. Il aime
à savoir quand des gens de marque sont sur ses terres. Il vous recevra
dans son manoir, et vous y serez mieux servi qu'à présent.»
Geraint dit alors: «Je ne désire pas de meilleure chère, n'ayant jamais
mangé avec plus d'appétit que quand j'ai laissé vos faucheurs sans
dîner. Je n'irai dans le château d'aucun comte: je connais, Dieu le
sait, trop de châteaux. Si votre maître a besoin de moi, qu'il vienne
me trouver. Arrêtez-nous quelque bonne chambre pour la nuit, ainsi
qu'une écurie pour les chevaux; revenez avec des vivres pour ces hommes
et rendez-nous réponse.
--Oui, mon bon seigneur,» dit l'enfant transporté de joie. Il partit
portant la tête haute, rêvant qu'il était chevalier, et disparut en
haut du sentier escarpé, tirant le cheval après lui. Les deux époux
restèrent seuls.
Mais lorsque le prince eut ramené ses yeux errants sur ce qui
l'entourait, il les laissa tomber sur Énide au lieu où elle s'était
affaissée plutôt qu'assise. Son jugement si mal fondé, que jamais ombre
de méfiance ne s'élèverait entre eux deux, lui revint à l'esprit, et il
se mit à soupirer. Dans un autre accès de pitié, mêlée de bonne humeur,
il remarqua les robustes faucheurs qui travaillaient sans avoir dîné;
il observait le soleil étincelant sur la faux quand elle tournait,
et ensuite, accablé par la chaleur, il s'endormait à moitié. Quant à
Énide, se rappelant son vieux manoir ruiné et, pareils au vent, tous
les cris des corneilles autour de son donjon désert, elle arrachait
le gazon le plus long qui croissait près des bords de la prairie, et
nonchalamment elle le tressait en anneaux, qu'elle défaisait ensuite,
tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de son anneau de mariage, lorsque
l'enfant retourna et leur annonça qu'ils avaient une chambre. Ils s'y
rendirent et, là, après que Geraint eût dit à Énide: «Si vous voulez,
appelez la femme de la maison?» question à laquelle elle répondit par:
«Merci, monseigneur,» tous deux restèrent séparés par toute la largeur
de la chambre, et, muets comme des créatures privées de la parole par
un vice de naissance, ou plutôt comme deux sauvages peints et servant
de support à un écu, qui, séparés par lui, regardent dans l'espace sans
se regarder l'un l'autre.
Tout à coup, un bruit de voix dans la rue et de pas retentissants
sur le pavé les tira de leur assoupissement. L'un et l'autre se
levèrent pendant que la porte, poussée du dehors, reculait jusqu'au
mur. Au milieu d'une troupe de libertins, d'une beauté efféminée et
d'une pâleur dissolue, entra l'ancien soupirant d'Énide, le seigneur
débauché de l'endroit, Limours. Avec une révérence obséquieuse,
il salua Geraint en face; mais, à la dérobée, dans la chaleur des
premiers compliments, il regarda Énide du coin de l'œil, et la reconnut
dans son attitude triste et solitaire. Geraint demanda alors du vin
et des rafraîchissements pour l'hôte qui lui était survenu, et,
somptueusement, suivant son habitude, il dit à l'hôte d'inviter tous
ses amis et de se réjouir avec eux en l'honneur de leur comte. «Et ne
vous inquiétez pas de la dépense, ajouta-t-il; les frais sont à ma
charge.»
On apporta le vin et les mets. Le comte Limours but jusqu'à ce qu'il
plaisantât à son aise; il débita des contes libres, saisit le mot au
vol, joua sur lui et le fit de deux couleurs; car sa conversation,
lorsque le vin et la mauvaise compagnie rallumaient, brillait et
étincelait comme une pierre à cinquante facettes. Il provoqua ainsi
le rire du prince et les applaudissements de ses camarades. Voyant
alors Geraint en gaieté, Limours lui dit: «Avec votre permission,
monseigneur, je traverserais la chambre et parlerais à votre belle
damoiselle, qui se tient à l'écart et semble si solitaire.--Bien
volontiers, dit-il, faites-la parler; elle ne me parle pas.» Limours
se leva alors et, regardant à ses pieds comme celui qui essaye un
pont qu'il craint de voir tomber, il traversa la chambre, s'approcha
d'Énide, leva des yeux charmés, s'inclina à côté d'elle et lui dit à
voix basse: «Énide, l'étoile de ma vie solitaire; Énide, mon premier
et mon seul amour; Énide, dont la perte m'a rendu sauvage, quel
hasard? Comment se fait-il que je vous voie ici? Vous êtes enfin en ma
puissance. Cependant, n'ayez aucune crainte, je me qualifie de sauvage;
mais je garde un vernis de douce courtoisie ici au cœur du désert et
de la solitude. Je pensais que si votre père ne s'était point mis
entre nous deux autrefois, vous m'auriez vu d'un œil favorable. S'il
en est ainsi, ne me le cachez pas. Rendez-moi un peu plus heureux,
faites-le-moi connaître. Ne me devez-vous rien pour une vie à moitié
perdue? Oh! oui, bien aimée comme vous l'êtes, vous me devrez tout.
Énide, vous et lui, je le vois avec joie, vous vous tenez à l'écart
l'un de l'autre, vous ne lui parlez pas, vous venez sans suite, page
ni suivante, pour vous servir. Vous aime-t-il comme autrefois? Appelez
cela querelles d'amants, si vous le voulez, je sais cependant que
quoique les hommes puissent se quereller avec les êtres qu'ils aiment,
ils n'iraient pas jusqu'à les rendre ridicules à tous les yeux tant
qu'ils les aiment encore; et votre pauvre toilette, misérable insulte
à votre adresse, raconte votre histoire sans paroles: savoir, que cet
homme ne vous aime plus. Votre beauté n'en est plus une pour lui. Par
un sort commun il est rassasié, je le sais bien; car je connais les
hommes. Vous ne regagnerez jamais son amour: une fois parti l'amour
d'un homme ne revient plus. Mais en voici un qui vous aime comme
autrefois, avec plus de passion que jamais. De grâce, un mot: mes gens
font cercle autour de lui; il est sans armes; que je lève un doigt,
ils me comprendront. Non, je ne veux pas de sang, et il n'est pas
besoin que vous paraissiez si effrayée de ce que je dis: ma méchanceté
n'est pas plus profonde qu'un fossé, ni plus forte qu'un mur. Voilà le
donjon: votre époux ne se trouvera plus entre nous. Dites seulement
un mot, ou ne le dites pas; mais par Celui qui m'a fait le seul amant
fidèle que vous ayez jamais eu, je ferai usage de toute ma puissance.
Oh! pardonnez-moi! l'égarement de cette heure qui vit notre première
séparation m'agite encore.»
A ces mots, les tendres accents de sa propre voix, le sentiment de ce
qu'il avait souffert, ou son imagination, mouillèrent ses yeux; mais
Énide crut y voir la chaleur du vin. Elle répondit avec l'adresse dont
les femmes savent user, coupables ou non, pour détourner le danger qui
éclate au-dessus de leur tête. Elle dit:
«Comte, si vous m'aimez comme autrefois, et si vous ne m'abusez point,
venez demain matin et arrachez-moi à Geraint comme par violence. Pour
ce soir, laissez-moi; je suis fatiguée jusqu'à la mort.» Le comte
éperdu d'amour, prenant congé, s'inclina en balayant son pied de la
plume de son chapeau; et le brave prince lui cria: «Bonne nuit!» En se
retirant, le châtelain racontait à ses hommes comment Énide n'avait
jamais aimé que lui, et ne se souciait pas plus de son époux que d'une
coquille d'œuf.
Énide, laissée seule avec le prince Geraint, pensant à l'ordre qu'elle
avait reçu de garder le silence et à la nécessité où elle était de le
violer, tint conseil avec elle-même, et, pendant qu'elle délibérait
ainsi, son époux s'endormit. Énide n'eut pas le cœur de l'éveiller;
elle se tint penchée sur lui, enchantée de voir qu'il était sorti du
combat sans blessure et de l'entendre respirer doucement et également.
Bientôt elle se leva, et, marchant légèrement, elle réunit les pièces
de son armure en un seul endroit, pour les trouver en cas de besoin.
Elle s'assoupit ensuite elle-même; mais, accablée par le chagrin et
les fatigues du jour, il lui semblait perpétuellement qu'elle se
saisissait d'une broussaille sans racine, et qu'elle glissait le long
d'un horrible précipice. En se débattant ainsi, elle se réveilla.
Elle se figura alors qu'elle entendait le comte sauvage à la porte
avec toute sa troupe d'aventuriers, sonnant du cor pour la sommer de
tenir parole. C'était le rouge coq qui saluait la lumière du jour au
moment où l'aurore aux yeux gris commençait à paraître sur le monde
mouillé de rosée, et brillait sur l'armure du chevalier. Énide se leva
de nouveau pour y regarder; mais elle la toucha sans le vouloir. Le
casque tomba avec bruit. Geraint se redressa et jeta un regard surpris
sur son épouse. Rompant alors le silence qui lui était imposé, Énide
répéta à Geraint tout ce que le comte Limours lui avait dit, excepté
que son époux ne l'aimait pas. Elle ne manqua pas même de lui apprendre
la ruse qu'elle avait mise en œuvre; mais elle termina avec de si
douces excuses, d'un ton si humble, en si peu de mots; elle semblait
tellement justifiée par cette nécessité, que bien qu'il se demandât
si c'était pour lui qu'elle pleurait en Devon, il ne répondit qu'en
grondant avec colère, disant: «Vos douces mines font, de bons garçons,
des sots et des traîtres. Appelez l'hôte, et dites-lui d'amener un
destrier et un palefroi.» Elle se glissa dans la maison endormie, et,
comme l'esprit du logis, elle suivit les murs en frappant jusqu'à ce
qu'elle éveillât les dormeurs; puis elle revint. Alors, avisant son
brusque époux, elle le servit en silence comme un écuyer, bien que
sans en être priée. Sortant ensuite armé, Geraint trouva l'hôte et lui
cria: «Ton compte, mon ami.» Et, sans attendre sa réponse: «Prends cinq
chevaux et leurs armures.» Honnête, contre l'habitude, l'hôte étonné
repartit: «Monseigneur, c'est à peine si votre dépense s'élève à la
moitié de l'un d'eux.--Vous n'en serez que plus riche,» dit le prince.
Puis, s'adressant à Énide: «En route, et aujourd'hui je vous ordonne,
Énide, plus spécialement, quoi que vous puissiez entendre ou voir (bien
que j'estime médiocrement utile de vous donner des ordres), de ne point
ouvrir la bouche, mais d'obéir.»
Énide répondit: «Oui, monseigneur, je connais votre désir et je
voudrais m'y conformer; mais, marchant la première, j'entends les
violentes menaces que vous n'entendez pas, je vois le danger que vous
ne sauriez voir: il m'est donc bien dur de ne point vous avertir. C'est
presque au-dessus de mes forces; néanmoins, j'obéirai.
--Je compte bien que vous le ferez, dit-il. Ne soyez point trop avisée.
Rappelez-vous que vous êtes mariée à un homme, et non pas tout à fait
mésalliée avec un imbécile endormi, à un homme qui a des bras pour
garder sa tête et la vôtre, des yeux pour vous trouver quelque loin que
vous soyez, et des oreilles pour vous entendre même dans ses rêves.»
A ces mots il se retourna et fixa sur elle un regard aussi perçant que
le rouge-gorge contemplant le travail de l'homme des champs; ce qui se
passait dans Énide, sentiment qu'un sot débauché ou un juge trop prompt
aurait appelé sa faute, lui fit monter le sang au visage et baisser les
yeux. Geraint regarda et ne fut pas satisfait.
[Illustration: A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en
proie à une terreur panique. Énide, p. 43.]
Accompagnée de son bourru de mari, Énide suivit alors un chemin battu
qui conduisait du territoire du félon Limours au comté dépeuplé d'un
autre comte, Doorm, que ses vassaux tremblants appelaient le Taureau.
Une fois elle jeta les yeux en arrière, et lorsqu'elle vit son époux
de beaucoup plus rapproché que la veille, cette circonstance la rendit
presque heureuse; jusqu'au moment où Geraint, faisant un geste de
colère comme pour dire: «Vous m'observez,» ramena la tristesse dans
son cœur; mais pendant que le soleil achevait de pomper la rosée sur
chaque brin d'herbe, le son d'un pesant galop frappa son oreille,
et, regardant autour d'elle, elle vit un nuage de poussière et des
pointes de lances s'y agiter. Alors, pour ne point désobéir à son
époux, et cependant pour l'avertir (car il marchait comme s'il n'eût
pas entendu), se retournant, elle tint son doigt en l'air et montra la
poussière. Dans son obstination, le guerrier fut jusqu'à un certain
point charmé en voyant qu'elle observait son ordre à la lettre, et, se
retournant, il s'arrêta. Un moment après le farouche Limours, monté sur
un cheval noir, pareil à un sombre nuage dont les franges se détachent
par l'effet de la tempête, presque désarçonné par sa monture et tout
à sa passion, fondit avec un cri aigu sur Geraint, qui le joignit, le
renversa loin de la croupière, de toute la longueur de la lance et du
bras, et le laissa ainsi étourdi ou mort. Il culbuta le suivant et se
rua tête baissée sur toute la troupe qui se trouvait derrière; mais,
à l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à une
terreur panique, comme un banc de poissons agiles, qui un matin d'été
viennent en glissant le long des digues de cristal à Camelot au-dessus
de leurs ombres sur le sable; mais si quelqu'un se tenant sur le bord
lève seulement la main contre le soleil qui l'éclaire, il ne reste pas
l'étincelle d'une nageoire entre les îlots blancs de fleurs. Ainsi
effarouchés du seul mouvement de l'homme, tous les compagnons ou plutôt
les parasites du comte s'enfuirent et le laissèrent gisant an milieu de
la route. Ainsi s'évanouissent les amitiés qui ne prennent naissance
que dans le vin.
Alors, comme un rayon de soleil chargé de tempête, Geraint sourit,
en voyant les destriers des deux combattants qui venaient de tomber,
abandonner leurs maîtres à terre et s'enfuir follement mêlés avec les
fuyards: «Chevaux et hommes, dit-il, tous animés du même esprit, et
de bien honnêtes amis! Il n'est pas resté une seule monture. Jusqu'à
présent j'étais honnête: je payais avec des chevaux et avec des
armes; je ne puis voler ni piller, encore moins mendier, et ainsi
qu'en dites-vous, Énide? Dépouillerons-nous ici votre amoureux? votre
palefroi a-t-il assez de cœur pour porter son armure? Jeûnerons-nous
ou dînerons-nous? Non? Alors, honnête comme vous êtes, priez que nous
puissions rencontrer les cavaliers du comte Doorm; je voudrais aussi
être encore honnête.» Il dit, et Énide regardant tristement ses rênes,
reprit la marche sans répondre un seul mot.
Mais comme un homme sur lequel fond un terrible désastre dans une
terre éloignée et à son insu, mais qui l'apprend à son retour et en
souffre jusqu'à en mourir: ainsi Geraint, blessé dans son combat
avec le satellite de Limours, saignait secrètement sous son armure
et continuait sa marche sans dire à sa noble épouse qu'elle était sa
blessure, le sachant à peine lui-même, jusqu'au moment où son œil
s'obscurcit et son heaume vacilla; et à un détour de la route le
prince, sans prononcer un seul mot, tomba de cheval, heureusement sur
le gazon.
[Illustration: Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle
s'arrêta, la désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du
chemin. Énide, p. 45.]
Entendant le bruit de sa chute, Énide s'empressa d'accourir, et, toute
pâle, descendant à son côté, elle détacha les liens qui retenaient
ses armes. Sa main fidèle n'hésita point, et pas une larme ne vint
mouiller son œil bleu jusqu'à ce qu'elle eût découvert la blessure,
exposé, en déchirant son voile de soie fanée, son front au soleil
brûlant, et bandé la plaie par où s'écoulait la vie de son cher époux.
Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la
désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin.
Plusieurs passèrent, mais nul ne la regarda; car, dans ce royaume sans
loi ni droit, on se souciait autant d'une femme pleurant la mort de son
compagnon que d'une pluie d'été. L'un pensa que c'était une victime du
comte Doorm, et n'osa se mettre pour le blessé en frais d'une pitié
périlleuse. Il en passa un autre à la hâte, un homme d'armes envoyé en
mission auprès du noble brigand; moitié sifflant, moitié chantant une
chanson grossière, il souleva la poussière contre les yeux sans voile
de la dame. Un autre, fuyant la colère de Doorm devant une flèche sans
cesse présente à sa pensée, faisait dans sa crainte fumer la longue
route sous lui. Le palefroi d'Énide en hennissant leva le pied, se
sauva dans les taillis et fut perdu, pendant que le grand destrier
restait affligé comme un homme.
À ce moment parut le gigantesque comte Doorm à la large face bordée
d'une frange de barbe rousse; en marche pour une expédition et roulant
des yeux d'oiseau de proie, il parut suivi d'une centaine de lances;
mais avant d'arriver, comme quelqu'un qui hèle un navire, il cria avec
une grosse voix: «Holà! est-il mort?--Non, non, il n'est pas mort,
répondit vivement Énide. Quelques-uns de vos braves gens voudraient-ils
le lever et remporter loin de ce cruel soleil? Je suis bien sûre,
très-sûre qu'il n'est pas mort.»
--Eh bien! s'il n'est pas mort, dit alors le comte Doorm, pourquoi le
pleurez-vous ainsi? vous ressemblez à un enfant; et s'il est mort, je
vous considère connue une sotte: vos pleurs ne le rendront pas à la
vie; mort ou non, vous gâtez une jolie figure par des larmes insensées.
Cependant, puisqu'il y a un joli minois, que quelqu'un de vous ici
relève le blessé et l'emporte dans notre manoir. S'il vit, nous
l'enrôlerons dans notre bande; s'il meurt, la terre est assez profonde
pour le cacher. Voyez aussi à prendre le destrier, un noble animal.»