Il dit et s'en alla, non sans laisser deux robustes piquiers, qui

s'avancèrent en grondant comme un dogue à la vue de son os menacé par

des enfants de village qui s'amusent à le tourmenter pendant qu'il

mange. Il pose sa patte dessus en rongeant et en grondant. De même les

vauriens grondaient, craignant de perdre, et cela pour un homme mort,

leurs chances de butin dans l'expédition de la matinée. Néanmoins,

ils se levèrent, et le placèrent sur une de ces litières comme ils en

emportaient dans leurs courses pour ceux qui pourraient être blessés;

ils l'y placèrent après l'avoir posé dans le creux de son écu, et

le transportèrent ainsi à la salle nue de Doorm, suivi de son noble

coursier qui marchait tout seul. Ils le jetèrent, lui et la bière où

il était couché, sur un tréteau de chêne dans la salle, et partirent

ensuite, brûlant de rejoindre leurs compagnons mieux partagés, mais

grondant comme auparavant et maudissant leur temps perdu, l'homme mort,

leur comte, leurs propres âmes et Énide. Ils auraient pu aussi bien la

bénir: elle était sourde aux bénédictions et aux anathèmes de qui que

ce fût, si ce n'est d'un seul.

Ainsi, elle resta assise auprès de son époux pendant de longues heures,

lui soutenant la tête, réchauffant ses mains pâles et l'appelant. A la

fin, il revint de son évanouissement; il trouva sa chère femme qui lui

soutenait la tête, réchauffait ses mains affaiblies et l'appelait, et

il sentit de chaudes larmes qui tombaient sur sa figure. Il dit à son

cœur: «Elle pleure pour moi.» Il resta néanmoins immobile et feignit

d'être mort, afin de l'éprouver jusqu'au bout et de dire à son cœur:

«Elle pleure pour moi.»

A la chute du jour, le robuste comte Doorm revint au manoir chargé

de butin. Ses rudes piquiers le suivaient avec bruit, chacun lançant

à terre un amas de choses qui résonnaient contre le pavé; il jeta

sa lance de côté et ôta son heaume. Au milieu de ces hommes armés

s'agitait une troupe de femmes moitié hardies, moitié effrayées,

ouvrant de grands yeux, et habillées de différentes couleurs. Le comte

Doorm frappa rudement avec le manche d'un couteau contre la table, et

demanda de la viande et du vin pour nourrir ses hommes. On apporta des

porcs entiers et des quartiers de bœuf, et tout le lieu lut rempli par

la vapeur de la viande. Nul ne prononça un mot; mais tous s'assirent

à la fois et mangèrent en tumulte dans la salle nue avec le bruit de

chevaux au râtelier, jusqu'au moment où Énide se replia sur elle-même

pour éviter les manières brutales de ces gens sans frein. Quand le

comte Doorm eut mangé tout son content, il roula ses yeux autour de

lui et aperçut dans un coin une damoiselle languissante. Alors il se

rappela Énide, et pourquoi elle pleurait. Là elle produisit un effet

si puissant sur lui, qu'il se leva tout d'un coup et dit: «Mangez! Je

n'ai jamais vu une créature si pâle. Malédiction de Dieu! de vous voir

pleurer, cela me rend fou. Mangez, songez-y bien. Votre bonhomme a

été fort heureux; car si j'étais mort, qui me pleurerait? Chère dame,

jamais depuis que j'ai commencé à respirer, je n'ai vu un lis pareil

à vous; et pour peu que votre joue présentât quelque couleur, il n'y

a pas une de mes dames digne de porter votre pantoufle en guise de

gant. Mais écoutez-moi, suivez ma direction, et je ferai ce que je

n'ai jamais fait: Vous partagerez mon comté avec moi, jeune fille,

nous vivrons comme deux oiseaux dans un nid, et je vous rapporterai du

fourrage de tous les champs; car je fais plier toutes les créatures à

mes volontés.» Il dit; les robustes piquiers s'arrêtèrent la bouche

pleine, et se retournant regardèrent avec surprise; pendant que

quelques-uns, dont le vieux serpent avait depuis longtemps abaissé les

âmes, comme le ver entraîne la fouille flétrie et en fait de la terre,

chuchotaient dans l'oreille l'un de l'autre ce qui ne sera pas raconté.

Les femmes, ou ce qui avait été ces êtres gracieux, mais qui maintenant

désiraient l'abaissement de la meilleure de leur sexe, y auraient donné

les mains; toutes à la fois elles haïssaient Énide, qui ne prenait

aucun souci d'elles, mais répondait à voix basse en tenant sa douce

tête penchée sur sa poitrine: «J'attends de votre courtoisie que, dans

l'état où il est, vous me laissiez tranquille.» Elle parlait si bas,

que Doorm l'entendit à peine; mais, comme un puissant patron satisfait

d'avoir agi si gracieusement, il imagina qu'elle l'avait remercié,

ajoutant: «Mangez et tenez-vous en joie, car je vous considère comme à

moi.»

Elle répondit avec douceur: «Comment pourrais-je avoir la moindre joie

dans ce monde jusqu'à ce que mon époux se lève et jette un regard sur

moi?»

A ces mots, le rude comte se récria sur cette réponse, comme si elle

fût partie d'un cœur vide et de la fatigue d'un être maladif. Tout à

coup, il se saisit d'Énide, la porta violemment vers la table et lui

jeta le plat devant elle, en lui criant: «Mange!»

--Non, non dit Énide avec humeur; je ne mangerai pas tant que cet homme

là-bas sur la bière ne se lèvera point pour manger avec moi.--Alors

tu boiras, répondit-il. Ici!» Il remplit une corne de vin et la lui

tendit. «Eh! moi-même, ajouta-t-il, quand je suis échauffé par la

bataille ou, Dieu me damne, rouge de colère, souvent je ne puis manger

avant d'avoir bien bu. Buvez donc, et le vin vous fera changer d'avis.

--Non pas, s'écria-t-elle; par le ciel! je ne boirai pas jusqu'à ce que

mon cher époux se lève et m'ordonne de le faire, et qu'il boive avec

moi. S'il ne se relève plus, je ne toucherai jamais au vin tant que je

serai en vie.»

A ces mots, Doorm changea de couleur et parcourut la salle à grands

pas, mordant tour à tour sa lèvre inférieure et supérieure; et se

rapprochant d'elle, il dit à la fin: «Jeune fille, je vois bien que

vous dédaignez mes avances; prenez note de ce que je vais vous dire:

Sûrement, cet homme là-bas est mort, et j'impose ma volonté à toute

créature vivante. Ni boire ni manger? et pourquoi vous lamenter pour

quelqu'un qui expose votre beauté a l'insulte et au mépris en la parant

de haillons? Je suis étonné, en vous voyant contrecarrer mes désirs,

que je le supporte ainsi; ne me contrariez plus. Au moins, pour me

faire plaisir, dépouillez cette pauvre robe, ces haillons de soie,

cette livrée de la misère: j'aime que la beauté marche avec la parure;

car, ne voyez-vous pas mes dames ici, comme elles sont brillantes et en

rapport avec la maison de quelqu'un qui aime que la beauté marche avec

la parure? Prenez donc cette robe, obéissez.»

Il dit, et l'une des dames déploya une robe de soie de fabrique

étrangère, où, comme une mer peu profonde, le bleu tendre jouait avec

le vert, et qui, sur le devant, était émaillée de plus de joyaux que ne

l'est le gazon de gouttes de rosée lorsque, pendant toute la nuit, un

nuage s'attache à la colline et, montant avec l'aube, laisse la place à

la lumière du jour. Ainsi brillaient, pressées, les pierres précieuses.

Mais Énide répondit, plus difficile à émouvoir que ne le sont les

plus durs tyrans au jour de leur puissance, ayant d'anciennes injures

restées sans vengeance et dont maintenant l'heure est venue; elle dit:

«C'est dans cette pauvre robe que mon cher époux me trouva tout d'abord

et m'aima pendant que je servais dans la salle de mon père; c'est dans

cette pauvre robe que je me rendis avec lui à la cour, et c'est là que

la reine me fit resplendir comme le soleil; c'est dans cette pauvre

robe qu'il m'a dit de m'habiller lorsque nous nous sommes mis en route

pour cette fatale quête d'honneur, où il n'y a pas d'honneur à gagner.

Cette pauvre robe, je ne l'ôterai point que mon époux ne se relève

vivant, et ne me dise de la jeter de côté. J'ai assez de peines: je

vous en prie, soyez généreux; je vous en prie, laissez-moi tranquille.

Je n'ai jamais aimé et ne puis jamais aimer que lui. Oui, mon Dieu! je

vous en supplie, dans l'état où il est, laissez-moi en repos.»

[Illustration: D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte;

et, comme une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher.

Énide, p. 51.]

Le brutal comte parcourut alors la salle à grands pas et prit sa barbe

rousse entre ses dents; à la fin, se plaçant tout près d'Énide, dans

sa fureur il s'écria: «J'estime qu'il ne sert pas plus, dame, d'être

doux que rude avec vous. Recevez mon salut.» Au mépris des lois de la

chevalerie, de sa main ouverte il la frappa au visage, mais légèrement.

Alors Énide, dans son extrême détresse et pensant que Doorm ne se fût

point porté à cette extrémité s'il n'eût pas cru que Geraint était

mort, poussa un cri aigu et plaintif, comme celui d'un animal sauvage

pris dans un piège, quand il voit la trappe tomber sur lui.

Geraint l'entendit; saisissant son épée, qui se trouvait à côté de lui

dans le creux du bouclier, il ne fit qu'un bond; d'un coup de revers

il frappa le cou basané du comte; et, comme une balle, la tête à la

barbe rousse bondit sur le plancher. Ainsi mourut le comte Doorm de la

main de celui qu'il croyait mort. Hommes et femmes, tous ceux qui se

trouvaient dans la salle se levèrent quand ils virent le mort se lever,

et s'enfuirent hurlant comme à la vue d'un spectre. Les deux époux

furent laissés seuls, et Geraint parla ainsi:

«Énide, je vous ai traitée plus mal que cet homme que vous voyez sans

vie, je vous ai plus fait injure; tous les deux nous avons éprouvé une

peine qui m'a laissé trois fois plus malheureux que vous: désormais,

je préfère la mort au doute. Je m'impose cette pénitence à moi-même:

quoique de mes propres oreilles, hier matin, je vous aie entendu dire,

pensant que je dormais, oui, entendu dire que vous n'étiez pas une

femme fidèle, je jure que je ne vous demanderai point d'explication à

cet égard; je vous crois en dépit de vous-même, et dorénavant, j'aime

mieux mourir que douter.»

Énide ne sut pas trouver un seul mot tendre, tant elle se sentit le

cœur abattu. Elle se borna à dire à Geraint avec le ton de la prière:

«Fuyez, ils reviendront et vous tueront; fuyez, votre destrier est

au dehors, mais mon palefroi est perdu.--Alors, Énide, vous monterez

en croupe derrière moi.--Oui, dit Énide, partons. «En sortant, ils

trouvèrent le bon cheval qui, ayant cessé d'être le vassal du brigand,

et libre de se prêter à un combat loyal, se mit à hennir de joie à leur

vue et se baissa vers l'heureux couple en faisant entendre un léger

murmure. Énide baisa, joyeuse aussi, la blanche étoile qui brillait

sur le front du noble animal. Geraint monta sur lui, tendit la main à

Énide, qui mit son pied sur le sien et monta à son tour. Il se retourna

et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour de lui, et, sans

tarder plus longtemps, ils partirent.

[Illustration: Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses

bras autour de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.

Énide, p. 52.]

Jamais encore depuis qu'en paradis les premières roses parurent sur

les quatre rivières, être humain ne goûta un plaisir plus pur qu'Énide

quand, à cette heure périlleuse, elle joignit ses mains au-dessous

du cœur de son mari, et sentit qu'il lui appartenait encore. Elle

ne pleurait point; mais sur ses tendres yeux s'étendait un heureux

brouillard, comme celui qui conservait frais le cœur de l'Éden avant

l'utile ennui de la pluie. Cependant ses tendres yeux bleus n'étaient

pas obscurcis par ce brouillard au point de ne pas voir devant eux

sur le sentier, à la porte du manoir du bandit, un chevalier de la

cour d'Arthur, qui mit sa lance en arrêt et s'apprêta à tomber sur

Geraint. Alors, craignant pour sa blessure, et se rappelant le sang

qu'il avait perdu, Énide cria à l'étranger, la tête remplie de ce qui

était arrivé: «Ne tuez pas un homme mort!--La voix d'Énide,» dit le

chevalier. Mais elle, voyant que c'était Édyrn, fils de Nudd, n'en fut

que plus émue, et s'écria de nouveau: «O cousin! ne tuez pas celui qui

vous a donné la vie.» Édyrn, s'avançant avec franchise, parla ainsi:

«Monseigneur Geraint, je vous salue d'amitié. Je vous avais pris pour

un des brigands de Doorm. Quant à vous, Énide, ne craignez point que

je fonde sur lui; j'aime le prince, en quelque sorte, de cet amour

que nous portons au ciel qui nous châtie; car autrefois, quand mon

orgueil s'était élevé jusqu'à me mettre sur la pente de l'enfer, en me

renversant Geraint m'a relevé. Maintenant, créé chevalier de la Table

ronde d'Arthur, et ayant connu Doorm, quand j'étais moi-même à moitié

bandit dans mon temps de désordre, je viens porteur d‘un message du

roi, que je précède de très-près, pour dire à ce comte de licencier ses

hommes, de faire sa soumission, et d'écouter le jugement de Sa Majesté.

--Il reçoit le jugement du Roi des rois, s'écria le prince, le visage

couvert de pâleur; et voyez! les forces de Doorm sont dispersées.» En

disant cela, il montrait la campagne, où, foulés çà et là, par monts

et par vaux, hommes et femmes étaient immobiles, en proie à la terreur

et les yeux fixes, pendant que d'autres couraient encore. Geraint se

mit alors à raconter comment le rude comte gisait mort dans son manoir.

Mais lorsque le chevalier lui dit avec le ton de la prière: «Suivez-moi

au camp, prince, et racontez au roi lui-même ce qui s'est passé; étant

seul, vous avez dû sûrement courir d'étranges chances;» l'autre rougit,

baissa la tête et s'arrêta sans mot dire, redoutant la douce figure

du roi sans reproche, et, après la folie faite, la question qui doit

s'ensuivre, jusqu'à ce qu'Édyrn s'étant écrié: «Si vous ne voulez pas

venir près d'Arthur, alors Arthur viendra à vous,» il répondit: «C'est

assez, je vous suis;» et ils partirent. Mais, pendant la route, Énide

avait deux craintes: la première, celle des bandits répandus dans la

campagne; l'autre lui venait d'Édyrn. De temps en temps, quand elle

le voyait tirer la rêne de son côté, elle se reculait un peu. Dans

un terrain creux, d'où sont sorties autrefois des flammes, on peut

craindre de nouveau le feu et la ruine. Édyrn apercevant ce qui se

passait chez Énide, lui dit:

«Belle et chère cousine, vous qui aviez autrefois tant de raisons de

me craindre, n'ayez plus aucune frayeur; je suis changé. Vous avez

été d'abord la cause innocente qui a fait éclater en flamme furieuse

l'étincelle d'orgueil que la nature avait mise dans mon sang. Me voyant

repoussé par Yniol et par vous, j'ai comploté et travaillé jusqu'à ce

que je l'ai renversé. Alors, une seule et même idée constamment dans

le cœur, j'entrepris mes joutes hautaines et j'adoptai une maîtresse;

je lui rendis des honneurs simulés comme à la plus belle des belles;

et, vainqueur de toute espèce d'antagonisme, je me roidissais tellement

dans mon orgueil que je me croyais à l'abri d'une défaite; car j'étais

bien près d'avoir perdu le sens, et, n'eût été le but que je m'étais

proposé dans ces joutes, j'aurais tué votre père et me serais emparé

de votre personne. Je vivais dans l'espérance que quelque jour vous

viendriez dans la lice accompagnée de celui que vous aimiez le mieux,

et que là, ma pauvre cousine, avec vos doux yeux bleus, les yeux

les plus fidèles qui jamais aient réfléchi le ciel, vous me verriez

le renverser et le fouler aux pieds. Alors vous fussiez-vous écriée

ou agenouillée, ou m'eussiez-vous prié, je ne l'en aurais pas moins

tué. Vous vîntes (vous n'êtes venue qu'une fois), et, de vos propres

yeux, vous avez vu l'homme que vous aimiez (je parle comme quelqu'un

qui rappelle un service à lui rendu) désarçonner mon orgueilleuse

personne et déjouer le projet que je nourrissais depuis trois ans,

mettre le pied sur mon corps et me donner la vie. Là je fus brisé; mais

là je trouvai mon salut, bien que je partisse couvert de confusion,

détestant la vie que m'avait donnée mon vainqueur, et méditant d'y

mettre un terme. La seule pénitence que la reine m'imposa fut de

rester quelque temps à sa cour. D'abord je m'y montrai aussi chagrin

qu'un animal nouvellement mis en cage; et, m'attendant à être traité

comme un loup parce que je savais que mes actions étaient connues, je

trouvai, au lieu d'une pitié méprisante ou d'un pur mépris, une réserve

de si grande délicatesse, une si noble discrétion, des manières si

bienveillantes, dignes néanmoins, une telle grâce dans la plus tendre

courtoisie, que je commençai à jeter un regard sur ma vie passée, et je

trouvai qu'elle avait été en effet celle d'un loup. J'eus de fréquents

entretiens avec Dubric, le grand saint, lequel par la douce onction

de son éloquence m'a soumis quelque peu à cette douceur qui, alliée

avec la vigueur, fait un homme. Là vous fûtes souvent à l'entour de

la reine; mais vous ne me vîtes point, ou, si vous me vîtes, je ne

fus point remarqué par vous. De mon côté, je n'eus pas l'idée ou la

hardiesse de vous parler; je me tins à l'écart jusqu'à ce que je fusse

changé. Ne craignez donc rien, ma cousine, je suis devenu tout autre.»

Il dit, et Énide crut aisément, comme les simples et nobles natures,

portées à croire ce qu'elles désirent, le bien dans un ami ou dans

un ennemi, là surtout dans ceux qui leur ont fait le plus de mal.

Lorsqu'ils furent arrivés au camp, le roi lui-même s'avança pour les

recevoir, et, voyant Énide pâle mais heureuse, il ne lui adressa pas

une seule question, mais tira à l'écart Édyrn, avec lequel il échangea

quelques paroles, revint ensuite et, souriant gravement, il descendit

Énide de cheval, lui donna un baiser en tout bien tout honneur, comme

un frère, et lui montra une tente vide qui lui avait été réservée.

Ayant attendu pendant une minute jusqu'à ce qu'elle y fut entrée, il se

tourna du côté du prince et lui dit:

«Prince, lorsque dernièrement vous m'avez demandé la permission de vous

rendre dans vos terres pour défendre vos frontières, je sentis quelque

remords comme un homme qui laissait les crimes impunis pour avoir trop

vu les choses par les yeux d'autrui, et agi trop longtemps par des

délégués et non par lui-même; mais à présent vous me voyez en train de

purger tout mon royaume de ce qui le déshonore, et cela avec l'aide

d'Édyrn et d'autres. Avez-vous remarqué Édyrn? avez-vous vu le noble

changement qui s'est opéré en lui? C'est de sa part une œuvre aussi

grande qu'étonnante. Sa figure même a changé en même temps que son

cœur. Le monde ne veut pas croire au repentir d'un homme, et ce sage

monde, dont nous faisons partie, a bien raison: il est fort rare qu'un

homme se repente ou emploie à la fois la bonne grâce et la volonté

pour arracher la mauvaise herbe implantée chez lui par le sang et

l'habitude, se laver de ses souillures et se transformer. C'est ce qu'a

fait Édyrn, épurant son cœur comme je purgerai cette campagne avant de

la quitter. En conséquence, je l'ai fait chevalier de la Table ronde,

non pas sans réflexion, mais après l'avoir reconnu, à la suite de

mainte épreuve, comme l'un de nos plus nobles, de nos plus valeureux,

de nos plus sensés et de nos plus obéissants sujets. En vérité, l'œuvre

accomplie par Édyrn sur lui-même, après une vie de violence, me semble

mille fois plus grande et plus étonnante que si l'un de mes chevaliers,

mon sujet, avec d'autres sous ses ordres, risquant sa vie, faisait seul

un carnage dans un pays de voleurs, bien qu'il les tuât l'un après

l'autre, et qu'il fût lui-même presque blessé à mort.»

Ainsi parla le roi. Le prince s'inclina profondément, et sentit que

ce qu'il avait fait n'était ni grand ni étonnant. Il passa à la tente

d'Énide, et le médecin du roi s'y rendit pour examiner sa blessure.

Énide lui donna aussi des soins, et là, tournant constamment autour du

blessé, l'air de tendre sollicitude qui planait sur lui, infusa de plus

en plus l'amour dans son cœur, comme le vent du sud-ouest qui, gonflant

le lac de Bala, remplit toute la rivière sacrée de Dee. Ainsi passèrent

les jours.

Mais pendant que Geraint guérissait de sa blessure, le roi sans

reproche s'avança et jeta les yeux sur ceux à qui son père Uther avait

confié, il y avait longtemps, le soin de garder la justice royale.

Examen fait, il les trouva en défaut; et ainsi qu'aujourd'hui on épile

le cheval blanc sur les collines du comté de Berks pour le tenir

propre et brillant comme autrefois, il chassa les employés paresseux

ou coupables qui s'étaient laissés corrompre pour prêter les mains

à l'injustice, et il les remplaça par une plus forte race qui avait

des cœurs et des bras. Il envoya un millier d'hommes pour labourer

les terres incultes, et, se montrant partout, il purgea les endroits

écartés et y rétablit l'ordre; il détruisit les repaires des bandits et

nettoya le pays.

Quand Geraint fut revenu en santé, ils passèrent avec Arthur à

Caerleon-sur-Usk. Là, une fois de plus, la grande reine embrassa sou

amie et lui donna une robe belle connue le jour. Quoique Geraint ne pût

jamais recouvrer cette quiétude que lui avait donnée leur liaison avant

que le nom de la reine eût été terni par le souffle de la médisance, il

resta satisfait, trouvant tout bien. Après un séjour de quelque temps,

ils se mirent en route, accompagnés de cinquante chevaliers, vers

les rives de la Severn, et rentrèrent dans leur pays. Geraint y fit

observer la justice du roi avec tant d'énergie, quoique avec douceur,

que tous les cœurs applaudirent et tous les mauvais bruits tombèrent.

En le voyant toujours à la tête de la chasse et vainqueur à la joute et

aux tournois, il fut proclamé le grand prince, et l'homme des hommes.

Pour Énide, que les femmes se plaisaient à appeler Énide la belle, un

peuple reconnaissant lui décerna le nom d'Énide la bonne; et dans leur

manoir se firent entendre les cris des enfants d'Énide et de Geraint,

venus en leur temps. Il cessa de douter de son épouse, et resta ferme

dans la confiance qu'il avait en elle, jusqu'à ce qu'il couronnât une

heureuse vie par une belle mort, et succombât en combattant contre les

païens de la mer du Nord pour le roi sans reproche.

FIN DE ÉNIDE.

Liste des illustrations

Pl. 1 Un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds qui

maintenant etaient silencieux, tournait au soleil.

Pl. 2 Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, elle se

leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre, elles

descendirent, se dirigeant vers la prairie.

Pl. 3 D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez à la cour

d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour l'insulte faite

à la reine.

Pl. 4 Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas

suivre le combat.

Pl. 5 De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait un jeune

homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger aux

faucheurs.

Pl. 6 A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à

une terreur panique.

Pl. 7 Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la

désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin.

Pl. 8 D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; et, comme

une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher.

Pl. 9 Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour

de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.

Énide · 第 3 / 3 段