--C'est parler en homme de cœur, répondit Geraint; mais des

ÉNIDE

Par

ALFRED TENNYSON

POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS

PAR FRANCISQUE-MICHEL

CORRESPONDANT DE L'INSTITUT

Avec neuf gravures sur acier

D'Après

LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ

PARIS

LIBRARIE DE L. HACHETTE ET Cie

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No. 77

1869

A

NAPOLÉON III

EMPEREUR DES FRANÇAIS

CE LIVRE

ŒUVRE DU GÉNIE COMBINÉ

DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE

ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES

QUI DOIT SURTOUT SA FORCE

A UNE AUGUSTE IMPULSION

EST DÉDIÉ

PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÉS-OBÉISSANT SERVITEUR

J. BERTRAND PAYNE

ÉNIDE

Le brave Geraint, chevalier de la cour d'Arthur et du grand ordre de

la Table ronde, prince tributaire de Devon, avait épousé Énide, la

fille unique d'Yniol, et il l'aimait comme la lumière du ciel. Et

comme la lumière du ciel varie à l'aurore, au coucher du soleil et

pendant les nuits éclairées par la lune et les étoiles tremblantes,

ainsi Geraint se plaisait à varier la beauté de sa bien-aimée par

la soie, la pourpre et les pierres précieuses. Et Énide, uniquement

pour charmer les yeux de son mari, qui l'avait trouvée tout d'abord

et aimée dans un état de pauvreté, se présentait journellement à lui

dans une parure nouvelle; la reine elle-même, reconnaissante envers

le prince Geraint pour ses services, aimait Énide, et souvent de ses

blanches mains l'habillait, la paraît, comme la plus charmante après

elle dans toute la cour. Énide aimait la reine et d'un cœur sincère

l'adorait comme la plus imposante, la meilleure et la plus aimable de

toutes les femmes sur la terre. En les voyant si tendres et si unies,

Geraint s'applaudissait de cette amitié mutuelle; mais quand le bruit

public accusa la reine d'un amour coupable pour Lancelot, bien qu'il

n'y eût pas encore de preuves, et que les bruits du monde n'eussent

point encore éclaté comme une tempête, néanmoins Geraint y ajouta foi

et fut consterné, appréhendant que sa noble épouse, à cause de cette

grande tendresse pour Genièvre, eût reçu ou dût recevoir la moindre

tache: c'est pourquoi, se rendant auprès du roi, il donna pour prétexte

que sa principauté était sur la lisière d'un territoire fréquenté par

des comtes pillards, des chevaliers tarés, des assassins, en un mot,

par tous ceux qui cherchaient par la fuite à se dérober à la justice,

par tous ceux qui haïssaient les lois: conséquemment, tant qu'il ne

plairait pas au roi lui-même de nettoyer cette sentine de tout son

royaume, il demandait la permission de partir et d'aller défendre ses

frontières. Le roi considéra pendant quelque temps cette requête; mais

à la fin, le prince, ayant obtenu son congé, se mit en route avec Énide

et une suite de cinquante chevaliers, vers les bords de la Severn,

et ils passèrent dans leur pays. Là, pensant que si jamais femme fut

fidèle à son mari, la sienne lui garderait aussi sa foi, il l'entoura

de tendres soins et d'adoration, ne la laissant jamais seule; il oublia

ainsi la promesse qu'il avait faite au roi, les faucons et la chasse,

les joutes et les tournois, sa gloire et son nom, sa principauté et

les soucis de son gouvernement. Cet oubli était odieux à la dame; et

bientôt les gens, lorsqu'ils se trouvaient ensemble deux ou trois ou

en plus grand nombre, commencèrent à rire, à railler et à jaser sur le

compte de Geraint, comme d'un prince dont la virilité s'était évanouie

et fondue en amour immodéré pour sa femme. Énide en fut instruite par

les yeux du peuple, elle le sut encore par les femmes qui lui ornaient

la tête; pour être agréables à leur maîtresse, elles parlaient de

l'amour sans bornes de Geraint, mais elles ne l'en attristaient que

davantage. Chaque jour elle songeait à avertir son époux, sans pouvoir

s'y résoudre par timidité et délicatesse. De son côté, Geraint, qui

l'observait, la voyant s'attrister, soupçonnait de plus en plus une

tache sur sa pureté.

Enfin, il arriva qu'un matin d'été, pendant qu'ils dormaient l'un

à côté de l'autre, les premiers rayons du soleil pénétrèrent sans

obstacle par la fenêtre et vinrent échauffer le robuste guerrier dans

ses songes. En se remuant, Geraint rejeta la couverture de côté et mit

à nu la colonne noueuse de son cou, le carré massif de son héroïque

poitrine, et des bras sur lesquels des muscles saillants se courbaient

comme un torrent fougueux sur une petite pierre, se précipitant avec

trop de force pour s'y briser. Énide se réveilla et s'assit à côté du

lit en admiration devant son mari, pensant en elle-même: «Y eut-il

jamais un homme d'aussi grandes proportions?» Alors, comme une ombre,

passèrent dans son esprit et les bruits populaires et l'accusation

de mollesse; et, se penchant sur lui, elle parla ainsi tout bas et

tristement à son cœur:

«O noble poitrine et bras tout-puissants, suis-je la cause, la pauvre

cause des reproches que l'on vous adresse, quand on dit que toute votre

force est évanouie? J'en suis la cause, parce que je n'ose point parler

et lui dire ce que je pense et ce qu'on dit; et cependant, je regrette

qu'il languisse ici; je ne puis aimer mon époux et ne point avoir souci

de son nom. J'aimerais bien mieux lui ceindre son harnais, chevaucher

avec lui à la bataille, combattre à ses côtés et regarder sa puissante

main porter de grands coups aux félons et aux malfaiteurs. Il vaudrait

bien mieux que je fusse sous la terre sans entendre davantage sa noble

voix, privée de ses douces caresses et de la lumière de ses yeux, que

de savoir mon époux déshonoré par moi. Ai-je ce courage et puis-je

ainsi assister à la lutte et voir mon cher époux blessé, peut-être même

frappé d'un coup mortel sous mes yeux: et je n'oserais pas lui dévoiler

ma pensée et lui dire combien on se rit de lui quand on dit que toute

sa force s'est changée en mollesse? Hélas! je crains de ne point être

une fidèle épouse.»

Elle parla moitié en elle-même, moitié de façon à être entendue, et

la passion qui l'agitait fortement lui fit verser des larmes sur la

poitrine large et nue de son époux. Elles l'éveillèrent, et, par un

malheureux hasard, il ne saisit que quelques lambeaux de ses dernières

paroles, exprimant la crainte qu'elle ne fût point une fidèle épouse.

Il se dit en lui-même: «En dépit de tous mes soins, de toutes mes

peines, malheureux que je suis! oui de toutes mes peines, elle ne m'est

point fidèle, et je la vois pleurer pour quelques galants chevaliers

de la cour d'Arthur.» Alors, quoiqu'il l'aimât et la respectât trop

pour songer qu'elle pût être coupable, sa mâle poitrine fut percée du

dard qui rend un homme solitaire et misérable en la douce présence de

celle qu'il aime le mieux. Il s'élança hors du lit, réveilla son écuyer

assoupi et cria: «Mon destrier et son palefroi!» puis, s'adressant à

Énide: «Je veux chevaucher à l'aventure; car bien qu'il semble qu'il

me reste à gagner mes éperons, je ne suis point encore tombé si bas que

quelques-uns pourraient le désirer. Quant à vous, prenez vos vêtements

les plus mauvais, tout ce que vous avez de pire et venez avec moi.»

En proie à l'étonnement, Énide demande: «Si votre épouse a erré,

faites-lui du moins connaître sa faute.» Lui réplique: «Je vous

ordonne, ne demandez rien, mais obéissez.» Alors elle se prit a songer

à de vieux vêtements, à un manteau et à un voile fanés, et, venant à

une armoire de cèdre où elle les gardait comme des reliques pliés avec

des fleurs d'été placées entre les plis, elle les prit et s'habilla, se

rappelant qu'elle était ainsi vêtue la première fois que Geraint vint à

elle, combien il l'aimait dans ce costume, toutes ses folles craintes

relativement à ses atours, comment il était venue auprès d'elle, ainsi

que lui-même le lui avait raconté, et leur arrivée à la cour.

Car Arthur, la Pentecôte auparavant, tenait sa cour à la vieille ville

de Caerleon-sur-Usk. Là, un certain jour, pendant qu'il était assis sur

un siège élevé dans la grande salle, il vit venir à lui un forestier

de Dean, les habits trempés de la rosée des bois, qui lui donna des

nouvelles d'un cerf de plus haute taille que ses compagnons, blanc

comme du lait, qui s'était montré ce jour-là pour la première fois. Il

rapporta ces choses au roi. Sur ce, le bon roi donna l'ordre d'annoncer

à son de trompe la chasse pour le lendemain matin; et lorsque la reine

demanda la permission d'y assister, elle l'obtint aisément, de sorte

que dès le matin toute la cour était partie. Mais Genièvre resta

couchée tard dans la matinée, plongée dans des songes agréables, rêvant

à son amour pour Lancelot et oublieuse de la chasse; à la fin, elle

se leva, n'ayant qu'une seule femme avec elle; elle prit un cheval,

passa l'Usk à gué et gagna le bois. Là, montée sur une petite éminence,

elle s'arrêta pour écouter les chiens; mais à la place elle entendit

un bruit soudain de pas de chevaux, car le prince Geraint, également

en retard et ne portant ni costume de chasse, ni arme, excepté un

sabre à la poignée d'or, vint rapide comme un trait à travers le gué

derrière les chasseurs, et monta ainsi l'éminence au galop. Une écharpe

de pourpre, aux deux bouts de laquelle se balançait une pomme de l'or

le plus pur, flottait autour de lui, pendant qu'il galopait pour les

joindre, brillant comme une libellule dans son habit d'été et de fête.

Le prince tributaire s'inclina profondément, et la reine, avec douceur

et majesté, et toute la grâce de la femme et de la souveraine, lui

répondit: «Vous venez bien tard, seigneur prince, bien plus tard que

nous.--Oui, noble reine, reprit-il, et tellement tard que je ne viens,

comme vous, que pour voir la chasse et non pour m'y joindre.--Restez

donc avec moi, dit-elle; car sur cette petite éminence nous entendrons

les chiens mieux que partout ailleurs. Ici, souvent, ils débouchent à

nos pieds.» Pendant qu'ils prêtaient l'oreille à la chasse lointaine et

surtout aux aboiements de Cavall, le chien du roi Arthur, qui avait la

voix la plus grave, ils virent paraître un chevalier, une dame et un

nain qui s'avançaient lentement vers eux. Le nain venait le dernier;

le chevalier avait la visière levée et montrait une figure jeune,

impérieuse et les traits les plus hautains. Genièvre ne se rappelant

pas avoir vu sa figure dans le palais du roi, désira savoir son nom,

et envoya sa suivante le demander au nain. Celui-là, vicieux, vieux,

irritable et surpassant son maître en orgueil, répondit aigrement

qu'elle ne le saurait pas: «Alors, je veux le lui demander à lui-même,»

dit-elle. «Non, par ma foi, tu ne le feras pas,» cria le nain, «tu n'es

pas même digne de lui parler.» Et quand elle tourna son cheval vers

le chevalier, le nain la frappa de son fouet, et elle revint indignée

auprès de la reine. Là-dessus Geraint s'écria: «Sûrement je saurai

son nom.» Il poussa résolûment vers le nain et le lui demanda. Même

réponse. Le prince s'étant avancé vers le chevalier, le nain le frappa

de son fouet et lui coupa la figure. Le sang du prince ruissela sur son

écharpe et la teignit. Son premier mouvement fut de mettre le fer à la

main pour anéantir le misérable; mais bientôt, cédant à une excessive

générosité et a une pure noblesse de caractère, honteux d'être en

colère à l'endroit d'un être pareil, il ne lui adressa pas même la

parole, et dit en se retournant:

«Je vengerai cette insulte faite à vous-même, noble reine, en la

personne de votre suivante; je ferai rentrer cette vermine sous

terre: car, quoique je chevauche sans arme, je suis sûr d'en trouver

à emprunter en quelque endroit que je vienne, ou d'en obtenir d'une

manière quelconque; et, une fois que j'en aurai trouvé, je combattrai

et j'abattrai l'orgueil de ce chevalier. Le troisième jour je serai ici

de nouveau, si je n'ai pas succombé dans la lutte. Adieu.

--Adieu, beau prince, répondit la majestueuse reine. Soyez heureux dans

ce voyage comme dans tout le reste, puissiez-vous arriver à tout ce que

vous aimez, et vivre assez pour épouser votre premier amour; mais avant

de contracter mariage, amenez votre fiancée, et moi, fût-elle la fille

d'un roi, fût-elle même une mendiante des chemins, je l'habillerai

brillante comme le soleil pour le jour de ses noces.»

Le prince Geraint, croyant avoir entendu le noble cerf aux abois, puis

le cor dans le lointain, quelque peu vexé de perdre la chasse, comme

aussi de sa triste rencontre, chevaucha par monts et par vaux à travers

plus d'une clairière et d'une vallée suivant le groupe de l'œil. A la

fin, chevalier, dame et nain sortirent du bois et montèrent sur une

hauteur en pente douce; ils firent face au ciel et disparurent. Là,

vint Geraint, et sous ses pieds, il regarda la longue rue d'une petite

ville dans une longue vallée, sur un côté de laquelle s'élevait une

forteresse blanche comme si elle fût sortie des mains du maçon, et

d'un autre côté, un château en ruines après un pont qui enjambait un

ravin desséché. De la ville et de la vallée montait un bruit comparable

à celui d'un large ruisseau mugissant sur un lit de cailloux, ou au

croassement des corbeaux dans le lointain avant qu'ils ne prennent gîte

pour la nuit.

Le groupe des trois personnes se dirigea vers la forteresse; ils

entrèrent et disparurent derrière les murs. «Ainsi, pensa Geraint, je

l'ai traqué jusqu'à son terrier;» et, d'un pas fatigué, suivant la

longue route, il trouva chaque maison pleine. Partout les maréchaux

étaient occupés, et l'on entendait l'ardente haleine du servant

qui sifflait d'une manière bruyante en nettoyant l'armure de son

maître. S'adressant à l'un d'eux, il lui demanda ce que signifiait ce

bruit dans la ville; celui-ci lui répondit en continuant à fourbir:

«L'épervier.» Alors, passant près d'un vieux paysan qui, frappé par

un rayon de soleil poudreux, suait sous le poids d'un sac de blé, il

demanda une fois de plus ce que signifiait tout ce bruit. Le rustaud

répondit en grommelant: «Eh! l'épervier.» Plus loin, il passa près

d'un armurier qui, le dos tourné et penché sur son ouvrage, rivait un

casque sur son genou; il lui adressa la même question; mais l'homme,

sans tourner la tête, ni même le regarder, lui dit: «Ami, quand on

travaille pour l'épervier, on a peu de temps à donner aux questions

oiseuses.» A ces mots, Geraint ne se contint plus «Que votre épervier

soit mille fois en proie à la pépie! que les mésanges, les roitelets

et tous les riens ailés le frappent à mort! Vous prenez le caquetage

rustique de votre bourg pour le murmure de l'univers: qu'est-ce que

cela me fait? O misérable troupe de moineaux qui ne voyez rien que des

éperviers! parlez si vous n'êtes pas, comme le reste, en proie à la

folie de l'épervier: où puis-je trouver un gîte pour la nuit et des

armes, des armes, des armes pour combattre mon ennemi? Parlez.» A ces

mots, l'armurier se tournant d'un air tout étonné, et, voyant un homme

si resplendissant de soie pourpre, s'avança sans quitter le heaume

qu'il tenait et répondit: «Pardonnez-moi, chevalier étranger; nous

donnons un tournoi ici demain matin et nous avons à peine le temps

pour la moitié de notre besogne. Des armes? en vérité, je ne sais pas,

toutes sont nécessaires ici. Un logement? en vérité, en bonne vérité,

je n'en connais point, sauf peut-être chez le comte Yniol, là-bas, de

l'autre côté du pont.» Il dit et se remit à l'ouvrage.

Geraint alors, un peu en proie au dépit, dirigea sa course sur le pont

jeté sur le ravin desséché. Là, se tenait assis un comte à la tête

blanche, vêtu d'habits d'une magnificence éclipsée, autrefois destinés

à des cérémonies. Il dit: «Où vas-tu, mon fils?» A quoi Geraint

répliqua: «Ami, je cherche un abri pour la nuit.» Yniol reprit: «Entre

donc et partage la mince hospitalité d'une maison autrefois riche,

maintenant pauvre, mais dont la porte est toujours ouverte.--Merci,

vénérable ami, répliqua Geraint; si vous ne me servez pas d'épervier à

souper, j'entrerai et mangerai avec tout l'appétit d'un jeûne de douze

heures.» A ces mots, le vieillard soupira et sourit, puis répondit:

«J'ai bien plus de motifs que vous de maudire ce brigand de l'air,

l'épervier. Mais entrez; entrez, car, à moins que vous ne le désiriez,

nous n'y toucherons pas, même en plaisantant.»

Alors Geraint entra dans la cour du château, foulant aux pieds de son

cheval plus d'une étoile piquante de chardon poussée entre les pierres

brisées; il regarda et vit que tout était en ruines. Ici se trouvait

une porte prête à s'écrouler, couronnée de fougères; la gisant sur le

sol une grande partie d'une tour pareille à un gros quartier de roc

détaché tout entier de sa base, et, comme ce rocher, elle était parée

de fleurs sauvages. Bien haut, au-dessus, un morceau de l'escalier

d'une tourelle usée par des pieds qui maintenant étaient silencieux,

tournait nu au soleil, et de monstrueuses touffes de lierre serraient

le mur gris de leurs bras fibreux; elles suçaient la jointure des

pierres et semblaient en bas un nœud de serpents, en haut un bosquet.

Pendant qu'il attendait dans la cour du château, la voix d'Énide, fille

d'Yniol, se fit entendre par la fenêtre ouverte de la grande salle.

Elle chantait, et de même que le doux ramage d'un oiseau entendu par

celui qui aborde dans une île déserte, lui donne à penser de quelle

espèce est l'oiseau dont le chant est si délicat et si pur, et lui

fait conjecturer son plumage et sa forme; ainsi, la douce voix d'Énide

émut Geraint. Tel dehors, le matin, lorsque pour la première fois les

cadences perlées d'une voix aimée des mortels glissent vers Albion sur

les mille ondes de la brise, et tout d'un coup en avril surgissent d'un

taillis émaillé de vert et de rouge, un homme suspend sa conversation

avec un ami ou peut-être le travail de ses mains, pour penser ou pour

dire: «Voilà le rossignol.» Il en fut de même de Geraint, qui pensa et

dit: «Voici, par la grâce de Dieu, la seule voix pour moi.»

Le hasard voulut qu'Énide chantât une chanson de la Fortune et de sa

roue. Énide chanta:

«Tourne, Fortune, tourne ta roue et abaisse l'orgueilleux; tourne ta

roue sans frein par le soleil, la tempête et les nuages; ta roue et toi

nous n'aimons ni ne haïssons.

«Tourne, Fortune, tourne ta roue avec un sourire ou un air d'humeur;

avec cette roue sans frein nous ne montons ni ne descendons. Notre

trésor est petit, mais nos cœurs sont grands.

«Souris et nous sourions, seigneur de maints domaines; boude et nous

sourions, seigneurs de nos propres mains; car l'homme est homme et

maître de sa destinée.

«Tourne, tourne ta roue au-dessus de la foule ébahie: ta roue et toi

vous êtes des ombres dans les nuages; ni ta roue, ni toi nous n'aimons

ni ne haïssons.

«Écoutez, par le chant de l'oiseau vous pouvez apprendre où est le

nid, dit Yniol; entrez vite.» Passant alors sur un monceau de pierres

fraîchement tombées, dans la salle aux noirs chevrons couverts de

toiles d'araignées, il trouva une vieille dame vêtue de brocart de

couleur sombre; et près d'elle, comme une fleur rouge et blanche qui

légèrement perce une enveloppe flétrie, s'épanouissait la belle Énide,

sa fille, vêtue d'une robe de soie passée. En un moment Geraint se prit

à penser: «Voici, par la croix du Sauveur, une jeune fille pour moi.»

Mais personne ne prononça une parole excepté le vieux comte: «Énide,

le dextrier du bon chevalier est dans la cour; mène-le à l'écurie et

donne-lui du grain; puis, va a la ville et achète-nous de la viande et

du vin, nous nous réjouirons de notre mieux. Notre trésor est petit;

mais nos cœurs sont grands.»

Il dit. Le prince, comme Énide passait près de lui, volontiers l'eût

suivie. Il fit un pas; mais Yniol saisit son écharpe de pourpre et

le retint en lui disant: «Arrêtez! restez! la bonne maison, bien que

ruinée, ô mon fils, n'endure pas que son hôte se serve lui-même.»

Respectant les habitudes du lieu, Geraint, par excès de politesse,

s'arrêta.

Alors Énide conduisit son dextrier à l'écurie et traversa ensuite

le pont. Elle gagna la ville et, pendant que le prince et le comte

s'entretenaient encore ensemble, elle revint avec un jeune garçon

porteur d une cantine, c'est-à-dire avec ce qui constitue une bonne

hospitalité, de la viande et du vin. Quant à Énide, elle portait de

doux gâteaux pour les régaler, et, plié dans son voile, du pain au

lait. Alors, comme leur salle devait aussi servir de cuisine, elle fit

bouillir la viande, dressa la table, se plaça derrière et servit les

trois convives. En la voyant si douce et si serviable, Geraint mourait

d'envie de s'incliner pour baiser le joli petit pouce posé sur le

tranchoir, quand elle le lui présentait; mais après que tout le monde

eut mangé, le prince, dans les veines duquel le vin avait fait couler

l'été, laissa son regard suivre Énide ou s'arrêter sur elle dans ses

humbles occupations de ménage, tantôt ici, tantôt là, à travers la

salle sombre; puis il s'adressa tout à coup au vieux comte:

«Bon hôte et comte, je vous en prie, cet épervier, quel est-il?

Dites-le-moi. Son nom? mais, sur ma foi, je ne veux point le savoir,

car si c'est le chevalier que j'ai vu dernièrement entrer dans cette

forteresse neuve à côté de votre ville, blanche comme si elle sortait

de la main du maçon, j'ai juré sur ses propres lèvres de m'en rendre

maître, (je suis Geraint de Devon); car ce matin, lorsque la reine a

envoyé sa suivante pour demander son nom, le nain du mécréant, un être

vicieux et à peine formé, l'a frappée de son fouet, et elle est revenue

indignée auprès de la reine. Alors j'ai juré de traquer ce misérable

dans son repaire, de le combattre, d'humilier son orgueil et de me

rendre maître de sa forteresse. Je me suis mis en route sans armes,

pensant en trouver dans votre ville, où tous les gens ont perdu la

tête. Ils prennent le murmure rustique de leur village pour la grande

vague qui retentit autour du monde. Ils n'ont pas voulu m'écouter;

mais si vous savez où je puis trouver des armes, ou si vous en avez

vous-même, dites-le-moi: vous voyez que j'ai juré d'abaisser son

orgueil et d'apprendre son nom pour venger la grosse insulte faite a la

reine.

--Alors, s'écria le comte Yniol, en vérité, es-tu ce Geraint, nom si

célébré parmi les hommes pour de nobles actions? Vraiment quand, pour

la première fois, je vous ai vu marchant à mes côtés sur le pont, j'ai

pensé que vous étiez quelque peu (oui, et par votre stature et votre

présence je l'aurais deviné) l'un de ceux qui mangent dans la salle

d'Arthur à Camelot. Je ne parle pas ainsi par une sotte flatterie; car

cette chère enfant m'a souvent entendu louer vos faits d'armes, et

souvent, lorsque je faisais une pause, elle m'interrogeait encore et

se montrait avide d'écouter: tant le bruit des belles actions plaît

aux nobles cœurs qui ne voient que des torts à redresser. O jamais

encore femme n'a eu comme cette fille deux pareils prétendants! d'abord

Limours, un être entièrement livré aux désordres et au vice, ivre

même lorsqu'il faisait sa cour. S'il est mort, je l'ignore; mais il

est passé dans les déserts. Le second était votre ennemi, l'épervier,

mon supplice, mon neveu. Je ne laisserai pas son nom tomber de mes

lèvres, si je puis l'éviter. Quand je le vis batailleur et turbulent,

je lui refusai ma fille. Alors son orgueil se réveilla. Depuis, l'homme

orgueilleux s'est souvent montré petit; il a semé une calomnie dans

l'oreille du public, affirmant que son père lui avait laissé de l'or

dont le dépôt m'avait été confié et ne lui avait pas été rendu. Il

corrompit, par de séduisantes promesses, les hommes qui servaient ma

personne, et cela d'autant plus aisément que ma fortune avait quelque

peu baissé par suite de l'hospitalité d'une table ouverte à tout

venant; il souleva ma propre ville contre moi la nuit qui précéda

l'anniversaire de la naissance de mon Énide, il mit à sac ma maison;

il me chassa odieusement de mon propre comté, il bâtit ce nouveau fort

pour en imposer à mes amis; car véritablement il en est qui m'aiment

encore. Il me garde ici dans ce château en ruines, où, sans aucun

doute, il me ferait bientôt périr, si son orgueil ne me méprisait pas

trop, et quelquefois je me méprise moi-même, car j'ai laissé faire les

hommes chacun à sa volonté, j'ai trop cédé; je n'ai point fait usage de

mon pouvoir. Si je suis vil ou noble, sage ou fou, je l'ignore; je sais

seulement que, quoi qu'il m'arrive, je me trouve sain et sauf; mais je

puis tout endurci avec la plus grande patience.

--C'est parler en homme de cœur, répondit Geraint; mais des armes, afin

que si, comme je suppose, votre neveu combat dans le tournoi de demain,

je finisse rabattre son orgueil.»

Yniol répondit: «J'ai bien des armes, en vérité, mais vieilles et

rouillées, vieilles et rouillées, prince Geraint: vous les demandez,

elles sont à vous; mais dans ce tournoi, nul ne peut jouter à moins que

la dame qu'il aime le mieux n'y assiste. Deux fourches sont enfoncées

dans la prairie, sur elles est placée une verge d'argent; et là-dessus

l'épervier, prix de la beauté pour la plus belle. Tout chevalier en

lice y prétend pour la dame placée à son côté, et le dispute, le fer

à la main, à mon brave neveu, qui, étant habile aux armes et fort

de corps, l'a toujours remporté pour celle qui est avec lui, et, ne

craignant nul adversaire, a conquis pour lui le nom d'épervier. Mais

vous qui n'avez point de dame, vous ne pouvez combattre. Geraint, les

yeux brillants, lui répondit et en se penchant un peu de son côté:

«Avec votre permission, que j'aie une lance en arrêt, ô noble hôte!

pour cette chère enfant, parce que je n'ai jamais vu, bien que toutes

les beautés de notre temps me soient connues, et que je ne puisse voir

ailleurs rien d'aussi beau. Si je succombe, son nom restera sans tache

comme auparavant; mais si je vis, que Dieu ne m'assiste pas quand

je serai arrivé à mon dernier moment, si je ne fais point d'elle ma

légitime épouse.»

Tout patient qu'il était, le cœur d'Yniol tressaillit dans son sein à

la perspective de meilleurs jours. Regardant autour de lui, il ne vit

point Énide (entendant prononcer son nom elle avait disparu), mais la

vieille dame, à laquelle il dit avec tendresse et passion, sa main

dans la sienne: «Mère, une jeune fille est chose délicate que nul ne

comprend aussi bien que celle qui l'a portée. Va te reposer; mais avant

de te retirer, parle-lui et interroge son cœur au sujet du prince.»

Ainsi parla l'excellent comte, et la vieille dame, partie en souriant

fréquemment et en saluant, trouva la jeune fille à moitié déshabillée,

comme pour se coucher; elle la baisa sur l'une et l autre joue, puis

elle plaça ses deux mains sur ses épaules de satin, la tint à distance,

la regarda en face et lui rapporta toute leur conversation dans la

salle, cela pour sonder son cœur; mais jamais la lumière et l'ombre ne

se succédèrent l'une à l'autre plus rapidement sur une plaine, sous

un ciel troublé, que le rouge et le blanc sur la figure d'Énide aux

paroles de sa mère, pendant que, fléchissant lentement comme le plateau

d'une balance qui tombe lorsque le poids est seulement augmenté grain

par grain, sa tête empreinte de douceur tombait sur sa jolie poitrine.

Elle ne leva pas les yeux, ne prononça pas un mot, tant étaient grands

et sa crainte et son étonnement. Ainsi, allant se coucher sans réponse,

elle ne trouva pas le repos, et même la nuit bienfaisante n'apporta

aucune fraîcheur à son sang. Elle resta plongée dans la contemplation

de son indignité, et lorsque le pâle orient commença à s'animer au

soleil, elle se leva. Sa mère en fit autant, et la main l'une dans

l'autre, elles descendirent, se dirigeant vers la prairie où les joutes

avaient lieu, et là, elles attendirent Yniol et Geraint.

[Illustration: Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil,

elle se leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre,

elles descendirent, se dirigeant vers la prairie. Énide, p. 18.]

Là vint le couple, et lorsque Geraint contempla d'abord Énide qui

l'attendait dans le champ, il sentit que, si elle était le prix de

la force corporelle, lui-même, au delà des autres qui y employaient

leurs efforts, il pourrait mettre en mouvement la chaise d'Idris. Les

armes rouillées d'Yniol étaient sur sa personne princière; mais, à

travers les armes on voyait briller le prince. Des chevaliers errants

et des dames arrivèrent, et bientôt la ville s'écoula de ce côté et se

groupa derrière les barrières. Les fourches furent plantées dans la

terre, et une baguette d'argent surmontée d'un épervier d'or fut placée

au-dessus. Alors le neveu d'Yniol, après que la trompette eut sonné,

parla à la dame qui était avec lui et fit cette proclamation: «Avance

et montre-toi comme la plus belle des belles, car ces deux dernières

années j'ai gagné pour toi le prix de la beauté.» Le prince, élevant

la voix, s'écria: «Arrête, il y en a une plus digne.» Le chevalier,

avec quelque surprise, et trois fois autant de dédain, se retourna; il

les vit tous les quatre, et toute sa figure s'enflamma comme le foyer

d'un grand feu à la Saint-Jean, tant la passion lui avait communiqué

d'ardeur. Il se mit à crier: «Il te faut donc combattre.» Il n'en fut

pas dit davantage. Trois fois ils se heurtèrent et trois fois ils

rompirent leurs lances. Alors chacun d'eux démonté et dégaînant portait

à l'autre des coups si répétés et si terribles, que toute la foule

était dans l'admiration, et de moment à autre, on entendait, des murs

lointains, des applaudissements comme s'ils étaient partis de mains

invisibles. Ainsi, ils combattirent deux fois, et pendant ce temps-là

la rosée de leur grande fatigue et le sang de leurs corps vigoureux

coulant ensemble, épuisaient leur force; mais la vigueur de l'un et

de l'autre était égale quand Yniol se prit à crier: «Rappelle-toi la

grosse insulte faite à la reine.» Ces mots donnèrent à Geraint une

nouvelle ardeur. Il leva le fer, fendit le heaume de son adversaire,

lui entama le crâne, le terrassa, lui mit le pied sur la poitrine, et

lui dit: «Ton nom?» Le guerrier tombé répondit en grondant: «Édyrn,

fils de Nudd. Je suis honteux d'être obligé de te le dire. Mon orgueil

est abattu, on a vu ma chute.

--«Alors, Édyrn, fils de Nudd, répliqua Geraint, tu feras ces deux

choses, ou tu mourras. D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous

rendrez à la cour d'Arthur, et une fois là, vous demanderez pardon pour

l'insulte faite à la reine et vous exécuterez sa sentence à cet égard;

ensuite tu rendras leur comté à tes parents. Tu feras ces deux choses,

ou tu mourras.» Édyrn répondit: «Je ferai ces deux choses, car je n'ai

jamais encore été renversé: tu m'as terrassé et mon orgueil est abattu;

car Énide voit ma chute.» Alors, se relevant, il se dirigea vers la

cour d'Arthur et là la reine lui pardonna aisément. Comme il était

jeune, il changea et en vint à haïr le péché qui ressemblait si bien

à celui de Modred, le neveu d'Arthur, et il succomba à la fin dans la

grande bataille en combattant pour le roi.

[Illustration: D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez

à la cour d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour

l'insulte faite à la reine. Énide, p.20.]

Mais lorsqu'après le matin de la chasse, le troisième jour commença à

luire sur le monde et que des ailes s'agitèrent dans le lierre d'Énide,

car elle était couchée sa belle tête dans la pénombre, parmi les ombres

mouvantes des oiseaux, elle se réveilla et se prit à penser à la

promesse qu'elle avait donnée, pas plus tard que la veille, au prince

Geraint: il paraissait tellement disposé à partir le troisième jour,

qu'il ne voulait pas la quitter qu'elle ne prît l'engagement de s'en

aller avec lui le lendemain à la cour, d'en informer la noble reine

et de se marier dans les formes. A ce moment, elle jeta les yeux sur

ses vêtements, et pensa qu'ils ne lui avaient jamais paru si pauvres;

car de même que la feuille an milieu de novembre est à quelque chose

près ce qu'elle était au milieu d'octobre, la robe sur laquelle se

portaient ses regards ressemblait ainsi à celle quelle regardait avant

l'arrivée de Geraint. Plus elle la considérait, plus elle se sentait

saisie de terreur à l'idée de cette chose si brillante et à la lois

si effrayante, une cour d'où les yeux se porteraient sur elle aussi

pauvrement vêtue. S'adressant à son tendre cœur, elle lui dit doucement:

«Ce noble prince, qui a regagné notre comté, qui est si splendide dans

ses actes et dans son costume, doux ciel! je vais lui faire bien peu

d'honneur. Combien je désirerais qu'il pût rester avec nous quelque

temps ici! mais lui étant ainsi redevables il y aurait bien peu de

bonne grâce de notre part, décidé comme il le paraît à partir dans

trois jours, à lui demander une seconde faveur. Cependant, s'il pouvait

rester un jour ou deux de plus, je travaillerais jusqu'à perdre la vue

et les doigts plutôt que de lui faire honte.»

Énide se prit à désirer une robe toute semée de rinceaux et de fleurs

d'or, don précieux de sa mère, qu'elle avait reçu la veille de

l'anniversaire de sa naissance, il y avait trois ans de cela, cette

nuit de feu, où Édyrn mit à sac leur maison et sema à tous les vents

tout ce qu'ils possédaient; car au moment même où la mère étalait

cette parure et que toutes deux la retournaient et l'admiraient, tant

l'ouvrage leur en paraissait précieux, il s'éleva un cri annonçant

que les hommes d'Édyrn étaient à leur porte. Elles s'enfuirent avec

bien peu de chose de plus que les bijoux qu'elles portaient; en

les vendant peu à peu, elles s'étaient procuré du pain. Les hommes

d'Édyrn les avaient arrêtées dans leur fuite et les avaient placées

dans cette ruine. Énide désirait que le prince l'eût trouvée dans son

ancienne demeure; elle laissait alors son imagination errer à travers

le passé et revisiter les beaux endroits qu'elle connaissait. A la

fin, elle se souvint qu'elle avait l'habitude de contempler, près de

ce vieux manoir, un vivier peuplé de poissons dorés: l'un d'eux était

tacheté, bigarré et sans éclat parmi ses frères qui brillaient. A

moitié endormie, elle rapprochait ce souvenir de la pauvreté de son

costume et de l'éclat de la cour, et elle se rendormit. Elle rêva

alors qu'elle était pareillement une forme sans éclat parmi ses sœurs

brillantes de l'onde; mais c'était dans le jardin d'un roi. Quoiqu'elle

fût obscurément dans le vivier, elle savait que tout était brillant;

que tout à l'entour il y avait, dans des volières dorées, des oiseaux

d'un plumage éclatant que tout le gazon était émaillé comme de grenats

et de turquoises. Les seigneurs et les dames de la cour venaient en

habit de drap d'argent causer d'affaires d'État; et les enfants du roi,

costumés de drap d'or, regardaient aux portes ou folâtraient sur les

promenades. Elle espérait n'être point vue, quand survint une reine

majestueuse qui s'appelait Genièvre, et tous les enfants dans leur drap

d'or accoururent à elle en criant: «Si nous devons avoir des poissons,

qu'ils soient d'or. Ordonnez donc au jardinier de ramasser dans le

vivier la misérable créature et de la jeter sur le fumier, pour qu'elle

meure.» A ces mots, quelqu'un vint et la saisit; alors Énide s'éveilla

en sursaut, le cœur tout assombri par ce songe insensé, C'était sa

mère qui avait posé la main sur elle pour la réveiller; elle tenait

un brillant costume, qu'elle étala sur la couche de sa fille, et elle

parla avec allégresse:

«Vois, mon enfant, combien ces couleurs paraissent fraîches, combien

elles ressemblent à celles d'une coquille qui garde la trace et le poli

de la vague. Pourquoi pas? elle n'a jamais été portée, je crois. Jette

un regard sur cette robe et dis-moi si tu la reconnais.»

Énide regarda; mais d'abord toute troublée, elle pouvait à peine la

séparer de son rêve extravagant. Tout à coup elle reconnut la robe, se

réjouit et répondit: «Oui, je la reconnais; c'est votre beau présent,

si tristement perdu cette malheureuse nuit; votre propre présent.--Oui,

sans doute, dit la dame, et joyeusement rendu cette heureuse matinée;

car hier, lorsque les joutes prirent fin, Yniol parcourut la ville, et

partout il trouva les dépouilles de notre maison disséminées çà et là.

Il commanda que tout ce qui autrefois nous appartenait nous revînt,

et hier au soir, pendant que vous échangiez de doux propos avec votre

prince, il arriva quelqu'un avec cet objet qu'il me mit dans la main

de bon cœur ou par crainte, ou pour se recommander à nous, voyant que

nous étions rentrés en possession de notre comté. Hier je ne voulais

pas vous en parler; mais je vous réservais ce matin cette surprise. En

vérité, n'est-elle point douce? car moi-même j'ai porté contre mon gré

mon costume usé, comme vous, mon enfant, vous avez le vôtre et comme

Yniol, tout patient qu'il est, a le sien. Ah! ma chère fille, il m'a

pris dans une bonne maison, où rien ne manquait, ni riches habits, ni

table somptueuse, où il y avait page, suivante, écuyer et sénéchal,

chasse au faucon et au chien, en un mot, tout ce qui fait partie de

la vie d'un noble. Oui vraiment, et il m'a amenée dans une bonne

maison; mais depuis que notre fortune du soleil est passée à l'ombre,

et tout cela par ce jeune traître, le cruel besoin nous a forcé de

nous restreindre. Aujourd'hui un meilleur temps est venu. Revêts-toi

donc de cette robe qui convient mieux au retour de notre fortune et à

la fiancée d'un prince; car, bien que vous ayez remporté le prix de

la plus belle, et que je l'aie entendu vous appeler ainsi, une jeune

fille, quelle que soit sa beauté, ne doit jamais penser qu'elle n'est

pas plus belle dans des habits neufs que dans de vieux. Si quelque

grande dame venait dire que le prince a cueilli quelque fleur sauvage

sur une haie et l'a, comme un fou, apportée à la cour, vous seriez

honteuse, et qui pis est, vous feriez honte au prince envers lequel

nous sommes tenus; mais je sais que lorsque ma chère fille est parée de

son mieux, ni la cour ni la campagne, n'ont sa pareille, cherchât-on

dans toutes les provinces comme on fit autrefois pour la reine Esther.»

Ici la bonne mère hors d'haleine se tut, et Énide, dont la figure

s'éclairait, écoutait couchée. Alors de même que la blanche et

brillante étoile du matin quitte une couche de neige et bientôt se

glisse dans un nuage d'or, la jeune fille se leva; elle quitta sa

couche virginale, s'habilla sans miroir de sa robe splendide, avec

l'assistance attentive et sous l'œil de sa mère. Celle-ci fit ensuite

tourner sa fille et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vue à moitié

aussi belle. Elle l'appela comme la jeune fille du comte, que Gwydion

tira par magie des fleurs, et plus charmante que la fiancée de

Cassivelaun, Flur, pour l'amour de laquelle César le Romain envahit la

Grande-Bretagne pour la première fois; «mais, ajouta-t-elle, nous le

repoussâmes. De même ce noble prince nous envahit; mais, loin de le

repousser, nous l'accueillîmes avec joie. J'aurais de la peine à aller

à la cour avec vous; car je suis vieille, et les routes sont rudes

et peu sûres; mais Yniol y va, et souvent je songerai que je vois ma

princesse comme je la vois maintenant habillée de ma main et belle

parmi les belles.»

Pendant que ces femmes se réjouissaient ainsi, Geraint se réveillait

dans la grande salle où il s'était endormi et demanda Énide. Lorsque

Yniol lui apprit que sa bonne mère la parait d'une façon digne

d'une princesse et même de la puissante reine, il répondit: «Comte,

suppliez-la, par amour pour moi, bien que je ne donne aucune raison à

mon désir, qu'elle m'accompagne avec ses habits fanés.» Yniol rapporta

ce dur message, qui tomba, comme en été, un vent soudain parmi les épis

de blé trop chargés; car Énide, toute honteuse sans savoir pourquoi,

n'osait pas lever les yeux sur la figure de sa tendre mère; mais,

sans mot dire, ni faire la moindre résistance, elle ôta son costume

richement brodé, sans l'aide de sa mère également muette, et elle

revêtit de nouveau sa vieille robe. Ainsi habillée, elle descendit.

Jamais homme ne fut plus joyeux que Geraint quand il la salua dans

cette toilette; jetant un regard perçant sur l'ensemble en même temps

que sur elle, de la façon dont le rouge-gorge observe le travail de

l'homme des champs, il fit monter le sang aux joues de la jeune fille

et baisser ses paupières; mais il resta satisfait de sa charmante

figure. Voyant un nuage sur le front de la vieille dame, il lui prit

les deux mains et lui dit avec douceur:

«O ma seconde mère, n'ayez ni colère ni chagrin de la demande de

votre nouveau fils. Quand dernièrement j'ai quitté Caerleon, notre

grande reine, dont les paroles retentissent encore à mon oreille,

tant elles étaient douces, me promit que quelle que fût la fiancée

de mon choix, elle l'habillerait brillante comme le soleil du

firmament. Ensuite, quand je vins dans ce manoir en ruine, voyant une

créature si charmante en un misérable état, je fis le vœu que si je

pouvais faire sa conquête, notre bonne reine (et personne qu'elle)

ne donnerait à votre Énide l'éclat du soleil échappé de la nue. Je

crus encore que peut-être un service rendu avec tant de bonne grâce

les lierait toutes les deux; car je souhaite qu'elles s'aiment l'une

l'autre: Énide pourrait-elle trouver une plus noble amie? J'avais

une autre pensée. Je suis venu ici parmi vous si soudainement que,

bien que son aimable présence aux joutes eût pu servir de preuve que

j'étais aimé, je doutais si la tendresse filiale ou une bonne nature

ne s'était point laissée influencer par vos désirs pour son bien, ou

si dans son esprit quelque fausse image du contraste de mon éclat ne

dominait pas son imagination pendant son séjour dans cette triste

demeure. Un pareil sentiment aurait pu la faire soupirer pour la cour

et pour ses gloires dangereuses, et j'ai pensé que je pouvais, dans

une certaine mesure, éprouver sa force et son amour, si par un mot,

sans lui donner de raison, elle pouvait jeter de côté une splendeur

chère aux femmes, nouvelle pour elle, et d'autant plus précieuse,

ou, si elle n'était pas si nouvelle, dix fois plus chère encore par

sa puissance d'une habitude intermittente. Je sentis alors que je

pouvais me reposer sur sa foi comme un roc contre vents et marée, et

maintenant je suis en repos, prophète certain de ma prophétie, que

jamais une ombre de défiance ne s'élèvera entre nous. Pardonnez-moi mes

pensées; je vous revaudrai ensuite mon étrange requête, quelque heureux

jour, lorsque votre charmante fille portera votre splendide présent,

à votre foyer domestique, tenant sur ses genoux, qui sait? un autre

don du Tout-Puissant, qui peut-être aura appris à vous bégayer des

remercîments.»

Il dit; la mère sourit les yeux mouillés de larmes; elle apporta

alors un manteau dont elle enveloppa sa fille; elle le lui agrafa,

l'embrassa, et ils partirent.

Ce matin-là Genièvre était montée trois fois sur la grande tour, d'où

l'on voyait, à ce qu'on dit, les riantes collines de Somerset et les

blanches voiles courant sur la mer jaune; mais ce n'était ni vers les

riantes collines ni vers la mer jaune que la belle reine dirigeait

ses regards: c'était vers la vallée d'Usk, sur un gazon uni, jusqu'à

ce qu'elle vît venir le jeune couple. Alors descendant, elle le reçut

à la porte. Elle embrassa Énide de tout son cœur comme une amie, lui

fit honneur comme à la fiancée du prince, et l'habilla pour sa noce

brillante comme le soleil. Toute la semaine l'antique Caerleon fut en

fêtes; car par les mains de Dubric, le grand saint, le couple fut uni

avec toutes les cérémonies.

Tout cela eut lieu à la Pentecôte de l'année dernière; mais Énide garda

toujours sa robe fanée en souvenir de l'arrivée de Geraint qui l'avait

trouvée ainsi vêtue; elle se souvenait encore combien il l'aimait sous

ce costume et se rappelait ses folles craintes au sujet de cette robe,

son voyage auprès d'elle comme lui-même le lui avait raconté, et leur

arrivée à la cour.

Ce matin même, lorsqu'il dit à Énide: «Prenez votre robe la plus

pauvre,» elle la trouva, la prit et s'habilla.

O misérable race d'hommes à moitié aveugles! combien parmi nous, à

cette heure même, se créent un chagrin pour toute leur vie en prenant

le vrai pour le faux, ou le faux pour le vrai, marchant à tâtons à

travers le faible crépuscule de ce monde, jusqu'à ce que nous passions

dans l'autre, où nous verrons comme nous serons vus.

C'est ce qui arriva à Geraint. Sortant le matin, une fois qu'ils

furent tous les deux à cheval, peut-être parce qu'il aimait Énide avec

passion, ressentait cette tempête qui couvait dans son cœur et qui,

s'il ouvrait la bouche, éclaterait comme le tonnerre sur une tête si

chère, il dit: «Loin d'ici, marchez devant à une distance respectueuse;

je vous commande encore, sur l'obéissance que vous me devez, de ne

point m'adresser la parole, quoi qu'il arrive; non, pas un mot.» Énide

fut atterrée. Les deux époux cheminaient; mais ils avaient à peine

fait trois pas que Geraint se prit à s'écrier: «Efféminé comme je

suis, je ne combattrai pas sur ma route avec des armes dorées, mais

avec du fer.» Il détacha une grosse bourse suspendue à sa ceinture

et la lança vers l'écuyer. Ainsi, quand Énide vit pour la dernière

fois son manoir, le seuil de marbre était étincelant, jonché d'or et

d'argent, et l'écuyer se frottait l'épaule. Geraint alors s'écria de

nouveau: «En campagne!» Énide ouvrant la marche dans les chemins qu'il

lui avait désignés, ils passèrent les frontières et chevauchèrent

parmi les repaires des bandits, les sombres marais et les étangs

hantés seulement par le héron, à travers les solitudes et les sentiers

périlleux. D'abord leur allure fut assez vive; mais bientôt leur pas

se ralentit. Un étranger qui les aurait rencontrés eût sûrement pensé,

en les voyant chevaucher si lentement et si pâles, que chacun d'eux

avait reçu quelque injure; car Geraint se disait sans cesse à lui-même:

«Hélas! pourquoi faut-il que j'aie perdu mon temps à lui prodiguer

des soins, à l'entourer de douces prévenances, à l'habiller richement

et à la conserver fidèle?» Là, il s'interrompait brusquement en son

cœur, autant qu'un homme peut arrêter sa langue lorsque la passion

le domine. Pour Énide, elle ne cessait de prier les cieux cléments

d'épargner à son cher mari toute blessure, et toujours elle cherchait

dans son esprit cette faute dont elle n'avait pas conscience, mais qui

le faisait paraître si sombre et si froid; jusqu'à ce que le cri du

grand pluvier qui ressemble à un sifflet humain, lui remuât le cœur,

et regardant autour d'elle dans le désert elle voyait une embuscade

dans chaque touffe tremblante de fougère. Elle se prit alors à penser

de nouveau: «O si j'étais coupable, je pourrais avec l'aide du ciel

réparer ma faute, pour peu que mon époux voulût seulement parler et me

rapprendre.»

Le quart du jour était passé. Énide aperçut trois chevaliers de haute

taille montés et armés de pied en cap, derrière un rocher dans l'ombre,

tous malfaiteurs, qui les attendaient. Elle en entendit un qui criait

à son compagnon: «Regarde, voici un traînard qui s'avance la tête

pendante; il ne semble pas plus courageux qu'un chien battu. Viens,

nous le tuerons et nous aurons son cheval et son armure, sa dame aussi.»

Énide se prit alors à réfléchir, et dit en elle-même: «Je retournerai

en arrière vers mon mari et je lui rapporterai toute leur criminelle

conversation; car, au risque de l'irriter jusqu'à me tuer, je préfère

cent fois mourir de sa chère main que si mon seigneur devait souffrir

la moindre perte, la moindre honte.»

Elle retourna alors sur ses pas, affronta avec timidité, mais avec

une ferme contenance, le visage irrité de Geraint, et lui dit:

«Monseigneur, j'ai vu près du rocher trois bandits qui s'apprêtent à

fondre sur vous; je les ai entendus se vanter qu'ils vous tueraient et

se rendraient maîtres de votre cheval ainsi que de votre armure, et que

votre dame serait à eux.»

Il répondit d'un air courroucé: «Vous ai-je demandé votre avis ou

votre silence? Je ne vous ai commandé qu'une seule chose: de ne point

m'adresser la parole, et c'est ainsi que vous m'obéissez! Eh bien!

regardez maintenant: quel que soit votre désir, que je remporte la

victoire ou que j'éprouve une défaite, que vous souhaitiez ma vie ou ma

mort, vous verrez par vous-même que ma vigueur n'est point perdue.»

Énide · 第 1 / 3 段