d'autre, surtout dans les rangs un peu élevés de l'opposition comme au
sein du pouvoir, on s'observait, on s'attendait. Le gouvernement voulait
éviter toute apparence de provocation et rester dans son attitude
légalement défensive. L'opposition était dans une crise de
désorganisation; la retraite de l'opposition monarchique avait en même
temps irrité et embarrassé le parti républicain; ses sociétés secrètes,
ses troupes populaires bouillonnaient de colère et d'impatience; mais,
dans son état-major, quelques-uns hésitaient, les uns par crainte de la
responsabilité, les autres par doute du succès. Le 21 février, vers le
soir, quand l'interdiction du banquet eut été partout déclarée, M.
Duchâtel, pour en assurer l'efficacité, et sur la proposition du préfet
de police, avait ordonné l'arrestation des principaux meneurs
républicains.
Vingt-deux mandats avaient été préparés; mais un peu plus tard, dans la
soirée, la nouvelle arriva au ministère de l'intérieur qu'au bureau même
de la _Réforme_, on avait résolu de renoncer au banquet, et le président
de la commission du banquet, M. Boissel, vint lui-même en informer M.
Duchâtel. La nouvelle était, non pas fausse, mais exagérée; quand on
avait appris, au bureau de la _Réforme_, que l'opposition parlementaire
ne voulait plus du banquet, la colère avait été au comble; les plus
ardents des assistants avaient déclaré qu'ils ne se soumettraient point
à cette résolution qu'ils qualifiaient de lâcheté, et que, si le banquet
n'avait pas lieu, la manifestation populaire annoncée n'en suivrait pas
moins son cours et n'en serait que plus décisive. Il y avait discorde
dans le camp, et les passions révolutionnaires s'échauffaient de plus en
plus dans leur travail et dans leur espoir. Pour mettre la discorde à
profit et ne fournir aux passions aucun prétexte, l'exécution des
mandats d'arrêt fut suspendue, et lorsque le lendemain, en présence de
troubles sérieux, l'ordre fut donné d'y procéder, on n'arrêta que cinq
des meneurs révolutionnaires, et des moins considérables; avertis ou
inquiets, les autres s'étaient cachés. Dans la nuit du 21 au 22, M.
Gabriel Delessert et les deux généraux commandants de la garde nationale
et des troupes dans Paris, le général Jacqueminot et le général Tiburce
Sébastiani, instruits de l'ajournement du banquet, vinrent engager le
ministre de l'intérieur à contremander le grand déploiement de forces
qui avait été prescrit pour le lendemain dans les divers quartiers de la
ville, selon le système de mesures défensives institué par le maréchal
Gérard. La mesure réclamée était trop pressée pour attendre la réunion
du conseil; M. Duchâtel envoya le général Jacqueminot prendre l'avis du
roi. Le roi répondit que non-seulement il approuvait cette proposition,
mais que la même pensée lui était venue, et qu'il se disposait à la
communiquer au ministre de l'intérieur. Le contre-ordre fut donc donné
dans le seul but d'éviter tout étalage prématuré et toute démonstration
provoquante; les troupes furent en même temps consignées dans leurs
quartiers, prêtes à marcher.
Roi, ministres, généraux et agents supérieurs du pouvoir, nous étions
tous encore, comme dans la semaine précédente, sous l'empire de cette
idée que le banquet était la grande affaire du moment, et que, puisqu'il
était désorganisé et ajourné, le plus mauvais défilé était passé.
Quoique nous eussions été déterminés à l'interdiction du banquet par le
programme de manifestation extérieure et hostile que le parti
républicain y avait joint, nous n'étions pas assez préoccupés de la
gravité de ce nouveau fait et du changement qu'il avait apporté dans la
situation. Loin d'avoir ralenti le mouvement en se retirant de la scène,
l'opposition monarchique l'avait à la fois irrité et dégagé de toute
entrave. Dans l'opposition républicaine elle-même, toute autorité, toute
discipline avaient disparu: parmi les chefs apparents, les uns
hésitaient; les autres, entraînés ou enivrés eux-mêmes, échauffaient de
plus en plus la foule en lui prêtant l'éclat de leur nom et de leur
parole; le pouvoir avait passé tout entier aux conspirateurs et aux
fanatiques révolutionnaires, résolus à tout tenter et à saisir toutes
les chances pour décider de l'événement selon leur passion. Quelques
personnes, parmi lesquelles je remarquai surtout le baron de
Chabaud-Latour, alors colonel du génie, naguère officier d'ordonnance de
M. le duc d'Orléans et devenu l'un des aides de camp du jeune prince son
fils, vinrent me voir, et appelèrent avec instance, sur le péril de
cette situation, toute ma sollicitude. Leurs renseignements n'avaient
rien de bien nouveau ni de bien précis; j'en parlai à mes collègues, qui
ne méconnaissaient point le danger de l'attaque inconnue qu'on préparait
et la nécessité de la vigilance; mais nous avions pour réprimer
l'insurrection, si elle éclatait, des forces au moins égales à celles
qui avaient suffi à réprimer les diverses insurrections tentées de 1830
à 1840, et nous étions bien décidés à les déployer dès que nous y
serions provoqués[245].
[Note 245: Je joins ici le tableau des forces réunies à ce moment, dans
Paris, ses forts et sa banlieue, tel que me le fournit le ministre de la
guerre, le général Trézel, le plus consciencieux comme le plus courageux
des hommes.
hommes. chevaux.
43 bataillons d'infanterie, à 500 hommes 21,500 23,500
2 bataillons de garde municipale 2,000
20 escadrons de cavalerie, 3e et 8e dragons,
13e chasseurs, 2e et 6e cuirassiers 2,000 2,000
1 régiment à 5 escadrons de garde municipale
à cheval 600 600
1 compagnie de gendarmes à cheval 200 150
_A reporter_ 26,300 2,750
hommes. chevaux.
_Report_ 26,300 2,750
13 batteries du 5e régiment d'artillerie dont
quatre montées, à l'Ecole-Militaire; le
reste à Vincennes 3,000 2,400
14 batteries du 6e régiment à Vincennes
3 compagnies de sapeurs des 1er et 3e régiments 450 20
4 compagnies de sous-officiers vétérans 400
5 compagnies de sapeurs-pompiers 500
1 compagnie d'ouvriers d'administration 150
1 escadron du train des équipages 200 200
En tout 31,000 5,370]
Le roi était content et confiant: en quelques paroles brèves, il me
témoigna, et à M. Duchâtel, sa reconnaissance de notre attitude et sa
satisfaction du résultat déjà acquis, l'abandon du banquet. Avec le
ministre des travaux publics, M. Jayr, il fut plus expansif; en entrant
aux Tuileries, le mardi matin 22 février, M. Jayr y trouva le maréchal
Soult qui venait répéter au roi les témoignages de son dévouement et se
mettre à sa disposition: «le maréchal promptement remercié et reparti,
le roi vint à moi, le visage rayonnant (je reproduis les termes de M.
Jayr):--«Eh bien! vous venez me féliciter; c'est qu'en effet l'affaire
tourne à merveille. Que je vous sais gré, mes chers ministres, de la
manière dont elle a été conduite! Vous savez qu'ils ont renoncé au
banquet. Ils ont vu, un peu tard il est vrai, que c'était jouer gros
jeu. Quand je pense que beaucoup de nos amis voulaient qu'on cédât! Mais
ceci va réconforter la majorité.» M. Jayr trouvait la situation encore
grave: «En venant au château, dit-il au roi, j'ai vu un courant continu
d'hommes en blouse se dirigeant par les deux quais vers la place de la
Concorde; les faubourgs envoyaient là leur avant-garde. Nous aurons,
sinon une grande bataille, du moins une forte sédition. Il faut s'y
tenir prêts.--Sans doute, reprit le roi, Paris est ému; comment ne le
serait-il pas? Mais cette émotion se calmera d'elle-même. Après le
_lâche-pied_ de la nuit dernière, il est impossible que le désordre
prenne des proportions sérieuses. Du reste, vous savez que les mesures
sont prises.»
Sur plusieurs points et sous plusieurs formes, le désordre ne laissa pas
d'être grave dans cette journée; des rassemblements se formèrent autour
de la Madeleine; les chaises, les baraques, le mobilier du corps de
garde de l'allée Marigny furent brisés, entassés et incendiés aux
Champs-Élysées; d'autres corps de garde furent attaqués; des barricades
s'élevèrent dans divers quartiers; des bandes erraient ça et là;
quelques-unes s'arrêtèrent devant le ministère des affaires étrangères
et la chancellerie, poussant des cris menaçants et tentant des
violences; l'une d'elles se porta sur la Chambre des députés; quelques
hommes pénétrèrent même dans la salle, d'où ils furent expulsés à
l'instant. La répression fut partout efficace et douce; les troupes ne
firent nul usage de leurs armes; à leur aspect et sur leurs sommations
la foule se dispersait, mais pour se reformer bientôt ou se porter
ailleurs. La lutte n'était pas définitivement engagée; mais la
fermentation était profonde, répandue et obstinée. Dans la soirée, le
roi témoigna les mêmes dispositions confiantes. M. Duchâtel trouva la
reine alarmée. Toutes les mesures furent prises, tous les ordres donnés,
toutes les troupes prêtes, pour que le lendemain la sédition, si elle
s'aggravait, fût promptement et fortement réprimée.
La nuit du 22 au 23 février se passa dans le même trouble, sans
incidents graves: des bandes continuèrent d'errer, quelquefois
aggressives et pillardes; des prisonniers furent amenés à la préfecture
de police. Dès le matin du 23, des rassemblements plus considérables se
formèrent dans le faubourg Saint-Antoine; beaucoup d'ouvriers oisifs
parcouraient les rues; beaucoup de passants s'arrêtaient; beaucoup
d'habitants se tenaient devant leurs portes, la plupart en curieux
indifférents ou inquiets, attendant des événements que tous
pressentaient, ceux qui les redoutaient comme ceux qui se disposaient à
y prendre part.
Vers dix heures le mouvement s'aggrava, en changeant de caractère et
d'acteurs. Les meneurs républicains avaient compris que, mises en
première ligne, leurs troupes accoutumées et connues servaient mal leur
cause; ils pressèrent leurs alliés momentanés, les réformistes de la
garde nationale, d'entrer eux-mêmes en scène sous un drapeau moins
suspect. Plusieurs détachements des 7e, 3e, 2e et 10e légions se mirent
en marche, les uns dans le faubourg Saint-Antoine, les autres vers la
place du Palais-Royal, d'autres vers le bureau du _National_, rue
Lepelletier; d'autres dans le quartier des écoles des faubourgs
Saint-Germain et Saint-Jacques, criant partout: _Vive la réforme!_ et
entrant en relations amicales avec les rassemblements populaires qu'ils
rencontraient. Dans l'ensemble de la garde nationale, ces détachements
ne formaient qu'une faible minorité; mais leur hardiesse, la nature de
leur cri, le bruit qu'ils faisaient et la faveur qu'ils trouvaient dans
les rues intimidaient ou embarrassaient les gardes nationaux, beaucoup
plus nombreux, qui ne voulaient ni révolution ni réformes arrachées par
l'émeute aux pouvoirs légaux, mais qui hésitaient à entrer en lutte avec
l'uniforme de leurs corps et le voeu en apparence modéré de leurs
camarades. L'un de nos plus dévoués amis, M. François Delessert, vint
témoigner à M. Duchâtel son inquiétude en lui disant que, dans les
meilleures compagnies de la 3e légion, notamment dans celle que
commandait son fils, la plupart des conservateurs ne se rendaient pas à
l'appel. D'un côté étaient la passion et le mouvement, de l'autre la
tristesse et l'inertie.
J'étais à la Chambre des députés avec la plupart des membres du cabinet;
M. Duchâtel seul y manquait. On annonçait des interpellations sur les
incidents du jour. Je fus averti que, hors de la Chambre, M. Duchâtel me
demandait: en y venant, il avait passé par les Tuileries; je montai dans
sa voiture et nous retournâmes ensemble au palais. Je reproduis son
récit de l'entretien qu'il venait en hâte m'en rapporter: «Le roi, me
dit-il, me demanda aussitôt où nous en étions. Je lui répondis que
l'affaire était plus sérieuse que la veille et l'horizon plus chargé,
mais qu'avec de l'énergie dans la résistance on s'en tirerait. Il me
répondit que c'était aussi son sentiment; il ajouta qu'on lui donnait,
de tous côtés, le conseil de terminer la crise en changeant le cabinet,
mais qu'il ne voulait pas s'y prêter.--«Le roi sait bien, lui dis-je,
que, pour ma part, je ne tiens pas à garder le pouvoir, et que je ne
ferais pas un grand sacrifice en y renonçant; mais les concessions
arrachées par la violence à tous les pouvoirs légaux ne sont pas un
moyen de salut; une première défaite en amènerait bientôt une nouvelle;
il n'y a pas eu loin, dans la Révolution, du 20 juin au 10 août, et
aujourd'hui les choses marchent plus vite que dans ce temps-là; les
événements vont à la vapeur, comme les voyageurs.
«Je n'avais pas, en ce moment, ajouta M. Duchâtel, l'idée que le
changement du cabinet fût entré dans l'esprit du roi. Y avait-il déjà
songé sérieusement, ou bien la résolution de se soumettre à une
concession qui lui coûtait beaucoup lui vint-elle soudainement, sous la
pression d'une émotion vive? Je ne pourrais trancher la question; mais
j'incline à croire qu'il se décida brusquement, emporté par cette espèce
de trouble que produit le passage d'une sécurité complète à l'apparition
subite d'un grand péril.--«Je crois comme vous, me dit le roi, qu'il
faut tenir bon; mais causez un moment avec la reine; elle est
très-effrayée. Je désire que vous lui parliez.» Il l'appela.
La grande âme de la reine Marie-Amélie, toujours héroïque au jour de
l'épreuve, était aussi passionnée que noble, et elle pouvait quelquefois
s'alarmer vivement d'avance sur la situation de son mari et de ses
enfants. «Elle entra dans le cabinet du roi, me dit M. Duchâtel, suivie
du duc de Montpensier. Elle était très-agitée et sous l'empire d'une
vive excitation.--» M. Duchâtel, me dit-elle, je connais le dévouement
de M. Guizot pour le roi et pour la France; s'il le consulte, il ne
restera pas un instant de plus au pouvoir.--Madame, lui répondis-je, un
peu ému de cette sortie si vive, M. Guizot, comme tous ses collègues,
est prêt à se dévouer pour le roi jusqu'à la dernière goutte de son
sang; mais il n'a pas la prétention de s'imposer au roi malgré lui. Le
roi est le maître de donner ou de retirer sa confiance, selon qu'il le
juge convenable pour les intérêts de sa couronne.--Ne dis pas des choses
pareilles, ma chère amie, dit le roi; si M. Guizot le savait!...--Je ne
demande pas mieux qu'il le sache, répliqua la reine; je le lui dirai à
lui-même; je l'estime assez pour cela; il est homme d'honneur et me
comprendra.»--J'ajoutai alors que je ne devais pas cacher au roi qu'il
me serait impossible de ne pas communiquer à M. Guizot tout ce que je
venais d'entendre; c'était un élément important de la situation; je ne
pouvais lui en dérober la connaissance, ni comme collègue ni comme ami.
Le roi était devenu sombre et soucieux.--«Il y aurait peut-être lieu, me
dit-il, de convoquer sur-le-champ le conseil.--Je crois, lui
répondis-je, qu'il y aurait peut-être des inconvénients à une
convocation subite du conseil; la Chambre est assemblée et ne peut pas
rester sans ministres. Le roi ferait mieux, ce me semble, de causer
d'abord avec M. Guizot.--Vous avez raison, me dit-il; allez trouver M.
Guizot sans perdre un instant; et amenez-le moi.»
En nous rendant ensemble aux Tuileries, nous causâmes, à coeur ouvert,
M. Duchâtel et moi, de la situation, et, sans la moindre discussion,
nous fûmes tous deux du même sentiment sur la conduite que nous avions à
tenir. En ce qui nous concernait, nous étions et nous devions nous
montrer décidés à maintenir jusqu'au bout la politique que nous avions
pratiquée et que nous persistions à croire la seule bonne; mais si, dans
l'intérêt de sa couronne dont il était juge, le roi croyait devoir
changer le ministère, il ne nous convenait d'opposer ni résistance, ni
plainte. Dans l'état général du pays, et à plus forte raison dans la
crise du jour, ce n'était pas trop, c'était à peine assez, on le voyait
bien, de l'accord des grands pouvoirs de l'État pour faire prévaloir
leur politique commune contre ses divers adversaires. Si cet accord
cessait, n'importe de quel côté, la défense serait trop faible pour
l'attaque. Le roi ne pouvait se passer du concours de la majorité des
Chambres, et la majorité des Chambres n'était ni assez forte, ni assez
liée, ni assez expérimentée pour se passer de l'appui du roi. Si nous
prétendions, en ce moment, imposer au roi chancelant le maintien du
cabinet ébranlé, nous ne lui assurerions pas les avantages d'une
résistance énergique, car il n'accepterait pas ou ne soutiendrait pas
les mesures qu'elle exigerait, et nous ne réussirions même pas à
prolonger longtemps notre faible situation, car le roi ne persévérerait
pas avec nous jusqu'au terme de la crise. C'était, pour nous-mêmes, la
seule conduite sensée et digne, et envers la royauté notre devoir
impérieux de la laisser choisir librement dans son hésitation, sans
aggraver les conditions des deux conduites entre lesquelles elle avait à
se prononcer.
Nous entrâmes vers deux heures et demie dans le cabinet du roi. La
reine, M. le duc de Nemours et M. le duc de Montpensier y étaient
réunis. Le roi exposa la situation, s'appesantit sur la gravité des
circonstances, parla beaucoup de son désir, qui était très-sincère, de
garder le ministère, du regret qu'il éprouvait à être obligé de se
séparer de nous, ajoutant qu'il aimerait mieux abdiquer:--Tu ne peux pas
dire cela, mon ami, dit la reine; tu te dois à la France; tu ne
t'appartiens pas.--C'est vrai, dit le roi; je suis plus malheureux que
les ministres; je ne puis pas donner ma démission.» Ce préambule
couvrait évidemment une résolution arrêtée; pour ceux qui connaissaient
les allures de l'esprit du roi, le doute n'était pas possible. Je
l'avais écouté en silence; je pris la parole: «C'est à Votre Majesté,
dis-je, à prononcer: le cabinet est prêt, ou à défendre jusqu'au bout le
roi et la politique conservatrice qui est la nôtre, ou à accepter sans
plainte le parti que le roi prendrait d'appeler d'autres hommes au
pouvoir. Il n'y a point d'illusion à se faire, Sire; une telle question
est résolue par cela seul que, dans un tel moment, elle est posée.
Aujourd'hui plus que jamais le cabinet, pour soutenir la lutte avec
chance de succès, a besoin de l'appui décidé du roi. Dès qu'on saurait
dans le public, comme cela serait inévitable, que le roi hésite, le
cabinet perdrait toute force morale et serait hors d'état d'accomplir sa
tâche.»--Le roi, sur ces paroles, laissa de côté toute hésitation, toute
précaution de langage, et considérant la question comme
tranchée:--«C'est avec un bien amer regret, nous dit-il, que je me
sépare de vous; mais la nécessité et le salut de la monarchie exigent ce
sacrifice. Ma volonté cède; je vais perdre beaucoup de terrain; il me
faudra du temps pour le regagner.» La reine et le duc de Montpensier
ajoutèrent des paroles dans le même sens. Le duc de Montpensier me dit
qu'il fallait que sa conviction fût bien profonde pour qu'elle
l'emportât sur la reconnaissance qu'il me devait. Après ces témoignages
d'estime et de regret, le roi dit qu'il songeait à M. Molé et nous
demanda ce que nous en pensions. Nous n'avions à faire et nous ne fîmes
aucune objection. «Je vais donc le faire appeler,» reprit le roi. Puis
il nous fit ses adieux, ainsi que la famille royale, en nous embrassant
avec larmes: «Vous serez toujours les amis du roi, dit la reine; vous le
soutiendrez.--Nous ne ferons que de la résistance au petit pied et sur
le second plan, me dit le duc de Nemours; mais sur ce terrain, nous
comptons retrouver votre appui.» Le roi était triste et troublé; la
gravité de la résolution qu'il venait de prendre semblait grandir à ses
yeux. Il sentait surtout combien il allait perdre en Europe, et quel
coup en recevrait sa considération. Nous sortîmes du cabinet; M.
Duchâtel était le dernier près de la porte; le roi lui tendit la main
une dernière fois: «Vous êtes plus heureux que moi, vous autres,» lui
dit-il; et il prononça à voix basse quelques mots que j'entendis
imparfaitement, et où se révélait à quel point sa résolution lui était
amère.
Nous retournâmes sur-le-champ à la Chambre des députés; on nous y
attendait dans une agitation immobile; il était encore question
d'interpellations, de pétitions. Je montai à la tribune: «Je crois,
dis-je, qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt public, ni à propos pour
la Chambre d'entrer, en ce moment, dans aucun semblable débat. Le roi
vient de faire appeler M. le comte Molé pour le charger de former un
nouveau cabinet. Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il
maintiendra ou rétablira l'ordre, et fera respecter les lois selon sa
conscience, comme il l'a fait jusqu'à présent.»
M. Odilon Barrot demanda aussitôt la parole. Il eut quelque peine à la
prendre au milieu du tumulte qui s'éleva dans la Chambre; il voulait
parler de la fixation de l'ordre du jour pour la séance du lendemain,
séance dans laquelle la proposition d'accusation du ministère devait
être renvoyée à l'examen des bureaux: «J'avais cru, dit-il, que la
conséquence naturelle, inévitable même, de la réserve que M. le
président du conseil montrait sur les interpellations qui lui étaient
adressées, à raison de la gravité des circonstances et de la situation
spéciale du cabinet, j'avais cru, dis-je, que la conséquence naturelle,
inévitable, était l'ajournement de l'ordre du jour indiqué, c'est-à-dire
l'ajournement de la discussion sur la proposition que j'ai déposée hier
sur le bureau. Je suis, à cet égard, parfaitement subordonné aux
convenances de la Chambre et du ministère lui-même.»
M. Dupin prit vivement la parole: «Le premier besoin de la cité, dit-il,
est le rétablissement de la paix publique, la cessation des troubles,
pour assurer la libre et régulière action de tous les grands pouvoirs de
l'État. Il faut que les masses comprennent qu'elles n'ont pas le droit
de délibérer, de décider. Il faut que les gens qui ont eu recours aux
armes comprennent qu'ils n'ont pas le droit de commander, et qu'ils
n'ont qu'à attendre l'exécution de la loi et les mesures qui seront
jugées nécessaires par la couronne et par les Chambres. Dans cette
situation, devons-nous introduire ici des délibérations irritantes, des
délibérations d'accusation qui, quelle que fût la solution, iraient
certainement contre le but que vous devez vous proposer, l'apaisement
des esprits et le rétablissement de l'ordre? Je crois qu'il faut adhérer
à la demande d'ajournement que j'appuie de toutes mes forces.»
Nous ne pouvions souffrir que l'accusation proposée contre nous restât
ainsi en suspens dès que, par la chute du cabinet, l'opposition aurait
atteint son but. Je me levai immédiatement: «Je disais tout à l'heure
que, tant que le cabinet aurait l'honneur d'être chargé des affaires, il
maintiendrait ou rétablirait l'ordre et ferait respecter les lois. Le
cabinet ne voit, pour son compte, aucune raison à ce qu'aucun des
travaux de la Chambre soit interrompu, à ce qu'aucune des questions
élevées dans cette Chambre ne reçoive pas sa solution. La couronne
exerce sa prérogative. La prérogative de la couronne doit être
respectée; mais le cabinet est prêt à répondre à toutes les questions, à
entrer dans tous les débats. C'est à la Chambre à décider ce qui lui
convient.»
M. Dupin, qui voulait sincèrement que le trouble public cessât, et dont
l'équité comme le bon sens étaient choqués de l'accusation proposée
contre le ministère, persista dans sa demande d'ajournement: «Je
conçois, dit-il, le langage et l'attitude de M. le président du conseil.
C'est un langage digne; c'est le langage qui convient à la situation
qu'on aurait voulu lui faire par l'accusation même. Mais en même temps
que le ministère ne s'oppose pas à ce que la Chambre se saisisse de
telle ou telle question, la Chambre a aussi le droit de décider
l'opportunité d'une question. Eh bien, dans la situation où le ministère
continue à être chargé provisoirement d'une difficile mission, à
laquelle vous pourrez, je l'espère, efficacement concourir, l'apaisement
et la conciliation des esprits, pendant ce temps on va s'occuper à
mettre les ministres en accusation! On les obligerait à s'occuper de
leur propre défense! Cela est impossible. Malgré vous, Messieurs les
ministres, malgré la majorité, je demande l'ajournement.»