Le 22 février fut une journée d'agitation plus que d'action. De part et

d'autre, surtout dans les rangs un peu élevés de l'opposition comme au

sein du pouvoir, on s'observait, on s'attendait. Le gouvernement voulait

éviter toute apparence de provocation et rester dans son attitude

légalement défensive. L'opposition était dans une crise de

désorganisation; la retraite de l'opposition monarchique avait en même

temps irrité et embarrassé le parti républicain; ses sociétés secrètes,

ses troupes populaires bouillonnaient de colère et d'impatience; mais,

dans son état-major, quelques-uns hésitaient, les uns par crainte de la

responsabilité, les autres par doute du succès. Le 21 février, vers le

soir, quand l'interdiction du banquet eut été partout déclarée, M.

Duchâtel, pour en assurer l'efficacité, et sur la proposition du préfet

de police, avait ordonné l'arrestation des principaux meneurs

républicains.

Vingt-deux mandats avaient été préparés; mais un peu plus tard, dans la

soirée, la nouvelle arriva au ministère de l'intérieur qu'au bureau même

de la _Réforme_, on avait résolu de renoncer au banquet, et le président

de la commission du banquet, M. Boissel, vint lui-même en informer M.

Duchâtel. La nouvelle était, non pas fausse, mais exagérée; quand on

avait appris, au bureau de la _Réforme_, que l'opposition parlementaire

ne voulait plus du banquet, la colère avait été au comble; les plus

ardents des assistants avaient déclaré qu'ils ne se soumettraient point

à cette résolution qu'ils qualifiaient de lâcheté, et que, si le banquet

n'avait pas lieu, la manifestation populaire annoncée n'en suivrait pas

moins son cours et n'en serait que plus décisive. Il y avait discorde

dans le camp, et les passions révolutionnaires s'échauffaient de plus en

plus dans leur travail et dans leur espoir. Pour mettre la discorde à

profit et ne fournir aux passions aucun prétexte, l'exécution des

mandats d'arrêt fut suspendue, et lorsque le lendemain, en présence de

troubles sérieux, l'ordre fut donné d'y procéder, on n'arrêta que cinq

des meneurs révolutionnaires, et des moins considérables; avertis ou

inquiets, les autres s'étaient cachés. Dans la nuit du 21 au 22, M.

Gabriel Delessert et les deux généraux commandants de la garde nationale

et des troupes dans Paris, le général Jacqueminot et le général Tiburce

Sébastiani, instruits de l'ajournement du banquet, vinrent engager le

ministre de l'intérieur à contremander le grand déploiement de forces

qui avait été prescrit pour le lendemain dans les divers quartiers de la

ville, selon le système de mesures défensives institué par le maréchal

Gérard. La mesure réclamée était trop pressée pour attendre la réunion

du conseil; M. Duchâtel envoya le général Jacqueminot prendre l'avis du

roi. Le roi répondit que non-seulement il approuvait cette proposition,

mais que la même pensée lui était venue, et qu'il se disposait à la

communiquer au ministre de l'intérieur. Le contre-ordre fut donc donné

dans le seul but d'éviter tout étalage prématuré et toute démonstration

provoquante; les troupes furent en même temps consignées dans leurs

quartiers, prêtes à marcher.

Roi, ministres, généraux et agents supérieurs du pouvoir, nous étions

tous encore, comme dans la semaine précédente, sous l'empire de cette

idée que le banquet était la grande affaire du moment, et que, puisqu'il

était désorganisé et ajourné, le plus mauvais défilé était passé.

Quoique nous eussions été déterminés à l'interdiction du banquet par le

programme de manifestation extérieure et hostile que le parti

républicain y avait joint, nous n'étions pas assez préoccupés de la

gravité de ce nouveau fait et du changement qu'il avait apporté dans la

situation. Loin d'avoir ralenti le mouvement en se retirant de la scène,

l'opposition monarchique l'avait à la fois irrité et dégagé de toute

entrave. Dans l'opposition républicaine elle-même, toute autorité, toute

discipline avaient disparu: parmi les chefs apparents, les uns

hésitaient; les autres, entraînés ou enivrés eux-mêmes, échauffaient de

plus en plus la foule en lui prêtant l'éclat de leur nom et de leur

parole; le pouvoir avait passé tout entier aux conspirateurs et aux

fanatiques révolutionnaires, résolus à tout tenter et à saisir toutes

les chances pour décider de l'événement selon leur passion. Quelques

personnes, parmi lesquelles je remarquai surtout le baron de

Chabaud-Latour, alors colonel du génie, naguère officier d'ordonnance de

M. le duc d'Orléans et devenu l'un des aides de camp du jeune prince son

fils, vinrent me voir, et appelèrent avec instance, sur le péril de

cette situation, toute ma sollicitude. Leurs renseignements n'avaient

rien de bien nouveau ni de bien précis; j'en parlai à mes collègues, qui

ne méconnaissaient point le danger de l'attaque inconnue qu'on préparait

et la nécessité de la vigilance; mais nous avions pour réprimer

l'insurrection, si elle éclatait, des forces au moins égales à celles

qui avaient suffi à réprimer les diverses insurrections tentées de 1830

à 1840, et nous étions bien décidés à les déployer dès que nous y

serions provoqués[245].

[Note 245: Je joins ici le tableau des forces réunies à ce moment, dans

Paris, ses forts et sa banlieue, tel que me le fournit le ministre de la

guerre, le général Trézel, le plus consciencieux comme le plus courageux

des hommes.

hommes. chevaux.

43 bataillons d'infanterie, à 500 hommes 21,500 23,500

2 bataillons de garde municipale 2,000

20 escadrons de cavalerie, 3e et 8e dragons,

13e chasseurs, 2e et 6e cuirassiers 2,000 2,000

1 régiment à 5 escadrons de garde municipale

à cheval 600 600

1 compagnie de gendarmes à cheval 200 150

_A reporter_ 26,300 2,750

hommes. chevaux.

_Report_ 26,300 2,750

13 batteries du 5e régiment d'artillerie dont

quatre montées, à l'Ecole-Militaire; le

reste à Vincennes 3,000 2,400

14 batteries du 6e régiment à Vincennes

3 compagnies de sapeurs des 1er et 3e régiments 450 20

4 compagnies de sous-officiers vétérans 400

5 compagnies de sapeurs-pompiers 500

1 compagnie d'ouvriers d'administration 150

1 escadron du train des équipages 200 200

En tout 31,000 5,370]

Le roi était content et confiant: en quelques paroles brèves, il me

témoigna, et à M. Duchâtel, sa reconnaissance de notre attitude et sa

satisfaction du résultat déjà acquis, l'abandon du banquet. Avec le

ministre des travaux publics, M. Jayr, il fut plus expansif; en entrant

aux Tuileries, le mardi matin 22 février, M. Jayr y trouva le maréchal

Soult qui venait répéter au roi les témoignages de son dévouement et se

mettre à sa disposition: «le maréchal promptement remercié et reparti,

le roi vint à moi, le visage rayonnant (je reproduis les termes de M.

Jayr):--«Eh bien! vous venez me féliciter; c'est qu'en effet l'affaire

tourne à merveille. Que je vous sais gré, mes chers ministres, de la

manière dont elle a été conduite! Vous savez qu'ils ont renoncé au

banquet. Ils ont vu, un peu tard il est vrai, que c'était jouer gros

jeu. Quand je pense que beaucoup de nos amis voulaient qu'on cédât! Mais

ceci va réconforter la majorité.» M. Jayr trouvait la situation encore

grave: «En venant au château, dit-il au roi, j'ai vu un courant continu

d'hommes en blouse se dirigeant par les deux quais vers la place de la

Concorde; les faubourgs envoyaient là leur avant-garde. Nous aurons,

sinon une grande bataille, du moins une forte sédition. Il faut s'y

tenir prêts.--Sans doute, reprit le roi, Paris est ému; comment ne le

serait-il pas? Mais cette émotion se calmera d'elle-même. Après le

_lâche-pied_ de la nuit dernière, il est impossible que le désordre

prenne des proportions sérieuses. Du reste, vous savez que les mesures

sont prises.»

Sur plusieurs points et sous plusieurs formes, le désordre ne laissa pas

d'être grave dans cette journée; des rassemblements se formèrent autour

de la Madeleine; les chaises, les baraques, le mobilier du corps de

garde de l'allée Marigny furent brisés, entassés et incendiés aux

Champs-Élysées; d'autres corps de garde furent attaqués; des barricades

s'élevèrent dans divers quartiers; des bandes erraient ça et là;

quelques-unes s'arrêtèrent devant le ministère des affaires étrangères

et la chancellerie, poussant des cris menaçants et tentant des

violences; l'une d'elles se porta sur la Chambre des députés; quelques

hommes pénétrèrent même dans la salle, d'où ils furent expulsés à

l'instant. La répression fut partout efficace et douce; les troupes ne

firent nul usage de leurs armes; à leur aspect et sur leurs sommations

la foule se dispersait, mais pour se reformer bientôt ou se porter

ailleurs. La lutte n'était pas définitivement engagée; mais la

fermentation était profonde, répandue et obstinée. Dans la soirée, le

roi témoigna les mêmes dispositions confiantes. M. Duchâtel trouva la

reine alarmée. Toutes les mesures furent prises, tous les ordres donnés,

toutes les troupes prêtes, pour que le lendemain la sédition, si elle

s'aggravait, fût promptement et fortement réprimée.

La nuit du 22 au 23 février se passa dans le même trouble, sans

incidents graves: des bandes continuèrent d'errer, quelquefois

aggressives et pillardes; des prisonniers furent amenés à la préfecture

de police. Dès le matin du 23, des rassemblements plus considérables se

formèrent dans le faubourg Saint-Antoine; beaucoup d'ouvriers oisifs

parcouraient les rues; beaucoup de passants s'arrêtaient; beaucoup

d'habitants se tenaient devant leurs portes, la plupart en curieux

indifférents ou inquiets, attendant des événements que tous

pressentaient, ceux qui les redoutaient comme ceux qui se disposaient à

y prendre part.

Vers dix heures le mouvement s'aggrava, en changeant de caractère et

d'acteurs. Les meneurs républicains avaient compris que, mises en

première ligne, leurs troupes accoutumées et connues servaient mal leur

cause; ils pressèrent leurs alliés momentanés, les réformistes de la

garde nationale, d'entrer eux-mêmes en scène sous un drapeau moins

suspect. Plusieurs détachements des 7e, 3e, 2e et 10e légions se mirent

en marche, les uns dans le faubourg Saint-Antoine, les autres vers la

place du Palais-Royal, d'autres vers le bureau du _National_, rue

Lepelletier; d'autres dans le quartier des écoles des faubourgs

Saint-Germain et Saint-Jacques, criant partout: _Vive la réforme!_ et

entrant en relations amicales avec les rassemblements populaires qu'ils

rencontraient. Dans l'ensemble de la garde nationale, ces détachements

ne formaient qu'une faible minorité; mais leur hardiesse, la nature de

leur cri, le bruit qu'ils faisaient et la faveur qu'ils trouvaient dans

les rues intimidaient ou embarrassaient les gardes nationaux, beaucoup

plus nombreux, qui ne voulaient ni révolution ni réformes arrachées par

l'émeute aux pouvoirs légaux, mais qui hésitaient à entrer en lutte avec

l'uniforme de leurs corps et le voeu en apparence modéré de leurs

camarades. L'un de nos plus dévoués amis, M. François Delessert, vint

témoigner à M. Duchâtel son inquiétude en lui disant que, dans les

meilleures compagnies de la 3e légion, notamment dans celle que

commandait son fils, la plupart des conservateurs ne se rendaient pas à

l'appel. D'un côté étaient la passion et le mouvement, de l'autre la

tristesse et l'inertie.

J'étais à la Chambre des députés avec la plupart des membres du cabinet;

M. Duchâtel seul y manquait. On annonçait des interpellations sur les

incidents du jour. Je fus averti que, hors de la Chambre, M. Duchâtel me

demandait: en y venant, il avait passé par les Tuileries; je montai dans

sa voiture et nous retournâmes ensemble au palais. Je reproduis son

récit de l'entretien qu'il venait en hâte m'en rapporter: «Le roi, me

dit-il, me demanda aussitôt où nous en étions. Je lui répondis que

l'affaire était plus sérieuse que la veille et l'horizon plus chargé,

mais qu'avec de l'énergie dans la résistance on s'en tirerait. Il me

répondit que c'était aussi son sentiment; il ajouta qu'on lui donnait,

de tous côtés, le conseil de terminer la crise en changeant le cabinet,

mais qu'il ne voulait pas s'y prêter.--«Le roi sait bien, lui dis-je,

que, pour ma part, je ne tiens pas à garder le pouvoir, et que je ne

ferais pas un grand sacrifice en y renonçant; mais les concessions

arrachées par la violence à tous les pouvoirs légaux ne sont pas un

moyen de salut; une première défaite en amènerait bientôt une nouvelle;

il n'y a pas eu loin, dans la Révolution, du 20 juin au 10 août, et

aujourd'hui les choses marchent plus vite que dans ce temps-là; les

événements vont à la vapeur, comme les voyageurs.

«Je n'avais pas, en ce moment, ajouta M. Duchâtel, l'idée que le

changement du cabinet fût entré dans l'esprit du roi. Y avait-il déjà

songé sérieusement, ou bien la résolution de se soumettre à une

concession qui lui coûtait beaucoup lui vint-elle soudainement, sous la

pression d'une émotion vive? Je ne pourrais trancher la question; mais

j'incline à croire qu'il se décida brusquement, emporté par cette espèce

de trouble que produit le passage d'une sécurité complète à l'apparition

subite d'un grand péril.--«Je crois comme vous, me dit le roi, qu'il

faut tenir bon; mais causez un moment avec la reine; elle est

très-effrayée. Je désire que vous lui parliez.» Il l'appela.

La grande âme de la reine Marie-Amélie, toujours héroïque au jour de

l'épreuve, était aussi passionnée que noble, et elle pouvait quelquefois

s'alarmer vivement d'avance sur la situation de son mari et de ses

enfants. «Elle entra dans le cabinet du roi, me dit M. Duchâtel, suivie

du duc de Montpensier. Elle était très-agitée et sous l'empire d'une

vive excitation.--» M. Duchâtel, me dit-elle, je connais le dévouement

de M. Guizot pour le roi et pour la France; s'il le consulte, il ne

restera pas un instant de plus au pouvoir.--Madame, lui répondis-je, un

peu ému de cette sortie si vive, M. Guizot, comme tous ses collègues,

est prêt à se dévouer pour le roi jusqu'à la dernière goutte de son

sang; mais il n'a pas la prétention de s'imposer au roi malgré lui. Le

roi est le maître de donner ou de retirer sa confiance, selon qu'il le

juge convenable pour les intérêts de sa couronne.--Ne dis pas des choses

pareilles, ma chère amie, dit le roi; si M. Guizot le savait!...--Je ne

demande pas mieux qu'il le sache, répliqua la reine; je le lui dirai à

lui-même; je l'estime assez pour cela; il est homme d'honneur et me

comprendra.»--J'ajoutai alors que je ne devais pas cacher au roi qu'il

me serait impossible de ne pas communiquer à M. Guizot tout ce que je

venais d'entendre; c'était un élément important de la situation; je ne

pouvais lui en dérober la connaissance, ni comme collègue ni comme ami.

Le roi était devenu sombre et soucieux.--«Il y aurait peut-être lieu, me

dit-il, de convoquer sur-le-champ le conseil.--Je crois, lui

répondis-je, qu'il y aurait peut-être des inconvénients à une

convocation subite du conseil; la Chambre est assemblée et ne peut pas

rester sans ministres. Le roi ferait mieux, ce me semble, de causer

d'abord avec M. Guizot.--Vous avez raison, me dit-il; allez trouver M.

Guizot sans perdre un instant; et amenez-le moi.»

En nous rendant ensemble aux Tuileries, nous causâmes, à coeur ouvert,

M. Duchâtel et moi, de la situation, et, sans la moindre discussion,

nous fûmes tous deux du même sentiment sur la conduite que nous avions à

tenir. En ce qui nous concernait, nous étions et nous devions nous

montrer décidés à maintenir jusqu'au bout la politique que nous avions

pratiquée et que nous persistions à croire la seule bonne; mais si, dans

l'intérêt de sa couronne dont il était juge, le roi croyait devoir

changer le ministère, il ne nous convenait d'opposer ni résistance, ni

plainte. Dans l'état général du pays, et à plus forte raison dans la

crise du jour, ce n'était pas trop, c'était à peine assez, on le voyait

bien, de l'accord des grands pouvoirs de l'État pour faire prévaloir

leur politique commune contre ses divers adversaires. Si cet accord

cessait, n'importe de quel côté, la défense serait trop faible pour

l'attaque. Le roi ne pouvait se passer du concours de la majorité des

Chambres, et la majorité des Chambres n'était ni assez forte, ni assez

liée, ni assez expérimentée pour se passer de l'appui du roi. Si nous

prétendions, en ce moment, imposer au roi chancelant le maintien du

cabinet ébranlé, nous ne lui assurerions pas les avantages d'une

résistance énergique, car il n'accepterait pas ou ne soutiendrait pas

les mesures qu'elle exigerait, et nous ne réussirions même pas à

prolonger longtemps notre faible situation, car le roi ne persévérerait

pas avec nous jusqu'au terme de la crise. C'était, pour nous-mêmes, la

seule conduite sensée et digne, et envers la royauté notre devoir

impérieux de la laisser choisir librement dans son hésitation, sans

aggraver les conditions des deux conduites entre lesquelles elle avait à

se prononcer.

Nous entrâmes vers deux heures et demie dans le cabinet du roi. La

reine, M. le duc de Nemours et M. le duc de Montpensier y étaient

réunis. Le roi exposa la situation, s'appesantit sur la gravité des

circonstances, parla beaucoup de son désir, qui était très-sincère, de

garder le ministère, du regret qu'il éprouvait à être obligé de se

séparer de nous, ajoutant qu'il aimerait mieux abdiquer:--Tu ne peux pas

dire cela, mon ami, dit la reine; tu te dois à la France; tu ne

t'appartiens pas.--C'est vrai, dit le roi; je suis plus malheureux que

les ministres; je ne puis pas donner ma démission.» Ce préambule

couvrait évidemment une résolution arrêtée; pour ceux qui connaissaient

les allures de l'esprit du roi, le doute n'était pas possible. Je

l'avais écouté en silence; je pris la parole: «C'est à Votre Majesté,

dis-je, à prononcer: le cabinet est prêt, ou à défendre jusqu'au bout le

roi et la politique conservatrice qui est la nôtre, ou à accepter sans

plainte le parti que le roi prendrait d'appeler d'autres hommes au

pouvoir. Il n'y a point d'illusion à se faire, Sire; une telle question

est résolue par cela seul que, dans un tel moment, elle est posée.

Aujourd'hui plus que jamais le cabinet, pour soutenir la lutte avec

chance de succès, a besoin de l'appui décidé du roi. Dès qu'on saurait

dans le public, comme cela serait inévitable, que le roi hésite, le

cabinet perdrait toute force morale et serait hors d'état d'accomplir sa

tâche.»--Le roi, sur ces paroles, laissa de côté toute hésitation, toute

précaution de langage, et considérant la question comme

tranchée:--«C'est avec un bien amer regret, nous dit-il, que je me

sépare de vous; mais la nécessité et le salut de la monarchie exigent ce

sacrifice. Ma volonté cède; je vais perdre beaucoup de terrain; il me

faudra du temps pour le regagner.» La reine et le duc de Montpensier

ajoutèrent des paroles dans le même sens. Le duc de Montpensier me dit

qu'il fallait que sa conviction fût bien profonde pour qu'elle

l'emportât sur la reconnaissance qu'il me devait. Après ces témoignages

d'estime et de regret, le roi dit qu'il songeait à M. Molé et nous

demanda ce que nous en pensions. Nous n'avions à faire et nous ne fîmes

aucune objection. «Je vais donc le faire appeler,» reprit le roi. Puis

il nous fit ses adieux, ainsi que la famille royale, en nous embrassant

avec larmes: «Vous serez toujours les amis du roi, dit la reine; vous le

soutiendrez.--Nous ne ferons que de la résistance au petit pied et sur

le second plan, me dit le duc de Nemours; mais sur ce terrain, nous

comptons retrouver votre appui.» Le roi était triste et troublé; la

gravité de la résolution qu'il venait de prendre semblait grandir à ses

yeux. Il sentait surtout combien il allait perdre en Europe, et quel

coup en recevrait sa considération. Nous sortîmes du cabinet; M.

Duchâtel était le dernier près de la porte; le roi lui tendit la main

une dernière fois: «Vous êtes plus heureux que moi, vous autres,» lui

dit-il; et il prononça à voix basse quelques mots que j'entendis

imparfaitement, et où se révélait à quel point sa résolution lui était

amère.

Nous retournâmes sur-le-champ à la Chambre des députés; on nous y

attendait dans une agitation immobile; il était encore question

d'interpellations, de pétitions. Je montai à la tribune: «Je crois,

dis-je, qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt public, ni à propos pour

la Chambre d'entrer, en ce moment, dans aucun semblable débat. Le roi

vient de faire appeler M. le comte Molé pour le charger de former un

nouveau cabinet. Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il

maintiendra ou rétablira l'ordre, et fera respecter les lois selon sa

conscience, comme il l'a fait jusqu'à présent.»

M. Odilon Barrot demanda aussitôt la parole. Il eut quelque peine à la

prendre au milieu du tumulte qui s'éleva dans la Chambre; il voulait

parler de la fixation de l'ordre du jour pour la séance du lendemain,

séance dans laquelle la proposition d'accusation du ministère devait

être renvoyée à l'examen des bureaux: «J'avais cru, dit-il, que la

conséquence naturelle, inévitable même, de la réserve que M. le

président du conseil montrait sur les interpellations qui lui étaient

adressées, à raison de la gravité des circonstances et de la situation

spéciale du cabinet, j'avais cru, dis-je, que la conséquence naturelle,

inévitable, était l'ajournement de l'ordre du jour indiqué, c'est-à-dire

l'ajournement de la discussion sur la proposition que j'ai déposée hier

sur le bureau. Je suis, à cet égard, parfaitement subordonné aux

convenances de la Chambre et du ministère lui-même.»

M. Dupin prit vivement la parole: «Le premier besoin de la cité, dit-il,

est le rétablissement de la paix publique, la cessation des troubles,

pour assurer la libre et régulière action de tous les grands pouvoirs de

l'État. Il faut que les masses comprennent qu'elles n'ont pas le droit

de délibérer, de décider. Il faut que les gens qui ont eu recours aux

armes comprennent qu'ils n'ont pas le droit de commander, et qu'ils

n'ont qu'à attendre l'exécution de la loi et les mesures qui seront

jugées nécessaires par la couronne et par les Chambres. Dans cette

situation, devons-nous introduire ici des délibérations irritantes, des

délibérations d'accusation qui, quelle que fût la solution, iraient

certainement contre le but que vous devez vous proposer, l'apaisement

des esprits et le rétablissement de l'ordre? Je crois qu'il faut adhérer

à la demande d'ajournement que j'appuie de toutes mes forces.»

Nous ne pouvions souffrir que l'accusation proposée contre nous restât

ainsi en suspens dès que, par la chute du cabinet, l'opposition aurait

atteint son but. Je me levai immédiatement: «Je disais tout à l'heure

que, tant que le cabinet aurait l'honneur d'être chargé des affaires, il

maintiendrait ou rétablirait l'ordre et ferait respecter les lois. Le

cabinet ne voit, pour son compte, aucune raison à ce qu'aucun des

travaux de la Chambre soit interrompu, à ce qu'aucune des questions

élevées dans cette Chambre ne reçoive pas sa solution. La couronne

exerce sa prérogative. La prérogative de la couronne doit être

respectée; mais le cabinet est prêt à répondre à toutes les questions, à

entrer dans tous les débats. C'est à la Chambre à décider ce qui lui

convient.»

M. Dupin, qui voulait sincèrement que le trouble public cessât, et dont

l'équité comme le bon sens étaient choqués de l'accusation proposée

contre le ministère, persista dans sa demande d'ajournement: «Je

conçois, dit-il, le langage et l'attitude de M. le président du conseil.

C'est un langage digne; c'est le langage qui convient à la situation

qu'on aurait voulu lui faire par l'accusation même. Mais en même temps

que le ministère ne s'oppose pas à ce que la Chambre se saisisse de

telle ou telle question, la Chambre a aussi le droit de décider

l'opportunité d'une question. Eh bien, dans la situation où le ministère

continue à être chargé provisoirement d'une difficile mission, à

laquelle vous pourrez, je l'espère, efficacement concourir, l'apaisement

et la conciliation des esprits, pendant ce temps on va s'occuper à

mettre les ministres en accusation! On les obligerait à s'occuper de

leur propre défense! Cela est impossible. Malgré vous, Messieurs les

ministres, malgré la majorité, je demande l'ajournement.»

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 36 / 39 段