Il y avait évidemment là une question de légalité que ni les débats de

la tribune ni les actes de l'administration ne pouvaient résoudre. M.

Duvergier de Hauranne l'avait lui-même reconnu d'avance, car, dans la

discussion du dernier paragraphe de l'adresse, en contestant

très-vivement le droit du ministère à interdire les banquets: «Il s'agit

là, avait-il dit, d'un subterfuge dont les tribunaux ne peuvent manquer

de faire justice[243].» Il était urgent de faire vider cette question

par les tribunaux, car les républicains ardents pressaient les démarches

et les événements; le _National_ annonça le 17 février que le banquet

aurait lieu le dimanche 20, et il en désigna le local; le lendemain 18,

son assertion fut désavouée par la commission du banquet qui le fixa au

mardi 22, en disant que le local n'était pas encore déterminé; le

_National_ témoigna son humeur, se plaignant surtout qu'on renonçât au

dimanche, dont il se promettait sans doute un plus grand concours

populaire. De jour en jour, d'heure en heure, la diversité d'intention

et d'effort entre l'opposition monarchique et l'opposition républicaine

se marquait plus clairement: les chefs de l'opposition monarchique

commençaient à s'inquiéter; ils engagèrent des pourparlers avec

quelques-uns des amis du cabinet, et, le 19 février 1848, il en résulta,

sur la situation et la question pendantes, un engagement d'honneur qui

fut rédigé en ces termes:

[Note 243: Chambre des députés, séance du 7 février 1848.]

«_Procès-verbal._

«Dans le but d'éloigner une collision qui pourrait, en troublant l'ordre

public, compromettre nos institutions et nos libertés, et d'éviter

réciproquement, au gouvernement et au parti de l'opposition, un ridicule

ou un danger, MM. Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville et Berger,

Vitet et de Morny se sont réunis en s'engageant à user de leur influence

pour faire adopter, chacun par leur parti, les résolutions et les

arrangements qu'ils auront jugé utile et prudent de prendre dans les

circonstances actuelles.

«Le but de cette entrevue ainsi déterminé, la situation relative des

partis a été exposée ainsi qu'il suit:

«Le ministère, dans la discussion de l'adresse, a déclaré qu'il croyait

avoir le droit d'interdire les banquets en vertu des lois et règlements

généraux de police, qu'il ne croyait donc pas nécessaire d'apporter aux

Chambres une loi nouvelle, se trouvant suffisamment armé à cet effet;

mais que la question de légalité se viderait ailleurs.

«Or, quel est le moyen loyal et logique d'arriver à cette solution?

Évidemment aucun, si le gouvernement ne s'y prête pas jusqu'à un certain

point. Il faut d'abord qu'un banquet soit annoncé, que l'autorité en

soit avertie, le local désigné, les préparatifs disposés. Supposant

alors que le gouvernement, se croyant fort de son droit, fasse envahir

la salle et s'oppose par la force à l'entrée des convives, qu'en peut-il

résulter? deux alternatives:

«Ou bien les députés et leur suite tenteront de forcer l'entrée; et

indépendamment de la gravité d'un pareil acte et de ses conséquences, ce

fait constituera un acte de rébellion. La question sera donc dénaturée

et la légalité demeurera incertaine.

«Ou bien les députés et leur suite préféreront ne pas amener une

collision et s'en retourneront paisiblement. Alors il n'y aura ni délit,

ni contravention, rien à verbaliser, rien à juger, et la question

restera encore en suspens, comme un germe de fermentation entre les

partis.

«Ni le gouvernement, ni l'opposition n'ont à gagner à aucune de ces deux

solutions.

«Les cinq membres ont reconnu la vérité de ce premier exposé de la

question. Ils sont tombés d'accord que le seul moyen d'arriver à une

solution qui mît un terme à cette situation si tendue était que le

gouvernement consentît à laisser la contravention arriver au point où

elle pût être légalement constatée, afin qu'à la suite d'une

condamnation prononcée, par défaut, par un juge de paix, on pût, par

appel, soumettre la question légale à la juridiction éclairée de la cour

de cassation.

«Les conventions suivantes ont donc été arrêtées de bonne foi entre les

cinq membres, comme gens loyaux et honnêtes, animés d'une intention sage

et patriotique.

«Les députés de l'opposition feront tout ce qui leur sera humainement

possible pour que l'ordre ne soit pas troublé. Ils entreront

paisiblement dans la salle du banquet, malgré l'avertissement du

commissaire de police qui, placé à la porte, les préviendra, dès leur

entrée, qu'ils violent un arrêté du préfet de police. Ils recommanderont

aux convives de ne pas insulter ni huer le commissaire de police (ce

point intéressant autant la dignité de la réunion que celle de l'agent

de l'autorité). Ils prendront place. Aussitôt qu'ils seront assis, le

commissaire de police constatera la contravention, et verbalisera contre

M. Boissel ou tout autre, en déclarant à la réunion qu'elle ait à se

séparer, sans quoi lui, commissaire, serait obligé d'employer la force

pour l'y contraindre.

«A cette injonction, M. Barrot répondra par une allocution brève dans

laquelle il maintiendra le droit de réunion; il protestera contre cet

abus d'autorité de la part du gouvernement; il constatera qu'il n'a

voulu que faire juger judiciairement la question, et il engagera la

réunion à se séparer avec calme, tout en déclarant ne céder qu'à la

force. Il fera comprendre à l'Assemblée que toute rébellion ou insulte

envers un officier public dénaturerait complétement la question et

manquerait le but que l'opposition a voulu atteindre. Il est loyalement

convenu qu'il ne fera pas de discours contre le gouvernement et la

majorité, qu'enfin il ne donnera pas à la réunion l'air d'un banquet

accompli malgré le gouvernement.

«Aussitôt dit, les députés donneront l'exemple en se retirant eux-mêmes,

et ils déclareront en sortant, afin que le public du dehors ne se

méprenne pas et ne s'irrite pas, qu'ils en sont venus à leurs fins, et

qu'ils ont pris la seule voie pour arriver à un jugement.

«Les membres prennent loyalement, de part et d'autre, l'engagement

d'agir sur les journaux organes de leurs partis, _Débats, Conservateur,

Constitutionnel, Siècle, National_, de façon qu'aucun article

provocateur ou railleur ne puisse envenimer les esprits, dénaturer les

faits ci-dessus détaillés, et en faire une arme contre le gouvernement

ou l'opposition. La polémique à ce sujet restera dans l'esprit qui a

donné lieu à la présente convention. L'attitude de l'opposition sera

traitée comme une démarche digne et modérée; le gouvernement ne sera pas

accusé de faiblesse, de reculade, et la mesure dans laquelle il aura usé

de son autorité sera considérée comme le désir sincère de tenir

l'engagement pris dans la discussion, celui d'arriver à une solution

judiciaire.

«Le commissaire ayant verbalisé contre M. Boissel ou tout autre,

l'autorisation de la Chambre sera réciproquement accordée sans

difficulté, sans discours.

«Les députés de l'opposition prennent l'engagement de ne patronner,

présider, encourager, par leurs discours ou leur présence, aucun banquet

à Paris ou ailleurs, défendu par la municipalité, jusqu'au jugement de

la cour de cassation, et de ne pas attaquer le gouvernement sur les

moyens qu'il croirait devoir prendre pour empêcher qu'il ne s'en

organise d'autres.

«Enfin, sans pouvoir préciser tous les détails, l'esprit de cette note,

compris avec la bonne foi et l'intelligence qui appartiennent à des

hommes aussi haut placés et aussi respectables que les cinq membres qui

se sont réunis, présidera, avant et après le banquet, à toute leur

participation et leur immixtion dans les actes qui en seront la

préparation et la conséquence.

«Paris, ce 19 février 1848.»

Dès le lendemain 20 février, M. Duchâtel porta au conseil du roi

l'arrangement ainsi conclu avec les représentants de l'opposition pour

arriver, sans trouble ni violence et par la voie judiciaire, à la

solution de la question de légalité sur laquelle portait le débat. Après

un sérieux examen, la proposition fut adoptée par le conseil, dans la

confiance que la conduite convenue serait, des deux parts,

scrupuleusement tenue. Non-seulement le roi approuva l'arrangement; mais

dans l'intérieur de la famille royale et au sein du parti conservateur,

on s'en montra satisfait. M. Dupin, en l'apprenant quelques heures après

le conseil, en félicita vivement le garde des sceaux, et lui dit

spontanément qu'il irait lui-même, comme procureur général, porter la

parole et soutenir le droit du gouvernement devant la cour de cassation

si elle était appelée à se prononcer. Les magistrats gardaient la

réserve convenable; mais tout indiquait que leur opinion sur la question

de légalité était d'accord avec la conduite du gouvernement; il y avait

lieu d'espérer que la crise aurait une issue tranquille; les plus

modérés de l'opposition républicaine paraissaient eux-mêmes s'y

résigner.

Mais il en était tout autrement dans le gros et le foyer du parti: la

solution légale et tranquille de la question lui enlevait toute chance

de ce succès que, tant de fois avant 1840, il avait en vain demandé aux

conspirations et aux insurrections, et que le mouvement confusément

réformateur et révolutionnaire des banquets lui avait fait espérer. Les

vrais meneurs républicains ne se soumirent point à la situation que

faisait à l'opposition toute entière l'arrangement convenu entre MM.

Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville, Berger, Vitet et de Morny, et

accepté par le cabinet; n'osant pas le repousser ouvertement, ils

résolurent de le rendre vain en transportant ailleurs que dans le

banquet même la fermentation révolutionnaire et les chances qu'ils s'en

promettaient. Le 21 février, lendemain de l'acceptation, par le

gouvernement, du programme arrêté de concert avec l'opposition, les

organes du parti républicain, le _National_, la _Réforme_ et la

_Démocratie pacifique,_ et ces journaux-là seulement, publièrent une

pièce ainsi conçue:

«Voici la lettre que les députés de l'opposition ont adressée à la

commission du banquet du 12e arrondissement, en réponse à l'invitation

collective qu'ils ont reçue:

«A Messieurs les président et membres de la commission du banquet du 12e

arrondissement:

Paris, 18 février 1848.

«Messieurs,

«Nous avons reçu l'invitation que vous nous avez fait l'honneur de

nous adresser pour le banquet du 12e arrondissement de Paris.

«Le droit de réunion politique sans autorisation préalable ayant

été nié par le ministère dans la discussion de l'adresse, nous

voyons dans ce banquet le moyen de maintenir un droit

constitutionnel contre les prétentions de l'arbitraire, et de le

faire consacrer définitivement.

«Nous regardons dès lors comme un devoir impérieux de nous joindre

à la manifestation légale et pacifique que vous préparez, et

d'accepter votre invitation.»

Suivaient les signatures de 92 députés des diverses oppositions. A quoi

le _National_ ajoutait: «Nous donnons la liste des députés qui ont signé

la lettre d'acceptation. Mardi matin, nous compléterons la liste des

adhérents à la manifestation du 12e arrondissement de Paris; nous

donnerons également la liste des absents et de ceux qui n'ont pas cru

devoir s'associer à leurs collègues.»

Après cette note, et séparément, venait le programme intitulé:

«_Manifestation réformiste_.

«La commission générale chargée d'organiser le banquet du 12e

arrondissement croit devoir rappeler que la manifestation fixée à mardi

prochain a pour objet l'exercice légal et pacifique d'un droit

constitutionnel, le droit de réunion politique sans lequel le

gouvernement représentatif ne serait qu'une dérision.

«Le ministère ayant déclaré et soutenu à la tribune que la pratique de

ce droit était soumise au bon plaisir de la police, les députés de

l'opposition, des pairs de France, d'anciens députés, des membres du

conseil général, des magistrats, des officiers, sous-officiers et

soldats de la garde nationale, des membres du comité central des

électeurs de l'opposition, des rédacteurs des journaux de Paris ont

accepté l'invitation qui leur était faite de prendre part à la

manifestation, afin de protester, en vertu de la loi, contre une

prétention illégale et arbitraire.

«Comme il est naturel de prévoir que cette manifestation publique peut

attirer un concours considérable de citoyens, comme on doit présumer

aussi que les gardes nationaux de Paris, fidèles à leur devise:

_Liberté, Ordre public_, voudront en cette circonstance accomplir ce

double devoir, qu'ils voudront défendre la liberté en se joignant à la

manifestation, protéger l'ordre et empêcher toute collision par leur

présence; que, dans la prévision d'une réunion nombreuse de gardes

nationaux et de citoyens, il semble convenable de prendre des

dispositions qui éloignent toute cause de trouble et de tumulte.

«La commission a pensé que la manifestation devait avoir lieu dans le

quartier de la capitale où la largeur des rues et des places permet à la

population de s'agglomérer sans qu'il en résulte d'encombrement.

«A cet effet, les députés, les pairs de France et les autres personnes

invitées au banquet s'assembleront mardi prochain, à onze heures, au

lieu ordinaire des réunions de l'opposition parlementaire, place de la

Madeleine, nº 2.

«Les souscripteurs du banquet qui font partie de la garde nationale sont

priés de se réunir devant l'église de la Madeleine, et de former deux

haies parallèles entre lesquelles se placeront les invités.

«Le cortége aura en tête des officiers supérieurs de la garde nationale

qui se présenteront pour se joindre à la manifestation.

«Immédiatement après les invités et les convives, se placera un rang

d'officiers de la garde nationale.

«Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en colonnes, suivant le

numéro des légions.

«Entre la troisième et la quatrième colonnes, les jeunes gens des

écoles, sous la conduite de commissaires désignés par eux.

«Puis les autres gardes nationaux de Paris et de la banlieue, dans

l'ordre désigné plus haut.

«Le cortége partira à onze heures et demie et se dirigera, par la place

de la Concorde et les Champs-Élysées, vers le lieu du banquet.

«La commission, convaincue que cette manifestation sera d'autant plus

efficace qu'elle sera plus calme, d'autant plus imposante qu'elle

évitera même toute espèce de conflit, invite les citoyens à ne pousser

aucun cri, à ne porter ni drapeau, ni signe extérieur; elle invite les

gardes nationaux qui prendront part à la manifestation à se présenter

sans armes. Il s'agit ici d'une protestation légale et pacifique, qui

doit être surtout puissante par le nombre et l'attitude ferme et

tranquille des citoyens.

«La commission espère que, dans cette occasion, tout homme présent se

conduira comme un fonctionnaire chargé de faire respecter l'ordre; elle

se confie à la présence des gardes nationaux; elle se confie aux

sentiments de la population parisienne, qui veut la paix publique avec

la liberté, et qui sait que, pour assurer le maintien de ses droits,

elle n'a besoin que d'une démonstration paisible, comme il convient à

une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience de l'autorité

irrésistible de sa force morale, et qui est assurée de faire prévaloir

ses voeux légitimes par l'expression légale et calme de son opinion.»

A coup sûr les bonnes paroles et les sages recommandations ne manquaient

pas dans cette pièce; peut-être même, à force d'être répétées,

laissaient-elles percer un secret sentiment de leur urgence et quelque

doute de leur efficacité. Mais il n'y a point de paroles qui puissent

changer la nature et l'effet des actes; le programme ainsi publié avait

évidemment pour but et pour résultat de déplacer complétement la

question posée et le théâtre de l'événement attendu. Il ne s'agissait

plus d'arriver à une solution judiciaire, mais de faire éclater un

mouvement populaire; ce n'était plus dans la salle du banquet, mais dans

les rues que la question était posée, et l'événement ne dépendait plus

de l'attitude des députés présents au banquet, mais de celle de la foule

réunie pour les y conduire. Et dans l'état des faits et des partis, ce

n'était pas là seulement une foule réunie pour manifester son opinion et

son voeu; il y avait, dans l'appel spécial aux gardes nationaux invités

à venir sous ce titre, sinon en armes, du moins en uniforme et à leur

rang dans leurs légions, une grave atteinte aux lois sur le régime de

cette armée civile. Pour quiconque ne s'arrêtait pas aux paroles et aux

apparences, ce vaste rassemblement n'était, à vrai dire, qu'un coup

audacieux des meneurs républicains révolutionnaires pour réunir et

étaler leurs forces dans une circonstance favorable et avec des chances

imprévues. Aucun gouvernement sérieux ne pouvait se méprendre sur le

caractère d'un tel fait, ni accepter indolemment une situation pleine de

péril, non-seulement pour l'ordre public, mais pour l'ensemble de nos

institutions et la monarchie constitutionnelle elle-même.

Le cabinet n'hésita pas un moment. Informé, le 20 février au soir, du

manifeste qui devait être publié le lendemain, M. Duchâtel en donna

sur-le-champ connaissance à MM. Vitet et de Morny, qui la veille avaient

réglé, avec MM. Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville et Berger,

l'attitude réciproque du gouvernement et de l'opposition dans l'affaire

du banquet. Les deux commissaires conservateurs ne voulaient pas croire

à l'authenticité de cette pièce, tant elle leur paraissait en désaccord

avec les procédés convenus et les paroles données; ils allèrent en

demander l'explication aux commissaires de l'opposition. Ceux-ci se

montrèrent troublés et affligés; ils désavouèrent dans la conversation

le programme annoncé, et offrirent de faire insérer dans l'un de leurs

journaux une note destinée à l'atténuer en le commentant; mais ils

n'osèrent en promettre le désaveu public. Le pouvoir, qui depuis six

mois glissait, de jour en jour, hors des mains de l'opposition

monarchique, lui avait enfin complètement échappé, et le parti

républicain révolutionnaire, maître de la situation, entraînait à sa

suite ses tristes et timides alliés.

Le lundi 21 février, à dix heures du matin, le cabinet se réunit au

ministère de l'intérieur pour prendre, dans ces nouvelles circonstances,

des mesures définitives: «Que pensez-vous à présent du banquet? dit M.

de Salvandy à M. Hébert qui entrait dans le salon.--J'en pense, et plus

que jamais, ce que j'en ai toujours pensé, répondit le garde des sceaux;

qu'il ne doit pas se faire, et qu'il y a lieu de l'interdire.--En ce

cas, reprit M. de Salvandy, nous sommes tous du même avis.» La

résolution fut en effet unanime: le cabinet décida qu'il maintiendrait

ce qu'il avait accordé, et offrirait toujours à l'opposition l'épreuve

convenue pour arriver à une solution judiciaire; mais qu'il interdirait,

et qu'au besoin il réprimerait toute manifestation contraire aux lois et

dangereuse pour l'ordre public. La décision fut immédiatement exécutée.

Un arrêté du préfet de police interdit formellement le banquet annoncé;

un ordre du jour du commandant supérieur de la garde nationale de Paris

rappela aux gardes nationaux les lois qui ne leur permettaient pas de se

rassembler, à ce titre, sans l'ordre de leurs chefs immédiats et la

réquisition de l'autorité civile; et pour que le public connût bien

l'état de la question et les motifs de la conduite du gouvernement, M.

Gabriel Delessert publia, en même temps que son arrêté d'interdiction du

banquet, une proclamation ainsi conçue:

«Habitants de Paris!

«Une inquiétude qui nuit au travail et aux affaires règne depuis

quelques jours dans les esprits. Elle provient des manifestations

qui se préparent. Le gouvernement, déterminé par des motifs d'ordre

public qui ne sont que trop justifiés, et usant d'un droit que les

lois lui donnent et qui a été constamment exercé sans contestation,

a interdit le banquet du 12e arrondissement. Néanmoins, comme il a

déclaré, devant la

Chambre des députés, que cette question était de nature à recevoir

une solution judiciaire, au lieu de s'opposer par la force à la

réunion projetée, il a pris la résolution de laisser constater la

contravention en permettant l'entrée des convives dans la salle du

banquet, espérant que ces convives auraient la sagesse de se

retirer à la première sommation, afin de ne pas convertir une

simple contravention en un acte de rébellion. C'était le seul moyen

de faire juger la question devant l'autorité suprême de la cour de

cassation.

«Le gouvernement persiste dans cette détermination; mais le

manifeste publié ce matin par les journaux de l'opposition annonce

un autre but, d'autres intentions; il élève un gouvernement à côté

du véritable gouvernement du pays, de celui qui est institué par la

Charte et qui s'appuie sur la majorité des Chambres; il appelle une

manifestation publique, dangereuse pour le repos de la cité; il

convoque, en violation de la loi du 22 mars 1831, les gardes

nationaux qu'il dispose à l'avance, en haie régulière, par numéro

de légion, les officiers en tête. Ici aucun doute n'est possible de

bonne foi; les lois les plus claires, les mieux établies sont

violées. Le gouvernement saura les faire respecter; elles sont le

fondement et la garantie de l'ordre public.

«J'invite tous les bons citoyens à se conformer à ces lois, à ne se

joindre à aucun rassemblement, de crainte de donner lieu à des

troubles regrettables. Je fais cet appel à leur patriotisme et à

leur raison, au nom de nos institutions, du repos public et des

intérêts les plus chers de la cité.

«Paris, le 21 février 1848, Le pair de France, préfet de police,

«G. DELESSERT.»

Le même jour, dans la séance de la Chambre des députés, les résolutions

du gouvernement furent vivement attaquées: M. Duchâtel les justifia et

les maintint avec autant de mesure dans les termes que de fermeté au

fond; au nom de l'opposition monarchique, M. Odilon Barrot continua de

les combattre, non sans quelque inquiétude «et en laissant, dit-il, de

côté quelques expressions plus ou moins convenables d'un acte que je

n'avoue ni ne désavoue, quoiqu'il me soit étranger;» et comme ces

paroles excitaient dans la Chambre un certain mouvement: «J'avoue

très-hautement, reprit-il, l'intention de cet acte; j'en désavoue les

expressions[244].»

[Note 244: Chambre des députés, séance du 21 février 1848; _Moniteur,_

page 481.]

Les journaux du soir annoncèrent qu'après la séance, l'opposition

s'était réunie chez M. Odilon Barrot, «et que ne voulant prendre ni

directement ni indirectement la responsabilité des conséquences qui

pouvaient résulter des nouvelles mesures adoptées aujourd'hui par le

gouvernement, elle renonçait à se rendre au banquet.

«Elle adjure, ajoutait-on, les bons citoyens de s'abstenir de tout

rassemblement et de toute manifestation qui pourraient servir de

prétexte à des actes de violence.

«En même temps l'opposition toute entière comprend que les nouvelles

résolutions du ministère lui imposent de nouveaux et graves devoirs

qu'elle saura remplir.»

Le lendemain 22 février, non pas l'opposition toute entière, mais

cinquante-deux de ses membres firent connaître quels étaient les

nouveaux et graves devoirs qu'ils se proposaient de remplir; ils

déposèrent, sur le bureau de la Chambre des députés, une proposition

pour la mise en accusation du ministère, à raison de sa politique,

extérieure et intérieure, dans tout le cours de son administration.

De tous les actes de l'opposition dans cette ardente lutte, celui-là est

le seul qui m'ait causé quelque surprise. Ni la profonde diversité de

ses idées et des nôtres, soit sur la politique générale, soit sur les

faits spéciaux, ni l'âpreté et, selon moi, l'injustice de ses attaques

ne m'avaient étonné: je n'y avais vu que le cours naturel du

gouvernement représentatif et la rude guerre des partis. Mais qu'une

politique pratiquée pendant huit ans au sein de la plus entière liberté

publique, éprouvée par les discussions les plus vives à la tribune et

dans la presse, sanctionnée par l'adhésion d'une majorité constante, par

plusieurs élections générales et par l'accord des grands pouvoirs de

l'État, pure ainsi de toute tentative, de toute apparence

inconstitutionnelle ou illégale, qu'une telle politique, dis-je, fût

qualifiée de trahison, de contre-révolution, de tyrannie, et devînt tout

à coup l'objet d'une accusation judiciaire, ce fait dépassait ma

prévoyance. Quelques années plus tard, après les orages de la République

et dans le calme de l'Empire, je demandai à un membre de l'ancienne

opposition, qui avait été complétement étranger à cet acte, quel motif

avait pu y porter ses amis: «Que voulez-vous? me dit-il; ils venaient de

faire avorter le banquet en déclarant qu'ils n'iraient pas; il fallait

bien qu'ils fissent quelque chose pour compenser et racheter un peu ce

refus.»

J'admis l'explication. Aux plus tragiques époques de notre Révolution,

que d'actes déplorables n'ont été déterminés que par de tels embarras de

situation personnelle, sans aucun plus grand ni plus légitime motif!

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 35 / 39 段