Je m'arrête ici un moment pour dire quelques mots d'un reproche qu'on

m'a souvent adressé, et qui n'est pas dénué de vérité, quoiqu'il manque

complétement de justice. Je ne me préoccupais, a-t-on dit, que des

questions et des luttes parlementaires, point des intérêts et des

aspirations populaires; mes pensées et mes efforts se renfermaient dans

les Chambres et me faisaient oublier le pays; je faisais tout pour les

désirs et la prépondérance des classes moyennes, rien pour la

satisfaction et le progrès du peuple. Je repousse ces mots, _tout_ d'une

part et _rien_ de l'autre; je résumerai tout à l'heure, en terminant ces

_Mémoires_, les mesures prises et les innovations accomplies par le

gouvernement de 1830, au profit de toutes les classes, dans les

campagnes comme dans les villes, pour le bien-être moral et matériel du

peuple; les esprits tant soit peu équitables reconnaîtront que ni la

sympathie, ni les succès efficaces en ce sens n'ont manqué à cette

laborieuse époque. Mais je conviens que la fondation de la liberté

politique a été ma première pensée. J'étais et je demeure convaincu que

les principes et les actes de 1789 ont apporté, dans la société civile,

les réformes essentielles; la révolution sociale est accomplie; les

droits de la liberté et de l'égalité civile sont conquis; mais, après

cette grande oeuvre, la conquête de la liberté politique est restée

incomplète et précaire. C'est surtout vers cette liberté-là, vers

l'exercice des droits qui la prouvent et l'affermissement des

institutions qui la garantissent qu'ont été dirigés les efforts auxquels

j'ai eu l'honneur de prendre quelque part. Mais cette cause est celle de

la nation tout entière aussi bien que de telle ou de telle classe de

citoyens; la liberté politique est aussi nécessaire aux petits qu'aux

grands, aux pauvres qu'aux riches, aux ouvriers qu'aux bourgeois; sans

la liberté politique, la sécurité et la dignité manquent également aux

libertés civiles. Dans l'état actuel de notre société, quand je me suis

surtout préoccupé de la fondation du gouvernement libre, j'ai voulu et

cru servir le premier intérêt du peuple, de son bonheur et de ses

progrès.

J'ajoute que, lorsqu'il s'agit de donner satisfaction aux voeux

populaires, il y a un danger et un tort que les hommes d'honneur et de

sens doivent avoir à coeur d'éviter: c'est le tort et le danger de

promettre plus qu'on ne peut tenir et de dire plus qu'on ne fait. Ce

genre de charlatanisme m'a toujours été particulièrement antipathique;

il tourne bientôt au détriment du pouvoir qui s'en sert et du peuple qui

s'y confie.

Je reviens aux banquets de 1847 et à la situation qu'ils faisaient au

gouvernement et au pays.

Ils portaient le trouble et l'inquiétude autour du roi et à la cour,

aussi bien que dans les Chambres et dans le public. Les gens de cour, je

ne veux pas dire les courtisans, car ils ne le sont pas tous, là aussi

il y a souvent plus de sincérité et de désintéressement qu'on ne pense,

les gens de cour, dis-je, sont, dans la politique, des spectateurs

très-intéressés, très-préoccupés de ce qui se fait ou se passe, et

pourtant très-oisifs; ils assistent de très-près aux événements grands

ou petits, et ils n'y exercent aucune influence publique et dont ils

aient à répondre; ce sont des acteurs qui ne vivent que dans les

coulisses. Situation fausse qui excite vivement la tentation de se

mêler, d'influer, et qui ne donne que des moyens indirects et cachés de

la satisfaire. Dans les monarchies absolues, la cour est le chemin et le

théâtre de la puissance; dans les gouvernements libres, elle devient,

pour les vrais et sérieux acteurs politiques, tantôt un embarras

fatigant, tantôt un appui compromettant; mais elle n'est pas sans

importance, soit comme embarras, soit comme appui. Je ne manquais pas, à

la cour du roi Louis-Philippe, de partisans et d'amis sincèrement

attachés à notre politique; mais j'y trouvais aussi des désapprobateurs,

des mécontents, des adversaires plus ou moins déclarés; et plus, dans le

pays et dans les Chambres, la situation devenait grave, plus, à la cour,

les inquiétudes des uns et les espérances des autres devenaient vives et

s'efforçaient de ne pas être vaines. Dans la famille royale elle-même,

les idées n'étaient pas unanimes; le roi Louis-Philippe y régnait et

gouvernait bien seul, en maître aussi bien qu'en père; mais il décidait

des actions plus qu'il ne dominait les esprits; ceux des princes ses

fils qui ne pensaient pas tout à fait comme lui se soumettaient, mais

avec indépendance; et même contenues, les dispositions des princes ne

laissent pas de percer et de peser sur la politique qui n'a pas leur

assentiment. Je ne me dissimulais pas les inconvénients et les périls de

ces dissidences domestiques au milieu de la grande lutte publique que

nous soutenions; je trouvais quelquefois au roi l'air soucieux et

abattu. Avant de nous engager et de l'engager lui-même dans les

difficiles épreuves de la session qui approchait, je voulus sonder sa

disposition et le mettre parfaitement à l'aise sur celle du cabinet:

«Que le roi, lui dis-je un jour, ait la bonté d'y penser sérieusement;

la situation est grave et peut provoquer des résolutions graves; on a

réussi à donner à cette question de la réforme électorale et

parlementaire une importance qu'en soi elle n'a pas, mais qui, dans

l'état des esprits, est devenue réelle; il n'est pas impossible que le

roi soit obligé de faire à cet égard quelque concession.--Que me

dites-vous là? s'écria-t-il avec un mouvement de vive impatience;

voulez-vous, vous aussi, m'abandonner, moi et la politique que nous

avons soutenue ensemble?--Non, Sire; personne n'est plus convaincu que

moi de la bonté de cette politique, et plus décidé à lui rester fidèle;

mais le roi le sait par sa propre expérience; il y a, dans le

gouvernement constitutionnel, des moments difficiles, des désagréments à

subir, des défilés à passer. C'est sur le roi lui-même, je le reconnais,

non sur ses ministres, que pèsent les situations de ce genre; les

ministres qui n'y conviennent pas peuvent et doivent se retirer; le roi

reste et doit rester. Si la question qui agite en ce moment le pays

plaçait le roi dans une nécessité semblable, il y aurait pour lui plus

de déplaisir que de danger; il trouverait dans les rangs de l'opposition

des conseillers qui lui sont sincèrement attachés, et qui accompliraient

probablement ces réformes dans une mesure conciliable avec la sûreté de

la monarchie. Et si cette mesure était dépassée, si les nouveaux

conseillers du roi ne contenaient pas le mouvement après l'avoir

satisfait, si la politique d'ordre et de paix était sérieusement

compromise, le roi ne tarderait pas à retrouver, pour la relever,

l'appui du pays.--Qui me le garantira? Qui sait où peut me mener la

pente où l'on veut que je me place? On est près de tomber quand on

commence à descendre; avec votre cabinet, je suis à l'abri des mauvais

premiers pas.--Pas autant que je le voudrais, Sire; le cabinet est bien

attaqué; il l'est non-seulement dans la Chambre, dans le public ardent

et bruyant; il l'est quelquefois auprès du roi lui-même, dans sa cour,

plus haut encore peut-être.--C'est vrai, et je m'en désole; ils ont même

inquiété et troublé un moment mon excellente reine; mais soyez

tranquille, je l'ai bien raffermie; elle tient à vous autant que

moi.--J'en suis bien heureux, Sire, et bien reconnaissant; mais tout

cela fait pour le cabinet une situation bien tendue; s'il doit en

résulter une crise ministérielle, il vaut mieux, infiniment mieux que la

question soit résolue avant la réunion des Chambres et leurs débats.

Aujourd'hui le roi peut changer son cabinet par prudence; la lutte une

fois engagée, il ne le changerait que par nécessité.--C'est précisément

là ma raison pour vous garder aujourd'hui, s'écria le roi; vous savez

bien, mon cher ministre, que je suis parfaitement résolu à ne pas sortir

du régime constitutionnel et à en accepter les nécessités, même

déplaisantes; mais aujourd'hui il n'y a point de nécessité

constitutionnelle; vous avez toujours eu la majorité; à qui céderais-je

en changeant aujourd'hui mes ministres? Ce ne serait pas aux Chambres,

ni au voeu clair et régulier du pays; ce serait à des manifestations

sans autre autorité que le goût de ceux qui s'y livrent, et à un bruit

au fond duquel il y a évidemment de mauvais desseins. Non, mon cher

ministre, si le régime constitutionnel veut que je me sépare de vous,

j'obéirai à mon devoir constitutionnel; mais je ne ferai pas ce

sacrifice d'avance et par complaisance pour des idées que je n'approuve

pas. Restez avec moi, défendez jusqu'au bout la politique que tous deux

nous croyons bonne; si on nous oblige à en sortir, que ceux qui nous y

obligeront en aient seuls la responsabilité.--Je n'hésite pas, Sire;

j'ai cru de mon devoir d'appeler toute l'attention du roi sur la gravité

de la situation; le cabinet aimerait mille fois mieux se retirer que de

compromettre le roi; mais il ne l'abandonnera point.»

Il n'y a dans cet entretien pas une idée, pas un mouvement, je pourrais

dire pas une parole qui ne soient restés gravés dans ma mémoire, et que

je ne reproduise avec une scrupuleuse fidélité.

Au moment où, dans de telles circonstances et de telles dispositions, la

session allait s'ouvrir, les oppositions résolurent de clore ce qu'on

appelait dès lors la _campagne des banquets_ par un nouveau et solennel

banquet réuni à Paris pour pousser jusqu'au bout, en présence des

Chambres, les mêmes manifestations et les mêmes attaques; tous les

députés qui avaient pris part à quelqu'un des banquets précédents y

devaient être invités.

Le cabinet posa nettement dans le discours de la couronne les faits et

les questions: «Au milieu de l'agitation que fomentent des passions

ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient, dit le roi:

c'est que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, dans

l'union des grands pouvoirs de l'État, les moyens assurés de surmonter

tous ces obstacles et de satisfaire à tous les intérêts moraux et

matériels de notre chère patrie. Maintenons fermement, selon la charte,

l'ordre social et toutes ses conditions; garantissons fidèlement, selon

la charte, les libertés publiques et tous leurs développements: nous

transmettrons intact aux générations qui viendront après nous le dépôt

qui nous est confié, et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu

l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et libres.»

Je ne retrouve pas sans une émotion profondément douloureuse ces trop

confiantes paroles. Ma confiance était grande, en effet, quoique mon

inquiétude fût vive. Ce fut là à cette époque, et je suis persuadé

qu'ils ne m'en désavoueront pas, l'erreur commune de tous les hommes

qui, dans les rangs de l'opposition comme dans les nôtres, voulaient

sincèrement le maintien du gouvernement libre dont le pays entrait en

possession. Nous avons trop et trop tôt compté sur le bon sens et la

prévoyance politique que répand la longue pratique de la liberté; nous

avons cru le régime constitutionnel plus fort qu'il ne l'était

réellement; nous avons trop exigé de ses éléments divers, royauté,

chambres, partis, bourgeoisie, peuple; nous n'avons pas assez ménagé

leur caractère et leur inexpérience. Il en est des nations comme des

individus: les leçons de la vie virile sont plus lentes et coûtent plus

cher que ne l'imaginent les présomptueuses espérances de la jeunesse.

J'ai déjà rappelé dans ces _Mémoires_, à mesure que les questions se

sont présentées, les débats qui s'élevèrent, à l'ouverture de cette

session, sur les principaux faits de notre politique extérieure et

intérieure, les affaires de Suisse et d'Italie, le gouvernement de

l'Algérie, les accusations de corruption électorale et parlementaire,

etc. Je n'y reviens pas. Trois faits nouveaux et décisifs, la résolution

définitive du cabinet quant aux réformes demandées, sa conduite à

l'occasion du nouveau banquet projeté à Paris, et sa chute terminèrent,

dans l'arène constitutionnelle du moins, cette courte et tragique lutte.

Ce sont les seuls faits qui me restent à retracer et à caractériser.

Le dernier paragraphe de l'adresse proposée par la commission de la

Chambre des députés, en réponse au discours du trône, contenait cette

phrase: «Les agitations que soulèvent des passions ennemies ou des

entraînements aveugles tomberont devant la raison publique éclairée par

nos libres discussions, et par la manifestation de toutes les opinions

légitimes. Dans une monarchie constitutionnelle, l'union des grands

pouvoirs de l'État surmonte tous les obstacles, et permet de satisfaire

à tous les intérêts moraux et matériels du pays.» Après d'ardents

débats, la Chambre avait voté à une forte majorité[239] la première

partie de cette phrase, jusqu'à ces mots inclusivement: «La raison

publique éclairée par nos libres discussions.» Un membre, du petit

groupe réformiste qui s'était séparé du parti conservateur, M.

Sallandrouze, proposa de substituer à la dernière partie un amendement

ainsi conçu: «Au milieu des manifestations diverses, votre gouvernement

saura reconnaître les voeux réels et légitimes du pays. Il prendra, nous

l'espérons, l'initiative des réformes sages et modérées que réclame

l'opinion publique, et parmi lesquelles il faut placer d'abord la

réforme parlementaire. Dans une grande monarchie constitutionnelle,

l'union des grands pouvoirs de l'État permet de suivre sans danger une

politique de progrès et de satisfaire à tous les intérêts moraux et

matériels du pays.»

[Note 239: Le 11 février 1848 à 223 voix contre 18. La plus grande

Partie de l'opposition s'était abstenue.]

Invité à m'expliquer sur l'amendement, je fis plus: je jugeai que le

moment était venu d'exprimer hautement la pensée générale du cabinet et

l'intention de sa conduite, actuelle et future, dans la question si

ardemment poursuivie. Nous n'avions, je l'ai déjà dit, point de

répulsion permanente pour les réformes proposées; mais nous ne pensions

pas qu'au milieu de la fermentation hostile au gouvernement tout entier

qu'on avait suscitée en leur nom, elles fussent opportunes, ni qu'il

convînt à un cabinet conservateur de les accueillir quand la grande

majorité du parti conservateur les repoussait. Nous étions bien résolus,

d'un côté, à sortir du pouvoir dès que la moindre majorité en faveur de

ces concessions apparaîtrait dans la Chambre; de l'autre, à ne pas nous

faire les instruments de la défaite et de la désorganisation de

l'ancienne majorité si elle persistait dans la politique générale que

nous avions soutenue ensemble. Dans l'état des choses, le sort de cette

politique dépendait du sort du parti qui lui avait prêté foi et force.

La fidélité aux idées et aux amis est l'une des conditions vitales du

gouvernement libre; mais elle n'entraîne point l'immobilité du

gouvernement lui-même: quand les idées et les alliances changent, les

personnes aussi doivent changer. Ce fut en vertu de ces maximes et pour

les mettre en pratique que je pris la parole: «Si je ne me trompe,

dis-je, ce qui importe et ce qui convient à tout le monde dans la

Chambre, c'est qu'il n'y ait ni perte de temps, ni obscurité dans la

situation et dans les paroles. Je viens donc, sans que ce débat se

prolonge davantage, dire ce que le ministère croit pouvoir dire et faire

aujourd'hui dans la question dont il s'agit.

«Après ce qui s'est passé naguère dans le pays, en présence de ce qui se

passe en Europe, toute innovation du genre de celle qu'on vous indique,

et qui aboutirait nécessairement à la dissolution de la Chambre, serait,

à notre avis, au dedans une faiblesse, au dehors une grande imprudence.

Et la politique conservatrice, nous en sommes convaincus, en serait, au

dedans, comme au dehors, gravement compromise.

«Aujourd'hui donc, pour des mesures de ce genre, le ministère croirait

manquer à tous ses devoirs en s'y prêtant.

«Le ministère croirait également manquer à ses devoirs s'il prenait

aujourd'hui, à cette tribune et pour l'avenir, un engagement. En

pareille matière, Messieurs, promettre c'est plus que faire; car en

promettant on détruit ce qui est et on ne le remplace pas. Un

gouvernement sensé peut et doit quelquefois faire des réformes, il ne

les proclame pas d'avance; quand il en croit le moment venu, il agit;

jusque-là, il se tait. Je pourrais dire plus: je pourrais dire, en

m'autorisant des plus illustres exemples, que jusque-là il combat;

plusieurs des grandes réformes qui ont été opérées en Angleterre l'ont

été par des hommes qui les avaient combattues jusqu'au moment où ils ont

cru devoir les accomplir.

«En même temps que je dis cela, le ministère ne méconnaît pas l'état des

esprits, ni dans le pays, ni dans la Chambre; il ne le méconnaît pas et

il eu tient compte. Il reconnaît que ces questions doivent être

examinées à fond et vidées dans le cours de cette législature.

«Ce que vous me demandez en ce moment, dans votre pensée, c'est ce que

fera le ministère le jour où viendra définitivement cette question, dans

le cours de cette législature; vous me demandez quel parti il prendra,

quelle conduite il tiendra. Voilà votre question; voici ma réponse.

«Le maintien de l'unité du parti conservateur, le maintien de la

politique conservatrice et de sa force, voilà ce qui sera l'idée fixe et

la règle de conduite du cabinet. Le cabinet regarde l'unité et la force

du parti conservateur comme la garantie de tout ce qui est cher et

important au pays. Il fera de sincères efforts pour maintenir, pour

rétablir, si vous voulez, sur cette question, l'unité du parti

conservateur, pour que ce soit le parti conservateur lui-même, et tout

entier, qui en adopte et en donne au pays la solution. Si une telle

transaction dans le sein du parti conservateur est possible, si les

efforts du cabinet dans ce sens peuvent réussir, la transaction aura

lieu. Si cela n'est pas possible, si, sur ces questions, le parti

conservateur ne peut parvenir à se mettre d'accord et à maintenir la

force de la politique conservatrice, le cabinet laissera à d'autres la

triste tâche de présider à la désorganisation du parti conservateur et à

la ruine de sa politique.

«Voilà quelle sera notre règle de conduite. Je repousse l'amendement.»

La majorité me comprit et m'approuva. Après un court débat, l'amendement

de M. Sallandrouze fut rejeté par 222 voix contre 189, et l'adresse

entière fut votée, telle que l'avait proposée la commission.

La situation était nettement déterminée. Dans le présent, le cabinet

repoussait les propositions de réforme électorale et parlementaire. Les

deux questions devaient être vidées dans le cours de la législature et

avant des élections nouvelles. Dans cet intervalle, le cabinet

essayerait de ramener, sur ces questions, l'unité dans le parti

conservateur, et de faire en sorte qu'il accomplît lui-même les réformes

en maintenant d'ailleurs la politique conservatrice. S'il n'était pas

possible d'atteindre ce but en rétablissant cet accord, le cabinet se

retirerait, et d'autres hommes, soutenus par une autre majorité,

viendraient pratiquer une autre politique. On ne pouvait satisfaire plus

complètement aux principes et aux conditions du gouvernement libre sous

la monarchie constitutionnelle.

Mais c'était précisément la monarchie constitutionnelle elle-même qui

était en question, et ses adversaires déclarés marchaient d'un pas

pressé à sa ruine. Dès l'ouverture de la session, le journal qui passait

pour l'organe de l'opposition républicaine, le _National_ avait proclamé

que le roi Louis-Philippe était le véritable auteur responsable de la

politique de résistance à tout progrès. Il ajoutait qu'il n'y avait rien

non plus à attendre de la Chambre des députés: «Prolonger l'erreur de la

France en lui promettant une modification ministérielle désormais

impossible serait, de la part de l'opposition, une faute inexcusable.

L'important aujourd'hui est de bien faire comprendre au pays que la

minorité parlementaire est impuissante à résoudre les difficultés de la

situation et qu'il doit se sauver lui-même[240].» En même temps,

l'organe de l'opposition radicale la plus ardente, le journal _la

Réforme_ annonçait à ses amis que «ses ressources étaient épuisées, et

que, la république étant ajournée à la mort du roi Louis-Philippe, la

_Réforme_ ne vivrait plus que jusqu'au lendemain du banquet, afin de

mourir dans un triomphe de la démocratie[241].» Au dire de tout le

parti, il y avait urgence à agir. Il était impossible de faire plus

ouvertement et plus immédiatement appel à une révolution.

[Note 240: _National_ du 31 décembre 1847.]

[Note 241: _Histoire de la Révolution de 1848_, par M. Garnier-Pagès, t.

IV, p. 210.]

Le lendemain du vote de l'adresse[242], l'opposition monarchique et

l'opposition républicaine se réunirent pour délibérer sur la conduite

qu'elles avaient à tenir. Les opinions furent diverses, mais

très-inégalement partagées: quelques-uns proposèrent que l'opposition

parlementaire tout entière donnât sa démission; c'était transporter

devant les collèges électoraux la question perdue dans la Chambre, et se

soustraire à la responsabilité des événements obscurs que pouvait amener

la campagne des banquets. La grande majorité des assistants repoussa

cette idée; ils ne voulaient pas, en rentrant ainsi dans une arène

légale, avoir l'air de désavouer la fermentation extérieure qu'ils

avaient provoquée et en perdre tout le fruit. La réunion décida que le

nouveau banquet proposé à Paris aurait lieu, que les membres de

l'opposition y assisteraient, et qu'une commission, composée des députés

de Paris, de trois membres de chaque fraction du côté gauche, des

délégués du Comité central et de quelques rédacteurs en chef des

journaux, serait chargée d'en préparer l'exécution.

[Note 242: 13 février 1848.]

En présence de cette résolution, que ferait le cabinet? Le ministre de

l'intérieur, M. Duchâtel, avait répondu d'avance à cette question: dès

le 18 janvier, dans la discussion de l'adresse à la Chambre des pairs,

il avait déclaré que le gouvernement se tenait pour investi du droit

d'interdire les banquets et autres réunions publiques quand il croyait

que l'ordre public en serait compromis; il usait ou n'usait pas de ce

droit selon que les circonstances lui semblaient ou non l'exiger; il

avait laissé naguère plusieurs banquets suivre leur cours, par

ménagement pour l'esprit de liberté, et parce qu'il avait jugé

nécessaire, pour éclairer la conscience publique, que le caractère et

l'effet de ces réunions se fussent pleinement manifestés. Il pensait que

maintenant la lumière était faite, et c'était par son ordre que le

préfet de police, M. Gabriel Delessert, avait récemment interdit le

banquet réformiste proposé dans le 12e arrondissement. Dans la

discussion de l'adresse à la Chambre des députés, M. Duchâtel et, avec

lui, le garde des sceaux, M. Hébert, maintinrent la même doctrine: ils

rappelèrent les lois de 1790, de 1791, les arrêtés consulaires de l'an

VIII et de l'an IX qui avaient réglé le pouvoir du préfet de police, et

la pratique constante de l'administration, après comme avant 1830, en

1831, en 1833, 1835, 1840, sous les cabinets divers, sous celui de M.

Casimir Périer, du duc de Broglie, de M. Thiers comme sous le nôtre.

L'opposition parlementaire contesta ardemment la législation et la

pratique; elle soutint qu'en soi, et surtout depuis la révolution de

1830, le droit de réunion était un droit public, antérieur et supérieur

à toute police, dont les abus devaient être punis, comme l'abus de tout

autre droit, mais qui ne pouvait, en aucun cas, être l'objet d'aucune

mesure préventive. Ce fut sur ce terrain que s'établit le débat, et que

le droit du gouvernement à interdire le nouveau banquet projeté dans

Paris fut passionnément nié par l'opposition.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 34 / 39 段