avec le concours harmonique de la couronne, des Chambres et des
électeurs, que l'opposition voulait changer, et c'était pour la changer
qu'elle réclamait les réformes électorale et parlementaire. Ces réformes
étaient moins un but qu'un moyen: provoquées par l'état intérieur du
parlement bien plus que par le besoin et l'appel du pays, elles devaient
avoir pour résultat de défaire, dans la Chambre des députés, la majorité
qui y prévalait et le parti conservateur qu'elle avait formé, soit en en
expulsant, par l'extension des incompatibilités, une partie des
fonctionnaires publics qui y siégeaient, soit en y appelant, par
l'extension du droit de suffrage, des éléments nouveaux et d'un effet
inconnu. Nous n'avions, en principe et dans une certaine mesure, point
d'objection absolue et permanente à de telles réformes; l'extension du
droit de suffrage et l'incompatibilité de certaines fonctions avec la
mission de député pouvaient et devaient être les conséquences naturelles
et légitimes du mouvement ascendant de la société et de l'exercice
prolongé de la liberté politique. Mais dans le présent, ces innovations
n'étaient, selon nous, ni nécessaires, ni opportunes. Point nécessaires,
car depuis trente ans les événements avaient prouvé que, par les
institutions et les lois actuelles, la liberté et la force ne manquaient
point à l'intervention du pays dans ses affaires. Point opportunes, car
elles devaient apporter de nouvelles épreuves et de nouvelles
difficultés dans ce qui était, à nos yeux, le plus actuel et le plus
pressant intérêt du pays, la pratique et l'affermissement du
gouvernement libre encore si nouveau lui-même parmi nous. Là étaient à
la fois la cause et la limite de notre résistance aux innovations
immédiates qu'on demandait.
L'opposition, je l'ai déjà dit, n'avait pas, comme le cabinet et le
parti conservateur, l'avantage d'être toute entière animée d'un même
sentiment et de se conduire dans un même dessein; elle contenait des
éléments profondément divers dans leurs principes comme dans leurs buts;
et chaque fois qu'une grande question d'institutions politiques était
soulevée, ces diversités se révélaient dans leur vérité et leur gravité.
Elles apparurent clairement, quels que fussent les ménagements et les
réticences, dès que les réformes électorale et parlementaire furent à
l'ordre du jour. Depuis 1840, et c'était là l'un de nos progrès, les
insurrections et les conspirations pour le renversement de la monarchie
de 1830 avaient cessé; de temps en temps, les tentatives d'assassinat du
roi se renouvelaient, comme d'odieuses et sournoises protestations
contre le régime établi; hors de ces crimes personnels, les partis
renfermaient dans l'arène parlementaire leurs luttes et leurs
espérances; mais là même ils avaient soin qu'on ne se méprît pas sur
leur vraie pensée et le vrai sens de leurs efforts; nous étions en
présence d'une opposition qui se déclarait loyalement monarchique et
dynastique, et d'une opposition qui, sous un voile transparent, se
laissait voir, s'avouait même républicaine. En dehors des Chambres et du
corps électoral, ces deux oppositions avaient, l'une et l'autre, leur
public et leur armée, très-divers et divisés comme les deux
états-majors, mais activement unis contre le cabinet, le parti
conservateur et sa politique.
Homogène dans son intention générale, l'opposition monarchique et
dynastique ne l'était point dans ces dispositions plus instinctives que
volontaires qui sont comme le fond des âmes et qui les gouvernent
presque à leur insu. Elle comptait dans ses rangs des hommes qui, depuis
1830, avaient plusieurs fois approuvé, soutenu, pratiqué eux-mêmes la
politique dont le cabinet du 29 octobre 1840 se portait l'héritier. Avec
eux siégeaient et votaient des hommes qui avaient constamment blâmé et
combattu cette politique, soit qu'elle fût entre les mains de M. Casimir
Périer, de M. Thiers, de M. Molé, ou dans les miennes. Dans les
premiers, soit élévation d'esprit et lumières acquises par l'expérience,
soit modération et prudence de caractère, l'esprit de gouvernement avait
pris place à côté du goût des institutions libres; ils en comprenaient
les conditions et voulaient, au fond, le succès de la politique
conservatrice. Ils nous reprochaient de pousser trop loin cette
politique, de la proclamer trop haut, de ne pas faire aux goûts
populaires et à l'imagination nationale assez de concessions, d'en faire
trop aux étrangers. Les seconds, tout en souhaitant le maintien de la
monarchie de 1830, étaient encore profondément imbus des maximes et des
traditions très-peu monarchiques de 1791, les ménageaient
respectueusement dès qu'ils les rencontraient, et accusaient le
gouvernement du roi d'avoir faussé la révolution de 1830 en trompant ses
espérances de monarchie républicaine. Personnellement, les premiers
étaient, parmi nos adversaires, les plus éclairés et les plus habiles;
comme parti, les seconds étaient les plus puissants et les plus
redoutables, car ils étaient ceux qui trouvaient, dans les instincts
involontairement révolutionnaires d'une portion considérable du pays, le
plus de sympathie et d'appui.
L'opposition républicaine n'était ni moins homogène dans son principe,
ni plus homogène dans sa composition que l'opposition monarchique. Elle
comptait des républicains systématiques qui répudiaient les folies
démagogiques comme les crimes de notre révolution, et prenaient, dans
les États-Unis d'Amérique, les exemples de leur république. Auprès d'eux
marchaient des républicains fanatiques, admirateurs immobiles de la
république une et indivisible de 1793, asservis aux traditions de la
Convention nationale, et qui persistaient à célébrer les odieux et
aveugles tyrans de cette époque comme les sauveurs et les plus grands
hommes de la France. A la suite de ces deux groupes venaient toute sorte
d'audacieux et ingénieux rêveurs qui aspiraient, non-seulement à
réformer le gouvernement, mais à transformer la société elle-même, son
organisation civile et domestique aussi bien que ses institutions
politiques, des socialistes, des communistes, des apôtres de théories
économiques, les unes despotiques, les autres anarchiques, tous ardents
à lancer dans un avenir inconnu les passions avec les espérances
populaires. Quelque divers que fussent ces éléments du parti, ils se
ralliaient tous sous un même drapeau et dans un même effort vers un même
but, le suffrage universel et la république.
Malgré leurs ménagements mutuels d'attitude et de langage, ces deux
oppositions ne prétendaient pas dissimuler leur profonde diversité;
elles entendaient se servir d'instrument l'une à l'autre, et, dans leur
alliance, poursuivre chacune son propre but: l'une, le maintien de la
monarchie constitutionnelle en la réformant un peu au gré de l'autre;
celle-ci, le triomphe de la république en préparant, à la faveur des
réformes, la révolution qui devait l'amener. Mais de 1840 à 1847, elles
continrent l'une et l'autre, dans l'arène parlementaire, leur travail à
la fois concentrique et distinct. Dans ce travail, les deux réformes
indiquées, l'une pour diminuer dans la Chambre des députés le nombre des
fonctionnaires, l'autre pour accroître le nombre des électeurs,
marchèrent d'un pas inégal; la première seule attira d'abord
l'attention. En abaissant le cens électoral de 300 à 200 francs, la loi
du 19 avril 1831 avait, sur ce point, satisfait au sentiment de
l'opposition elle-même; et au moment où il demandait un abaissement plus
considérable, un député très-attentif à ménager la faveur populaire, M.
Mauguin disait: «Quand même vous n'abaisseriez le cens qu'à 200 francs,
vous auriez une Chambre qui représenterait l'opinion de la France, et
elle serait le pays le plus libre du monde[232]». De 1831 à 1839, les
pétitions en faveur de la réforme électorale furent rares et écartées
sans grand débat; évidemment la question ne préoccupait point le pays.
Celle de la réforme parlementaire obtint de bonne heure un peu plus de
faveur: dès 1831, des propositions furent faites pour diminuer dans la
Chambre le nombre des fonctionnaires; mais le moyen proposé fut
indirect, grossier et subalterne; on demanda que les fonctionnaires élus
fussent, pendant la durée des sessions législatives, privés de tout ou
partie du traitement attaché à leurs fonctions. De 1831 à 1839, la
réforme parlementaire reparut onze fois sous cette forme. Elle fut, en
1839, l'objet d'un sérieux examen et d'un remarquable rapport de M. de
Rémusat, au nom d'une commission où siégeaient MM. de Tocqueville, de
Sade et Odilon Barrot, et qui en proposa unanimement le rejet. Mais, en
écartant le moyen, la commission ne repoussa point le but, et sans se
prononcer définitivement, le rapporteur laissa clairement entrevoir
qu'il était, ainsi que ses amis, favorable à l'extension des
incompatibilités parlementaires.
[Note 232: Chambre des députés, séance du 11 avril 1831; _Moniteur_ de
1831, p. 780.]
De 1840 à 1847, les deux questions devinrent plus sérieuses, mais sans
vive insistance au début, et encore inégalement. Le cabinet formé le 1er
mars 1840 sous la présidence de M. Thiers les écarta de son programme,
et ce fut sous cette réserve positivement exprimée que je restai, à
cette époque, ambassadeur à Londres[233]. «Sur la réforme électorale,
dit M. Thiers en ouvrant le débat qui devait décider de l'existence de
son cabinet, la difficulté sera grande dans l'avenir; je ne le méconnais
pas; elle ne l'est pas aujourd'hui. Pourquoi? Y a-t-il, parmi les
adversaires de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps
électoral, devant la Chambre, et j'ajouterai devant la charte, ait dit:
_Jamais?_ Personne. La charte, et j'eus l'honneur d'être présent à la
conférence où cet article de la charte a été discuté, la charte a exclu
le cens électoral du nombre des articles qui la composent. Pourquoi?
Parce qu'on a compris que l'abaissement du cens devait être l'ouvrage du
temps et du progrès des esprits, lorsque la population plus éclairée
serait digne de concourir en plus grand nombre aux affaires de l'État.
Personne, devant le corps électoral, devant la Chambre, n'a dit:
_Jamais_. A côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y
a-t-il des orateurs qui aient dit: _Aujourd'hui?_ Aucun. Tous, j'entends
dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question
appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au temps
présent[234].»
[Note 233: Voir dans ces _Mémoires,_ t. V, p. 17-23.]
[Note 234: Chambre des députés, séance du 24 mars 1840; _Moniteur,_ page
554.]
Quelques mois auparavant, en traitant de la réforme parlementaire, M. de
Rémusat avait tenu le même langage: «Les questions qui touchent en
quelque chose au système électoral ne peuvent être traitées, avait-il
dit, qu'en vue d'une élection prochaine. Les innovations en ce genre,
quelque mesurées qu'elles soient, annoncent, préjugent, amènent une
dissolution. Il serait possible d'ailleurs que l'examen de la question
spéciale de l'admission des fonctionnaires dans la Chambre eût pour
effet d'atteindre moralement la situation parlementaire que d'honorables
collègues doivent tout ensemble à leur mérite, à la loi et à leur pays.
Ce sont là des motifs puissants pour ajourner un examen définitif, pour
laisser le temps aux opinions de s'éclairer, aux préjugés de s'évanouir,
pour léguer enfin aux sessions futures une question qu'il suffira
d'avoir élevée dans celle-ci[235].»
[Note 235: Chambre des députés, séance du 20 juillet 1839; _Moniteur_
pages 1471-1474.]
Quand le ministère du 1er mars 1840 fut tombé et entré dans
l'opposition, il devint plus pressé et plus pressant: personne ne
pouvait s'en étonner; il avait renvoyé les deux questions à l'avenir, et
l'avenir arrivait rapidement. Quand le ministère du 29 octobre 1840 lui
eut succédé, du 20 février 1841 au 8 avril 1847, la réforme
parlementaire et la réforme électorale furent proposées et discutées
dans la Chambre des députés, la première sept fois, et la seconde trois
fois. Je n'ai garde de reproduire ici les débats dont elles furent
l'objet; ils sont écrits partout; le cabinet les repoussa constamment,
point au nom d'aucun principe général ni d'aucune résolution permanente,
mais comme inutiles et inopportunes dans l'intérêt du gouvernement libre
que nous travaillions à fonder. Sur la réforme électorale en
particulier, je développai deux fois avec soin les conditions sociales
et politiques qui, dans le présent, me décidaient à la combattre[236].
L'opposition monarchique et l'opposition républicaine restèrent, l'une
et l'autre, dans leur opinion et leur situation bien connues.
L'opposition monarchique attaqua, avec un redoublement d'ardeur, notre
politique générale, intérieure ou extérieure, comme contraire aux
sentiments du pays, et elle réclama les deux réformes comme le moyen à
la fois efficace et légal de la changer. L'opposition républicaine porta
la question plus loin et dans un autre avenir: elle affirma le suffrage
universel comme la seule base légitime du droit électoral: «Son jour
viendra,» dit M. Garnier-Pagès[237]. C'était montrer la république en
perspective, et pour arriver à la république, une révolution. A l'aspect
de telles idées et de telles chances, la Chambre des députés repoussa
constamment les deux propositions. Elles furent même, à la dernière
tentative de 1847, écartées à de plus fortes majorités qu'elles n'en
avaient rencontré auparavant.
Ce n'était cependant pas là un symptôme exact des dispositions et du
mouvement des esprits dans la Chambre des députés elle-même: les deux
réformes venaient d'être proposées immédiatement après les élections
générales de 1846, moment peu opportun, de l'aveu récent de l'opposition
elle-même, pour de telles innovations; cette circonstance ne fut pas
étrangère à l'accroissement de la dernière majorité qui les rejeta. Le
gros du parti conservateur continuait de les repousser comme inutiles,
prématurées, et propres uniquement à affaiblir la monarchie
constitutionnelle au profit de ses ennemis déclarés; mais les élections
avaient amené dans la Chambre quelques membres nouveaux qui, pour
réussir dans leur candidature, s'étaient présentés à la fois comme
conservateurs et comme réformateurs, et qui gardaient dans l'assemblée
cette attitude complexe et flottante: quoique peu nombreux, ce petit
groupe, qui se donnait le nom de conservateurs progressistes, était
remuant et bruyant. Non pas la conviction, mais la lassitude, et avec la
lassitude quelque inquiétude gagnaient, dans les rangs de la majorité,
quelques esprits modérés et prudents: il n'y avait, disaient-ils, point
de bonnes raisons pour réclamer ces innovations; mais il n'y en avait
pas non plus de bien impérieuses pour les refuser encore longtemps. On
pressentait que, par le cours régulier des idées et des faits, elles ne
tarderaient pas beaucoup à obtenir, dans la Chambre et dans une certaine
mesure, la majorité.
[Note 236: Les 15 février 1842 et 26 mars 1847; _Recueil de mes Discours
politiques_, t. III, page 554; t. V, p. 380.]
[Note 237: Dans la séance du 26 mars 1847.]
Mais l'impatience et l'imprévoyance, ces deux fatales maladies de tant
d'acteurs politiques, gagnèrent les deux oppositions qui, dans des
desseins très-divers, attaquaient de concert le cabinet et le parti
conservateur. L'opposition monarchique ne se résigna pas à attendre
encore, de la lutte des pouvoirs constitutionnels, une victoire
paisible. L'opposition républicaine jugea le moment favorable pour
porter la lutte dans les régions d'où elle se promettait de tirer la
force qui lui manquait dans les Chambres. D'un commun accord, les deux
oppositions résolurent d'appeler à leur aide l'agitation extérieure; la
question passa de l'arène parlementaire dans le champ des passions
populaires; aux débats de la tribune succédèrent les banquets.
De la fin de la session de 1847 à l'ouverture de celle de 1848, ils
tinrent la France dans un état de fièvre continue: fièvre factice et
trompeuse en ce sens qu'elle n'était pas le résultat naturel et spontané
des voeux et des besoins réels du pays; vraie et sérieuse en ce sens que
les partis politiques qui en avaient pris l'initiative trouvèrent, dans
une portion des classes moyennes et du peuple, une prompte et vive
adhésion à leur provocation. Commencés le 9 juillet 1847 par celui du
_Château-Rouge_ à Paris, les banquets se renouvelèrent pendant six mois
dans la plupart des départements, à Colmar, Strasbourg, Saint-Quentin,
Lille, Avesnes, Cosne, Châlons, Mâcon, Lyon, Montpellier, Rouen, etc.,
avec des circonstances et sous des physionomies à la fois pareilles et
diverses, où éclataient le profond désaccord des provocateurs en même
temps que l'unité et l'entraînement de la provocation. Dans les uns,
d'un consentement préalable entre les représentants des divers partis,
le nom du roi et tout témoignage d'adhésion au gouvernement de 1830
furent passés sous un complet silence; dans d'autres, l'opposition
monarchique réclama un _toast_ en l'honneur du roi; mais l'opposition
républicaine s'y refusa, et l'opposition monarchique se relira du
banquet pour aller obtenir ailleurs le _toast_ royal qu'elle désirait,
et devant lequel une partie de l'opposition républicaine se retirait à
son tour. Dans plusieurs villes, les révolutionnaires asservis aux
souvenirs de la Convention nationale firent éclater sans réserve leur
admiration pour ses plus tyranniques et sanguinaires chefs, Danton,
Robespierre, Saint-Just. Ailleurs ce furent les Girondins et les élans
de la politique oratoire ou poétique qui obtinrent les honneurs de
l'apothéose. A l'occasion des premiers banquets, les radicaux exclusifs
avaient blâmé l'alliance de l'opposition républicaine avec l'opposition
monarchique et avaient refusé de s'y associer; mais ils s'aperçurent
bientôt que le vent qu'on avait déchaîné soufflait dans leurs propres
voiles, et ils reprirent, dans quelques-uns des banquets suivants,
non-seulement leur place mais une influence prépondérante, en ouvrant à
leur tour les perspectives des réformes sociales les plus sympathiques
aux passions populaires. Les républicains modérés firent quelques
efforts pour se distinguer de ces compromettants associés; plusieurs des
principaux chefs de l'opposition monarchique refusèrent de prendre part
aux banquets. Mais à travers toutes ces diversités, toutes ces
précautions de conduite et de parole, dans cet incohérent et transparent
chaos, le caractère de l'événement fut partout le même et de plus en
plus évident: laquelle des oppositions ainsi entrées en scène serait
l'instrument et la dupe de l'autre? Telle fut la question clairement
posée et presque aussitôt résolue que posée. Je lis dans l'_Histoire de
la Révolution de 1848_, par M. Garnier-Pagès, cet honnête et clairvoyant
récit; l'opposition monarchique et l'opposition républicaine venaient de
conclure leur alliance pour le banquet du _Château-Rouge:_ «Sortis de
chez M. Odilon Barrot, les membres radicaux de la réunion marchèrent
quelque temps ensemble. Arrivés sur le boulevard, à la hauteur du
ministère des affaires étrangères, ils allaient se séparer:--Ma foi, dit
en ce moment M. Pagnerre, je n'espérais pas, pour nos propositions, un
succès aussi prompt et aussi complet. Ces messieurs voient-ils bien où
cela peut les conduire? Pour moi, je confesse que je ne le vois pas
clairement; mais ce n'est pas à nous radicaux de nous en effrayer.--Vous
voyez cet arbre, reprit alors M. Garnier-Pagès; eh bien, gravez sur son
écorce le souvenir de ce jour; ce que nous venons de décider, c'est une
révolution[238].» M. Garnier-Pagès ne prévoyait pas que la république de
1848, aussi bien que la monarchie de 1830, périrait à son tour, et bien
vite, dans cette révolution.
[Note 238: _Histoire de la Révolution de 1848_, par Garnier-Pagès, t.
IV, page 102.]
Charmés de voir la lutte ainsi transportée dans leur domaine, tous les
journaux de toutes les oppositions soutinrent, commentèrent, fomentèrent
ardemment les banquets. Avec les mêmes dissidences, les mêmes petits
combats intérieurs qui se manifestaient entre leurs patrons, mais aussi
avec une violence bien plus ouverte et un ascendant bien plus déclaré de
l'élément révolutionnaire sur l'élément monarchique. En présence de
cette fermentation ainsi aggravée, nous nous demandâmes s'il ne fallait
pas interdire complétement les banquets; le premier avait eu lieu sans
obstacle; l'opposition pouvait se prévaloir de l'exemple de quelques
banquets précédents spontanément réunis, dans d'autres circonstances,
sous le drapeau conservateur. Nous résolûmes de laisser à la liberté de
réunion son cours et d'attendre, pour combattre le mal, qu'il fût devenu
assez évident et assez pressant pour que le sentiment du public
tranquille réclamât l'action du pouvoir en faveur de l'ordre menacé. Ce
sentiment ne tarda pas à s'éveiller au sein du parti conservateur; mais,
à côté de celui-là, un autre sentiment parut, moins favorable à la
résistance. M. de Morny vint me voir un jour et me parla de la situation
avec quelque inquiétude, même avec quelque hésitation dans ses propres
vues: «Prenez-y garde, me dit-il; je ne dis pas que ce mouvement soit
bon, mais il est réel; il faut lui donner quelque satisfaction. Dans
quelle mesure? Je ne sais pas; mais il y a quelque concession à faire.
Plusieurs de nos amis le pensent sans vous le dire; si vous ne vous y
prêtez pas, on hésitera, on se divisera.» M. de Morny avait jusque-là,
et dans des occasions délicates, fermement soutenu le cabinet; je le
savais homme d'esprit et de courage; j'allai droit, avec lui, au fond
des choses: «Vous me connaissez assez, lui dis-je, pour ne pas supposer
qu'à les considérer en elles-mêmes, j'attache aux réformes dont on parle
une importance capitale; quelques électeurs de plus dans les colléges et
quelques fonctionnaires de moins dans la Chambre ne bouleverseraient pas
l'État. Je ne me fais pas non plus illusion sur la situation du cabinet;
il dure depuis bien longtemps; les assiégeants sont impatients; et parmi
nos amis assiégés avec nous, quelques-uns sont las et voudraient bien un
peu de repos. S'il ne s'agissait que de cela, ce serait facile à
arranger. Mais ne vous y trompez pas; l'affaire n'est plus dans la
Chambre; on l'en a fait sortir; elle a passé dans ce monde du dehors,
illimité, obscur, bouillonnant, que les brouillons et les badauds
appellent le peuple. C'est là qu'elle se débat en ce moment, par les
banquets et les journaux. Là, ce ne sont plus les réformistes, ce sont
les révolutionnaires qui dominent et font les événements.--Je le sais
bien, reprit M. de Morny, et c'est à cause de cela que je suis inquiet;
si ce mouvement continue, si on va où il pousse, nous arriverons je ne
sais où, à quelque catastrophe; il faut l'arrêter à tout prix, et on ne
le peut que par quelque concession.--Retirez donc la question, lui
dis-je, des mains qui la tiennent aujourd'hui; qu'elle rentre dans la
Chambre; que la majorité fasse un pas dans le sens des concessions
indiquées; si petite qu'elle soit, je vous réponds qu'elle sera
comprise, et que vous aurez un nouveau cabinet qui fera ce que vous
croyez nécessaire.» La physionomie de M. de Morny devint soucieuse:
«C'est aisé à dire, reprit-il; mais ce sera là bien autre chose que la
retraite du cabinet; ce sera la défaite, la désorganisation plus ou
moins profonde, plus ou moins longue, du parti conservateur. Qui sait ce
qui en résulterait? et qui voudra se faire l'instrument d'un tel coup?»
Évidemment l'idée de sortir de son camp, et de se séparer, pour un
avenir si incertain, des amis avec lesquels il avait jusque-là combattu,
lui déplaisait fort: «Je vous comprends, lui dis-je; mais à coup sûr
vous comprenez aussi que ce n'est pas moi qui me chargerai de cette
oeuvre. Qu'une majorité nouvelle en décide; si la question rentre dans
la Chambre, c'est au groupe réformiste qu'il appartient de la vider.»