Quand cette dépêche arriva[228] à M. de Boislecomte qui, d'après mes

instructions, s'était établi à Bale, Lucerne avait succombé après une

vive, bien que courte résistance; mais la lutte subsistait encore dans

le canton du Valais; M. de Boislecomte expédia sur-le-champ la note

identique au président de la diète à Berne et au dernier représentant du

Sonderbund vaincu. Il écrivit en même temps à M. Peel pour l'en

informer. En me rendant compte de ces derniers incidents et de l'état

des esprits en Suisse, il ajouta: «C'est avec regret que je dois vous

parler de M. Peel. Il paraît que, depuis mon départ de Berne, il était

retourné à ses anciennes amitiés, et qu'il se disposait à prendre

possession de la situation comme s'il avait jusqu'au bout et sans

distraction soutenu les radicaux. Il avait fait une visite de

félicitation à M. Ochsenbein, et il venait de l'inviter, avec d'autres

vainqueurs, à un grand dîner quand il a reçu ma lettre qui lui indiquait

l'entente conclue et la remise que je faisais immédiatement de la note

concertée. Il a aussitôt décommandé son dîner, et M. de Massignac étant

allé le voir, il lui a dit:«--Je ne comprends pas lord Palmerston, et si

je pouvais montrer ses dépêches, on ne le comprendrait pas plus que moi.

Je ne veux pas remettre la note qu'on m'enverra. Je donnerai ma

démission plutôt que de le faire. Le puis-je donc quand je viens de

faire une visite à Ochsenbein dans un sens tout opposé? Vous comprenez

bien que je ne me suis pas lié avec des gens comme les radicaux par

amitié pour eux; mais la guerre est finie, et l'on me fait jouer dans

tout cela un rôle qui me blesse beaucoup.»

[Note 228: Le 30 novembre au matin 1847.]

Lord Palmerston voulut sans doute épargner à son jeune agent l'embarras

que celui-ci repoussait, car il ne le chargea point de remettre la note

identique. L'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, sir Stratford

Canning, était alors à Londres, près d'en repartir pour retourner à son

poste; ce fut à lui que lord Palmerston donna ses instructions sur

l'attitude que le cabinet anglais voulait prendre dans le nouvel état

des affaires suisses; sir Stratford se mit en route par Paris et Berne.

J'eus avec lui, à son passage, un entretien plus libre de ma part que de

la sienne; je connaissais la ferme loyauté de son caractère, et je fus

peu surpris de le trouver un peu embarrassé de la politique dont il

était chargé de conduire le dénouement. J'écrivis le 3 décembre 1847, au

duc de Broglie: «Sir Stratford Canning est toujours ici, attendant

toujours une dépêche de Londres. La note anglaise ne sera probablement

pas remise. Mais il suffit, pour que la position soit prise, qu'un seul

ait parlé au nom des cinq.»

Après le tour qu'avaient pris les événements, il n'y avait plus en

effet, pour nous en Suisse, qu'une question de position et d'avenir. Le

voisinage donnait à nos rapports avec ce pays bien plus d'importance

qu'ils n'en pouvaient avoir pour l'Angleterre. L'Autriche et la Prusse

étaient à cet égard dans une situation semblable à la nôtre; et on

était, à Vienne et à Berlin, si sérieusement préoccupé des affaires

suisses que, lorsque la crise éclata, bien loin de les considérer comme

terminées, ces deux cabinets virent, dans la défaite du Sonderbund, le

commencement d'une nouvelle phase qui appelait, de leur part, une égale

sollicitude et probablement de nouvelles démarches. Deux hommes

considérables, le comte de Colloredo pour l'Autriche et le général de

Radowitz pour la Prusse, vinrent à Paris avec une mission authentique,

quoique non officielle: «Ils y sont envoyés, m'écrivit le marquis de

Dalmatie[229], pour porter et pour se faire donner des termes précis.

D'abord, pour s'assurer de la stabilité de votre cabinet; ensuite, pour

savoir jusqu'à quel point on peut compter sur vous, jusqu'où vous voulez

et vous pouvez aller, quelles peuvent être les exigences parlementaires,

quelle influence peut exercer l'Angleterre.

[Note 229: Le 19 décembre 1847.]

On ne veut pas vous embarrasser; on ne veut pas nuire au cabinet; mais

on ne veut pas non plus s'engager plus avant avec nous sans savoir

positivement à quoi s'en tenir sur notre compte. Les instructions du

comte de Colloredo sont précises et catégoriques; on me l'a dit, et une

observation que j'ai faite me l'a confirmé. M. de Canitz m'a communiqué

à deux reprises, avant et après l'arrivée du comte de Colloredo à

Berlin, une portion des instructions qu'il prépare pour le général

Radowitz. J'ai remarqué entre ces deux fragments une différence de

nuance, d'abord dans le ton qui est plus décidé et plus incisif dans le

second. Il renferme un passage sur les révolutions qui ont eu lieu dans

divers cantons, et qui ont donné la majorité au radicalisme dans la

diète; et il pose la question de savoir si l'on ne pourrait pas trouver

un moyen de les prévenir. C'est aller bien loin; c'est passer de la

question fédérale et internationale à la question cantonnale et

intérieure; c'est dépasser les bornes de l'intervention que les

puissances sont fondées, en droit public, à exercer en Suisse. Après

m'avoir lu ce passage, M. de Canitz m'a dit que c'était là une addition

qu'il s'était permis d'apporter aux instructions données par le prince

de Metternich. J'en ai tiré la conclusion qu'il faut que ces

instructions, patentes ou secrètes, aillent déjà assez loin pour que la

cour de Prusse ait fait ce pas qui peut, à la vérité, être aussi bien

désapprouvé qu'approuvé à Vienne, mais qui indique toujours que le comte

de Colloredo a apporté avec lui quelque chose qui a enhardi la cour de

Prusse à le faire. Ajoutez-y ce qui est venu de Saint-Pétersbourg où

l'on s'est prononcé plus énergiquement encore dans le même

sens:--«L'empereur Nicolas, m'a dit M. de Canitz, ne veut se mêler de

l'affaire suisse qu'autant qu'il aura la certitude que les autres cours

y apportent des intentions sérieuses, et qu'elles ne s'arrêteront pas en

chemin. Autrement, il préfère y rester étranger. Ce n'est que par

complaisance qu'il a consenti à s'associer aux premières

démarches.»--Une autre personne me disait que l'empereur ne comprenait

pas la conférence dont on parle sur les affaires de Suisse si elle

n'avait pas 60,000 hommes derrière elle.

L'empereur Nicolas avait alors pour représentant à Berlin le baron

Pierre de Meyendorff, aussi distingué par l'élévation et la finesse de

son esprit que par la droiture de son caractère, l'un de ces politiques

vraiment européens qui, tout en servant fidèlement les vues et les

intérêts de leur gouvernement, savent comprendre les institutions et les

intérêts des autres États, tiennent grand compte de ce qu'exige ou de ce

que comporte le bon ordre général des sociétés civilisées, et ne perdent

jamais de vue la raison et l'équité. «Il me disait hier, m'écrivit le

marquis de Dalmatie[230]:--Un seul motif peut vous décider à

l'intervention; c'est de voir l'Autriche intervenir; si elle entre en

Suisse, vous ne pouvez pas l'y laisser entrer seule.--Je sais, ajoutait

notre ambassadeur, qu'il en était question hier avec le comte de

Colloredo lui-même, d'une manière qui m'a donné lieu de croire qu'il

apportait déjà cette idée de Vienne; il a annoncé que quatre nouveaux

régiments étaient dirigés sur la frontière de Suisse. On jettera les

hauts cris en France; mais vous ne pourrez vous dispenser de faire

entrer les troupes françaises à Genève et dans le canton de Vaud, ne

fût-ce que pour observer les Autrichiens, comme on l'a fait jadis à

Ancône. Vous donneriez aux Chambres les explications que vous voudriez:

on y est préparé d'avance. Je ne vous donne pas ce plan comme arrêté;

mais on y songe comme à une extrémité à laquelle on pourra être réduit

après avoir épuisé les autres moyens, et que l'on envisage déjà.»

[Note 230: Les 10 et 19 décembre 1847.]

Telles furent en effet les perspectives que m'entrouvrirent loyalement

les deux envoyés allemands, hommes de sens et d'honneur l'un et l'autre,

et chargés d'exprimer une politique qui, loin de se dissimuler,

s'étalait avec un certain faste de principes et d'exemples, dans

l'espoir qu'en intimidant la Suisse et en entraînant la France, ou bien

l'Autriche serait dispensée d'agir, ou bien elle n'aurait pas à agir

seule. Je répondis à ces ouvertures avec une égale franchise. Nous

convînmes que nous nous retrouverions dans quelques semaines, quand on

pourrait voir un peu plus clair dans l'avenir, pour nous concerter sur

les mesures que nous pourrions avoir à prendre ensemble, dans l'intérêt

du droit public européen. Nous étions pour notre compte bien décidés,

d'une part, à n'intervenir en Suisse que si une longue, oppressive et

douloureuse anarchie en faisait généralement sentir la nécessité;

d'autre part, à ne pas souffrir qu'aucune autre puissance y intervînt

sans y prendre nous-mêmes une forte et sûre position. Je m'étais

entretenu avec le maréchal Bugeaud de ce qu'il y aurait à faire en

pareil cas. Nous n'aurions fait, en agissant ainsi, que poursuivre la

politique que nous avions annoncée et pratiquée depuis l'origine de la

question suisse, et le roi Louis-Philippe était, comme le cabinet,

résolu à y persister.

Que serait-il arrivé si des événements bien autrement grands et

puissants n'étaient venus rejeter bien loin dans l'ombre les dissensions

des cantons suisses? Nul ne le saurait dire. Quoi qu'on en puisse

conjecturer, en présence du succès des radicaux suisses, de la

fermentation italienne et des ardents débats qui, dans nos Chambres,

menaçaient l'existence du cabinet français, le prince de Metternich

n'agit point, et ne nous mit point dans la nécessité d'agir. Quand le

cabinet du 29 octobre 1840 et la monarchie de 1830 furent tombés,

personne ne pensa plus à la Suisse; c'était l'Europe qui était en

question.

Près de vingt ans se sont écoulés; on y pense encore moins aujourd'hui;

qui se souvient et se soucie de M. Ochsenbein et du Sonderbund?

L'histoire a des intermèdes pendant lesquels les événements et les

personnages qui viennent d'occuper la scène en sortent et disparaissent

pour un temps: pour le temps des générations voisines de celle qui a vu

et fait elle-même ces événements. L'histoire d'avant-hier est la moins

connue, on peut dire la plus oubliée du public d'aujourd'hui: ce n'est

plus là, pour les petits-fils des acteurs, le champ de l'activité

personnelle, et le jour de la curiosité désintéressée n'est pas encore

venu. Il faut beaucoup d'années, des siècles peut-être pour que

l'histoire d'une époque récente s'empare de nouveau de la pensée et de

l'intérêt des hommes. C'est en vue de ce retour que les acteurs et les

spectateurs de la veille peuvent et doivent parler de leur propre temps;

ils déposent des noms et des faits dans des tombeaux qu'on se plaira un

jour à rouvrir. C'est pour cet avenir que je retrace avec détail les

mariages espagnols et les négociations assez vaines dont le Sonderbund

fut l'objet: je tiens à ce que les curieux, quand ils viendront,

trouvent ce qu'ils chercheront et soient en mesure de bien connaître

pour bien juger. Je n'ai garde de prétendre à faire moi-même et

aujourd'hui leur jugement; je leur en transmets les matériaux, avec la

libre et sincère expression du mien. Dans notre conduite au sujet des

affaires suisses de 1840 à 1848, je fis deux fautes, l'une de mon fait,

l'autre amenée par le fait d'autrui. Je me trompai sur la convenance de

M. de Boislecomte pour la mission que je lui connais; il était homme

d'expérience et de devoir, capable, courageux et fidèle, mais trop

prévenu pour le parti catholique et trop enclin à en espérer le succès.

Entraîné par sa croyance et son désir, il se trompa sur les forces

relatives des deux partis, et compta trop sur l'énergie morale comme sur

la puissance matérielle des cantons catholiques. Ses appréciations et

ses prévisions nous jetèrent dans la même erreur. Notre politique

reposait sur la double idée qu'en droit la cause du Sonderbund était

bonne et qu'en fait sa résistance serait forte et longue. Nous avions

raison quant au droit: le pacte fédéral, l'indépendance des cantons dans

leur régime intérieur, la liberté d'association religieuse, la liberté

d'enseignement, le respect et les garanties dus par la majorité à la

minorité, tous les principes de gouvernement libre et d'ordre européen

étaient en faveur du Sonderbund; nous leur prêtions hautement notre

appui moral; mais nous regardions l'intervention matérielle à leur

profit comme une dernière et fâcheuse extrémité que nous ne voulions

accepter que lorsque, dans la pensée de l'Europe et dans le sentiment de

la Suisse même, les maux de la guerre civile et de l'anarchie l'auraient

rendue nécessaire. Cette extrémité n'arriva point; la brièveté de la

lutte et la facilité de la victoire firent paraître nos alarmes

excessives et rendirent le mal moins grand que nous ne l'avions prédit.

Si nous avions mieux connu les faits et mieux pressenti les chances,

nous aurions tenu le même langage et donné les mêmes conseils; mais nous

aurions gardé l'attitude de spectateurs moins inquiets et plus patients.

CHAPITRE XLVIII.

LES RÉFORMES POLITIQUES ET LA CHUTE DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840.

(1840-1848).

Ma disposition personnelle en terminant ces _Mémoires_.--Pensée

dominante et constante du ministère du 29 octobre 1840.--La

prépondérance des classes moyennes; ses motifs et son caractère.--Le

parti conservateur.--Le but des réformes électorale et parlementaire

était de changer cette politique.--Diversité des éléments de

l'opposition.--L'opposition monarchique et l'opposition

républicaine.--Diversité des éléments de l'opposition monarchique;--de

l'opposition républicaine.--De 1840 à 1847, la question des réformes

reste dans l'arène parlementaire.--Divers débats à ce sujet.--La

question passe dans le champ de l'agitation extérieure.--Les banquets de

1847.--Leur caractère.--Attitudes diverses de l'opposition monarchique

et de l'opposition républicaine.--Ascendant croissant de l'opposition

républicaine.--Attitude du gouvernement envers les banquets.--Ma

conversation avec M. de Morny.--Ma conversation avec le roi

Louis-Philippe.--Projet d'un nouveau banquet à Paris.--Ouverture de la

session de 1848.--Discussion de l'adresse.--Résolution et langage du

gouvernement sur la question des réformes.--L'opposition se décide à

assister au nouveau banquet proposé.--Le gouvernement se décide à

l'interdire.--Question de légalité élevée à ce sujet.--Compromis entre

des représentants du cabinet et des représentants de l'opposition pour

faire décider cette question par les tribunaux.--Luttes intérieures

entre les divers éléments de l'opposition.--Les meneurs révolutionnaires

de l'opposition républicaine ajoutent au banquet un plan de mouvement

populaire.--Manifeste publié dans ce but.--Changement de scène.--Le

gouvernement interdit le banquet.--L'opposition parlementaire y renonce

et propose à la Chambre des députés l'accusation du ministère.--Journées

des 21 et 22 février.--Le 23 février, manifestations réformistes dans

une partie de la garde nationale.--Conversation du roi, d'abord avec M.

Duchâtel, puis avec moi.--Chute du cabinet.--Je l'annonce à la

Chambre.--Émotion de la majorité.--Rapports entre le roi et le

cabinet.--Persistance des menées de l'opposition républicaine

révolutionnaire.--Mesures de résistance préparées par le

gouvernement.--Tragique incident, dans la soirée du 23 février, devant

le ministère des affaires étrangères.--Ses effets.--Nomination du

maréchal Bugeaud au commandement de la garde nationale et des troupes;

dernier acte du ministère.--Ma dernière visite au roi

Louis-Philippe.--Mon impression sur ses sentiments et ses dispositions

intérieures dans cette crise.

Je touche aux derniers jours et à la dernière crise de la lutte des

systèmes et des partis politiques qui, de 1830 à 1848, se sont déployés,

parmi nous, dans les Chambres, dans la presse, dans les élections, dans

les conversations, dans toutes les manifestations et sous toutes les

formes de la pensée, de la volonté, de l'imagination et de l'ambition

publiques. C'est sur la question des réformes à apporter dans notre

régime électoral et parlementaire que cette crise suprême a éclaté. En

retraçant, dans ces _Mémoires_, les principaux événements qui ont rempli

ces dix-huit années et la part que j'y ai prise, je me suis proposé d'en

écarter toute polémique rétrospective et de présenter constamment les

faits dans tout leur jour, et les hommes, adversaires ou amis, sous leur

meilleur jour. En agissant ainsi, j'ai obéi à mon penchant plutôt que je

n'ai exécuté un dessein: la longue et laborieuse expérience de la vie

politique m'a enseigné, non pas le doute, mais l'équité. Je dis

l'équité, non pas la modération, mot banal, ni l'indulgence, mot

impertinent, qui n'exprimeraient pas ma pensée. Dans les temps de

profonde fermentation sociale et morale, quand les nations et les âmes

sont violemment agitées, il y a, dans les opinions et les conduites les

plus diverses, plus de sincérité et de désintéressement qu'on ne croit;

la part de l'erreur est immense, infiniment plus grande que celle des

mauvais desseins; la vérité se brise en fragments épars, et chacun des

acteurs politiques en saisit quelqu'un, comme dit Corneille,

Suivant l'occasion ou la nécessité,

Qui l'emporte vers l'un ou vers l'autre côté[231].

[Note 231: _Sertorius_, acte III, scène 2.]

Les esprits en effet s'emportent alors en tous sens, attirés par les

lueurs qui brillent et les perspectives qui s'ouvrent dans un ciel

obscur et orageux, et la conscience suit l'esprit dans ses emportements.

J'ai vécu longtemps, comme l'un des acteurs, dans cette mêlée des idées

et des hommes; j'en suis sorti depuis longtemps; et aujourd'hui,

spectateur tranquille du passé comme du présent, je reste aussi

fermement attaché que jadis aux convictions qui ont dirigé ma conduite,

mais peu surpris que des hommes d'un esprit éminent et d'un coeur

honnête aient obéi à des convictions différentes. La crise suprême que

j'ai en ce moment à retracer est, de tous les événements de ce passé,

celui qui me rend le plus difficiles cette vue sereine et cette juste

appréciation des faits et des hommes; le dénouement en a été si grave et

si douloureux que toute mon âme s'émeut et se soulève à ces souvenirs.

Je veux pourtant et j'espère, à cette dernière heure, rester fidèle à la

disposition que, jusqu'ici, j'ai gardée sans effort en écrivant ces

_Mémoires_. Aujourd'hui, tous les partis, je pourrais dire tous les

hommes qui, n'importe en quel sens et dans quelle mesure, ont pris part

à la révolution de février, sont, comme moi, des vaincus. Nul d'entre

eux, à coup sur, ne se doutait de l'abîme où la diversité de nos idées

et de nos efforts devait sitôt nous jeter tous.

Je voudrais marquer avec précision le point où nous en étions tous et

quelle était la vraie disposition de tous les partis à l'approche de la

catastrophe qui nous a fait subir, à tous, de tels coups et de tels

mécomptes.

Le cabinet et ses amis politiques avaient une pensée et un dessein bien

déterminés. Ils aspiraient à clore en France l'ère des révolutions en

fondant le gouvernement libre qu'en 1789 la France s'était promis comme

la conséquence et la garantie politique de la révolution sociale qu'elle

accomplissait. Nous regardions la politique qui, à travers des incidents

passagers, avait prévalu en France depuis le ministère de M. Casimir

Périer, comme la seule efficace et sûre pour atteindre ce but. Cette

politique était réellement à la fois libérale et anti-révolutionnaire.

Anti-révolutionnaire, au dehors comme au dedans, car elle voulait au

dehors le maintien de la paix européenne, au dedans celui de la

monarchie constitutionnelle. Libérale, car elle acceptait et respectait

pleinement les conditions essentielles du gouvernement libre,

l'intervention décisive du pays dans ses affaires, la discussion

constante et vivante, dans le public comme dans les Chambres, des idées

et des actes du pouvoir. En fait, de 1830 à 1848, ce double but a été

atteint. Au dehors, la paix a été maintenue, et je pense aujourd'hui

comme il y a vingt ans, que ni l'influence ni la considération de la

France en Europe n'y avaient rien perdu. Au dedans, de 1830 à 1848, la

liberté politique a été grande et forte; de 1840 à 1848 spécialement,

elle s'est déployée sans qu'aucune nouvelle limite légale lui ait été

imposée. Si je disais sans réserve ma pensée, je dirais que,

non-seulement les spectateurs impartiaux, mais la plupart des anciens

adversaires de notre politique reconnaissent aujourd'hui, dans leur

pensée intime, la vérité de ce double fait.

La politique que nous soutenions et pratiquions ainsi avait son

principal point d'appui dans l'influence prépondérante des classes

moyennes: influence reconnue et acceptée dans l'intérêt général du pays,

et soumise à toutes les épreuves, à toutes les influences de la liberté

générale. Je ne discute pas ici le système; j'exprime le fait, et je

n'en atténue ni l'importance, ni le caractère. Les classes moyennes,

sans aucun privilége ni limite dans l'ordre civil, et incessamment

ouvertes, dans l'ordre politique, au mouvement ascendant de la nation

toute entière, étaient, à nos yeux, les meilleurs organes et les

meilleurs gardiens des principes de 1789, de l'ordre social comme du

gouvernement constitutionnel, de la liberté comme de l'ordre, des

libertés civiles comme de la liberté politique, du progrès comme de la

stabilité.

A la suite de plusieurs élections générales dont la liberté et la

légalité ne sauraient être sérieusement contestées, et sous le coup de

graves débats incessamment répétés, l'influence prépondérante des

classes moyennes avait amené, dans les Chambres et dans le pays, la

formation d'une majorité qui approuvait la politique dont je viens de

rappeler les caractères, voulait son maintien et la soutenait à travers

les difficultés et les épreuves, intérieures ou extérieures, que lui

imposaient les événements. Cette majorité s'était successivement

renouvelée, recrutée, affermie, exercée à la vie publique, et de jour en

jour plus intimement unie au gouvernement comme le gouvernement à elle.

Selon la pente naturelle du gouvernement représentatif et libre, elle

était devenue le parti conservateur de la politique anti-révolutionnaire

et libérale dont elle avait, depuis 1831, voulu et secondé le succès.

Le gouvernement parlementaire, forme pratique du gouvernement libre sous

la monarchie constitutionnelle; l'influence prépondérante des classes

moyennes, garantie efficace de la monarchie constitutionnelle et des

libertés politiques sous cette forme de gouvernement; le parti

conservateur, représentant naturel de l'influence des classes moyennes

et instrument nécessaire du gouvernement parlementaire: tels étaient,

dans notre profonde conviction, les moyens d'action et les conditions de

durée de la politique libérale et anti-révolutionnaire que nous avions à

coeur de pratiquer et de maintenir.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 32 / 39 段