«D'ici là cependant, mon gouvernement pense qu'il ne serait pas

impossible, en se fondant sur l'espérance légitime d'un accord complet

entre les cinq puissances, de tenter une démarche préliminaire dans le

but d'arrêter l'effusion du sang. Il pense qu'on pourrait prévenir les

parties belligérantes que la médiation des cinq puissances va leur être

offerte, et leur demander de suspendre en attendant les hostilités. Il

espère que les ministres des trois cours continentales prendraient sur

eux de donner leur adhésion à cette démarche.

«Lord Palmerston m'a fait observer que le succès de cette démarche

auprès des douze cantons, qui forment la majorité dans la diète,

dépendrait de la presque certitude qu'on pourrait leur donner du succès

de la médiation dans l'affaire des jésuites:--Sans cela, m'a-t-il dit,

ils ne renonceront point à leurs avantages, et ne laisseront point à

leurs adversaires le temps et les moyens d'organiser leur défense.--Nous

avons cherché alors comment on pourrait leur donner cette presque

certitude en respectant les conditions mêmes de la médiation telles

qu'elles sont posées dans la note du gouvernement britannique et

expliquées dans la présente dépêche. Il nous a paru que les cinq

puissances, par l'entremise de leurs ministres à Paris, pourraient faire

une démarche spontanée auprès du saint-siége pour prévenir le pape Pie

IX de la demande qui lui sera probablement adressée, et qu'en donnant

simultanément connaissance aux parties belligérantes de cette démarche

et de la médiation projetée, on obtiendrait probablement le but désiré.

En effet, si, sur le fondement de cette démarche, le Sonderbund consent

à la suspension d'armes, il aura implicitement consenti à s'en rapporter

à la décision du saint-siége dans l'affaire des jésuites, et les douze

cantons auront à peu près la certitude d'obtenir, sans coup férir, ce

qu'ils poursuivent au prix de leur sang et de celui de leurs confédérés.

La moitié de l'oeuvre de médiation sera à peu près faite.

«Restait à préparer la rédaction de la note préliminaire. Lord

Palmerston a bien voulu me confier ce travail; mais l'heure du courrier

ne me permettant pas de m'y livrer aujourd'hui, je ferai en sorte de

l'avoir terminé demain, et si lord Palmerston en est satisfait, je vous

l'expédierai par un courrier extraordinaire.

«Afin d'éviter tout malentendu dans une affaire si pressante, si

compliquée, et où cependant, attendu l'éloignement des cinq cours

médiatrices, tant de choses restent encore en suspens, je donnerai

lecture de la présente dépêche à lord Palmerston, et s'il y consent, je

lui en laisserai copie.

«_Sept heures du soir_. Je sors de chez lord Palmerston. Il n'a fait

aucune objection à la teneur de cette dépêche, et il a gardé la copie.»

L'adhésion du cabinet anglais aux modifications proposées par le duc de

Broglie dans le contre-projet de note identique de lord Palmerston

arrivait à propos pour atténuer le mouvement de méfiance et de colère

qu'avait suscité ce projet dans les cabinets de Vienne et de Berlin:

«J'ai vu M. de Canitz peu après la réception du travail de lord

Palmerston, m'écrivait le marquis de Dalmatie[222], et je l'ai trouvé

sous l'impression que ces propositions étaient complétement

insuffisantes, n'offrant aucune espèce de garanties, si ce n'est même

dérisoires. Il m'a lu ce qu'il était occupé à écrire à M. de Radowitz,

parti la veille au soir pour Vienne; il lui communique cette impression.

[Note 222: Le 22 novembre 1847.]

Il attend, non-seulement avec la plus grande impatience mais avec

anxiété, votre réponse à lord Palmerston. Le cabinet de Berlin, qui

naguère encore était tellement rapproché de l'Angleterre, en est bien

loin aujourd'hui. On dit tout haut maintenant que lord Palmerston est le

représentant du principe révolutionnaire, et que toute la cause du

principe conservateur est remise aux mains du gouvernement du roi.»

A Vienne l'humeur était encore plus forte. Le prince de Metternich

regardait de plus en plus les affaires de Suisse comme intimement liées

aux affaires d'Italie, et mettait chaque jour plus d'importance à la

répression des radicaux au pied des Alpes pour être en mesure de

résister au mouvement qui éclatait sur toute la ligne des Apennins. Les

communications que m'apportait de sa part le comte Appony prouvaient que

mon attitude et mon langage ne lui suffisaient guère, et qu'il était

plutôt résigné que satisfait.

Cependant, la situation était si pressante et notre concours si

indispensable aux cabinets de Vienne et de Berlin, que je ne désespérai

pas de leur faire accepter le nouveau projet de note identique tel que

l'avait fait modifier le duc de Broglie, quoiqu'il fût bien moins net et

moins efficace que notre première proposition. Dès que j'eus reçu ses

dépêches des 20 et 22 novembre, je me mis à l'oeuvre, et le 24 au soir

je lui écrivis: «J'ai rendu compte au roi en son conseil des

modifications que, conformément à mes instructions du 19 de ce mois,

vous avez proposées au projet de note présenté le 16 par le gouvernement

britannique, et qui ont été admises par lord Palmerston. J'ai en même

temps informé le roi et son conseil des difficultés que rencontrait

l'adoption d'une note préliminaire qui avait d'abord paru pouvoir être

immédiatement adressée par les cinq puissances aux parties belligérantes

pour les engager à une suspension d'armes, en attendant que les bases de

la médiation fussent définitivement arrêtées. Frappé de ces difficultés,

et désirant ne point perdre de temps dans l'oeuvre de pacification qu'il

poursuit, le gouvernement du roi a résolu d'écarter cette idée d'une

démarche préliminaire, et de presser l'adoption du projet définitif de

note identique modifié ainsi qu'il a été convenu le 20 entre vous et

lord Palmerston. Le roi m'a en conséquence autorisé à m'entendre, à ce

sujet, avec les représentants à Paris des cours d'Autriche, de Prusse et

de Russie, et j'ai la satisfaction de vous annoncer que, moyennant les

modifications ci-dessus rappelées, le projet de note identique,

contenant l'offre et les bases de la médiation des cinq puissances en

Suisse, a été adopté par M. l'ambassadeur d'Autriche et M. le ministre

de Prusse qui se sont engagés, dès que ce projet aurait reçu

l'approbation définitive du gouvernement britannique, à le transmettre,

comme nous, aux représentants de leurs cours auprès de la Confédération

helvétique, afin que ceux-ci eussent à le remettre, simultanément avec

l'ambassadeur de France et le chargé d'affaires d'Angleterre, au

président de la diète et au président du conseil de guerre du

Sonderbund.

«M. le chargé d'affaires de Russie n'ayant encore reçu aucune

instruction de sa cour sur cette affaire, n'a pu s'engager à faire

immédiatement la même démarche; mais il a exprimé son approbation de la

résolution adoptée par ses collègues, et il pense que sa cour adhérera à

la marche suivie par les cours de Vienne et de Berlin.

«Je vous renvoie donc, M. le duc, le projet modifié de note identique

maintenant revêtu de l'adhésion des représentants des cours d'Autriche

et de Prusse comme de la nôtre, et qui recevra très-probablement bientôt

celle de la cour de Russie. Je vous invite à presser le gouvernement

britannique, qui a présenté ce projet et accepté les modifications

proposées par vous, de le revêtir de sa sanction définitive, et de

prendre les mesures nécessaires pour que le représentant de Sa Majesté

Britannique en Suisse, de concert avec les représentants des autres

cours médiatrices, adresse sans retard cette note au président de la

diète et au président du conseil de guerre du Sonderbund. Le

gouvernement du roi espère que cette démarche unanime et amicale des

cinq puissances amènera le terme de la guerre civile qui désole la

Suisse et préoccupe justement l'Europe.»

Ce ne fut pas sans surprise que le duc de Broglie rencontra à Londres de

nouvelles objections à ce projet, naguère si attentivement débattu et si

formellement accepté: «Je tenais l'affaire pour terminée,

m'écrivit-il[223], quand je me suis présenté ce matin chez lord

Palmerston. Je le lui ai dit. Je lui ai donné lecture de votre lettre,

et lui ai remis entre les mains le projet de note modifiée qui

l'accompagnait.

[Note 223: Le 26 novembre 1847.]

«Il l'a relu d'un bout à l'autre. Arrivé au paragraphe premier des bases

de médiation et lisant la rédaction substituée à la sienne, il a déclaré

que le principe de l'expulsion des jésuites ne lui paraissait pas assez

formellement stipulé. Je me suis borné à lui rappeler que cette

rédaction avait été approuvée par lui, remise entre ses mains par écrit,

que j'avais rendu compte de notre entretien dans une dépêche où cette

rédaction se trouvait insérée _in extenso_, qu'il avait reconnu la

parfaite exactitude de ce compte rendu, et que la copie de la dépêche

était entre ses mains. J'ai ajouté que dans cette rédaction était tout

le noeud de la question de médiation: si la démarche auprès du pape

n'était pas faite par les cantons du Sonderbund eux-mêmes, les

médiateurs ne feraient autre chose que de se réunir aux douze cantons de

la diète pour exiger des sept cantons du Sonderbund une soumission

entière, absolue, sans conditions ni limites; ce serait, de la part de

l'Europe, intervenir non pour prévenir, mais pour consacrer la violation

du pacte fédéral et l'oppression de la minorité par la majorité; nous

allions jusqu'à l'extrême limite en pesant réellement sur la minorité,

sous couleur de lui ménager un recours au saint-siége: aller plus loin

serait impossible.

«Lord Palmerston s'est défendu sur le premier point en disant qu'il

n'avait pas compris que la rédaction proposée dût être substituée à la

sienne, qu'il l'avait comprise comme une explication que nous donnions à

notre pensée. J'ai regretté qu'il n'eût pas assez attentivement écouté

la lecture de la dépêche que je lui avais remise, en affirmant qu'elle

ne pouvait laisser sur ce point le moindre doute.

«Il a insisté ensuite sur le peu de chance d'être écouté des vainqueurs

si on ne leur donnait pas l'assurance complète de l'expulsion des

jésuites. J'ai répliqué qu'à la vérité la chance d'être écouté n'était

pas très-grande si les douze cantons étaient complètement vainqueurs;

mais que le refus viendrait alors, non point des conditions de la

médiation, mais de la violence des passions populaires suisses; que

l'essentiel, en tentant cette démarche, c'était de maintenir le principe

de la souveraineté cantonnale, et qu'il valait beaucoup mieux ne rien

faire que de l'abandonner.

«Lord Palmerston m'a dit alors que nous faisions beaucoup pour ce

principe, beaucoup pour les sept cantons en déclarant que le pacte ne

pourrait être modifié qu'à l'unanimité.--«Vous ne faites rien, ai-je

répondu, si vous consacrez la violation du pacte dans le cas actuel.

Qu'ont besoin les radicaux de changer le pacte s'ils peuvent, dans

chaque occasion, le violer avec l'assentiment et le concours de

l'Europe?»

Pendant près de trois heures, la discussion continua sur ce terrain

entre les deux interlocuteurs. Lord Palmerston indiqua deux ou trois

modifications à la rédaction du paragraphe en question. Le duc de

Broglie les repoussa toutes, et maintint la rédaction primitive «comme

adoptée et irréformable.» Lord Palmerston se rabattit alors à demander

que, dans le quatrième paragraphe des bases de médiation, on ajoutât

quelques mots qui indiquassent que, tout en posant la question du rappel

des jésuites comme elle était posée dans le premier paragraphe, les cinq

puissances espéraient que le pape accueillerait la demande qui lui

serait adressée: «Cela m'a paru sans inconvénient, me disait le duc de

Broglie, et, après avoir cherché une rédaction qui répondît à la pensée

de lord Palmerston, nous nous sommes arrêtés à insérer dans le quatrième

paragraphe cette phrase que: «dès que la question des jésuites serait

complétement résolue, ainsi qu'il est indiqué au paragraphe premier, les

deux parties licencieraient leurs forces respectives et reprendraient

leur attitude ordinaire et pacifique.»--L'addition me semble tout à fait

exempte de reproches; à tel point même qu'il faut être bien au fait de

la discussion qui l'a produite pour comprendre qu'on y puisse attacher

la moindre importance.

«J'ai quitté lord Palmerston en lui disant que j'allais expédier mon

courrier avec son consentement et l'assurance qu'il allait adresser ses

ordres à M. Peel, son chargé d'affaires en Suisse. Il me l'a donnée.»

Le duc de Broglie n'était pas au bout. Il m'écrivit le lendemain[224]:

«Hier soir, deux heures après l'expédition de mon courrier, on m'a remis

un billet de lord Palmerston, accompagné d'une lettre officielle. Je ne

répondrai point au billet. Je réponds à la lettre officielle, dont je

joins ici copie avec ma réponse.

[Note 224: Le 27 novembre 1847.]

«_Lord Palmerston à M. le duc de Broglie_.

Foreign-Office, 26 novembre 1847.

«Monsieur le duc,

«Au sujet de la conférence que j'ai eu l'honneur d'avoir ce matin avec

Votre Excellence sur les affaires de Suisse, et pour prévenir tout

malentendu futur, je crois devoir dire que si, pour assurer le concours

unanime des cinq puissances dans l'offre d'une médiation amicale entre

les parties belligérantes en Suisse, le gouvernement de Sa Majesté

Britannique a consenti aux modifications que Votre Excellence a

proposées dans le projet de note identique à présenter à la diète et au

Sonderbund, le gouvernement de Sa Majesté n'a agi ainsi que dans la

claire et positive idée que l'entier éloignement des jésuites de toutes

les parties du territoire de la confédération est la base nécessaire de

l'arrangement à proposer aux deux parties belligérantes pour la

pacification de la Suisse.»

La réponse du duc de Broglie était courte et catégorique:

«_Le duc de Broglie à lord Palmerston_,

Londres, 27 novembre 1847.

«Mylord,

«Je concevrais difficilement que la rédaction substituée par mon

gouvernement au paragraphe premier du contre-projet britannique pût

devenir, entre nous, l'occasion d'un malentendu. Je me suis efforcé de

vous expliquer à plusieurs reprises, tant de vive voix que par écrit, le

sens et la portée de cette rédaction. Je ne puis que me référer à ces

explications, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher.»

Que signifiaient, de la part du cabinet anglais, cette incertitude,

cette mobilité de résolution et de langage? Était-ce seulement

l'embarras inhérent à une situation fausse? Lord Palmerston voulait à la

fois rester en Suisse l'ami particulier des radicaux, et ne pas rester

isolé en Europe en se séparant des quatre grandes puissances qui

voulaient leur résister. Y avait-il, dans ses hésitations et ses

procrastinations, un désir plus ou moins prémédité de traîner en

longueur et de laisser aux radicaux suisses le temps d'accomplir leur

oeuvre de guerre civile avant que la médiation européenne vînt les gêner

dans leur attaque? Sur le théâtre même des événements, des faits se

passaient, des paroles échappaient qui autorisaient cette conjecture. Le

gouvernement anglais avait pour chargé d'affaires en Suisse M. Peel,

fils aîné de sir Robert Peel et maintenant héritier de ce glorieux nom.

Il était jeune, impétueux et, tout en obéissant à ses instructions,

enclin dans son langage à des mouvements d'indépendance et

d'inconséquence généreuse. Il vivait à la fois en intimité avec M.

Ochsenbein et en bons rapports avec M. de Boislecomte. Dès le 7 novembre

1847, au moment même où la Diète helvétique engageait la guerre civile,

ce dernier m'écrivit: «M. Peel m'a dit combien sa position, sous un

ministre qui appartenait à un autre parti que son père, lui imposait de

réserve, et combien il aurait de plaisir à être plus expansif avec moi;

ce que, sous lord Aberdeen par exemple, il eût fait, même en ayant les

mêmes instructions. J'étais entré chez lui en lui disant que je ne

pouvais résister au plaisir de lui exprimer l'espoir que nos deux

gouvernements se missent enfin d'accord sur les affaires suisses, et je

lui avais confié, d'après la dépêche de Votre Excellence, ce qui m'en

donnait l'espoir.--Je le désire autant qu'on peut désirer quelque chose

au monde, me dit M. Peel, et je ne suis pas sans espoir; la dernière

expédition de lord Palmerston était évidemment écrite dans un esprit de

rapprochement vers vous, et de mon côté, depuis les propositions faites

par les sept cantons, j'insiste chaque fois à écrire que maintenant tout

le droit est passé de leur côté, et qu'il n'y a plus d'autre parti à

prendre honorablement que celui de les soutenir.--Je dis alors à M. Peel

notre projet de médiation:--«Malheureusement, me dit M. Peel, les

meneurs de la diète ne l'accepteront pas; il n'y a que quatre jours

qu'ils ont refusé la médiation de l'Angleterre. J'ai en vain dit à M.

Ochsenbein que, si les petits cantons faisaient un appel à la France et

à l'Autriche, il était à croire que les deux puissances interviendraient

à main armée, et je lui ai laissé suffisamment à entendre que nous n'y

mettrions pas d'obstacle. Il s'est emporté; il a dit que tout cela était

l'ouvrage de M. de Metternich qui nous avait changés; il a parlé de ses

cent mille soldats, qu'ils ne reculeraient pas devant la France et

l'Autriche, qu'ils pourraient périr et la Suisse cesser d'être une

nation, mais que cela valait mieux que de courber la tête, et que, s'ils

étaient victorieux, ils ne s'arrêteraient pas en Suisse et se

répandraient sur l'Italie et sur l'Allemagne. A quoi je répondis que ce

pouvaient être là ses sentiments privés, mais que ce n'étaient pas ceux

du pays. C'est en sortant de cette conversation que M. Ochsenbein a été

se concerter avec MM. Druey, Munzinger et Furrer, et qu'ils ont résolu

de précipiter le mouvement et de prononcer l'arrêt d'exécution, ce qui a

été exécuté le soir même. Ils sont lancés et maintenant ils ne

s'arrêteront pas, même devant votre intervention armée.»

Pendant qu'on discutait encore à Londres le sens et les bases de la

médiation, les radicaux suisses précipitèrent en effet leurs mouvements:

ils avaient mis sur pied des forces considérables: 52,000 hommes d'armée

active et 30,000 de réserve, avec 172 pièces d'artillerie[225]; un chef

expérimenté, le général Dufour, les commandait: il n'appartenait pas au

parti radical; mais la diète une fois engagée dans la lutte, la plupart

des modérés, qui avaient d'ailleurs peu de goût pour les jésuites et le

Sonderbund, croyaient de leur devoir de la soutenir: elle représentait,

à leurs yeux, la confédération et l'État. Dès les premiers coups, le

succès se déclara plus prompt et plus facile que ne l'avaient espéré les

plus confiants; le canton de Fribourg fut occupé et la ville capitula

sans résistance. Mais Lucerne tenait bon; sa population et celle des

petits cantons se montraient fort résolues à se battre: «La Suisse

entière, m'écrivait M. de Boislecomte[226], est dans une attente pleine

de passion et d'anxiété, les yeux tournés vers Lucerne. M. Peel a dit

hier à l'ambassade qu'il avait envoyé quelqu'un à Lucerne. Il paraît

très-embarrassé depuis quelques jours. Son langage est redevenu comme

aux premiers temps. On pensait qu'il avait envoyé à Lucerne, non pas à

la ville, mais au quartier général de l'armée, pour prévenir le général

Dufour et lui conseiller de presser les choses. J'apprends par

Neufchâtel que, le 21, un courrier anglais a traversé la ville, se

rendant à Berne. M. Peel, auquel je communique à peu près tout ce que je

reçois et ce que je fais, s'est bien gardé d'en rien dire à l'ambassade,

et c'est à la suite de la réception de ce courrier qu'il a fait, au

quartier du général Dufour, l'envoi dont il a parlé à mon attaché, M. de

Massignac. Il faut qu'il y ait quelque chose de faux au fond de toute la

situation prise par la cour de Londres pour qu'un caractère vrai et

généreux, comme celui de M. Peel, ne puisse cependant inspirer à

personne de sécurité.»

[Note 225: Baumgartner, _die Schweitz von 1830 bis 1850_, t. IV, page

7.]

[Note 226: Le 24 novembre 1847.]

Ce fut la conviction générale, acceptée depuis comme un fait certain par

les historiens suisses les mieux informés, qu'au moment même où la note

identique était enfin sortie de toutes ses transformations et près

d'être expédiée en Suisse, lord Palmerston avait donné à M. Peel l'ordre

d'en prévenir le général Dufour, et de l'engager à presser la conquête

de Lucerne, pour qu'à l'arrivée de la note les cinq puissances qui

l'avaient signée, y compris l'Angleterre, trouvassent la guerre terminée

et leur médiation sans objet. Le chapelain de la légation anglaise en

Suisse avait été, disait-on, chargé de cette mission.

M. de Boislecomte mit avec raison du prix à s'assurer de la réalité du

fait; il donna, dans ce but, ses instructions au jeune attaché qu'il

avait laissé à Berne, et le 29 novembre 1847, M. de Massignac lui

écrivit: «L'affaire de la mission du chapelain de la légation

d'Angleterre est éclaircie. Ce matin, je fus chez le ministre

d'Espagne[227]. Après avoir causé avec lui de la lettre que j'ai eu

l'honneur de vous adresser ce matin, et à laquelle il donne son entière

approbation quant à l'exactitude:--Je voudrais bien savoir, lui dis-je,

si vraiment Temperly a été, de la part de Peel, dire au général Dufour

de presser l'attaque contre Lucerne.--Qui est-ce qui en doute? me

répondit-il; pour moi, j'en suis sûr, je le tiens de bonne source, et

j'en mets ma main au feu, me répéta-t-il à plusieurs reprises.--Je le

crois, ajoutai-je, mais j'aurais quelque intérêt à le faire avouer à

Peel lui-même, et devant quelqu'un, vous, par exemple.

[Note 227: M. de Zayas.]

«L'occasion s'en est présentée dès ce matin. Nous parlions avec Zayas et

Peel des affaires suisses et de la manière dont les différents cabinets

les jugeaient. «--Aucun cabinet de l'Europe, excepté celui de

l'Angleterre, n'a compris les affaires de Suisse, a dit M. Peel, et lord

Palmerston a cessé de les comprendre lorsqu'il a approuvé la note

identique.--Avouez au moins, lui dis-je, qu'il a fait une belle fin, et

que vous nous avez joué un tour en pressant les événements.» Il se tut;

j'ajoutai: «--Pourquoi faire le mystérieux? Après une partie, on peut

bien dire le jeu qu'on a joué.--Eh bien, c'est vrai! dit-il alors, j'ai

fait dire au général Dufour d'en finir vite.» Je regardai M. de Zayas

pour constater ces paroles. Son regard me cherchait aussi. Cependant,

Monsieur l'ambassadeur, je n'ai pas voulu vous apprendre cet aveu

légèrement, et ce soir, j'ai demandé à M. de Zayas s'il considérait

l'aveu comme complet:--«Je ne sais pas ce que vous voudriez de plus, me

répondit-il, à moins que vous ne vouliez une déclaration écrite. Quand

je vous disais ce matin que j'en mettrais ma main au feu!»

Ce fut seulement le 28 novembre 1847 que je pus adresser à M. de

Boislecomte une dépêche définitive et positive: «Le concert que nous

travaillons à établir entre les puissances est enfin réalisé. Vous

trouverez ci-joint le texte de la note identique qui doit être remise

aux parties belligérantes en Suisse pour leur offrir la médiation des

cinq cours. Vous voudrez bien, après en avoir fait dresser deux

expéditions et les avoir revêtues de votre signature, les adresser au

président de la diète et au président du conseil de guerre du

Sonderbund. M. Peel recevra des instructions conformes à celles que je

vous donne. M. le comte Appony et M. le baron d'Arnim écrivent dans le

même sens à M. de Kaisersfeldt et à M. de Sidow. La dépêche de M.

d'Appony est annexée à cette expédition, et je vous recommande de la

faire parvenir, sans perdre un moment, à M. de Kaisersfeldt. Quant à

celle de M. d'Arnim, elle est envoyée directement à M. de Sidow. M. de

Kisséleff ne s'étant pas trouvé en mesure de donner des directions

analogues à M. de Krudener, bien que les intentions de son gouvernement

ne soient pas douteuses, la communication de la Russie ne pourra avoir

lieu que plus tard. Mais il importe que celles de la France, de

l'Autriche et de la Prusse soient, autant que possible, simultanées, et

je vous prie de vous concerter à cet effet avec vos collègues en évitant

d'ailleurs tout ce qui entraînerait de nouveaux délais.»

La note identique ainsi transmise était exactement conforme au texte

enfin convenu entre le duc de Broglie et lord Palmerston, dans leurs

derniers entretiens.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 31 / 39 段