«Ces avertissements, ces conseils ont échoué; toutes les tentatives

conciliantes d'origine exclusivement suisse ont été également sans

résultat; la guerre civile est déclarée; une partie de la confédération

a pris les armes contre l'autre; douze cantons et deux demi-cantons sont

d'un côté; sept sont de l'autre; deux cantons ont déclaré leur volonté

de rester neutres. La confédération, à vrai dire, n'existe plus que de

nom. Dans cet état de choses, le gouvernement du roi a compris que de

nouveaux devoirs lui étaient imposés. Les puissances signataires des

traités ne peuvent en effet demeurer indifférentes à la destruction

imminente d'une oeuvre aussi étroitement liée à leurs propres intérêts.

«Ces puissances ne se sont pas bornées, en 1815, à reconnaître la

Confédération helvétique; elles ont encore activement travaillé et

efficacement concouru à sa formation. Le projet de pacte a été préparé à

Zurich, de concert avec leurs délégués; il a été achevé à Vienne de

concert avec une commission du congrès. La diète a déclaré depuis, dans

un document officiel, que, sans l'appui que l'Europe lui avait prêté,

elle n'aurait jamais pu surmonter les obstacles qu'elle rencontrait dans

la division des esprits et l'opposition des intérêts. Plusieurs cantons,

notamment ceux de Schwytz et d'Unterwalden, inquiets sur le maintien de

leur souveraineté cantonnale et sur la protection de leur foi

religieuse, se refusaient à entrer dans la confédération. C'est sur la

parole des grandes puissances et à leur invitation pressante que ces

cantons ont cédé.

«Il y a plus: pour donner à la Suisse une véritable frontière

définitive, pour établir entre les cantons une contiguïté qui n'existait

pas, les grandes puissances lui ont concédé gratuitement des territoires

considérables. C'est ainsi que le district de Versoix a été détaché de

la France pour établir la contiguïté entre le canton de Genève et celui

de Vaud, et que, par le traité de Turin, les communes de Savoie qui

bordent le lac Léman, entre le Valais et le territoire de Genève, ont

été réunies à cette dernière république. D'autres concessions du même

genre ont encore eu lieu.

«Enfin les grandes puissances ont garanti à la Confédération helvétique

un état de neutralité perpétuelle, et placé ainsi à l'abri de toute

agression son indépendance et son intégrité territoriale. Elles ont été

déterminées à ces actes de bienveillance par l'espérance d'assurer la

tranquillité de l'Europe en plaçant, entre plusieurs des monarchies

militaires du continent, un État pacifique par destination. C'est ce qui

se trouve positivement exprimé dans le rapport fait au congrès de Vienne

le 16 janvier 1815, et inséré au dixième protocole des actes de ce

congrès.

«En présence de pareils précédents, ces puissances ont le droit évident

d'examiner si la confédération dont elles ont entendu favoriser la

formation et la durée par tant et de telles concessions existe encore,

et si les conditions auxquelles elles ont attaché ces concessions sont

toujours remplies. Il est malheureusement impossible de se dissimuler

que la guerre déplorable qui éclate aujourd'hui a porté une atteinte

grave à toutes les conditions d'existence de la Suisse; et si les

puissances ne considéraient que la rigueur du droit, elles pourraient,

dès à présent, regarder la confédération comme dissoute, et se déclarer

elles-mêmes déliées des engagements qu'elles ont contractés envers elle.

«Néanmoins, comme les principes et les intérêts qui ont présidé en 1815

à la constitution de la Suisse sont encore dans toute leur force, le

gouvernement du roi, de concert avec les cabinets d'Autriche, de

Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, a résolu de tenter un dernier

effort pour arrêter l'effusion du sang et empêcher la dissolution

violente de la confédération. Deux questions principales divisent

aujourd'hui la Suisse: l'une est religieuse, l'autre politique. La

question religieuse est toute catholique: le gouvernement du roi, se

ralliant à une ouverture faite dans les derniers temps en Suisse même,

invite les parties belligérantes à la déférer, d'un commun accord, à

l'arbitrage du pape. Quant à la question politique, c'est-à-dire, à tout

ce qui touche aux rapports des vingt-deux cantons souverains avec la

confédération, les cinq grandes puissances offrent leur médiation.

«Si cette proposition était acceptée, les hostilités seraient

immédiatement suspendues; on établirait, sur un point voisin du théâtre

des événements, un centre de réunion et de délibération en commun sur

les affaires de Suisse où les cinq puissances seraient représentées. Les

vingt-deux cantons seraient invités à envoyer des délégués à cette

conférence dans laquelle on examinerait de concert: 1° les moyens de

conciliation dans la crise actuelle; 2° les modifications à apporter

dans l'organisation de la confédération pour que cette crise ne puisse

pas recommencer.

«Le gouvernement du roi, toujours pénétré de la plus vive affection pour

la Suisse, fait ici appel à tous les cantons; il les engage tous à faire

leurs efforts pour faire accueillir par les parties belligérantes cette

démarche suprême qui peut mettre un terme à la guerre, en sauvant

l'indépendance et l'unité de la Suisse, et en lui conservant tous les

avantages dont l'Europe a voulu les doter. Si ses représentations

n'étaient pas écoutées, si une lutte sanglante, qui révolte à la fois la

politique et l'humanité, continuait malgré ses efforts, il se verrait

contraint de ne plus consulter que ses devoirs comme membre de la grande

famille européenne et les intérêts de la France elle-même, et il

aviserait.»

Les cabinets de Berlin et de Vienne adhérèrent immédiatement à ce

projet[216]: le premier, avec une complète approbation des principes et

du langage; le prince de Metternich, avec des expressions de regret

qu'on n'allât pas plus loin et en annonçant qu'il proposerait à mon

projet quelques modifications, mais en en acceptant pleinement le fond

et le caractère. La réponse du cabinet de Saint-Pétersbourg ne pouvait

arriver que plus tard; mais l'Autriche et la Prusse répondaient de son

assentiment, et le duc de Broglie m'écrivait de Londres[217]: «J'ai

communiqué avant-hier votre dépêche à M. de Brunnow; il l'a trouvée fort

bonne:--C'est, m'a-t-il dit, une position bien prise; il faut menacer un

peu si vous voulez être écouté.--Du reste, il tient que sa cour fera ce

que fera l'Autriche, ni plus, ni moins, ni autrement. Il parlera dans

notre sens.»

[Note 216: Le marquis de Dalmatie à moi, 10 novembre 1847; le comte de

Flahault à moi, 11 novembre 1847.]

[Note 217: Le 9 novembre 1847.]

Il n'en fut pas de même à Londres. Avant même d'avoir reçu mon projet de

note identique et sur l'annonce de ce qu'il serait probablement, lord

Palmerston, dans un long entretien avec le duc de Broglie, avait élevé

toute sorte d'objections, de difficultés, de moyens dilatoires que le

duc de Broglie avait combattus pied à pied, en plaçant, à chaque pas, la

question sous son vrai et grand jour: «J'ai trouvé, m'écrivit-il [218],

lord Palmerston très-récalcitrant, très-décidé au début; je crois

l'avoir laissé perplexe et dans une grande anxiété. J'ai fini en lui

disant:--«Si nous avions les intentions que vos journaux nous supposent,

nous aurions une belle occasion de prendre notre revanche de votre

traité du 15 juillet 1840, et de nous mettre ici quatre contre un. Mais

nous n'avons pas de telles intentions; et quant à moi, je pense que

toute séparation entre la France et l'Angleterre est un si grand mal

pour les deux pays, et en définitive un si grand danger pour la paix du

monde, que je ne voudrais pas avoir négligé le moindre effort pour le

conjurer.»

[Note 218: Le 6 novembre 1847.]

Trois jours plus tard, l'affaire fit un pas de plus: «J'ai reçu votre

lettre du 7 et le projet de note identique, m'écrivit le duc de

Broglie[219]; lord Palmerston est à Windsor et n'en revient que demain.

Je le lui envoie par un messager. Je n'ai point encore de ses nouvelles,

et quelle que soit votre juste impatience, je ne crois pas qu'il faille

se montrer pressé. Il faut le laisser devant la perspective d'un

engagement à quatre, conclu sans lui et par sa faute. C'est là ce qui

peut le décider. Voici maintenant où en est l'affaire. Lord Palmerston a

eu, sur ce sujet, un entretien avec lord John Russell, le jour même de

mon entrevue. Le fond de la proposition leur convient assez; ils sont

effrayés des radicaux. Ils soupçonnent néanmoins un piége dans cette

proposition. Cela a pour but, disent-ils, ou de leur faire perdre le

terrain intermédiaire sur lequel le gouvernement anglais est placé, et

de le faire passer à la queue, derrière nous, dans le camp du

Sonderbund, ou de nous laisser toute liberté d'intervenir en Suisse;

sous prétexte qu'ils ont tout refusé. Bref, on fera un contre-projet de

note, et on me le communiquera pour vous le transmettre.»

[Note 219: Le 9 novembre 1847.]

Neuf jours après seulement, le 18 novembre, lord Normanby vint me

communiquer, de la part du cabinet anglais, un contre-projet de note

identique ainsi conçu:

«Le soussigné, chargé d'affaires, etc., etc., a reçu l'ordre de son

gouvernement de faire au directoire de la diète suisse et au président

du conseil de guerre du Sonderbund la communication suivante.

«Le gouvernement britannique, animé du plus vif désir de voir toutes les

parties de l'Europe continuer à jouir des bienfaits de la paix, inspiré

par les sentiments les plus sincères d'amitié pour la nation suisse, et

fidèle aux engagements que la Grande-Bretagne, comme l'une des

puissances signataires du traité de Vienne de 1815, a contractés envers

la confédération suisse, a vu avec le plus profond regret le

commencement de la guerre civile entre les cantons qui composent cette

confédération. Désirant faire ses efforts et employer ses bons offices

dans le but d'aplanir les différends qui ont été la source de ces

hostilités, il s'est mis en communication, à ce sujet, avec les

gouvernements d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie; et trouvant

ces gouvernements animés des mêmes sentiments et mus par les mêmes

motifs, il a résolu, de concert avec ses alliés, de faire une offre

collective de la médiation des cinq puissances, dans le but de rétablir

la paix et la concorde entre les cantons dont se compose la

confédération suisse. Le soussigné est en conséquence chargé d'offrir la

médiation de la Grande-Bretagne pour cet objet, et conjointement avec

celle des quatre autres puissances.

«Si, comme l'espère le gouvernement britannique, cette offre est

acceptée, une suspension immédiate des hostilités aura lieu entre les

parties belligérantes, et continuera jusqu'à la conclusion définitive

des négociations qui s'en suivront.

«Dans ce cas, il sera en outre nécessaire d'établir immédiatement une

conférence composée d'un représentant de chacune des cinq puissances,

ainsi que d'un représentant de la diète et d'un représentant du

Sonderbund. Cette conférence se réunira à Londres.

«La base sur laquelle on propose d'opérer une réconciliation entre la

diète et le Sonderbund consiste à faire disparaître les griefs que met

en avant chacune des parties.

«Ces griefs paraissent être, d'une part l'établissement des jésuites en

Suisse et la formation de la ligue séparée du Sonderbund; de l'autre

part, la crainte des agressions des corps francs et le dessein attribué

à la diète de détruire ou de violer la souveraineté séparée des

différents cantons.

«Voici donc les conditions que le gouvernement britannique proposerait

pour le rétablissement de la paix en Suisse:

«D'abord les jésuites seraient retirés du territoire de la

confédération, moyennant une juste et suffisante indemnité pour toutes

les propriétés en terres et maisons qu'ils auraient à abandonner.

«En second lieu, la diète renoncerait à toutes intentions hostiles à

l'égard des sept cantons et les garantirait d'agression de la part des

corps francs. Elle confirmerait en outre les déclarations qu'elle a

souvent faites de sa détermination de respecter le principe de la

souveraineté séparée des cantons confédérés, qui forme la base du pacte

fédéral.

«Troisièmement, les sept cantons du Sonderbund dissoudraient alors

formellement et réellement leur ligue séparée.

«Quatrièmement et enfin, les deux parties licencieraient leurs forces

respectives et reprendraient leur attitude ordinaire et pacifique.

«Le soussigné est chargé d'exprimer le vif espoir du gouvernement

britannique que cette équitable proposition sera accueillie avec

empressement par les deux parties belligérantes; il est chargé en outre

de demander, de la diète et du Sonderbund, une prompte réponse.»

C'était là, à coup sûr, une offre de médiation peu impartiale et

probablement vaine. Elle tranchait, contre les cantons catholiques, la

principale question, en posant d'abord l'entière expulsion des jésuites

comme base de la médiation; et la note était précédée d'un long exposé

des motifs qui non-seulement faisait à l'une des parties belligérantes

cette concession capitale, mais la justifiait en principe, sans tenir

compte, sans faire seulement mention de l'indépendance des cantons dans

leur gouvernement intérieur, ni de la liberté d'association religieuse,

ni de la liberté d'enseignement, ni du pacte fédéral, ni des droits de

la minorité en présence de la majorité. Le duc de Broglie, à qui lord

Palmerston donna connaissance de son projet au moment même où il

chargeait lord Normanby de me le communiquer, fut si frappé, à la

première lecture, de la différence des deux notes qu'il indiqua

sur-le-champ à lord Palmerston plusieurs modifications qui lui

paraissaient indispensables, notamment dans le paragraphe relatif aux

jésuites. En me rendant compte[220] de son entretien avec lord

Palmerston à ce sujet, il terminait ainsi sa dépêche: «En résumé, nous

sommes, je crois, placés dans ce dilemme: ou l'action à cinq, par voie

de persuasion exclusivement, toute menace disparaissant momentanément,

sauf à renaître si la médiation échoue; ou l'action à quatre, par voie

de menace exclusivement, toute persuasion étant de pure forme. Lequel

des deux partis sera le plus efficace? Je n'oserais le dire; cela dépend

de bien des hommes et de bien des événements. J'attendrai vos

instructions.»

[Note 220: Le 16 novembre 1847.]

Je soumis immédiatement au roi, dans son conseil, toutes ces pièces et

les questions qu'elles soulevaient, et dès le lendemain[221], d'un avis

unanime, je répondis au duc de Broglie:

[Note 221: Le 19 novembre 1847.]

«J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avant

hier 16 de ce mois, et lord Normanby m'a donné communication de la

dépêche, en date du même jour, par laquelle lord Palmerston explique les

sentiments du cabinet de Londres sur notre proposition de médiation dans

les affaires suisses, ainsi que du contre-projet rédigé par le principal

secrétaire d'État de S. M. Britannique pour la note identique à adresser

par les puissances médiatrices aux parties belligérantes. Désirant

sincèrement le concours du gouvernement anglais à notre proposition de

médiation, pour assurer la prompte et entière efficacité de cette

démarche d'humanité et de paix, le gouvernement du roi pense comme vous,

monsieur le duc, que le nouveau projet que lord Palmerston vient de nous

faire communiquer doit être pris en considération. Il regarde en même

temps comme très-justes et importantes les observations que vous avez

déjà présentées à lord Palmerston sur quelques parties de ce projet. Les

puissances médiatrices ne sauraient évidemment intervenir auprès du

saint-siége pour obtenir le rappel des jésuites sans avoir la certitude

que les cantons du Sonderbund consentent à cette démarche et se

soumettront à la décision du pape, comme ils en ont du reste déjà

manifesté l'intention. Il nous paraît également évident que l'engagement

général des douze cantons qu'ils ne veulent attenter, ni en droit, ni en

fait, à la souveraineté cantonnale, ne saurait suffire pour dissiper les

inquiétudes des cantons du Sonderbund et leur donner les garanties dont

ils ont besoin; il sera nécessaire de déclarer explicitement que,

conformément au droit actuellement existant, aucune modification ne

saurait être introduite dans le pacte fédéral sans le consentement

formel et unanime de toutes les parties intéressées, c'est-à-dire des

vingt-deux cantons formant la confédération helvétique. Je vois avec

plaisir, par votre dépêche, que, sur ces deux points, lord Palmerston

s'est montré disposé à admettre vos observations.

«Les motifs qui vous font penser qu'il ne convient pas d'attacher, au

refus de notre médiation par l'une ou l'autre des parties belligérantes

suisses, la menace d'une intervention, me paraissent fondés; mais il

doit être bien entendu que cette question reste complétement en dehors

de la médiation, et que tous les droits qui peuvent appartenir à chacune

des puissances médiatrices, en raison de ses intérêts et des

circonstances, demeurent entiers et réservés.

«Quant au siége des conférences, le gouvernement du roi ne fera, pour

son compte, aucune objection à ce que, selon le voeu du gouvernement

britannique, il soit établi à Londres; mais je ne saurais présumer

quelles seront, à ce sujet, les dispositions des autres cours

continentales. Le gouvernement du roi, uniquement préoccupé du désir de

placer les conférences dans un lieu rapproché des événements et des

puissances qui y sont le plus directement intéressées, a proposé une

ville du grand-duché de Bade, et cette proposition a été agréée à Berlin

et à Vienne. M. le baron d'Arnim est venu me dire hier que son

gouvernement désirerait que les conférences fussent établies à

Neufchâtel. C'est là un point qui pourra être réglé ultérieurement et

sur lequel le gouvernement du roi, complétement étranger à toute pensée

personnelle, acceptera sans difficulté ce qui conviendra aux cours

engagées avec lui dans l'oeuvre de cette médiation dont le succès

importe tant au rétablissement de la paix en Suisse, à la sécurité de

l'ordre et à la satisfaction du sentiment moral en Europe.

«Je vous invite, monsieur le duc, à entretenir dans ce sens lord

Palmerston, et à presser de toutes vos instances une prompte conclusion.

La nécessité de réunir, sur un nouveau projet de note identique, l'avis

et l'adhésion des autres cours du continent entraînera déjà un fâcheux

retard.»

Le duc de Broglie ne perdit pas une minute pour exécuter ces

instructions. Il m'écrivit le 20 novembre 1847: «J'ai reçu dans la nuit

du 19 au 20 votre lettre du 18. Ce matin, de bonne heure, j'ai écrit à

lord Palmerston pour lui demander un rendez-vous. Il m'a reçu à midi. Je

lui ai exposé sur-le-champ les intentions du gouvernement du roi:--Bien

qu'il existe, lui ai-je dit, quelques différences dans le point de vue

sous lequel le gouvernement britannique d'une part et le gouvernement

français de l'autre envisagent les affaires de Suisse, bien que le

gouvernement britannique se montre moins sévère que nous à l'égard de la

diète helvétique, il ne nous paraît pas que cette différence puisse

faire obstacle à l'accord des deux gouvernements, puisqu'ils arrivent,

en définitive, à des conclusions à peu près identiques. Une médiation,

l'arbitrage du saint-siége dans la question des jésuites, le maintien de

la souveraineté cantonnale, des garanties contre les corps francs,

telles sont, pour le gouvernement britannique comme pour le gouvernement

français, les conditions de la pacification de la Suisse. Cela étant,

l'action commune est possible, et il ne reste plus qu'à s'entendre

clairement sur la nature et les limites de ces conditions.

«J'ai rappelé alors à lord Palmerston ce que j'avais eu l'honneur de lui

faire observer dans notre dernier entretien, en ce qui concerne les deux

premières bases de pacification indiquées dans le projet de note qu'il

nous a communiqué.

«--Il doit être bien entendu, lui ai-je dit, que le rappel des jésuites

ne peut être légitimement imposé aux cantons du Sonderbund que par le

saint-siége. S'il l'était par la diète, la souveraineté de ces cantons

ne serait pas respectée; les médiateurs n'auraient, non plus, aucun

droit de l'exiger. Mais il est juste et naturel que ce soient les

cantons catholiques qui provoquent cette décision, et non pas les

cantons protestants; le saint-siége prononcera dans l'intérêt de la

religion et de la paix.»--En conséquence, j'ai proposé, pour prévenir

toute incertitude, de substituer au paragraphe correspondant de la note

de lord Palmerston la rédaction suivante:

«--Que les sept cantons du Sonderbund s'adresseront au saint-siége pour

lui demander s'il ne convient pas, dans l'intérêt de la paix et de la

religion, d'interdire à l'ordre des jésuites tout établissement sur le

territoire de la confédération helvétique.»

«Lord Palmerston n'y a trouvé aucune difficulté, en réservant toutefois

le consentement de S. M. Britannique et du cabinet.

«Il doit être bien entendu, lui ai-je dit, que la première de toutes les

garanties contre toute atteinte à venir à la souveraineté des cantons

doit être l'engagement pris par la diète d'observer le pacte fédéral et

de n'y rien changer sans le consentement de tous les confédérés. Le

pacte fédéral est un traité entre vingt-deux États souverains,

indépendants l'un de l'autre au moment où ils l'ont signé, engagés l'un

envers l'autre dans les limites du pacte; il ne peut dépendre d'aucune

des parties contractantes de changer unilatéralement la condition des

autres. En conséquence, j'ai proposé de substituer au troisième

paragraphe correspondant du projet de note anglais la rédaction

suivante:

«--Que la diète, confirmant ses déclarations précédentes, prendra

l'engagement: 1° de ne porter aucune atteinte à l'indépendance ni à la

souveraineté des cantons, telle qu'elle est garantie par le pacte

fédéral; 2° d'accorder, à l'avenir, une protection efficace aux cantons

qui seraient menacés par une invasion de corps francs; 3° et de

n'admettre, s'il y a lieu, dans le pacte fédéral, aucun article nouveau

sans l'assentiment de tous les membres de la confédération.

«Lord Palmerston n'y a vu non plus aucune difficulté, toujours sous la

même réserve.

«Enfin, ai-je ajouté, dans la dépêche communiquée à mon gouvernement par

lord Normanby, il se rencontre des réflexions auxquelles nous adhérons

pleinement. Le gouvernement britannique établit _qu'en cas de refus de

la médiation, soit par l'une, soit par l'autre des parties

belligérantes, soit par toutes deux, ce refus ne doit être considéré par

aucune des cinq puissances comme un motif d'intervention armée dans les

affaires de la Suisse_. Rien de plus juste et de plus naturel; mais il

doit être en même temps bien entendu que _chacune des cinq puissances

demeure à cet égard dans ses droits actuels, et conserve entièrement sa

liberté d'action_.

«Lord Palmerston a trouvé l'observation parfaitement fondée.

«Dès lors, ai-je repris, mon gouvernement ne voit, en ce qui le concerne

personnellement, aucun obstacle à l'accord entre les cinq puissances tel

qu'il est proposé par le gouvernement britannique. Il accepte la

désignation de Londres comme siége de la conférence, et il emploiera

tous ses efforts pour faire partager son sentiment aux cours de Berlin,

de Vienne et de Pétersbourg; il espère y réussir sans pouvoir en

répondre; il est néanmoins prévenu que M. le prince de Metternich, tout

en adhérant à la proposition du gouvernement français, a annoncé qu'il

demanderait des modifications à la rédaction de la note française. Ce

n'est qu'après avoir reçu les observations de M. le prince de Metternich

et les avoir pesées avec toute l'attention qu'elles méritent, que la

rédaction de la note, qui doit devenir commune entre les cinq

puissances, pourra être définitivement arrêtée.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 30 / 39 段