rappeler qu'aux termes de son pacte constitutionnel, aussi bien qu'en
vertu de toute son histoire, la Suisse n'est pas un État unitaire, mais
bien une confédération d'États qui, en déléguant à une diète générale
certains pouvoirs reconnus nécessaires dans l'intérêt commun, se sont
réservé, surtout par rapport à leur régime intérieur, les droits
essentiels de la souveraineté. Telle est la Suisse que les traités ont
reconnue, et c'est en raison de cette organisation de la Suisse que les
traités ont été conclus. Si la diète, cédant à de funestes excitations,
voulait attenter aux droits qui sont la base et du pacte fédéral et des
traités; si, sous prétexte de veiller à la sûreté de la confédération,
elle prétendait prescrire ou interdire aux gouvernements cantonnaux
toute mesure qu'il lui plairait de considérer comme pouvant affecter un
jour cette sûreté, évidemment une interprétation aussi exorbitante du
pacte ne serait autre chose qu'un premier pas vers la destruction de
l'existence individuelle des cantons, c'est-à-dire vers l'abolition du
pacte même, et par conséquent vers l'annulation des traités conclus en
raison du pacte. En protestant contre une pareille entreprise, les
puissances alliées de la Suisse, loin d'attenter à l'indépendance des
États dont la confédération se compose, donneraient un éclatant
témoignage du respect que cette indépendance leur inspire, et de leur
fidélité aux traités qui l'ont consacrée.
«Et ces considérations, parfaitement légitimes dans l'hypothèse d'une
résolution prise avec une apparente régularité par la majorité de la
diète, deviendraient encore bien plus fortes et plus puissantes si
c'était au nom d'une minorité, ou par des moyens irréguliers et
violents, tels qu'un nouvel armement de corps francs, qu'on essayait de
violer l'indépendance cantonnale.
«Le gouvernement du roi agit donc selon le droit aussi bien que selon
une sage politique, en s'efforçant, par des représentations aussi
amicales que pressantes, de prévenir une lutte déplorable entre des
États libres auxquels il porte une égale affection, et en déclarant
qu'il se réserve une pleine liberté d'examen et d'appréciation quant à
l'attitude qu'il aurait à prendre et à la conduite qu'il aurait à tenir
dans le cas où cette lutte viendrait à éclater. Nous n'empiétons par là
en aucune façon sur l'indépendance et l'autonomie de la Suisse; nous ne
fournissons aucun prétexte spécieux aux reproches d'ingérence illégitime
et de prépotence étrangère. Sans doute toute nation a le droit de
modifier sa constitution intérieure; mais abolir en Suisse les bases
constitutives de la confédération, les abolir malgré la résistance d'un
ou de plusieurs des cantons confédérés, ce ne serait pas l'acte d'un
peuple modifiant librement ses institutions; ce serait l'asservissement
d'États indépendants, contraints de passer sous le joug d'alliés plus
puissants; ce serait la réunion forcée de plusieurs États en un seul.
Certes les gouvernements qui jusqu'à présent ont traité avec la Suisse
comme avec une confédération d'États distincts et indépendants seraient
autorisés, par tous les principes de droit public, à ne pas reconnaître
ce nouvel ordre de choses avant d'en avoir mûrement pesé, dans leur
propre intérêt, la légitimité et la convenance.
«Il est d'ailleurs, Monsieur le comte, une autre considération
essentielle que la Suisse ne devrait jamais perdre de vue dans ses
rapports avec les puissances étrangères. L'Europe, en lui accordant par
le traité de Vienne, avec une extension considérable de territoire, le
précieux privilège de la neutralité, et en liant la jouissance de ces
avantages à l'existence d'un système fédératif, a voulu surtout assurer
la tranquillité d'un pays dont la paix intérieure est, pour elle, un
intérêt de premier ordre. La position de la Suisse est telle qu'elle ne
peut être livrée à l'anarchie ou à des troubles prolongés sans que
plusieurs des principaux États du continent n'en ressentent le dangereux
contre-coup. Si la Suisse se plaçait en dehors des conditions qu'elle a
acceptées; si elle devenait, pour ses voisins, un foyer d'agitations et
de propagande révolutionnaire qui compromît leur repos, ils seraient
certainement en droit de se croire déliés eux-mêmes de leurs
engagements.
«Je vous laisse juge, Monsieur le comte, de l'usage que vous pourrez
avoir à faire de la présente dépêche, inspirée par le seul et profond
désir que le bonheur intérieur de la Suisse et sa situation en Europe
n'aient pas à subir de dangereuses épreuves ni de funestes altérations.»
Indépendamment des considérations générales qui m'y déterminaient, une
circonstance personnelle m'avait fait vivement sentir combien ces
instructions étaient nécessaires et urgentes. Un mois à peine après son
installation comme notre ambassadeur en Suisse, M. de Boislecomte
m'avait écrit[209]: «Il me semble qu'à Paris nous étions partis de la
conviction qu'il ne pouvait rien se passer en Suisse tant que les neiges
occuperaient le sol. Nous n'avions pas compté sur le désoeuvrement des
gens durant cette saison et sur la plus grande fréquentation des
cabarets: deux préparations merveilleuses à ces échauffourées par
lesquelles on commence ici les guerres civiles, ou l'on fait les
Révolutions.
[Note 209: Le 6 janvier 1847.]
«Il y a de plus: d'un côté, la violente tentation des radicaux de saisir
quelque occasion qui les rende maîtres du tiers de la Suisse qui leur
manque; de l'autre, les dispositions du Sonderbund, où l'on commence à
trouver tout à fait intolérable une situation qui ruine les populations
par un état permanent de guerre et qui les exaspère au-delà de toute
expression par l'attente, chaque matin, d'une attaque qui vienne les
surprendre.
«Entre deux partis ainsi posés, il est certain qu'on peut recevoir, à
chaque instant, la nouvelle ou la menace de quelque événement.
«Il me semblerait donc très-utile que, dès ce moment, vous réglassiez,
d'une part avec l'Autriche et de l'autre avec notre ministère de la
guerre, l'action éventuelle d'une intervention.
«Lorsque vous le ferez, je réclamerai, avant toutes choses, une
disposition: que le commandant du corps qui opérera et restera ensuite
soit mis sous la direction absolue de l'ambassade, et que cela lui soit
énoncé dans les termes les plus clairs, de manière à ne laisser ni
incertitude ni hésitation possible. Une fois en Suisse, il ne peut y
avoir, pour tout ce qui est français, qu'une seule direction; tout le
reste nous jette dans l'anarchie, et nous venons la combattre, non la
faire. En 1824, j'étais à Madrid simple chargé d'affaires; je n'avais
que vingt-sept ans, et le lieutenant-général Digeon, qui commandait à
40,000 hommes, avait ordre de suivre en tout mes directions pour rester,
partir, se mouvoir, occuper ou évacuer une place.
«Je pars de la base que l'intervention est toute convenue en cas d'une
guerre civile. Je vous propose ensuite le parti que je crois le plus
efficace pour l'éviter; car, quelque nécessaire que les sentiments de
simple humanité la puissent rendre, quelque bien qu'elle soit conduite,
elle est sujette à de bien grands inconvénients. Il est fort désirable
que tout cela ne traîne pas trop en longueur; car, en attendant, je me
trouve suivre de fait, si ce n'est de principe et de consentement, le
mouvement des trois cours du Nord, ce qui peut vous créer d'autres
embarras.»
Ainsi notre propre ambassadeur en Suisse était lui-même entraîné sur la
pente de l'intervention armée, la regardait comme toute convenue en cas
de guerre civile, et se préoccupait surtout de bien assurer le rôle
prépondérant qu'il aurait à y jouer. Lorsque, quelques mois auparavant,
j'avais proposé au roi de confier à M. de Boislecomte cette ambassade,
un double motif m'avait déterminé: je le savais catholique sérieux et
sincère en même temps que diplomate éclairé; et, comme ministre de
France à La Haye, il s'était conduit avec habileté et mesure dans un
pays et auprès d'un gouvernement essentiellement protestants. Je le
présumais très-propre à sa nouvelle mission. Je ne savais pas à quel
point il avait l'imagination vive et prompte, ni quel empire les
convictions et les penchants religieux pouvaient exercer sur son
jugement. Dès que sa lettre m'eut révélé sa disposition, je lui
écrivis[210]: «Je n'ai que le temps de vous répéter, par la poste, la
dépêche télégraphique que je viens de vous adresser par Strasbourg.
Venez sur-le-champ à Paris, et, en laissant M. de Reinhardt chargé
d'affaires, donnez-lui pour instructions de rester dans un complet
_statu quo_. Je ne veux arrêter mon avis ni prendre aucun parti avant
d'avoir causé à fond avec vous.» Sur ces seules paroles il comprit mon
inquiétude et sa cause, et, même avant de partir, il se hâta de
s'expliquer pour me rassurer[211]: «Lorsque je vous écris, je vous
expose avec le plus complet abandon toutes mes impressions, sans
craindre de les laisser aller tout leur cours; si l'expression en est
trop forte, vous me reprenez et je n'en vois que mieux la nuance que
vous voulez que j'observe; mais je suis bien loin, dans mon langage avec
d'autres, de rien admettre de cet abandon; je me suis toujours renfermé
ici dans des expressions solennelles et obscures qui disaient beaucoup
moins à l'oreille qu'à l'imagination. Chacun comprenait ce que je
voulais; mais je ne vous engageais qu'à l'éventualité d'une démarche
grave quelconque et qui pouvait, selon votre convenance, être aussi bien
satisfaite par une note, ou même par le silence, que par une
démonstration militaire. Je vous arriverai presque en même temps que ma
lettre. Je compte passer par Lucerne. Il me semble assez juste, après
avoir donné cinq jours à Berne et vingt-cinq à Zurich, d'en donner deux
à la troisième ville fédérale, et, après avoir causé un mois avec des
radicaux, de causer deux jours avec des conservateurs et des
catholiques.»
[Note 210: Le 10 janvier 1847.]
[Note 211: Les 13 et 24 janvier 1847.]
Dès qu'il arriva à Paris, je m'entretins à fond avec lui; je lui remis
fortement sous les yeux le principe fondamental de notre politique:
l'ajournement de toute idée d'intervention étrangère en Suisse jusqu'au
moment où les souffrances et les impuissances de la guerre civile et de
l'anarchie en auraient fait sentir à la Suisse elle-même l'opportunité.
J'insistai de plus sur l'importance qu'il y avait pour la question même,
et spécialement pour nous, à nous concerter avec le cabinet anglais
aussi bien qu'avec les trois cours du continent, et à le faire entrer
dans notre commun effort de médiation pacifique. J'avais commencé ce
travail d'entente avec lord Aberdeen, et, bien qu'il fût devenu plus
difficile, j'étais résolu à le continuer avec lord Palmerston. M. de
Metternich mit un moment en question la nécessité d'inviter l'Angleterre
à se joindre aux démarches des puissances continentales envers la
Suisse; il aurait bien mieux aimé que la France se trouvât seule, dans
cette affaire, en présence des trois cours du Nord, espérant qu'il lui
serait ainsi plus facile de nous entraîner dans sa politique. Mais
j'écartai formellement cette insinuation: «Je crois, écrivis-je à M. de
Flahault[212], que non-seulement il convient, mais qu'il importe de
s'entendre aussi avec l'Angleterre dans cette délicate circonstance, et
de provoquer sur les affaires de Suisse, comme cela a été fait
précédemment, son examen et ses résolutions sur tous les points.» Le roi
tint à M. de Boislecomte le même langage que moi, et je le renvoyai à
son poste, bien pénétré de nos intentions et bien décidé à s'y
conformer, car, en même temps qu'il était susceptible de préoccupation
et d'entraînement dans son propre sens, c'était un agent scrupuleusement
fidèle, loyal et discipliné.
[Note 212: Le 5 juillet 1847.]
M. de Sainte-Aulaire, souffrant et fatigué, avait demandé et obtenu sa
retraite de toute activité diplomatique. Le duc de Broglie lui avait
succédé dans l'ambassade de Londres. Il était bien instruit des affaires
de la Suisse, et lui portait, comme moi, la sollicitude la plus
bienveillante. Arrivé à Londres, le 1er juillet 1847, il eut, dès le 4,
une longue entrevue avec lord Palmerston, et la question suisse fut la
première dont il l'entretint: «Je lui ai lu, m'écrivit-il[213] votre
dépêche du 30 à Boislecomte, et aussi la dépêche adressée le 25 juin à
Flahault. Il a fort attentivement écouté ces deux pièces, et voici à peu
près le dialogue qui s'est établi entre nous.
[Note 213: Le 25 janvier 1847.]
«_Le duc de Broglie_. Que vous semble de tout ceci?--_Lord Palmerston_.
Cela me paraît fort sage.--Mais seriez-vous disposé à vous associer à
nous dans le langage que nous voulons adresser à la diète?--Analysons un
peu la question. De quoi peut-on menacer la Diète helvétique? (Et
là-dessus il a parcouru rapidement l'acte du congrès de Vienne.) On ne
peut la menacer que d'une seule chose, de lui retirer la garantie de
neutralité; et cela dans un seul cas, celui où la division de la Suisse
en vingt-deux cantons disparaîtrait pour faire place à une république
unitaire. Ce cas n'existe encore que dans les appréhensions de M. de
Metternich, et cette menace n'est pas de nature à effrayer beaucoup des
gens qui se promettraient de bouleverser toute l'Europe. Que
faire?--Mais vous voyez que M. de Metternich entend les menacer de tout
autre chose, et que ses propositions conduisent tout droit à une
intervention armée; c'est cette nécessité que nous cherchons à éviter;
nous n'en admettons la pensée que dans un avenir lointain, et sous
l'empire de circonstances qui peut-être ne se présenteront jamais: par
exemple, si la Suisse devenait pour ses voisins un foyer d'insurrection,
une sorte de citadelle du sein de laquelle sortiraient tour à tour une
jeune France, une jeune Italie, une jeune Allemagne, venant attaquer à
main armée les contrées limitrophes; ou bien encore dans le cas où la
guerre civile aurait longtemps ravagé ce malheureux pays, et où tous les
gens sensés, tous les amis de l'humanité, toutes les populations nous
appelleraient au secours. Mais notre volonté n'est ici qu'une volonté
individuelle; si M. de Metternich persiste dans ses résolutions, s'il
menace, et si, la diète ne tenant aucun compte de ses menaces, il fait
entrer une armée autrichienne dans le Tessin, si la Sardaigne en fait
autant dans le Valais, si Bade et le Wurtemberg en font autant dans les
cantons de Bade et de Schaffouse, nous serons bien obligés d'agir de
notre côté. Encore un coup, c'est pour prévenir un tel événement que
nous désirons, s'il se peut, le concours de l'Angleterre. Voyez,
réfléchissez-y.
«Lord Palmerston a réfléchi quelques instants; puis il a repris en
s'interrompant de phrase en phrase:
--Essayons de nous rendre compte de l'état des choses et de ce qui va
arriver. Où en est-on?--La diète se réunit le 6 de ce mois; douze
cantons voteront l'expulsion des jésuites et la dissolution de la ligue
catholique. Il est douteux que la même majorité se réunisse sur les
moyens d'exécution; mais le directoire fédéral ayant à sa tête le chef
des corps francs, il est à craindre qu'appuyé sur une décision de la
diète quant au principe, il ne prenne sur lui de passer outre à
l'exécution, soit en organisant des corps de volontaires qui envahiront
les cantons catholiques, soit en employant les milices fédérales qui se
montreraient bien disposées. Les cantons catholiques résisteront, et la
guerre civile commencera.--Ne pourriez-vous pas déterminer le pape à
retirer les jésuites de la Suisse?--Ce serait l'objet d'une négociation
lente, difficile, et probablement sans dénouement. Vous voyez d'ailleurs
qu'il n'y a pas un instant à perdre.--M. de Metternich ne pourrait-il
pas déterminer les cantons catholiques à dissoudre leur ligue? elle est
interdite par le pacte fédéral.--M. de Metternich ne le leur demandera
pas; il le leur demanderait vainement; le Sonderbund n'est point un
pacte écrit, un traité d'alliance; c'est un concert de fait contre une
attaque imminente; la ligue existe parce que le canton de Lucerne a été
attaqué par les corps francs sans être défendu par le gouvernement
fédéral; parce que, l'année dernière, il en a été de même du canton de
Fribourg; parce que les arrêtés de la diète relativement aux corps
francs sont restés de simples feuilles de papier; parce que le chef des
corps francs est le chef du directoire fédéral. Demander aux cantons
catholiques de poser les armes, ce serait leur demander de se rendre à
discrétion. D'ailleurs, le temps presse; il s'agit de ce qu'on fera
demain.--Mais que faire? a redemandé lord Palmerston.--Ce qu'il faut
avant tout, c'est de déterminer M. de Metternich, et avec lui la
Sardaigne, les petites puissances allemandes, et, selon toute apparence,
la Prusse et la Russie qui n'ont que des paroles et non des soldats à
envoyer ici, à les détourner, dis-je, de prendre vis-à-vis de la diète
une attitude menaçante; c'est de faire adopter à M. de Metternich un
langage mesuré et une conduite qui ne compromette pas l'avenir. Nous le
pouvons probablement si nous lui donnons l'espérance de réunir toute
l'Europe, y compris la France et l'Angleterre, dans une démarche
identique; si nous concertons un langage commun, il sacrifiera à cet
avantage ses velléités belliqueuses; mais si l'Angleterre se tient à
l'écart, il persistera, il ne trouvera plus assez de profit à
subordonner son langage au nôtre, et il aura raison à certains égards;
devant toute l'Europe réunie, la diète hésitera; devant l'Europe
divisée, elle se sentira en pleine confiance. Voyez, en effet, ce qui va
arriver si chacun suit sa pente naturelle: les puissances allemandes et
italiennes menaceront; la France tiendra un langage sévère, sans être
directement comminatoire; l'Angleterre se croisera les bras. Dès lors,
les radicaux suisses penseront et diront que tout ceci n'est qu'une
vaine fantasmagorie, qu'ils ont pour eux l'Angleterre, que dans l'état
présent des esprits en France, le gouvernement français a les mains
liées, que les puissances allemandes ne pourront exécuter leurs menaces
en présence de l'Angleterre hostile et de la France mécontente. Rien
n'arrêtera les radicaux suisses. Si, au contraire, nous nous présentons
à M. de Metternich avec l'intention commune de tenir le langage indiqué
dans la dépêche adressée par M. Guizot à M. de Flahault, il reviendra
probablement aux sentiments qu'il professait lui-même, il y a six mois;
puis, si toutes les puissances, sans exception, tiennent le même langage
à la diète, elle y regardera à deux fois avant de passer outre, surtout
si ce langage lui est tenu par l'Angleterre, sur qui elle compte en ce
moment. Encore un coup, pensez-y.
«Lord Palmerston s'est tu quelques instants.
--Que dois-je dire à mon gouvernement? ai-je repris après ce silence.
--Vous voyez, m'a-t-il dit avec quelque hésitation, combien toute idée
qui mène à l'intervention, de près ou de loin, est odieuse à ce pays-ci.
Jugez vous-même, par ce qui s'est passé relativement au Portugal, de
l'accueil que recevrait, dans le parlement et dans toute l'Angleterre,
une démarche du gouvernement anglais dont le but serait d'engager plus
ou moins notre nation dans des affaires, dans des événements qui nous
sont aussi étrangers que les affaires et les événements de la Suisse.
--Dois-je entendre par là que vous vous refusez à toute espèce de
concours?
--Pas absolument; mais il faudrait que le langage adressé à la diète fût
amical, bien général, bien exempt de toute signification comminatoire.
--Il faut pourtant qu'il signifie quelque chose: point de menaces, à la
bonne heure; quelque ménagement dans le blâme, soit encore; mais enfin,
si l'on parle, il faut que ce soit pour être entendu; il faut que le
résultat soit, pour la diète suisse, une inquiétude indéfinie, mais
sérieuse et réelle, que la voix ait l'air prophétique, que l'avenir soit
menaçant si le langage actuel ne l'est pas.
«Lord Palmerston s'est encore tu quelques instants.
--Mylord, lui ai-je dit en finissant, suis-je autorisé à dire à mon
gouvernement que, dans le cas où il vous communiquerait les instructions
qu'il donnera à notre ambassadeur en Suisse, vous les prendriez en
sérieuse considération, et que vous examineriez jusqu'à quel point il
vous serait possible d'y conformer vos propres instructions?
--Oh oui, très-certainement.»
Quatre jours après, pour sonder définitivement les intentions de lord
Palmerston, le duc de Broglie lui demanda et en reçut immédiatement un
second rendez-vous: «J'en sors en ce moment, m'écrivit-il[214], et voici
le résultat à peu près inespéré de notre entrevue.
[Note 214: Le 7 juillet 1847.]
«Je lui ai lu d'abord vos dernières instructions du 2 de ce mois à M. de
Boislecomte. Il les a fort attentivement écoutées, et m'a fait relire
les passages les plus importants. Dès que j'ai cessé de lire, il a pris
lui-même la parole, et m'a dit que ces instructions lui paraissaient
parfaitement sages et qu'il n'y voyait rien à reprendre. Sur la question
que je lui ai faite relativement à celles que nous désirions de lui, il
m'a dit qu'avant de répondre définitivement, il fallait qu'il en parlât
à ses collègues; qu'il s'en était déjà entretenu avec lord Lansdowne et
M. Labouchère, qui voyaient les choses comme lui, mais qu'il était
nécessaire d'en parler aux autres; que, quant à lui, il ne voyait point
d'objection à donner, à sa légation en Suisse, des instructions
analogues; il m'a même fait, de vive voix, une analyse assez fidèle de
la pièce qu'il venait d'entendre, afin de me prouver qu'il l'avait bien
comprise; il m'a indiqué dans quel sens ses instructions seraient
rédigées. Le ton en sera certainement assez adouci:--«Vous pouvez,
m'a-t-il dit, parler plus haut que nous; le voisinage vous en donne le
droit; mais nous pouvons cependant dire à peu près la même
chose.»--Comme il semblait désirer une copie de la pièce que je lui
avais communiquée, j'ai pris sur moi de la lui promettre; nous en serons
d'autant plus sûrs que la marche des idées sera la même si le ton est un
peu pâli; ce qui me paraît important, c'est que l'attitude de la
légation anglaise change; qu'au lieu de faire bande à part, elle vienne
se ranger sous le drapeau général; la différence de langage sera
fâcheuse toujours, mais moins que le silence.»
J'étais très-convaincu que la différence de langage entre le cabinet
anglais et nous serait grande; mais son refus de se joindre à nous eût
été, en Suisse, d'un bien plus mauvais effet, et la différence de
langage entre nous et l'Angleterre nous fortifiait auprès des cabinets
du continent au lieu de nous affaiblir. J'entrai donc avec empressement,
bien qu'avec doute du succès, dans la voie de l'entente à cinq, et, le 4
novembre 1847, j'annonçai aux cabinets de Londres, Vienne, Berlin et
Pétersbourg que je leur communiquerais incessamment un projet de note
identique à adresser par les cinq puissances à la Suisse. Le duc de
Broglie avait eu grande raison de dire à lord Palmerston que le temps
pressait; toutes les tentatives de conciliation offertes par les cantons
catholiques aux radicaux furent repoussées; parvenus, de révolution en
révolution, à la majorité dans la diète, les radicaux étaient résolus à
imposer, par la force, leur volonté à la minorité; et ce même jour, 4
novembre, la diète décréta l'exécution par les armes de sa décision du
20 juillet précédent pour la dissolution du Sonderbund et l'expulsion
des jésuites de toute la Suisse. J'envoyai immédiatement à Londres,
Vienne, Berlin et Pétersbourg[215] mon projet de note identique ainsi
conçu:
[Note 215: Les 7 et 8 novembre 1847.]
«Le soussigné a reçu de son gouvernement l'ordre de faire à M. le
président de la Diète helvétique et à M. le président du conseil de
guerre du Sonderbund la communication suivante.
«Tant qu'il a été possible d'espérer que les dissensions qui divisaient
la Suisse s'arrêteraient devant la redoutable perspective de la guerre
civile, et qu'une transaction équitable, émanant des parties
elles-mêmes, viendrait rétablir l'harmonie fédérale entre les vingt-deux
cantons, le gouvernement du roi s'est abstenu de toute démarche qui pût
avoir un caractère quelconque d'ingérence dans les affaires de la
confédération. Il a évité avec soin tout ce qui eût pu, en excitant hors
de saison des susceptibilités nationales qu'il a toujours à coeur de
ménager, contrarier la réconciliation spontanée qu'il appelait de tous
ses voeux; et il s'est borné à des conseils, à des avertissements que
lui commandaient à la fois et sa vieille amitié pour la Suisse et ses
devoirs comme partie contractante aux traités qui ont constitué l'ordre
européen dont la confédération est un des éléments essentiels.