Pour faire sentir toute la fausseté de cette assertion, il suffit de

rappeler qu'aux termes de son pacte constitutionnel, aussi bien qu'en

vertu de toute son histoire, la Suisse n'est pas un État unitaire, mais

bien une confédération d'États qui, en déléguant à une diète générale

certains pouvoirs reconnus nécessaires dans l'intérêt commun, se sont

réservé, surtout par rapport à leur régime intérieur, les droits

essentiels de la souveraineté. Telle est la Suisse que les traités ont

reconnue, et c'est en raison de cette organisation de la Suisse que les

traités ont été conclus. Si la diète, cédant à de funestes excitations,

voulait attenter aux droits qui sont la base et du pacte fédéral et des

traités; si, sous prétexte de veiller à la sûreté de la confédération,

elle prétendait prescrire ou interdire aux gouvernements cantonnaux

toute mesure qu'il lui plairait de considérer comme pouvant affecter un

jour cette sûreté, évidemment une interprétation aussi exorbitante du

pacte ne serait autre chose qu'un premier pas vers la destruction de

l'existence individuelle des cantons, c'est-à-dire vers l'abolition du

pacte même, et par conséquent vers l'annulation des traités conclus en

raison du pacte. En protestant contre une pareille entreprise, les

puissances alliées de la Suisse, loin d'attenter à l'indépendance des

États dont la confédération se compose, donneraient un éclatant

témoignage du respect que cette indépendance leur inspire, et de leur

fidélité aux traités qui l'ont consacrée.

«Et ces considérations, parfaitement légitimes dans l'hypothèse d'une

résolution prise avec une apparente régularité par la majorité de la

diète, deviendraient encore bien plus fortes et plus puissantes si

c'était au nom d'une minorité, ou par des moyens irréguliers et

violents, tels qu'un nouvel armement de corps francs, qu'on essayait de

violer l'indépendance cantonnale.

«Le gouvernement du roi agit donc selon le droit aussi bien que selon

une sage politique, en s'efforçant, par des représentations aussi

amicales que pressantes, de prévenir une lutte déplorable entre des

États libres auxquels il porte une égale affection, et en déclarant

qu'il se réserve une pleine liberté d'examen et d'appréciation quant à

l'attitude qu'il aurait à prendre et à la conduite qu'il aurait à tenir

dans le cas où cette lutte viendrait à éclater. Nous n'empiétons par là

en aucune façon sur l'indépendance et l'autonomie de la Suisse; nous ne

fournissons aucun prétexte spécieux aux reproches d'ingérence illégitime

et de prépotence étrangère. Sans doute toute nation a le droit de

modifier sa constitution intérieure; mais abolir en Suisse les bases

constitutives de la confédération, les abolir malgré la résistance d'un

ou de plusieurs des cantons confédérés, ce ne serait pas l'acte d'un

peuple modifiant librement ses institutions; ce serait l'asservissement

d'États indépendants, contraints de passer sous le joug d'alliés plus

puissants; ce serait la réunion forcée de plusieurs États en un seul.

Certes les gouvernements qui jusqu'à présent ont traité avec la Suisse

comme avec une confédération d'États distincts et indépendants seraient

autorisés, par tous les principes de droit public, à ne pas reconnaître

ce nouvel ordre de choses avant d'en avoir mûrement pesé, dans leur

propre intérêt, la légitimité et la convenance.

«Il est d'ailleurs, Monsieur le comte, une autre considération

essentielle que la Suisse ne devrait jamais perdre de vue dans ses

rapports avec les puissances étrangères. L'Europe, en lui accordant par

le traité de Vienne, avec une extension considérable de territoire, le

précieux privilège de la neutralité, et en liant la jouissance de ces

avantages à l'existence d'un système fédératif, a voulu surtout assurer

la tranquillité d'un pays dont la paix intérieure est, pour elle, un

intérêt de premier ordre. La position de la Suisse est telle qu'elle ne

peut être livrée à l'anarchie ou à des troubles prolongés sans que

plusieurs des principaux États du continent n'en ressentent le dangereux

contre-coup. Si la Suisse se plaçait en dehors des conditions qu'elle a

acceptées; si elle devenait, pour ses voisins, un foyer d'agitations et

de propagande révolutionnaire qui compromît leur repos, ils seraient

certainement en droit de se croire déliés eux-mêmes de leurs

engagements.

«Je vous laisse juge, Monsieur le comte, de l'usage que vous pourrez

avoir à faire de la présente dépêche, inspirée par le seul et profond

désir que le bonheur intérieur de la Suisse et sa situation en Europe

n'aient pas à subir de dangereuses épreuves ni de funestes altérations.»

Indépendamment des considérations générales qui m'y déterminaient, une

circonstance personnelle m'avait fait vivement sentir combien ces

instructions étaient nécessaires et urgentes. Un mois à peine après son

installation comme notre ambassadeur en Suisse, M. de Boislecomte

m'avait écrit[209]: «Il me semble qu'à Paris nous étions partis de la

conviction qu'il ne pouvait rien se passer en Suisse tant que les neiges

occuperaient le sol. Nous n'avions pas compté sur le désoeuvrement des

gens durant cette saison et sur la plus grande fréquentation des

cabarets: deux préparations merveilleuses à ces échauffourées par

lesquelles on commence ici les guerres civiles, ou l'on fait les

Révolutions.

[Note 209: Le 6 janvier 1847.]

«Il y a de plus: d'un côté, la violente tentation des radicaux de saisir

quelque occasion qui les rende maîtres du tiers de la Suisse qui leur

manque; de l'autre, les dispositions du Sonderbund, où l'on commence à

trouver tout à fait intolérable une situation qui ruine les populations

par un état permanent de guerre et qui les exaspère au-delà de toute

expression par l'attente, chaque matin, d'une attaque qui vienne les

surprendre.

«Entre deux partis ainsi posés, il est certain qu'on peut recevoir, à

chaque instant, la nouvelle ou la menace de quelque événement.

«Il me semblerait donc très-utile que, dès ce moment, vous réglassiez,

d'une part avec l'Autriche et de l'autre avec notre ministère de la

guerre, l'action éventuelle d'une intervention.

«Lorsque vous le ferez, je réclamerai, avant toutes choses, une

disposition: que le commandant du corps qui opérera et restera ensuite

soit mis sous la direction absolue de l'ambassade, et que cela lui soit

énoncé dans les termes les plus clairs, de manière à ne laisser ni

incertitude ni hésitation possible. Une fois en Suisse, il ne peut y

avoir, pour tout ce qui est français, qu'une seule direction; tout le

reste nous jette dans l'anarchie, et nous venons la combattre, non la

faire. En 1824, j'étais à Madrid simple chargé d'affaires; je n'avais

que vingt-sept ans, et le lieutenant-général Digeon, qui commandait à

40,000 hommes, avait ordre de suivre en tout mes directions pour rester,

partir, se mouvoir, occuper ou évacuer une place.

«Je pars de la base que l'intervention est toute convenue en cas d'une

guerre civile. Je vous propose ensuite le parti que je crois le plus

efficace pour l'éviter; car, quelque nécessaire que les sentiments de

simple humanité la puissent rendre, quelque bien qu'elle soit conduite,

elle est sujette à de bien grands inconvénients. Il est fort désirable

que tout cela ne traîne pas trop en longueur; car, en attendant, je me

trouve suivre de fait, si ce n'est de principe et de consentement, le

mouvement des trois cours du Nord, ce qui peut vous créer d'autres

embarras.»

Ainsi notre propre ambassadeur en Suisse était lui-même entraîné sur la

pente de l'intervention armée, la regardait comme toute convenue en cas

de guerre civile, et se préoccupait surtout de bien assurer le rôle

prépondérant qu'il aurait à y jouer. Lorsque, quelques mois auparavant,

j'avais proposé au roi de confier à M. de Boislecomte cette ambassade,

un double motif m'avait déterminé: je le savais catholique sérieux et

sincère en même temps que diplomate éclairé; et, comme ministre de

France à La Haye, il s'était conduit avec habileté et mesure dans un

pays et auprès d'un gouvernement essentiellement protestants. Je le

présumais très-propre à sa nouvelle mission. Je ne savais pas à quel

point il avait l'imagination vive et prompte, ni quel empire les

convictions et les penchants religieux pouvaient exercer sur son

jugement. Dès que sa lettre m'eut révélé sa disposition, je lui

écrivis[210]: «Je n'ai que le temps de vous répéter, par la poste, la

dépêche télégraphique que je viens de vous adresser par Strasbourg.

Venez sur-le-champ à Paris, et, en laissant M. de Reinhardt chargé

d'affaires, donnez-lui pour instructions de rester dans un complet

_statu quo_. Je ne veux arrêter mon avis ni prendre aucun parti avant

d'avoir causé à fond avec vous.» Sur ces seules paroles il comprit mon

inquiétude et sa cause, et, même avant de partir, il se hâta de

s'expliquer pour me rassurer[211]: «Lorsque je vous écris, je vous

expose avec le plus complet abandon toutes mes impressions, sans

craindre de les laisser aller tout leur cours; si l'expression en est

trop forte, vous me reprenez et je n'en vois que mieux la nuance que

vous voulez que j'observe; mais je suis bien loin, dans mon langage avec

d'autres, de rien admettre de cet abandon; je me suis toujours renfermé

ici dans des expressions solennelles et obscures qui disaient beaucoup

moins à l'oreille qu'à l'imagination. Chacun comprenait ce que je

voulais; mais je ne vous engageais qu'à l'éventualité d'une démarche

grave quelconque et qui pouvait, selon votre convenance, être aussi bien

satisfaite par une note, ou même par le silence, que par une

démonstration militaire. Je vous arriverai presque en même temps que ma

lettre. Je compte passer par Lucerne. Il me semble assez juste, après

avoir donné cinq jours à Berne et vingt-cinq à Zurich, d'en donner deux

à la troisième ville fédérale, et, après avoir causé un mois avec des

radicaux, de causer deux jours avec des conservateurs et des

catholiques.»

[Note 210: Le 10 janvier 1847.]

[Note 211: Les 13 et 24 janvier 1847.]

Dès qu'il arriva à Paris, je m'entretins à fond avec lui; je lui remis

fortement sous les yeux le principe fondamental de notre politique:

l'ajournement de toute idée d'intervention étrangère en Suisse jusqu'au

moment où les souffrances et les impuissances de la guerre civile et de

l'anarchie en auraient fait sentir à la Suisse elle-même l'opportunité.

J'insistai de plus sur l'importance qu'il y avait pour la question même,

et spécialement pour nous, à nous concerter avec le cabinet anglais

aussi bien qu'avec les trois cours du continent, et à le faire entrer

dans notre commun effort de médiation pacifique. J'avais commencé ce

travail d'entente avec lord Aberdeen, et, bien qu'il fût devenu plus

difficile, j'étais résolu à le continuer avec lord Palmerston. M. de

Metternich mit un moment en question la nécessité d'inviter l'Angleterre

à se joindre aux démarches des puissances continentales envers la

Suisse; il aurait bien mieux aimé que la France se trouvât seule, dans

cette affaire, en présence des trois cours du Nord, espérant qu'il lui

serait ainsi plus facile de nous entraîner dans sa politique. Mais

j'écartai formellement cette insinuation: «Je crois, écrivis-je à M. de

Flahault[212], que non-seulement il convient, mais qu'il importe de

s'entendre aussi avec l'Angleterre dans cette délicate circonstance, et

de provoquer sur les affaires de Suisse, comme cela a été fait

précédemment, son examen et ses résolutions sur tous les points.» Le roi

tint à M. de Boislecomte le même langage que moi, et je le renvoyai à

son poste, bien pénétré de nos intentions et bien décidé à s'y

conformer, car, en même temps qu'il était susceptible de préoccupation

et d'entraînement dans son propre sens, c'était un agent scrupuleusement

fidèle, loyal et discipliné.

[Note 212: Le 5 juillet 1847.]

M. de Sainte-Aulaire, souffrant et fatigué, avait demandé et obtenu sa

retraite de toute activité diplomatique. Le duc de Broglie lui avait

succédé dans l'ambassade de Londres. Il était bien instruit des affaires

de la Suisse, et lui portait, comme moi, la sollicitude la plus

bienveillante. Arrivé à Londres, le 1er juillet 1847, il eut, dès le 4,

une longue entrevue avec lord Palmerston, et la question suisse fut la

première dont il l'entretint: «Je lui ai lu, m'écrivit-il[213] votre

dépêche du 30 à Boislecomte, et aussi la dépêche adressée le 25 juin à

Flahault. Il a fort attentivement écouté ces deux pièces, et voici à peu

près le dialogue qui s'est établi entre nous.

[Note 213: Le 25 janvier 1847.]

«_Le duc de Broglie_. Que vous semble de tout ceci?--_Lord Palmerston_.

Cela me paraît fort sage.--Mais seriez-vous disposé à vous associer à

nous dans le langage que nous voulons adresser à la diète?--Analysons un

peu la question. De quoi peut-on menacer la Diète helvétique? (Et

là-dessus il a parcouru rapidement l'acte du congrès de Vienne.) On ne

peut la menacer que d'une seule chose, de lui retirer la garantie de

neutralité; et cela dans un seul cas, celui où la division de la Suisse

en vingt-deux cantons disparaîtrait pour faire place à une république

unitaire. Ce cas n'existe encore que dans les appréhensions de M. de

Metternich, et cette menace n'est pas de nature à effrayer beaucoup des

gens qui se promettraient de bouleverser toute l'Europe. Que

faire?--Mais vous voyez que M. de Metternich entend les menacer de tout

autre chose, et que ses propositions conduisent tout droit à une

intervention armée; c'est cette nécessité que nous cherchons à éviter;

nous n'en admettons la pensée que dans un avenir lointain, et sous

l'empire de circonstances qui peut-être ne se présenteront jamais: par

exemple, si la Suisse devenait pour ses voisins un foyer d'insurrection,

une sorte de citadelle du sein de laquelle sortiraient tour à tour une

jeune France, une jeune Italie, une jeune Allemagne, venant attaquer à

main armée les contrées limitrophes; ou bien encore dans le cas où la

guerre civile aurait longtemps ravagé ce malheureux pays, et où tous les

gens sensés, tous les amis de l'humanité, toutes les populations nous

appelleraient au secours. Mais notre volonté n'est ici qu'une volonté

individuelle; si M. de Metternich persiste dans ses résolutions, s'il

menace, et si, la diète ne tenant aucun compte de ses menaces, il fait

entrer une armée autrichienne dans le Tessin, si la Sardaigne en fait

autant dans le Valais, si Bade et le Wurtemberg en font autant dans les

cantons de Bade et de Schaffouse, nous serons bien obligés d'agir de

notre côté. Encore un coup, c'est pour prévenir un tel événement que

nous désirons, s'il se peut, le concours de l'Angleterre. Voyez,

réfléchissez-y.

«Lord Palmerston a réfléchi quelques instants; puis il a repris en

s'interrompant de phrase en phrase:

--Essayons de nous rendre compte de l'état des choses et de ce qui va

arriver. Où en est-on?--La diète se réunit le 6 de ce mois; douze

cantons voteront l'expulsion des jésuites et la dissolution de la ligue

catholique. Il est douteux que la même majorité se réunisse sur les

moyens d'exécution; mais le directoire fédéral ayant à sa tête le chef

des corps francs, il est à craindre qu'appuyé sur une décision de la

diète quant au principe, il ne prenne sur lui de passer outre à

l'exécution, soit en organisant des corps de volontaires qui envahiront

les cantons catholiques, soit en employant les milices fédérales qui se

montreraient bien disposées. Les cantons catholiques résisteront, et la

guerre civile commencera.--Ne pourriez-vous pas déterminer le pape à

retirer les jésuites de la Suisse?--Ce serait l'objet d'une négociation

lente, difficile, et probablement sans dénouement. Vous voyez d'ailleurs

qu'il n'y a pas un instant à perdre.--M. de Metternich ne pourrait-il

pas déterminer les cantons catholiques à dissoudre leur ligue? elle est

interdite par le pacte fédéral.--M. de Metternich ne le leur demandera

pas; il le leur demanderait vainement; le Sonderbund n'est point un

pacte écrit, un traité d'alliance; c'est un concert de fait contre une

attaque imminente; la ligue existe parce que le canton de Lucerne a été

attaqué par les corps francs sans être défendu par le gouvernement

fédéral; parce que, l'année dernière, il en a été de même du canton de

Fribourg; parce que les arrêtés de la diète relativement aux corps

francs sont restés de simples feuilles de papier; parce que le chef des

corps francs est le chef du directoire fédéral. Demander aux cantons

catholiques de poser les armes, ce serait leur demander de se rendre à

discrétion. D'ailleurs, le temps presse; il s'agit de ce qu'on fera

demain.--Mais que faire? a redemandé lord Palmerston.--Ce qu'il faut

avant tout, c'est de déterminer M. de Metternich, et avec lui la

Sardaigne, les petites puissances allemandes, et, selon toute apparence,

la Prusse et la Russie qui n'ont que des paroles et non des soldats à

envoyer ici, à les détourner, dis-je, de prendre vis-à-vis de la diète

une attitude menaçante; c'est de faire adopter à M. de Metternich un

langage mesuré et une conduite qui ne compromette pas l'avenir. Nous le

pouvons probablement si nous lui donnons l'espérance de réunir toute

l'Europe, y compris la France et l'Angleterre, dans une démarche

identique; si nous concertons un langage commun, il sacrifiera à cet

avantage ses velléités belliqueuses; mais si l'Angleterre se tient à

l'écart, il persistera, il ne trouvera plus assez de profit à

subordonner son langage au nôtre, et il aura raison à certains égards;

devant toute l'Europe réunie, la diète hésitera; devant l'Europe

divisée, elle se sentira en pleine confiance. Voyez, en effet, ce qui va

arriver si chacun suit sa pente naturelle: les puissances allemandes et

italiennes menaceront; la France tiendra un langage sévère, sans être

directement comminatoire; l'Angleterre se croisera les bras. Dès lors,

les radicaux suisses penseront et diront que tout ceci n'est qu'une

vaine fantasmagorie, qu'ils ont pour eux l'Angleterre, que dans l'état

présent des esprits en France, le gouvernement français a les mains

liées, que les puissances allemandes ne pourront exécuter leurs menaces

en présence de l'Angleterre hostile et de la France mécontente. Rien

n'arrêtera les radicaux suisses. Si, au contraire, nous nous présentons

à M. de Metternich avec l'intention commune de tenir le langage indiqué

dans la dépêche adressée par M. Guizot à M. de Flahault, il reviendra

probablement aux sentiments qu'il professait lui-même, il y a six mois;

puis, si toutes les puissances, sans exception, tiennent le même langage

à la diète, elle y regardera à deux fois avant de passer outre, surtout

si ce langage lui est tenu par l'Angleterre, sur qui elle compte en ce

moment. Encore un coup, pensez-y.

«Lord Palmerston s'est tu quelques instants.

--Que dois-je dire à mon gouvernement? ai-je repris après ce silence.

--Vous voyez, m'a-t-il dit avec quelque hésitation, combien toute idée

qui mène à l'intervention, de près ou de loin, est odieuse à ce pays-ci.

Jugez vous-même, par ce qui s'est passé relativement au Portugal, de

l'accueil que recevrait, dans le parlement et dans toute l'Angleterre,

une démarche du gouvernement anglais dont le but serait d'engager plus

ou moins notre nation dans des affaires, dans des événements qui nous

sont aussi étrangers que les affaires et les événements de la Suisse.

--Dois-je entendre par là que vous vous refusez à toute espèce de

concours?

--Pas absolument; mais il faudrait que le langage adressé à la diète fût

amical, bien général, bien exempt de toute signification comminatoire.

--Il faut pourtant qu'il signifie quelque chose: point de menaces, à la

bonne heure; quelque ménagement dans le blâme, soit encore; mais enfin,

si l'on parle, il faut que ce soit pour être entendu; il faut que le

résultat soit, pour la diète suisse, une inquiétude indéfinie, mais

sérieuse et réelle, que la voix ait l'air prophétique, que l'avenir soit

menaçant si le langage actuel ne l'est pas.

«Lord Palmerston s'est encore tu quelques instants.

--Mylord, lui ai-je dit en finissant, suis-je autorisé à dire à mon

gouvernement que, dans le cas où il vous communiquerait les instructions

qu'il donnera à notre ambassadeur en Suisse, vous les prendriez en

sérieuse considération, et que vous examineriez jusqu'à quel point il

vous serait possible d'y conformer vos propres instructions?

--Oh oui, très-certainement.»

Quatre jours après, pour sonder définitivement les intentions de lord

Palmerston, le duc de Broglie lui demanda et en reçut immédiatement un

second rendez-vous: «J'en sors en ce moment, m'écrivit-il[214], et voici

le résultat à peu près inespéré de notre entrevue.

[Note 214: Le 7 juillet 1847.]

«Je lui ai lu d'abord vos dernières instructions du 2 de ce mois à M. de

Boislecomte. Il les a fort attentivement écoutées, et m'a fait relire

les passages les plus importants. Dès que j'ai cessé de lire, il a pris

lui-même la parole, et m'a dit que ces instructions lui paraissaient

parfaitement sages et qu'il n'y voyait rien à reprendre. Sur la question

que je lui ai faite relativement à celles que nous désirions de lui, il

m'a dit qu'avant de répondre définitivement, il fallait qu'il en parlât

à ses collègues; qu'il s'en était déjà entretenu avec lord Lansdowne et

M. Labouchère, qui voyaient les choses comme lui, mais qu'il était

nécessaire d'en parler aux autres; que, quant à lui, il ne voyait point

d'objection à donner, à sa légation en Suisse, des instructions

analogues; il m'a même fait, de vive voix, une analyse assez fidèle de

la pièce qu'il venait d'entendre, afin de me prouver qu'il l'avait bien

comprise; il m'a indiqué dans quel sens ses instructions seraient

rédigées. Le ton en sera certainement assez adouci:--«Vous pouvez,

m'a-t-il dit, parler plus haut que nous; le voisinage vous en donne le

droit; mais nous pouvons cependant dire à peu près la même

chose.»--Comme il semblait désirer une copie de la pièce que je lui

avais communiquée, j'ai pris sur moi de la lui promettre; nous en serons

d'autant plus sûrs que la marche des idées sera la même si le ton est un

peu pâli; ce qui me paraît important, c'est que l'attitude de la

légation anglaise change; qu'au lieu de faire bande à part, elle vienne

se ranger sous le drapeau général; la différence de langage sera

fâcheuse toujours, mais moins que le silence.»

J'étais très-convaincu que la différence de langage entre le cabinet

anglais et nous serait grande; mais son refus de se joindre à nous eût

été, en Suisse, d'un bien plus mauvais effet, et la différence de

langage entre nous et l'Angleterre nous fortifiait auprès des cabinets

du continent au lieu de nous affaiblir. J'entrai donc avec empressement,

bien qu'avec doute du succès, dans la voie de l'entente à cinq, et, le 4

novembre 1847, j'annonçai aux cabinets de Londres, Vienne, Berlin et

Pétersbourg que je leur communiquerais incessamment un projet de note

identique à adresser par les cinq puissances à la Suisse. Le duc de

Broglie avait eu grande raison de dire à lord Palmerston que le temps

pressait; toutes les tentatives de conciliation offertes par les cantons

catholiques aux radicaux furent repoussées; parvenus, de révolution en

révolution, à la majorité dans la diète, les radicaux étaient résolus à

imposer, par la force, leur volonté à la minorité; et ce même jour, 4

novembre, la diète décréta l'exécution par les armes de sa décision du

20 juillet précédent pour la dissolution du Sonderbund et l'expulsion

des jésuites de toute la Suisse. J'envoyai immédiatement à Londres,

Vienne, Berlin et Pétersbourg[215] mon projet de note identique ainsi

conçu:

[Note 215: Les 7 et 8 novembre 1847.]

«Le soussigné a reçu de son gouvernement l'ordre de faire à M. le

président de la Diète helvétique et à M. le président du conseil de

guerre du Sonderbund la communication suivante.

«Tant qu'il a été possible d'espérer que les dissensions qui divisaient

la Suisse s'arrêteraient devant la redoutable perspective de la guerre

civile, et qu'une transaction équitable, émanant des parties

elles-mêmes, viendrait rétablir l'harmonie fédérale entre les vingt-deux

cantons, le gouvernement du roi s'est abstenu de toute démarche qui pût

avoir un caractère quelconque d'ingérence dans les affaires de la

confédération. Il a évité avec soin tout ce qui eût pu, en excitant hors

de saison des susceptibilités nationales qu'il a toujours à coeur de

ménager, contrarier la réconciliation spontanée qu'il appelait de tous

ses voeux; et il s'est borné à des conseils, à des avertissements que

lui commandaient à la fois et sa vieille amitié pour la Suisse et ses

devoirs comme partie contractante aux traités qui ont constitué l'ordre

européen dont la confédération est un des éléments essentiels.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 29 / 39 段