serviraient à constater de nouveau, aux yeux des Suisses, l'accord qui
règne entre les puissances pour ce qui regarde les affaires de leur
patrie. Elles leur feraient connaître les conséquences immédiates, et
pressentir celles ultérieures, plus sérieuses encore, que pourrait avoir
pour eux l'abandon des principes sur lesquels leur position politique en
Europe est fondée.»
C'était évidemment aller plus vite et plus loin que je ne le croyais
opportun et que je ne l'avais indiqué; la déclaration immédiatement
proposée par M. de Metternich annonçait d'avance l'intervention si la
Suisse ne se rendait pas immédiatement à nos représentations. J'écrivis
à M. Eugène Périer[200], en ce moment chargé d'affaires à Vienne,
pendant un congé de M. de Flahault: «Il n'y a lieu, je pense, quant à
présent, à aucune action, à aucune manifestation collective et
_unitaire_, si je puis ainsi parler, des grandes puissances envers la
Suisse. Ce qui leur importe, c'est de se concerter sur tout ce qui peut
arriver en Suisse, de manière à se former une résolution commune et à
faire tenir par leurs représentants en Suisse une attitude prompte,
identique et simultanée. Si des faits nouveaux et plus graves
provoquaient les puissances à plus d'action et à une autre forme
d'action, elles seraient là pour y pourvoir. Je me demande si, dans un
système d'entente ainsi défini et limité, nous aurions, au moment actuel
et tout d'abord, quelque initiative à prendre, quelque démarche à faire
envers la Suisse. J'en doute. La diète ordinaire va se réunir en
juillet. Les questions qui agitent la Suisse y reparaîtront et y
amèneront Dieu sait quoi, qui amènera peut-être, pour les puissances, la
nécessité de quelque manifestation, de quelque démarche concertée. Le
prince de Metternich est, j'en suis sûr, aussi décidé que moi à ménager
extrêmement la susceptibilité des Suisses en fait d'indépendance et de
dignité nationale; elle leur est commune à tous, aux catholiques comme
aux protestants, aux conservateurs comme aux radicaux, et toute
influence qui blesse en eux ce sentiment se perd à l'instant, et nuit au
lieu de servir. Pour qu'une action extérieure soit utile et efficace, il
faut qu'elle soit évidemment nécessaire, provoquée par les faits, et
invoquée, sinon à haute voix, du moins au fond du coeur, par tous les
hommes modérés. Sous cette réserve, je reconnais que cette nécessité
peut se présenter bientôt, et que, si elle se présente, il n'y faudra
pas manquer.»
[Note 200: Le 22 mai 1845.]
Comme nous en étions là, lord Cowley vint me communiquer une dépêche de
lord Aberdeen qui semblait adhérer à la proposition que lui avait fait
faire, comme à nous, le prince de Metternich. J'écrivis sur-le-champ à
M. de Sainte-Aulaire[201]: «J'ai à faire quelques observations qui, je
l'espère, frapperont un peu lord Aberdeen. Le résultat de cette
proposition, si nous la convertissions en une démarche concertée,
simultanée et actuelle des cinq puissances, serait, je pense: 1º _En
principe_, de nous attribuer, à nous, puissances étrangères, le droit
d'interpréter le pacte fédéral, en déclarant nous-mêmes que la question
des jésuites n'est point du tout une question fédérale, et que la diète
n'a nul droit de s'en occuper, ce qui me paraît excessif; 2º _En fait_,
de blesser, dans tous les Suisses, conservateurs ou radicaux, le
sentiment de l'indépendance nationale, et d'amener, dans la diète
prochaine, un résultat contraire à celui que nous désirons. Il n'a
manqué, vous le savez, dans la dernière diète, que la voix de Genève,
pour former une majorité contre les jésuites et le Sonderbund:
c'est-à-dire, comme je l'écrivais il y a trois jours à Rossi, que le
sort de Loyola en Suisse dépend en ce moment de la sagesse de Calvin.
Convenez que la sagesse de Calvin est bien à ménager. Dites tout cela,
je vous prie, à lord Aberdeen, et demandez-lui s'il ne croit pas à
propos de se tenir un peu sur la réserve.»
[Note 201: Le 9 juin 1845.]
La réponse de lord Aberdeen ne se fit pas attendre: «Lord Cowley a mal
compris ses instructions, me répondit sur-le-champ M. de
Sainte-Aulaire[202], s'il y a vu l'intention de s'engager, avec le
prince de Metternich, dans une campagne en faveur des jésuites. Rien de
plus contraire à la pensée de lord Aberdeen. Il a adhéré aux bases de
l'entente que le prince de Metternich a formulées en trois articles, et
que vous avez vous-même approuvées; il n'a pas entendu aller plus loin.
Et même, dans les conversations qu'il a eues avec le comte de
Dietrichstein[203], il a signalé explicitement la question des jésuites
comme ne devant être touchée qu'avec une extrême réserve. Pour sa part,
«il verrait avec un extrême regret que la diète expulsât les jésuites;
mais il n'est pas préparé à déclarer _a priori_ que cet acte serait le
renversement du pacte fédéral.» Probablement lord Cowley aura causé avec
le comte Appony après avoir reçu sa dépêche, et ils l'auront interprétée
en commun dans le sens autrichien. Mais lord Aberdeen m'a promis de lui
écrire pour le contenir dans de justes bornes. En attendant, tenez pour
certain qu'on ne vous poussera pas, d'ici, plus loin que vous ne voulez
aller.»
[Note 202: Le 11 juin 1845.]
[Note 203: Alors ambassadeur d'Autriche à Londres.]
Quand les événements eurent marché en Suisse selon leur pente, quand les
révolutions radicales de Berne et de Genève firent pressentir comme
très-probable et prochaine la formation, dans la diète, d'une majorité
décidée à accomplir par la guerre civile l'expulsion des jésuites et la
dissolution du Sonderbund, le prince de Metternich fit un pas de plus;
il nous proposa[204] de donner à nos représentants en Suisse l'ordre de
ne plus résider à Berne même, auprès du nouveau Directoire fédéral, et
de déclarer en même temps, par des notes séparées mais identiques, «que
les puissances, constamment disposées à entretenir avec la Confédération
helvétique les relations les plus franches d'amitié et de voisinage, ne
sauraient cependant vouer ces sentiments qu'au gouvernement central de
la confédération qui asseoira sa marche sur la base sur laquelle cette
même autorité est fondée, c'est-à-dire sur le pacte qui, en 1815, a
constitué la Suisse en corps politique et de Nation.»
[Note 204: Par des dépêches des 11 et 16 octobre 1846, que le comte
Appony me communiqua le 25 octobre.]
Au moment même où le prince de Metternich nous adressait ces
propositions, et avant de les avoir reçues, j'écrivais au comte de
Flahault pour lui faire connaître avec précision nos propres vues, en le
chargeant de les communiquer à M. de Metternich: «Depuis longtemps, lui
disais-je[205], je pense mal de l'état et de l'avenir de la Suisse,
comme de l'état et de l'avenir de toute société livrée aux idées et aux
passions radicales. De plus, je ne vois pas dans la Suisse elle-même un
principe de réaction suffisant pour que cette société, par sa propre
force, rebrousse chemin, et porte à son mal un remède efficace. Il y a
sans nul doute, en Suisse, un grand nombre d'hommes sensés, honnêtes,
éclairés, qui voient ce mal, le déplorent, et voudraient le combattre.
Mais ont-ils le degré de prévoyance et d'énergie nécessaire pour une
telle lutte? Et quand même ils l'auraient, trouveraient-ils autour
d'eux, parviendraient-ils à se créer eux-mêmes les moyens de concert et
d'action commune dont ils auraient besoin pour ressaisir et exercer le
pouvoir sur une population que les idées et les passions radicales
tiennent en fermentation et en dissolution permanente? J'en doute
beaucoup.
[Note 205: Le 22 octobre 1846.]
«Si la Suisse n'est pas en état de se sauver et de se réorganiser
elle-même, l'Europe peut-elle et doit-elle s'en charger? L'intervention
étrangère accomplira-t-elle en Suisse l'oeuvre à laquelle ne suffisent
pas la sagesse et l'action du pays lui-même?
«Je mets de côté, pour un moment, les difficultés extérieures et
européennes d'une telle intervention. Je ne considère que les
difficultés intérieures et suisses. Elles sont immenses.
«M. de Metternich, j'en suis sûr, le pense comme moi: la pacification
durable de la Suisse, sa reconstitution en un État régulier et
tranquille au milieu de l'Europe, ne peut être le résultat du triomphe
d'un parti sur l'autre, ni d'un ascendant factice et momentané donné par
la force étrangère, soit aux radicaux sur les catholiques, soit aux
catholiques sur les radicaux. Ce ne peut être qu'une oeuvre de
transaction entre les prétentions extrêmes. Par conséquent il y faudra
toujours, et nécessairement, l'assentiment, l'appui, la bonne volonté
des hommes honnêtes et sensés, des conservateurs épars dans toute la
Suisse, de cette masse intermédiaire modérée qui n'est peut-être ni
assez prévoyante, ni assez énergique, ni assez forte pour sauver et
reconstituer elle-même son pays, mais sans l'adhésion et le concours de
laquelle l'Europe elle-même, avec toute sa force, ne pourrait sauver et
reconstituer la Suisse.
«Or, c'est le caractère des sociétés démocratiques, même dans leurs
meilleurs éléments, qu'elles ne reconnaissent leur mal qu'après en avoir
beaucoup souffert, et n'acceptent le remède qu'à la dernière extrémité
et lorsqu'il le faut absolument, sous peine de périr. A bien plus forte
raison, lorsque le remède doit venir du dehors et que les hommes ont à
reconnaître à la fois leurs fautes et leur impuissance.
«Il n'y a pas moyen de douter que l'intervention étrangère n'excite en
Suisse la plus forte répulsion. Le sentiment de l'indépendance nationale
y est général et énergique. Le mot est puissant, même sur les Suisses
qui détestent et redoutent le plus ce qui se passe en ce moment chez
eux. Pour que l'intervention étrangère y fût supportée, il faudrait que
la nécessité en fût évidente, absolue. Elle ne deviendra telle que
lorsque les maux de l'anarchie et de la guerre civile seront, en Suisse,
non pas seulement une perspective entrevue, une crainte sentie par
quelques-uns, mais des faits réels, matériels, pesant depuis quelque
temps sur tous. Un cri s'élèvera peut-être alors de toutes parts pour
invoquer la guérison. Mais si l'intervention se montrait auparavant, le
cri qui s'élèverait serait celui de la résistance. Beaucoup d'honnêtes
gens et de conservateurs le pousseraient comme les radicaux, les uns par
un sincère sentiment de nationalité, les autres par pusillanimité et
contagion. Et les difficultés de l'intervention en seraient infiniment
aggravées, avec infiniment moins de chances de succès pour le travail de
réorganisation qui en serait le but.
«Je vais plus loin: je suppose ces difficultés préliminaires surmontées,
la nécessité de l'intervention évidente et admise. Je suppose l'Europe
d'accord en présence de la Suisse résignée, comme le malade se résigne
devant une opération très-douloureuse. La résistance des hommes ainsi
écartée, que d'obstacles encore et quels graves obstacles dans les
choses mêmes, dans l'état intérieur et profond de cette société à
reconstituer! Les haines religieuses ressuscitées au sein des jalousies
cantonnales toujours aussi vives; les théories et les passions
novatrices aux prises avec les traditions et les sentiments historiques;
les prétentions despotiques de l'esprit révolutionnaire et unitaire en
présence des plus intraitables habitudes d'indépendance locale; la
destruction des influences qui étaient les moyens moraux des anciens
gouvernements et l'absence de moyens matériels pour les gouvernements
nouveaux: voilà avec quels éléments l'Europe serait obligée de traiter
pour accomplir en Suisse son oeuvre de pacification et de reconstruction
politique!
«Car je pars toujours de cette base, admise, j'en suis sûr, par M. de
Metternich autant que par moi, qu'il s'agit uniquement de pacifier et de
reconstituer la Suisse, qu'aucune idée de conquête et de démembrement ne
vient à l'esprit de personne, qu'aucune puissance ne peut chercher là ni
recevoir de là aucun accroissement de territoire, aucun avantage
particulier.
«Évidemment, en présence de tels obstacles, avec de si mauvais
instruments d'action et des chances si incertaines de succès, la sagesse
européenne doit dire: «Mon Dieu, éloignez de moi ce calice!» Et si le
calice doit jamais nous être imposé, si quelque jour, pour la sécurité
des États voisins, pour faire cesser en Europe un intolérable scandale,
nous devons être réduits à la nécessité d'intervenir en Suisse et de
nous mêler de sa réorganisation, il faut surtout, il faut absolument,
dans l'intérêt même de l'entreprise, que cette nécessité soit évidente,
pressante, que notre action soit réclamée, et que, bien loin de
rechercher ou seulement d'accepter volontiers l'intervention, nous ayons
fait, au vu et au su de tout le monde, tout ce qui aura été en notre
pouvoir pour en épargner à la Suisse la douleur et à l'Europe le
fardeau.
«Si je croyais qu'aujourd'hui une intervention diplomatique fortement
prononcée, des manifestations explicites et comminatoires pussent
arrêter en Suisse l'anarchie croissante, prévenir la guerre civile
imminente, et faire naître dans ce pays le premier mouvement de réaction
nécessaire à son salut, je m'empresserais de les conseiller et d'y
concourir. Mais j'avoue que je ne l'espère pas: le mal me paraît trop
général et trop profond pour pouvoir être réprimé dans son cours par des
paroles, même très-sages et très-puissantes; je crains beaucoup qu'aucun
remède efficace n'y puisse être apporté du dehors avant qu'au dedans
d'amères souffrances n'aient mis les Suisses en disposition d'en sentir
et d'en accepter la nécessité. Il y a, dans les maladies des sociétés
comme dans celles des individus, des jours marqués pour la guérison,
pour l'emploi de tel ou tel moyen de guérison; si l'on se trompe sur ces
jours opportuns, si on emploie des remèdes dont l'heure n'est pas venue,
non-seulement on use ces remèdes sans fruit, mais on exaspère le mal au
lieu de le guérir. Tel serait aujourd'hui en Suisse, si je ne me trompe,
l'effet de menaces diplomatiques positives et publiques: elles ne
suffiraient pas pour arrêter l'esprit révolutionnaire; et, dans leur
insuffisance, ou bien elles demeureraient tout à fait vaines, ou bien
elles nous forceraient à l'emploi immédiat et prématuré de
l'intervention matérielle.»
Quant à l'intervention matérielle même, le prince de Metternich
paraissait adopter mon avis, car dans sa dépêche du 11 octobre 1846 où
il nous proposait une prompte intervention diplomatique, il n'indiquait,
comme causes irrésistibles de l'intervention matérielle, que «la
prolongation indéfinie de la guerre civile et d'un état de complète
anarchie en Suisse, ou bien la défaite totale du parti conservateur et
l'établissement violent d'un gouvernement radical unitaire.» Mais quand
l'accession du canton de Saint-Gall aux cantons radicaux eut rendu
certaine la formation, dans la Diète helvétique, d'une majorité décidée
ou entraînée aux mesures extrêmes, quand cette diète fut près de se
réunir et d'ordonner les préparatifs de la guerre civile, M. de
Metternich devint plus pressé et plus pressant; il nous proposa[206] de
déclarer que «les puissances ne souffriraient pas que la souveraineté
cantonnale fût violentée, et que l'état de paix matérielle dont la
Suisse jouissait encore fût troublé par une prise d'armes, de quelque
côté qu'elle eût lieu.» Il demandait que les puissances donnassent à
leurs représentants en Suisse l'ordre éventuel de présenter à la diète,
dans ces termes, des notes identiques, «au moment où les délibérations
sur la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jésuites seraient
mises à l'ordre du jour, et avant qu'un _conclusum_ de la diète leur eût
donné le sceau d'une apparente légalité.» Il était, disait-il, convaincu
qu'une telle déclaration des puissances arrêterait la diète et que tout
finirait là.
L'état de la Suisse n'était pas, à cette époque, la seule ni la plus
sérieuse préoccupation du cabinet de Vienne.
[Note 206: Par une dépêche que le comte Appony vint me communiquer le 15
juin 1847.]
La question italienne s'élevait, pour lui, au-dessus de toutes les
autres. Non-seulement l'influence, mais, dans un avenir plus ou moins
prochain, les possessions autrichiennes en Italie étaient menacées. Pour
avoir, du côté des Apennins, la pensée et les mains libres, M. de
Metternich avait besoin que le poids de la lutte contre les radicaux des
Alpes ne tombât pas sur lui seul, et que les autres puissances, la
France surtout, fussent assez engagées et embarrassées dans les affaires
de Suisse pour ne pas porter sur celles d'Italie toute leur attention.
C'était là, au fond, le vrai motif de l'insistance inquiète et
impatiente du prince de Metternich pour notre prompte et compromettante
intervention: «L'Italie absorbe la politique de l'Autriche,» m'écrivait
avec sagacité M. de Boislecomte.
Nous ne nous prêtâmes point à ce désir; nous nous refusâmes à la
déclaration immédiate, collective et menaçante que M. de Metternich nous
demandait d'adresser à la Suisse[207]: «Nous n'avons pas, écrivis-je à
M. de Flahault, la même confiance que lui dans le succès de cette
démarche; nous croyons bien plutôt que la diète, dominée par le parti
radical et par les susceptibilités froissées de l'amour-propre national,
passerait outre à l'exécution de ses résolutions. Les puissances se
trouveraient irrévocablement et immédiatement entraînées à une
intervention armée. Nous avons, dès le mois d'octobre dernier, signalé
les périls et écarté l'idée d'une telle politique. Si les maux de la
guerre civile et de l'anarchie avaient pesé sur la Suisse, si une
douloureuse expérience avait éclairé, dans le parti radical même,
beaucoup d'esprits maintenant égarés, et rendu en même temps de la force
au parti modéré maintenant découragé, si la voix publique s'élevait au
sein de la Suisse pour s'adresser à l'Europe comme seule capable d'y
rétablir l'ordre et la paix, alors seulement l'action directe des
puissances pourrait être efficace et salutaire. Le gouvernement du roi
persiste aujourd'hui dans la conviction qui l'animait au mois d'octobre
dernier, et rien de ce qui est naguère arrivé en Suisse ne lui paraît
encore de nature à l'en faire changer.»
[Note 207: Le 25 juin 1847.]
Mais en persistant dans notre attitude expectante, je pensai qu'elle ne
devait pas être inerte ni silencieuse, et que le moment était venu d'en
marquer avec précision le caractère et les motifs. La Diète helvétique
était sur le point de se réunir; le canton de Zurich, qui jusque-là
s'était montré favorable aux modérés, venait d'incliner vers les
radicaux, et vers l'exécution immédiate, par la force, des résolutions
que pourrait voter la diète pour la dissolution du Sonderbund et
l'expulsion des jésuites. Par deux dépêches, l'une confidentielle,
l'autre destinée à devenir publique, j'adressai le 2 juillet 1847, à M.
de Boislecomte, les instructions suivantes:
«J'ai approuvé, dans leur ensemble, votre attitude et votre langage dans
vos rapports avec M. Ochsenbein, lorsqu'il a été appelé à la présidence
du _vorort_ et de la diète. Le vote récent des instructions données à la
députation chargée de représenter le canton de Zurich dans la diète qui
va s'assembler est un fait grave. Il est fort à regretter que le grand
conseil de Zurich n'ait pas adopté dans sa teneur le projet de M.
Furrer, qui tendait à ce que cette députation ne fût autorisée qu'à
prendre _ad referendum_ toute proposition de passer à l'exécution
immédiate, et par la force, des résolutions que la diète aurait votées
pour la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jésuites. La
situation que l'on se flattait de maîtriser jusqu'à un certain point, à
l'aide de Zurich, est ainsi devenue, par le fait de Zurich même, plus
délicate encore qu'elle ne l'était naguère.
«J'ai lu avec une grande attention le compte que vous me rendez des
idées officieusement échangées entre vous et vos collègues sur les
moyens de pacifier la Suisse, notamment ce qui se rapporte à la
possibilité d'une médiation des grandes puissances, à l'aide de laquelle
on apporterait, dans la constitution fédérale de ce pays, les
modifications indiquées par l'expérience. Je suis loin de penser que
cette idée d'une offre de médiation européenne soit sans valeur et doive
être absolument repoussée; mais je crois que, si elle était mise
immédiatement en pratique, elle n'échapperait pas à la plupart des
inconvénients et des conséquences d'une intervention proprement dite, et
qu'elle risquerait d'engager les médiateurs dans un dédale de
complications peut-être inextricables. Selon M. de Metternich, le
meilleur moyen de prévenir la guerre civile en Suisse serait «que les
puissances déclarassent à la confédération qu'elles ne souffriront pas
que la souveraineté cantonnale soit violentée, et que l'état de paix
matérielle dont la Suisse jouit encore en ce moment soit troublé par une
prise d'armes, de quelque côté qu'elle ait lieu. Nous ne saurions
partager l'espoir qu'une telle déclaration prévînt la guerre civile; et
si elle ne la prévenait pas, elle entraînerait nécessairement et
immédiatement l'intervention armée, avec toutes ses conséquences. Nous
n'admettons point d'intervention, ni de démarche qui y conduise
nécessairement, aussi longtemps que les éventualités indiquées dans ma
lettre au comte de Flahault, du 22 octobre 1846, ne se seront pas
réalisées; mais nous nous faisons dès aujourd'hui un devoir de donner à
la Suisse tous les conseils et tous les avertissements propres à
contenir les passions qui sont près d'y éclater. Je vous transmets, dans
cette vue, une autre dépêche, dont je vous laisse le soin de faire,
selon l'opportunité, l'usage qui vous paraîtra convenable.»
Ma seconde dépêche, qui s'adressait surtout à la Suisse elle-même, était
ainsi conçue:
«Monsieur le comte,
«La situation de la Suisse devient de plus en plus alarmante. La diète
qui va s'ouvrir peut se trouver entraînée à des résolutions dont les
conséquences possibles et presque inévitables inquiètent profondément
les amis sincères de la Suisse, les amis éclairés de l'ordre et de la
paix en Suisse. Le gouvernement du roi croirait manquer à un devoir
sacré si, dans de telles conjonctures, il ne faisait pas entendre à un
peuple ami, menacé d'une perturbation dangereuse, des conseils dictés
par une longue expérience des mouvements politiques et par un
attachement vrai aux intérêts bien entendus de la confédération.
«L'esprit de parti s'est efforcé de dénaturer nos intentions et de jeter
du doute sur les motifs qui inspirent notre langage. Vous n'avez rien
négligé pour dissiper ces erreurs. Moi-même je m'en suis expliqué
naguère publiquement[208], avec une franchise qui devrait convaincre
tout esprit accessible à la vérité. On persiste néanmoins, soit
aveuglement, soit dessein prémédité, à prendre ou à donner le change sur
notre politique et nos vues. On prétend que ne pas reconnaître à la
diète fédérale le droit d'imposer à la minorité des cantons la volonté
de la majorité, c'est porter atteinte au principe de l'indépendance des
peuples. [Note 208: A la Chambre des députés, dans la séance du 24 juin
1847. _Recueil de mes discours politiques de 1819 à 1848_ (t. V, p.
468).]