Une nouvelle question, sinon plus grave, du moins plus vive que celle

des couvents, vint étendre et passionner encore plus la lutte: le grand

conseil de Lucerne résolut d'appeler les jésuites et de leur confier,

dans le canton, l'instruction publique. En principe, il pouvait et

devait se croire en droit de prendre une telle mesure; la liberté

d'enseignement était l'une de celles que réclamait partout en Europe le

parti radical; les partisans des jésuites pouvaient l'invoquer aussi

bien que leurs adversaires, et, dans un canton catholique, leur appel à

ce titre n'avait rien d'étrange; toutes les questions relatives à

l'instruction publique étaient essentiellement et avaient toujours été

considérées comme appartenant à l'administration cantonnale. Les faits

étaient en Suisse, à cet égard, en accord avec les principes: dans les

cantons du Valais et de Fribourg, les jésuites avaient des

établissements d'éducation formellement reconnus et acceptés. Dans le

canton de Zurich, le parti radical venait d'exercer, en sens contraire,

le même droit; il avait appelé à la chaire d'histoire et de doctrine

chrétienne le professeur Strauss, célèbre par son hostilité contre

l'histoire évangélique et le dogme chrétien. Le scandale fut grand dans

le canton; un mouvement populaire éclata, et le docteur Strauss ne put

venir professer effectivement à Zurich; mais, nommé à vie, il n'en resta

pas moins en possession de sa chaire et, sous des noms moins compromis

que le sien, ses idées envahirent l'enseignement public zurichois, sans

que le droit de le régler ainsi fut contesté au gouvernement cantonnal.

Les sentiments et les actes divers qui prévalaient dans les divers

cantons se provoquaient mutuellement; l'abolition et la confiscation des

couvents dans le canton d'Argovie avaient puissamment contribué à

déterminer l'appel des jésuites à Lucerne; même dans ce dernier canton,

les jésuites ne manquaient pas d'adversaires qui, sous le nom de corps

francs, se soulevèrent vers la fin de 1844 contre le gouvernement local.

Ils furent aisément et promptement réprimés: la foi et la cause

catholiques étaient en immense majorité dans ce canton. Leur victoire

suscita, dans les cantons protestants, chez les hommes passionnés une

violente irritation, chez les prudents une grande inquiétude. Un

mouvement révolutionnaire éclata dans le canton de Vaud et mit le

gouvernement de ce canton entre les mains des radicaux: ils ne se

contentèrent pas de dominer sur leur propre territoire; ils résolurent

d'aller soutenir la cause radicale là même où elle était en minorité et

venait d'être vaincue: en mars et en avril 1845, de nouveaux et nombreux

corps francs se formèrent dans les cantons de Vaud, de Berne, d'Argovie,

de Soleure, et se portèrent en armes contre le canton de Lucerne qui

s'était mis en énergique défense. Ceux-là aussi furent défaits et

dispersés; plusieurs de leurs chefs demeurèrent prisonniers, et, dans

l'orgueilleuse joie de sa victoire, le gouvernement de Lucerne ordonna

l'exécution effective de la mesure qui avait suscité la guerre civile:

les jésuites prirent possession, à Lucerne, de l'établissement qui leur

était confié.

Nous n'étions pas restés spectateurs indifférents de tels troubles chez

un peuple ami et sur notre frontière. Dès que j'appris l'insurrection

des premiers corps francs dans le canton même de Lucerne, j'en témoignai

au comte de Pontois mon inquiétude[193]: «Le gouvernement de Lucerne a

triomphé et avec lui la cause de l'ordre; nous avons été heureux de

l'apprendre. Mais il est fâcheux que l'appel des jésuites ait été la

cause ou l'occasion des événements qui ont troublé la paix de ce canton.

Au point de vue général de la Suisse, j'avais pressenti le danger d'une

telle mesure: elle ne pouvait paraître qu'une sorte de défi jeté par

l'opinion catholique et conservatrice à l'opinion protestante et

radicale. L'incendie heureusement éteint à Lucerne aurait pu, s'il

s'était prolongé, embraser toute la Suisse en donnant carrière à des

interventions opposées, ainsi qu'a dû le faire craindre l'attitude de

Berne et des autres cantons radicaux; une guerre civile risquait ainsi

d'éclater au sein de la Confédération, et d'attirer, sur son existence

même, d'incalculables périls.» Six semaines plus tard, les chances de

guerre civile étaient devenues des faits; j'écrivis sur-le-champ à M. de

Pontois[194]: «Ce qui se passe en Suisse ajoute chaque jour aux

inquiétudes qu'inspirait déjà la situation critique de ce pays. La

révolution qui vient de triompher à Lausanne, et devant laquelle le

gouvernement légal a été forcé d'abdiquer, a surtout cela de fâcheux

qu'elle a été accomplie par l'intervention oppressive des corps francs.

On écrit de Genève que le parti radical en prépare une semblable dans

cette ville par les mêmes moyens, et que, de tous côtés, des bandes

organisées sans l'aveu des gouvernements sont prêtes à seconder les

violences du parti qui prétend imposer sa volonté aux grands conseils

des cantons et à la Diète elle-même. Un tel état de choses ne saurait

être toléré, car il ne tend à rien moins qu'à la destruction du pacte

fédéral et au renversement de la souveraineté cantonnale, pour

substituer à son action légitime et régulière l'action désordonnée de la

force brutale, le despotisme des masses à la liberté, l'anarchie et les

horreurs de la guerre civile au règne paisible des institutions

protectrices de l'ordre social. Je ne parle pas, Monsieur le comte, de

tout ce qu'une pareille situation aurait d'irrégulier et d'alarmant au

point de vue européen, ni par conséquent des devoirs qu'elle imposerait

aux puissances intéressées à la conservation de la tranquillité de la

Confédération suisse. Leur attention est déjà éveillée sur la situation

de ce pays et par la gravité des périls qui le menacent. Il n'est, à cet

égard, point de remède plus pressant, point de mesure plus

impérieusement urgente que la suppression des corps francs et l'adoption

de moyens énergiques pour en prévenir le renouvellement. C'est donc avec

les plus vives instances, c'est avec le profond sentiment de la grandeur

du mal, c'est au nom des plus chers intérêts de la Suisse que nous

adjurons le Directoire fédéral, la diète, tous les hommes influents qui

veulent le bien de leur patrie, de ne pas perdre de temps pour

travailler à extirper de son sein cette cause funeste de dissolution et

de ruine. Vous êtes autorisé à donner lecture de cette dépêche à M. le

président du Directoire fédéral, et même à lui en laisser copie.»

[Note 193: Les 26 décembre 1844 et 3 mars 1845.]

[Note 194: Les 19 février et 3 mars 1845.]

C'était là, à coup sûr, un langage aussi affectueux que sincère. J'avais

à coeur d'éveiller en Suisse un vif sentiment du droit et du devoir

fédéral, du mal et du péril national. La diplomatie est souvent sèche et

froide, au risque d'être vaine: elle parle souvent pour avoir parlé

plutôt que pour agir, et elle est plus préoccupée de satisfaire aux

convenances de la situation qu'elle veut garder que de poursuivre

réellement le succès de la cause qu'elle soutient. Je ne fais nul cas de

cette routine superficielle et stérile: il y a des temps pour attendre

et des temps pour agir; quand c'est le temps d'attendre, il faut

attendre patiemment; quand c'est le temps d'agir, il faut agir

efficacement; et, quand on a l'honneur de représenter un grand

gouvernement et un grand peuple, rien ne simplifie et ne fortifie autant

la politique que de l'exprimer et de la pratiquer, non par manière

d'acquit et pour l'apparence, mais sérieusement et pour l'effet. Je ne

me dissimulais pas que la franchise de mes avertissements pourrait

fournir aux radicaux suisses des prétextes pour prétendre que nous

portions atteinte à l'indépendance de leur patrie et pour alarmer, à ce

titre, la susceptibilité nationale; ils n'eurent garde en effet d'y

manquer, au sein de la diète comme dans leurs appels quotidiens à

l'émotion populaire. Mais j'aimais mieux subir cet inconvénient que ne

pas tenter un effort sérieux pour prêter, à la bonne cause en Suisse, un

appui sérieux aussi et conforme à l'intérêt comme aux maximes de la

politique française.

En même temps que je signalais à la Suisse les périls où la poussaient

les radicaux, je n'étais pas moins attentif à ceux que soulevaient les

passions catholiques. J'appelai sur ce point la sollicitude de la cour

de Rome. La question y avait déjà été portée, et le pape avait répondu

comme on devait s'y attendre: «Que me demande-t-on? Le canton de Lucerne

est dans son droit quand il appelle les jésuites pour des établissements

d'instruction publique; c'est le voeu de la grande majorité de sa

population. Ils ont déjà été appelés et ils sont établis dans d'autres

cantons. S'il y a une lutte religieuse à soutenir et des périls à

courir, ils y sont prêts et c'est leur devoir de ne pas s'y soustraire.

Je ne puis interdire à une congrégation catholique de se rendre, pour

remplir sa mission naturelle, là où une population catholique l'appelle,

et dans un pays où jusqu'ici elle a été admise.» Le pape aussi était

dans son droit en tenant ce langage; mais, à côté du droit et en le

maintenant, la cour de Rome avait coutume de tenir aussi compte de la

prudence; j'écrivis à M. Rossi[195]: «Je ne suis pas content de ce qui

me revient de Lucerne. On s'y échauffe. Le mauvais accueil, presque les

mauvais traitements que les Lucernois en voyage reçoivent dans les

cantons de Berne, Argovie, Soleure, etc., raniment l'irritation. L'idée

court à Lucerne d'installer soudainement les jésuites, pour qu'à

l'ouverture prochaine de la diète, ce soit un fait accompli. Le

provincial de Fribourg est venu examiner les bâtiments destinés à ses

pères, pour faire commencer les réparations. La diète sera grosse et

tout y tient à un fil. Que le canton de Genève lâche pied, il y aura

majorité contre les jésuites. Le sort de Loyola en Suisse dépend en ce

moment de Calvin. Il est impossible que Rome ne trouve pas là de quoi

penser.»

[Note 195: Le 6 juin 1845.]

Dès que j'appris que l'idée qui courait à Lucerne avait en effet été

mise en pratique et que les jésuites venaient d'y être installés,

j'écrivis au comte de Pontois[196]: «Le gouvernement du roi a appris

avec un profond sentiment de regret et d'inquiétude un événement qui,

dans l'état actuel de l'opinion et des partis en Suisse, peut avoir de

si dangereuses conséquences pour la tranquillité de la confédération.

Les précautions militaires que les magistrats de Lucerne ont cru devoir

adopter pour assurer l'exécution de cette mesure prouvent assez qu'ils

ne s'en dissimulaient ni la gravité ni le péril; et dès lors on éprouve

un pénible étonnement en les voyant affronter et provoquer en quelque

sorte, sans nécessité, des complications comme celles qu'il n'est que

trop naturel de prévoir après ce qui s'est passé et en présence de ce

qui existe. Personne assurément ne respecte plus que nous le principe et

les droits de la souveraineté cantonnale; toutefois nous croyons, nous

avons toujours cru qu'à côté de ces droits il y a, pour chaque canton,

des devoirs non moins sacrés et non moins évidents; nous croyons

qu'essentiellement intéressé au maintien de la paix générale et au

bien-être de la commune patrie, chaque canton doit éviter tout ce qui

serait de nature à la précipiter dans des voies de perturbation et de

guerre civile, dût-il en coûter quelque chose à des sentiments, même à

des droits dont, en pareil cas, un patriotisme généreux autant

qu'éclairé n'hésite pas à faire le sacrifice à l'intérêt de la

confédération tout entière. En résumé, Monsieur le comte, nous regardons

comme aussi dangereuse qu'intempestive la résolution en vertu de

laquelle le gouvernement de Lucerne a donné suite à son décret d'appel

des jésuites. Nous aurions vivement désiré qu'il fût possible de la

prévenir; nous avons tenté, dans ce but, tout ce qui dépendait de nous.

Nous souhaitons sincèrement que les pressentiments trop légitimes que

fait naître un tel événement ne se réalisent point; mais nous pouvons du

moins nous rendre le témoignage que nous n'avons pas été les derniers à

signaler le danger, et qu'il n'a pas dépendu de nous qu'il fût conjuré.»

[Note 196: Le 9 juillet 1845.]

Les conséquences suivirent de près l'acte. En janvier 1846, une

révolution éclata dans le canton de Berne et, malgré la résistance

non-seulement des conservateurs, mais de quelques chefs radicaux plus

modérés que leur cortége, elle mit le pouvoir aux mains des plus

ardents. Au mois d'octobre suivant, le même événement s'accomplit dans

le canton de Genève, plus violemment encore dans les procédés et les

effets. L'esprit révolutionnaire et unitaire était en agression hardie

dans la plupart des cantons. Un crime odieux vint souiller son progrès

et porter au comble l'irritation comme les alarmes de ses adversaires:

le chef rustique, honnête et respecté du peuple catholique dans le

canton de Lucerne, M. Jacob Leu d'Ebersol, fut traîtreusement assassiné

dans son lit. Au souffle de l'indignation populaire et devant la guerre

civile en perspective, le parti menacé résolut de se mettre en défense

et de s'organiser: sous le nom de _Sonderbund_ (alliance particulière),

les sept cantons essentiellement catholiques, Lucerne, Uri, Schwytz,

Unterwalden, Zug, Fribourg et le Valais, s'unirent en confédération

particulière, «s'engageant à se défendre mutuellement aussitôt que l'un

d'entre eux serait attaqué dans son territoire ou dans ses droits de

souveraineté, conformément au pacte fédéral du 7 août 1815 et aux

anciennes alliances.» Quoique toujours considérées comme exceptionnelles

et regrettables, ces sortes d'alliances formées dans un but spécial

entre certains cantons, au sein de la confédération générale, n'étaient

pas sans exemple, et sans exemple récent, dans l'histoire de la Suisse:

dès 1832, les cantons où prévalait l'esprit d'innovation s'étaient unis

par un concordat de garantie mutuelle, et les sept cantons opposés

avaient institué à Sarnen, dans le canton d'Unterwalden, une conférence

chargée de veiller à leurs intérêts et à leur action commune. En

présence de ces associations particulières, la Diète helvétique,

ordinaire ou extraordinaire, avait grand'peine à vider les questions

portées devant elle et à maintenir l'ombre de l'autorité centrale et de

la paix publique; à mesure que les événements et les forces mutuelles

des partis se développaient, les radicaux dominaient de plus en plus

dans la diète, surmontaient les hésitations ou les scrupules des

modérés, et acquéraient ainsi l'ascendant comme la situation d'un

gouvernement national et légal aux prises avec une minorité séditieuse.

Au printemps de 1847, les choses en étaient venues à ce point, et le

chef du parti radical dans le canton de Berne, naguère chef des corps

francs battus par Lucerne, M. Ochsenbein était élu président de la diète

près de se réunir. L'esprit qu'il devait porter dans le gouvernement se

manifesta sans réserve dans ses relations diplomatiques comme dans ses

actes publics: M. de Boislecomte, qui avait succédé, comme ambassadeur

de France en Suisse, à M. de Pontois, eut de lui, le 4 juin, une

première audience; après les démonstrations officielles, «une longue

conversation s'engagea entre nous, m'écrivit-il[197]; et au thème sur

lequel M. Ochsenbein l'établit, je pus reconnaître l'assurance

qu'avaient prise les radicaux.--«Nous n'avons en Suisse, me dit-il,

qu'une affaire, mais il faut qu'elle ait sa fin. La grande majorité des

habitants veut la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jésuites

de toute la Suisse. Il faut que cette volonté de la majorité soit

satisfaite.--Mais c'est la guerre civile, lui dis-je.--On doit préférer

un mal moindre que la présence des jésuites en Suisse.--Vous parlez bien

tranquillement de la guerre civile.--Que voulez-vous? Une fois engagée,

il faut que la question soit vidée; il faut que le pacte fédéral soit

observé.--Mais le pacte fédéral ne prononce pas l'expulsion des

jésuites; il me semble, au contraire, qu'il garantit l'existence des

couvents, au nombre desquels était alors l'établissement des jésuites

dans le Valais.--Le pacte dit que la diète doit pourvoir à la sûreté de

la Suisse: les jésuites compromettent cette sûreté; la majorité

prononcera leur expulsion.--Probablement la minorité n'obéira pas, et

elle opposera une résistance qu'elle aussi elle appellera légale,

puisqu'elle soutiendra que la majorité attaque son indépendance. Vous

entreprenez une rude tâche. Vous allez retrouver les descendants des

premiers Suisses; ils vous combattront comme leurs ancêtres ont combattu

leurs oppresseurs dont vous prenez en ce moment le rôle. Vous allez

combattre les convictions politiques et religieuses les plus profondes.

Et avec quoi?--Moi aussi, j'ai vu des convictions sincères et profondes;

j'ai vu dans les corps francs des pères de famille qui avaient tout

quitté et allaient se faire tuer pour une idée. Au reste, il n'y aura

peut-être pas de guerre du tout; il est fort possible qu'une fois se

voyant condamnés par la majorité, ils se soumettent. S'ils ne le font

pas, il faudra bien que la guerre décide.»

[Note 197: Le 4 juin 1847.]

«Il perçait, dans les paroles de M. Ochsenbein, un désir évident d'une

revanche contre les Lucernois vainqueurs des corps francs, et je

reconnaissais avec surprise combien il avait peu de sentiment de la

valeur morale de son action qui reste encore, à ses yeux, _juste sans

être légale_, et dont il parle presque sans aucun embarras. Je lui

exprimai vivement le profond sentiment d'affliction et de répugnance

avec lequel je le voyais accepter si résolument le parti de la guerre

civile.--«Ne sommes-nous pas en guerre? me dit-il; eh bien! il vaut

mieux en finir une bonne fois: que les armes prononcent et nous donnent

enfin la paix.--Qui vous empêcherait d'avoir la paix en Suisse dès ce

moment? Laissez chacun vivre comme il lui plaît; respectez

l'indépendance de chaque canton et vous aurez la paix.--Cette paix n'est

pas possible: quand nous aurons détruit le Sonderbund et expulsé les

jésuites, alors il y aura en Suisse une paix véritable.--Tenez, monsieur

Ochsenbein, voulez-vous que je vous dise ce qui m'effraye quand vous

parlez? C'est que ce n'est pas vous qui parlez. Je vous l'assure:

j'aurais confiance en M. Funk, en vous, en tout ce qui est gouvernement;

mais vous êtes poussé par d'autres, vous servez d'instrument à des

projets et d'interprète à des sentiments qui ne sont pas les vôtres. Que

voulez-vous que nous pensions quand nous considérons ce que veulent ceux

qui vous poussent? Ils veulent l'unité de la Suisse et substituer une

grande république unitaire à la Suisse des traités, à la Suisse

fédérale, à laquelle seule l'Europe a conféré le bienfait de la

neutralité.--Nous avons le droit de réformer notre pacte comme bon nous

semble.--Ceci n'est pas le pacte, c'est le traité, et c'est là ce qui

m'effraye. Avec l'ascendant que vous laissez prendre à votre club de

l'_Ours_, on ne peut plus compter sur rien. Ne les voilà-t-il pas

maintenant qui ont trouvé une théorie toute nouvelle? Ils voient qu'ils

auront, dans la diète, douze voix pour le principe contre le Sonderbund,

mais qu'ils ne les auront pas pour l'exécution du principe par la

guerre; eh bien! ils soutiennent que, dès que le principe est prononcé,

l'exécution appartient au _vorort_; et après avoir hautement proclamé le

règne de la majorité, ils se passeront d'elle du moment où elle se

refusera à servir leurs projets. Ils vous pressent en ce moment

d'adopter leur nouveau principe.»--Je savais que, lundi dernier, ce

principe avait été en effet posé dans le club de l'_Ours_, et accepté

par M. Ochsenbein. Je m'arrêtai un instant pour lui laisser le temps de

répondre.--«Ils vous pressent, lui dis-je, ils vous forceront.--Les

choses n'en viendront pas là, reprit-il; le peuple forçait le dernier

gouvernement parce qu'il voyait que ce gouvernement avait une conduite

double, comme il l'a eue dans l'affaire des corps francs. Avec nous, il

n'y a pas de contrainte à craindre: le peuple a confiance; il sait que

nous sommes de bonne foi et dévoués à sa cause; aussi les voies légales

nous suffisent. Mais nous reconnaîtrons pour voie légale tout ce que

décidera la majorité. Dès lors, il ne peut y avoir proprement en Suisse

de guerre civile, car, si vous la prenez dans le système fédéral, la

guerre de la minorité contre la majorité n'est qu'une rébellion, et,

dans le système cantonnal, il n'y a que des guerres d'État.»

Il était impossible de mettre plus complétement de côté les droits de la

minorité, l'indépendance intérieure des cantons, le pacte fédéral, les

conditions morales de la neutralité garantie à la Suisse par l'Europe,

la liberté d'association, la liberté d'enseignement; on portait à toutes

ces libertés la plus rude atteinte, au seul nom de la volonté et de la

force de la majorité, même dans les questions d'éducation religieuse qui

appartiennent essentiellement aux droits de la conscience et de la

famille.

En présence d'un tel langage et de telles résolutions, la sollicitude

des grandes puissances intéressées à la tranquillité de la Suisse et

garantes de sa neutralité était grande. Je viens de dire dans quelle

mesure j'avais, dès le premier moment, exprimé aux deux partis qui

divisaient la confédération notre sentiment et nos conseils; quand je

vis approcher la seconde attaque des corps francs levés dans les cantons

radicaux contre le canton de Lucerne, je voulus m'assurer de la

disposition des autres cabinets et leur faire connaître en même temps la

nôtre. Comme prince et protecteur extérieur du canton de Neuchâtel, le

roi de Prusse était le plus directement engagé dans la question;

j'écrivis au marquis de Dalmatie, alors notre ministre à Berlin[198]:

«Si la guerre civile commence révolutionnairement en Suisse, nous ne

devons, je crois, rien faire, ni même nous montrer disposés à rien faire

avant que le mal se soit fait rudement sentir aux Suisses. Toute action

extérieure qui devancerait le sentiment profond du mal et le désir

sérieux du remède nuirait au lieu de servir. En aucun cas, aucune

intervention matérielle isolée de l'une des puissances ne saurait être

admise; et, quant à une intervention matérielle collective des

puissances, deux choses sont désirables: l'une, qu'on puisse toujours

l'éviter, car elle serait très-embarrassante; l'autre, que si elle doit

jamais avoir lieu, elle n'ait lieu que par une nécessité évidente, sur

le voeu, je dirai même sur la provocation d'une partie de la Suisse

recourant à la médiation de l'Europe pour échapper à la guerre civile et

à l'anarchie. Nous n'avons donc, quant à présent, qu'à attendre; mais en

attendant, nous avons besoin, je crois, de nous bien entendre sur cette

situation et sur les diverses éventualités possibles; car il ne faut pas

que, si la nécessité de quelque action ou de quelque manifestation

commune arrive, nous soyons pris au dépourvu. Parlez de ceci

confidentiellement au baron de Bülow. Je n'ai pour mon compte aucune

idée arrêtée, aucun plan à proposer; mais je désirerais savoir ce que

pense, des chances de cet avenir suisse, le cabinet de Berlin.»

[Note 198: Le 23 mars 1845.]

J'adressai aux cabinets de Vienne et de Pétersbourg la même question

avec les mêmes observations préalables, et j'envoyai au comte de

Sainte-Aulaire copie de ma lettre au marquis de Dalmatie, en le

chargeant de la communiquer à lord Aberdeen.

Le prince de Metternich ne se borna pas à accueillir avec empressement

l'idée de l'entente à établir entre les puissances garantes de la

neutralité helvétique; il ne se contenta même pas de poser en principe

que «si la diète, en empiétant sur les droits légitimes et de

souveraineté des cantons, donnait le signal d'une guerre civile et de

religion, les puissances rempliraient un véritable devoir de conscience

envers elles-mêmes et d'amitié envers la Suisse en tâchant, par des

déclarations franches, uniformes et faites en temps utile, de prévenir

d'aussi graves malheurs;» il nous proposa immédiatement l'adoption et le

texte de cette dernière mesure: «Si M. Guizot, écrivit-il au comte

Appony[199], vous demandait de connaître le canevas sur lequel, d'après

notre opinion, de pareilles déclarations devraient être rédigées, vous

lui répondriez que le formulaire suivant:

[Note 199: Le 20 mai 1845.]

«Les cinq puissances regarderaient l'anéantissement du pacte de 1815,

soit que cet anéantissement eût lieu d'une manière patente, soit qu'il

s'effectuât à l'égide d'un arrêté de la Diète, outrepassant évidemment

les attributions que le pacte assigne à l'autorité fédérale, comme un

fait annulant les garanties que les actes du congrès de Vienne ont

accordées à la Suisse;--et cela, sans préjuger les mesures ultérieures

que l'intérêt du maintien de l'ordre et de la paix en Europe pourrait

forcer les puissances de prendre:» que ce formulaire, dis-je, nous

paraîtrait suffire aux exigences du cas.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 27 / 39 段