La tardive découverte de cette lettre me fut un vrai soulagement; elle

me délivra du triste mécompte qui s'attachait, pour moi, à la mémoire de

M. Rossi. Mémoire glorieuse, au double titre de la vie et de la mort. Il

avait l'âme noble comme l'esprit grand, et il a eu cette rare destinée

de déployer l'élévation de son âme comme la supériorité de son esprit

sur les théâtres et sous les coups du sort les plus divers, à Bologne, à

Genève, à Paris, à Rome, dans la mauvaise et dans la haute fortune,

défendant partout ce qui était à ses yeux, avec raison selon moi, le

droit et l'intérêt de la vérité, de la justice, de la liberté. Tantôt

les proscriptions, tantôt l'appel et l'appui d'amis puissants l'ont fait

changer de patrie; il n'a jamais changé de foi ni de cause. Et partout

où il a vécu, il a grandi; nulle part autant qu'à son dernier jour et à

sa dernière heure, quand il a bravé et trouvé la mort au service de la

papauté penchant vers l'abîme. Il eût probablement souri lui-même si,

quinze ou vingt ans auparavant, on lui eût dit qu'il mourrait premier

ministre du pouvoir pontifical, et chargé de le soutenir en le

réformant; là ne le portaient pas les tendances et les vraisemblances de

sa pensée et de sa vie; mais il avait été trop éprouvé et trop ballotté

par la tempête pour avoir la prétention de la surmonter, et il se

laissait aller aux événements avec une sorte d'impartialité de

spectateur, se contentant de suffire, en tout cas, à son devoir et à son

honneur. C'était une nature à la fois ardente et indolente, chaude au

dedans, froide au dehors, capable d'enthousiasme sans illusion et de

dévouement sans passion. Il était en même temps très-sociable et

très-réservé, prudent avec dignité et supérieur dans l'art de plaire

sans fausse et faible complaisance. Habile à exploiter les forces d'une

intelligence admirablement prompte et juste, plus féconde qu'originale,

toujours ouverte sans être mobile, constante dans les idées et souple

dans les affaires, il excellait à saisir le point où pouvaient se

rencontrer les esprits et les partis modérés quoique divers, et à leur

persuader de s'y réunir. C'était l'oeuvre qu'il tentait encore une fois,

et dans les circonstances les plus grandes comme les plus difficiles,

quand le poignard des assassins vint le frapper sur l'escalier même de

l'assemblée devant laquelle il allait exposer ses patriotiques desseins.

On dit qu'à quatre-vingt-deux ans, en apprenant la mort du maréchal de

Berwick emporté, devant Philipsbourg, par un boulet de canon, le

maréchal de Villars s'écria: «J'avais toujours bien dit que cet homme-là

était plus heureux que moi.» La mort de M. Rossi peut inspirer la même

envie, et il était digne du même bonheur.

CHAPITRE XLVII.

La Suisse et le Sonderbund.

(1840-1848.)

Sentiments du roi Louis-Philippe sur la Suisse.--Leur fondement

historique.--Napoléon Ier et l'acte de médiation de 1803.--Le congrès de

Vienne et le pacte fédéral de 1815.--Les révolutions cantonnales de

1830.--En 1832, la révision du pacte fédéral échoue.--Ma situation

personnelle envers la Suisse.--Lutte des conservateurs et des radicaux

suisses.--Abolition des couvents et confiscation de leurs biens dans le

canton d'Argovie.--Appel des jésuites pour l'instruction publique dans

le canton de Lucerne.--Première expédition des corps francs contre

Lucerne.--Hésitation et inertie de la Diète helvétique.--Notre attitude

diplomatique envers la Suisse.--Seconde expédition des corps francs

contre le canton de Lucerne.--Installation des jésuites à

Lucerne.--Révolutions radicales dans les cantons de Vaud et de

Berne.--Assassinat de M. Jacob Leu, d'Ébersol.--Formation du Sonderbund,

ligue des cantons catholiques.--M. de Boislecomte, ambassadeur de France

en Suisse.--Ses conversations avec M. Ochsenbein, président de la

Diète.--Révolution radicale dans le canton de Genève.--Nos relations

avec les cours de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg sur les affaires

de Suisse.--Mon insistance pour que nous nous entendions aussi avec

l'Angleterre.--Le duc de Broglie ambassadeur à Londres.--Ses

conversations avec lord Palmerston.--Négociations sur un projet de note

identique et de médiation à présenter par les cinq puissances à la Diète

helvétique et au Sonderbund.--La guerre civile éclate en Suisse.--M.

Peel chargé d'affaires d'Angleterre en Suisse.--Défaite du

Sonderbund.--Présentation tardive de la note identique des cinq

puissances.--Vues des cours de Vienne et de Berlin.--Le comte de

Colloredo et le général Radowitz à Paris.--Notre attitude envers

eux.--Résumé de nos vues et de nos actes envers la Suisse à cette

époque.

Toutes les fois qu'il était question de la Suisse, et avant même que ses

affaires nous fussent devenues un grave embarras, le roi Louis-Philippe

ne m'en parlait jamais qu'avec un mélange de vraie bienveillance et de

vraie inquiétude: «Beau pays, me disait-il, et bon peuple! vaillant,

laborieux, économe; un fond de traditions et d'habitudes fortes et

honnêtes. Mais ils sont bien malades; l'esprit radical les travaille;

ils ne se contentent pas d'être libres et tranquilles; ils ont des

ambitions de grand État, des fantaisies systématiques de nouveau

gouvernement. Dans mes jours de mauvaise fortune, j'ai trouvé chez eux

la meilleure hospitalité: tout en en jouissant, je voyais, bien à

regret, fermenter parmi eux des idées, des passions, des projets de

révolution analogue à la nôtre, et qui ne pouvaient manquer d'attirer

sur eux, d'abord la guerre civile, puis la guerre étrangère. Et le pire,

c'est qu'une fois lancés dans les crises révolutionnaires, les Suisses

sont trop divers et ne sont pas assez forts pour en sortir par eux-mêmes

et pour refaire à eux seuls leur organisation d'État et leur

gouvernement; il faut que le rétablissement de l'ordre intérieur leur

vienne du dehors. Triste remède que l'intervention étrangère, même

quand, pour le moment, elle sauve; le fardeau devient bientôt

insupportable pour le sauveur comme pour le sauvé; les peuples n'aiment

pas longtemps leur sauveur, pas plus que Martine n'aime le voisin qui

vient la protéger contre le bâton de Sganarelle. Gardons-nous

d'intervenir, mon cher ministre, en Suisse comme en Espagne; empêchons

que d'autres n'interviennent; c'est déjà un assez grand service; que

chaque peuple fasse lui-même ses affaires et porte son fardeau en usant

de son droit.»

Depuis l'ouverture du XIXe siècle, les faits ont donné raison, en

Suisse, à la pensée du roi Louis-Philippe. Séduits par l'exemple et

emportés dans la tempête de la révolution française, les Suisses ont

voulu avoir aussi la république une et indivisible; l'unité de l'État et

du pouvoir républicain est devenue la passion du parti radical. C'était

méconnaître étrangement la géographie et l'histoire. Entre ces petites

populations, diverses de race, de langue, d'habitudes et d'intérêts

quotidiens, séparées par leurs montagnes, leurs glaces et leurs lacs,

l'indépendance commune et défensive contre l'ambition de leurs voisins

était le seul principe naturel d'union, et la confédération le seul

régime naturel et efficace pour la garantie de l'indépendance. Les

Suisses avaient dû à ce régime leurs victoires vers l'orient sur

l'Autriche, vers l'occident sur la Bourgogne, et, après ces victoires,

leur importance au milieu des rivalités de leurs grands voisins. La

confédération des cantons avait survécu même aux dissensions intérieures

et aux guerres religieuses du XVIe siècle. Le régime unitaire ne peut

s'établir et ne s'est établi nulle part que par le triomphe d'une force

très-supérieure, venue du dehors ou née au dedans, qui dompte et soumet

les forces rivales. Malgré leur inégalité, aucun des cantons suisses ne

possédait, au-dessus de ses confédérés, une telle force et ne pouvait

accomplir une telle oeuvre; la confédération était nécessaire pour

repousser les conquérants extérieurs, et nul conquérant intérieur

n'était possible. La république une et indivisible était, en Suisse, un

plagiat politique, une manie révolutionnaire, suscitée par le désir et

le besoin de réformer les abus de l'ancien régime, mais aussi contraire

à la nature des faits qu'à l'indépendance des cantons, et dont, au bout

de quatre ans, la Suisse, après en avoir reçu tous les maux de la guerre

civile et de la guerre étrangère, avait grande hâte de sortir.

Mais il est plus aisé de faire l'anarchie que d'en sortir, et si les

vieux gouvernements tués par les révolutions ne peuvent ressusciter, les

révolutions ont grand'peine à enfanter les gouvernements nouveaux dont

les sociétés ne peuvent se passer. Et cet enfantement n'est nulle part

plus difficile que dans les petits États, où les passions et les

intérêts locaux et individuels tiennent plus de place et exercent plus

d'influence. Pour se pacifier et se reconstituer après son essai de la

république une et indivisible, la Suisse eut besoin d'une sagesse et

d'une force étrangère. Napoléon, alors premier consul, les lui apporta;

il dit aux Suisses: «Vous vous êtes disputés trois ans sans vous

entendre. Si l'on vous abandonne plus longtemps à vous-mêmes, vous vous

tuerez trois ans sans vous entendre davantage. Votre histoire prouve

d'ailleurs que vos guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que

par l'intervention amicale de la France. Il est vrai que j'avais pris le

parti de ne me mêler en rien de vos affaires; j'avais vu constamment vos

différents gouvernements me demander des conseils et ne pas les suivre,

et quelquefois abuser de mon nom selon leurs intérêts et leurs passions.

Mais je ne puis ni ne dois rester insensible aux malheurs auxquels vous

êtes en proie; je reviens sur ma résolution. Je serai le médiateur de

vos différends; mais ma résolution sera efficace, telle qu'il convient

au grand peuple au nom duquel je parle[188].»

[Note 188: M. Thiers, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. IV, p.

239.]

Napoléon disait vrai, et il agit comme il avait parlé: Signé le 20

février 1803, et bel exemple d'une politique sensée, honnête et ferme,

l'acte de médiation fut efficace. Il constitua la Confédération

helvétique en rétablissant l'indépendance des cantons et de leurs

gouvernements intérieurs. Il réforma les grands vices de l'ancien régime

et consacra les bons résultats de la crise révolutionnaire en

affranchissant les populations sujettes qui formèrent des cantons

indépendants, et en abolissant les priviléges de classes, de religions

ou de personnes. La Suisse a dû à l'acte de médiation douze années

d'ordre et de progrès.

A la chute de Napoléon, elle retomba dans le trouble intérieur et

l'avenir précaire. Compromise et désolée par les guerres de ses grands

voisins, son plus pressant intérêt était d'être mise à l'abri de ce

péril; la paix sur son territoire était, pour elle, l'indispensable

condition de l'indépendance. Elle ne pouvait se l'assurer par elle-même

ni apporter avec sécurité, dans sa constitution territoriale et

fédérale, les changements qu'appelait le nouvel état de l'Europe. Elle

reçut de la puissance européenne alors dominante, le Congrès de Vienne,

la garantie de sa neutralité, l'accession de trois nouveaux cantons à la

Confédération helvétique, l'apaisement de quelques-unes de ses

difficultés intérieures; et le pacte fédéral de 1815, ainsi consacré par

l'Europe, prit la place de l'acte de médiation de 1803. Le 27 mai 1815,

la diète extraordinaire réunie à Zurich exprima officiellement «la

gratitude éternelle de la nation suisse envers les hautes puissances qui

lui rendent, avec une démarcation plus favorable, d'anciennes frontières

importantes, réunissent trois nouveaux cantons à son alliance, et

promettent solennellement de reconnaître et garantir la neutralité

perpétuelle que l'intérêt général de l'Europe réclame en faveur du corps

helvétique. Elle témoigne les mêmes sentiments de reconnaissance, pour

la bienveillance soutenue avec laquelle les augustes souverains se sont

occupés de la conciliation des différends qui s'étaient élevés entre les

cantons[189].»

[Note 189: _Actes du Congrès de Vienne_, page 228.]

La révolution de 1830 en France ramena en Suisse une fermentation plus

contenue que n'avait été celle de 1798, mais de même nature. A la suite

de la restauration européenne de 1815, le vieil esprit aristocratique,

reprenant dans plusieurs cantons une part de son empire, avait exploité

à son profit le pacte fédéral et réveillé, par ses prétentions et ses

abus, son adversaire naturel, l'esprit d'abord libéral, bientôt radical.

La république une et indivisible ne reparut point; mais plusieurs

révolutions cantonnales s'accomplirent, empreintes d'un vif caractère

démocratique, et le désir d'une réforme dans le pacte fédéral se

prononça hautement. Donner à l'opinion générale du pays plus

d'efficacité et à son pouvoir central plus de force dans les affaires de

sa compétence, tout en maintenant le régime de la confédération et

l'indépendance des cantons dans leurs affaires intérieures, tel était le

but avoué et légitime de la réforme réclamée. Préparé de 1831 à 1833 par

une commission qui réunissait les hommes les plus éclairés de la Suisse,

et discuté dans deux diètes extraordinaires, ce travail, dont M. Rossi

fut le rapporteur, n'aboutît à aucun résultat: la Suisse ne sut pas

accomplir par elle-même les innovations dont elle sentait le besoin, et,

devant cet échec de l'esprit réformateur et légal, l'esprit radical et

révolutionnaire rentra dans l'arène, ardent à faire triompher le régime

unitaire, sans oser pourtant substituer de nouveau la république une et

indivisible à la confédération.

Aucune intervention étrangère n'avait gêné la Suisse dans ses mouvements

intérieurs et son travail de réforme. Dès 1830 et à plusieurs reprises,

le gouvernement français avait déclaré que sur ses frontières, en Suisse

comme en Belgique et en Piémont, il n'admettrait de la part des autres

puissances aucune intervention sans intervenir lui-même, au risque des

conséquences. A la faveur de cette déclaration, les révolutions dans le

gouvernement de plusieurs cantons suisses et les délibérations des

diètes helvétiques pour la révision du pacte fédéral s'étaient

accomplies sans que, du dehors, aucun obstacle vînt les entraver. Mais,

en même temps, le gouvernement français avait exprimé à la Suisse ses

doutes sur l'opportunité immédiate de cette révision, et il avait

fortement insisté sur la nécessité de ne porter aucune atteinte aux

bases essentielles du pacte fédéral, principe et condition de la

neutralité que l'Europe avait garantie à la Suisse. Les divers cabinets

français de 1830 à 1840, le général Sébastiani, le duc de Broglie,

l'amiral de Rigny, M. Thiers, dans leurs instructions diplomatiques,

avaient tenu le même langage et adressé à la Suisse les mêmes conseils.

La Suisse ne les avait pas toujours accueillis avec justice et

convenance: la susceptibilité fière en fait d'indépendance nationale est

naturelle et respectable chez les petits peuples comme chez les grands;

mais ni chez les petits ni chez les grands, elle n'autorise à

méconnaître le droit public et l'amitié vraie. Les réfugiés politiques

italiens, polonais, belges, français, qui avaient échoué chez eux dans

leurs entreprises d'insurrection ou de conspiration, abondaient en

Suisse, et poursuivaient de là, comme d'un asile inviolable, leurs

desseins révolutionnaires. Excité et fortifié par eux, le parti radical

suisse devenait de plus en plus agressif; le parti modéré se montrait

embarrassé et timide. Plus d'une fois les attaques et les menaces des

uns, l'hésitation et la faiblesse des autres altérèrent et furent sur le

point de compromettre gravement les relations de la Suisse avec ses

voisins, même avec la France. On s'étonnerait aujourd'hui, on sourirait

peut-être si je rappelais ici quelques traits des violences d'attitude

et de langage dont le gouvernement français fut l'objet en Suisse à

cette époque; mais, à travers ces querelles et ces embarras de

voisinage, la politique française envers la Suisse resta toujours la

même, amicale autant que sincère dans ses conseils, et attentive à

respecter elle-même comme à maintenir en Europe la neutralité et

l'indépendance de la Confédération.

Dès mon entrée au ministère des affaires étrangères, j'eus un vif

sentiment des devoirs et des difficultés de cette situation: elle était

peut-être plus délicate pour moi que pour tout autre: j'avais été élevé

en Suisse; j'en avais emporté d'affectueux souvenirs; j'y conservais des

amis personnels; je portais à la Suisse, après les années de jeunesse et

d'étude que j'y avais passées, la même bienveillance que le roi

Louis-Philippe après l'hospitalité qu'il y avait reçue. Je suivais avec

sollicitude les agitations de son état intérieur. En 1844, notre

ambassadeur auprès de la Confédération, le comte de Pontois m'écrivait

qu'un changement favorable s'opérait, dans certains cantons, au profit

des principes conservateurs: «Je m'en félicite, lui répondis-je[190];

j'hésite pourtant à le faire sans réserve; car je ne saurais oublier ce

qu'il y a de mobile dans la politique des cantons suisses, et parfois de

soudain dans les revirements qui en signalent l'instabilité, selon qu'au

milieu de la lutte continuelle des partis, le pouvoir ou l'influence

revient à telles ou telles idées et à tels ou tels hommes. Les

nombreuses réactions de ce genre que nous avons vues depuis quinze ans

sont de nature à conseiller beaucoup de réserve à cet égard.»

[Note 190: Le 17 juillet 1844.]

Des événements récents justifiaient mon inquiétude. A peu d'intervalle

l'un de l'autre, deux mouvements révolutionnaires, l'un d'absolutisme,

l'autre de radicalisme, éclatèrent en Suisse, l'un dans le canton du

Valais, l'autre dans celui d'Argovie. Dans le Valais, le parti

catholique, maître du pouvoir après un court accès de guerre civile,

ordonna la révision de la constitution cantonnale et décréta: «que la

religion catholique romaine aurait seule un culte, et que le culte

protestant ne serait plus toléré, même en chambre close.» Trois ans

auparavant, le canton d'Argovie avait aussi révisé et modifié sa

constitution: mécontents du résultat, les catholiques, nombreux

quoiqu'en minorité dans ce canton, essayèrent de résister; leur

insurrection fut aisément réprimée, et aussitôt, sans se soucier de

l'article 12 du pacte fédéral[191], le grand conseil d'Argovie décréta

l'abolition de tous les couvents du canton et la confiscation de leurs

biens: «Ces moines sont si adroits, dit à notre ambassadeur l'un des

principaux radicaux argoviens, qu'en justice on n'aurait pu rien prouver

contre eux.» Plusieurs des couvents d'Argovie étaient fort riches; la

valeur des biens du couvent de Muri s'élevait, dit-on, à sept millions

de francs.

[Note 191: Cet article porte: «L'existence des couvents et chapitres et

la conservation de leurs propriétés, en tant qu'elle dépend des

gouvernements des cantons, sont garanties. Ces biens sont sujets aux

impôts et contributions publiques, comme toute autre propriété

particulière.]

Appelé à régler, en présence de ces faits, l'attitude et le langage de

notre ambassadeur en Suisse, je n'avais aucun embarras à exprimer mon

sentiment sur les violences fanatiques des catholiques valaisans;

j'écrivis à M. de Pontois[192]: «Je regrette infiniment les idées

d'intolérance qui ont prévalu dans la révision de la constitution du

Valais; l'opinion publique les réprouverait partout; et quant au Valais

en particulier, leur application ne saurait être propre qu'à y créer un

nouveau genre de discorde. Les institutions ne sont bonnes qu'à la

condition de garantir tous les droits et tous les intérêts. Je souhaite

bien sincèrement que la tranquillité se raffermisse de plus en plus dans

le Valais; mais quelque affaibli que soit maintenant le parti radical,

il me serait difficile de ne pas redouter tôt ou tard de fâcheuses

réactions si l'on persévère dans les voies où l'on est entré.» Envers le

canton d'Argovie et son abolition des couvents en confisquant leurs

biens, notre situation n'était pas si simple. Quand des mesures de cette

sorte ont reçu leur exécution, quand le temps les a confirmées et

soustraites à toute réaction directe en en dispersant les résultats au

sein de la société civile, c'est pour les gouvernements un devoir comme

une nécessité de les accepter à titre de faits accomplis et de les

mettre hors de toute contestation. Mais quand on considère de tels actes

de loin, à cette lumière tranquille que le temps répand sur les faits et

fait pénétrer dans les âmes, il est impossible de ne pas y voir de

graves atteintes portées à la liberté et à la propriété, dans les accès

du despotisme révolutionnaire. Que la liberté de réunion et

d'association aboutisse à des associations charitables, ou religieuses,

ou industrielles, ou savantes; que la propriété soit aux mains

d'associations ou d'individus, et qu'elle leur ait été acquise par

eux-mêmes ou transmise par la libre volonté d'autrui; que ces diverses

manifestations de la liberté et ces diverses formes de la propriété

puissent être, de la part de l'État, l'objet de certaines conditions ou

garanties spéciales; elles n'en conservent pas moins leur originaire et

grand caractère; les principes naturels et les droits essentiels de la

liberté et de la propriété n'en restent pas moins engagés dans leur

cause; l'abolition des associations religieuses et la confiscation de

leurs biens n'en sont pas moins des violations flagrantes de ces

principes et de ces droits. Quand le tremblement de terre a renversé une

ville, on reconnaît les vices de son ancien état; on la rebâtit plus

saine et plus belle; mais on n'érige pas le tremblement de terre en

architecte public; on ne cherche pas dans ses coups destructeurs les

lois de la construction et de l'existence des cités.

[Note 192: Le 30 septembre 1844.]

Même quand elles sont contestées et violées, ces vérités élémentaires ne

s'éteignent pas complètement dans l'âme des hommes: telle était en

Suisse, même au milieu de la fermentation révolutionnaire, la perplexité

des esprits sur ces graves questions de propriété et de liberté, que,

lorsque sept cantons catholiques réclamèrent devant la Diète fédérale

contre l'abolition et la spoliation des couvents ordonnée par le canton

d'Argovie, cette assemblée hésita longtemps, soit à condamner, soit à

approuver la mesure. On essaya de négocier avec le canton radical qui

mettait la Diète dans ce triste embarras, et le grand conseil d'Argovie

lui-même, tout à la fois opiniâtre et embarrassé, consentit au

rétablissement de trois couvents de femmes, en maintenant l'abolition

des couvents d'hommes et la confiscation de leurs biens. C'était trop

peu pour panser la blessure qu'avaient reçue le pacte fédéral et la

Confédération: les modérés de la Suisse n'étaient pas assez fermes pour

protéger efficacement le droit, ni les radicaux d'Argovie assez osés

pour proclamer et pratiquer sans réserve le principe de leurs violences:

la Diète ne sut que laisser tomber la question en laissant subsister le

mal; les animosités religieuses se joignirent aux rivalités politiques,

et les catholiques se virent en Suisse aux prises avec les protestants,

comme les conservateurs avec les radicaux.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 26 / 39 段