autres fois, il était convaincu; mais je sentais qu'il n'était pas
persuadé, que ses répugnances de prêtre subsistaient. S'il persévère
dans ses nouvelles résolutions, tout peut encore être sauvé ici. C'est
ce que je lui dis lorsqu'il me demanda s'il était encore temps:--«Que
Votre Sainteté, lui dis-je, considère la situation. Son État est au
centre de l'Italie. Si l'ordre y est maintenu, il pourrait y avoir, au
pis-aller, une question napolitaine, ou toscane, ou sarde, mais point de
question italienne. S'il y avait bouleversement ici, la clef de la voûte
serait brisée; ce serait le chaos. L'exemple de Rome, qui retient
aujourd'hui, précipiterait alors toutes choses. D'ici peut sortir un
grand bien, mais aussi, je dois le dire, un mal incalculable. Votre
Sainteté a réveillé l'Italie. C'est une gloire, mais à la condition de
ne pas tenter l'impossible. Quoi! l'Italie peut se réorganiser sans que
personne, même les plus malveillants, aient un mot à lui dire; et on
voudrait tout compromettre, tout perdre par la sotte prétention de
réaliser aujourd'hui ce qui, aujourd'hui, n'est évidemment qu'un rêve!
Sera-ce toujours un rêve? Je n'en sais rien. Je laisse l'avenir à Dieu
et à nos successeurs. Le proverbe français est juste: «à chaque jour
suffit sa peine.»
«Nous nous trouvâmes parfaitement d'accord; et, je le répète, je trouvai
chez le pape une netteté de vues et une spontanéité d'adhésion qui me
charmèrent et me donnent bon espoir.»
M. Rossi mettait ainsi en pratique, aussi fermement que sensément, la
politique que le gouvernement du roi avait adoptée envers l'Italie comme
pour la France elle-même. Le respect du droit public européen, le
respect de l'indépendance des divers États et de leur régime intérieur,
des réformes et non des révolutions, le progrès social et libéral au
sein de la paix, telle était cette politique. Quelques mois avant les
dernières nouvelles qu'à l'ouverture de l'année 1848 m'en donnait M.
Rossi, je l'avais résumée dans une courte circulaire adressée[185] aux
représentants du roi près les divers États européens, et ainsi conçue:
[Note 185: Le 17 septembre 1847.]
«Monsieur,
«Une fermentation grave éclate et se propage en Italie. Il importe que
les vues qui dirigent dans cette circonstance la politique du
gouvernement du roi vous soient bien connues et règlent votre attitude
et votre langage.
«Le maintien de la paix et le respect des traités sont toujours les
bases de cette politique. Nous regardons ces bases comme également
essentielles au bonheur des peuples et à la sécurité des gouvernements,
aux intérêts moraux et aux intérêts matériels des sociétés, aux progrès
de la civilisation et à la stabilité de l'ordre européen. Nous nous
sommes conduits d'après ces principes dans les affaires de notre propre
pays. Nous y serons fidèles dans les questions qui touchent à des pays
étrangers.
«L'indépendance des États et de leurs gouvernements a, pour nous, la
même importance et est l'objet d'un égal respect. C'est la base
fondamentale du droit international que chaque État règle, par lui-même
et comme il l'entend, ses lois et ses affaires intérieures. Ce droit est
la garantie de l'existence des États faibles, de l'équilibre et de la
paix entre les grands États. En le respectant nous-mêmes, nous sommes
fondés à demander qu'il soit respecté de tous.
«Pour la valeur intrinsèque comme pour le succès durable des réformes
nécessaires dans l'intérieur des États, il importe, aujourd'hui plus que
jamais, qu'elles s'accomplissent régulièrement, progressivement, de
concert entre les gouvernements et les peuples, par leur action commune
et mesurée, non par l'explosion d'une force unique et déréglée. C'est en
ce sens que seront toujours dirigés, soit auprès des gouvernements, soit
auprès des peuples, nos conseils et nos efforts.
«Ce qui s'est passé jusqu'ici dans les États romains prouve que, là
aussi, les principes que je viens de rappeler sont reconnus et mis en
pratique. C'est en se pressant autour de son souverain, en évitant toute
précipitation désordonnée, tout mouvement tumultueux que la population
romaine travaille à s'assurer les réformes dont elle a besoin. Les
hommes considérables et éclairés, qui vivent au sein de cette
population, s'appliquent à la diriger vers son but par les voies de
l'ordre et par l'action du gouvernement. Le pape, de son côté, dans la
grande oeuvre de réforme qu'il a entreprise, déploie un profond
sentiment de sa dignité comme chef de l'Église catholique, de ses droits
comme souverain, et se montre également décidé à les maintenir au dedans
comme au dehors de ses États. Nous avons la confiance qu'il rencontrera,
auprès de tous les gouvernements européens, le respect et l'appui qui
lui sont dus; et le gouvernement du roi, pour son compte, s'empressera,
en toute occasion, de le seconder selon le mode et dans la mesure qui
s'accorderont avec les convenances dont le pape lui-même est le meilleur
juge.
«Les exemples si augustes du pape, la conduite si intelligente de ses
sujets exerceront sans doute en Italie, sur les princes et sur les
peuples, une salutaire influence, et contribueront puissamment à
maintenir, dans les limites du droit incontestable et du succès
possible, le mouvement qui s'y manifeste. C'est le seul moyen d'en
assurer les bons résultats et de prévenir de grands malheurs et d'amères
déceptions. La politique du gouvernement du roi agira constamment et
partout dans ce même dessein.
«Vous pouvez donner à M..... communication de cette dépêche.»
Trois mois après sa date, quand la session des Chambres s'ouvrit à
Paris[186], les événements avaient, en Italie, suivi rapidement leur
cours. En Toscane, en Piémont, dans le royaume de Naples comme à Rome,
l'esprit de réforme s'était développé, déjà fécond en résultats
salutaires, gages d'un avenir laborieux, mais sensé et progressif. Plus
ou moins inquiets de l'oeuvre difficile à laquelle ils étaient appelés,
les gouvernements italiens en reconnaissaient la nécessité et s'y
prêtaient, non-seulement par des concessions aux voeux publics, mais en
mettant à la tête de l'administration des hommes éclairés et sincèrement
réformateurs. Aucune intervention étrangère n'était venue troubler ce
travail intérieur des États italiens; leur indépendance était respectée;
l'Autriche elle-même assistait à cette grande épreuve, pleine d'alarme
et se préparant à la défense, mais évitant toute agression et ne voulant
pas prendre l'initiative de la lutte. Elle avait motif de se méfier et
de se préparer; c'était évidemment contre elle et sa domination sur le
sol italien que fermentait toute l'Italie; en Piémont les manifestations
populaires, en Sicile l'insurrection en armes proclamaient la haine et
réclamaient l'expulsion de l'étranger; toutes les espérances qui, de
près ou de loin, pouvaient se rattacher à celle-là se manifestaient
confusément et demandaient aussi leurs satisfactions. L'esprit national
grandissait derrière l'esprit réformateur. L'esprit révolutionnaire
grondait derrière l'esprit national.
[Note 186: Le 28 décembre 1847.]
Il fallait pourvoir aux chances de cette situation compliquée et
obscure. Il fallait déployer hautement le caractère de notre politique
et lui assurer des moyens d'action. C'était évidemment à Rome qu'était
le foyer des événements et des périls italiens. C'était en prenant
position à Rome que nous pouvions soutenir l'influence à la fois
réformatrice et anti-révolutionnaire de Pie IX, en garantissant sa
sécurité et la paix de l'Église catholique. Sur ma proposition, le roi
et son conseil résolurent que, si le pape menacé, soit du dehors, soit
au dedans, réclamait notre appui, nous le lui donnerions efficacement.
Des régiments furent désignés, un commandant fut choisi pour cette
expédition éventuelle. 2,500 hommes furent tenus disponibles à Toulon,
et 2,500 à Port-Vendres, prêts à s'embarquer, au premier signal, pour
Civita-Vecchia. J'eus avec le général Aupick, officier aussi intelligent
que brave, deux longs entretiens qui me donnèrent l'assurance qu'il
comprenait bien notre pensée et saurait y conformer sa conduite. Le 27
janvier 1848, toutes ces mesures étaient prises et annoncées à M. Rossi
qui était autorisé, s'il le jugeait utile et convenable, à les annoncer
au gouvernement romain.
Le 23 février suivant, le cabinet du 29 octobre 1840 n'existait plus, et
le lendemain 24 la monarchie de 1830 était tombée.
La catastrophe ne fut pas moins grave à Rome qu'à Paris. Elle ouvrit
l'abîme qui coupe le règne de Pie IX en deux époques vouées, l'une aux
réformes et aux progrès, l'autre aux révolutions et aux problèmes.
Je tiens pour certain, par les faits publics comme par les actes et les
documents que je viens de rappeler, que, de 1846 à 1848, le pape Pie IX
entreprit généreusement et sérieusement, bien qu'avec timidité,
inexpérience et incohérence, de résoudre la question posée devant lui et
à la portée de son pouvoir, la réforme des abus et des vices du
gouvernement des États romains. Pleine de scrupules et de doutes, mais
aussi d'équité et de sympathie humaine, l'âme de Pie IX s'adonna à cette
oeuvre; il la croyait bonne aussi bien que nécessaire, et il en
souhaitait le succès, non sans inquiétude, mais avec sincérité.
Je tiens également pour certain que, de 1846 à 1848, malgré ses lenteurs
et ses lacunes, le travail réformateur de Pie IX fut efficace. Dans
toutes les parties de l'ordre civil, d'importantes améliorations furent
introduites, des institutions vivantes furent créées. Dans les provinces
et dans les villes, le régime municipal reprit quelque chose de son
ancienne liberté. La population fut appelée à prendre part elle-même au
soin de ses intérêts et au maintien de l'ordre public. Les rapports de
la société civile avec la société ecclésiastique furent modifiés; les
laïques entrèrent dans le gouvernement; un grand conseil d'État, auquel
le principe de l'élection n'était pas étranger, se réunit autour du pape
et de ses ministres. Le pouvoir pontifical acceptait de plus en plus
l'influence du parti libéral modéré qui le soutenait en le réglant.
Contesté et incomplet, le progrès était réel; ce qu'on faisait chaque
jour était un pas vers ce qui manquait.
Devant l'ouragan de 1848, tout ce travail cessa, toute cette oeuvre
tomba. La question de la réforme du gouvernement civil des États romains
disparut devant les terribles questions générales qui éclatèrent à la
fois. Question extérieure, l'expulsion des Autrichiens. Questions
intérieures, l'unité ou la confédération italienne, la monarchie
constitutionnelle ou la république. Questions religieuses, l'abolition
du pouvoir temporel de la papauté; Rome capitale, non plus de l'Église
catholique, mais de l'Italie; la transformation des rapports de l'Église
avec l'État. Pour toute l'Italie, au dehors la guerre, au dedans la
révolution.
Je n'ai garde d'entrer dans cette tragique histoire. Je ne juge pas
l'état présent de l'Italie. Je ne sonde pas son avenir. Je le crois
chargé de ténèbres et d'orages dans les ténèbres; mais je ne prétends
pas plus à le deviner qu'à le gouverner. J'avais à coeur de retracer ce
que furent et ce que firent, de 1846 à 1848, dans les affaires romaines
et italiennes, le pape Pie IX et le gouvernement du roi Louis-Philippe.
Je ne veux plus que mettre ces faits en regard de ceux qui les ont
remplacés depuis 1848 jusqu'à ce jour, et faire entrevoir ce que révèle
le contraste qui éclate entre les deux époques.
La révolution de Février changea de fond en comble la position du pape
Pie IX en Italie et dans ses propres États. Il y perdit à la fois
l'encouragement et les prudents conseils, le point d'appui et le point
d'arrêt que lui donnait le gouvernement français dans le travail de
réforme et de progrès qu'il avait entrepris. Il fut livré, avec son
inexpérience politique et ses seules forces, au torrent des événements
qui l'assaillaient de toutes parts, et à la lutte que le parti
stationnaire et le parti révolutionnaire engageaient autour de lui.
Italien de coeur, mais pacifique par devoir, entraîné par son peuple,
l'un des premiers parmi les princes italiens, dans la guerre à
l'Autriche, Pie IX tenta loyalement de l'arrêter en en extirpant la
cause; le 3 mai 1848, il écrivit à l'empereur d'Autriche: «Qu'il ne soit
pas désagréable à Votre Majesté que nous fassions appel à sa piété et à
sa religion, l'exhortant avec une affection paternelle à retirer ses
armes d'une guerre qui, sans pouvoir reconquérir à l'empire l'esprit des
Lombards et des Vénitiens, traîne à sa suite un funeste cortége de
malheurs qu'Elle-même déteste certainement. Qu'il ne soit point
désagréable à la généreuse nation allemande que nous l'invitions à
déposer les armes et à convertir en utiles relations d'amical voisinage
une domination qui ne serait ni noble, ni heureuse puisqu'elle ne
reposerait que sur le fer.» Et huit jours après, le cardinal Antonelli
écrivait à M. Farini, chargé d'affaires de la cour de Rome au camp du
roi Charles-Albert: «Vous pensez que Sa Sainteté pourrait aujourd'hui
très-opportunément interposer sa médiation comme prince de paix, dans le
sens de l'établissement de la nationalité italienne. Aujourd'hui Sa
Sainteté m'a autorisé à vous donner communication, sous la réserve du
plus grand secret, d'une lettre que, ces jours passés, elle a écrite, en
ce sens, à S. M. l'empereur d'Autriche. Vous pourrez voir que cette
pensée n'a point échappé à la sagesse de Sa Sainteté, et à l'amour
qu'elle nourrit pour l'Italie. Si elle voyait les esprits disposés à des
accommodements de paix raisonnables, dans le but d'assurer la
nationalité italienne, vous pouvez penser si elle serait disposée à s'y
employer efficacement, au prix même de quelque ennui personnel que ce
fût.»
Il s'agit bientôt pour Pie IX de tout autre chose que d'ennuis
personnels; bientôt la guerre et l'insurrection envahirent Rome et toute
l'Italie. Pour leur échapper, pour tenter encore un effort en faveur de
l'indépendance et de la pacification italienne, le pape appela M. Rossi
à son aide. M. Rossi paya de sa vie son courageux dévouement[187];
l'assassinat du plus éminent des libéraux italiens inaugura la
république romaine. Le pape détrôné s'enfuit à Gaëte. Fidèle aux
traditions et à l'honneur de la France, le gouvernement français, encore
républicain, bientôt impérial, reprit le chef de l'Église catholique
sous sa protection et le ramena dans Rome. Pie IX y retrouva le parti
stationnaire et le parti révolutionnaire, l'un vainqueur alarmé et
irrité, l'autre vaincu obstiné et reprenant dans l'esprit national
italien son point d'appui. L'ambition piémontaise se mit à l'oeuvre pour
exploiter les fautes de l'un et les passions de l'autre. La France prêta
sa force et sa gloire à l'ambition piémontaise et à l'unité italienne en
même temps qu'à la sécurité du pape dans Rome, mais en annonçant qu'elle
ne se chargeait pas de l'y garantir toujours. Je ne discute pas la
politique. Je ne raconte pas l'histoire. Je retrace la situation telle
que les événements l'ont faite. Qu'a fait, dans cette situation, Pie IX
lui-même? Quel a été, sous la pression des exigences et des périls
qu'elle lui imposait, le fait saillant, le trait caractéristique de son
attitude dans cette seconde époque de son règne?
[Note 187: Le 15 novembre 1848.]
On ne lui demandait plus de corriger les vices du gouvernement des États
romains et de seconder l'indépendance de l'Italie. On le sommait de
renoncer à tout pouvoir temporel, dans Rome comme dans le reste de ses
États, c'est-à-dire de sacrifier à l'unité italienne la constitution et
l'histoire de l'Église catholique. A cela, Pie IX a répondu qu'il ne le
pouvait pas. Il avait accepté la situation et la mission de pape
réformateur. Il a repoussé celle de pape révolutionnaire. Là en est
maintenant, pour lui, la question.
C'est, pour un peuple, dans les grandes crises d'innovation, une bonne
fortune rare de se trouver en présence d'un prince sympathique et
honnête, touché du voeu et du bien public, et préoccupé de son devoir au
moins autant que de son pouvoir. Ce ne sont point là, bien s'en faut,
les seules qualités nécessaires pour le gouvernement des nations;
l'esprit supérieur et la volonté forte y ont quelquefois suffi; la bonté
et l'honnêteté seules, jamais. Ainsi en décident les vices et les
passions des hommes. Mais quand il arrive que les qualités morales, les
bonnes intentions et la sincérité des princes ne suffisent pas, il faut
que les peuples, et surtout ceux qui veulent être libres, ne se fassent
pas illusion: c'est en eux-mêmes surtout que le mal réside; c'est à
leurs propres erreurs, à leurs propres fautes, à leurs mauvaises ou
aveugles passions, bien plus qu'à l'insuffisance et aux faiblesses de
leurs princes, qu'ils doivent s'en prendre de l'insuccès de leurs
efforts et des revers de leur destinée. Avec un prince bienveillant,
modéré et sincère, un peuple intelligent, sensé et persévérant finit
toujours par exercer sur ses affaires une influence efficace, et par
obtenir la satisfaction de ses voeux légitimes. Deux fois, de notre
temps, cette bonne chance s'est rencontrée et a été manquée. Le roi
Louis XVI et le pape Pie IX ont été sans doute, en fait de lumières et
d'énergie politiques, des souverains bien inégaux à leur difficile
situation; mais ils ont été en même temps d'honnêtes et bienveillants
souverains, étrangers à l'égoïsme et aux entêtements de l'orgueil royal.
Si, par leur intelligence et leur action politique, les peuples qui
aspiraient à être libres, et même souverains, avaient suffi, de leur
côté, à leur part dans la tâche du gouvernement, à coup sûr les
événements auraient pris un autre tour, et le but essentiel de l'élan
national aurait été atteint plus sûrement et à bien moins grand et moins
triste prix.
Je sais que, dans le patriotique espoir d'atteindre un grand but et
d'accomplir un grand bien, des hommes éminents et sincères se sont
lancés et se lanceront plus d'une fois encore dans les orages et les
ténèbres des révolutions poursuivies par la violence anarchique ou
guerrière. Je les comprends, et, s'ils sont désintéressés, je les
honore; mais je ne les approuve et ne les admire point. Pour mon compte,
plus j'ai avancé dans la vie publique et touché au sort des peuples,
plus j'ai été résolu à ne pas charger mon âme de la responsabilité et
mon nom du souvenir de cet amas imprévu de maux, de crimes, de fautes,
de douleurs, de folies et de hontes que les emportements et les guerres
révolutionnaires attirent infailliblement, non-seulement sur la
génération qui les subit, mais sur plusieurs de celles qui les suivent.
C'est un rude compte à dresser que celui des révolutions et des guerres,
et elles ont grand besoin de réussir dans ce qu'elles ont de légitime et
de salutaire pour avoir droit de demander qu'on ne leur reproche pas ce
qu'elles ont coûté. A mon sens, elles n'ont valu jusqu'ici à l'Italie
qu'un bienfait, seul incontestable et qui sera, je l'espère, définitif:
l'expulsion de l'étranger et l'indépendance du sol italien. C'est un
grand bienfait. Trop grand peut-être, tel du moins qu'il s'est accompli,
pour être accueilli de bonne grâce et avec toute la reconnaissance qui
lui est due. Il y a des succès que, pour en être assuré et fier, un
peuple a besoin de se devoir à lui-même, et en en conquérant la gloire
aussi bien qu'en en recueillant le fruit. Je crains que l'Italie n'ait
entrepris une oeuvre au-dessus de sa force naturelle et durable, et
qu'en la poursuivant elle n'ait porté atteinte à des droits et à des
intérêts très-vivaces et dignes de plus de respect. Ses exigences et ses
coups envers la Papauté et l'Église catholique jettent un épais nuage et
un péril immense sur son avenir. Je lui souhaite sincèrement de les
dissiper et de justifier, par un sage emploi de sa fortune nouvelle, les
faveurs qu'elle a reçues... dirai-je de Dieu ou des hommes? Le temps en
décidera.
Je n'ai plus que quelques mots à ajouter sur un fait qui m'est
personnel.
Après la chute de la monarchie de 1830 et dans ma retraite en
Angleterre, je ne reçus de M. Rossi aucune lettre, aucune nouvelle. Je
m'étonnai silencieusement et tristement. Il n'était pas de ceux de qui
j'attendais la peur et l'oubli. Plus de neuf ans après, je reçus du
prince Albert de Broglie, que la révolution de 1848 avait trouvé premier
secrétaire de l'ambassade de France à Rome, la lettre suivante en date
du 30 novembre 1857:
«Cher Monsieur Guizot,
«Vous rappelez-vous la surprise très-légitime que vous avez éprouvée il
y a dix ans, en ne recevant, après le désastre de 1848, rien de
l'ambassade de Rome, ni secrétaire ni ambassadeur, ni pour le roi ni
pour vous? Vous rappelez-vous aussi que je vous dis un peu plus tard que
nous avions remis, M. Rossi et moi, des lettres à la duchesse de
Dalberg, alors à Rome, en la priant de vous les faire parvenir par
l'entremise de sa fille lady Granville, et qu'information faite, la
duchesse convint qu'elle avait reçu la commission, en disant qu'elle ne
savait ce qui l'avait empêchée de s'en acquitter?
«Voici aujourd'hui lady Granville qui me renvoie ces mêmes lettres
retrouvées, après dix ans, dans des comptes qu'elle n'avait pas ouverts.
Notre excès de précaution nous a joué ce tour. Il est certain que ces
papiers étaient bien cachés. J'ai pensé que la lettre écrite par M.
Rossi dans ces tristes circonstances avait la valeur d'un autographe que
vous seriez bien aise de posséder. Je vous envoie donc celle-ci, et je
garde, ou plutôt je brûle la mienne.»
M. Rossi m'écrivait le 6 avril 1848:
«Cher ami, je ne viens pas vous dire avec quel vif et tendre intérêt je
pensais à vous et aux vôtres, en apprenant la péripétie qui a éclaté sur
la France comme un coup de foudre. Notre vieille amitié vous l'a déjà
dit. Vous n'êtes pas de ceux qui ont besoin de paroles pour comprendre
un sentiment et du courage d'autrui pour soutenir un revers. On me dit
que vos filles sont auprès de vous; mais je ne sais où se trouvent votre
fils Guillaume et madame votre mère. Quel spectacle lui était encore
réservé! Mais, je le sais, elle est la femme forte par excellence.
Rappelez-moi, je vous prie, au bon souvenir de tous. J'y tiens plus que
jamais.
Je voudrais aussi que vous pussiez porter jusqu'au roi, à la reine et à
toute la famille royale l'hommage de mon respect et de tous les
sentiments qu'ils me connaissent. Ma gratitude ne se mesure pas à la
puissance et à la prospérité des personnes qui y ont droit.
«Je ne vous parle pas de la France; nous n'en recevons ici les nouvelles
que fort tard et, je crois, fort mal.
«L'Italie est profondément agitée. C'est la question nationale qui
l'emporte et domine toutes les autres. L'élan est général, irrésistible.
Les gouvernements italiens qui ne le seconderaient pas y périraient.
Mais on se tromperait si on croyait que l'Italie est communiste et
radicale. Les radicaux n'y exercent une influence que parce qu'ils ont
eu l'adresse de se mettre à la tête du parti national et de cacher toute
autre vue. Par eux-mêmes, ils ne sont encore ni nombreux ni acceptés du
pays. Ils le deviendraient probablement si le parti national, qui est le
pays tout entier, rencontrait une longue et vigoureuse résistance, et
s'il était entraîné par désespoir à des mesures violentes. Si l'Autriche
faisait demain, pour la Lombardie et la Vénétie, ce que le roi de Prusse
a fait pour le duché de Posen, je crois que la Péninsule pourrait être
conservée à la cause de la monarchie et de la liberté régulière. La
république proclamée à Venise n'est pas une imitation de Paris, mais une
réminiscence vénitienne. C'est, comme le fait de Sicile, une boutade de
l'esprit municipal, qui est fort affaibli en Italie, mais est loin d'y
être éteint. Si la paix leur arrivait promptement, il donnerait aux
Italiens pas mal d'embarras et de querelles. Si la guerre se prolonge,
la fusion s'opérera, surtout dans les camps, au feu du radicalisme et
dans son creuset.
«Je reste provisoirement à Rome; mon fils Aldéran, qui a quitté
immédiatement la sous-préfecture d'Orange, est à Marseille avec ma
femme. Je vais les appeler à Rome. Grand Dieu! serions-nous donc menacés
de devenir un grand canton de Vaud, ou bien pis, un Saint-Domingue?»