ardente, le pape, malgré sa popularité persistante, ressentait de vives
alarmes. Il voyait avancer et monter vers lui, tantôt la domination
étrangère, tantôt l'exigence populaire. Qui le soutiendrait contre l'un
et l'autre ennemi? Qui le défendrait de l'un et l'autre péril? Il ne
pouvait ni ne voulait accepter la protection de l'Autriche. Pouvait-il
compter sur celle de la France? Le cardinal Ferretti témoignait un jour
à M. Rossi sa sollicitude à cet égard: «Quand, à la fin de la
conversation, je lui ai dit, m'écrivait M. Rossi[177], que, le cas
échéant, vous ne manqueriez pas à vos amis, il s'est jeté à mon cou et
m'a vivement embrassé en me disant: «Merci, cher ambassadeur; en tout et
toujours, confiance pour confiance, je vous le promets.» Quelques jours
après, le pape, donnant audience à M. Rossi, lui parla de notre escadre
qui stationnait dans les eaux de Naples, sous le commandement du prince
de Joinville: «Ce serait, m'a-t-il dit[178], un service à me rendre, que
de la faire paraître, de temps à autre, sur les côtes de mes États.»
[Note 177: Le 30 juillet 1847.]
[Note 178: Le 10 août 1847.]
M. le prince de Joinville avait pressenti ce voeu: «Il m'a envoyé hier
de Naples un aspirant, m'écrivit M. Rossi[179], avec une lettre dans
laquelle il me demande 1º si, dans l'état des choses en Italie, je pense
que la présence de l'escadre à Naples ait ou n'ait pas d'inconvénient;
2º s'ils peuvent nous être de quelque utilité en paraissant sur le
littoral des États romains. J'ai répondu ce matin à Son Altesse royale
par la lettre dont je vous envoie copie:
[Note 179: Le 30 juillet 1847.]
«Monseigneur,
«A l'agitation de ces derniers jours a succédé dans ce pays une sorte de
tranquillité. L'honneur en revient au parti modéré qui a su se montrer,
s'organiser, s'armer, tant bien que mal, avec toute l'énergie, la
promptitude et l'ensemble que n'avait pas le gouvernement. Celui-ci,
grâce à cette manifestation et à cet appui, commence maintenant à
reprendre les rênes; et il lui serait facile de se placer au milieu d'un
parti conservateur nombreux, éclairé, dévoué, s'il savait enfin suivre
les conseils d'ordre et de progrès que nous ne cessons de lui donner
depuis un an. La tranquillité est à ce prix. J'espère qu'il le fera. J'y
fais et y ferai tous mes efforts. Le nouveau secrétaire d'État est actif
et énergique. Il a déjà pris de bonnes mesures; mais le plus essentiel
reste à faire.
«L'armée autrichienne, aux frontières des États pontificaux, a été
renforcée; la garnison autrichienne de Ferrare aussi. Dans cette
situation, mon opinion personnelle est que la présence d'une escadre
française sur les côtes de l'Italie méridionale est d'un excellent
effet. Peu importe le lieu du mouillage entre la Spezzia et Naples,
pourvu qu'on sache qu'elle est dans ces parages et que nous pourrions
l'appeler dans quelques heures. Cela seul contient les partis extrêmes
qui n'ignorent pas que la politique du gouvernement du roi est une
politique d'ordre et de progrès à la fois. Cela encourage le parti
modéré, rassure le gouvernement pontifical contre toute sorte de dangers
réels ou supposés et nous donne une attitude qui me paraît tout à fait
d'accord avec nos intérêts et notre dignité.»
J'entreprenais, précisément à cette époque, de faire cesser, par la voie
de la négociation, l'occupation autrichienne de Ferrare. J'avais
l'espoir d'y réussir et j'y réussis en effet. Il importait fort que rien
ne vînt aggraver la difficulté de ce succès nécessaire à l'indépendance
des États italiens et au maintien de la paix. Quand la négociation fut
près de son terme, l'ordre fut envoyé à M. le prince de Joinville de
reprendre, avec notre escadre, sa station sur la côte occidentale
d'Italie et dans le voisinage de l'État romain. Mais dans cet
intervalle, le parti révolutionnaire avait poursuivi son oeuvre; parce
que nous agissions sans bruit, il nous avait accusés de ne rien faire,
d'abandonner la cause de l'indépendance et du progrès en Italie, de nous
lier même avec l'Autriche en récompense de son silence sur les mariages
espagnols, et de n'avoir fait rester notre escadre devant Naples que
pour protéger l'absolutisme contre les tentatives libérales. Facile à
intimider et à décourager, le parti libéral modéré avait trop écouté ces
calomnies, et témoigné lui-même non-seulement de l'humeur, mais des
doutes sur la fermeté de notre appui. Lord Palmerston s'était empressé
de mettre à profit ces dispositions et de se donner, par le langage de
ses agents et l'apparition d'une escadre anglaise, l'attitude de
protecteur de la liberté italienne. Arrivé devant Livourne, à bord du
_Titan_, M. le prince de Joinville rendit compte au ministre de la
marine de ce nouvel état des faits et des esprits; il paraissait croire
lui-même que, depuis l'événement de Ferrare, nous étions restés
silencieux et inactifs, et il demanda de nouvelles instructions en
indiquant les mesures qui lui semblaient nécessaires pour sortir d'une
situation dont la prolongation rendait, selon lui, le séjour de
l'escadre française sur la côte d'Italie plus embarrassant qu'efficace.
J'avais à coeur de détruire, dans l'esprit de ce prince capable et
résolu, l'impression de regret et de blâme que lui avait donnée une
connaissance incomplète et inexacte de nos actes récents en Italie. Je
lui écrivis sur-le-champ[180]:
[Note 180: Le 7 novembre 1847.]
«Monseigneur,
«Le duc de Montebello m'a communiqué vos lettres des 25 et 28 octobre.
Je remercie Votre Altesse royale de sa franchise. C'est ainsi seulement
qu'on peut savoir la vérité; et comme Votre Altesse royale a besoin de
la savoir autant que moi, je me permettrai d'user avec elle de la même
franchise.
«Je mets sous les yeux de Votre Altesse royale quelques unes des
nombreuses dépêches et lettres particulières que, depuis le commencement
des affaires d'Italie, j'ai adressées aux agents du roi à Rome,
Florence, Naples, Turin, Vienne et ailleurs. Ces dépêches ont été,
officiellement ou officieusement, communiquées aux gouvernements
intéressés. Elles résument et caractérisent notre politique.
«Vous le voyez, Monseigneur, nous ne sommes point restés inactifs. Nous
n'avons point gardé le silence. Nous ne nous sommes point unis aux
souverains absolus. Nous ne nous sommes point liés secrètement avec
l'Autriche. Nous avons hautement, toujours et partout, conseillé et
soutenu les réformes modérées, le progrès intelligent et régulier, la
politique vraiment libérale et pratique qui s'attache au seul bien
possible et aux seuls moyens efficaces pour réaliser le seul bien
possible.
«Que cette politique n'ait pas aujourd'hui, en Italie, la faveur
populaire, je ne m'en étonne point Les Italiens voudraient tout autre
chose. Ils voudraient que la France mît à leur disposition ses armées,
ses trésors, son gouvernement, pour faire ce qu'ils ne peuvent pas faire
eux-mêmes, ce qu'ils ne tenteraient pas sérieusement, pour chasser les
Autrichiens d'Italie et établir, en Italie, sous telle ou telle forme,
l'unité nationale et le gouvernement représentatif.
«Tenez pour certain, Monseigneur, que c'est là ce qui est au fond de
tous les esprits italiens, des sensés comme des fous, de ceux qui ne le
disent pas comme de ceux qui le disent, de ceux qui le croient
impossible comme de ceux qui le croient possible. C'est là ce qui
détermine en Italie, non pas toutes les actions, tant s'en faut, mais
les sentiments de bonne ou de mauvaise humeur, de sympathie ou de
colère.
«Ce voeu général des Italiens est-il bon ou mauvais en soi, possible à
réaliser un jour ou à jamais impossible? Je n'examine pas cela. Je ne
fais ni de la philosophie, ni de l'histoire, ni de la prophétie. Je fais
de la politique pratique et actuelle. Dans ces limites, je dis
très-positivement que nous ne devons pas, que nous ne pouvons pas
entreprendre, pour le compte de l'Italie, ce que, très-sagement et
très-moralement à mon avis, nous n'avons pas voulu entreprendre pour le
compte de la France, c'est-à-dire le remaniement territorial et
politique de l'Europe, en prenant pour point d'appui et pour allié
l'esprit de guerre et de révolution.
«L'indépendance des États et des souverains italiens à l'égard de toute
puissance étrangère, le libre et tranquille accomplissement, dans chaque
État italien, des réformes que le souverain et le pays jugeront, de
concert, nécessaires et praticables, voilà toute notre politique en
Italie, la seule qui convienne à la France, la seule bonne, je n'hésite
pas à le dire, pour l'Italie elle-même, malgré l'humeur qu'elle ressent
de ce que nous ne nous mettons pas à son service pour en sortir.
«Cette politique, Monseigneur, je me suis appliqué, je m'applique à la
faire prévaloir par les moyens réguliers et efficaces, en traitant de
gouvernement à gouvernement, sans répandre chaque matin devant le
public, pour son amusement et pour la satisfaction de ma vanité, mes
démarches, mes idées, mes raisons, mes espérances. Je cherche le succès
et non pas le bruit. Quand je me suis mêlé de l'affaire de Ferrare, je
me suis bien gardé d'aller, dès le premier moment, crier sur les toits
le plein droit du pape et le crime de l'Autriche. J'aurais fait plaisir
aux Italiens, mais j'aurais fort gâté l'affaire même. J'ai travaillé,
sans bruit et poliment, à convaincre l'Autriche qu'il fallait finir
cette affaire, s'en entendre avec le pape, rentrer dans le _statu quo_,
et empêcher que l'étincelle de Ferrare n'allumât l'incendie de l'Italie.
Je ne désespère pas d'y réussir; et si j'y réussis, ce sera parce que
j'aurai traité la question par les bons procédés, de gouvernement à
gouvernement, et en me tenant bien en dehors des clameurs des journaux.
«Je ne m'inquiète pas, Monseigneur, de la bouffée de popularité que
l'Angleterre promène en ce moment en Italie, popularité vaine et
vaniteuse. L'Angleterre donne aujourd'hui aux Italiens les paroles et
les apparences qui leur plaisent; elle ne leur donnera rien de plus, et
il faudra bien qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes.
«Monseigneur, l'expérience m'a appris que la bonne politique n'était pas
populaire en commençant, longtemps peut-être, et qu'elle le devenait un
peu plus chaque jour, à mesure que la lumière se faisait sur les choses
et dans l'esprit des hommes. Je sais supporter l'impopularité qui
passera et attendre la popularité qui durera. Je comprends l'humeur des
Italiens et je leur pardonne de tout mon coeur. Il y a de grandes
tristesses dans leur destinée. Mais soyez sûr que nous faisons, de la
seule manière possible, les seules bonnes affaires aujourd'hui possibles
pour eux; que c'est, pour nous, la seule bonne politique, et que, si
nous réussissons malgré eux, ils nous en devront beaucoup de
reconnaissance, et qu'ils finiront par s'en douter.
«Pardon de ce volume, Monseigneur, mais je tenais à répondre pleinement
à votre pensée. Je prie Votre Altesse royale d'agréer, etc.»
Huit jours plus tard, au moment où le prince de Joinville recevait ma
lettre, la _Consulta_ des délégués des provinces se réunissait à Rome,
et cinq semaines après les Autrichiens évacuaient la ville de Ferrare.
La politique pacifiquement réformatrice obtenait ainsi un double succès:
le pape rentrait dans la pleine indépendance de ses États, et une
assemblée de notables laïques venait, pour la première fois, prendre
part à son gouvernement.
«Lundi dernier, 15 de ce mois, m'écrivit M. Rossi[181], a eu lieu
l'installation solennelle de la _Consulta_ d'État. Ce jour, impatiemment
attendu, a été signalé par plusieurs circonstances remarquables. Le
public avait préparé à la _Consulta_ une réception solennelle. Les
princes romains s'étaient entendus pour mettre à la disposition de
chacun des députés une de leurs voitures d'apparat et leurs gens de
livrée. C'est dans ces équipages que les membres de la _Consulte_
devaient se rendre au Quirinal, où ils allaient recevoir la bénédiction
du pape, au Vatican, lieu désigné de leurs séances. Des citoyens
appartenant à chacune des légations ou délégations représentées se
proposaient d'escorter la voiture de leur député en portant devant lui
la bannière de leur ville natale. Le but de ces dispositions, destinées
à donner à la _Consulte d'État_ l'importance et les caractères
extérieurs d'un corps souverain, n'échappait point au gouvernement qui
cependant, après avoir fait subir quelques modifications au programme de
la fête, se décida, non-seulement à l'autoriser, mais à le rendre
officiel, en lui donnant la forme d'une notification faite par le
sénateur de Rome. Dans la journée du dimanche, le secrétaire d'État fut
informé qu'on avait l'intention, à l'exemple de ce qui s'était fait, je
crois, à Florence, de faire paraître, à la suite du cortége, des
députations et des bannières de tous les États, non-seulement d'Italie,
mais d'Europe. Craignant, non sans quelque raison, que cette
démonstration ne donnât lieu à quelques désordres, il réussit à s'y
opposer. Je reçus, à une heure avancée de la soirée, une lettre
très-pressée du cardinal Ferretti qui me priait d'employer mon influence
pour empêcher nos nationaux de prendre part à aucune démarche de ce
genre; ce qui me fut d'autant plus aisé que les Français établis à Rome
ne montraient, je dois rendre justice à leur bon sens, aucun
empressement de donner suite à ce singulier projet. Il fut moins facile
d'y déterminer les sujets, et même, dit-on, les représentants de
quelques autres puissances appartenant à l'Italie. Il fallut que, le
lendemain, le cardinal Ferretti intervînt lui-même sur le lieu où le
cortége se préparait, dans le voisinage du Quirinal, et fît enfermer
dans un corps de garde plusieurs bannières qu'on avait déjà apportées.
[Note 181: Le 18 novembre 1847.]
«A neuf heures, les députés furent reçus par le pape qui leur tint le
discours dont Votre Excellence trouvera l'analyse dans le _Diario di
Roma_. Ceux qui y ont assisté s'accordent à dire que le Saint-Père
paraissait très-animé en le prononçant, et qu'il insista très-fortement
sur les deux points capitaux, le rôle purement consultatif de la
nouvelle assemblée et la ferme résolution de son gouvernement de
résister aux perturbateurs. On dit même qu'il prononça le mot
d'_ingratitude_ qui n'est pas reproduit dans le texte imprimé.
«Il est à remarquer d'ailleurs que ni ce mot, ni aucune des autres
paroles sévères que le pape fit entendre n'étaient directement adressés
aux députés, comme il a eu soin de l'assurer lui-même. Peut-être, dans
sa pensée, étaient-elles destinées à tomber sur quelques personnes qui
accompagnaient les députés, et qui sont connues pour la vivacité de
leurs opinions.
«Aussitôt après le discours terminé, les députés se séparèrent pour
monter chacun dans la voiture qui lui était destinée. Ils traversèrent
ainsi toute la ville, ne cessant pas, pendant un trajet de plus de deux
heures, de rencontrer une foule immense. Soit que la nouvelle du
discours du pape, promptement répandue, eût troublé l'esprit public,
soit que l'enthousiasme le plus ardent finisse par se lasser de tant de
démonstrations successives, peu de cris se firent entendre sur leur
passage. Arrivés à Saint-Pierre, ils entendirent la messe et entrèrent
sur-le-champ en séance.»
«Ce seront là, à mon sens, ajoutait, dans une lettre particulière, M.
Rossi, les funérailles du pouvoir politique temporel du clergé à Rome.
L'étiquette restera plus ou moins, mais le contenu du vase sera autre;
il y aura encore des cardinaux, des prélats employés dans le
gouvernement romain, mais le pouvoir sera ailleurs. L'essentiel pour
nous, c'est qu'il n'y ait pas de révolution proprement dite, de
révolution sur la place publique. Je persiste à espérer qu'il n'y en
aura pas. Même ceux qui nous ont trouvés trop réservés ont compris que
la voie pacifique était la voie la plus sûre. Aussi revient-on peu à peu
à nous, précisément à cause de la réserve digne et sérieuse que nous y
avons mise. Le pape, qu'il ait ou non exactement mesuré le chemin qu'il
a parcouru, est parfaitement tranquille. Il a dit à une personne de ma
connaissance que le public avait été induit en erreur, que le
gouvernement pontifical n'avait qu'à se louer du gouvernement français,
que nous nous étions parfaitement conduits à son égard, que nous avions
fait tout ce que nous pouvions faire. «Mais les souverains, a-t-il
ajouté, aiment peu Pie IX. Ils craignent que je n'amène des révolutions.
Ils se trompent. Ils ne connaissent pas ce pays-ci.»
Quelque satisfait qu'il fût de la réunion et des dispositions de la
_Consulta d'État_, M. Rossi ne se faisait point d'illusion sur ce qui
restait à faire et sur les obstacles à surmonter pour que la réforme
entreprise par Pie IX dans le gouvernement romain fût efficace et
prévînt les révolutions: «Je vis hier le cardinal Ferretti,
m'écrivit-il[182]:--«Avouez, m'a-t-il dit, que cette fois nous avons
bien conduit notre affaire.--J'en conviens, et je vous en félicite.--Et
le discours du pape, qu'en dites-vous?--Que le pape se fût élevé contre
les utopies, qu'il se fût montré résolu à repousser les perturbateurs,
de quelque part qu'ils viennent, rien de mieux; mais le discours paraît
impliquer l'idée de la conservation absolue du gouvernement temporel
dans les mains du clergé, ne laissant aux laïques d'autre rôle que celui
de donneurs d'avis. C'est trop peu. Cela était peut-être possible il y a
un an; les têtes n'étaient pas montées; les espérances étaient modestes;
le reste de l'Italie n'était pas encore réveillé. Aujourd'hui c'est
autre chose. Il n'y a plus d'illusion possible. Votre situation est
nettement dessinée. Les radicaux frappent à votre porte. Il faut leur
tenir tête. Vous seuls, clergé, vous ne le pouvez pas; il vous faut le
concours des laïques, de tout ce qu'il y a, parmi eux, de sensé, de
puissant, de modéré. Pour les rallier, il faut les satisfaire. La garde
civique et la _Consulta_ sont des moyens, ce n'est pas le but. Refuser
toute part dans l'administration proprement dite à des hommes qu'on
vient de rendre plus forts serait un contre-sens. Il y a plus d'un an
que je le dis et que je le répète: si vous ne vous fortifiez pas en
appelant des laïques aux fonctions qui ne touchent en rien aux choses de
la religion et de l'Église, tout deviendra impossible pour vous et tout
deviendra possible aux radicaux. Vous jetteriez la _Consulta_ dans leurs
bras.--Vous avez raison, dit le cardinal; je m'en suis déjà aperçu; on a
peur des radicaux.--Dites _peur_ et _besoin_. Les timides redoutent la
faiblesse du gouvernement; les ambitieux cherchent un levier contre le
boulevard clérical. Un cabinet mixte et bien composé rassurerait les
timides et satisferait les ambitieux. Par la portion laïque du
ministère, vous pourrez agir sur la _Consulta_ et vous y faire une bonne
et forte majorité qui agira à son tour sur l'opinion publique.--C'est
juste, et le pape l'a compris. Je vous le dis, mais dans le plus profond
secret; il paraîtra bientôt un autre _motu proprio_ selon vos idées; il
portera que le secrétaire d'État sera toujours un cardinal ou un prélat.
Vous ne désapprouvez pas?--Non, certes, les affaires étrangères à Rome
sont trop souvent des matières ecclésiastiques ou mixtes.--Mais pour
l'intérieur, les finances, la guerre, et il sera dit que les ministres
pourront être soit ecclésiastiques soit laïques.--A la bonne heure,
pourvu qu'en fait vous appeliez tout de suite deux ou trois laïques dans
le cabinet. Agissez par la _Consulta_, mon cher cardinal; je vous y
aiderai de mon côté, autant que cela se peut du dehors.--Bravo!
aidez-nous, et j'espère que tout ira bien.--Oui, si vous savez d'un côté
vous fortifier, et de l'autre regarder en face les radicaux. Tout est
là. Que peut craindre le pape en marchant d'un pas ferme dans la voie de
l'ordre et du progrès régulier? En tout cas, l'Europe serait pour lui:
avant tous, plus que tous, la France. Ne l'oubliez pas; que le pape ne
se trompe pas sur ses véritables Amis.»
[Note 182: Les 18 novembre et 12 décembre 1847.]
Le lendemain même de cet entretien avec le secrétaire d'État, M. Rossi
vit le pape: «Je lui tins, m'écrivit-il[183], _mutatis mutandis_, le
discours que j'avais tenu à Ferretti. Je m'attachai surtout à lui faire
bien saisir la situation. J'insistai à plusieurs reprises sur la
nécessité, sur l'urgence d'accroître ses forces de gouvernement et de
dominer l'opinion par l'introduction de l'élément laïque dans certaines
parties de l'administration supérieure. Je lui montrai que c'était là un
fil conducteur indispensable entre lui et la _Consulta_. Son goût n'y
est pas; il en reconnaît cependant la nécessité.--«C'est vrai, me
dit-il, ces Messieurs se méfient d'une administration tout
ecclésiastique.--Non-seulement ils s'en méfient, Saint-Père; ils s'en
irritent. Pour les affaires purement temporelles, on ne peut plus faire
du clergé et des laïques deux castes; il faut désormais mêler et
transiger.--Vous me l'avez toujours dit. Que voulez-vous? Le premier
_motu proprio_ sur le conseil des ministres me fut remis quand j'étais
souffrant. Je laissai faire. Il n'est pas bon. Je l'ai repris en
sous-oeuvre. Le nouveau paraîtra bientôt. Les départements seront mieux
séparés. Les ministres seront de vrais ministres. Je dirai que la guerre
pourra appartenir à un laïque ou à un ecclésiastique.--Ce sera quelque
chose; mais que Votre Sainteté me permette de le dire, ce n'est pas
assez; il faudrait encore deux portefeuilles au moins ouverts aux
laïques: l'intérieur, les finances, la police, les travaux publics, que
sais-je? ceux que Votre Sainteté voudra.--Je comprends; je verrai, j'y
ferai de mon mieux. Je suis moi-même fort novice, fort peu expert dans
ces matières.»
[Note 183: Le 14 décembre 1847.]
Quelques semaines après, M. Rossi eut une nouvelle audience du pape: «Je
l'avais déjà tellement pressé, m'écrivit-il[184], sur les affaires de ce
pays-ci, et en particulier sur l'introduction de quelques laïques dans
le conseil des ministres, que j'étais décidé hier à le laisser
tranquille. Il entra lui-même en matière. Il avait décidé, par le
nouveau _motu proprio_ dont il m'avait parlé (du 30 décembre 1847), que
le département de la guerre pourrait être confié à un laïque, et il l'a
donné en effet au général Gabrielli; il avait prescrit de plus que, sur
les vingt-quatre auditeurs attachés au conseil des ministres, il y
aurait toujours douze laïques: _Ebbene, signor conte_, me dit-il avec un
gracieux sourire et une aimable coquetterie d'expression, _l'elemento è
introdotto._--Il faut vous dire que je m'étais souvent servi de ce
gallicisme, _l'elemento laïco_. Vous devinez ma réponse. Mais le
compliment fut accompagné d'une respectueuse insistance pour
l'introduction de deux autres laïques. Nous examinâmes à fond la
situation, et non-seulement le pape convint que c'était là le seul moyen
d'isoler les agitateurs et de leur ôter influence et suite, mais que si,
malgré cela, le malheur voulait qu'ils tentassent quelque désordre, un
pouvoir laïque pouvait seul le réprimer efficacement et sans se mettre
en lutte avec l'opinion publique.--«Vous avez raison, me dit le pape; ce
rôle de sévérité ne convient plus aux ecclésiastiques; il paraîtrait
odieux.--C'est clair, répliquai-je; mais un seul homme ne suffit pas;
seul, il se décourage et le poids de la responsabilité lui est trop
lourd. Au pape et au clergé la puissance morale; au prince et à ses
alliés laïques la force matérielle. J'espère encore que la première
suffira; mais elle suffira surtout si on sait bien qu'au besoin la
seconde ne manquerait pas. Il faut au moins trois ministres laïques:
_Tres_, dis-je en riant, _faciunt capitulum_.»
[Note 184: Le 18 janvier 1848.]