mais pour l'avenir. La fête avait été permise par le pape lui-même. Le
peuple le savait. La secrétairerie d'État, qui est ici tout le
gouvernement, était dans l'interrègne ministériel; le cardinal Gizzi
s'était retiré et son successeur, le cardinal Ferretti, n'avait pas
encore pris possession. La police s'était annulée. La force publique,
comme il arrive toujours quand le pouvoir s'abandonne, flottait
incertaine et se demandait où était, pour elle, le chemin du devoir. Les
hommes modérés et influents, les conservateurs pouvaient seuls
intervenir utilement et prévenir un désordre. C'était le moment de voir
s'ils étaient intelligents, fermes, résolus, ou s'ils voulaient, comme
dans d'autres pays, se borner, les bras croisés, à de vaines
lamentations, et livrer leur pays aux factions. Ils ont agi; ils ont agi
spontanément, promptement, habilement. La haute noblesse romaine s'est,
dans cette circonstance délicate, montrée active et capable. Je me plais
à citer Rospigliosi, Rignano, Aldobrandini, Borghese, Piombino, etc.,
etc.
«Il fallait que le pape suspendît la fête sans se dépopulariser. Le duc
de Rignano rédigea à la hâte une pétition disant que la garde civique,
récemment instituée et ayant le désir d'y assister, suppliait Sa
Sainteté de retarder la fête jusqu'à ce que cette garde pût être
organisée. La pétition fut couverte sur-le-champ de signatures
nombreuses et des noms les plus respectables.
«Il fallait, pour prévenir un choc, persuader aussi les chefs des divers
partis populaires. Ces messieurs les ont franchement abordés, et à la
vérité, non sans efforts, ils les ont tous ramenés. Tous ont signé. Le
soir même, le duc de Rignano présenta la pétition au pape, et lui amena
en même temps un des chefs populaires les plus habiles et les plus
influents. Le pape adhéra, et le matin suivant fut publiée la
notification pour le renvoi de la fête.
«Ce n'était pas tout. A tort ou à raison, on craignait pour le soir même
des désordres, des attaques personnelles. Comme je le disais, on avait
affiché la liste des prétendus conspirateurs rétrogrades, ce qui
devenait en quelque sorte une liste de proscription. On signalait ces
malheureux à la fureur populaire. On pouvait craindre aussi que la queue
du parti progressiste ne fût pas aussi persuadée que les chefs, et
qu'irritée de la suspension de la fête, elle ne se livrât à quelques
excès. Dans l'état des choses, il faut bien le reconnaître, il n'y avait
de ressource que dans la garde civique. Le soir même, on est parvenu à
en mettre provisoirement sur pied une partie. Chaque quartier _(rione)_
a eu ses postes et son corps de garde improvisés. Les seigneurs romains
ont prêté des locaux dans leurs vastes palais. Les gardes ont répondu à
l'appel avec empressement; et pour quiconque connaît cette population,
sa goguenardise, son esprit mordant et sarcastique, il est évident
qu'elle se croyait menacée d'un danger prochain, par cela seul qu'elle a
pris fort au sérieux et accueilli avec reconnaissance et respect une
garde improvisée, sans instruction, sans uniforme, qui, dans toute autre
circonstance, aurait été le sujet d'innombrables épigrammes. Parmi les
commandants de bataillon se trouvent, entre autres, le prince Corsini,
malgré ses quatre-vingts ans qu'il porte, il est vrai, admirablement, le
prince de Piombino, le plus riche seigneur de Rome, le prince
Aldobrandini, le prince Doria, D. Carlo Torlonia, etc., etc. Le pape a
nommé hier le duc de Rignano chef de l'état-major général. C'est aussi
un excellent choix.
«Nous devons, il faut le dire, à cette mesure improvisée la parfaite
tranquillité de ces derniers jours. La journée du 17 s'est passée sans
la moindre tentative de désordre.
«Mais toute médaille a son revers. Par une conséquence facile à prévoir
de tous les faits que je viens d'indiquer, toute la police s'est
trouvée, ces jours-ci, concentrée de fait dans les douze corps de garde.
C'est là qu'arrivaient les dénonciations et les plaintes; c'est là qu'on
accourait pour faire du zèle. De là quelques arrestations, je crois,
fort à la légère, non-seulement d'hommes accusés de vol, mais de
suspects politiques, des visites domiciliaires, des saisies de papiers.
Ce matin encore, le capitaine Muzzarelli, un des douze qu'on avait
signalés au peuple comme auteurs d'un complot contre-révolutionnaire,
ayant eu l'imprudence de se montrer au public, la garde civique l'a
arrêté. Elle a bien fait dans le cas particulier; c'était le seul moyen
de le sauver.
«Ces faits n'ont pas, j'en conviens, une grande gravité: les personnes
arrêtées sont bientôt relâchées, les chefs de la garde civique sont tous
des hommes respectables, et leur autorité n'est nullement méconnue; le
peuple lui-même entend facilement raison et ne s'obstine pas dans ses
erreurs. Toujours est-il qu'il y a eu un déplacement de pouvoir, que ce
qui ne doit être qu'auxiliaire est devenu principal; et de là à devenir
pouvoir dirigeant, il n'y aurait pas loin si le fait se prolongeait.
«On avait rendu suspects au peuple, comme soldés par la
contre-révolution, les carabiniers et les grenadiers des troupes
pontificales. Hier, il y a eu explication et réconciliation entre eux et
les chefs populaires. C'est très-bien; mais si on commençait réellement
à descendre la pente, cela pourrait vouloir dire que les troupes
marcheraient au besoin avec la révolution.
«J'espère encore que ce dernier mot est trop gros pour la situation et
que nous ne serons pas forcés de nous en servir.
«Cependant j'ai cru devoir m'en servir hier _ad terrorem._ Je me rendis
à la secrétairerie d'État. Je trouvai le sous-secrétaire d'État, Mgr
Corboli, assez ému. Je lui dis sans détour que je ne voulais pas revenir
sur le passé, ni rechercher s'il n'eût pas été facile de prévenir ce qui
arrivait; qu'alors on avait devant soi des mois, qu'on n'avait plus
aujourd'hui que des jours, des heures peut-être; que la révolution était
commencée, qu'il ne s'agissait plus de la prévenir, mais de la
gouverner, de la circonscrire, de l'arrêter; que, si l'on y apportait
les mêmes lenteurs, de bénigne qu'elle était, elle s'envenimerait
bientôt; qu'ils devaient se persuader qu'en fait de révolution nous en
savions plus qu'eux, et qu'ils devaient croire à des experts qui sont en
même temps leurs amis sincères et désintéressés; qu'il fallait
absolument faire, sans le moindre délai, deux choses: réaliser les
promesses et fonder un gouvernement réel et solide, en d'autres termes
apaiser l'opinion qui n'est pas encore pervertie, et réprimer toute
tentative de désordre.--«Le parti conservateur existe, dis-je; il s'est
montré actif, intelligent, dévoué.»--- Corboli convint pleinement dans
ces idées, et il m'indiqua, comme la mesure la plus urgente et la plus
décisive, l'appel des délégués des provinces.--«Soit, dis-je; je crois
la mesure fort bonne si elle est bien conduite, s'il y a en même temps
un gouvernement actif et qui sache rallier autour de lui les forces du
pays. Mais, encore une fois, la perte d'un jour peut être un mal
irréparable.»
«Quelques minutes après, le nouveau secrétaire d'État, le cardinal
Ferretti, s'installait au Quirinal. Je l'ai vu ce matin. J'ai été fort
content de lui. Il s'est montré pénétré de l'urgence de la situation; et
en reprenant les deux points que j'avais signalés à Mgr Corboli, il m'a
dit, quant au premier, qu'il espérait pouvoir publier demain la liste
des délégués choisis, et indiquer l'époque de la convocation. Ce sera,
j'en conviens, un grand pas pour calmer les esprits. Quant au second
point, il m'a dit qu'il avait déterminé Grassellini[171] à se retirer,
et nommé Mgr Morandi pro-gouverneur de Rome. C'est aussi une bonne
mesure; mais, seule, elle serait insuffisante. En attendant, il est
juste de reconnaître qu'on ne pouvait pas faire plus en quelques
Heures.»
[Note 171: Gouverneur de Rome sous Grégoire XVI.]
Je me félicitai et je félicitai M. Rossi des progrès qu'il me signalait
ainsi comme déjà accomplis ou qu'il me faisait entrevoir: «C'est avec
une satisfaction très-réelle, lui dis-je[172], que nous voyons le
gouvernement de Sa Sainteté adopter une ligne de conduite claire et
décidée qui, par cela même qu'elle ne laisse aucun doute sur ses
intentions et qu'elle doit satisfaire les amis des réformes modérées,
lui donnera la force nécessaire pour triompher des entraînements comme
des résistances des partis extrêmes. Les derniers événements dont vous
me rendez compte ont révélé à Rome, non-seulement l'existence, mais
l'ascendant pratique d'une opinion à la fois sagement libérale et
fermement conservatrice, telle que, dans d'autres pays, une longue
expérience et de cruelles agitations ont à peine suffi à la former. En
continuant à s'appuyer sur cette opinion, le saint-siége surmontera,
nous l'espérons, les difficultés graves et nombreuses qu'il est destiné
à rencontrer dans son oeuvre progressive de réformes régulières et
habilement mesurées.»
[Note 172: Le 28 juillet 1847.]
Mais au milieu de ma satisfaction et de mon espérance, je ne me
dissimulais pas les obstacles que devaient susciter à l'oeuvre ainsi
entreprise, précisément la formation et les premiers succès de ce parti
modéré qui pouvait seul l'accomplir. Il prenait la place et déjouait les
desseins des deux partis extrêmes qui, dans Rome et dans toute l'Italie,
se disputaient l'empire et l'avenir, le parti stationnaire et le parti
révolutionnaire, résolus, l'un à maintenir opiniâtrement le passé et le
présent italiens, l'autre à changer complétement, n'importe à quel prix,
l'état territorial et politique de l'Italie. Deux incidents me
révélèrent, dans toute sa gravité, la double lutte imminente que les
faits généraux me faisaient pressentir.
Le 18 janvier 1848, je lus dans le _National_ une longue lettre que
m'adressait de Londres, par la voie de ce journal, le plus célèbre
représentant des révolutionnaires républicains italiens, M. Joseph
Mazzini. Lettre sincère et éloquente, pleine de sentiments élevés
qu'évidemment l'auteur croyait tous légitimes et moraux, quoique, au
fond et serrés de près, la plupart ne le fussent point; écrite
d'ailleurs avec une grande convenance envers moi, et dans le droit d'une
polémique sérieuse. Je n'ai garde d'entrer dans la discussion de la
politique qu'exprimait cette lettre avec une passion franche, quoique
avec plus d'une réticence. J'en reproduis le sens et le résumé dans les
termes mêmes de l'auteur: «Il n'existe pas de parti modéré en Italie, me
disait M. Mazzini; les quelques hommes que vous avez encouragés,
soutenus, ralliés, et que vous voudriez aujourd'hui ériger en parti, ne
sont que des individus épars, divisés entre eux, et dépassés depuis
longtemps par les nobles et bons instincts populaires. Il existe en
Italie une foule d'hommes prêts à mourir pour l'unité du peuple italien;
il n'en existe pas un seul qui soit prêt à se sacrifier pour les
théories de M. Balbo ou de M. Orioli.» Ainsi, non-seulement
l'indépendance des États italiens envers l'étranger, mais l'unité de
l'État italien érigée en droit suprême et unique, au-dessus et au mépris
de tout autre droit, et poursuivie à tout prix par la révolution et la
guerre, telle était l'idée exclusive proclamée par M. Mazzini; et la
république italienne une et indivisible apparaissait comme le but
définitif de cette idée, au nom de laquelle tout parti modéré en Italie
était nié et rejeté comme une faiblesse et une chimère.
Six semaines avant que cette lettre parût dans le _National_, le comte
Appony était venu me communiquer, à propos des affaires d'Italie, une
lettre particulière[173] du prince de Metternich, dont il me laissa
copie et dont je reproduis textuellement les passages essentiels et
caractéristiques.
[Note 173: En date du 31 octobre 1847.]
«M. Guizot vous a dit, écrivait le chancelier d'Autriche à son
ambassadeur:--«M. le prince de Metternich ne croit pas encore au succès
du juste milieu. Je crois, moi, à ce succès; je défends cette politique,
je travaille pour ce triomphe. Le prince se prononce au contraire pour
la résistance absolue, pour le _statu quo_.
Cela n'est pas étonnant; il est né dans cette école, il a toujours
marché à la tête de ce système. Je crois que continuer à marcher dans
cette voie est maintenant impossible; on ne saurait plus réussir dans
celle de la répression.»--
«Je ne crois pas en effet au succès du juste milieu dans la phase dans
laquelle se trouvent les situations romaine et toscane. Je n'hésite pas
à établir en thèse que, si le régime du juste milieu peut être le
produit d'une révolution, ce n'est pas dans les premières périodes qu'il
peut se faire jour. L'État de l'Église et la Toscane sont-ils en train
de se réformer, ou avancent-ils sur la pente de la révolution? La
question et toute la question, pour moi, est là.
«Je sens que, pour asseoir mon opinion sur la situation, il me faut
définir, d'une manière précise, ce qui, à mes yeux, a la valeur d'une
révolution. Je regarde comme étant en révolution tout État dans lequel
le pouvoir a, de fait, passé d'entre les mains de l'autorité légale dans
celles d'un autre pouvoir, et je ne mets pas en doute que ce déplacement
n'ait eu lieu dans les États romain et toscan. Les deux autorités
légales pourront-elles se ressaisir du pouvoir? Ceci est une autre
question que j'abandonne à la décision du sort. Habitué à me placer de
préférence en face des mauvaises chances et à accepter comme bienvenus
les événements favorables, c'est sur le danger que je fixe mes regards,
et c'est dès lors également à lui que s'applique mon raisonnement.
«Le régime du juste milieu ne peut, selon ma pleine conviction, point se
faire jour à l'entrée d'une révolution. A la sortie, il aura la valeur
d'un compromis, soit entre les partis, soit entre l'autorité alors
existante et les partis effrayés de la situation. La position change
quand les expériences sont faites; alors l'inertie, cet élément qui
exerce un si grand pouvoir sur les masses, rentre dans son droit; la
lassitude fait appel à la raison publique; les intérêts nouveaux
veulent, de leur côté, sauvegarder leurs conquêtes, et le compromis
acquiert la valeur d'un bienfait.
«Si je ne connaissais d'avance le prononcé de M. Guizot, je lui
demanderais s'il admet que les produits de la révolution de juillet
eussent pu, à l'aide d'efforts quelconques, se frayer une voie pratique
entre 1789 et 1793. Je vais même plus loin. Napoléon aurait-il, lors de
son arrivée au pouvoir, pu gouverner la France dans les voies du juste
milieu? Quelles que soient les différences entre les positions
italiennes et celles dans lesquelles s'est trouvée la France dans les
diverses phases qu'elle a parcourues, je n'admets pas, en 1847, le
triomphe du juste milieu dans les États du centre de l'Italie. Je ne
l'admets pas davantage que je ne saurais reconnaître, dans le cri de:
«Vive Pie IX!» et dans celui de: «Vive Léopold II!», l'expression de
sentiments religieux et monarchiques, ni même une tendance vers le
maintien de l'ordre public.
«M. Guizot croit que je suis pour la résistance absolue et le _statu
quo_.
«La résistance est un fait soumis à des conditions. La résistance
politique peut être ou active ou passive. Active, elle place la force
matérielle sur la première ligne de l'action; passive, cette force
trouve sa place dans la réserve. M. Guizot a fait mention de la ligne de
conduite que nous avons suivie dans les circonstances dans lesquelles se
sont trouvées quelques parties de l'Italie en 1820 et 1821. Il peut me
suffire de rapprocher cette manière de procéder, alors et en 1831, de
celle que nous observons en face des événements du jour, pour prouver
que le mot _absolu_ n'est, pour le moins, point applicable au mode de
notre résistance. Nous faisons, en règle commune, une différence entre
l'action que réclame le mouvement qui porte le caractère d'une _révolte_
et celle qui est applicable à une _révolution_. Les _révoltes_ ont un
corps avec lequel il est possible d'engager une lutte. Les
_révolutions_, par contre, ont beaucoup de commun avec les spectres, et
nous savons, pour régler notre conduite, attendre que les spectres se
revêtent d'un corps.
«Il ne me reste plus qu'un mot à vous dire.
«M. Guizot vous a parlé de l'école dans laquelle j'aurais été élevé, et
je comprends qu'il accorde à cette école de l'influence sur le système à
la tête duquel j'ai toujours marché. Ce n'est sans doute pas sur ce fait
que M. Guizot se trompe; c'est sur «l'école» qu'il est dans l'erreur.
«L'école dans laquelle j'ai été élevé est celle de la révolution. J'ai
passé les premières années de la révolution en France, et je me suis
trouvé placé sous la conduite directe d'un gouverneur qui, en 1792, a
joué le rôle de président _d'un comité de dix_ nommé par les Marseillais
pour faire et surveiller la journée du 10 août, et lequel, en 1793, a
été l'un des juges au tribunal révolutionnaire près duquel un moine
défroqué, Euloge Schneider, a rempli les fonctions d'accusateur public.
Ma jeunesse s'est ainsi passée au milieu de la révolution, et le reste
de ma vie s'est écoulé en luttes avec les révolutions. Telle a été
l'école à laquelle j'ai été élevé, et elle ressemble bien peu à celle de
laquelle (avec un grand fond de vraisemblance) M. Guizot me croit sans
doute sorti. La marche de mon esprit, j'ai le droit de le dire, s'est
formée d'elle-même et sous l'influence des événements auxquels, depuis
l'année 1794, j'ai été appelé à prendre une part active; elle a été le
produit d'une grande indépendance d'esprit et du calme qui forme la base
de mon caractère.
«Je résume cet exposé succinct, que M. Guizot trouvera empreint d'une
indubitable franchise, par l'expression de ma conviction que si, entre
sa pensée et la mienne, il y a de la différence, il faut en chercher la
cause dans l'influence qu'exercent, sur les hommes d'État les plus
indépendants de caractère, la situation des pays qu'ils représentent et
les conditions sous lesquelles ces pays et leurs individualités sont
placés.»
Au fond, ces deux lettres ne m'apprenaient rien que je ne susse: dès
l'avénement de Pie IX, il m'avait été évident que le parti libéral
modéré, qui se formait autour du pape réformateur, aurait pour
adversaires le parti stationnaire et le parti révolutionnaire ardents,
l'un et l'autre, à nier sa force et à entraver son succès. Le langage du
prince de Metternich et de M. Mazzini ne faisait que déclarer cette
double hostilité et lui prêter l'appui de noms éminents. Des deux parts
les actes correspondirent aux paroles: mais entre ceux du parti
stationnaire et ceux du parti révolutionnaire, la différence fut grande;
l'attitude du gouvernement autrichien, tête et bras du parti
stationnaire, fut essentiellement défensive: au premier moment, il se
laissa aller à un peu de précipitation et d'étalage; l'occupation de
Ferrare[174] eut ce caractère; mais, avec sa pénétration accoutumée, M.
de Metternich reconnut bientôt qu'il était en présence, non d'une
révolte passagère, mais d'une révolution naissante: «Il se peut, me dit
de sa part le comte Appony, que nous ayons été un peu brusques; il faut
prendre garde d'irriter quand on ne veut qu'imposer.» La conduite du
cabinet de Vienne devint prudente et patiente: sur la vive protestation
du pape, que nous appuyâmes à Vienne, sans bruit, mais avec insistance,
l'occupation de Ferrare cessa[175], et les choses y rentrèrent dans le
_statu quo_ antérieur. Aux termes d'un traité spécial et sur la demande
expresse du duc de Modène menacé par une émeute, quelques soldats
autrichiens entrèrent à Modène, en très-petit nombre et évidemment hors
d'état comme sans dessein de rien tenter au delà. Même dans les mesures
de précaution qu'il prenait pour la sûreté de ses propres États, le
gouvernement autrichien se montrait réservé et soigneux de ne pas
alarmer l'indépendance de ses voisins. Il importait de le confirmer dans
cette disposition modérée, je pourrais dire modeste; j'écrivis à M.
Rossi[176]: «Ou l'Autriche désire ou elle ne désire pas un prétexte pour
une levée de boucliers; si elle le désire, il faut bien se garder de le
lui fournir; si elle ne le désire pas, il faut l'entretenir dans sa
bonne disposition en traitant avec elle comme avec un pouvoir qui ne
demande pas mieux que de laisser ses voisins tranquilles chez eux si on
ne trouble pas sa tranquillité chez lui. Ne négligez rien pour contenir
Rome dans cette politique, la seule efficace pour le succès aussi bien
que la plus sûre. L'Italie a déjà perdu plus d'une fois ses affaires en
plaçant ses espérances dans une conflagration européenne. Elle les
perdrait encore. Qu'elle s'établisse au contraire sur le terrain de
l'ordre européen, des droits des gouvernements indépendants, du respect
des traités. Ainsi seulement elle aura chance de faire réussir ce
qu'elle peut faire aujourd'hui; et le succès de ce qu'elle peut faire
aujourd'hui est l'unique moyen de préparer le succès de ce qu'elle
pourra faire un jour, je ne sais quoi, je ne sais comment, je ne sais
quand, mais certainement pas aujourd'hui.
[Note 174: Le 16 août 1847.]
[Note 175: Le 23 décembre 1847.]
[Note 176: Le 26 août 1847.]
«C'est vous dire combien il importe de contenir ces affaires-ci dans les
limites d'une question _romaine_, et d'empêcher qu'on n'en fasse une
question _italienne_. J'en sais toute la difficulté. Vos dépêches
expliquent parfaitement l'existence simultanée des deux questions et
leur connexité. Mais employez tout votre esprit, tout votre bon sens,
toute votre persévérance, toute votre patience, toute votre influence à
faire comprendre au parti national italien qu'il est de sa politique, de
sa nécessité actuelle, de se présenter et d'agir fractionnairement,
comme romain, toscan, napolitain, etc., et de ne point poser une
question générale qui deviendrait inévitablement une question
révolutionnaire.».
Loin d'éviter cet écueil, le parti révolutionnaire s'y jeta à corps
perdu; il souleva, je devrais dire il étala toutes les questions dont
l'Italie pouvait être l'objet: non-seulement la question de
l'indépendance italienne, c'est-à-dire l'expulsion de l'Autriche de tout
le sol italien, mais aussi la question de la liberté politique dans tous
les États italiens; non-seulement la question de la liberté politique
dans tous les États italiens, mais la question de l'unité politique
comme de l'unité territoriale de l'Italie, c'est-à-dire la chute des
divers États italiens et de leurs princes, pour faire de toute l'Italie
un seul État sous un seul gouvernement. Et derrière l'unité politique de
l'Italie apparaissait l'unité républicaine, vrai but et secret travail,
dirai-je de la tête ou de la queue du parti? Ses acclamations à
l'honneur tantôt du pape Pie IX, tantôt du grand-duc Léopold II, tantôt
du roi Charles-Albert, cachaient mal son espoir de trouver, dans ces
princes et dans leurs concessions, autant de degrés pour monter tôt ou
tard au sommet de ses espérances. Plus ou moins clairement soulevées
toutes à la fois, ces questions étaient très-diversement accueillies par
le grand public italien; l'expulsion de l'Autriche et la complète
indépendance de l'Italie étaient, sauf quelques intérêts de cour et de
courtisans, le voeu unanime de la Péninsule. Bien moins général, le
désir de la liberté et du progrès politique était pourtant répandu et
réel, surtout dans les classes moyennes et dans les esprits cultivés.
L'abolition des divers États italiens et leur absorption dans un seul et
unique État étaient, pour de savants politiques, une combinaison qui
leur semblait nécessaire contre l'étranger, pour tel ou tel prince ou
ministre un élan d'ambition audacieuse, et cette perspective suscitait,
dans une partie des masses populaires, un sentiment d'orgueil national,
dans d'autres une répulsion instinctive et de loyaux ou patriotiques
regrets. Enfin Rome enlevée à la papauté pour devenir, comme tant
d'autres villes, la capitale d'un prince comme tant d'autres princes,
c'était l'Église catholique bouleversée dans sa constitution historique
et jetée dans le plus ténébreux avenir. Et pas une de ces questions
n'était de celles qui se peuvent résoudre par la liberté et la
discussion au sein de la paix; elles étaient toutes des questions de
guerre et de révolution.