Deux choses manquaient à la cour de Rome pour qu'un tel gouvernement s'y

formât aussi promptement et aussi complètement qu'il l'aurait fallu:

l'expérience et la hardiesse. Au contraire de son ancienne et puissante

histoire, cette cour, depuis la fin du XVIIe et pendant le XVIIIe

siècle, s'était montrée plus préoccupée de vivre que d'agir, et plus

habile à éluder les périls ou les nécessités de sa situation qu'à y

satisfaire. Presque uniquement appliquée à se tenir en dehors du grand

courant de la civilisation européenne, elle était devenue routinière et

timide. Un moment, au milieu des tempêtes et sous les coups de la

révolution française, elle avait retrouvé, grâce à la vertu de Pie VI et

de Pie VII et à l'habileté digne du cardinal Consalvi, quelques traits

de son intelligente grandeur; le Concordat de 1801 et la résistance

invincible du pape détrôné au despote tout-puissant qu'il avait sacré

étaient de grands faits et de grands exemples; mais au sein de la

sécurité trompeuse que lui inspira la Restauration européenne et

française, la cour de Rome retomba dans son ornière tantôt de réaction,

tantôt d'inaction; parce qu'elle n'était plus aux prises avec le torrent

révolutionnaire, elle oublia qu'elle était en présence de l'esprit de

liberté et de progrès qui, en dépit de la Sainte-Alliance, des congrès

et des conspirations ou des révolutions avortées, prévalait de plus en

plus en Europe. La prépondérance laïque, la publicité générale, la

discussion continue, l'activité industrielle, commerciale,

intellectuelle, internationale, tout ce régime aussi puissant que

nouveau, Rome l'ignorait autant qu'elle le redoutait; elle n'avait

appris ni à vivre en contact avec lui, ni à traiter avec lui, ni même à

le bien comprendre et à lui parler une langue analogue au nouveau tour

des esprits et propre à agir sur eux; elle restait stationnaire et

étrangère au public moderne dans ses phrases encore plus que dans ses

principes. C'était de cet état d'isolement et d'inertie que Pie IX

entreprenait de faire sortir la papauté.

Encore s'il n'avait eu à se préoccuper que des affaires et des questions

romaines, temporelles ou spirituelles! Quoique déjà bien grandes, les

difficultés ne dépassaient pas son pouvoir. Mais on reconnut bientôt et

le pape reconnut bientôt lui-même qu'il était en présence d'intérêts et

de problèmes bien plus vastes et bien au-delà de sa portée; il fut

bientôt évident que ce n'était pas seulement du régime intérieur des

États romains, mais du sort territorial et politique de l'Italie tout

entière qu'il s'agissait. La domination autrichienne pesait encore sur

tous les États italiens, partout l'appui du parti stationnaire et de

plus en plus antipathique au sentiment public. L'idée de l'unité

nationale, monarchique ou républicaine apparaissait et montait sur

l'horizon. A peine entré dans la carrière des réformes romaines, Pie IX

vit s'ouvrir devant lui la perspective des guerres et des révolutions

italiennes.

C'était là sans doute, pour lui, un grand sujet d'inquiétude, mais aussi

un puissant motif de vider promptement, dans ses propres États, les

questions de réforme, et de se mettre ainsi, après avoir donné

l'exemple, en mesure de marquer lui-même la limite. J'écrivis à M.

Rossi[167]: «Dites très-nettement, et partout où besoin sera, ce que

nous sommes, au dehors comme au dedans, en Italie comme ailleurs. Nous

sommes des conservateurs décidés. C'est la mission première et naturelle

des gouvernements. Nous sommes des conservateurs d'autant plus décidés

que nous succédons, chez nous, à une série de révolutions, et que nous

nous sentons plus spécialement chargés de rétablir chez nous l'ordre, la

durée, le respect des lois, des pouvoirs, des principes, des traditions,

de tout ce qui assure la vie régulière et longue des sociétés. Mais en

même temps que nous sommes des conservateurs décidés, nous sommes

décidés aussi à être des conservateurs sensés et intelligents. Or nous

croyons que c'est, pour les gouvernements les plus conservateurs, une

nécessité et un devoir de reconnaître et d'accomplir sans hésiter les

changements que provoquent les besoins sociaux nés du nouvel état des

faits et des esprits, et qui ne sauraient être refusés sans amener,

entre la société et son gouvernement, et au sein de la société

elle-même, d'abord un profond malaise, puis une lutte continue, et tôt

ou tard une explosion très-périlleuse. Le gouvernement pontifical, en

apportant dans sa conduite la prudence nécessaire, prendra soin aussi,

nous en sommes convaincus, d'entretenir et de mettre à profit cette

première impression publique si vive et si favorable qu'ont excitée ses

premiers actes. Les voeux d'une population qui a longtemps souffert

sont, à beaucoup d'égards, chimériques, et il serait impossible de les

satisfaire; mais il faut aussi prévoir que, si les améliorations

réelles, efficaces, graduelles, ne commençaient pas avec certitude,

l'opinion publique se lasserait, et, de confiante qu'elle est

aujourd'hui, deviendrait ombrageuse et exigeante, en proportion de ce

qu'elle regarderait comme des mécomptes. Reconnaître, d'un oeil

pénétrant, la limite qui sépare, en fait de changements et de progrès,

le nécessaire du chimérique, le praticable de l'impossible, le salutaire

du périlleux; poser d'une main ferme cette limite et ne laisser au

public aucun doute qu'on ne se laissera pas pousser au delà, voilà ce

que font et à quels signes se reconnaissent les vrais et grands chefs de

gouvernement, ceux en qui se rencontrent, comme le disait M.

Royer-Collard sur le tombeau de Casimir Périer, «ces instincts sublimes

qui sont la portion divine de l'art de gouverner.» C'est évidemment

l'oeuvre qu'entreprend le pape, et j'espère qu'il y réussira, car il me

paraît doué de ces instincts que la Providence ne donne qu'à ceux

qu'elle charge d'une telle mission. Il peut compter sur tout notre

appui. Nous ferons tout ce qui dépendra de nous, tout ce qu'il désirera

de nous pour le seconder dans sa tâche.»

[Note 167: Le 7 mai 1847, et le 10 septembre 1846.]

L'arrivée à Rome du cardinal Ferretti, le nouveau secrétaire d'État

appelé à remplacer le cardinal Gizzi et ami particulier du pape, était,

pour la politique plus complète et plus active que nous recommandions,

une circonstance favorable: «Ce n'est pas un grand esprit, m'écrivit M.

Rossi[168] mais il a du courage et du dévouement; il pourrait être pour

Pie IX une sorte de Casimir Périer. Il nous écoutera, je crois; il me

l'a dit avec effusion, et il n'est pas homme à simuler; il a le défaut

contraire. D'ailleurs le pape disait l'autre soir à un de mes amis

qu'après tout c'était sur la France qu'il devait s'appuyer, et qu'il

n'avait qu'à se louer du gouvernement du roi et de son

ambassadeur:--«Cependant, ajoutait-il en souriant, j'aurais un service à

leur demander et je crains qu'on ne me trouve indiscret; je ne voudrais

pas non plus un refus.»--Il lui dit alors qu'il avait besoin de quelques

milliers de fusils pour sa garde civique; qu'à la vérité il pourrait les

avoir soit de Naples et de Turin, soit de l'Autriche, mais qu'il ne s'en

souciait pas, que cela donnerait lieu à des commentaires fort divers et

fort absurdes, qu'il éviterait tout cela en les tirant de France.--«Et

puis, disait-il, comme je ne suis pas en fonds, je suis convaincu que le

gouvernement français me donnerait un petit délai pour le paiement.»--Il

le pria de me sonder à cet égard. Je répondis qu'à la vérité je ne

connaissais rien à cette nature d'affaires, mais que le pape pouvait

être certain de deux choses: l'une, que l'ambassadeur, sur la demande du

Saint-Père, écrirait avec empressement et avec zèle; l'autre, qu'à moins

d'une impossibilité à moi inconnue, le gouvernement du roi serait

heureux de pouvoir seconder les vues du pape. Il s'agit, je présume, de

sept ou huit mille fusils, et, pour le paiement, de quelques mois de

délai. Je crois que, si la chose est possible, cela serait décisif pour

nous ici. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, vous voyez tout.

Je ne sais si le pape m'en parlera demain.»

[Note 168: M. Rossi à moi, le 20 juillet 1847.]

M. Rossi vit en effet le pape le lendemain, et l'audience tombait au

milieu de nouvelles graves. Très-préoccupé du mouvement italien, le

prince de Metternich avait dit au nonce du pape à Vienne que l'Autriche

n'interviendrait pas sans être appelée, mais que d'autres pourraient

intervenir; que dès lors elle devait prendre des précautions pour la

défense de ses intérêts en Italie; que le moins qu'elle pourrait faire

serait d'envoyer un corps de vingt-cinq mille hommes à sa frontière,

vers les États pontificaux. «Ces troupes en effet, tout ou partie[169],

sont déjà à leurs postes. Piccarolo, Occhiobello, Polesella et autres

petits bourgs en sont encombrés. La garnison de la citadelle de Ferrare

a été renforcée au point que le commandant autrichien a déclaré au

gouvernement pontifical qu'il n'avait pas de place pour loger toutes ses

troupes dans le fort; et, par ce motif ou sous ce prétexte, il a demandé

à pouvoir caserner mille hommes dans la ville avec vingt-neuf officiers.

Ici on était à chercher (sans le trouver!) un exemplaire de la

convention passée, dit-on, dans le temps, au sujet de Ferrare, avec

l'Autriche. Je crois qu'on écrit aujourd'hui au légat de Ferrare de

vérifier, lui, si la demande est conforme aux stipulations, et, si elle

ne l'est pas, de protester. Il est évident que si les Autrichiens

s'établissent dans la ville, ce fait sera regardé, non-seulement dans

les États du pape, mais dans toute l'Italie, comme une invasion. Quel en

sera l'effet dans l'état des esprits? Sera-ce l'abattement ou

l'irritation? C'est une appréciation difficile. Quant aux États du pape,

si le reste de l'Italie ne bouge pas, des troubles partiels me

paraissent plus à craindre qu'une insurrection générale: il faudrait, je

crois, pour cela, l'initiative à Rome, et cette initiative, le pape, par

son autorité morale, peut encore la prévenir.

[Note 169: M. Rossi à moi, le 20 juillet 1847.]

«Je l'ai vu hier matin. Il ne connaissait pas encore la demande du

commandant autrichien de Ferrare; du moins il ne m'en a pas parlé, bien

que l'entretien fût intime. En me parlant des coupables folies des

opposants à ses réformes:--«Je leur ai fait sentir, me disait-il,

combien ils s'aveuglent: s'ils amènent les Autrichiens, il faudra bien

que les Français arrivent. Nous entrerons en _conférence_. L'Angleterre

aussi voudra y mettre son mot, et nous serons obligés de faire, sous la

férule (_la sforza_) de l'Europe, plus de changements et de réformes que

nous n'en ferions agissant spontanément et avec dignité.»--Je lui dis

sans détours qu'il fallait justifier ce raisonnement par des faits

immédiats et décisifs, qu'il n'y avait pas une heure à perdre, que son

gouvernement s'était abandonné, que l'anarchie pouvait éclater sanglante

d'un instant à l'autre, que sans doute l'influence morale du pape

lui-même était encore grande, mais qu'il ne fallait abuser de rien;

qu'il fallait sur-le-champ, d'un côté nommer et convoquer les délégués

des provinces, de l'autre fonder un véritable ministère; que désormais

il me paraissait impossible de ne pas y introduire au moins deux

laïques; que cela ne changeait rien à l'essence du gouvernement

pontifical, de même que, dans certains pays, on trouve tout simple

qu'une femme soit impératrice ou reine, bien que personne ne voulût y

accepter une femme pour ministre de la guerre ou des finances. J'ajoutai

qu'au surplus je ne pouvais que lui répéter que nous n'avions point de

mesures à lui dicter, qu'à sa haute sagesse seule il appartenait de

décider, que seulement je le suppliais de ne pas perdre un temps dont

chaque minute était précieuse pour la dignité, l'honneur, l'avenir du

saint-siége, et je lui fis connaître votre dernière dépêche.--«M. Guizot

sera un peu inquiet, me dit le pape.--Il ne l'était pas encore,

Saint-Père; ce qui prouve à Votre Sainteté que je ne me suis pas pressé

d'alarmer mon gouvernement. Mais je dois, avant tout, ne pas trahir la

confiance dont le roi m'honore, et je ne puis induire mon gouvernement

en erreur; je ne cache pas à Votre Sainteté que j'ai dû lui faire

connaître, avec une scrupuleuse exactitude, l'état des choses.»

«Le pape fut très-touché de la dépêche, des sentiments du roi, des

conseils bienveillants de son gouvernement; il m'en parla avec effusion.

Il me remercia de tout ce que je lui avais dit; il m'assura, avec plus

d'énergie et de résolution dans ses paroles que je ne lui en connaissais

jusqu'ici, qu'il y avait en effet des choses qu'il fallait faire

sur-le-champ, entre autres les deux que j'avais indiquées; que rien ne

s'opposait à l'introduction de deux laïques dans le ministère, qu'il y

avait même des précédents, dont un dans sa propre famille. Il entra dans

d'autres détails pratiques sans intérêt pour vous, mais qui prouvaient

qu'il comprenait les nécessités du moment et les enseignements que le

roi et son gouvernement avaient donnés au monde entier.

«Il me parla ensuite des sept ou huit mille fusils, d'un calibre léger,

dont il a besoin pour sa garde civique, et il me demanda de vous en

écrire confidentiellement, inofficiellement, pour savoir si vous seriez

disposé à faire avec lui un petit bout de convention pour cette

fourniture. Il tient beaucoup à la faire avec nous; le refus lui serait

un vif chagrin; veuillez me répondre quelque chose d'ostensible.

«Enfin, en me parlant du complot contre-révolutionnaire dont toute la

ville est préoccupée, et dont elle est persuadée au point que ceux qui

en doutent passent pour des imbécilles ou pour des complices, le pape me

dit qu'il était peu enclin à croire à de telles machinations, mais

qu'après tout il était nécessaire que la vérité fût connue, et qu'il

avait, le matin même, donné l'ordre de commencer une enquête

judiciaire.--«Et cela, lui dis-je, mettra fin à des arrestations et

perquisitions arbitraires qui déshonorent un gouvernement et sont une

preuve d'anarchie; aujourd'hui on arrête, demain on peut massacrer.»--Il

en convint, et à cette occasion je lui fis sentir la nécessité de régler

immédiatement l'action de la garde civique, et de la soumettre, en tout

et pour tout, à l'autorité civile. Il me remercia et me dit qu'on s'en

occupait activement. Bref, il me parut que le cardinal Ferretti lui

avait déjà infusé un peu de vigueur.

«Mais hier soir, de six heures à minuit, une scène, à la vérité plus

ridicule encore que fâcheuse, se passait près de _Santo Andrea delle

Fratte_. On crut apercevoir un certain Minardi, espion fameux de la

police grégorienne, et qu'on tient pour l'un des principaux agents du

terrible complot qui monte toutes les têtes. On se met à lui donner la

chasse sur les toits, de maison en maison. Enfin on se persuade qu'il

s'est réfugié dans un petit oratoire, dans un lieu saint: on court, on

s'assemble, on le veut à tout prix. On était là à vociférer depuis

plusieurs heures; mais nul n'osait violer l'enceinte du lieu sacré. A

dix heures, je voulus voir de mes yeux et entendre de mes oreilles ce

qui en était; j'y fus à pied, confondu dans la foule: c'était une farce.

Quelques centaines de personnes, dont les deux tiers des femmes, de

paisibles passants, des prêtres, des curieux comme moi. Si le

gouvernement avait envoyé tout bonnement une centaine de gardes

civiques, au petit pas, l'arme au bras, avec un magistrat en tête,

disant tout simplement: «Retirez-vous, Messieurs,» dans dix minutes la

place aurait été évacuée et le rassemblement dissipé. Au lieu de cela,

on l'a laissé criailler des heures entières, et enfin on a voulu lui

persuader que l'homme n'y était pas.--«Il y est; nous l'avons vu; s'il

n'y est pas, ouvrez donc la porte de l'oratoire.»--Le gouverneur ayant

échoué, on invente d'envoyer le père Ventura sermonner ce peuple. J'y

étais. C'était une comédie qu'on ne peut voir qu'à Rome. Premier sermon

dans l'église de Saint-André. On accourt, on écoute, on

applaudit.--«Vive Jésus-Christ! Vive le pape! Vive le peuple romain!

Vive le père Ventura! Mais il nous faut l'homme.»--Arrive le permis du

cardinal-vicaire pour l'entrée de la force publique dans le lieu

d'asile. Arrivent enfin (c'était onze heures) des troupes et une

voiture. Il est entendu que le père Ventura prendra l'homme dans son

carrosse et le mènera en prison; le peuple se contentera de le voir et

de le siffler. On pénètre dans l'asile; le peuple haletant attend la

sortie. Tout à coup on voit le père Ventura grimpé sur je ne sais quoi,

pérorant, gesticulant, et je saisis ces paroles:--«Je vous assure qu'il

n'y est pas.--Oui, il y est.--Mais s'il y était, je vous l'ai dit, je

l'aurais pris par le bras, mis en voiture avec moi pour le remettre à la

justice, et vous l'auriez respecté.--Oui, oui, mais il y est.--Quoi?

vous oubliez que je suis prêtre _(sacerdote)_? un prêtre voudrait-il

vous tromper et mentir?--Ah! ah! le coquin se sera sauvé par

derrière.»--Ventura reprend la parole.--«Vive le père Ventura!--Eh bien!

mes enfants, allons-nous-en et accompagnez-moi chez moi.»--Ainsi fut

fait et bonsoir. Voilà ce peuple devant lequel ce gouvernement s'est

abandonné. J'ai voulu vous ennuyer de ce détail parce qu'il me paraît

caractéristique, et que je tiens à ce que vous connaissiez le fond des

choses.

«En attendant, le découragement était hier au Quirinal. Un intime du

cardinal Ferretti était chez moi ce matin, à huit heures. Je l'ai

remonté et lui ai fait sentir qu'il était honteux de s'abandonner de la

sorte, que c'était se perdre dans des embarras qui étaient à peine des

difficultés, qu'il n'y a pas un de nous qui, maître ici des affaires

pendant quinze jours, ne rendît au pape un État parfaitement réglé. Il

est allé remonter le cardinal, et nous sommes convenus que, s'il ne me

faisait pas dire d'aller moi-même chez le secrétaire d'État, c'était

preuve qu'il avait réussi, qu'on agissait et que tout allait bien. Il

est quatre heures. Je n'ai pas reçu d'avis. J'en conclus qu'on agit, et

je fais partir ma lettre.»

On agit en effet. A travers ces faiblesses et ces gaucheries, malgré

tant d'hésitation et d'inexpérience, les sincères intentions du pape, le

courage du cardinal Ferretti, les conseils donnés par M. Rossi avec

autant de mesure que de franchise, l'appui persévérant du gouvernement

français portaient leurs fruits. Nous envoyâmes au pape, aux conditions

qui lui convenaient, les fusils qu'il désirait. La garde civique fut

organisée. Un décret organisa également le conseil des ministres, régla

les attributions des divers départements, leur action spéciale et leur

délibération commune. Le budget romain de 1846 fut publié. Un autre

décret rendit à la ville de Rome une organisation municipale efficace.

La presse, sans être affranchie de la censure, obtint plus de liberté

pratique et quelques garanties contre l'arbitraire administratif et

secret. Les améliorations de l'ordre matériel ou purement moral se

joignaient à ces progrès de l'ordre politique. Les chemins de fer

étaient décrétés. Les tarifs de douane libéralement modifiés.

L'Université de Bologne était restaurée et enrichie de nouveaux cours.

Des salles d'asile _(asili infantili_) s'ouvraient dans les principales

villes. On pressait le travail des commissions chargées d'examiner les

questions et de redresser les abus de l'ordre judiciaire. De toutes les

réformes méditées à Rome, me disait à Paris M. Lasagni, grand

jurisconsulte, romain de naissance, et l'un des magistrats les plus

éminents de notre cour de cassation, c'étaient là les plus importantes

et les plus praticables, les plus urgentes et les moins compromettantes.

Enfin un _motu proprio_ du pape ordonna qu'une assemblée de notables

appelés des provinces, et choisis pour la première fois par le pape, sur

une triple présentation des provinces mêmes, se réunirait à Rome le 15

novembre, s'occuperait de l'accomplissement définitif des réformes

commencées ou préparées, et donnerait son avis sur les grandes affaires

temporelles de l'État.

Dans tout ce mouvement progressif et réformateur, l'influence des

libéraux modérés et laïques était de plus en plus active et

prépondérante: «Je leur ai toujours conseillé et je leur conseille

toujours, m'écrivait M. Rossi[170], de ne pas se séparer du gouvernement

et de ne pas se mêler avec les radicaux. Jusqu'ici ils ont joué la

partie avec un calme, une adresse, une clairvoyance admirables. Ils

savent bien, eux, ce qu'ils veulent, et ils savent aussi le dissimuler,

convaincus que les embarras et les difficultés iront croissant, et que

le pape à la fin sera obligé de chercher capacité et force là où ces

mérites sont réellement. Le pape n'a rien à craindre; mais les prélats!

N'est-ce pas curieux de voir comment la vieille habileté sacerdotale a

fini par passer du clergé dans les laïques? Mais le premier a perdu ce

que les seconds ont gagné: c'est un maître qui n'a pas seulement

communiqué sa science; il l'a donnée.»

[Note 170: Les 30 juillet et 8 août 1847.]

Quelques jours avant de donner aux libéraux laïques romains cet éloge,

M. Rossi les avait vus à l'épreuve dans une circonstance délicate, et

leur conduite avait justifié son espérance. «Dans ma dépêche du 28 juin

dernier, m'écrivait-il le 18 juillet 1847, j'avais l'honneur de faire

observer à Votre Excellence que, s'il y avait un jour difficile à passer

ici, c'était le 17 juillet, jour anniversaire de l'amnistie proclamée

par le pape à son avénement. Il se préparait de grandes fêtes; le pape

les avait autorisées. Mais dès le 14 juillet, des bruits sinistres

commencèrent à se répandre, et l'alarme devint bientôt générale. Les uns

affirmaient que les rétrogrades avaient organisé un complot qui devait

éclater d'une manière sanglante au milieu de la fête. On désignait les

conspirateurs; on affichait partout leurs noms; on les accusait d'avoir

séduit une partie des troupes pontificales, d'avoir armé de stylets un

grand nombre d'hommes, dont plusieurs arrivés, disait-on, de la Romagne,

et de vouloir provoquer un tumulte pour faire alors main basse sur les

libéraux.

«D'autres au contraire accusaient les chefs du parti progressiste

d'avoir organisé la fête dans un but révolutionnaire, et de vouloir, ce

jour-là, soulever les masses contre les amis de l'ordre et le

gouvernement établi.

«A coup sûr, Votre Excellence n'attend pas que je lui dise au juste ce

qu'il pouvait y avoir de vrai dans ces accusations réciproques. Elle

connaît trop les mensonges, soit stupides, soit calculés, des partis.

«Ce qui est vrai, c'est qu'il y a, dans les deux camps, des têtes

exaltées, et quelques hommes sans principes et capables de tout.

«Il est également vrai que l'inertie du gouvernement encourageait les

rétrogrades et exaspérait les progressistes. Ceux-ci du moins ne

cachaient pas leurs sentiments; ils en faisaient part tous les jours au

public par des imprimés clandestins que la police ne savait pas arrêter

et que le public dévorait.

«Enfin il est certain que l'alarme était générale et profonde. Dans cet

état de choses, dans cet ébranlement des esprits, il aurait suffi, le

jour de la fête, d'un cri imprudent ou perfide, d'un accident

quelconque, pour faire éclater, même sans projet et sans complot, un

grand désordre et peut-être de grands malheurs.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 22 / 39 段