surlendemain 11 novembre 1846 contint ce paragraphe: «Hier, Son Exc. M.
le marquis de Normanby, ambassadeur de S. M. la reine de la
Grande-Bretagne, a été reçu successivement, au palais des Tuileries, par
LL. AA. RR. monseigneur le prince de Joinville, monseigneur le duc et
madame la duchesse de Montpensier, auxquels il n'avait pas encore été
présenté.»
Quelques semaines plus tard, les déplaisirs d'un incident personnel
vinrent se joindre, pour lord Normanby, à celui de sa situation
politique. L'une des dépêches où il avait rendu compte à lord Palmerston
de ses entretiens avec moi sur le double mariage espagnol, et ce que je
dis de ce compte rendu dans l'un de mes discours à la Chambre des
députés, amenèrent, de notre part à l'un et à l'autre, des
récriminations et des contradictions qui rendirent nos rapports
personnels difficiles. Je maintins ce que j'avais dit. Lord Palmerston
soutint son ambassadeur. Le différend fut bientôt public. Une invitation
qui me vint, à ce moment même, de l'ambassade d'Angleterre, par une
méprise que lord Normanby, qui savait mal le français, appela _le
mépris_ de son secrétaire, ajouta à l'embarras de la situation le
désagrément des manifestations et des propos de salon. Nous ne pouvions
plus guère nous voir et nous parler. Lord Normanby alla trouver
l'ambassadeur d'Autriche, le comte Appony, lui dit qu'il était décidé à
prendre, envers moi, l'initiative d'une démarche de conciliation, et le
pria d'intervenir pour mettre un terme à ce différend et rétablir, quant
aux affaires, ses relations avec moi. Le comte Appony me fit part de
cette démarche et des regrets que lui avait exprimés lord Normanby quant
à l'invitation déplacée dont on avait tant parlé. Je me montrai prêt à
accepter la satisfaction ainsi offerte, et à déclarer de mon côté que,
dans mon discours[159] à la Chambre des députés, je n'avais point eu
l'intention d'inculper la bonne foi ni la sincérité et la véracité de
l'ambassadeur. Ces préliminaires convenus, nous nous rencontrâmes, lord
Normanby et moi, à une heure convenue aussi; chez l'ambassadeur
d'Autriche; nous nous tendîmes mutuellement la main, et nos relations
diplomatiques reprirent leur cours naturel.
[Note 159: Du 5 février 1847; _Recueil de mes discours politiques_, t.
V, page 370.]
Voltaire rapporte qu'à la bataille de Fontenoy, quand le régiment des
gardes françaises se rencontra sur le champ de bataille avec la colonne
anglaise que commandait le duc de Cumberland, lord Charles Hay,
capitaine aux gardes anglaises, s'avança en criant: «Messieurs des
gardes françaises, tirez!» A quoi le comte d'Auteroche, lieutenant aux
gardes françaises, répondit: «Messieurs les Anglais, nous ne tirons
jamais les premiers; tirez vous-mêmes[160].» Dans toutes les luttes
humaines, en diplomatie comme à la guerre, la courtoisie est noble et
charmante, et en 1846 les deux diplomates anglais, à Madrid et à Paris,
faisaient acte de courtoisie dans le langage qu'ils tenaient pour leur
propre compte et dans leur soin de rester personnellement en bons termes
avec nous, au moment même où politiquement ils nous combattaient avec
ardeur. Mais, ou je me trompe fort, ou leur attitude exprimait autre
chose encore que de la courtoisie: ils avaient dans l'âme, peut-être
sans se l'avouer, le sentiment que les appréhensions de leur
gouvernement sur le mariage de M. le duc de Montpensier avec l'infante
étaient excessives et ses paroles trop agressives; il n'y avait pas lieu
de tant s'alarmer, ni convenance à faire tant de bruit. D'autant plus
qu'aucun acte hostile, aucune mesure comminatoire n'accompagna ce bruit
et ces alarmes. La situation, quoique si vive, resta inerte et stérile;
non-seulement lord Normanby et sir Henri Bulwer, mais le cabinet anglais
lui-même se montrèrent pressés d'y mettre un terme. Ils eurent raison de
se conduire ainsi; tout ce qui s'est passé depuis 1846 a donné tort à
leurs inquiétudes et à leurs colères; aucune des conséquences que lord
Palmerston et ses agents avaient annoncées d'avance dans le mariage
espagnol ne s'est réalisée. L'indépendance de l'Espagne est restée
entière; elle n'a été en proie ni à la guerre civile, ni à l'ambition de
ses voisins. La tempête révolutionnaire qui, à Paris et à Naples, a
emporté la maison de Bourbon, ne l'a pas atteinte en Espagne; les
descendants de Philippe V sont restés en possession du trône qui leur
était contesté; le duc et la duchesse de Montpensier, qui auraient
continué de vivre en paix à Paris, auprès du roi Louis-Philippe, s'il
avait continué de régner, vivent en paix à Séville, auprès de la reine
d'Espagne qui a des enfants. Les princes de la maison d'Orléans, jetés
par la tempête hors de leur patrie, ont trouvé en Espagne, auprès de sa
reine et de son gouvernement, l'accueil sympathique que leur nom leur
donnait droit d'espérer, sans que les rapports de l'Espagne avec les
nouveaux gouvernements de la France, République et Empire, aient eu à en
souffrir. L'Espagne subit encore bien des épreuves et bien des
tristesses; mais elles tiennent toutes à l'état intérieur du pays
lui-même, nullement aux deux mariages que sa reine et son infante ont
contractés il y a vingt ans. Les politiques se trompent aussi souvent
sur les maux qu'ils redoutent, que sur les succès qu'ils se promettent,
et le temps a pour eux des enseignements dont une plus juste
appréciation des faits et des hommes au milieu desquels ils agissaient
leur eût épargné le déplaisir.
[Note 160: _Siècle de Louis XIV_, page 135, édit. Beuchot.]
CHAPITRE XLVI.
L'ITALIE ET LE PAPE PIE IX.
(1846-1848.)
Pie IX en 1846 et en 1866.--Contraste entre ces deux époques.--Quelle
est la part de Pie IX lui-même dans sa destinée?--Mes instructions à M.
Rossi pour le conclave de 1846.--Amnistie de Pie IX à son avénement.--Le
cardinal Gizzi, secrétaire d'Etat.--Pie IX réformateur.--Ses premières
conversations avec M. Rossi.--Inexpérience et faiblesse politique de la
cour de Rome.--La question romaine et la question italienne.--Le
cardinal Ferretti, secrétaire d'État.--Occupation de Ferrare par les
Autrichiens.--Réformes accomplies à Rome.--Le parti libéral romain
modéré et laïque.--Sa bonne attitude en 1847 pour la fête anniversaire
de l'amnistie.--Garde civique romaine.--Lettre que m'adresse M. J.
Mazzini sur le parti modéré en Italie.--Dépêche du prince de Metternich
sur le même sujet.--Complication des questions romaines et des questions
italiennes.--Notre politique en Italie.--Lettre du prince de Joinville à
cet égard.--Ma réponse.--Mes instructions à nos agents en
Italie.--Installation de la _consulta_ d'État à Rome.--L'esprit
réformateur, l'esprit national et l'esprit révolutionnaire en
Italie.--Nos préparatifs pour une expédition destinée à protéger le
pape, en janvier 1848.--Chute du cabinet du 29 octobre 1810 et
révolution du 24 février 1848.--Crise radicale dans la situation de Pie
IX.--Ministère et assassinat de M. Rossi.--Un abîme entre le pape
réformateur et le pape révolutionnaire.--Quelle est la part des peuples
dans l'insuccès des gouvernements?--Louis XVI et Pie IX.--Lettre de M.
Rossi à moi après février 1848.
En 1846, l'avénement du pape Pie IX et les débuts de son règne
suscitèrent à Rome, dans toute l'Italie, en France, partout en Europe,
un vif enthousiasme. Ses premières paroles, ses premiers actes ouvraient
l'avenir romain et catholique à toutes les espérances. A chaque pas du
nouveau pontife dans sa voie nouvelle, chaque fois qu'il paraissait en
public, la foule accourait et l'accueillait avec les plus expansifs
témoignages de satisfaction et de reconnaissance: _Coraggio,
Santo-Padre!_ s'écriait tout un peuple. Et aux acclamations populaires
romaines se joignirent bientôt les acclamations parlementaires
européennes: _Courage, Saint-Père!_ dit aussi M. Thiers à la tribune
française[161].
[Note 161: Chambre des députés, séance du 4 février 1847.]
Entre 1846 et 1866, quel contraste! Quels mécomptes, quelles épreuves,
quelles perspectives, depuis 1848, pour ce pontife tant célébré la
veille! Il a déjà été chassé une fois de Rome; le sera-t-il de nouveau?
S'il reste à Rome, à quel titre et dans quelle situation? Sera-t-il,
comme on l'avait espéré, le conciliateur de la papauté avec la société
moderne, ou le dernier dépositaire aux mains duquel périront le double
caractère et le double pouvoir de la papauté? Quelles questions et
quelles chances à la place de tant et de quelles espérances!
Qu'a fait Pie IX pour que sa situation ait subi cette transformation
lamentable? Quelle est sa part, à lui-même, dans sa douloureuse
destinée?
Il y a deux époques dans cette tragique histoire, et, entre ces deux
époques, un abîme.
L'esprit, je ne dirai pas de réforme, mais de modération et de
conciliation, avait présidé à l'élection de Pie IX. Le sentiment
dominant dans le conclave avait été qu'il fallait à la fois détendre et
animer la politique trop roide et trop inerte de Grégoire XVI, et donner
aux voeux publics quelque espérance. Il y avait aussi quelque désir de
faire acte d'indépendance romaine et italienne: «ni un moine, ni un
étranger,» disait-on. Ces dispositions déterminèrent la rapidité de
l'élection; le conclave ne dura que trois jours: «Tout le monde nous
félicite comme d'un choix conforme à nos vues, m'écrivit M. Rossi[162].
J'ai en effet bon espoir. Ma première entrevue avec le pape a été on ne
peut plus cordiale et plus touchante. Elle a frappé le public qui en
était témoin. Évidemment le Saint-Père la désirait et l'attendait. Je
lui ai dit, en me retirant, que j'espérais avoir bientôt l'honneur de
lui présenter mes lettres d'ambassadeur. Il m'a répondu avec effusion:
«Je les accueillerai avec la plus vive satisfaction.
[Note 162: Le 17 juin 1846.]
«Je dois ajouter pourtant que je ne le connais pas personnellement,
puisqu'il n'habitait pas Rome; mais on m'en dit beaucoup de bien. Il est
très-pieux; mais, laïque jusqu'à trente ans, son éducation a été faite
par des prêtres. Il appartient à une école théologique bien connue à
Rome, et qui réunit à beaucoup de piété des idées élevées et des
sentiments de tolérance. Il est fort aimé dans les Légations et renommé
par sa charité. Il a un frère qui se trouva fort compromis dans les
affaires de 1831. _Non ignara mali_, etc. Il n'a pas encore nommé ses
ministres. Nous verrons.»
Ce premier jugement de M. Rossi sur le nouvel élu nous donna confiance.
Au moment où le conclave allait se réunir, je lui avais écrit[163]: «Je
ne me creuserai pas l'esprit à vous parler avec détail et à vous donner
des instructions précises sur ce que vous savez mieux que moi. Faites
tout ce que vous croirez nécessaire. Usez de tous les moyens que vous
croirez utiles. Notre but, notre intérêt, notre politique vous sont
parfaitement connus. Qu'on nous donne un pape indépendant, croyant et
intelligent. De la nationalité italienne, de la foi catholique, un
esprit ouvert et un peu de bon vouloir dans notre sens, voilà ce qu'il
nous faut. J'espère que cela peut se trouver. Je suis sûr que c'est là
ce que vous chercherez. Nous n'avons jusqu'à présent, quant aux noms
propres, aucun préjugé ni aucune préférence. Ce sera à vous de diriger,
s'il y a lieu de s'en servir, notre droit d'exclusion, comme tout le
reste: tenez-moi bien au courant de toutes choses, et le plus
promptement que vous pourrez.»
[Note 163: Le 8 juin 1846.]
Le premier acte de Pie IX, l'amnistie proclamée le 16 juillet 1846,
répondit au sentiment public; elle était large, sincère et pleine
d'émotion. J'écrivis à M. Rossi[164]: «L'impression que cet acte a
produite partout, et particulièrement en France, est excellente.
Non-seulement on loue le pontife qui a su accomplir du premier coup un
si grand bien; mais on pressent, dans cette mesure et dans la façon dont
elle a été prise, le caractère général de tout un gouvernement et de
tout un règne.
[Note 164: Le 5 août 1846.]
C'est au pape lui-même qu'on en reporte tout le mérite et l'honneur. On
veut y voir le prélude et le gage d'autres actes qui, sur d'autres
matières, feront aussi à l'opinion sa juste part, sans affaiblir
l'autorité. Et les hommes sensés et bien intentionnés ressentent une
joie profonde en voyant qu'un pouvoir, qui a si longtemps marché à la
tête de la civilisation chrétienne, se montre disposé à accomplir encore
cette mission auguste, et à consacrer, en l'épurant et le modérant, ce
qu'il y a de raisonnable et de légitime dans l'état et le progrès des
sociétés modernes.» Le cardinal Gizzi, tenu pour un homme éclairé, fut
nommé secrétaire d'État à la place du cardinal Lambruschini: «Il est à
son poste, m'écrivit M. Rossi[165], il m'a paru très-bien, un esprit
froid et pratique. On m'assure cependant qu'on l'a déjà effrayé. C'est
par la peur qu'on voudrait arrêter le pape et son ministre. On aurait
dit au Saint-Père qu'il était regardé comme le chef des libéraux, que
les intérêts du saint-siége et de la religion s'en trouveraient
compromis. On assure que le pape et le ministre, le ministre surtout,
sont ébranlés. Je n'ai rien vu, chez le pape, qui pût me le faire
pressentir; le langage de Gizzi, je le reconnais, pouvait également
exprimer la prudence ou la peur. Quoi qu'il en soit, votre dépêche du 5
est arrivée très à propos. Elle est excellente. Après l'excitation
produite par l'amnistie, se rejeter de l'autre côté, ce serait provoquer
les troubles les plus violents. Espérons que le bon sens l'emportera.»
[Note 165: Le 18 août 1846.]
Le 25 août 1846, la fête de saint Louis fut célébrée à Rome, dans
l'église française, avec un concours extraordinaire de cardinaux. Dans
l'après-midi, le pape y vint, selon l'usage, et fut remarquablement
gracieux pour l'ambassadeur. M. Rossi alla le lendemain l'en remercier:
«Je suis d'autant plus aise de vous voir, lui dit le pape, que j'ai une
faveur à vous demander. J'ai à coeur de satisfaire, autant que je le
puis, aux besoins de mes peuples dont la principale richesse consiste
dans les produits agricoles. J'espère que vous voudrez bien m'y aider en
priant votre gouvernement d'accorder aux navires pontificaux chargés de
blé le traitement des nations amies.»--«Je compris, m'écrivit M. Rossi,
qu'il y avait là un _quiproquo_ provenant de son peu de connaissance de
nos lois. Je répondis que Sa Sainteté me trouverait toujours
très-empressé de me conformer à ses désirs, mais qu'avant d'écrire je
lui demandais la permission de mettre au clair l'état actuel des choses
et de le lui faire connaître. Il me remercia et ajouta en souriant qu'il
savait, par mes écrits, qu'en me parlant de ces matières dans un sens
favorable à la liberté des échanges, il ne mettrait pas l'ambassadeur en
opposition avec l'économiste. Il me dit alors que le but constant de ses
efforts était le développement du bien-être et de la prospérité de ses
États, et en m'indiquant quelques-unes de ses idées comme pour en avoir
mon avis, il ajouta:--«C'est là ce que je puis et dois faire. Un pape ne
doit pas se jeter dans les utopies. Croiriez-vous qu'il y a des gens qui
parlent même d'une ligue italienne dont le pape serait le chef? Comme si
la chose était possible! Comme si les grandes puissances étaient
disposées à le permettre! Ce sont là des chimères.--Aussi, répondis-je,
Votre Sainteté a autre chose à faire que de s'en occuper. Elle a tracé
de sa main la route qu'elle doit suivre, et qui aboutira aux meilleurs
résultats; mettre fin aux abus qui, je le crains, sont nombreux, et
introduire partout la régularité et l'ordre, c'est là, ce me semble, la
pensée du Saint-Père.--Vous avez raison, c'est là ma résolution bien
arrêtée; il faut, avant tout, rétablir nos finances; mais j'ai besoin
d'un peu de temps.--Nul n'attend de Votre Sainteté des mesures
précipitées; l'essentiel est qu'on sache qu'elle s'en occupe activement.
La confiance du public lui est entièrement acquise; il attendra avec
reconnaissance et respect; tous mes renseignements me le prouvent.--Je
suis bien aise de ce que vous me dites. Tenez: les Suisses ne plaisent
pas et coûtent cher; mais puis-je les licencier à l'instant même?--Pour
cela aussi, il faut du temps; on ne peut pas se priver d'une force avant
d'avoir organisé celle qui doit la remplacer.--C'est cela même et je
m'en occuperai; dans ce moment, c'est sur nos finances que se fixe mon
attention.--Je le conçois, et les éléments de prospérité que recèle son
pays sont tels que Votre Sainteté ne manquera pas le but. Mais puisque
Votre Sainteté veut bien m'honorer de cet entretien, je prendrai la
liberté de lui rappeler ce qu'Elle sait mieux que moi, que le produit
des impôts, des mêmes impôts, s'accroît d'une manière surprenante par le
retour de la confiance et de l'activité publique. La confiance
redeviendra active lorsqu'on verra que Votre Sainteté fait une guerre
incessante aux abus, et qu'Elle veut réformer à la fois l'administration
proprement dite et l'administration de la justice.--Oh! tenez pour
certain que, dès qu'un abus me sera prouvé, je ferai un exemple.--Deux
ou trois exemples corrigeront des centaines d'employés.--Pour la justice
aussi, je crois que vous avez raison, et qu'il y a bien des
complications et des longueurs dans notre procédure criminelle.»--Il mit
alors en avant quelques idées; mais comme elles ne me paraissaient pas
assez mûries, et que la discussion en aurait été longue et délicate, je
préférai ne pas l'aborder dans ce moment, et je me rejetai dans les
généralités en lui disant que le Saint-Père ne manquerait pas
d'occasions d'appliquer son ardent amour du bien; ne voulant pourtant
pas laisser finir l'entretien sans toucher un mot des affaires
spirituelles, je lui dis qu'encouragé par la bonté du Saint-Père, je
voulais lui rendre confiance pour confiance. Voici mon apologue. Je lui
racontai que le nouveau ministre de Prusse, M. d'Usedom, avec qui je
suis très-bien, m'étant allé voir à Frascati, nous avions beaucoup parlé
de Sa Sainteté et des actes du nouveau pontificat, et qu'après avoir
applaudi à tout le bien que le Saint-Père avait déjà accompli dans
l'ordre temporel, mon interlocuteur m'avait demandé ce que je préjugeais
de sa direction dans les affaires spirituelles. A quoi, dis-je au pape,
j'ai répondu en riant:--«Votre Excellence, qui vient du pays de la
philosophie, sait mieux que moi que la raison humaine est une, et que
lorsqu'elle est sage et prudente sur un ordre d'idées, il n'y a pas
motif de croire qu'elle sera imprudente et folle sur un autre. Quant à
moi, je suis convaincu que les gouvernements n'auront qu'à se louer de
la direction que Pie IX donnera aux affaires de l'Église.--Je vous
remercie, Monsieur l'ambassadeur, m'a dit le pape; vous m'avez rendu
justice; je ne cherche que l'harmonie et la paix. Seulement vous savez
qu'il est des limites que nous ne pouvons pas franchir.--C'est
précisément ce que j'ai fait remarquer au ministre de Prusse. Pour nous,
lui ai-je dit, qui sommes catholiques, nous sommes certains de ne jamais
rien demander qui puisse blesser la conscience du pape; quant à vous
autres hérétiques, ai-je ajouté en souriant, le cas pourrait être
différent.»--Le pape s'est mis à rire et m'a demandé avec empressement
ce que M. d'Usedom m'avait répondu:--«Il m'a répondu, de la meilleure
grâce du monde, qu'eux aussi ils connaissaient ce qu'ils devaient
respecter dans leurs négociations avec Rome, et qu'on pouvait être sans
inquiétude à cet égard.--Dans ce cas, ai-je dit, soyez certain que vous
trouverez ici l'accueil que vous pouvez désirer.»--Le pape m'a remercié
de nouveau de la confiance que j'avais cherché à inspirer, et m'a répété
que mes prévisions ne seraient pas démenties. Je lui demandai alors une
faveur pour un prêtre français, ce qu'il m'accorda avec le plus gracieux
empressement, et l'entretien se termina.»
Dans cet entretien spontané, le pape avait touché à tout, aux affaires
temporelles du saint-siége et aux spirituelles, à la chance de sa
présidence d'une ligue italienne et à ses relations avec les puissances
étrangères, à sa garde suisse et à une garde civique, aux finances et au
commerce, aux abus administratifs et aux réformes judiciaires. Le
surlendemain, le cardinal Gizzi communiqua à M. Rossi une circulaire
qu'il venait d'adresser aux gouverneurs des provinces pour la fondation
d'une école consacrée à l'éducation des jeunes gens pauvres et pour les
progrès de l'instruction populaire. Évidemment l'esprit de Pie IX était
en mouvement sur tous les sujets, abordait toutes les questions,
entr'ouvrait toutes les voies de réforme, tantôt avec une confiance
naïve, tantôt avec une inquiétude un peu officielle; et en même temps
qu'il se montrait ainsi en sympathie avec les désirs de son temps et de
son peuple, il témoignait, pour le gouvernement français et son
représentant à Rome, une disposition communicative qui attestait la
sincérité de ses penchants réformateurs.
Mais entre l'intention et l'action, la distance est grande et la route
difficile; le pape ne tarda pas à rencontrer les obstacles et M. Rossi à
déplorer les hésitations: «La lutte recommence, m'écrivait-il dès le 28
juin 1846, entre la vieille et la jeune Italie; le parti des vieux
accuse les jeunes de perdre le pays par leurs faiblesses... Trop de
lenteur de la part du gouvernement irrite les uns, encourage les autres,
et rend la situation délicate. Je l'ai dit crûment au pape. Il paraît
l'avoir compris; mais l'idée d'agir sans déplaire à personne est une
chimère dont il aura quelque peine à se défaire..... Les intentions et
les vues sont toujours excellentes; je voudrais être certain que les
connaissances positives et le courage ne feront pas défaut... Ce qu'il
se propose de faire est bien et sera suffisant si c'est fait promptement
et nettement; mais on ne sait pas même ici faire valoir le bien qu'on
fait; on aime à le faire, pour ainsi dire, en cachette, et on en perd
ainsi le principal effet, l'effet d'opinion. Le cardinal Gizzi ne peut
se débarrasser, dans ses actes, de ces formes surannées qui sont
ridicules aujourd'hui; c'est par une circulaire de quatre pages, fort
embrouillée, qu'il a supprimé deux mauvais tribunaux..... On touche à
tout; on se décide _in petto_; on persévère dans ses résolutions; mais
on n'agit pas. Ce n'est pas l'idéal du gouvernement, c'est le
gouvernement à l'état d'idée... La popularité du pape est presque
entière; je crains seulement qu'il n'en abuse, croyant pouvoir s'y
endormir comme sur un lit de roses..... Le pays attend, mais avec une
impatience résolue. La fête donnée au pape le jour de l'an s'est passée
avec un ordre parfait, mais parfait au point qu'il ressemble déjà à une
organisation..... En attendant, le mouvement des esprits s'accroît à vue
d'oeil; les écrits, les journaux se multiplient; les réunions, les
assemblées aussi, et elles s'organisent. La légalité est respectée, mais
le sang commence à circuler rapidement dans ce corps qui était, il y a
un an, calme et froid comme un mort..... Le peuple et ses meneurs ont
l'habileté et l'à-propos qui manquent au gouvernement..... Le parti
modéré et libéral d'un côté et le parti radical de l'autre s'organisent;
et en présence d'un gouvernement qui ne sait rien organiser ni rien
conclure, les deux partis font cause commune. Ils se seraient séparés et
le parti radical n'aurait été qu'une tentative impuissante si le
gouvernement, par des mesures franches et promptes, avait su rallier le
premier et en faire un parti de conservateurs zélés et satisfaits. Il y
a eu bien du temps perdu, et ce qui aurait suffi il y a quelques mois ne
suffirait plus aujourd'hui. Mais, après tout, on serait encore à temps
si le pape parvenait enfin à s'aider d'un gouvernement actif, loyal,
intelligent, énergique. Le cardinal Gizzi se retire, et on ne sait pas
encore d'une manière certaine quel sera son successeur. On dit que le
cardinal Ferretti, qu'on attend d'un jour à l'autre, fait des
objections[166].»
[Note 166: M. Rossi à moi, les 28 juin et 18 décembre 1846, 8 et 18
janvier, 8 février, 8, 18 et 20 avril, 3 et 26 juin, 8 et 13 juillet
1847.]