pendant un si long temps, j'étais resté inactif. J'ai fait ce que
j'avais annoncé le 27 février dernier. En présence de la candidature,
réclamée à Madrid et acceptée à Londres, du prince Léopold de Coburg à
la main de la reine Isabelle, j'ai donné à M. Bresson l'ordre de faire
tous ses efforts pour décider le mariage de la reine avec l'un des fils
de don François de Paule, spécialement avec le duc de Cadix présent en
Espagne, et celui de l'infante avec M. le duc de Montpensier. La reine,
sa mère et ses ministres viennent d'accepter cette double union.
«Voilà les faits, mon cher Jarnac. Rappelez-les à lord Palmerston en lui
faisant connaître la résolution qui vient d'être prise à Madrid, et dont
il est peut-être déjà informé. Je n'ai rien à dire quant au fond même de
cette résolution. Des deux mariages auxquels elle se rapporte, l'un est
une question politique que la reine d'Espagne et son gouvernement ont
droit de résoudre selon la constitution du pays; l'autre est une affaire
de famille qui n'appartient qu'à la reine-mère, à ses deux filles et à
nous.»
L'humeur de lord Palmerston fut très-vive, non pas plus vive que je ne
m'y attendais. Ce qui me frappa surtout dans son langage, et ce qui
m'importait le plus à ce moment, ce fut son espoir d'être encore à temps
pour empêcher la conclusion définitive du mariage de M. le duc de
Montpensier avec l'infante, et son dessein de faire tout ce qui serait
en son pouvoir pour y réussir: «C'est là, dit-il à M. de Jarnac, l'acte
le plus patent d'ambition et d'agrandissement politique que l'Europe ait
vu depuis l'Empire. J'espère que l'on réfléchira à Paris avant de
conclure. Il est impossible que les rapports des deux cours et des deux
gouvernements n'en soient pas complètement altérés[155].» Les paroles et
l'attitude de sir Henri Bulwer à Madrid répondirent à celles de son
chef: «Il a dit hier à M. Donoso-Cortès, m'écrivit M. Bresson, ces mots
échappés sans doute à un premier dépit et qu'il regrettera
bientôt:--«Nous n'avons rien à dire sur le mariage de la reine; mais je
vous déclare solennellement que nous regardons celui de l'infante comme
un acte d'hostilité, et que mon gouvernement n'épargnera rien pour
amener en Espagne un bouleversement complet.»--M. Donoso-Cortès ne s'est
pas cru autorisé à me rapporter cette étrange et imprudente déclaration
avant d'avoir demandé à M. Isturiz et au duc de Riansarès s'il devait le
faire. L'un et l'autre l'y ont fort engagé. Il doit aller dire à M.
Bulwer que, sans que les relations personnelles en soient atteintes,
toute relation politique cesse entre eux, à partir de ce jour. Je dois
vous faire observer que M. Donoso-Cortès est considéré, par les membres
du corps diplomatique, comme un intermédiaire confidentiel entre la
reine-mère et eux[156].» Les actions, ou, pour parler plus exactement,
les tentatives suivirent de près les paroles; sir Henri Bulwer se mit à
l'oeuvre pour alarmer et paralyser le cabinet espagnol: tantôt il lui
adressait, coup sur coup, des notes dures ou tristes; tantôt il
expédiait aux vaisseaux anglais en station dans les parages de Cadix ou
de Gibraltar des courriers qui semblaient leur apporter des ordres de
blocus ou d'hostilité, et répandaient ainsi, dans les populations
voisines de leur route ou des côtes, une curiosité pleine de trouble; il
essaya d'inquiéter, sur les conséquences du mariage de M. le duc de
Montpensier avec l'infante, le duc de Cadix lui-même; il exprimait
partout, et jusque dans la tribune diplomatique des Cortès, le voeu que
ce mariage fût au moins retardé de quelques mois et plus mûrement
délibéré. Encouragée par ces démonstrations du ministre d'Angleterre, la
presse progressiste travaillait à agiter le pays; une protestation
inconvenante de l'infant don Enrique fut publiée et répandue, sans autre
effet que de nuire à son auteur. Enfin, le 23 septembre, sir Henri
Bulwer présenta au cabinet espagnol une longue note de lord Palmerston
qui, au nom de l'équilibre européen, de l'indépendance de l'Espagne et
des services que lui avait rendus l'Angleterre, protestait contre le
mariage de l'infante et témoignait l'espoir que le gouvernement espagnol
n'irait pas jusqu'au bout de cette voie.
[Note 155: M. de Jarnac à moi, 9, 11 et 12 septembre 1846.]
[Note 156: M. Bresson à moi, 24 août 1846.]
Il y avait peu de tact à mettre ainsi les Espagnols au pied du mur; en
pareil cas, la dignité et le courage ne leur manquent jamais. M. Isturiz
répondit catégoriquement que le mariage de l'infante avec M. le duc de
Montpensier était un acte accompli, qu'il avait été décidé par la libre
et spontanée volonté de la reine, de la reine-mère, de l'infante, et
avec l'assentiment unanime du cabinet, que les Cortès venaient d'y
donner leur entière adhésion, que l'indépendance de l'Espagne n'en
recevrait pas la moindre atteinte, et qu'il espérait que ses relations
avec le gouvernement britannique n'en souffriraient pas davantage. Il
était pleinement en droit de tenir ce langage: le sénat et le congrès
des députés, après des débats où l'opposition s'était manifestée sans
gêne comme avec convenance, avaient adopté, l'un à l'unanimité, l'autre
à 159 voix contre une, de loyales adresses de félicitation à la reine
sur l'un et l'autre mariage[157]. Le pays était tranquille. Le comte de
Montemolin, qui s'était naguère évadé de Bourges, avait débarqué en
Angleterre et se trouvait à Londres où l'infant don Enrique, disait-on,
venait aussi d'arriver de Belgique. Le fameux chef carliste Cabrera y
était également attendu, et M. de Jarnac, dans une visite au
_Foreign-Office_, y avait aperçu l'ex-régent Espartero qu'on essaya
vainement de lui cacher. Tout ce mouvement des mécontents au dehors,
toutes ces chances de trouble au dedans n'excitaient en Espagne aucune
préoccupation; les esprits étaient attirés et occupés ailleurs; le
sentiment public se montrait hautement favorable à la résolution royale
constitutionnellement acceptée. Le corps diplomatique fut admis à
présenter ses félicitations à la jeune reine et à la reine-mère; sir
Henri Bulwer s'y rendit avec ses collègues: «Il a parlé si bas, dit la
jeune reine, que je n'ai rien compris à ce qu'il m'a dit; il n'avait
probablement rien d'agréable à me dire;» et lorsque, en félicitant la
reine Christine sur le mariage de la reine sa fille, M. Bulwer ajouta:
«Quant à l'autre.....--L'autre, dit la reine Christine en
l'interrompant, nous avons décidé de le célébrer le même jour;» et la
conversation en resta là.
[Note 157: Les 18 et 19 septembre 1846.]
Le 4 septembre, j'avais écrit par le télégraphe à M. Bresson: «Le roi
approuve que le mariage de monseigneur le duc de Montpensier avec
l'infante soit célébré le même jour que celui de la reine avec
monseigneur le duc de Cadix. Vous pouvez rendre public le fait que vous
avez signé, avec M. Isturiz, un engagement pour le mariage de l'infante
avec le duc de Montpensier.» Trois jours auparavant, après avoir écrit à
M. de Jarnac et avant d'avoir rien reçu de Londres, j'avais fait prier
l'ambassadeur d'Angleterre, lord Normanby, de venir me voir, et je lui
avais annoncé le double mariage. Il s'attendait un peu au premier;
c'était un échec à peu près escompté; non pas au second. Il m'en
témoigna, avec convenance et douceur, son vif regret, son vif chagrin:
«Cela fera chez nous un bien mauvais effet, non-seulement dans notre
gouvernement, mais dans notre public. On y verra une manière indirecte
d'assurer le trône d'Espagne à un fils du roi. Nous ne serons pas la
seule puissance à avoir de l'humeur; d'autres en auront aussi, et
voudront profiter de la nôtre pour nous éloigner de vous et nous
rapprocher d'elles. Dieu sait ce qui peut s'en suivre.» Je répondis
très-amicalement, mais très-nettement. J'établis notre droit d'agir
comme nous avions agi, comme nous avions annoncé que nous agirions; et
avec notre droit, la nécessité évidente, urgente, où nous avions été
placés, par ce qui se passait à Madrid et à Londres, d'agir comme nous
avions agi. Je me montrai très-confiant dans l'avenir, dans le bon sens
et l'équité du gouvernement et du public anglais: «On verra bien que
nous n'entendons point nous approprier l'Espagne, ni faire tort là aux
droits et aux intérêts légitimes de personne. La reine d'Espagne aura
des enfants. M. le duc de Montpensier et l'infante vivront en France.
Nous n'avons fait que mettre hors de tout péril le principe de notre
politique:--Le trône d'Espagne ne doit pas sortir de la maison de
Bourbon.--Je l'avais proclamé, je l'ai pratiqué. C'était notre droit et
mon devoir.»
Toutes choses définitivement conclues à Madrid, M. le duc de Montpensier
et, avec lui, M. le duc d'Aumale partirent de Paris, le 28 septembre, et
entrèrent en Espagne avec leur suite le 2 octobre. On avait répandu sur
leur voyage toute sorte de bruits: ils rencontreraient, disait-on, des
manifestations fâcheuses, peut-être même des actes hostiles; M. Bresson
démentait fermement ces prédictions sinistres; le gouvernement espagnol,
tout en se montrant plein de confiance, avait pris des mesures
vigilantes. Elles se trouvèrent complétement inutiles: sur toute la
route, dans les campagnes comme dans les villes, les deux princes furent
accueillis avec un empressement bienveillant; ils étaient un événement,
la solution paisible d'une question nationale, une fête, une espérance;
leur bonne grâce, leur tournure militaire, leurs manières simples et
ouvertes plaisaient à cette population vive et avide d'émotions, quoique
peu démonstrative: «Je suis allé hier, 6 octobre, m'écrivit M. Bresson,
au-devant de Leurs Altesses royales jusqu'à San-Agustin, à quarante
kilomètres environ de Madrid. A une demi-lieue des portes de la
capitale, nous avons trouvé des chevaux et des voitures de la cour; on
laissait au choix des princes le mode de leur entrée; ils ont décidé de
monter à cheval. Le temps était magnifique; nous avons successivement
rencontré le corrégidor et la municipalité de Madrid, le
capitaine-général, le gouverneur de la place et leur état-major, le
ministre de la guerre et un grand nombre de généraux parmi lesquels on
remarquait la présence des généraux Concha, Cordova, Ros de Olano,
appartenant à l'opposition, et l'absence du général Narvaez revenu
depuis quelques jours à Madrid, mais qu'une question de rang et
d'étiquette entre le ministre de la guerre et lui avait retenu chez lui,
et qui m'en a exprimé ses regrets. C'est en tête de ce cortége, ayant à
leur droite le ministre de la guerre et à leur gauche le
capitaine-général, que les princes sont entrés à Madrid par la porte de
Bilbao où aboutit la route de France. Je m'étais attaché à leurs pas; la
tête de mon cheval était entre les croupes des leurs. Toute la
population remplissait les rues, était suspendue aux fenêtres; ces
balcons, qui garnissent toutes les maisons, mettent en quelque sorte
leurs habitants en dehors et animent singulièrement l'aspect des
solennités publiques. Partout, sur leur passage, les princes ont été
l'objet de témoignages de respect et de sympathie; les hommes se
découvraient; les femmes agitaient leurs mouchoirs. Les acclamations ne
sont pas dans les habitudes de la population de Madrid; depuis que je
réside au milieu d'elle, je n'en ai vu aucun exemple; mais je n'avais
pas vu non plus un empressement aussi vif, un assentiment aussi général
que celui dont j'ai été témoin hier. Nous avons successivement parcouru
les rues de Funcarral et de la Montera, traversé la _Puerta del sol_,
suivi les rues Mayor, Ahumada, et nous sommes arrivés à la porte du
palais. Dans le trajet, Leurs Altesses royales s'étaient plusieurs fois
retournées vers moi pour m'exprimer leur satisfaction d'un accueil
auquel elles n'étaient pas préparées par les bruits malveillants et
sinistres qui avaient été répandus. Il est certain que pas un
dissentiment ne s'est trahi, pas un cri hostile ne s'est fait entendre.
Au pied du grand escalier du château, les princes ont trouvé les
diverses charges et les chefs de service de la maison royale, plusieurs
grands d'Espagne, et au premier repos l'infant don Francisco de Paula et
le duc de Cadix qu'ils ont affectueusement embrassés. Ils se sont ainsi
dirigés vers la chambre de la reine où Sa Majesté les attendait avec ses
augustes mère et soeur. Après leur avoir baisé la main, ils les ont
suivies dans les appartements d'habitation, et sont restés avec elles
pendant une demi-heure. Le contentement brillait dans les traits de
Leurs Majestés et de Leurs Altesses royales. Après la présentation de la
suite des princes et de tous les personnages et dames de la cour qui
étaient présents, les princes ont été amenés à l'ambassade du roi par
les voitures de Sa Majesté. Le repos qui leur a été accordé n'a pas été
long; il était cinq heures, et à six heures et demie Leurs Altesses
royales étaient invitées à dîner en frac au palais, avec toute leur
suite. Elles s'y sont rendues dans les voitures de l'ambassadeur. Jamais
je n'ai vu autant de gaieté et de cordialité répandues dans cet
intérieur royal; chacun était frappé de l'air de bonheur de la reine
Christine; la jeune reine était aussi plus expressive que de coutume, la
jeune infante ravie, et les infants et les infantes don François de
Paule très-naturels et bienveillants. A neuf heures et demie, les
princes sont revenus chercher un repos dont ils avaient grand besoin à
l'ambassade du roi qui était pavoisée, illuminée et entourée d'une foule
nombreuse. Enfin, cher ministre, la journée a été excellente, complète;
je pourrais m'étendre en descriptions poétiques et je resterais dans la
vérité; mais je fuis tout ce qui pourrait ressembler à de l'exagération.
Je ne saurais vous énumérer toutes les félicitations qui nous ont été
adressées, dans la chambre de la reine, par les grands, les dames du
palais et les principaux personnages de l'État.»
Le 10 octobre au soir, le mariage de la reine d'abord, puis celui de
l'infante, furent célébrés dans l'intérieur du palais par le patriarche
des Indes, archevêque de Grenade; et le lendemain 11, selon l'usage
espagnol, la même cérémonie s'accomplit avec grande pompe dans l'église
de Notre-Dame d'Atocha, en présence de toute la population de Madrid,
accourue sur le passage du cortége royal et dans l'église. Dix jours se
passèrent en fêtes intérieures ou publiques, en visites dans Madrid ou
aux environs, et le 22 octobre, le duc et la duchesse de Montpensier,
que le duc d'Aumale avait précédés la veille, quittèrent Madrid pour
rentrer lentement en France: «Je reste tout seul, m'écrivit M.
Bresson[158]; monseigneur le duc et madame la duchesse de Montpensier
sont partis ce matin; la séparation des reines et de l'infante, au bas
du grand escalier du palais, a touché tous ceux qui en ont été témoins;
c'était une douleur vraie, jeune, expansive chez ces deux soeurs dont
l'enfance s'était écoulée au milieu de tant de vicissitudes et
d'épreuves, et qui, pour la première fois, voyaient les apprêts d'un
voyage qu'elles ne faisaient pas en commun. M. le duc de Montpensier,
par des soins affectueux, par des attentions délicates, cherchait à
donner un autre cours à ces pénibles émotions, et quand je l'ai revu à
une demi-lieue de Madrid, où j'étais allé l'attendre, déjà les traits de
l'infante avaient repris du calme et les larmes tarissaient dans ses
yeux.» Le voyage s'accomplit à travers l'Espagne et la France avec le
succès le plus populaire; et, après s'être arrêtés à Burgos, à Bayonne,
à Pau et à Bordeaux, le duc et la duchesse de Montpensier arrivèrent le
4 novembre à Saint-Cloud, où le roi, la reine et toute la famille royale
les attendaient. J'écrivis le 7 novembre à M. Bresson: «Le succès de la
personne est aussi complet que le succès de l'événement. Tout le monde
trouve madame la duchesse de Montpensier charmante. Je dis tout le monde
dans la famille royale, dans le conseil, dans le public, encore peu
nombreux, qui a eu l'honneur de la voir. Charmante de visage et de
manières, simple et digne, un peu de timidité et point d'embarras. Vous
n'avez nul besoin de descriptions; c'est la première impression qui vous
intéresse. Jamais il n'y en a eu de plus favorable. Je voudrais que
toute l'Espagne vît et entendît, à commencer par M. Isturiz et M. Mon
qui ont pris à l'événement une si grande part. Ils seraient contents.»
[Note 158: Le 22 octobre 1846.]
Je m'arrête. J'ai retracé avec scrupule le cours et l'issue de cette
longue et délicate négociation, accomplie sous le vent si variable
d'intérêts et d'incidents si divers. Je n'ai garde de reproduire ici
l'histoire des débats dont les mariages espagnols accomplis furent
l'objet à Paris et à Londres, entre les deux gouvernements, les deux
tribunes et les deux publics. Cette histoire, avec tous ses détails,
graves ou frivoles, est consignée dans les journaux français et anglais
du temps, dans les discours prononcés au sein des deux parlements, dans
les documents publiés par les deux cabinets, dans les écrits polémiques
où les questions que soulevait l'événement furent, des deux parts,
vivement discutées. La discussion porta essentiellement sur la conduite
et les incidents diplomatiques de la négociation, et sur les
conséquences du traité d'Utrecht quant aux relations et aux droits, en
France et en Espagne, des deux nouvelles branches de la maison de
Bourbon et de leurs descendants. J'ai la confiance que plus les
événements s'éloigneront et seront impartialement considérés, plus il
sera évident que, dans tout leur cours, la politique française a été
modérée, prudente, franche, conséquente et scrupuleusement loyale. Je ne
veux plus rappeler ici que deux petits faits survenus l'un à Madrid,
l'autre à Paris, au moment même du double mariage espagnol et du plus
vif dissentiment entre les cabinets français et anglais à ce sujet.
Le 7 octobre, lendemain du jour où les deux princes français étaient
arrivés à Madrid, M. Bresson m'écrivit: «Avant-hier, à six heures du
soir, M. Bulwer est revenu d'Aranjuez, où il s'était retiré, pour
envoyer à M. Isturiz une protestation contre les conséquences du mariage
de M. le duc de Montpensier, l'Angleterre se réservant, si la succession
espagnole arrivait à l'infante ou à sa descendance, d'agir comme le lui
conseilleraient son honneur et ses intérêts. Hier il s'est présenté vers
une heure, un peu avant l'entrée des princes, chez M. le président du
conseil, et lui a demandé, comme matière de forme et acquit de
conscience, si sa protestation de la veille n'avait pas eu pour effet de
faire renoncer au mariage. Ayant reçu une réponse négative, il a annoncé
qu'il allait en informer son gouvernement, et se retirer de nouveau à
Aranjuez, et plus tard à Tolède, si la cour visitait la résidence
royale.» Deux jours après, le 9 octobre, les deux princes français
reçurent le corps diplomatique; comme on s'y attendait, sir Henri Bulwer
ne s'y rendit point, ni personne de sa légation; mais il écrivit à M.
Bresson:
«Mon cher ami,
«Vous pouvez être sûr que, dans toutes autres circonstances, ce n'est
pas seulement moi (qui ai des motifs personnels de respect et de
reconnaissance envers le roi des Français et son auguste famille) qui me
serais empressé de présenter mes hommages aux illustres princes qui sont
arrivés ici; toute ma légation aurait eu le même désir. Mais l'occasion
de l'arrivée de Leurs Altesses royales, et la conduite que des
instructions formelles m'ont obligé de tenir, selon mes prévisions dès
le commencement de la question du mariage entre le duc de Montpensier et
l'infante, me privent maintenant de l'honneur que j'aurais souhaité,
sans changer les sentiments qui seront toujours auprès de mon coeur, et
dont je vous prie de transmettre l'expression respectueuse à vos
illustres hôtes, tout en acceptant, pour vous-même, celle de ma sincère
amitié.»
M. Bresson lui répondit sur-le-champ:
«Mon cher ami,
«Les princes ont parfaitement compris votre absence de la réception
diplomatique, et ils ne s'en sont ni formalisés, ni préoccupés. Je leur
ai donné lecture de votre lettre; les sentiments qu'elle exprime leur
sont très-précieux et très-agréables. Ils m'ont chargé de vous le
mander. Vous avez personnellement laissé trop de bons souvenirs en
France, vous êtes trop apprécié par le roi et son auguste famille, pour
que nous ne soyons pas certains de trouver en vous de la réciprocité.
Nous croyons que votre gouvernement s'exagère les conséquences du
mariage de monseigneur le duc de Montpensier; nous croyons que bientôt
les nuages qui se sont élevés entre nous se dissiperont; mais nous
respectons ces convictions, et nous espérons qu'elles se modifieront
dans un sens qui nous permette de rentrer dans la plénitude de nos
bonnes et anciennes relations. Pour moi, mon cher ami, le vieil et
sincère attachement que je vous porte ne se modifiera pas.»
Sir Henri Bulwer s'empressa de lui répondre:
«Mon cher ami,
«Je vous remercie sincèrement de votre aimable lettre, et je suis
vivement sensible à ce que Leurs Altesses royales ont eu l'extrême
obligeance de vous prier de me communiquer. Ma position ici est fort
pénible et désagréable, et je vous trouve fort aimable en voulant me
faire croire que la difficulté disparaîtra. Que Dieu le veuille!»
A Paris et de la part de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Normanby, le
regret fut le même et sa manifestation plus officielle; il m'écrivit le
9 novembre 1846:
«Monsieur le Ministre,
«J'ai reçu, il y a quelques jours, de l'introducteur des ambassadeurs,
l'avis que Son Altesse royale la duchesse de Montpensier recevrait le
corps diplomatique aux Tuileries samedi dernier, le 7 de ce mois.
«En accusant réception de cet avis; je témoignai le regret que des
circonstances m'empêchassent de saisir cette occasion de présenter mes
respects à Son Altesse royale.
«Ma première impression avait été nécessairement de répondre avec
empressement à l'invitation de Son Altesse royale, pour marquer le
respect que je dois également à tous les membres de la famille royale de
France. Mais la position particulière que le gouvernement de Sa Majesté
a cru de son devoir de prendre, par rapport au mariage dont cette
cérémonie semblait être une célébration directe et immédiate, m'obligea
à examiner s'il me serait possible, comme représentant de ma souveraine,
de séparer le tribut volontaire de mon profond respect personnel envers
Son Altesse royale en qualité de princesse française et envers son
illustre époux, de ce qui ne pourrait manquer de paraître aux yeux de
tout le monde, en ce moment, une démonstration directe de félicitation
au sujet de cet événement même.
«Il me semble que ma présence, dans une occasion qui aurait un pareil
caractère, s'accorderait difficilement avec la ligne de conduite
décidément suivie par le gouvernement de Sa Majesté, avec le langage
qu'il avait été de mon devoir de tenir en conséquence à Votre
Excellence, et avec la protestation énergique que j'avais reçu l'ordre
de présenter à Votre Excellence contre les conséquences politiques que
cet événement pourrait faire naître.
«La dernière preuve de cette manière de voir de la part du gouvernement
de Sa Majesté, que je viens d'avoir l'honneur de présenter à Votre
Excellence, doit être, en ce moment même, entre les mains du roi des
Français. Aussi espéré-je que, si je n'ai point assisté à ce qu'on peut
regarder comme une cérémonie de congratulation, mon absence, dans un
pareil instant, ne sera point interprétée comme un manquement de ma part
à ce que je devrai toujours à Sa Majesté et à toute sa royale famille.
«Permettez-moi de saisir cette occasion pour vous faire observer que LL.
AA. RR. le prince de Joinville et le duc de Montpensier s'étant trouvés
absents à l'époque de mon arrivée à Paris, je n'ai point eu encore
l'honneur d'être présenté à Leurs Altesses royales. Je viens donc prier
Votre Excellence d'exposer, dans un moment opportun, mon espérance que
les princes ainsi que S. A. R. madame la duchesse de Montpensier
voudront bien me procurer, dans quelque prochaine circonstance,
l'honneur de leur présenter mes respects.»