M. Bresson ne se fit pas prier pour se mettre vivement à l'oeuvre,

quelles que fussent les obscurités et les hésitations qu'il y

rencontrait encore. Il doutait que la reine Christine secondât

efficacement le duc de Cadix, que pourtant elle faisait inviter à venir

de Pampelune où il était avec son régiment, passer quelque temps à

Madrid. Elle reparlait avec faveur du comte de Trapani et du général

Narvaez, qu'il faudrait, disait-elle, rappeler de son exil pour soutenir

cette candidature si on la reprenait. «Où en est l'affaire Coburg?»

avait demandé naguère M. Bresson à M. Isturiz qui avait répondu: «Je ne

pourrais le dire au juste; elle est là; on n'a toujours pas reçu de

réponse;» et quand M. Bresson avait rapporté ce propos à la reine

Christine: «Je ne sais pas même où sont les Coburg, lui avait-elle dit;

il n'y a pas de nouvelles d'eux, excepté de Bruxelles où ils ont passé

il y a quelques semaines.» Elle témoignait quelquefois un vif désir

d'aller passer un mois à Paris «pour tout concerter, disait-elle, avec

mon oncle et ma tante; nous discuterions ce que nous pourrions faire, et

jusqu'à quel point nous pourrions aider Trapani au moyen de Montpensier.

Je m'imagine souvent que le mariage de l'infante, fait en premier lieu,

nous donnerait de grandes facilités.»--«J'ai quelquefois comme un

soupçon, ajoutait M. Bresson, que la reine Christine veut s'échapper

d'Espagne, laisser à d'autres la responsabilité du mariage de sa fille,

soit Trapani, soit Coburg, et n'y revenir qu'après une solution

quelconque qui ne pourrait lui être imputée.»--«Que penseriez-vous d'un

archiduc d'Autriche? demanda un jour M. Isturiz à M. Bresson;--La

question resterait pour nous la même; ce serait toujours l'expulsion de

la maison de Bourbon;--Alors donc, le duc de Cadix et le duc de

Montpensier, reprit M. Isturiz; vous voulez tout avoir; vous aurez

tout.» Dans une récente entrevue, la reine Christine avait dit à M. Mon:

«Tu peux dire à Bresson que le mariage de Fernanda avec Montpensier ne

se fera pas;--Mais, Madame, quelle raison avez-vous de penser ainsi?--Tu

verras; l'Angleterre s'y opposera;--Mais si la France, Madame, ne lui

reconnaît pas ce droit d'opposition?--C'est égal; je te prédis qu'il ne

se fera pas; quelques minutes après cependant, elle demandait à M.

Bresson pourquoi le roi lui refusait M. le duc de Montpensier pour la

reine quand il n'y avait aucune crainte de guerre à en concevoir[146].

[Note 146: M. Bresson à moi, 17 juillet, 1 et 4 août 1846.]

La dépêche de lord Palmerston, avec sa déclaration d'hostilité contre le

parti modéré, vint tomber au milieu de toutes ces incertitudes. M.

Bresson m'écrivit[147]: «Mon et Riansarès seuls dînaient aujourd'hui

avec moi; ils me quittent ensemble à l'instant. Le premier m'a raconté

qu'hier soir la reine-mère lui avait dit, avec une anxiété remarquable:

«Engage donc Bresson à s'entendre avec moi pour faire les deux mariages

Bourbon le plus tôt possible. Les Anglais et la révolution nous

menacent.» Et le lendemain[148]: «Ou il ne faut plus croire à rien sur

cette terre, ou la reine Christine, soit par peur, par calcul, ou par

affection, nous est entièrement revenue. Je la quitte à l'instant. Elle

m'avait fait inviter à aller la voir. C'est la première fois depuis que

je suis en Espagne; jamais elle n'adresse d'invitation de ce genre; elle

trouve que cela l'engage trop. Elle abandonne la combinaison Trapani;

elle la trouve dangereuse, inexécutable peut-être dans les conjonctures

présentes. Elle se rallie franchement à la pensée du mariage de la jeune

reine avec le duc de Cadix. Elle y prépare, elle y dispose, elle y rend

favorable l'esprit de sa fille. Elle ménage à l'infant des occasions

fréquentes de la voir dans l'intimité, à des dîners de famille. Elle

s'aidera de la jeune infante, fort occupée de M. le duc de Montpensier,

et à qui elle a appris que son mariage ne pouvait se faire que si sa

soeur épousait un Bourbon. Enfin elle ne négligera, elle n'omettra rien

pour assurer le succès, et déjà elle peut me donner un espoir fondé. Je

vous laisse à penser si je l'ai encouragée dans cette voie.

[Note 147: Le 8 août 1846.]

[Note 148: Le 9 août 1846.]

«Elle ne nous demande qu'une concession: c'est d'associer le mariage de

M. le duc de Montpensier à celui de M. le duc de Cadix, de manière à

fortifier, à relever l'un par l'autre, et à contenir les mécontents, les

opposants, par l'éclat du rang de notre prince et par la crainte de la

France qui vient derrière lui. Je n'ai point élevé d'objection contre

cet arrangement; j'ai seulement fait observer qu'il y avait des

conditions préliminaires indispensables à régler, des éclaircissements à

donner, des articles de contrat à stipuler, des apports mutuels à

connaître, des questions d'État, de résidence, d'espérance, de

succession, à peser et à décider mûrement. Elle en est tombée d'accord.

Je lui ai dit que je vous demanderais un projet de contrat; et comme

elle me rappelait que l'infante avait un vif désir de voir un portrait

de M. le duc de Montpensier, je lui ai promis de m'adresser à vous pour

le lui procurer, à condition qu'elle me remettrait en échange celui de

Son Altesse royale. Aussitôt que la jeune reine aura dit _oui_, elle

veut que tout marche vers la conclusion avec une grande célérité et le

plus inviolable secret; elle m'a prié, presque conjuré de ne confier

qu'au roi et à vous la conversation que j'avais avec elle. Elle craint

que, l'éveil une fois donné, les partis ne se jettent au travers, et

que, par l'intrigue du dedans, par l'opposition de l'Angleterre, ce plan

ne soit, comme les autres, sourdement miné ou violemment renversé. A

tout cela elle ne met de restriction que la volonté de sa fille, qu'elle

n'entend pas forcer et à laquelle il faudra se soumettre si elle nous

est décidément contraire; mais en vérité elle avait l'air, elle était

bien près de m'en répondre. Le duc de Cadix arrive probablement

après-demain. La grande épreuve va donc commencer.»

Je persiste à penser qu'à travers toutes les incertitudes et toutes les

vicissitudes de sa situation politique et de sa disposition intérieure,

la sérieuse intention de la reine Christine avait toujours été de faire

faire à l'une de ses filles, à la reine ou à l'infante, l'un des deux

grands mariages qui s'offraient pour elles, et d'assurer ainsi, à

l'Espagne et à elle-même, l'appui de la France ou de l'Angleterre. En

son âme et pour elle-même, elle préférait infiniment le mariage

français; peut-être même, quand elle faisait des avances positives pour

le mariage Coburg, espérait-elle alarmer assez le roi Louis-Philippe

pour en obtenir la solution qu'elle désirait: «Ce sera la faute de mon

oncle, disait-elle souvent; que ne me donne-t-il Montpensier pour la

reine!» En tout cas, ce furent l'attitude et la dépêche de lord

Palmerston à peine rentré au pouvoir qui surmontèrent le peu de goût de

la reine Christine pour les fils de sa soeur doña Carlotta, et

déterminèrent sa prompte et franche résolution en faveur des deux

mariages Bourbons. Soit légèreté, soit routine dans la vieille politique

anglaise, lord Palmerston avait mal jugé de l'état des partis et des

esprits en Espagne; les modérés étaient en possession du gouvernement,

non sous la main de leur audacieux chef militaire et avec la perspective

des coups d'État; le général Narvaez était exilé en France; les chefs

civils du parti, et les plus constitutionnels d'entre eux, formaient le

cabinet; la prochaine convocation des Cortès était résolue. C'était dans

cette forte et régulière situation que la reine Christine, le cabinet et

tout le parti modéré en Espagne se voyaient menacés d'être livrés à

leurs constants et ardents ennemis les progressistes révolutionnaires.

Ils ne voulurent pas subir cette perspective, et ils se décidèrent enfin

nettement pour l'alliance française.

Pendant trois semaines la question fut encore, non pas vraiment

indécise, mais très-agitée. La jeune reine tantôt inclinait, tantôt

hésitait à se prononcer pour son cousin. Le duc de Cadix avait des

moments de doute et presque de découragement sur son succès. Le travail

en faveur du mariage Coburg n'était pas complètement abandonné. M.

Isturiz avait encore, à ce sujet, des entretiens secrets avec sir Henri

Bulwer. Lord Clarendon, lié depuis longtemps avec le président du

cabinet espagnol, lui écrivit pour l'alarmer sur les conséquences du

mariage du duc de Montpensier avec l'infante. Sir Henri Bulwer fomentait

vivement ces alarmes; elles troublaient M. Isturiz dans les moments même

où il était le plus décidé à n'en pas tenir compte: «Aussitôt que la

reine aura prononcé _oui_, dit-il un jour à M. Bresson, je vous écris

pour vous appeler près de moi, et nous faisons l'affaire en un quart

d'heure. Enfin je m'embarque dans votre vaisseau, mais avec la

conviction que nous aurons la guerre.»

Après avoir gardé pendant plus d'un mois un silence absolu sur la

proposition que je lui avais faite le 20 juillet pour l'entente et

l'action commune, de nos deux gouvernements en faveur de celui des fils

de don François de Paule que préféreraient la reine Isabelle et

l'Espagne, lord Palmerston me fit communiquer, le 27 août, une dépêche

en date du 22, contenant la substance des nouvelles instructions qu'il

avait naguère adressées à sir Henri Bulwer; elles portaient expressément

«qu'après un examen attentif de la question, le gouvernement de Sa

Majesté la reine d'Angleterre pensait que l'infant don Enrique était le

seul prince espagnol qui fût propre, par ses qualités personnelles, à

devenir le mari de la reine d'Espagne[149].» Je répondis sur-le-champ

que nous ne nous croyions point le droit de désigner ainsi l'un des

infants comme le seul mari convenable de la reine d'Espagne. J'avais

déjà dit qu'à la reine seule et à son gouvernement il appartenait de

choisir, soit entre tous les descendants de Philippe V, soit

spécialement entre les fils de don François de Paule. Je ne pouvais que

répéter le même langage, et affirmer que celui des deux infants qui

conviendrait à la reine Isabelle et à l'Espagne nous conviendrait aussi.

Je m'étonnai que lord Palmerston crût devoir désigner, comme le seul

prince espagnol propre à épouser la reine, précisément celui qui avait

eu, et envers le gouvernement de la reine et envers la reine elle-même

des torts très-graves, et qui était encore, en ce moment, dans un état

de demi-rébellion. Quand les instructions de lord Palmerston lui furent

communiquées par M. Bulwer, M. Isturiz répondit: «Jamais, du

consentement de Leurs Majestés, l'infant don Enrique n'épousera ni la

jeune reine ni l'infante, à moins qu'il ne leur soit imposé par une

révolution[150];» et sir Henri Bulwer écrivit lui-même à lord

Palmerston: «Je regrette d'être obligé d'ajouter que toutes les peines

que j'ai prises, pour disposer la cour et le président du conseil en

faveur d'un mariage de don Enrique avec la reine, ont été complètement

sans effet[151].»

[Note 149: _The only Spanish prince who is fit, by his personal

qualities, to be the Queen's husband_.]

[Note 150: M. Bresson à moi, 14 et 16 août 1846.]

[Note 151: Le 14 août 1846. _Parliamentary Papers_ de 1847, pag. 14.]

En ceci encore, lord Palmerston se laissa dominer par une routine plus

opiniâtre que clairvoyante: en présentant exclusivement l'infant don

Enrique comme le seul prétendant convenable à la main de la reine

Isabelle, il asservissait la politique de l'Angleterre aux passions et

aux prétentions du parti radical espagnol, méconnaissant ainsi l'état

des faits en Espagne, et préférant le concert avec l'ex-régent Espartero

et ses amis à l'entente cordiale avec le roi Louis-Philippe et le

cabinet français.

Dès que j'eus reçu cette communication, j'écrivis à M. de Jarnac[152]:

«Lord Palmerston déclare (et je trouve ceci excellent) que, dans

l'opinion du cabinet anglais, ce qui convient le mieux à l'Espagne et à

la reine d'Espagne, c'est le mariage avec un prince espagnol. Mais il

ajoute aussitôt que l'infant don Enrique _is the only Spanish prince who

is fit, by his own personal qualities, to be the Queen's husband_. J'ai

copié ces mots: «le seul prince qui soit propre, par ses qualités

personnelles, à être le mari de la reine d'Espagne.» Comment

pourrions-nous appuyer et tenir ce langage? Nous avons dit à Madrid, à

Londres, ici, partout, en tout temps, tout à l'heure encore, que si nous

nous croyions obligés de demander que le mari de la reine Isabelle fût

choisi parmi les descendants de Philippe V, nous acceptions du reste

sans hésiter tous les descendants de Philippe V, et que celui d'entre

eux qui conviendrait à l'Espagne et à sa reine nous conviendrait aussi.

Nous avons spécialement répété sans cesse que les deux infants fils de

don François de Paule nous convenaient tout à fait, que c'était à la

reine Isabelle à prononcer entre eux, et que nous étions prêts à trouver

bon son choix, quel qu'il fût. En vérité, lorsque par la nécessité des

choses, par l'empire des intérêts de nos deux pays, nous sommes

conduits, à Paris et à Londres, à désirer que le choix de la reine

d'Espagne se renferme dans des limites déjà assez étroites, et à

écarter, chacun de notre côté, tel ou tel candidat, lorsque, par une

série d'incidents et de motifs que je ne rappelle pas, les deux fils de

don François de Paule restent à peu près seuls sur la scène, venir

déclarer que l'un des deux est _seul_ propre à devenir le mari de la

reine, c'est pousser trop loin la restriction, l'intervention, la

_dictation_. Nous ne croirions pas pouvoir le faire quand même nous

n'aurions jamais dit le contraire, et nous le pouvons d'autant moins que

nous avons constamment dit le contraire.

[Note 152: Le 30 août 1846.]

«C'est à cause des qualités personnelles de don Enrique que lord

Palmerston le déclare seul propre à devenir le mari de la reine. Nous

connaissons ces deux princes; nous les avons vus longtemps ici. Nous ne

saurions apprécier avec assez de certitude leurs qualités personnelles

pour faire, sur l'un ou sur l'autre, une telle déclaration. C'est à la

reine d'Espagne, à la reine sa mère, à ses ministres qu'appartient une

appréciation semblable, et eux seuls en possèdent les éléments.

«Je sais qu'on a dit, et lord Palmerston vous répète dans sa lettre

particulière du 27 que le duc de Cadix déplaît à la reine Isabelle. Si

cela est, elle se décidera en conséquence; mais c'est à elle à en

décider.

«Quant à l'infant don Enrique, lorsque ce prince a passé naguère à

Paris, le roi lui a fortement représenté les inconvénients, pour

lui-même, de la conduite qu'il avait tenue, de l'attitude qu'il prenait,

et la nécessité pour lui, dans son intérêt comme selon son devoir, de

faire acte de soumission et de respect envers la reine, et de rentrer

auprès d'elle, à sa cour, dans la position convenable pour un infant. Le

roi lui a offert, en présence de M. Martinez de la Rosa, de s'employer

lui-même pour le faire rentrer en grâce à Madrid. J'ai écrit à Bresson

pour qu'en effet il parlât et agît dans ce sens. Encore faut-il que

l'infant le demande lui-même et qu'il se montre, envers la reine

Isabelle, déférent, respectueux, soumis. Ce n'est pas du sein de la

conspiration et avec le ton de la menace qu'il peut prétendre à sa main.

Ce devoir et cette convenance seraient sentis, j'en suis sûr, en

Angleterre plus que partout ailleurs.

«J'ai dit tout cela, ou à peu près, à lord Normanby, qui m'a assuré du

reste que si, malgré les avis de Bulwer, la reine Isabelle se décidait

pour le duc de Cadix, l'Angleterre ne croirait avoir rien à dire.»

Comme je venais d'adresser cette lettre à M. de Jarnac, je reçus de

Madrid celle-ci, écrite par M, Bresson le 28 août, à deux heures du

matin: «Je vous transmets, par le télégraphe, une grande nouvelle. La

jeune reine a donné son consentement à son mariage avec le duc de Cadix.

Elle a fait appeler ses ministres pour leur signifier sa volonté. Ils y

ont acquiescé avec unanimité et sans discussion. Elle les a informés en

même temps qu'elle donnait sa soeur en mariage à M. le duc de

Montpensier, qu'elle voulait que ces deux mariages se fissent

promptement, et, autant que possible, le même jour. Le conseil se réunit

à onze heures pour consulter les précédents et arrêter une formule

d'actes provisoires qui seront probablement signés dans la journée. Je

suis en mesure pour tout, et au milieu des périls qui nous environnent,

je n'épiloguerai pas sur des nuances, tout en réservant les intérêts

essentiels et en nous gardant toute latitude possible. M. Mon était là

près de moi, il y a une minute, écrivant à M. Martinez de la Rosa. Il

est venu me réveiller en sursaut pour m'embrasser. Très-probablement

demain paraîtra dans la _Gazette officielle_ le décret de convocation

des Cortès actuelles, dans l'espace de dix ou douze jours.»

Les Cortès furent en effet convoquées pour le 14 septembre suivant.

Nous touchions au terme. Dans l'attente du résultat que m'annonçait M.

Bresson, j'avais appelé momentanément à Paris le duc de Glücksberg et M.

de Jarnac pour recevoir d'eux, sur Madrid et sur Londres, toutes les

informations que permet la liberté de la conversation, et pour leur

donner mes instructions précises sur les questions qui, au dernier

moment, pouvaient encore s'élever et exiger une solution immédiate. La

plus délicate était celle de la complète simultanéité des deux mariages.

La reine Christine et le cabinet espagnol y tenaient absolument.

C'était, pour eux, le seul moyen de donner immédiatement et du premier

coup, au mariage de la reine Isabelle avec le duc de Cadix, le caractère

et la valeur politiques qui pouvaient seuls, dans les Cortès et dans le

public espagnol, en assurer le succès. Nous n'avions aucune objection

sérieuse à faire à leur voeu, ni aucun scrupule à le satisfaire: par mon

_Mémorandum_ du 27 février précédent, communiqué le 4 mars à lord

Aberdeen, nous avions formellement déclaré au gouvernement anglais que

«si le mariage, soit de la reine, soit de l'infante, avec le prince

Léopold de Coburg ou avec tout autre prince étranger aux descendants de

Philippe V, devenait probable et imminent, nous serions, dans ce cas,

affranchis de tout engagement et libres d'agir immédiatement pour parer

le coup, en demandant la main, soit de la reine, soit de l'infante, pour

M. le duc de Montpensier.» La démarche faite par M. Isturiz et la reine

Christine elle-même, de concert avec sir Henri Bulwer, auprès du duc de

Coburg, et la dépêche par laquelle lord Palmerston, en rentrant au

pouvoir, avait mis le prince Léopold de Coburg au premier rang des trois

candidats à la main de la reine d'Espagne contre lesquels le

gouvernement anglais n'élevait aucune objection: ces deux actes nous

plaçaient évidemment dans la situation prévue le 27 février précédent,

et nous donnaient plein droit de conclure simultanément les deux

mariages. Mais tant d'oscillations avaient eu lieu, tant de brouillards

s'étaient élevés dans le cours de cette négociation que nous pouvions

craindre qu'au dernier moment une circonstance imprévue, un embarras

soudain ne survînt et ne dût modifier notre conduite. Nous avions donc à

coeur de conserver, dans cette hypothèse et envers le gouvernement

espagnol, notre liberté. En renvoyant le duc de Glücksberg à Madrid, je

lui prescrivis de recommander expressément à M. Bresson cette dernière

précaution, et de lui donner en même temps la certitude que ma confiance

en lui était entière, et qu'en tout cas il serait fermement soutenu.

Le jour même où, à deux heures du matin, il m'avait annoncé le

consentement de la reine Isabelle au double mariage, M. Bresson

m'écrivit[153]: «Je n'étais pas ce matin au bout de mes peines; il m'a

fallu me débattre toute la journée avec la reine-mère, M. Isturiz et M.

Pidal pour faire maintenir, dans la rédaction de l'acte que nous devions

signer, les mots _autant que faire se pourra_, qui constituent notre

liberté d'action. J'ai dû m'avancer jusqu'à annoncer que je ne signerais

pas si cette concession ne m'était pas faite. La reine-mère entendait

que la célébration des deux mariages se fit le 20 du mois prochain, et

que monseigneur le duc de Montpensier fût ici pour cette époque. J'ai

démontré que c'était de toute impossibilité, et j'ai déclaré que

_déclaration_ et _célébration_ devaient être suspendues jusqu'après la

discussion, la signature et la ratification des articles du contrat.

C'est là notre garantie. Malgré toutes ces précautions, le conseil avait

introduit, dans le décret de convocation des Cortès qui paraîtra demain,

avec la notification du mariage de la reine, celle du mariage de

l'infante. J'ai protesté et signifié que, si cela s'accomplissait,

j'annulerais demain authentiquement tout ce qui aurait été fait. Au 20

septembre, la reine-mère substitue maintenant le 10 octobre.»

[Note 153: Le 28 août 1846.]

Ces bases convenues, l'acte d'engagement fut ainsi rédigé:

«En la résidence royale de Madrid, le 28 du mois d'août de l'an de grâce

1846:

«Entre Son Excellence don Xavier de Isturiz, etc., etc., muni des

pleins-pouvoirs de Sa Majesté Catholique, et Son Excellence le comte de

Bresson, ambassadeur de France, muni des pleins-pouvoirs du Roi son

auguste souverain.

«Le mariage de Sa Majesté la Reine d'Espagne et de Son Altesse Royale

Monseigneur le duc de Cadix ayant été, aujourd'hui même, convenu et

signé.

«Il est stipulé, convenu et arrêté par le présent acte que, de leur

propre consentement et du consentement déjà éventuellement accordé de

leurs augustes parents, il y aura mariage entre Son Altesse Royale

l'Infante doña Maria-Luisa-Fernanda de Bourbon et Son Altesse Royale

Monseigneur le prince Antoine-Marie-Philippe-Louis d'Orléans, duc de

Montpensier, fils puîné de Sa Majesté le Roi des Français.

«La discussion des capitulations matrimoniales, des articles du contrat

et des questions d'intérêt qui s'y rattachent est réservée.

«Et lorsque les actes définitifs auront été dûment réglés et approuvés

par les hautes parties contractantes, la forme et l'époque de la

déclaration de ce mariage et sa célébration seront déterminées de

manière à les associer, _autant que faire se pourra_, à la déclaration

et à la célébration du mariage de Sa Majesté Catholique avec Son Altesse

Royale le duc de Cadix, en la résidence royale de Madrid _et en

personnes_.

«En foi de quoi les plénipotentiaires ci-dessus nommés ont signé le

présent acte en double original, et l'ont scellé de leurs armes.»

J'écrivis sur-le-champ à M. de Jarnac[154]: «Je vous ai fait envoyer les

deux dépêches télégraphiques qui venaient de m'annoncer la résolution de

la reine d'Espagne et de son gouvernement sur l'un et l'autre mariage.

La question s'est dénouée tout à coup. Si on s'en étonne, dites

exactement les choses comme elles sont. Vous vous rappelez le

_Memorandum_ en cinq paragraphes que je vous remis le 27 février dernier

dans votre petite course à Paris, et que M. de Sainte-Aulaire mit

textuellement, le 4 mars, sous les yeux de lord Aberdeen. Reportez-vous

à cette pièce. Vous vous rappelez aussi qu'au mois de mai dernier nous

reçûmes, de Londres comme de Madrid, l'avis certain que le ministère

espagnol, d'accord avec les reines, venait d'adresser à Lisbonne, au duc

régnant de Coburg, un message à l'effet de négocier le mariage du prince

Léopold avec la reine Isabelle: message communiqué au ministre

d'Angleterre à Madrid qui avait donné son approbation. Lord Aberdeen, à

la vérité, par une lettre particulière du 28 mai qui me fut communiquée,

blâma M. Bulwer de la part qu'il avait prise dans cette démarche, et ce

blâme était assez vif pour que M. Bulwer crût devoir offrir sa

démission. Mais lord Aberdeen sortit des affaires, et le 20 juillet

dernier lord Palmerston vous communiqua une dépêche du 19 qu'il venait

d'adresser à M. Bulwer, et qui établissait formellement «que les

candidats à la main de la reine d'Espagne étaient réduits à trois,

savoir: le prince Léopold de Saxe-Coburg et les deux fils de don

François de Paule, et qu'à aucun d'entre eux le gouvernement anglais ne

se sentait appelé à faire aucune objection.»

[Note 154: Le 1er septembre 1846.]

«Ainsi le prince Léopold de Coburg, demandé par le ministère espagnol,

était en même temps accepté, comme candidat à la main de la reine

Isabelle, par le ministère anglais qui n'y faisait aucune objection, et

le plaçait même en première ligne entre les trois candidats.

«A coup sûr, c'était bien là évidemment cette chance probable et

imminente d'un mariage de la reine d'Espagne avec le prince Léopold de

Coburg qui nous avions toujours considérée et annoncée comme nous

rendant la pleine liberté d'agir immédiatement pour parer le coup en

demandant la main, soit de la reine, soit de l'infante, pour M. le duc

de Montpensier.

«Nous étions d'autant plus libres que lord Palmerston ne répondait rien

aux ouvertures que nous lui faisions dans un autre sens. Le 20 juillet,

avant d'avoir aucune connaissance de sa dépêche du 19 à M. Bulwer, je

vous avais chargé de l'inviter à agir en commun avec nous à Madrid pour

décider la reine d'Espagne et ses ministres à choisir un mari entre les

fils de don François de Paule. Le 30 juillet, je vous ai chargé aussi de

lui faire connaître toutes mes objections à sa dépêche du 19,

l'altération profonde qu'elle apportait dans la situation, et les

conséquences que cette altération pourrait avoir. C'est seulement le 28

août que j'ai reçu, par la communication que m'a faite lord Normanby,

une réponse de lord Palmerston à mes diverses communications.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 19 / 39 段