Entrez donc sans hésiter dans la voie que le duc de Riansarès nous a

ouverte le 28 juin dernier: _le duc de Cadix pour la reine et le duc de

Montpensier pour l'infante_. En soi, cette solution nous convient

parfaitement; dans l'état actuel des faits, c'est la plus facile, la

plus prompte et la plus sûre. Le roi a bien vu et bien sondé l'infant

don Enrique. Moi aussi. Ou nous nous trompons fort, ou il est possédé,

gouverné, exploité par les émigrés progressistes, Olozaga, Mendizabal,

etc. Ils le feront aller à Londres. Il s'y abouchera avec Espartero,

probablement avec lord Palmerston. C'est toujours le même parti sous les

mêmes patrons, et ces patrons-là entrent aux affaires. Don Enrique est

ou sera à eux. Ne l'écartons pas absolument; ne nous retirons pas cette

carte. Don Enrique est dans notre principe, car il est un des

descendants de Philippe V. S'il finissait par épouser la reine Isabelle,

nous finirions bien aussi par reprendre influence sur lui. Ménageons

donc toujours sa personne et sa situation. Mais évidemment le duc de

Cadix est fort préférable, en soi et pour nous. Poussez donc décidément

à lui, et placez le duc de Montpensier à côté de lui. Si la reine

Christine le veut, cela se fera. Le veut-elle sérieusement, sincèrement?

Vous verrez bien. Glücksberg croit qu'il y a bien du jeu, bien de la

feinte dans tout ceci, même dans la démarche faite à Lisbonne pour le

mariage Coburg. En poussant au duc de Cadix, prenez soin de la loyauté

de notre attitude envers le comte de Trapani. Il faut que ce soit

l'impossibilité de son succès, reconnue et déclarée par la reine

Christine et le cabinet espagnol, qui nous fasse passer à l'une des

autres combinaisons contenues dans notre principe. Plus j'y regarde,

plus je trouve que, tenant compte de toutes les circonstances, il est en

effet impossible, quant à présent. Il n'y a donc pas à hésiter. Laissez

seulement la figure de Trapani toujours sur la scène, si l'Espagne,

reine et peuple, veut revenir à lui.

«Le cabinet Whig est formé à l'heure qu'il est. C'est ce qu'il y a de

plus gros dans tout ceci. Lord Aberdeen me fait dire que lord John

Russell pense et se conduira, sur la question d'Espagne, comme il aurait

fait lui-même; mais que, pour lord Palmerston, il craint beaucoup que ce

ne soit toujours le même homme, et la même ardeur à lutter contre nous

et notre influence. Je m'y attends aussi et je me conduirai en

conséquence; ce ne sera pas moi qui livrerai l'Espagne à lord

Palmerston. Vous tirerez, à coup sûr, grand parti de son avénement pour

agir sur la reine Christine et son mari. Ils auraient beau faire; ils

n'auront jamais, dans lord Palmerston, qu'un ennemi, car il ne sera

jamais que le patron du parti progressiste, c'est-à-dire de leurs

ennemis. J'ai, avec lord Palmerston, cet avantage que s'il survenait,

entre nous et Londres, quelque refroidissement, quelque embarras, ce

serait à lui, et non à moi, qu'en France, en Angleterre, partout, on en

imputerait la faute. Je le lui ai dit à lui-même, il y a trois mois.»

Au début de nos nouveaux rapports avec lord Palmerston, les apparences

furent bonnes. M. de Jarnac se trouvait alors chargé d'affaires à

Londres pendant le congé de M. de Sainte-Aulaire. Dans sa première

visite au _Foreign-Office_[142], lord Palmerston se montra disposé à

s'entendre avec nous, comme l'avait fait son prédécesseur. Deux faits

cependant me frappèrent dans le compte que me rendit M. de Jarnac de

leur entretien. Lord Palmerston ne lui parla point le premier et

spontanément des affaires d'Espagne; M. de Jarnac fut obligé de prendre,

à cet égard, l'initiative; et lorsqu'il rappela les résolutions

mutuelles des deux gouvernements quant au mariage de la reine Isabelle,

notamment ce que nous avait promis, tout récemment encore, lord Aberdeen

sur la candidature du prince Léopold de Coburg: «Vous comprendrez, lui

dit lord Palmerston, que je ne puis encore vous parler au nom du

conseil, n'ayant pu encore le saisir de la question. Mais, pour ma part,

je puis vous dire que je ne vois aucun intérêt anglais, ni aucun

avantage dans le succès du prince de Coburg. Au contraire, cette

combinaison, comme je l'ai toujours pensé, serait considérée ici comme

française; le prince Léopold n'est point de notre branche des Coburg; il

tient, de beaucoup plus près à votre famille royale qu'à la nôtre.

J'aurais même cru que, pour ce motif, votre gouvernement aurait pu le

préférer. Du moment qu'il en est autrement, c'est à l'Espagne à peser

sérieusement vos objections, et à la reine d'Espagne à arrêter son choix

sur un de ses cousins espagnols qui doivent convenir à tout le monde.»

J'entrevis, à la fois dans cette réserve et dans ce langage, une

précaution prise de loin pour éluder nos questions et s'étonner de notre

attitude. C'était une de ces finesses diplomatiques que lord Aberdeen

s'épargnait et m'épargnait.

[Note 142: Le 14 juillet 1846.]

Je résolus d'écarter toute finesse, tout ombrage, et de mettre

sur-le-champ lord Palmerston dans la nécessité d'agir nettement. Il

venait de dire que les deux princes espagnols, fils de l'infant don

François de Paule, devaient convenir à tout le monde. J'écrivis à M. de

Jarnac[143]: «Votre première conversation avec lord Palmerston me

convient. Allons tout de suite jusqu'au bout. Le mariage de la reine

d'Espagne est aujourd'hui, entre Londres et nous, la seule question qui

soit grosse et qui puisse devenir embarrassante. Coupons court à cet

embarras. Vous avez eu toute raison d'affirmer que les fils de l'infant

don François de Paule nous conviennent. Ils sont dans notre principe,

Bourbons, descendants de Philippe V, et de plus princes espagnols,

avantage réel. Nous n'avons et n'avons jamais fait contre eux aucune

objection. Nous ne les avons laissés d'abord de côté que parce que la

reine Christine, la jeune reine et son gouvernement déclaraient qu'ils

n'en voulaient pas. Nous n'avons appuyé la candidature du comte de

Trapani que parce que, entre les descendants de Philippe V, il était

alors le plus possible, presque le seul possible. La reine Christine le

voulait. Cette idée avait valu à la reine d'Espagne la reconnaissance de

la cour de Naples. Maintenant le comte de Trapani paraît rencontrer,

dans le sentiment populaire espagnol, beaucoup de résistance. Les

infants fils de don Carlos, spécialement le comte de Montemolin, sont

dans l'esprit et sur les lèvres de bien des gens considérables, en

Espagne et hors d'Espagne; ils apporteraient à la reine d'Espagne la

reconnaissance des cours du Nord; mais les hommes même les plus

favorables à cette combinaison déclarent qu'elle ne serait possible (et

même à ce prix ils la regardent comme très-difficile) qu'autant que le

comte de Montemolin renoncerait à ses prétentions, reconnaîtrait la

reine Isabelle, reprendrait auprès d'elle son rang d'infant d'Espagne,

et se présenterait, à ce titre, pour l'épouser. Or le comte de

Montemolin n'a fait et ne paraît disposé à rien faire de semblable.

Cette combinaison-là non plus n'est donc, quant à présent, pas possible.

De Madrid, on nous reparle toujours du duc de Montpensier. On a fait des

ouvertures au prince Léopold de Coburg. Nous écartons l'une et l'autre

idée, comme nous l'avons fait dès le premier moment. Notre politique est

parfaitement franche, constante et conséquente. Nous ne voulons ni

placer un prince de France sur le trône d'Espagne, ni y voir monter un

prince étranger à la maison de Bourbon. Ces difficultés, ces

impossibilités, successivement manifestées et senties, remettent à flot

les fils de l'infant don François de Paule. La reine Christine et le

cabinet de Madrid semblent un peu moins décidés contre eux. Ils

conviennent à l'Angleterre comme à nous. Entrons ensemble, l'Angleterre

et nous, dans cette voie qui se rouvre; ordonnons à nos agents à Madrid

d'agir en commun au profit de cette combinaison. Que la reine d'Espagne

épouse celui des deux infants qu'elle préférera. Que la reine sa mère et

ses ministres dirigent, comme ils le voudront, son choix sur l'un ou

l'autre. L'un et l'autre seront bien venus à Paris et à Londres. Si le

cabinet anglais approuve et adopte cette politique, nous sommes prêts à

agir, de concert avec lui, pour la mettre efficacement en pratique.»

[Note 143: Le 20 juillet 1846.]

Le même jour, au moment même où j'adressais à M. de Jarnac cette offre

d'entente et de concert actif avec le cabinet anglais pour la

combinaison que, six jours auparavant, lord Palmerston avait lui-même

proposée, il appelait M. de Jarnac au _Foreign-Office_ et lui

communiquait confidentiellement les instructions qu'il donnait à sir

Henri Bulwer sur les affaires espagnoles. Je reproduis ici les

principaux passages de cette dépêche en date du 19 juillet 1846, tels

qu'ils furent communiqués, à titre _d'extraits_, par lord Palmerston au

parlement anglais, dans la session suivante.

«Deux questions, à ce qu'il semble, attirent, disait-il, surtout en ce

moment l'attention de ceux qui prennent intérêt aux affaires d'Espagne.

L'une est le mariage de la reine, l'autre est l'état politique du pays.

«Quant à la première question, je n'ai maintenant point d'instructions à

vous donner en addition à celles que vous avez reçues de mon

prédécesseur. Le gouvernement anglais n'est point préparé à donner aucun

appui actif aux prétentions d'aucun des princes qui sont maintenant

candidats à la main de la reine d'Espagne, et il ne se sent appelé à

faire aucune objection à aucun d'entre eux.

«Le choix d'un mari pour la reine d'un pays indépendant est évidemment

une question dans laquelle les gouvernements des autres pays n'ont aucun

titre à intervenir; à moins qu'il ne soit probable que ce choix pourrait

tomber sur quelque prince appartenant si directement à la famille

régnante de quelque puissant État étranger qu'il unirait

vraisemblablement la politique de son pays adoptif à la politique de son

pays natal, d'une façon nuisible à la balance des pouvoirs et dangereuse

pour les intérêts des autres États. Mais il n'y a aucune personne de

cette sorte parmi celles qu'on nomme comme candidats à la main de la

reine d'Espagne; ces candidats sont réduits à trois, savoir: le prince

Léopold de Saxe-Coburg et les deux fils de don François de Paule. Je ne

dis rien du comte de Trapani et du comte de Montemolin, parce qu'il

paraît n'y avoir point de chance que le choix tombe sur l'un d'eux.

Entre les trois candidats ci-dessus mentionnés, le gouvernement de Sa

Majesté n'a qu'à exprimer son sincère désir que le choix tombe sur celui

qui paraîtra le plus propre à assurer le bonheur de la reine et à

seconder la prospérité de la nation espagnole.

«Quant à la seconde des questions ci-dessus mentionnées, l'état

politique de l'Espagne, je n'ai, pas plus que sur la première, point

d'instructions spéciales à vous donner en ce moment.

«Cet état politique doit être un sujet de préoccupation et de regret

profond pour quiconque veut du bien au peuple espagnol. Après une lutte

de trente-quatre ans pour la liberté constitutionnelle, l'Espagne se

trouve placée sous un système de gouvernement presque aussi arbitraire

en pratique, quel qu'il puisse être en théorie, qu'aucun régime qui ait

jamais existé à aucune époque antérieure de son histoire.

«Légalement, l'Espagne a un parlement; mais toute liberté d'élection

pour les membres de ce parlement a été supprimée, soit par la force,

soit par d'autres moyens; le parlement n'est pas plus tôt réuni qu'à la

première manifestation d'une opinion quelconque en désaccord avec celle

du pouvoir exécutif, il est prorogé ou dissous. Selon la loi aussi, il y

a liberté de la presse; mais, par les actes arbitraires du gouvernement,

cette liberté a été réduite à la liberté de publier ce qui peut plaire

au pouvoir exécutif, et bien peu ou rien de plus.

«Il y a, selon la loi, des tribunaux pour juger les personnes accusées

de délits ou de crimes; mais grand nombre de personnes ont été arrêtées,

emprisonnées, bannies, ou quelquefois même exécutées, non-seulement sans

condamnation, mais même sans procès.... Ce système de violence et de

pouvoir arbitraire semble avoir, à un certain point, survécu à la chute

de son auteur, et n'avoir pas été entièrement abandonné par les hommes

plus modérés qui lui ont succédé dans le gouvernement.

«Il faut espérer que les ministres actuels de l'Espagne, ou ceux qui

leur succèderont, rentreront, sans perdre de temps, dans les voies de la

constitution et de l'obéissance à la loi. Un système de violence

arbitraire, comme celui qui a été pratiqué en Espagne, doit amener une

résistance déclarée, même lorsque ce système est appliqué par la forte

main et la ferme volonté de l'homme qui l'a organisé; mais quand il

n'est plus soutenu par l'énergie de son premier auteur, et quand c'est

un pouvoir plus faible et moins hardi qui essaye de le maintenir, il ne

faut pas beaucoup de sagacité pour prévoir qu'il doit amener une

explosion. Quand les ministres de la couronne mettent à néant les lois

qui pourvoient à la sûreté du peuple, on ne saurait s'étonner qu'à la

fin le peuple cesse de respecter les lois qui pourvoient à la sûreté de

la couronne.

«Ce ne fut certainement pas pour soumettre la nation espagnole à une

écrasante tyrannie qu'en 1835 la Grande-Bretagne contracta les

engagements de la Quadruple-Alliance, et donna, d'après les stipulations

de ce traité, l'assistance active qui a si matériellement contribué à

expulser d'Espagne don Carlos. Mais le gouvernement de Sa Majesté est si

pénétré de l'inconvénient d'intervenir, même par un avis amical, dans

les affaires intérieures des États indépendants que je m'abstiens de

vous donner pour instruction d'adresser, sur de tels sujets, des

représentations quelconques aux ministres espagnols; mais vous vous

garderez de témoigner, dans quelque occasion que ce soit, des sentiments

différents de ceux que je viens de vous exprimer; et quoique vous deviez

prendre soin de ne jamais reproduire ces sentiments de manière à

exciter, accroître ou encourager le mécontentement public, vous ne devez

cacher, à aucune des personnes qui peuvent porter remède aux maux

actuels de l'Espagne, que ce sont là les opinions du gouvernement

britannique.»

C'est, dans les grandes affaires, un art subalterne, quoique souvent

pratiqué par des hommes d'esprit, que l'art qui consiste à dire et à ne

pas dire, à donner des instructions enveloppées dans des paroles qui

semblent les désavouer, et à se ménager ainsi de fausses ombres pour

voiler, aux yeux du commun des hommes, l'effet qu'on veut produire et le

dessein qu'on poursuit. La dépêche de Palmerston avait ce caractère, et

offrait un singulier mélange d'étourderie présomptueuse, de finesse

préméditée et d'embarras. En en recevant la communication, M. de Jarnac

en avait, sur-le-champ et avec beaucoup de convenance, témoigné son

sentiment; au moment de quitter lord Palmerston: «Parlerai-je, lui

dit-il, de notre entretien à mon gouvernement dès aujourd'hui, ou

voulez-vous que nous le reprenions bientôt pour voir si votre dépêche ne

pourrait pas être elle-même un peu réexaminée (_reconsidered_)?--Cette

dépêche? reprit lord Palmerston; elle a déjà été expédiée à

Bulwer.--Déjà? répondit M. de Jarnac; eh bien, souffrez que je vous le

dise franchement: je le regrette très-vivement[144].»

[Note 144: M. de Jarnac à moi, 21 juillet 1846.]

L'attentat de Joseph-Henri contre le roi et ma réélection à Lisieux

retardèrent quelques jours ma réponse à cette communication. Le 30

juillet 1846, j'écrivis à M. de Jarnac: «Votre lettre du 21 et la

dépêche du 19 de lord Palmerston à Bulwer m'ont surpris, beaucoup

surpris. Non-seulement je ne veux prendre aucune résolution, mais je ne

veux pas même arrêter mon opinion sur le sens réel de cette dépêche

avant de m'être bien assuré qu'en effet elle a bien, au fond et dans

l'intention de l'auteur, celui qu'elle paraît avoir à la première vue et

dans l'impression du lecteur.

«Deux choses résultent, ou du moins paraissent résulter de cette

dépêche.

«Sur la question du mariage de la reine Isabelle, lord Palmerston ne

voit que trois candidats: le prince Léopold de Coburg et les deux fils

de l'infant don François de Paule. Il les trouve tous les trois

également convenables, et ne fait à aucun des trois, pas plus à l'un

qu'à l'autre, aucune objection.

«Quant à l'état politique actuel de l'Espagne et aux hommes qui la

gouvernent, lord Palmerston les juge très-sévèrement et prescrit à sir

Henri Bulwer, non pas de faire paraître à dessein, mais de ne pas

laisser ignorer, dans l'occasion, la sévérité de ce jugement.

«Sur le premier point, l'attitude et le langage de lord Palmerston sont

une profonde altération, un abandon complet du langage et de l'attitude

de lord Aberdeen.

«Quand le roi a déclaré qu'il ne chercherait point, je dis plus, qu'il

se refuserait positivement à placer un de ses fils sur le trône

d'Espagne, mais qu'en revanche il demandait que le trône d'Espagne ne

sortît point de la maison de Bourbon et que l'un des descendants de

Philippe V y fût placé, lord Aberdeen, sans adopter en principe toutes

nos idées sur cette question, a accepté en fait notre plan de conduite.

Il a été dit et entendu que les deux gouvernements s'emploieraient à

Madrid pour que le choix de la reine se portât sur l'un des descendants

de Philippe V. Lorsque quelque autre candidat, en particulier le prince

Léopold de Coburg, a été mis en avant, lord Aberdeen a travaillé,

loyalement travaillé à l'écarter. Et lorsque tout récemment Bulwer, à

Madrid, a donné, sinon son concours, du moins son aveu à une démarche de

la reine Christine auprès du duc de Coburg, lord Aberdeen l'en a si

fortement blâmé que Bulwer a offert sa démission.

«Certes, mon cher Jarnac, après de telles démarches et de telles

paroles, j'ai bien le droit de dire que l'approbation égale, donnée par

lord Palmerston à trois candidats parmi lesquels le prince de Coburg est

placé le premier, est une profonde altération, un abandon complet du

langage et de l'attitude de son prédécesseur.

«Quoique la situation des fils du roi et des princes de Coburg ne soit

pas absolument identique, quand le roi a exclu lui-même ses fils de

toute prétention à la main de la reine d'Espagne, il a dû compter, il a

compté en effet, et il a eu droit de compter sur une certaine mesure de

réciprocité. S'il en était autrement, je ne dis pas que le roi

changerait sa politique; mais, à coup sûr, il recouvrerait toute sa

liberté. Il n'aurait plus à tenir compte que des intérêts de la France

et de l'honneur de sa couronne.

«Quant au jugement de lord Palmerston sur le gouvernement espagnol

actuel, et à l'attitude qu'il prescrit à Bulwer envers ce gouvernement,

j'ai deux observations à faire.

«Les reproches que fait lord Palmerston au gouvernement espagnol actuel

et à ses chefs n'ont rien qui s'adresse exclusivement à eux, et qui ne

puisse très-légitimement être adressé aussi à leurs prédécesseurs. Vous

avez eu raison de demander s'il s'agissait d'Espartero ou de Narvaez.

Les violences, les mesures arbitraires, les coups d'État, les

infractions à la constitution sont depuis longtemps, en Espagne, le fait

de tous les cabinets et de tous les partis; et si j'étais chargé de

faire, sous ce rapport, la comparaison des _progressistes_ et des

_moderados_, je ne crois pas qu'elle tournât au profit des premiers.

«Mais je ne veux point faire cette comparaison; je ne crois pas qu'il

soit bon de faire aucune comparaison semblable, ni de reprocher, à l'un

des partis plutôt qu'à l'autre, des torts qui, pour le moins, leur sont

communs à tous deux. Le malheur de l'Espagne a été que la France et

l'Angleterre y sont devenues les patrons des divers partis, et se sont

laissé engager, ou du moins compromettre dans leurs luttes. Ce qui a été

aussi un malheur pour la France et pour l'Angleterre, en Espagne et même

hors d'Espagne, car cette association aux rivalités des partis espagnols

est devenue, entre nos deux pays et nos deux gouvernements, une source

de mésintelligences et d'embarras qui ont été graves, et qui pourraient

être encore plus graves. Il importe donc extrêmement que Londres et

Paris se tiennent en dehors des partis de Madrid, et que, quel que soit

à Madrid le parti dominant, nos deux cabinets, ne voyant en lui que le

gouvernement espagnol, prennent auprès de lui la même attitude, exercent

sur lui la même influence et lui donnent les mêmes conseils,

c'est-à-dire des conseils favorables au maintien et au développement

régulier de la monarchie constitutionnelle. Nos deux cabinets étaient,

depuis quelque temps, à peu près parvenus à ce résultat. Si lord

Palmerston, comme sa dépêche semble l'indiquer, redevient le censeur

sévère des _moderados_ et le patron des _progressistes_, ici encore il y

aura une grande et très-importante déviation de la politique de son

prédécesseur, déviation dont les conséquences seront très-mauvaises pour

l'Espagne d'abord, et aussi pour la bonne entente entre nos deux pays.

«Cette entente existera-t-elle ou non? Ira-t-elle, sous le cabinet

anglais actuel, s'affermissant ou se perdant? C'est là, mon cher Jarnac,

la question que la dépêche de lord Palmerston m'oblige, contre mon bien

sincère désir, à me poser à moi-même. Je suis profondément convaincu que

l'entente cordiale, l'action commune de nos deux gouvernements est bonne

et importante partout, bonne et importante en Espagne encore plus

qu'ailleurs, car c'est un terrain plus grand et sur lequel les questions

sont plus graves. Je ne me suis point borné à exprimer cette conviction;

je l'ai prouvée et mise en action, il y a dix jours, en proposant à lord

Palmerston, avant d'avoir aucune connaissance de sa dépêche du 19 de ce

mois, le concert et l'action commune entre nous, en faveur des fils de

l'infant don François de Paule. Je tiens infiniment à ce concert, à

cette action commune; je ferai beaucoup pour les maintenir. Mais enfin

il peut y avoir aussi pour la France, en Espagne, une politique isolée;

et si l'initiative de la politique isolée était prise à Londres, il

faudrait bien qu'à Paris j'en adoptasse aussi la pratique.»

Dans cette nouvelle situation, j'avais à me préoccuper de Madrid encore

plus que de Londres, car si la lutte devait recommencer entre Paris et

Londres, c'était à Madrid qu'elle devait se livrer et aboutir à la

défaite ou au succès. Dès que j'eus reçu la dépêche de lord Palmerston

du 19 juillet, j'écrivis à M. Bresson[145]: «Je vous communique

sur-le-champ ce que je reçois à l'instant de Londres. Je vous écrirai

avec détail dès que je me serai concerté avec le roi. Deux seules

réflexions immédiatement: 1º Le Coburg n'est pas si abandonné qu'on veut

le dire; c'est toujours de lui qu'il s'agit et non d'un archiduc

d'Autriche. Celui-ci n'est-il qu'une feinte? La reine Christine et M.

Isturiz poursuivent-ils l'intrigue Coburg sous le voile de leur retour

apparent au duc de Cadix? Si cela est, raison de plus pour nous de

poursuivre Cadix et Montpensier. Que ce soit là notre idée fixe. Vous

pouvez, je pense, lier toujours ces deux noms sans engagement formel de

simultanéité dans la conclusion définitive et en réservant la discussion

des articles. 2º Le parti modéré, la reine Christine, M. Isturiz comme

M. Mon, ne peuvent se méprendre sur le sens et la portée politique de la

dépêche de lord Palmerston. Quoique le général Narvaez y soit seul

personnellement désigné, l'attaque est évidemment dirigée contre eux

tous, contre tout le gouvernement espagnol depuis 1843. C'est bien le

langage du patron des progressistes, d'Espartero, Olozaga, Mendizabal,

etc. Faites en sorte que cette situation soit bien comprise. Elle est

assez claire. Nous rentrons dans l'ancienne ornière. Ne faisons pas un

pas sans mettre cette politique dans son tort, mais ne soyons pas ses

Dupes.»

[Note 145: Le 24 juillet 1846.]

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 18 / 39 段