puissante, les conséquences infaillibles d'une telle résolution;
embarrassé et troublé: «Voulez-vous, lui demanda M. Isturiz, que nous
travaillions ensemble pour marier la reine avec le duc de
Montpensier?--Et l'infante, lui dis-je, avec le comte de Trapani?--Oui,
me répondit-il, l'un et l'autre.--Je n'ai pas pouvoir de vous donner une
réponse; est-ce sérieusement que vous m'adressez cette demande?--Je dois
avouer, reprit-il, que je ne suis pas autorisé.»--Je le laissai sur la
bonne impression de mes paroles, et je montai chez la reine Christine.
Prévenue par le duc de Riansarès, elle n'eut pas à jouer l'étonnement;
elle nia simplement, naturellement; il ne serait pas convenable,
dit-elle, que la reine d'Espagne allât mendier la main d'aucun prince;
non-seulement aucune ouverture n'avait été faite à la maison de Coburg,
mais on n'en avait reçu d'elle aucune; il n'y aurait ni surprise, ni
manque d'égards, surtout envers le roi son oncle. Pour elle, elle
voulait, autant que possible, se décharger de cette responsabilité; et
quand la reine sa fille aurait fait connaître sa volonté aux ministres,
elle leur laisserait le soin exclusif de la négociation. Mais elle ne
devait pas me cacher que le moment d'une résolution approchait, qu'il
n'était plus possible de différer, et que, d'un jour à l'autre, la reine
se prononcerait. Voilà, mon cher ministre, où nous en sommes. Il y a un
moyen de mettre un frein à l'impatience des deux reines: c'est
d'arracher à la maison de Coburg un désistement formel; si elle
maintient ses prétentions, vous rentrez dans le droit que vous avez
établi, de marier M. le duc de Montpensier avec la reine ou avec
l'infante, à votre loisir, et quand vous jugerez que votre politique
l'exige. Le comte de Trapani peut servir toujours de pis-aller, soit
pour la reine, soit pour l'infante. Le pauvre prince, bien injustement,
n'a pas d'autre rôle. J'attends avec grande impatience vos instructions
sur tout ceci.»
Quant au prétendu complot tramé, selon sir Henri Bulwer, plusieurs mois
auparavant, par M. Bresson, le prince Carini et le général Narvaez, pour
marier la reine Isabelle au comte de Trapani le 15 mai, à l'improviste,
inconstitutionnellement et à l'aide d'un rassemblement de troupes autour
de Madrid, les dénégations de M. Bresson furent non-seulement absolues,
mais adressées à M. Bulwer lui-même, qui s'en défendit en disant qu'il
avait connu ce projet «par des personnes qui devaient être les plus
véridiques et les mieux informées.» Non-seulement le prince Carini, mais
les hommes les plus considérables du gouvernement espagnol, MM. Isturiz,
Mon, de Viluma joignirent leurs dénégations à celles de M. Bresson. Ils
auraient pu, et M. Bresson lui-même aurait pu s'en dispenser: depuis
l'époque où le complot supposé avait, disait-on, été conçu, le général
Narvaez avait repris seul et en maître l'exercice du pouvoir; M. Bresson
avait été complétement étranger à son rétablissement; il l'avait même
blâmé et s'était quelque temps tenu à l'écart. Au bout de quelques
semaines, le général Narvaez était tombé; M. Bresson avait trouvé sa
chute naturelle et n'avait rien fait pour le maintenir. C'eût été alors
pourtant que le complot, s'il avait existé, aurait dû être accompli, ou
du moins tenté: «Si je voulais du mariage Trapani par coups d'État et
violences, écrivait, le 15 mai 1846, M. Bresson à M. Désages, je
n'aurais qu'à prêter appui à Narvaez dans son impatience d'escalader le
pouvoir. Mais ce serait jouer une partie terrible, et risquer une
révolution et le trône de la reine.» Le complot allégué comme excuse par
sir Henri Bulwer était aussi invraisemblable qu'imaginaire. La
diplomatie a ses peurs et ses crédulités, frivoles ou simulées, et le
pouvoir judiciaire n'est pas le seul qui prenne quelquefois des boutades
et des propos pour des résolutions et des complots.
Sir Henri Bulwer était de ceux qui ont trop d'esprit pour ne pas
éprouver le besoin d'avoir eu raison, ou du moins de prouver qu'ils ont
eu de bonnes raisons pour ce qu'ils ont fait. Il m'écrivit pour
m'expliquer lui-même sa conduite et ses motifs. Je lui répondis[135]:
«Je vous remercie des explications que vous avez bien voulu me donner
sur ce qui s'est passé naguère entre Madrid, Lisbonne et Londres. Vous
avez, si je ne me trompe, cru trop facilement à ce qui n'était pas et ne
pouvait pas être. Et dans cette persuasion mal fondée, vous avez, trop
facilement aussi, prêté votre concours ou du moins votre aveu à ce qui,
sans la parfaite loyauté de lord Aberdeen, aurait pu amener entre nos
deux gouvernements de graves embarras. Voilà, en toute franchise, ce qui
me paraît. Nous avons, depuis cinq ans, travaillé et réussi en commun,
vous et nous, à écarter ou à surmonter ces embarras, en Espagne comme
ailleurs. J'espère que nous y réussirons toujours. Pour mon compte, j'y
ferai de mon mieux, car je suis toujours également convaincu que le bon
accord entre vous et nous, au travers et au-dessus de toutes les
questions spéciales, est la seule bonne politique pour vous, pour nous
et pour tout le monde. Je dirais volontiers que c'est aujourd'hui la
seule digne d'un homme d'esprit, et je suis sûr que vous êtes de mon
Avis.»
[Note 135: Le 5 juillet 1846.]
Lord Aberdeen ne se contenta pas de m'avoir informé de ce qui s'était
tramé, à son insu, entre Madrid et Lisbonne; il en témoigna à sir Henri
Bulwer son formel mécontentement, en lui rappelant la promesse du
gouvernement anglais de ne prendre part à aucune négociation, aucune
tentative pour le mariage de la reine d'Espagne avec le prince de
Coburg, et en insistant sur les graves conséquences qu'aurait pu avoir
la situation fausse et malheureuse dans laquelle il s'était placé, à cet
égard, contre les instructions qu'il avait reçues. Sur l'expression de
ce blâme, sir Henri Bulwer offrit à lord Aberdeen sa démission; mais les
circonstances générales devinrent telles que ni le blâme, ni la
démission n'eurent aucune suite. Les faits que je viens de rappeler, cet
imbroglio de complications imprévues, d'assertions contradictoires et de
menées obscures amenèrent, entre le roi Louis-Philippe et la reine
Christine, entre M. Bresson et sir Henri Bulwer, entre les deux
diplomates et les ministres espagnols, entre les ministres espagnols
eux-mêmes, des plaintes, des récriminations, des explications, des
controverses qui auraient pu devenir des événements si un événement bien
plus grave n'avait rejeté tous ces incidents dans l'ombre: le 29 juin
1846, après avoir accompli la réforme des lois sur les céréales, le
cabinet de sir Robert Peel tomba; les Whigs, sous la présidence de lord
John Russell, succédèrent aux Torys; lord Palmerston prit, au
_Foreign-Office_, la place de lord Aberdeen.
J'écrivis le 6 juillet à lord Aberdeen: «Il faut donc enfin que je vous
écrive pour vous dire adieu. Je n'espérais pas, et pourtant j'attendais.
C'est pour moi un si vif déplaisir, un regret si profond. On ne se
résigne qu'à la dernière extrémité. Vous sortez bien glorieusement. J'ai
appris votre bonne fortune de l'Orégon avec la même joie que si elle
m'eût concerné personnellement[136]. Vos succès étaient mes succès. Vous
partirez probablement bientôt pour Haddo. Moi, je pars dans quelques
jours pour le Val-Richer. Que ne pouvons-nous mettre en commun notre
repos comme nous avons mis en commun notre travail! Je suis sûr qu'en
loisir et liberté, en nous promenant et en causant sans autre but que
notre plaisir, nous nous conviendrions et nous nous plairions
mutuellement, aussi bien que nous nous sommes mutuellement entendus et
soutenus dans les affaires publiques. Mais on arrange si peu sa vie
comme on le voudrait! on jouit si peu de ses amis! On se rencontre, on
s'entrevoit un moment; puis on se sépare, et chacun va de son côté,
emportant des souvenirs doux qui deviennent bientôt de tristes regrets.
Je suis pourtant très-décidé à ce que ceci ne soit pas, entre nous, une
séparation. Je vous écrirai; vous m'écrirez, n'est-ce pas? Vous
reviendrez en France. Je retournerai en Angleterre. Et puis, qui sait?
J'ai la confiance que, souvent encore, n'importe dans quelle situation,
nous servirons ensemble la bonne et rare politique que nous avons fait
triompher pendant cinq ans. Quoi qu'il arrive, mon cher lord Aberdeen,
il faut que nous nous retrouvions quelque part, et que nous nous
entretenions de toutes choses plus librement, plus intimement encore que
nous ne l'avons jamais fait. Gardez-moi, en attendant, toute votre
amitié; c'est bien le moins que je ne perde rien dans la vie privée.
Pour moi, je vous aime et vous aimerai toujours de tout mon coeur.»
[Note 136: Dans les derniers jours de son ministère, il avait mis fin,
par un arrangement équitable, à une question, sur les limites du
territoire de l'Orégon, qui troublait les rapports et pouvait
compromettre la paix entre l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique.]
Mon espérance n'a pas été trompée: après sa chute, et aussi après la
mienne, j'ai vécu avec lord Aberdeen dans la même intimité qu'au temps
où nous étions chargés, l'un et l'autre, du rôle et des relations de nos
deux pays dans la société européenne. Nous nous sommes retrouvés
plusieurs fois en France et en Angleterre. J'ai passé quinze jours chez
lui en Écosse, à _Haddo-House_, dans les longues et libres conversations
de la famille et de la campagne. Il est mort il y a six ans, et depuis
sa mort j'ai beaucoup pensé à lui. Plus je l'ai éprouvé et connu, plus
il m'a satisfait et attaché. C'était une nature haute et modeste,
indépendante et douce, profonde et fine, originale sans affectation,
sans exagération, sans prétention. Entré jeune, et au milieu de la
grande crise européenne de 1814, dans la vie publique, il avait assisté
de bonne heure aux plus grands spectacles de l'ambition, de la puissance
et des destinées humaines; il en avait retenu les plus hauts
enseignements, l'esprit de modération et d'équité, le respect du droit,
le goût de l'ordre, l'amour de la paix. Cette expérience de sa jeunesse
était en parfait accord avec les pentes de son esprit et de son
caractère: conservateur par position et par instinct, libéral par
justice et bienveillance envers les hommes, vrai et fier Anglais, mais
d'une fierté sans préjugés et sans jalousie, fidèle aux traditions de
son pays, mais étranger aux routines des partis ou du peuple, il était
toujours prêt à comprendre les situations, les intérêts, les sentiments
des autres, nations ou individus, et à leur faire leur juste part.
C'était là une politique singulièrement neuve et hardie; mais lord
Aberdeen évitait avec soin les apparences de l'innovation et de la
hardiesse; il n'aimait pas le bruit, ne cherchait pas l'éclat, et
aspirait au succès du bien, sans grand souci de son propre succès. Il
n'était ni enclin ni propre aux fortes luttes parlementaires; il avait
trop de scrupules dans la pensée et trop peu de facilité puissante dans
la parole; il ne tranchait pas les questions par des résolutions
promptes et par l'empire de l'éloquence; il excellait à les dénouer en
appelant le temps, le bon sens et le sens moral à l'appui de la vérité.
Il aimait la vie publique et les grandes affaires, mais en homme qui met
toutes choses à leur vraie place et à leur juste valeur, et qui sait se
satisfaire et se complaire dans les plus simples comme dans les plus
éclatantes. Il avait connu tout le charme, et aussi toutes les douleurs
de la vie domestique; et bien qu'entouré d'une nombreuse famille qui le
respectait chèrement, et secondé en toute occasion par son plus jeune
fils Arthur Gordon, devenu son secrétaire et son confident intime, une
empreinte de permanente tristesse était restée dans sa physionomie grave
et douce. Aux premières rencontres hors du cercle de sa famille, son
abord était froid et presque sévère; mais quand il entr'ouvrait son âme,
on y découvrait des trésors de sympathie délicate et d'émotion tendre
qui n'excluaient pas le libre jugement d'un observateur difficile et
souvent un peu ironique, non-seulement dans les relations indifférentes,
mais au sein même des plus affectueuses. Il aimait les hommes avec un
profond sentiment de leurs vices et de leurs faiblesses comme de leurs
misères, et il respectait la pensée, comme la liberté humaine, avec
inquiétude. Il avait l'esprit remarquablement cultivé et orné;
l'antiquité grecque avait été l'étude favorite de sa jeunesse, et il
était allé la comprendre et l'admirer au milieu de ses ruines. Rentré
dans sa patrie, il était devenu le patron des recherches érudites sur
les antiquités nationales; et les lettres, les arts, les sciences, dans
leur sphère la plus étendue, furent pour lui, dans tout le cours de sa
vie, l'objet d'un vif intérêt. Le grand problème social, plus nettement
posé de notre temps qu'il ne l'avait jamais été, consiste à faire
pénétrer la morale et la science dans la politique, et à unir, dans le
gouvernement des peuples, le respect des lois divines au progrès des
lumières humaines. Lord Aberdeen est, de nos jours, l'un des hommes qui
ont le plus franchement accepté ce difficile problème, et qui, pour leur
part et dans leur sphère d'action, se sont le plus scrupuleusement
appliqués à le résoudre. Effort digne de lui, et qui sera l'honneur de
sa mémoire comme il a été le travail de sa vie.
En 1855, le prince Albert exprimait en ces termes à l'évêque d'Oxford,
M. Wilberforce, sa pensée sur le caractère de lord Aberdeen qu'il avait
observé de bien près et dans des situations fort diverses: «Lord
Aberdeen est l'homme le plus complètement vertueux que je connaisse. Je
crois qu'il a toutes les vertus. Il est très-courageux. Il est
parfaitement honnête. Il est scrupuleusement vrai. Il est magnifique
dans sa bonté. Il est plein d'indulgence et sait bannir de son esprit le
souvenir des torts les plus graves. Il est modeste, jusqu'à l'humilité,
dans son opinion de lui-même. Tout ce qu'on peut dire contre lui, c'est
qu'il manque d'imagination, ou plutôt qu'il n'en fait point de cas.»
Je me suis permis le mélancolique plaisir d'exprimer ce qu'on n'exprime
jamais que bien imparfaitement quand on garde dans son coeur la mémoire
d'un homme éminent et d'un ami rare. Je reviens aux mariages espagnols.
Dès le printemps de 1846, la perspective de la chute possible du cabinet
de sir Robert Peel aggrava fort la question. Amené sans doute par le
même pressentiment, lord Palmerston vint, au mois d'avril, avec lady
Palmerston, faire un voyage à Paris, et il y passa près de trois
semaines: «J'ai la confiance, écrivis-je à M. de Sainte-Aulaire[137],
que lord Aberdeen n'a pas besoin que je lui parle et que je vous parle
de ce séjour. J'ai dîné samedi avec lord Palmerston chez la princesse de
Lieven, hier chez le roi; aujourd'hui il dîne chez moi. C'est assez.
J'ai refusé partout ailleurs. J'ai trop vécu avec lord Palmerston, et
nos rapports personnels ont toujours été trop bons pour que je ne sois
pas, avec lui, complétement poli. Ni moins ni plus. Il retrouve ici
beaucoup d'anciennes connaissances qui le reçoivent poliment. Son
langage, à lui, est réservé quant aux affaires d'Angleterre, et
très-amical, très-expressif quant à la France. Les journaux et leur
public ne s'occupent pas beaucoup de lui. Les gens d'esprit sourient un
peu de ce voyage si empressé, et disent qu'il faut qu'il s'en promette
un bon effet à Londres, car cela ne le grandit pas beaucoup à Paris.»
Quand je vis que le séjour de lord Palmerston se prolongeait et faisait
quelque bruit, je jugeai à propos d'en parler moi-même avec quelque
détail à lord Aberdeen; je lui écrivis[138]: «Lord Palmerston repart
aujourd'hui pour Londres. Je veux vous dire ce que je pense de son
séjour ici, de l'impression qu'il y laisse et de celle que probablement
il en remporte. Il est en droit de dire qu'il a été bien reçu. On a vu,
dans son voyage, une réparation du passé, un témoignage éclatant du
besoin et du désir qu'il ressentait de se montrer bien avec la France.
Déjà, au mois de décembre dernier, les incidents de votre crise
ministérielle et l'obstacle qu'avaient opposé au retour de lord
Palmerston les souvenirs de 1840 avaient flatté l'amour-propre de notre
public. Sa venue à Paris, dans le but évident d'effacer ces souvenirs, a
été une nouvelle satisfaction. L'animosité s'est calmée. La curiosité et
la courtoisie sont venues à sa place. Lord Palmerston n'a rien négligé
pour cultiver cette disposition. Il est allé avec empressement au-devant
du bon accueil. Il a vu tout le monde. Il a répété à tout le monde qu'il
était, autant que personne, ami de la paix, de la France, partisan de
l'entente cordiale, et bien décidé à la continuer s'il revenait au
pouvoir. Dans une conversation, la seule, à vrai dire, que j'aie eue
avec lui, il y a cinq jours, j'ai expliqué comment nous avions, vous et
moi, réussi depuis cinq ans à rétablir et à maintenir l'entente
cordiale. J'ai rappelé les questions très-délicates qui se sont
rencontrées sur nos pas: le Maroc, l'Espagne, la Grèce, Taïti, le droit
de visite. Pourquoi les avons-nous heureusement traversées? parce que
nous ne nous sommes jamais laissé entraîner à oublier l'intérêt
supérieur en présence de tel ou tel intérêt secondaire, parce que nous
avons constamment placé notre politique générale de paix et de bonne
intelligence au-dessus de toutes les questions spéciales. J'ai tenu à ce
que lord Palmerston vît clairement combien l'intimité de nos deux
cabinets est vraie et profonde, et quelle en est la base. J'ai la
confiance qu'il n'y a eu, dans l'accueil qu'il a reçu du gouvernement du
roi, rien de plus que ce que prescrivait la stricte convenance, et rien
qui n'ait confirmé, sur nos relations et notre politique, l'impression
que j'ai désiré lui donner.
[Note 137: Le 28 avril 1846.]
[Note 138: Le 7 juin 1846.]
«L'opposition l'a beaucoup recherché et fêté. Peut-être en emporte-t-il
l'idée que les Français sont bien légers, bien prompts à passer d'une
impression à l'autre, et qu'il n'y a pas grand inconvénient à leur
donner des moments d'humeur puisqu'il est si aisé de les en faire
revenir. Il se tromperait, car, sous ces impressions mobiles et
superficielles, le fond des choses subsiste et ne tarde pas à
reparaître. Déjà depuis quelques jours, autour de l'opposition et jusque
dans ses rangs, on commence à dire que c'est assez de fêtes, et que
probablement lord Palmerston n'est pas lui-même si changé qu'on doive
changer si complétement, envers lui, de sentiment et d'attitude. Je
crois, à tout prendre, mon cher lord Aberdeen, que, si ce voyage
changeait en Angleterre la situation du voyageur, ce serait un effet
très-exagéré et fondé sur l'apparence plutôt que sur la réalité des
choses: en France, pour les hommes sérieux, lord Palmerston a paru, au
fond, toujours le même, avec les mêmes dispositions de caractère et
d'esprit; et pour le public, même de l'opposition, l'accueil qu'on lui a
fait ne repose que sur des intérêts momentanés de parti et sur des
impressions qui, au moindre choc, s'évanouiraient aussi brusquement
qu'elles sont venues, et feraient de nouveau place à des impressions
fort contraires.»
Lord Aberdeen me comprit à merveille, et, six semaines plus tard,
lorsqu'il se sentit près de la chute officielle de son cabinet, sa
sollicitude pour notre politique commune répondit à la mienne: «Je viens
de causer avec lui, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[139]; il a vu hier
lord Palmerston et a parcouru avec lui la carte du monde. La France et
ses intérêts y tiennent une bonne place. Voici ce qui paraît avoir été
dit entre eux sur notre chapitre:
«_Lord Aberdeen_. J'ai considéré comme un intérêt du premier ordre, pour
le monde et pour l'Angleterre, le maintien de l'entente cordiale avec la
France. J'y ai appliqué tous mes soins. Ils ont constamment réussi, et
il n'y a aucun des résultats de mon administration de cinq années auquel
j'attache plus de prix.
[Note 139: Le 7 juin 1846.]
«Assentiment complet de lord Palmerston qui n'a atténué en rien
l'importance attachée par son prédécesseur à l'union intime des deux
puissances et qui a protesté de son désir de la continuer.
«_Lord Aberdeen_. Si tel est en effet votre désir, n'oubliez pas un
instant les conditions qu'il vous impose. Ces conditions sont une
attention continuelle à écarter les contestations et à ménager les
susceptibilités, un esprit de conciliation et de _forbearance_. Les
points de contact entre les deux pays sont si multipliés, leurs intérêts
si enchevêtrés les uns dans les autres que chaque quinzaine amène des
questions sur lesquelles il serait parfaitement facile de se brouiller
si l'on n'avait pas pris _a priori_ la résolution de ne pas se
brouiller.
«Ici encore assentiment complet de lord Palmerston, mais avec des
commentaires qui peuvent donner l'inquiétude que sa pratique ne soit
guère conforme à sa théorie:--«Ces gens-là, a-t-il dit en parlant de
nous, sont essentiellement envahisseurs, agressifs, provoquants; en
toute affaire ils veulent se faire une bonne part aux dépens des autres.
Comment bien vivre avec eux à de telles conditions?»
«En sortant des généralités, ajoutait M. de Sainte-Aulaire, j'ai parlé à
lord Aberdeen de l'Espagne qui est aujourd'hui, sinon la seule, du moins
la plus grosse pierre d'achoppement entre nous; lord Palmerston, au dire
de lord Aberdeen, était non pas seulement mal informé, mais dans une
ignorance complète de l'état actuel de cette question; c'est hier
seulement qu'il a appris la proposition envoyée à Lisbonne au duc de
Coburg par la reine Christine et la démarche du duc de Sotomayor auprès
de lord Aberdeen. Je me suis étonné que de tels faits fussent restés
ignorés d'un homme dans la situation de lord Palmerston; lord Aberdeen
m'a réitéré, avec une grande apparence de sincérité, l'affirmation qu'il
en était ainsi. En résumé, il m'a dit avoir bon espoir que les bons
rapports seraient maintenus: d'abord, parce que lord Palmerston en sent
l'importance; puis, parce qu'il sera surveillé de fort près, et au
besoin contenu par ses collègues:--«Lord John Russell, m'a-t-il dit, a
de la sagesse et de la fermeté, et lord Grey est passionné pour la paix
et très-porté pour la France.»--Quatre semaines plus tard, quand la
chute du cabinet Tory fut accomplie, M. de Sainte-Aulaire
m'écrivit[140]: «Lord Aberdeen m'a dit:--«La seule affaire difficile
entre nous est le mariage de la reine d'Espagne. Je vous réponds, sur ce
point, de lord John Russell; ses opinions sont les miennes; il ira aussi
loin que moi dans les voies de la conciliation. Quant à lord Palmerston,
je lui reparlerai, et j'espère le ramener à mes principes dont il était
naguère fort éloigné.»--J'ai demandé quels étaient ceux de lord
Palmerston et ce qu'il voulait faire en Espagne. J'ai compris que sa
politique, quant aux hommes et quant aux choses, était de s'opposer à ce
que nous voudrions nous-mêmes, et de lutter en toute occasion contre
l'influence française. Lord Aberdeen condamne fort cet odieux
enfantillage, et se flatte que les dispositions de lord Palmerston sont
meilleures que par le Passé.»
[Note 140: Le 2 juillet 1846.]
Je ne sais si l'espoir de lord Aberdeen dans le changement de
dispositions de lord Palmerston était bien sérieux; pour moi, je ne m'y
associai point; je pris sans hésiter ma résolution définitive, et
j'écrivis sur-le-champ à M. Bresson[141]:
[Note 141: Le 5 juillet 1846.]
«Point de phrases, mon cher comte. Les faits sont pressants et je suis
pressé, très-pressé d'aller chercher au Val-Richer un peu de silence, de
solitude et de liberté. Je partirai samedi. Je ferai de là les affaires.
Je vous envoie la réponse de la reine Christine à la lettre du roi sur
les derniers incidents relatifs au mariage, et la réplique du roi qui a
voulu éclaircir et vider complétement la question. Remettez sur-le-champ
cette réplique en faisant savoir que vous en avez connaissance et copie.
Il n'y a après cela, de votre part, plus rien à dire ni à demander à M.
Isturiz. La lettre de la reine Christine est triste, douce, évidemment
en reculade. Elle remet en scène, comme prétendants à la main de sa
fille, les deux fils de don François de Paule. Elle écarte don Enrique
comme ne valant rien, politiquement ni personnellement, et elle
entr'ouvre la porte pour le duc de Cadix, tout en disant qu'il ne plaît
pas à sa fille et qu'elle ne voudrait pas la contraindre.