lequel, le duc de Séville ou le duc de Cadix, aussi bien que le comte de
Trapani, et préparer son mariage avec la reine Isabelle.
2º Pour empêcher, en attendant, le mariage de l'infante soit avec le
prince Léopold de Coburg, soit avec tout prince étranger aux descendants
de Philippe V.
Nous croyons que, par l'action commune et bien décidée des deux
cabinets, ce double but peut être atteint; et nous nous faisons un
devoir de loyauté de prévenir le cabinet anglais que, sans cela, nous
pourrions nous trouver obligés et libres d'agir comme je viens de
l'indiquer.
Dès le surlendemain du retour de M. de Jarnac à Londres[126], M. de
Sainte-Aulaire se rendit au _Foreign-Office_ et communiqua à lord
Aberdeen ce _mémorandum_. M. de Jarnac l'en entretint aussi, en lui
rapportant les commentaires que le roi et moi nous y avions ajoutés.
Lord Aberdeen ne manqua certainement pas d'en parler à sir Robert Peel,
et j'acquis plus tard la certitude qu'il en avait également rendu compte
à la reine Victoria: «Le roi Léopold, à qui j'en ai fait la question,
m'écrivit le roi Louis-Philippe[127], m'a dit qu'il était certain que
lord Aberdeen avait communiqué à la reine Victoria le contenu du
_mémorandum_ du 27 février 1846.» Le gouvernement anglais fut donc bien
instruit, dès cette époque, de notre pensée sur l'état de la question
des mariages espagnols, et de notre résolution pour les cas extrêmes que
pouvait amener l'avenir.
[Note 126: Le 4 mars 1846.]
[Note 127: Le 28 décembre 1846.]
Les événements ne tardèrent pas à justifier notre prévoyance et à mettre
notre résolution à l'épreuve. Le 11 avril 1846, je reçus une lettre du
comte de Sainte-Aulaire[128], qui me communiquait confidentiellement, de
la part de lord Aberdeen, une longue lettre de sir Henri Bulwer, en date
du 28 mars précédent, écrite par conséquent après le retour soudain du
général Narvaez au pouvoir et les mesures violentes qui l'avaient
accompagné. Ces crises ministérielles répétées, la suspension du régime
constitutionnel, l'incertitude de toutes les situations et la difficulté
de toutes les questions ainsi aggravées, le péril des résolutions
imminentes du cabinet espagnol, toutes ces circonstances avaient
vivement préoccupé l'esprit sagace et fécond de sir Henri Bulwer; il les
exposait à lord Aberdeen avec une complaisance inquiète, et finissait
par lui dire: «En réalité, le compromis auquel ces événements semblent
conduire est celui-ci: 1º que la reine d'Espagne épouse un Bourbon
étroitement allié au roi de France; 2º que la soeur de la reine
d'Espagne épouse un fils du roi de France. L'intimité qui existe
aujourd'hui entre les deux couronnes d'Angleterre et de France et
l'alliance des deux pays peuvent nous faire accepter cet arrangement
comme ne choquant pas, en Angleterre, le sentiment public; mais, à coup
sûr, c'est un arrangement qui livre toute la famille royale d'Espagne à
l'alliance française. Je ne puis m'empêcher de penser que, si ces
affaires-là doivent être réglées en commun par l'Angleterre et la
France, ce serait un compromis plus équitable de séparer les deux
soeurs, et pendant que nous laisserions la reine d'Espagne ou sa soeur
épouser le duc de Montpensier, d'unir en mariage l'infante ou la reine à
un prince d'une autre maison, soit de la maison d'Autriche dont
l'influence balancerait celle de la France, soit de la maison de
Saxe-Coburg qui est liée à notre famille royale. Nous offririons ainsi à
la monarchie française tout ce que, s'il vivait, pourrait prétendre
Louis XIV; nous délivrerions l'Espagne de conditions qui l'humilient et
feront probablement son malheur; et au lieu d'infliger, à une nation
dont la prospérité nous intéresse vivement, soit une révolution, soit un
souverain qu'elle ne supportera qu'avec haine si elle le supporte, et
qui ne sera maintenu sur le trône que par la force militaire, s'il y est
maintenu, nous placerions, dans cette arène d'aventuriers ambitieux et
jaloux, deux princes éclairés et capables qui représenteraient, dans ce
pays si longtemps divisé par les factions anglaise et française,
l'intimité et l'alliance qui règnent aujourd'hui entre la France et
l'Angleterre, et cet esprit de conciliation et de modération
intelligente qui, au nord des Pyrénées, anime aujourd'hui l'Europe et
fait son bonheur.»
[Note 128: Du 10 avril 1846.]
Sir Henri Bulwer disait de plus «qu'il n'avait point d'objection à ce
que cette lettre me fût communiquée, quoique les idées qu'il avait déjà
exprimées, et même celle-ci, pussent m'inspirer des doutes et des
soupçons. Je mets de côté, disait-il, toute considération de ce genre;
les juges impartiaux confirmeront ce que je dis des faits présents dont
je parle sans réserve, et ils condamneront ou sanctionneront mes
prédictions pour l'avenir.»
«Lord Aberdeen a ajouté, m'écrivait M. de Sainte-Aulaire, qu'il se
trouvait fort en peine parce qu'en vous communiquant cette lettre il
avait l'air d'en approuver le contenu; or, dans la vérité, les idées qui
y sont émises lui sont tout à fait nouvelles; elles se présentent pour
la première fois à son esprit; il ne les a communiquées ni à sir Robert
Peel, ni à aucun autre de ses collègues; et sans vouloir les repousser
_a priori_, il est plus éloigné encore de les admettre sans plus ample
examen. Hier au soir, j'ai trouvé joint à l'original de la lettre dont
je vous envoie copie un billet de lord Aberdeen où je lis: «Je ne veux
être aucunement responsable, ni exprimer aucune opinion quant aux idées
spéculatives que Bulwer m'a écrites, comme il le fait toujours, sans
gêne, et je ne doute pas que, fondées ou non, ses impressions ne soient
honnêtes et sincères.»
L'idée de sir Henri Bulwer ne pouvait en aucune façon obtenir notre
adhésion: elle dérogeait à notre principe fondamental, car, en mariant
les deux princesses espagnoles à des princes de maisons royales
absolument séparées, elle exposait le trône d'Espagne à sortir des
descendants de Philippe V et de la maison de Bourbon; elle transportait
de plus en Espagne, au sein même de la famille royale espagnole,
précisément les causes et les germes de l'ancienne rivalité de la France
et de l'Angleterre dans la Péninsule. Elle manquait ainsi doublement le
but de notre politique. Ce n'était, à vrai dire, qu'une manière de faire
à l'Angleterre sa part, et la grosse part, dans l'héritage de Ferdinand
VII. Je n'eus garde d'entrer, au fond, dans la discussion; j'écrivis
simplement à M. de Sainte-Aulaire[129]: «Je n'ai pas répondu à votre
lettre du 10 avril, ni à la lettre de Bulwer, du 26 mars, dont elle
contenait une copie, parce que je n'avais rien à y répondre. Il n'y
avait là aucune proposition, aucune ouverture. Lord Aberdeen n'avait
rien approuvé, n'exprimait absolument aucune opinion. C'étaient de pures
spéculations de sir Henri Bulwer. Nous avons pris, dans cette affaire du
mariage de la reine d'Espagne, une position trop nette, trop décidée
pour qu'il nous convienne de discuter des spéculations. Si nous nous y
montrions disposés, on ne manquerait pas de dire que nous jouons un jeu,
que notre refus du mariage espagnol pour un fils du roi n'est pas
sérieux, ni sincère, et que nous saisissons la première occasion de
ressaisir cette chance, et de faire rentrer le fils du roi dans cette
arène de prétendants où nous avons déclaré qu'il n'entrerait pas. Nous
ne voulons pas d'une telle situation. Nous restons fermement et
loyalement dans celle que nous avons prise et dans les déclarations que
nous avons faites. Nous ne ferons et ne dirons rien qui témoigne le
moindre empressement, la moindre intention de nous en écarter et de
courir après d'autres combinaisons.»
[Note 129: Le 26 mai 1846.]
Lord Aberdeen eut à me faire, quelques semaines plus tard, et avec bien
plus de surprise de sa part comme de la mienne, une communication bien
plus grave: «Je vous ai écrit le 7 de ce mois, me manda le 21 mai 1846
M. de Sainte-Aulaire, que les chances matrimoniales du prince de Coburg
devenaient meilleures à Madrid. En me donnant cette nouvelle pour vous
être transmise, lord Aberdeen ajoutait:--«N'en accusez pas Bulwer; il
n'a fait et ne fera rien pour favoriser ce mariage.»--Sous ce dernier
rapport, lord Aberdeen s'était trompé; il m'a confié hier, avec un peu
d'embarras, mais avec la sécurité que lui donne la conscience de sa
parfaite loyauté, «que le ministère espagnol, d'accord avec les reines,
venait d'adresser à Lisbonne, au duc régnant de Saxe-Coburg, un message
à l'effet de négocier le mariage du prince Léopold avec la reine
Isabelle. Le message a été concerté, ou au moins communiqué au ministre
d'Angleterre, qui a donné son approbation. Quand il s'est imprudemment
engagé dans cette affaire, Bulwer n'avait pas reçu une lettre du 8 avril
qui lui recommandait d'observer la plus stricte neutralité. Mais sa
conduite n'en est pas moins condamnable, a ajouté lord Aberdeen; mes
instructions précédentes subsistaient dans toute leur force. Je suis
très-mécontent de cette conduite, et je me déclare prêt à faire ce que
M. Guizot jugera convenable pour constater que je n'y suis pour rien, et
que, dans toute cette affaire, mes actes ont été d'accord avec le
langage que je vous ai toujours tenu.»
Je fus, comme je devais l'être, très-touché de ce langage que lord
Aberdeen était pleinement en droit de tenir: mais son embarras devait
être extrême: sir Henri Bulwer n'avait pas simplement donné son
approbation à une démarche du gouvernement espagnol pour proposer à
Lisbonne le mariage de la reine Isabelle avec le prince Léopold de
Coburg; il avait connu et dirigé cette démarche dans ses détails et à
chaque pas. Des conversations intimes, d'abord avec le duc de Riansarès,
puis avec M. Isturiz lui-même, l'avaient instruit du dessein de la reine
Christine et de ses plus intimes conseillers; il l'avait non-seulement
accueilli, mais encouragé, discutant les moyens d'exécution et suggérant
ceux qui lui semblaient le plus efficaces. Il s'était même chargé de
faire parvenir sûrement à Lisbonne une lettre adressée par la reine
Christine elle-même au duc régnant de Saxe-Coburg, et dont M. Isturiz
lui avait dit le contenu. Il avait pris grand soin que l'initiative et
la couleur extérieure de l'affaire demeurassent espagnoles; il la
secondait activement sans garantir le concours de son gouvernement; il
recommandait surtout le secret le plus absolu envers le gouvernement
français et ses agents, trouvait bon que M. Isturiz gardât le même
secret envers ses propres collègues, et se retirait lui-même de Madrid à
Aranjuez, pour paraître étranger aux relations personnelles, au
mouvement journalier et aux conjectures que ce travail ne pouvait
manquer de susciter. La conclusion en devait être ce que, six semaines
auparavant, il avait proposé à lord Aberdeen, le partage des deux soeurs
entre les deux prétendants, la reine Isabelle pour le prince de Coburg,
l'infante doña Fernanda pour le duc de Montpensier. Il ne paraît pas que
sir Henri Bulwer eût conçu le moindre doute sur le caractère sérieux et
définitif des ouvertures qu'avait faites aux princes de Coburg la cour
de Madrid, et auxquelles il s'était empressé de prêter son appui.
Il donnait de son empressement et du secret gardé dans toute l'affaire,
notamment envers l'ambassadeur de France, une seule raison: depuis trois
mois déjà, une intrigue avait été ourdie, selon lui, entre M. Bresson,
le prince Carini et le général Narvaez, pour conclure le mariage de la
reine avec le duc de Trapani brusquement, à l'improviste, en dehors des
prescriptions constitutionnelles; et un jour précis, le 15 mai, avait
même été fixé pour ce coup de main: «Sans prétendre excuser Bulwer,
m'écrivait M. de Sainte-Aulaire, lord Aberdeen m'a dit que sa démarche
était une revanche. Bresson avait arrangé pour le 15 mai le mariage
Trapani en cachette de son camarade; celui-ci a voulu lui rendre la
monnaie de sa pièce.»
Je répondis à M. de Sainte-Aulaire[130]: «Je ne saurais vous dire à quel
point votre lettre du 21 nous a surpris, le roi et moi. Jarnac
m'écrivait de Windsor, le 12 novembre dernier: «Lord Aberdeen m'a quitté
hier dans l'après-midi, me disant qu'il allait s'entendre définitivement
avec le prince Albert sur notre question espagnole. Il m'a fait prier, à
son retour, de passer chez lui: «Tout est maintenant réglé, m'a-t-il
dit, absolument comme vous le souhaitez; je puis vous assurer, sur ma
parole de _gentleman_, que vous n'avez rien du tout à craindre de ce
côté.»--Le 3 mars dernier, Jarnac m'a écrit encore: «Lord Aberdeen est,
plus que par le passé, convaincu qu'aucune prétention du prince de
Coburg ne serait encouragée, ou même acceptée à Windsor: «Le prince
Albert, m'a-t-il dit, ne pourrait plus me parler s'il en était
autrement.»--Vous m'avez écrit vous-même le 5 mars: «Il ne peut pas plus
être question du prince de Coburg que de moi pour épouser la reine
d'Espagne, m'a dit lord Aberdeen: après ce qui s'est passé entre le
prince Albert et moi, il est impossible qu'il entre dans une intrigue;
il n'oserait me regarder en face.»--Et vous m'apprenez maintenant,
d'après ce que vient de vous dire lord Aberdeen, que le ministère
espagnol, d'accord avec les reines, vient d'adresser à Lisbonne, au duc
régnant de Saxe-Coburg, un message à l'effet de négocier le mariage du
prince Léopold avec la reine Isabelle, que ce message a été concerté, ou
au moins communiqué au ministre d'Angleterre qui a donné son
approbation, etc., etc. Je vous avoue qu'en lisant cela je ne pouvais y
croire. Je ne vous ai pas répondu sur-le-champ parce que j'ai voulu m'en
entretenir à fond avec le roi et la reine, et y bien penser moi-même
avant de rien faire et de rien dire. Je désire que lord Aberdeen sache
pourquoi j'ai tardé deux jours à vous exprimer mon sentiment. Il est
faux, absolument faux, que Bresson ait arrangé pour le 15 mai le mariage
Trapani, conclu en secret et contre les règles constitutionnelles; il
n'a jamais été question, pas plus en cachette qu'en public, d'un
arrangement ni d'une date semblable. Je n'en avais jamais entendu parler
avant ce que vous venez de me mander. Rien n'a été fait, rien n'a été
convenu, rien n'a été dit quant au mariage Trapani, au-delà de ce que
vous savez comme moi et de ce que lord Aberdeen sait comme vous. Je le
prie de rayer, du compte de Bulwer, cette excuse pour la part qu'il a
prise et l'appui qu'il a prêté à l'intrigue que vous m'annoncez.»
[Note 130: Le 26 mai 1846.]
J'informai sur-le-champ M. Bresson, par le télégraphe, du fait que
m'avait loyalement déclaré lord Aberdeen, et en lui envoyant la lettre
de M. de Sainte-Aulaire avec ma réponse, j'ajoutai[131]. «La surprise du
roi et de la reine a été profonde. Après tout ce qui s'est passé depuis
deux ans entre Paris, Madrid et Naples, après toutes les démarches que
nous avons faites, tous les engagements que nous avons contractés, selon
le désir de la reine Christine et du gouvernement espagnol et de concert
avec eux, serait-il possible que tout à coup, sans nous en dire un mot,
pendant que tout ce qui a été dit et préparé avec nous subsiste
pleinement, la reine Christine et le gouvernement espagnol eussent fait
ailleurs, à Lisbonne, d'autres démarches, d'autres ouvertures, offert et
préparé un autre mariage? Le procédé serait si étrange que le roi se
refuse encore à y croire, et suppose que Bulwer a écrit à lord Aberdeen
plus et autre chose que ce qu'il y a réellement. Votre lettre du 19 de
ce mois est venue confirmer un peu cette supposition. Vous m'indiquez
une intrigue ourdie à côté du gouvernement espagnol et contre lui, là où
Bulwer annonce une négociation entamée par le gouvernement lui-même.
J'espère que vous avez raison. Mais, en tout cas, éclaircissez ceci avec
le cabinet de Madrid et avec la reine Christine elle-même. Faites-leur
bien pressentir tout ce que le roi et son gouvernement pourraient être
conduits à penser et à faire si ce que Bulwer a écrit à lord Aberdeen
était vrai. Plus le roi porte à la reine Christine et à sa fille une
sincère affection, plus il serait blessé d'un procédé semblable et de la
politique que révélerait ce procédé. Et notre politique à nous, envers
l'Espagne, entrerait forcément dans des voies très-différentes de celles
où nous avons marché jusqu'à présent, et où nous désirons marcher
toujours. J'ai peine à me persuader que la reine Christine qui a
l'esprit si juste et si pénétrant, et qui m'a paru si bien comprendre
les vrais intérêts de la reine sa fille, de l'Espagne et ses propres
intérêts à elle-même, dans l'avenir comme dans le présent, se jette
ainsi dans toutes les chances, je dirai sans hésiter dans tous les
périls de la situation qu'une telle conduite créerait infailliblement.»
[Note 131: Le 27 mai 1846.]
M. Bresson fut un peu moins surpris que nous ne l'avions été, le roi et
moi: depuis quelques jours il observait un redoublement d'activité
cachée en faveur du prince Léopold de Coburg: «Il me revient de
plusieurs côtés, m'écrivait-il[132], que les partisans de ce prince
cherchent à accréditer l'opinion que la France fait seulement mine de
résister, qu'en définitive elle se soumettrait et, pour me servir de
leur expression, qu'elle avalerait cette pilule, comme d'autres. Si
cette persuasion s'établit, ce ne sera certes pas ma faute; mes paroles
sur ce point ne prêtent pas à l'équivoque.» Il suivait en même temps les
traces d'une intrigue ourdie, dans des intérêts financiers autant que
dans des vues politiques, pour le renversement du ministère,
c'est-à-dire de MM. Mon et Pidal, invariablement opposés au mariage
Coburg[133]: «Bulwer a commis une imprudence, m'écrivait-il; il est allé
trouver M. Mon, et supposant fort gratuitement que, malade et fatigué,
celui-ci avait le projet de se faire nommer ministre à Londres, il lui a
offert ses bons offices; Mon, qui est pénétrant et brusque,
l'interrompit:--«Qu'est-ce que ceci? Est-ce que vous êtes chargé par la
reine ou par Riansarès de me faire cette ouverture? Ne peuvent-ils
parler eux-mêmes? Suis-je un obstacle à vos projets? Je ne vous
comprends pas.» M. Bresson prit soin de signaler à sir Henri Bulwer
lui-même le péril de ce travail; il l'avait eu un jour à dîner chez lui;
il lui écrivit le lendemain: «Rappelez-vous ce que je vous ai raconté
hier. On veut, les uns bêtement, les autres adroitement, nous pousser,
vous et moi, sur la grande question, à des partis extrêmes. Gardons-nous
bien de tomber dans le piège. Nous entraînerions nos gouvernements à des
moyens extrêmes aussi; ils y sont nécessairement préparés, le cas
échéant, et nous le regretterions beaucoup.»--J'ai voulu, me disait-il,
le rendre attentif à ses propres démarches, et lui faire sentir que
j'étais au courant et qu'il ne me prendrait pas par surprise. Des
ministres étrangers, celui qui met dans ce travail le plus de suite,
c'est le ministre de Portugal, le baron Renduffe, que j'ai déjà eu pour
collègue à Berlin; sa manière de procéder est simple, assez adroite et
peu compromettante; il amène la conversation sur le prince de Coburg,
loue son esprit, sa bonté, sa tournure; il ne le propose pas, il ne
l'offre à personne; mais si on parle du mariage, il dit:--«Mariez votre
reine pour l'Espagne, comme nous avons marié la nôtre pour le Portugal;
ne vous inquiétez pas des menaces que vous adressent certaines
puissances; quand la chose sera faite, elles auront peut-être un peu de
mauvaise humeur, et puis elles se résigneront.»--De tout ceci vous
conclurez, et avec raison, mon cher ministre, que le parti Coburg est
maintenant organisé, qu'il l'est sous l'inspiration et la direction
indubitables, sinon patentes, du ministre d'Angleterre, et qu'il est
temps d'aviser à nos grands moyens.»
[Note 132: Le 17 mai 1846]
[Note 133: Le 24 mai 1846.]
Le lendemain du jour où M. Bresson me donnait toutes ces informations,
ma dépêche télégraphique qui lui annonçait le loyal avertissement de
lord Aberdeen lui arriva: «Elle est venue ce matin, à cinq heures, me
faire bondir hors de mon lit[134]; elle s'accordait trop bien avec mes
découvertes depuis dix ou douze jours pour que l'information transmise
par mon digne collègue de Londres ne me parût pas vraisemblable. A neuf
heures, j'étais chez le duc de Riansarès. Il m'a positivement nié que le
cabinet eût fait ou qu'il eût été chargé de faire à Lisbonne aucune
démarche de cette nature. Il me parut un peu moins affirmatif quand je
lui fis observer que, si ce n'était pas le cabinet précisément, ce
pouvait être un de ses membres, M. Isturiz par exemple, ou qui sait? la
cour, ou quelqu'un tenant à la cour. Il a maintenu la négation, toujours
un peu faiblement sur cette dernière partie de la question. Il m'a
raconté en détail deux conseils tenus par la reine en présence de la
reine-mère, où la question du mariage de Sa Majesté avec le comte de
Trapani avait été posée, et qui avaient eu pour _conclusum_ que, dans
l'état présent du pays et des esprits, il était impossible, et que plus
tard il serait toujours difficile de poursuivre cette négociation. Il a
ajouté que, par suite de cette délibération, il était possible que M.
Isturiz eût causé avec M. Bulwer pour s'assurer si l'Espagne était, ou
non, libre de marier sa reine avec le prince que sa reine choisirait, et
que peut-être on avait pris conseil à Londres dans ce sens, mais qu'il
ne pensait pas qu'on fût allé plus loin. Je le priai de m'arranger, pour
deux heures de l'après-midi, une entrevue avec la reine-mère, en frac et
sans attirer l'attention. De chez lui, je courus chez M. Mon qui, pour
le compte du cabinet, me répondit par des dénégations tellement
formelles que j'essaierais en vain d'en reproduire toute la force. Il
les corrobora de l'assurance que, lui ministre, je n'étais exposé à
aucune surprise, et que je pouvais dormir tranquille. En quatre minutes,
au galop de mes chevaux, je fus rendu chez M. Isturiz. Mêmes
dénégations, mêmes assurances par rapport à la démarche relatée par M.
de Sainte-Aulaire; mais une grande et inutile insistance sur
l'indépendance de l'Espagne, sur le droit de la reine de choisir sans
contrainte le mari qui lui conviendrait; et finalement l'assertion
très-remarquable, qui lui a échappé et qu'il a voulu en vain rattraper,
que si la reine lui demandait de la marier avec le comte de Trapani, il
se retirerait, ne croyant pas pouvoir tenter une oeuvre aussi
impopulaire et aussi dangereuse, et que si elle lui demandait de la
marier avec le prince de Coburg, il l'entreprendrait, en prévenant
toutefois d'avance les deux grands alliés de l'Espagne et en observant
envers eux tous les égards.»
[Note 134: Le 25 mai 1846.]