tous les autres doivent être subordonnés. Un intérêt de politique
intérieure, qui est de fonder son gouvernement et son administration,
d'assurer au dedans sa tranquillité, sa prospérité et sa force. Un
intérêt de politique extérieure, qui est, je n'hésite pas à le dire, de
s'unir intimement avec la France, et de reprendre par là son rang en
Europe, en conservant son indépendance et son repos.
«Pour le succès de ces deux intérêts, la cessation de toute lutte active
et vive entre la France et l'Angleterre, à propos de l'Espagne, est
indispensable.
«Notre politique est donc, dans son principe général, espagnole aussi
bien que française, et conforme à l'intérêt supérieur et commun des deux
pays.
«Quand donc, dans la question spéciale du mariage soit de la reine, soit
de l'infante, nous écartons toute combinaison qui remettrait la France
et l'Angleterre en lutte vive sur le terrain de l'Espagne, loin que
l'Espagne puisse s'en plaindre et s'en choquer, elle doit nous approuver
et nous seconder de tout son pouvoir; car, en cela, nous avons à faire
et nous faisons réellement, à l'intérêt supérieur et commun des deux
pays, le sacrifice d'intérêts et de penchants qui nous sont très-chers,
et que nous suivrions bien volontiers si la grande et saine raison
d'État ne nous le déconseillait pas.
«Mais pour que cette politique soit praticable et atteigne son but, il
faut qu'elle soit acceptée et pratiquée des deux côtés, par l'Angleterre
comme par la France, avec la même modération et la même loyauté.
«Si donc, pendant que nous travaillons à écarter, pour le mariage soit
de la reine, soit de l'infante, toute combinaison qui ranimerait la
lutte franco-anglaise en Espagne, on n'en faisait pas autant de l'autre
côté, si au contraire on préparait ou on laissait se préparer sans
obstacle une combinaison contraire au principe proclamé par nous et
accepté par le cabinet anglais (le trône d'Espagne ne doit pas sortir
des descendants de Philippe V), combinaison qui nous contraindrait à
rengager nous-mêmes la lutte que nous voulons assoupir, évidemment nous
ne saurions accepter, et décidément nous n'accepterions pas une telle
situation.
«Plus j'y regarde, plus je demeure convaincu qu'il y a, en Espagne et
autour de l'Espagne, un travail actif et incessant pour amener le
mariage d'un prince de Coburg soit avec la reine, soit avec l'infante.
Le gouvernement anglais ne travaille pas positivement à ce mariage, mais
il ne travaille pas non plus efficacement à l'empêcher; il ne dit pas, à
toute combinaison qui ferait arriver un prince de Coburg au trône
d'Espagne, un _non_ péremptoire, comme nous le disons, nous, pour un
prince français.
«Et, de leur côté, la reine Christine et le gouvernement espagnol
veulent se servir de la crainte que nous avons d'un mariage Coburg pour
s'assurer le mariage Montpensier, tout en se ménageant la possibilité du
mariage Coburg pour le cas où le mariage Montpensier viendrait à
manquer.
«Nous ne pouvons, mon cher comte, jouer en ceci un rôle de dupes. Nous
continuerons à suivre loyalement notre politique, c'est-à-dire à écarter
toute combinaison qui pourrait rallumer le conflit entre la France et
l'Angleterre à propos de l'Espagne. Mais si nous nous apercevions que,
de l'autre côté, on n'est pas aussi net et aussi décidé que nous; si par
exemple, soit par l'inertie du gouvernement anglais, soit par le fait de
ses amis en Espagne et autour de l'Espagne, un mariage se préparait,
pour la reine ou pour l'infante, qui mît en péril notre principe--les
descendants de Philippe V--, et si cette combinaison avait, auprès du
gouvernement espagnol, des chances de succès, aussitôt nous nous
mettrions en avant sans réserve, et nous demanderions simplement et
hautement la préférence pour M. le duc de Montpensier.
«Voilà notre plan de conduite, mon cher comte. Il n'a rien que de
parfaitement conséquent et loyal; et en même temps il est efficace pour
déjouer, soit d'avance, soit au moment critique, l'intrigue Coburg ou
toute autre. Je vous en remets avec confiance l'exécution. Vous êtes
ainsi armé pour le présent et pour l'avenir. Vous ne ferez, j'en suis
sûr, usage de ces diverses armes qu'en cas de nécessité et au moment
opportun. Maintenez notre politique jusqu'au bout, aussi longtemps qu'on
ne nous la rendra pas impossible en faisant prévaloir contre nous une
combinaison contraire à notre principe qu'on a accepté. Et si vous vous
trouviez réduit à cette extrémité, arrêtez cette combinaison à l'aide du
moyen que je vous mets entre les mains, et référez-en sur-le-champ à
nous, en tenant quelques jours les choses en suspens.»
M. Bresson accueillit avec joie et comprit très-bien mes intentions dans
leur vrai sens et leur juste mesure. Je fus, de mon côté, rassuré quant
à la durée du ministère anglais; après quelques jours de crise stérile,
sir Robert Peel et ses collègues avaient retiré leurs démissions et
repris le pouvoir. Mais en Espagne, la situation se compliqua et
s'aggrava singulièrement; l'un des descendants de Philippe V, le second
fils de l'infant don François de Paule, l'infant don Enrique, duc de
Séville, se livra complétement au parti radical, à ses intrigues comme à
ses maximes; il adressa à la reine, contre le mariage napolitain, une
protestation inconvenante et presque menaçante, perdit ainsi, dans le
parti modéré comme à la cour, ses chances de succès, et reçut du
gouvernement espagnol un ordre d'exil qui le contraignit à se retirer en
France où son attitude envers le roi fut quelque temps équivoque et
embarrassée. Le chef du cabinet, le général Narvaez jeta le gouvernement
et lui-même dans un trouble violent; rien ne semblait manquer à sa
fortune: le parti modéré s'était rallié autour de lui; la reine l'avait
fait duc de Valence; il dominait dans le pays et dans l'armée. Ce
n'était pas assez pour ses passions; toute contradiction lui était
devenue insupportable; on le disait engagé dans d'immenses spéculations
que gênait le bon ordre financier de M. Mon: «Poussé par les intrigants
qui l'assiégent jusqu'à son chevet avant qu'il ferme et aussitôt qu'il
ouvre les yeux, m'écrivait M. Bresson[116], il nous replonge dans une
crise ministérielle, sans motif réel aucun, avec une majorité refaite au
congrès, avec une presse contenue et un peu intimidée, avec des
collègues dévoués et honnêtes gens, sous le vain prétexte que le trône
est en péril et qu'on lui refuse les moyens de le sauver. Hier, au
baise-main pour l'anniversaire de l'infante, il est venu m'annoncer
qu'il était décidé à donner sa démission:--«Je suis découragé, dégoûté,
fatigué, me disait-il; un de ces jours je me brûlerai la cervelle. Je
vois le danger et ne puis y remédier. Ne pensez pas que je me trompe;
j'ai un esprit qui y voit aussi clair que celui de Dieu[117].»--Si vous
avez eu le loisir d'entendre aux _Italiens_ le bel opéra de
_Nabuchodonosor_, c'est la scène du second acte; il n'y manque que le
feu du ciel, et peut-être ne l'attendrons-nous pas longtemps.» La crise
éclata bientôt en effet; en vain M. Bresson s'employa très-activement et
réussit quelques semaines à la conjurer: «Hier, m'écrivit-il[118],
Narvaez a forcé la jeune reine à accepter sa démission; ce n'est pas
trop dire. Il a déclaré qu'à aucun prix il ne continuerait au pouvoir
avec ses collègues; il a prié, protesté, pleuré, menacé de se brûler la
cervelle; et après avoir conduit la reine chez sa mère où il a renouvelé
la même scène, il est sorti, laissant, sans avoir obtenu leur
consentement, sa démission entre les mains de leurs Majestés.» Et trois
jours après[119]: «Enfin, il est tombé! Cette justice du ciel, que je
vous prédisais quand il prononça au palais ces paroles impies, l'a
frappé; l'orgueil, toujours l'orgueil qui perd l'homme s'égalant à Dieu.
Sa chute a été profonde; tout à coup le vide s'est fait autour de lui;
il a étendu le bras, et n'a plus rencontré que ces quelques intrigants
qui soufflaient à son oreille l'adulation, la calomnie, la méfiance et
l'envie. Certes, il l'a bien voulu; il disait à la reine:--«Madame, on
conspire partout contre moi, même à l'ambassade de France, avec M. Mon
qui y est en ce moment.»--Oui, l'on y conspirait, mais pour le calmer,
pour l'adoucir, pour le rappeler à la raison, pour réveiller en lui de
nobles instincts, pour l'arracher aux angoisses où il était tombé. Quand
il me vit sortir, sans lui avoir parlé, du bal de M. Weisweiler, et
qu'il disait avec amertume à M. de Vilches qui le répétait à
Glücksberg:--«Regardez Bresson; lui aussi, que j'aimais comme mon frère;
cela me brise le coeur;»--il était temps encore; s'il m'eût arrêté, s'il
m'eût demandé de lui ramener ses collègues, ils seraient revenus; ils
auraient oublié ses torts, et il serait debout.
[Note 116: Le 21 janvier 1846.]
[Note 117: _Yo tengo un intelecto tan claro como el de Dios_.]
[Note 118: Le 11 février 1846.]
[Note 119: Le 14 février 1846.]
Mais, pour le bien de l'État, pour le sien même, pour le sentiment
public, cet exemple était nécessaire.»
Les collègues du général Narvaez, ceux-là précisément avec qui il ne
voulait pas rester, MM. Mon et Pidal, se retirèrent comme lui, et
refusèrent de rester avec son successeur, le marquis de Miraflores,
honnête homme conciliant, qui forma un cabinet conciliant comme lui,
mais comme lui inefficace et stérile, bon seulement pour ajourner les
questions, et qui tomba au bout d'un mois, par la seule impossibilité de
vivre. La situation devenait périlleuse: le général Narvaez se releva et
rentra au pouvoir, seul, avec quelques séides ses amis personnels,
accepté, comme un homme fort, par les deux reines alarmées, et
promettant de conclure en trois mois le mariage napolitain: «Ce que je
n'ai que trop prévu et trop prédit est accompli, m'écrivait M.
Bresson[120]: on ne décrète pas précisément l'abolition, mais la
suspension du gouvernement représentatif; la liberté de la presse est
anéantie; les Cortès sont indéfiniment prorogées. Je suis resté
entièrement étranger à ces actes: je les pressentais, et mes conseils au
duc de Riansarès, et à la reine-mère par son intermédiaire, ont eu pour
objet constant de les prévenir. Près du général Narvaez je n'ai tenté
aucun effort: depuis qu'il s'est séparé de MM. Mon, Martinez de la Rosa
et Pidal, je n'ai eu avec lui aucun entretien d'affaires; je savais
d'avance que tout serait inutile. C'est une situation bien grave;
l'intimidation est très-grande, et nous n'avons pas à craindre ici ces
mouvements populaires qui vengent les injures et brisent les trônes en
trois jours; mais l'action lente de l'opinion se fera sentir, et si elle
gagne l'armée, Dieu sait où nous irons.»
[Note 120: Le 19 mars 1846.]
Je lui répondis sur-le-champ[121]: «Il n'y a point de direction de
détail pour une telle situation: un mot seulement sur les points fixes
que je vous recommande: 1º le maintien de l'ordre constitutionnel: c'est
notre drapeau. C'est, pour l'Espagne, une nécessité, le seul moyen de
gouvernement, même ébréché et mutilé. En s'en séparant, on tombe dans le
vide. 2º L'union du parti modéré, la présence au pouvoir des hommes
importants du parti modéré. Ce n'est pas trop de tous. Quand ils sont
unis, nous travaillons à maintenir leur union. Quand ils sont brouillés,
nous travaillons à leur réconciliation. Et nous ne nous brouillons avec
aucun, majorité ou minorité, ministres ou non-ministres. Je ne sais
comment le général Narvaez reviendra dans la bonne voie. Je ne puis
croire qu'il aille jusqu'au bout de la mauvaise. Personne en Espagne ne
va au bout de rien, ce me semble. Tenez-vous toujours en mesure de
reconnaître les bonnes velléités et de les seconder: une bienveillance
constante et toujours prête, sans association de responsabilité.»
[Note 121: Le 25 mars 1846.]
M. Bresson n'eut pas de peine à suivre mes instructions; elles
convenaient à son penchant autant qu'à sa raison: il avait du goût pour
le général Narvaez, faisait grand cas de sa vigueur politique, voyait en
lui un sincère ami de l'alliance franco-espagnole, et croyait que, dans
l'avenir comme dans le passé, l'Espagne et sa reine pourraient avoir
plus d'une fois besoin de lui. La vivacité des impressions, la violence
des passions, l'impétuosité des résolutions, l'incohérence des actions,
ces traits caractéristiques des hommes du midi rendent difficiles, parmi
eux, les combinaisons longues, l'énergie patiente et l'esprit de suite
dont le régime parlementaire a besoin; mais ils n'excluent point la
noblesse des caractères, la générosité des sentiments, la supériorité
des esprits et tous ces grands instincts de la nature humaine qui ont
autant de charme que de puissance. M. Bresson les avait rencontrés
souvent dans le général Narvaez et se plaisait à y compter toujours. Il
se tint quelque temps à l'écart, évitant les occasions de voir le
président du conseil, et ne se rendant même pas à une entrevue
diplomatique à laquelle sir Henri Bulwer n'eut garde de manquer. Mais
quand le général Narvaez lui fit témoigner par le comte d'Araña sa
surprise et son chagrin d'une telle absence, ajoutant qu'il irait
lui-même le voir le lendemain s'il pouvait disposer d'un moment, M.
Bresson s'empressa de répondre à cet appel: «Je n'avais pas franchi le
seuil du cabinet du général, m'écrivit-il[122], que déjà il m'avait
serré dans ses bras, et exprimé toute la peine que lui avait causée
l'éloignement où je m'étais tenu de lui depuis six semaines. Cet accueil
si amical nous dispensait mutuellement de toute explication; cependant
je lui ai dit que, dans ce qui venait de se passer, mon rôle avait été
en grande partie forcé; qu'il ne devait pas oublier que notre révolution
de Juillet avait été une protestation contre des mesures analogues à
celles qu'il venait de prendre; mais que, le fait accompli sans nous,
nous n'avions d'autre pensée que de l'aider à gagner la grande et
peut-être périlleuse partie qu'il venait d'engager. Il m'a répondu avec
une verve, un entraînement et une lucidité très-remarquables, présentant
les faits qui ont précédé la crise sous un jour spécieux et tout à son
avantage, rendant pleine justice aux qualités, aux talents et aux vertus
de MM. Martinez de la Rosa, Mon et Pidal, protestant du regret profond
qu'il avait éprouvé à se séparer d'eux, les qualifiant d'hommes éminents
et propres chacun à présider le cabinet; généreux dans ses sentiments,
noble dans ses expressions, maître de sa pensée, développant ses plans,
prévoyant les difficultés et y parant; décidé à rendre au pays, après
l'avoir organisé et discipliné, sa liberté et sa constitution; ne
demandant que six mois pour faire élire et convoquer les Cortès;
abjurant tout projet de vengeance, tout intérêt, toute rancune;
uniquement préoccupé d'accomplir une oeuvre salutaire qui lui mérite
l'approbation de la reine et la reconnaissance de l'Espagne. Enfin,
c'était mon Narvaez d'autrefois, tel que je l'ai connu et aimé dans les
beaux jours de Barcelone; un vent funeste avait soufflé sur lui et
troublé ses esprits; M. Martinez de la Rosa peut vous dire à quel point
il était, depuis cinq mois, différent de lui-même. Nous le retrouvons
tout entier; ce qu'il y a de grand, de noble dans sa nature reprendra le
dessus; et remis ainsi en équilibre, il est bien supérieur à tous les
autres et bien plus capable de nous mener au Port.»
[Note 122: Les 21 et 23 mars 1846.]
L'amitié est facile à l'espérance. M. Bresson s'aperçut bientôt que les
faits ne répondaient pas à la sienne: «Le général Narvaez,
m'écrivit-il[123], n'a pas longtemps gardé l'équilibre qui paraissait à
peu près rétabli dans son esprit; quand ses passions sont excitées, il
ne se connaît plus et ne se gouverne plus. Aux premières marques
d'opposition qu'il a rencontrées dans deux de ses collègues, au lieu de
prendre des précautions et de les combattre avec des armes courtoises,
son langage est devenu violent et il a presque dicté des conditions à la
reine. Averti à temps du mauvais effet que produisait au palais cet
oubli des convenances, je l'ai mis sur ses gardes; il n'a pas tenu
compte de mes conseils. Alors la reine Christine, ordinairement si
réservée et si prudente, a laissé éclater devant moi ses
sentiments:--«C'est Espartero, m'a-t-elle dit; ce sont les mêmes
exigences; il veut arriver au même but.»--De son côté, la jeune reine
s'exprimait dans des termes semblables:--«Espartero, disait-elle,
gardait du moins avec moi quelques ménagements; celui-ci n'en garde plus
aucun.»--Je vis qu'il était perdu, que toute intervention trop positive
en sa faveur serait inutile et dangereuse, et je me bornai à adoucir sa
chute par quelques bonnes paroles et quelques procédés polis. On a eu
envers lui les torts qu'il avait eus envers MM. Martinez de la Rosa et
Mon. Aucun homme considérable n'a consenti à s'unir avec lui. Il s'était
tué comme homme politique en se séparant des véritables chefs du parti
modéré; il ne restait plus que chef militaire pour faire face aux
émeutes; le jour où l'on s'est à peu près convaincu que d'autres
rempliraient aussi bien cet emploi, on l'a laissé choir.»
[Note 123: Le 5 avril 1846.]
L'un des chefs civils du parti modéré, M. Isturiz, fort avant dans la
confiance de la reine Christine, fut chargé de former le nouveau
cabinet. M. Mon hésitait à y entrer; la reine Christine lui semblait
froide: «Accepte, lui glissa-t-elle à l'oreille comme il passait près
d'elle, et ne dis pas que c'est moi qui te l'ai conseillé.» «Elle veut
gouverner, m'écrivait M. Bresson[124], et elle gouverne, mais elle n'en
veut pas les apparences; la responsabilité lui déplaît.» M. Mon accepta,
et M. Pidal avec lui; c'était le parti modéré en possession du pouvoir,
à la cour comme dans les Cortès. Qu'en fallait-il conclure et que ferait
le nouveau cabinet quant au mariage de la reine? Personne n'y voyait
clair: «Cette question du mariage, disait le marquis de Miraflores,
tuera encore deux ou trois ministères.» Ce n'était pas sur la seule
question du mariage que trois ministères venaient de naître et de mourir
en deux mois; le sort incertain du régime constitutionnel, et tantôt
l'inhabileté à le pratiquer, tantôt le danger d'y porter atteinte
avaient aussi grandement contribué à ces crises; les fautes des hommes y
avaient tenu encore plus de place que les difficultés des questions.
Quelles qu'en fussent les causes, le trouble était grand dans le
gouvernement espagnol et l'avenir très-obscur.
[Note 124: Le 2 mai 1846.]
Quand on marche sur un sol mouvant et dans les ténèbres, il faut marquer
bien nettement son but et planter de fermes jalons sur la route. En
présence de ce qui se passait en Espagne et dans la prévoyance de ce qui
pouvait s'y passer, je résolus de prendre, vis-à-vis du gouvernement
anglais, à la fois notre associé et notre embarras dans cette affaire,
la même attitude décidée et déclarée, pour les cas extrêmes, que j'avais
prise en Espagne même, dans mes dernières instructions au comte Bresson,
le 10 décembre précédent. J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire[125]:
«Envoyez-moi Jarnac pour trois jours. J'ai besoin de causer avec lui des
affaires d'Espagne. Il vous reportera, à vous et à lord Aberdeen, des
choses qu'il serait trop long d'écrire et pour lesquelles rien ne peut
suppléer à la conversation. Qu'il ne perde point de temps. Madrid va
vite quand il s'y met, et je ne veux pas être pris au dépourvu.»
[Note 125: Le 17 février 1846.]
M. de Jarnac arriva sur-le-champ. Nous causâmes à fond avec lui, le roi
et moi. Je le mis au courant de tous les _imbroglios_, de toutes les
scènes, de toutes les chances de Madrid, et je le renvoyai, le 27
février, à M. de Sainte-Aulaire: «Je lui ai dit et il vous redira tout
ce que j'aurais voulu vous dire. Je lui ai remis de plus le _mémorandum_
ci-joint, qui contient le résumé de la situation, et doit être le thème
de vos conversations et des siennes avec lord Aberdeen. Il importe que
Jarnac répète à lord Aberdeen le commentaire très-développé que le roi
et moi nous lui en avons fait à lui-même. Tout ceci est fort délicat et
doit être très-ménagé, mais aussi très-net, car je tiens également à
être loyal et à n'être point dupe.»
_Mémorandum remis le 27 février 1846 à M. le comte de Jarnac_.
§ Ier.
Le principe que nous avons soutenu et que le cabinet anglais a accepté
comme base de notre politique, quant au mariage de la reine d'Espagne,
devient d'une application fort difficile et fort incertaine.
Voici quelle est maintenant la situation des princes descendants de
Philippe V, et prétendant ou pouvant prétendre à la main de la reine
d'Espagne:
Le prince de Lucques est marié.
Le comte de Trapani est fort compromis: 1º Par l'explosion qui a eu
lieu contre lui; 2º Par la chute du général Narvaez.
Les fils de l'infant don François de Paule sont fort compromis: 1º par
leurs fausses démarches; 2º par leur intimité avec le parti radical et
l'antipathie du parti modéré; 3º par le mauvais vouloir de la reine-mère
et de la jeune reine elle-même.
Les fils de don Carlos sont, quant à présent, impossibles: 1º par
l'opposition, hautement proclamée, de tous les partis; 2º par leur
exclusion formellement prononcée dans la constitution; 3º par leurs
propres dispositions, toujours fort éloignées de la conduite qui
pourrait seule leur rendre quelques chances.
La situation actuelle des descendants de Philippe V, dans la question du
mariage de la reine d'Espagne, est donc devenue mauvaise.
§ II.
J'aurais beaucoup à dire sur les causes de ce fait. Je ne relèverai que
deux points:
1º Nous avons constamment témoigné, pour tous les descendants de
Philippe V sans exception, des dispositions favorables. Nous avons dit
et répété, à la reine Christine elle-même que les infants, fils de don
François de Paule, nous convenaient très-bien. Nous avons fait ce qui
était en notre pouvoir pour rendre possibles les infants fils de don
Carlos. Si nous avons spécialement demandé le comte de Trapani, c'est
que son succès nous a paru plus probable que celui de tout autre, à
cause du bon vouloir de la reine Christine et de la jeune reine.
2º Le cabinet anglais ne nous a prêté, pour la combinaison Trapani,
aucun concours actif et efficace. Il a gardé une neutralité froide; et
son inertie a laissé un libre cours à toutes les hostilités, à toutes
les menées, soit des Espagnols, soit même des agents anglais inférieurs,
que son concours net et actif aurait contenues.
§ III.
Quelles qu'en soient les causes, le fait que les difficultés du mariage
de l'un des descendants de Philippe V avec la reine Isabelle se sont
fort aggravées est incontestable.
Et en même temps un travail très-actif se poursuit et redouble en ce
moment pour marier le prince Léopold de Coburg, soit à la reine
Isabelle, soit à l'infante doña Fernanda.
La cour de Lisbonne est le foyer de ce travail. Les correspondances, les
journaux portugais et espagnols le révèlent évidemment.
On affirme que le prince Léopold de Coburg, qui doit être parti le 24
février de Lisbonne pour Cadix, Gibraltar, Alger, Malte et l'Italie,
fera, secrètement ou publiquement, un voyage à Madrid. Beaucoup de
circonstances rendent cette affirmation vraisemblable.
§ IV.
Nous avons été et nous voulons être très-fidèles à la politique que nous
avons adoptée et aux engagements que nous avons pris quant au mariage,
soit de la reine Isabelle, soit de l'infante doña Fernanda.
Mais si l'état actuel des choses se prolonge et se développe, nous
pouvons arriver brusquement à une situation où nous serons:
1º Placés sous l'empire d'une nécessité absolue pour empêcher que, par
le mariage, soit de la reine, soit de l'infante, notre politique reçoive
en Espagne un échec que nous n'accepterions pas.
2º Libres, pour l'un comme pour l'autre mariage, de tout engagement.
C'est ce qui arriverait si le mariage, soit de la reine, soit de
l'infante, avec le prince Léopold de Coburg ou avec tout autre prince
étranger aux descendants de Philippe V, devenait probable et imminent.
Dans ce cas, nous serions affranchis de tout engagement et libres d'agir
immédiatement pour parer le coup en demandant la main, soit de la reine,
soit de l'infante, pour M. le duc de Montpensier.
§ V.
Nous désirons sincèrement et vivement que les choses n'en viennent point
à cette extrémité.
Nous ne voyons qu'un moyen de la prévenir. C'est que le cabinet anglais
s'unisse activement à nous: