A côté de ces symptômes incohérents des dispositions royales, venaient

se placer des indications diplomatiques de même nature: le marquis de

Casa Yrujo, duc de Sotomayor, fut nommé ministre d'Espagne en

Angleterre. «Il est, m'écrivit M. Bresson [103], l'un des membres du

parti modéré qui se révoltent contre les limites qu'on leur a fixées, et

qui entendent sortir du cercle qu'on leur a tracé; il ne vous en fera

pas mystère si, à son passage à Paris, vous le pressez un peu de

questions: il dit, et bien d'autres avec lui, que, si le roi ne donne

pas à l'Espagne un de ses fils, elle prendra, de la main des Anglais, un

Coburg, parce qu'il lui faut, à tout prix, l'appui d'une grande

puissance.» Après l'arrivée du duc de Sotomayor à Londres, M. de

Sainte-Aulaire, sans lui attribuer un langage aussi péremptoire,

m'écrivit[104] qu'il s'était montré hostile au mariage napolitain, et

que lord Aberdeen, en avertissant notre ambassadeur, avait ajouté: «Vous

savez que je suis très-indifférent à cette affaire; mais, pour Dieu, ne

vous y engagez pas trop avant sans autres auxiliaires que la reine

Christine et Narvaez. Je crains que vous ne voyiez surgir à l'improviste

des obstacles qui vous embarrasseront beaucoup.» Le duc de Sotomayor

rendit à Madrid un compte détaillé de ses entretiens avec lord Aberdeen

et des ouvertures que lui-même il lui avait faites: «Sa lettre, me manda

M. Bresson[105], a excité toute l'attention du conseil: on a débattu,

sans toutefois arriver à une conclusion, la question de savoir de quel

côté il serait le plus à propos de chercher un appui quand le jour de

cette grande solution serait venu; et M. Mon, qui cependant n'est pas

napolitain, a coupé court à la discussion en s'écriant

brusquement:--«Alors nous romprions avec la France, et ce serait là le

plus grand danger.»--Le débat a fini en simple conversation.»

[Note 103: Le 28 septembre 1844.]

[Note 104: Le 8 avril 1845.]

[Note 105: Le 8 mars 1845.]

J'irais au-delà de la vérité si je disais que ces fluctuations et ces

agitations intérieures dans le gouvernement espagnol, reine-mère, reine,

ministres et diplomates, m'inspiraient une inquiétude sérieuse sur la

solution définitive de la question. J'avais une double confiance.

J'étais convaincu que, malgré ses embarras d'esprit et de cour, et tout

en maintenant ses réserves de principe comme ses conseils de prudence,

lord Aberdeen, sincère dans son adhésion à notre politique, ne nous

susciterait aucun obstacle, et ne se prêterait à aucune combinaison

hostile aux descendants de Philippe V. Je me tenais également pour

assuré que, malgré leurs boutades spontanées ou calculées, la reine

Christine, la jeune reine, le général Narvaez, le cabinet et le parti

modéré espagnol avaient, pour l'alliance française, une préférence

décidée, et que, pourvu que, de notre côté, nous fussions fidèles à la

position que nous avions prise et aux perspectives que nous avions

ouvertes, cette préférence déterminerait en définitive leur conduite et

l'événement. Tout ce qui s'était passé, dit ou écrit dans le cours des

années 1844 et 1845 avait établi en moi cette double conviction.

Ce fut en novembre 1844[106], au plus fort de la négociation engagée

pour le mariage napolitain, que je parlai pour la première fois à M.

Bresson de la possibilité d'un mariage entre M. le duc de Montpensier et

l'infante doña Luisa Fernanda: «Quand la reine Isabelle sera mariée et

aura un enfant, lui dis-je, M. le duc de Montpensier sera fort disposé à

épouser l'infante doña Fernanda. Il trouve ce mariage très-convenable et

très-bon pour lui; seulement ni le roi ni lui ne veulent d'une politique

détournée. Ne prenez pas ceci pour une décision définitive et un

engagement diplomatique. Je vous dis la disposition telle qu'elle est,

et elle est bonne, fort amicale envers l'Espagne, fort loyale envers

tout le monde.» M. Bresson me répondit sur-le-champ[107]: «J'ai laissé

entrevoir au général Narvaez que le mariage de l'infante, conçu dans un

sens plus populaire, pourrait venir en aide à celui de la reine, et que

les deux alliances pourraient être annoncées le même jour. Il a saisi

cette idée avec la vivacité qui le caractérise, et déjà il s'engageait,

si Mgr le duc de Montpensier était offert à l'infante, à seconder cette

union de tous ses efforts; mais tout à coup, par un retour sur

l'engagement qu'il prenait:--«Pourquoi, dit-il, ne pas nous le donner

pour la reine? C'est un prince instruit, élevé à la plus grande école,

qui porte l'habit militaire; il serait pour nous un roi véritable. A la

première nouvelle qu'il nous serait accordé, un frémissement de joie

parcourrait toute l'Espagne; tous les coeurs iraient au-devant de lui;

ce mariage se ferait de telle façon qu'il ne porterait aucune

perturbation dans la politique européenne; on n'entreprend plus

légèrement une guerre aujourd'hui, pour une question de dynastie et

contre un pays qui est dans son droit. Si l'Espagne n'est pas formidable

pour l'attaque, elle l'est encore pour la défense. Nous ne serions pas

un embarras pour vous; ce n'est plus comme au temps de Louis XIV et de

Philippe V, où vous vous vîtes obligés de conquérir le trône; le fils de

votre roi viendrait s'y asseoir à travers les populations accourues et

pleines de joie sur son passage. Et alors vous auriez dans l'Espagne une

alliée fidèle, rendue par vous au repos, déployant ses ressources, amie

de vos amis et ennemie de vos ennemis. Pourquoi donc ne voulez-vous pas

m'écouter et me comprendre?»

[Note 106: Le 26 novembre 1844.]

[Note 107: Le 30 novembre 1844.]

M. Bresson l'écoutait avec grand plaisir et le comprenait à merveille;

mais fidèle à ses instructions, il entra avec lui dans une discussion

affectueuse, uniquement appliqué à le ramener vers le but spécial et

nouveau qu'il lui présentait. «Quand le général Narvaez parla à la reine

Christine de ce projet de mariage du duc de Montpensier avec l'infante:

_Por l'amor de Dios_, s'écria la reine, _que no deja escapar este

Príncipe_[108]; et elle se répandit en témoignages d'affection pour le

roi et la reine, toute livrée à la perspective du bonheur qui attendait

sa fille au sein d'une famille si unie et si exemplaire[109].» Le

général Narvaez pressa M. Bresson de conclure sur-le-champ un compromis

secret pour ce mariage, et M. Bresson eut quelque peine à faire en sorte

que la forme et la sanction de l'engagement fussent réglées plus tard,

comme nous l'entendrions.

[Note 108: Pour l'amour de Dieu, ne laisse pas échapper ce prince.]

[Note 109: M. Bresson à moi, 5 avril 1845.]

Nous en étions là en septembre 1845 quand la reine Victoria vint au

château d'Eu faire au roi Louis-Philippe sa seconde visite. Nous nous

entretînmes à fond, le roi et moi, avec lord Aberdeen, du nouveau pas

que nous avions fait dans la question espagnole, et peu de jours après

le départ de la reine j'écrivis à M. Bresson[110]: «Je suis plus que

jamais en train de maintenir, dans cette question, la politique que j'ai

exprimée à Paris et que vous avez si bien appliquée à Madrid. Je viens

de m'en expliquer complétement avec lord Aberdeen. Je savais

très-indirectement, mais certainement, que le gouvernement anglais était

fort préoccupé de la crainte que notre conduite ne fût pas, au fond,

d'accord avec nos paroles, et qu'en déclinant le mariage de la reine

d'Espagne avec un fils du roi, nous ne fussions sur le point d'épouser

l'infante pour nous emparer, par un détour, de ce trône. Ce serait, de

notre part, aussi peu sensé que peu honorable. Quand nous avons adopté,

sur cette question, la politique que vous savez, quand nous avons

déclaré notre parti pris de ne pas vouloir du trône d'Espagne pour un

fils du roi, et en même temps de ne pas admettre que ce trône pût sortir

de la maison de Bourbon, nous avons parlé et agi sérieusement et

loyalement; non pour éluder une situation embarrassante, mais pour

satisfaire à l'intérêt vrai de la France. Nous suivrons cette politique

soit qu'il s'agisse du mariage de la reine Isabelle ou de celui de

l'infante doña Fernanda, car la question peut se poser sur l'un comme

sur l'autre. Tant qu'à défaut du mariage de la reine et d'enfants issus

d'elle, le trône d'Espagne sera aussi suspendu au mariage de l'infante,

nous nous conduirons pour ce mariage comme pour celui de la reine

elle-même; nous n'y prétendrons pas pour un fils du roi, et nous

n'admettrons pas qu'aucun autre qu'un prince de la maison de Bourbon y

puisse être appelé. Ni l'une ni l'autre des deux soeurs ne doit porter

dans une autre maison la couronne d'Espagne. Quand la reine Isabelle

sera mariée et aura des enfants, le mariage de l'infante aura perdu le

caractère qui nous impose, envers l'un et l'autre, la même politique; et

dès lors, quelles que soient les chances inconnues d'un avenir lointain,

ce mariage nous convient, et nous ne cachons point notre intention de le

rechercher et de le conclure, s'il convient également aux premiers

intéressés. J'ai dit cela à lord Aberdeen. Le roi le lui a dit et redit.

Il est maintenant bien entendu que telle sera notre conduite. Et elle

est trouvée fort sensée, naturelle et loyale.»

[Note 110: Le 19 septembre 1845.]

Il fut en même temps bien entendu et reconnu, par lord Aberdeen comme

par nous, qu'en tenant cette conduite nous comptions qu'aucun prince

étranger à la maison de Bourbon ne serait soutenu par le gouvernement

anglais comme prétendant à la main de la reine Isabelle ou de l'infante

sa soeur. Notre sécurité à cet égard était évidemment la condition de

notre renonciation à toute prétention pour les fils du roi.

Arrivée à ce point, la question semblait, sinon résolue, du moins

pacifiée et en progrès. La perspective du mariage de l'infante doña

Fernanda avec le duc de Montpensier rendait la reine Christine, le

cabinet et le parti modéré espagnols plus faciles pour celui de la reine

Isabelle avec tel ou tel des descendants de Philippe V. Le comte de

Trapani ne devenait pas plus populaire en Espagne; le roi de Naples ne

cessait pas d'avoir des doutes sur le succès de son frère et de tenir en

suspens toute démarche définitive; mais l'opposition de plusieurs des

chefs du parti modéré s'atténuait, et le général Narvaez se montrait

plus que jamais résolu à surmonter les obstacles que rencontrait cette

combinaison. En même temps les deux fils de l'infant don François de

Paule reparaissaient peu à peu sur la scène comme une solution possible;

c'était tantôt le duc de Cadix, tantôt le duc de Séville qui semblaient

retrouver des chances; mais, pour l'un et pour l'autre, l'avenir n'était

plus fermé; les mauvais souvenirs qui avaient pesé sur eux

s'éloignaient; les haines de famille s'étaient refroidies comme les

cendres de l'infante leur mère. Nous ne touchions pas encore au but;

bien des questions restaient encore à résoudre et bien des résolutions à

prendre; la reine Christine s'inquiétait de l'incertitude laissée sur

l'époque à laquelle le mariage de M. le duc de Montpensier avec

l'infante pourrait s'accomplir; elle demandait à la reine Marie-Amélie

sa tante quel était le sens précis de nos paroles quand nous disions

qu'il fallait que ce mariage cessât d'avoir le caractère politique qu'on

pourrait lui attribuer, et la réponse aussi sincère qu'affectueuse de la

reine ne dissipait pas complétement l'inquiétude de sa nièce. Le comte

Bresson, de son côté, regardait comme impossible à exprimer formellement

la condition qu'avant le mariage de sa soeur la reine Isabelle eût des

enfants, tant la fierté et la délicatesse espagnoles, royale et

nationale, en seraient blessées. Il y avait encore là des difficultés

sérieuses; mais dans la situation que nous avions prise et dans la

complète entente qui paraissait établie entre nous et le cabinet

anglais, il y avait aussi un sérieux espoir de les surmonter.

Vers la fin de 1845, après les entretiens et les témoignages de

confiance mutuelle entre le roi, lord Aberdeen et moi au château d'Eu,

un singulier concours de faits et d'apparences vint obscurcir et

compliquer gravement cette question. Le comte de Jarnac, en ce moment

chargé d'affaires à Londres, m'écrivit[111]: «J'ai eu occasion de causer

avec l'ambassadeur de Russie; il m'a fait des compliments pour vous et

sur les excellentes dispositions de lord Aberdeen. Parlant de l'Espagne,

il m'a dit:--On voit bien comment finira cette question du mariage de la

reine: elle épousera le jeune prince de Coburg; l'Angleterre sera

contente, vous aussi, et tout le monde avec vous.--Comme bien vous

pensez, cher monsieur Guizot, je n'ai nullement répondu de l'appui de la

France:--Oh! m'a dit en riant le baron de Brünnow, lord Aberdeen ne veut

pas non plus cette combinaison; mais elle se fera à son insu.--Comme je

ne vois jamais grand intérêt à discuter avec M. de Brünnow les sujets de

nos dissentiments possibles avec lord Aberdeen, je me suis borné à dire

que, le prince Léopold de Coburg étant à Paris, il n'aurait pas de peine

à s'assurer des dispositions réelles de notre cour. Vous jugerez,

d'après vos informations générales, de la valeur de ces présomptions

plus ou moins sincères du baron de Brünnow. Dans tous les cas, j'en

dirai un mot à lord Aberdeen à la première occasion.»

[Note 111: Le 2 novembre 1845.]

Le jeune prince Léopold de Coburg était alors en effet à Paris avec son

père et sa mère, le duc et la duchesse Ferdinand de Coburg: ils

traversaient la France pour se rendre à Londres et de là à Lisbonne où

ils devaient passer quelques mois auprès de la reine doña Maria et du

roi son mari, frère du prince Léopold. Et en même temps que ce voyage

s'accomplissait, M. Bresson m'informait qu'il y avait à Madrid un

redoublement de tentatives plus ou moins directes et d'intrigues plus ou

moins obscures qui semblaient naître autour de sir Henri Bulwer, et qui

pénétraient jusque dans le palais de la jeune reine pour y cultiver les

chances du prince de Coburg. J'écrivis sur-le-champ à M. de Jarnac[112]:

[Note 112: Le 7 novembre 1845.]

«En addition ou en commentaire à ce que vous a dit M. de Brünnow sur le

mariage espagnol, je vous envoie tout ce que me mande M. Bresson, en

date des 18 et 29 octobre. Maintenant quel est le sens et le lien de

tous ces faits? Comment sir Henri Bulwer insinue-t-il à M. Donoso Cortès

ce que M. de Brünnow vous prédit, à vous, comme certain? Par quel hasard

un M. Buschentall vit-il dans l'intimité de sir Henri Bulwer, et

arrive-t-il de Londres quelques jours avant de s'introduire dans le

palais de la reine Isabelle pour séduire des femmes de chambre, lui mal

parler de sa mère et de son ministre, et lui offrir pour mari un prince

de Coburg qui, à ce même moment, passe en effet à Paris et à Londres

pour se rendre à Lisbonne, d'où l'on promet qu'il viendra bientôt à

Madrid? Et par quel autre hasard le ministre de l'empereur de Russie à

Londres est-il si bien au courant de ce qui intéresse les Coburg en

Espagne et si sûr de leur succès, et cela au moment même où l'empereur

son maître arrive à Palerme, chez ce roi de Naples dont le frère est le

concurrent matrimonial du prince de Coburg? Quelle est, sous toutes ces

apparences, la part réelle de chacun de ces souverains, princes et

ministres, dans ce travail si vif et si mêlé pour la main de cette jeune

reine qui a tant d'envie de se marier et si peu de maris à choisir parmi

tant de prétendants? Si vous avez, mon cher Jarnac, une réponse à ces

questions, envoyez-la-moi, je vous prie. Je sais tout ce qu'il peut y

avoir de mensonge dans les apparences et de bizarrerie insignifiante

dans les coïncidences de faits ou de paroles, et je suis peu disposé à

croire que, même dans le pays de Figaro, l'intrigue joue un aussi grand

rôle qu'elle en a ou qu'elle veut en avoir l'air. Mais convenez qu'il y

a, dans tout ceci, quelque chose d'assez singulier et de quoi exercer

l'esprit des gens qui voient partout des énigmes et des piéges.

«Laissons là les piéges et les énigmes. Évidemment l'intrigue Coburg est

très-active à Madrid. Le foyer en est à Lisbonne. La prochaine arrivée à

Lisbonne du prince Léopold va donner à l'intrigue un redoublement

d'intensité. Il est parti hier pour Londres avec son père le duc

Ferdinand. Ils y passeront huit jours et s'embarqueront à Falmouth ou à

Plymouth, sur un bâtiment que leur donne la reine d'Angleterre. Avant

quinze jours donc, ils seront à Lisbonne. Avant-hier, à Saint-Cloud, au

baptême du duc de Penthièvre, j'ai dîné à côté du prince Léopold. Il m'a

tenu un langage fort dégoûté de la Péninsule en général, de ses

oscillations révolutionnaires, de toute prétention politique, et m'a

parlé de la vie et du bonheur domestique comme de son seul voeu. Mais la

veille, à Saint-Cloud aussi, il parlait d'un voyage à cheval,

_incognito_, en Espagne et à Madrid. Causez de cela avec lord Aberdeen,

à coeur ouvert, comme vous causez de tout. Pour lui comme pour nous, je

le sais, la position est délicate; mais quand il s'est agi des chances

de mariage de ses fils à Madrid (et vous savez si elles étaient, si

elles seraient encore belles), le roi n'est pas resté neutre ni inerte;

il a positivement déclaré qu'il refuserait, qu'il ne voulait pas

compromettre, même à ce prix, sa politique générale et l'équilibre de

l'Europe. Nous avons bien droit d'attendre qu'à Londres on ne soit pas

non plus neutre et inerte quand il s'agit d'écarter ce que nous ne

pouvons accepter, ce que nous n'accepterons certainement pas. Qu'on ne

laisse donc au prince Léopold de Coburg aucune possibilité de se

présenter, ni de donner à croire qu'il se présente sous les couleurs et

avec l'aveu de l'Angleterre. Que tous les barbouillages subalternes

qu'on tente, vous le voyez bien, et qu'on tentera encore à Madrid dans

ce sens, soient frappés d'avance de discrédit et d'impuissance. J'ose

dire qu'on nous doit cela, et que, si nous ne demandons pas un concours

actif pour le candidat qui nous convient, c'est bien le moins qu'on

supprime toute apparence de concours, même tacite, pour le candidat qui

ne nous convient pas.»

Avant même d'avoir reçu ma lettre, M. de Jarnac s'entretint avec lord

Aberdeen et lui répéta les propos de M. de Brünnow en lui demandant si,

de son côté, il n'avait rien vu ni rien appris sur les projets des

princes de Coburg pour un voyage ou un mariage en Espagne: «Vous savez,

lui dit lord Aberdeen, que sur cette question nous sommes parfaitement

d'accord. Notre point de départ, nos principes abstraits ne sont

peut-être pas les mêmes; mais, dans le fait, je veux, comme vous, un

prince de Bourbon sur le trône d'Espagne. C'est là ce que je pense bien

sincèrement; c'est ce que je dis, ce que j'écris, ce que je recommande.

Maintenant je ne puis empêcher d'autres princes, et des princes de

Coburg surtout, d'avoir aussi leurs principes et leurs vues et d'agir en

conséquence.--Nous sommes sûrs de la sincérité de vos paroles comme de

nous-mêmes, lui répondit M. de Jarnac, et nous savons que nous n'avons à

craindre aujourd'hui ni un malentendu, ni un travail ou un jeu séparé,

de part ou d'autre. Mais si le prince Léopold vient à Londres pour aller

ensuite en Espagne, il est essentiel qu'il sache ici quelle est votre

pensée sur ses prétentions possibles à la main de la reine Isabelle. Si,

après tout ce qui a été dit et convenu entre vous et nous, nos princes

non encore mariés allaient parcourir l'Espagne, y recueillir les

suffrages des partisans si nombreux de l'alliance française et faire

leur cour à la reine, vous seriez fondés à voir là autre chose qu'une

simple visite de famille. Vous ne laisserez donc pas s'établir, sous le

patronage apparent de l'Angleterre, une candidature dont le succès vous

paraît à vous-même si peu désirable.--Mais, reprit lord Aberdeen, les

princes de Coburg ne sont point des princes anglais; je n'ai sur eux

aucune action directe, et, en définitive, la reine d'Espagne reste libre

d'en choisir un pour époux, s'il lui plaît.» M. de Jarnac rappela alors

toutes les raisons, toutes les considérations dont nous nous étions si

souvent entretenus, lord Aberdeen et moi, et qui avaient déterminé notre

accord sur la question espagnole: «Lord Aberdeen en a reconnu toute la

valeur, me dit M. de Jarnac, et il m'a demandé, en terminant, de lui

donner quelques extraits de votre correspondance qui définissent bien

clairement vos vues sur les candidatures que vous repoussez en Espagne.

Vous devinez l'usage qu'il se propose d'en faire, s'il y a lieu.» Il

ajoutait en post-scriptum: «J'ai revu ce matin lord Aberdeen; il m'a

dit:--Je viens d'être invité à Windsor, sans doute pour y rencontrer les

princes de Coburg. Que voulez-vous que je leur dise? que voulez-vous que

je dise à la reine?--Je lui ai demandé de ne prendre aucune sorte

d'initiative en raison de notre entretien; mais, si on lui parlait d'un

voyage en Espagne, de le déconseiller et de rappeler, dans l'intérêt du

jeune prince comme de la politique générale, votre déclaration que toute

combinaison qui ferait sortir le trône d'Espagne des descendants de

Philippe V trouverait la France décidément hostile.»

Invité lui-même à Windsor, M. de Jarnac y retrouva lord Aberdeen qui lui

dit aussitôt: «J'ai fait et dit tout ce que vous m'avez demandé, et je

crois pouvoir vous répondre qu'il n'est nullement question ici d'appuyer

ou d'encourager aucune prétention du prince Léopold. Il peut toujours

nous échapper; mais soyez sûr que, si vous précipitez le mariage de la

reine Isabelle avec le comte de Trapani à raison de quelque projet que

vous nous prêteriez en faveur du prince Léopold, vous seriez

complètement dans l'erreur. Du reste, a-t-il ajouté en me quittant, me

disait M. de Jarnac, je vais m'entendre définitivement à ce sujet avec

le prince Albert.--De retour de chez le prince, il m'a fait prier de

passer chez lui:--Tout est maintenant réglé comme vous le souhaitez,

m'a-t-il dit; vous pouvez désormais tenir pour certain qu'il n'y a à

Windsor aucune prétention, aucune vue sur la main de la reine d'Espagne

pour le prince Léopold, et que notre cour, comme notre cabinet,

déconseillera toute pensée semblable, ainsi que tout voyage en Espagne,

sauf peut-être à Gibraltar. Je puis vous répondre, sur ma parole de

_gentleman_, que vous n'avez rien à craindre de ce côté; le prince

(Albert) comprend parfaitement notre politique commune, et il s'y

ralliera absolument, dans la même mesure que le cabinet lui-même[113].»

[Note 113: M. de Jarnac à moi, lettres des 2, 5, 10, 11 et 12 novembre

1845.]

J'étais alors et je reste aujourd'hui profondément convaincu de la

parfaite sincérité du prince et du ministre dans leurs intentions et

leurs paroles; mais les princes et les ministres ne savent pas assez

combien ceux qui les entourent sont empressés à servir leurs fantaisies

présumées, et tout ce que le pouvoir a de peine à prendre pour qu'on

fasse ce qu'il prescrit au lieu de le flatter dans ce qui peut lui

plaire. Tantôt avec plus, tantôt avec moins de réserve, les menées en

faveur du prince de Coburg continuèrent en Espagne: «Il y a bien quelque

amendement, m'écrivait M. Bresson; le secrétaire de la légation anglaise

à Lisbonne, qui résidait depuis près d'un an à Madrid en intimité avec

tous nos adversaires, M. Southern est retourné à son poste; Bulwer

déclare qu'il n'est pas chargé d'appuyer les prétentions du prince de

Coburg; il a même donné lecture, à une personne qui devait le rapporter

à la reine Christine, d'une dépêche de lord Aberdeen qui lui prescrivait

de s'en abstenir. Mais depuis l'arrivée de ces princes à Lisbonne, les

agents secrets se sont remis à l'oeuvre; M. Gonzalès Bravo écrit qu'à

une réception de la cour il a été assailli d'allusions par ses

collègues; au ministre d'Autriche qui lui disait en lui montrant le

prince Léopold:--«Voilà le candidat»,--il a répondu:--«Il y a des

candidats, et non pas un candidat;--un autre assurait malignement que le

bel uniforme du prince réussirait en Espagne: «Pour réussir en Espagne,

a dit M. Bravo, il faut porter un uniforme espagnol[114].» On persistait

à annoncer le prochain voyage du prince Léopold de Lisbonne à Gibraltar,

de Gibraltar à Cadix et de Cadix... où? Ce jeune prince était

évidemment, pour les adversaires de la politique française, une arme et

une chance qu'ils ne voulaient pas abandonner. Et j'apprenais en même

temps de Londres qu'à propos de la question des lois sur les céréales le

cabinet de sir Robert Peel était près de se dissoudre, que les ministres

avaient donné leur démission, et que le _Foreign-Office_ allait

probablement repasser des mains de lord Aberdeen dans celles de lord

Palmerston.

Je jugeai que le moment était venu de donner à notre politique toute sa

portée, et à nos agents des instructions positives sur le cas extrême

qui se laissait entrevoir. J'écrivis au comte Bresson[115]: «Voyons

sur-le-champ, entre nous, quels seront probablement les embarras de

l'avenir, et prévoyons par quelle attitude, par quel langage il faut,

dès à présent, nous y préparer.

[Note 114: M. Bresson à moi, les 22 novembre, 1er et 15 décembre 1845.]

[Note 115: Le 10 décembre 1845.]

«La base de notre politique générale envers l'Espagne, spécialement dans

la question des mariages de la reine et de l'infante, c'est le ferme

dessein de prévenir, entre les deux principaux alliés de l'Espagne, la

France et l'Angleterre, le retour de cette rivalité active, de ces

luttes acharnées qui ont fait et qui feraient encore tant de mal à

l'Espagne d'abord, et aussi à l'Europe.

«Cette politique est dans l'intérêt de l'Espagne aussi bien que de la

France.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 14 / 39 段