Elle n'amena rien de nouveau ni de décisif; le roi de Naples persista

dans son irrésolution et son inertie. J'incline à croire qu'outre sa

crainte de se brouiller avec les cours de Vienne et de Rome, il doutait

un peu de la sincère et ferme résistance du roi Louis-Philippe au

mariage de l'un de ses fils avec la reine Isabelle, et il ne voulait pas

s'exposer à n'avoir fait, dans ses rapports avec la cour de Madrid, que

servir de marchepied à son cousin. Ce doute routinier et inintelligent

le trompait singulièrement, car il avait précisément pour effet de

rendre des chances à la combinaison que le roi Ferdinand redoutait:

«Savez-vous, m'écrivait le comte Bresson[92], ce qui résulte déjà de ces

hésitations du roi de Naples? Les partisans du mariage français se

raniment, Narvaez lui-même; il me disait avant-hier:--«Ce mariage peut

se traiter, s'accomplir sans que vous vous en mêliez; laissez-nous

seulement faire. Soit, je l'admets: l'Espagne aujourd'hui est plutôt un

embarras qu'un surcroît de force; mais donnez-moi trois ans avec un des

fils de votre roi, et je la reporterai au rang de puissance du premier

ordre; et alors, mesurez de quelle importance il sera pour la France,

pour vos possessions d'Afrique, de ne faire qu'un avec elle.»--Je

n'entre pas, vous le pensez bien, cher ministre, dans la discussion de

ces diverses assertions: je détourne la pensée et je combats les

espérances. Mais ne doutons pas d'une conséquence à peu près inévitable

de la conduite équivoque du roi de Naples: aucun autre ministère que

celui présidé par Narvaez n'osera adopter son frère; et les ducs de

Cadix et de Séville n'ayant de partisans nulle part, et les fils de don

Carlos ayant toutes les portes fermées, la question se posera nettement

entre un prince français et un prince allemand; dans un entraînement

d'irritation contre les vues exclusives de ses voisins, dans un

soubresaut d'indépendance, l'Espagne nous laissera de côté et prétendra

choisir, pour elle et pour sa reine, quelque prince homme fait, certain

de l'appui de quelque grande puissance, et qui, par sa personnalité et

par ses alliances, lui apportera de fortes garanties. Elle ne peut

chercher et trouver ce prince qu'en France, en Autriche ou dans le reste

de l'Allemagne. En pareil cas, que comptez-vous faire? Je vous en prie,

répondez-moi aussi nettement que je vais vous dire ma façon de penser.

Je regarde un prince français comme une glorieuse et déplorable

extrémité, un prince allemand comme le coup le plus pénétrant, le plus

sensible à l'honneur de la France, et à l'orgueil, à l'existence

peut-être de notre dynastie. Entre un prince français et un prince

allemand, réduit, adossé à ces termes, je n'hésiterais pas un moment: je

ferais choisir un prince français. Ici, cher ministre, mes antécédents

me donnent le droit de soumettre respectueusement, au roi et à vous,

quelques observations personnelles. En 1831, quand la question s'est

posée, en Belgique, entre le duc de Leuchtenberg et le duc de Nemours,

je me suis trouvé dans une position identique. Je ne rappellerai pas à

Sa Majesté cette conversation que je suis venu chercher à toute bride de

Bruxelles, et que j'ai eue avec elle, le maréchal Sébastiani en tiers,

le 29 janvier, au point du jour. Les circonstances étaient imminentes,

au dedans et au dehors; tout bon serviteur devait payer de sa personne;

j'ai pris sur moi une immense responsabilité: j'ai fait élire M. le duc

de Nemours, et je n'hésite pas à reconnaître que je l'ai fait sans

l'assentiment du roi et de son ministre. C'était très-grave pour ma

carrière, pour ma réputation même; j'ai touché à ma ruine; toute la

conférence de Londres, M. de Talleyrand y compris, lord Palmerston avec

fureur, s'était liguée contre moi. Le roi et le maréchal Sébastiani

m'ont soutenu; ils m'ont ouvert une autre route; ils m'ont porté sur un

autre théâtre, et je me suis relevé à Berlin, non sans peine, du bord de

ce précipice. Mais, cher ministre, je ne pourrais repasser par ce

chemin, ni courir de pareils risques; je ne serais plus, aux yeux de

tous, qu'un brûlot de duperie ou de tromperie; on m'accuserait avec

raison d'avoir joué deux peuples amis. Expliquons-nous donc secrètement,

entre nous, mais sans détour; sur quoi puis-je compter? Votre résolution

est-elle prise? Êtes-vous préparé à toutes ses suites?

[Note 92: Les 8 et 21 septembre 1844.]

Que le roi de Naples se prononce; que nous sachions à quoi nous en

tenir, et que nous puissions prendre nos mesures en toute connaissance

de cause. Mais si la combinaison napolitaine échoue, si, après avoir

tenté, je l'atteste sur l'honneur, tous les efforts pour la faire

triompher, je me trouve forcément amené, pour épargner à notre roi et à

notre pays une blessure profonde, à faire proclamer un prince français

pour époux de la reine, accepterez-vous ce choix et en assurerez-vous, à

tout prix, l'accomplissement?

«J'espère, cher ministre, que le roi ne pensera pas, que vous ne

penserez pas qu'en vous adressant une question si grave et si précise,

je m'écarte du respect que je dois et veux toujours observer.

L'imminence du danger a pu seule me conduire à mettre de côté tous les

détours et toutes les circonlocutions d'usage.»

Il ajoutait en post-scriptum: «Ainsi que vous le désirez, je me tiens en

bons rapports avec la maison de l'infant don Francisco, quoique persuadé

que lui et ses fils ne pèsent guère dans la balance. J'y ai été reçu

dernièrement à bras ouverts et avec des insinuations par le duc de

Cadix. J'envoie de temps en temps ma femme chez les infantes qui se sont

prises, pour elle, de tendresse, et dont la gouvernante, madame d'Araña,

est son amie.»

Bien loin de me blesser, la franche et hardie question de M. Bresson me

plut et redoubla la confiance que je lui portais déjà; je me tins pour

assuré que nous avions à Madrid un agent qui, dans un moment critique,

n'hésiterait pas à prendre une grande responsabilité, et ne se

laisserait prévenir ni arrêter par aucune intrigue, espagnole ou

diplomatique. Mais l'ardente imagination de M. Bresson allait plus vite

que les événements; le séjour de l'Espagne lui déplaisait, et dans son

impatience d'en sortir bientôt par un succès éclatant, il oubliait ce

qu'il m'avait écrit peu après son arrivée à Madrid[93]: «Le roi connaît

bien l'Espagne; il suffit d'ouvrir les yeux et de regarder pour se

convaincre combien la politique de non-intervention était sage et

nationale. Je me croirais coupable du crime de lèse-patrie si j'en

conseillais jamais une autre. Il n'y aura jamais rien à gagner, il y

aura toujours à perdre à prendre l'Espagne à sa charge. Quand on n'en a

pas été témoin, on ne peut se représenter un pareil état social.

[Note 93: Le 17 décembre 1843.]

Que M. le duc d'Aumale et M. le duc de Montpensier rendent grâce à la

haute raison du roi leur père qui leur enlève toute chance d'un pareil

établissement! Pauvres princes! je les plaindrais autant que je me

plains moi-même.» C'était bien sérieusement et sincèrement que le roi

Louis-Philippe avait résolu, dans l'intérêt de la France, de ne pas

accepter, pour l'un de ses fils, la main de la reine d'Espagne, avec les

conséquences françaises, espagnoles et européennes de cette union. Cette

sage et honnête politique nous imposait la loi d'épuiser toutes les

combinaisons, toutes les chances possibles pour éviter l'hypothèse

extrême dans laquelle M. Bresson se plaçait et me demandait de me placer

sans délai, l'absolue nécessité de choisir entre un prince français et

un prince étranger à la France, à ses intérêts en Europe comme à sa race

royale. J'avais, dans mon âme, un parti bien pris sur la conduite à

tenir dans cette hypothèse; mais le jour n'était pas venu de résoudre,

ou seulement de poser une telle question: il y a des choses si

difficiles à faire à propos et dans la juste mesure qu'il ne faut jamais

les dire aux autres, et à peine à soi-même, tant qu'on n'est pas

absolument appelé à les faire. Le jour de l'action obligée a des

lumières imprévues. Nous étions loin d'avoir épuisé toutes les chances

de succès pour la politique que nous avions adoptée, le maintien de

l'alliance franco-espagnole par le maintien, sur le trône d'Espagne, des

descendants de Philippe V. Nous venions au contraire d'ouvrir de

nouvelles perspectives et de nouvelles voies vers ce but. Dans le cours

de l'année 1844, le mariage de M. le duc d'Aumale avec la princesse

Marie-Caroline, fille du prince de Salerne, avait été négocié, conclu,

accompli à Naples; et les premières paroles avaient été dites, les

premiers pas avaient été faits vers le mariage futur de M. le duc de

Montpensier avec l'infante doña Fernanda, quand la question du mariage

de la reine Isabelle aurait été réglée. Le premier de ces faits prouvait

que le roi ne tenait pas en réserve, pour le trône d'Espagne, celui des

princes ses fils auquel les Espagnols avaient d'abord pensé, et il nous

donnait à Naples, en faveur du comte de Trapani, de nouveaux moyens

d'action. Le second nous assurait le bon vouloir de la reine Christine

pour notre politique en Espagne, et nous mettait en mesure de prévenir

ou de déjouer les menées hostiles dont elle pouvait être l'objet. Je mis

M. Bresson parfaitement au courant des démarches déjà faites ou

préparées et des espérances que nous étions en droit de concevoir pour

la conclusion de notre oeuvre; et sans répondre directement à la

question qu'il m'avait posée, je lui témoignai, pour l'avenir comme dans

le présent, la confiance la plus encourageante[94]: «Je ne puis vous

dire quel plaisir et quelle lumière m'apportent vos lettres si

fréquentes, si détaillées, si animées. Le roi en jouit et en profite

autant que moi. Continuez. Votre tâche est grande et difficile; mais

vous êtes au niveau de toutes les tâches.»

[Note 94: Le 30 octobre 1844.]

La négociation pour le mariage napolitain fut donc continuée par le

comte Bresson à Madrid et par le duc de Montebello à Naples, avec le

même zèle et avec des alternatives tantôt de chances d'un succès

prochain, tantôt d'obstacles inattendus et d'ajournements indéfinis. Le

roi de Naples fit à peu près toutes les concessions, toutes les avances

qu'on lui demandait: il retira le comte de Trapani de la maison des

jésuites à Rome; le portrait du jeune prince fut envoyé à Madrid et

montré à la jeune reine à qui il parut plaire; elle témoigna plus d'une

fois son désir de se marier; le prince Carini fut muni de tous les

pouvoirs nécessaires pour faire la demande formelle de la main de la

reine; les instructions définitives, les documents officiels furent

expédiés de Naples à Madrid et renvoyés de Madrid à Naples pour recevoir

quelques modifications; des termes furent indiqués, une époque presque

déterminée pour la déclaration publique du mariage et la communication

aux Cortès prescrite par la constitution réformée. Le roi Louis-Philippe

et la reine Marie-Amélie, dans leur correspondance intime avec le roi

Ferdinand à Naples et la reine Christine à Madrid, se félicitaient de

chaque pas en avant, et venaient en aide au travail de nos agents.

Depuis qu'elle avait en perspective le mariage du duc de Montpensier

avec l'infante doña Fernanda, et pourvu que ce mariage fût lié à celui

de la reine Isabelle avec le comte de Trapani, la reine Christine

paraissait décidée en faveur de cette combinaison. Le général Narvaez se

déclarait de plus en plus résolu et prêt à l'accomplir, quels qu'en

fussent l'impopularité et les obstacles. Mais chaque fois qu'on touchait

à l'acte décisif, un incident nouveau survenait qui amenait une nouvelle

irrésolution et un nouveau retard. Il semblait qu'il n'y eut plus rien à

faire pour en finir, et pourtant on n'en finissait pas.

Cette inertie finale, après tant de démarches et d'apparences royales et

diplomatiques, devait avoir et avait en effet des causes puissantes, les

unes faciles à reconnaître, les autres soigneusement cachées. Le mariage

napolitain était évidemment impopulaire en Espagne; les Espagnols n'y

trouvaient rien de ce qui pouvait les servir ou leur plaire, point de

satisfaction pour leur orgueil, point de force ajoutée à leur force,

point de garantie pour leur nouveau régime constitutionnel. C'était,

comme me le disait M. Bresson, une combinaison prudente, qui convenait à

la France et qu'on pouvait faire agréer et réussir par les hommes

politiques, mais terne, stérile, et qui ne parlait ni aux intérêts des

partis, ni à l'imagination du peuple à qui elle était destinée. Elle

rencontra une résistance opiniâtre, non-seulement dans le camp radical,

mais dans les rangs et jusque dans les rangs élevés du parti modéré; un

moment elle parut sur le point de s'accomplir; trente-cinq députés aux

Cortès, presque tous amis de MM. Mon et Pidal, rédigèrent aussitôt une

sorte de protestation ou remontrance qu'ils se proposaient d'adresser à

la reine, et le gouvernement eut grand'peine à empêcher cet éclat. Cette

impopularité donnait des armes aux diverses oppositions espagnoles et

aux influences étrangères; elle troublait beaucoup lord Aberdeen; il

avait approuvé et presque suggéré lui-même le mariage napolitain; il se

prêtait ainsi à notre principe en faveur des descendants de Philippe V,

et ne voyait, dans son application italienne, aucun inconvénient pour

les intérêts anglais; mais il n'avait nul goût à lutter sérieusement,

pour cette cause, contre le parti radical espagnol, toujours le client

de l'Angleterre, et contre l'opposition déclarée du prince de

Metternich; aussi ne nous donnait-il, dans notre travail pour le comte

de Trapani, point d'appui actif ni efficace: «Notre position dans cette

question est délicate, disait-il; nous reconnaissons l'indépendance de

l'Espagne; nous approuvons un descendant de Philippe V, et nous ne

pouvons, en bonne foi, nous opposer à un prince de Naples; mais parmi

les descendants de Philippe V, je préférerais beaucoup, pour beaucoup de

raisons, un des fils de l'infant don Francisco, et si ce mariage-là

pouvait s'accomplir sans aucun sacrifice de la bonne foi, je le

regarderais comme un coup de maître.» Sir Henri Bulwer, dans son

attitude et son langage à Madrid, allait dans cette voie bien plus loin

que son chef: «Dès les premiers jours de son arrivée, m'écrivait M.

Bresson[95], il a un peu divagué avec moi sur la question du mariage; il

a passé en revue tous les candidats; il diminuait les chances du prince

de Naples; il en découvrait au fils de don Carlos; il croyait celles du

duc de Cadix ou du duc de Séville assez considérables; il disait du

prince de Coburg qu'il ne voyait pas pourquoi l'Angleterre le

soutiendrait, ni pourquoi la France le repousserait; c'était, à ses

yeux, un choix indifférent. Je ne l'ai pas laissé dans le doute sur ce

point.» Dans tout le cours de la négociation, et autant qu'il le pouvait

faire sans se mettre en contradiction patente avec les instructions

loyales bien qu'un peu embarrassées de son chef, sir Henri Bulwer

s'appliqua à faire ressortir l'impopularité du mariage napolitain, à en

décrier les chances, à en seconder les ajournements; et dans les moments

où il se montrait le plus favorable à cette combinaison, il l'acceptait

de façon à ce que, si elle échouait, ce ne fût pas un échec pour son

gouvernement.

[Note 95: Le 4 janvier 1844.]

Je ne me faisais point d'illusion sur le peu d'appui qui nous venait du

cabinet anglais dans cette affaire, et je ne voulus pas que nos agents à

Londres et à Madrid fussent, à cet égard, moins avertis que moi. Quand

j'appris que le roi de Naples était allé lui-même à Rome retirer son

frère Trapani du couvent des jésuites, et que c'était lui qui pressait

pour la conclusion du mariage, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire[96]:

«Parlez de tout cela à lord Aberdeen avec le degré de détail et

d'intimité que vous jugerez convenable. Je ne veux pas avoir l'air de

lui rien cacher, et je n'ai rien du tout à lui cacher; nous avons, dans

cette affaire, constamment marché dans le même chemin, toujours d'accord

avec nos premières paroles et fort à découvert. Mais entre nous,

l'allure anglaise, sans m'inspirer méfiance, m'a médiocrement satisfait.

A Madrid, Bulwer a cherché, sur cette question du mariage, à jeter du

trouble dans les esprits, à entr'ouvrir pêle-mêle toutes les portes, à

ménager toutes les chances. A Londres, si je suis bien informé, la

conversation de lord Aberdeen n'a pas toujours été aussi impartiale, au

profit de la combinaison Trapani, que je pouvais m'y attendre d'après

ses premières ouvertures. Son ambassadeur ici, lord Cowley, est le seul

dont le langage ait été, à ce sujet, parfaitement net et conséquent; il

m'a toujours dit:--«Quand en finissez-vous du mariage Trapani?

finissez-en le plus tôt possible; nous n'avons nulle objection à cette

combinaison; elle vide une question délicate; notre seul grand intérêt

est qu'elle soit vidée.»--Au fond, c'est là, je crois, la vraie pensée

du cabinet anglais, et quand la reine Isabelle aura épousé le comte de

Trapani, si elle l'épouse, comme je l'espère, on en sera fort aise au

_Foreign-Office_. Mais on veut ménager les susceptibilités de Madrid en

fait d'indépendance, les jalousies du prince de Metternich quant à

l'Italie, les fantaisies matrimoniales de la maison de Coburg; et pour

vivre en paix avec tout cela, on ne nous aide pas, on nous désavoue et

on nous embarrasse même un peu de temps en temps, dans une affaire

engagée pourtant, au début, d'un commun accord, et dont, en dernière

analyse, on désire comme nous le succès. Voilà l'idée que je me forme,

mon cher ami, de ce qui se passe, sur ceci, dans l'esprit de lord

Aberdeen. Si j'ai raison, réglez d'après cela votre conversation, en

l'instruisant du point où en est aujourd'hui l'affaire. Priez-le de n'en

rien dire, car rien n'est conclu à Madrid; mais je ne veux pas qu'il

croie que nous lui avons caché notre progrès. Si j'avais trouvé, de sa

part, un concours plus complet et plus actif, je le lui aurais fait

suivre jour par jour.»

[Note 96: Le 5 avril 1845.]

Le mariage napolitain courait un péril plus grave que les hésitations ou

les embarras de lord Aberdeen; c'était au coeur même de la place et

parmi ses défenseurs apparents que cette combinaison manquait d'un

solide appui. La reine Christine n'en désirait pas sérieusement le

succès. Entre les femmes qui ont régné et gouverné à travers les plus

violents orages et les plus périlleux écueils de la vie publique et de

la vie privée, la reine Christine est peut-être la seule qui se soit

trouvée lancée dans la grande action politique plutôt par situation et

nécessité que par ambition et de sa propre volonté. Elle avait plus de

goût pour le bonheur que pour le pouvoir, et elle tenait plus aux

intérêts et aux agréments de la famille qu'à l'éclat et au travail du

trône. Pourtant, quand les événements publics l'ont mise à de rudes

épreuves, elle n'a manqué ni de courage, ni de sagesse, ni de bon

vouloir intelligent et persévérant. Dans mes relations et mes

conversations avec elle, j'ai toujours été frappé de la justesse de son

esprit, de la modération de ses sentiments, et d'une sagacité

impartiale, même envers ses ennemis, qui semblait aller jusqu'à

l'indifférence. Son séjour en France et ses rapports intimes avec le roi

Louis-Philippe, la reine sa tante et toute la famille royale l'avaient

remarquablement éclairée et charmée; elle s'y était convaincue que, dans

l'intérêt de la jeune reine et de l'infante ses filles comme de la

nation espagnole, et dans son intérêt à elle-même, l'union avec la

France, son gouvernement et ses princes était ce qu'il y avait de plus

naturel et de plus désirable. A côté de cette conviction devenue son

sentiment dominant, s'en était établie une autre: la nécessité, pour sa

fille Isabelle et pour l'Espagne, d'un mariage qui leur assurât un allié

puissant, intéressé à leur prospérité et à leur repos. La France

d'abord, l'Angleterre ensuite, offraient seules à la reine Christine

cette perspective et cette garantie. Le mariage français avant tout, et

à son défaut le mariage Coburg, telle fut dès lors sa vraie et constante

pensée. Quand l'un et l'autre de ces deux mariages semblaient trop

difficiles à accomplir, la reine Christine se prêtait à des combinaisons

et à des tentatives différentes, mais uniquement par égard pour de

puissants conseils ou pour ses proches parents, avec doute et froideur,

comme on marche dans une voie dont on ne désire pas atteindre le terme;

et quand venait le moment de s'engager définitivement, la reine

Christine saisissait avec empressement tous les moyens d'ajourner et de

revenir à l'espoir de l'une ou de l'autre des deux grandes alliances

dont l'une avait toute sa faveur, tandis que l'autre lui offrait un

solide appui si la première lui manquait.

A peine rentrée en Espagne, elle reçut en audience particulière la

comtesse Bresson: «Vous devez trouver tout ceci bien triste, lui

dit-elle avec effusion; ah! Paris, le bon air, la vie facile de Paris!

Je ne me suis jamais si bien portée qu'à Paris. Le voyage m'a fatiguée:

quand je ne devrais penser qu'à me reposer, il faut me remettre en

route; il le faut; la santé de ma fille exige les eaux chaudes de

Barcelone; c'est mon devoir. Le mariage, c'est là la grande affaire!

Comment la résoudre? Pourvu qu'elle se termine pour le bien! Je suis

bien contente d'avoir votre mari près de moi pour m'y aider; j'ai tant

de confiance en lui! On avait eu raison de m'assurer à Paris qu'il ne

chercherait qu'à nous être utile. La France me soutiendra[97].» Causant

un jour avec elle, M. Bresson lui dit en riant[98]: «Le chargé

d'affaires de Belgique, à l'ombre du ministre d'Angleterre, glisse de

temps en temps l'offre de son Coburg, et M. Bulwer lui-même m'a dit que

le roi Léopold y pensait encore; je lui ai répondu:--Quand lord

Ponsonby, il y a treize ans, a essayé de pousser au trône de Belgique le

duc de Leuchtenberg, j'ai fait élire en quarante-huit heures le duc de

Nemours; je puis assurer le roi Léopold ou tout autre qu'il ne m'en faut

ici que vingt-quatre pour faire proclamer le duc d'Aumale.--Il ne vous

faudrait pas tant de temps, lui répondit en souriant aussi la reine

Christine, et, si je savais que ce fût le moyen d'arriver à mon but, moi

aussi je pousserais le Coburg.» Elle parlait en toute occasion de son

affection pour le roi, la reine, toute la famille royale, des bontés

qu'ils avaient eues pour elle, et de l'agrément qu'elle avait trouvé

dans leur société. M. Mon, dans un entretien intime avec elle, toucha à

la question du mariage du duc de Montpensier avec l'infante: «Vous savez

bien, lui dit-elle vivement, que les princes français ont toutes mes

préférences, particulièrement celui-là qui ressemble le plus peut-être à

mon oncle; mais ne le dites pas à Bresson: dites-lui, pour punir un peu

mon oncle de ne pas me le donner pour Isabelita, que je veux marier

Luisa avec un Coburg[99].» Elle faisait entrevoir de temps en temps à

ses confidents et à ses amis cette seconde perspective: «C'est bien

dommage, dit-elle à M. Gonzalès Bravo, que l'Angleterre se soit montrée

si malveillante pour nous: ce jeune prince de Coburg est si bien élevé,

si agréable de sa personne! il eût fait un charmant mari pour ma

fille[100].» Avec M. Bresson lui-même, elle alla un jour plus loin: elle

imputait au travail des agents anglais le soulèvement de l'opinion

contre le comte de Trapani: «S'ils s'imaginent par là améliorer les

chances de leur candidat le prince de Coburg, ils se trompent, dit M.

Bresson; notre roi ne permettra jamais, ni à aucun prix, que le trône

d'Espagne sorte de la maison de Bourbon.» La reine Christine reprit avec

une vivacité et une humeur marquées: «Mon oncle doit parler ainsi;

cependant la volonté de la reine ma fille y sera pour quelque chose:

Trapani mis de côté, Montpensier refusé, il ne reste plus de Bourbon, et

la reine lassée, vous savez qu'à cet âge on ne calcule pas, pourra bien

choisir ailleurs[101].» J'eus alors lieu de croire et j'ai acquis depuis

la certitude que, dès la fin de 1843, pendant que la reine Christine

était encore à Paris et lorsque sir Henri Bulwer, près de partir pour

son poste de Madrid, était venu prendre congé d'elle, elle lui avait

témoigné tout le prix qu'elle attachait au bon vouloir de l'Angleterre

pour l'Espagne, et son intention de soutenir le prince de Coburg si,

comme elle le craignait, le mariage de sa fille Isabelle avec l'un des

fils du roi Louis-Philippe devenait décidément impossible. Enfin

quelques paroles de la jeune reine elle-même, expression vive de ses

impressions personnelles, me prouvèrent que l'idée et le nom du prince

de Coburg la préoccupaient autant que la reine sa mère; le général

Narvaez lui parlait d'un camp de manoeuvres qu'il devait former à

Alcala, près de Madrid, et où il réunirait de vingt à vingt-cinq mille

hommes: «Y viendra-t-il des princes français? lui demanda la jeune

reine.--Madame, nous tâcherons d'obtenir cette faveur.--En feras-tu

venir d'autres?--Madame, peut-être.--Un Coburg, par exemple,»

ajouta-t-elle avec malice, et elle attendait que le général nommât le

prince napolitain; mais il se tut et elle ne lui en demanda pas

davantage. Elle s'expliqua plus clairement avec lui un autre jour: «Si

mon mariage se fait promptement, lui dit-elle, ce sera avec Trapani;

s'il tarde un peu, ce sera avec Coburg; s'il tarde beaucoup, ce sera

avec Montemolin[102].»

[Note 97: M. Bresson à moi, 14 avril 1844.]

[Note 98: M. Bresson à moi, 8 janvier et 31 mars 1844.]

[Note 99: M. Bresson à moi, 22 novembre 1844.]

[Note 100: M. Bresson à moi, 31 mars 1844.]

[Note 101: M. Bresson à moi, 7 février 1846.]

[Note 102: M. Bresson à moi, 4 et 11 octobre 1845.]

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 13 / 39 段