pour proposer cette combinaison et dire que la reconnaissance des trois
puissances est à ce prix.
_Le roi_. Prenez-y garde; votre proposition ne fera pas fortune: toute
initiative étrangère sera mal venue en Espagne. Je me garderais bien,
moi, d'en prendre aucune. Et l'Autriche n'a pas conservé grand crédit en
Espagne. Vous n'avez contenté personne. Vous n'avez reconnu ni Charles V
ni la reine Isabelle. Une conduite incertaine ne fortifie pas beaucoup.
Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée.
_Le comte Appony_. La démarche une fois faite, nous comptons sur
l'adhésion du roi.
_Le roi_. A quel titre prenez-vous cette affaire à votre compte?
Pourquoi don Carlos ne s'adresse-t-il pas à moi? C'est moi surtout que
cela regarde. J'y puis plus que personne. Il est étrange qu'à Bourges on
me passe sous silence. Quel absurde aveuglement que celui de ces pauvres
princes! Ils n'ont jamais su comprendre ce qui se peut ou non, ni
comment on réussit. Mais pourquoi l'Autriche est-elle opposée à un
prince napolitain? Je sais: vous craignez le contact de l'Espagne
révolutionnaire avec l'Italie. Illusion, mon cher comte, pure illusion.
Pour prévenir la contagion révolutionnaire, il n'y a qu'une chose
efficace, une chose pressante: c'est de mettre un terme aux révolutions
en Espagne. Autrefois, quand la même famille portait les deux couronnes,
Naples n'a jamais réellement influé sur l'Espagne, ni l'Espagne sur
Naples; bien au contraire, les deux pays se méfiaient l'un de l'autre.
Aujourd'hui, quoiqu'il n'y ait, entre les deux pays, aucun rapport
officiel, l'état révolutionnaire de l'Espagne retentit bien plus en
Italie que l'Espagne ramenée à l'ordre n'agirait sur Naples qui lui
aurait donné un roi. Si un prince napolitain est le meilleur moyen de
rétablir en Espagne un ordre légal, un gouvernement régulier, il faut se
hâter de le lui donner. Le grand esprit du prince de Metternich doit
comprendre cela. Le mal, c'est que la reine Isabelle n'ait pas été
reconnue tout de suite par tout le monde. Il faut qu'un trône soit
occupé. Un trône vide est un trône brisé. Certainement les branches
aînées, les branches légitimes, c'est-à-dire l'ordre légal de
succession, ont de grands avantages: je le pense autant que personne.
Cela était vrai en France aussi; mais la branche aînée n'occupait plus,
ne pouvait plus occuper le trône. Voilà pourquoi j'ai consenti à
l'occuper, pour qu'il y eût un trône. J'aime beaucoup la loi salique; je
la regrette infiniment en Espagne; mais j'aime encore mieux la royauté
sans la loi salique que l'anarchie. Voilà ce qui fait le droit de la
reine Isabelle et ce qui a fait que je l'ai reconnue, et ce qui règle ma
politique en Espagne. Quand la nécessité est là, il faut la voir et
l'accepter avec ses conséquences, et ne songer qu'à ramener l'ordre.
_Le comte Appony_. Le roi pense mal de l'avenir de l'Espagne.
_Le roi_. J'en conviens: j'ai peu d'espoir que l'ordre revienne et se
raffermisse dans ce malheureux pays si désorganisé et si passionné.
_Le comte Appony_. M. Guizot, si je ne me trompe, voit moins en noir que
le roi l'avenir de l'Espagne.
_Le roi_. C'est vrai; il me l'a dit plusieurs fois. Je souhaite fort me
tromper, et que M. Guizot ait raison; mais ce n'est là, entre nous,
qu'une question d'avenir et de conjecture; dans le présent, nous sommes
parfaitement d'accord sur l'Espagne et sur la conduite à y tenir, moi et
M. Guizot. J'approuve tout ce qu'il a pu vous dire à ce sujet, et je
suis sûr qu'il en ferait autant de ce que je vous dis.
Les démarches du prince de Metternich à Bourges ne furent pas tout à
fait vaines: elles trouvaient en Angleterre, non pas dans le
gouvernement, mais dans la haute société de Londres, quelque appui: don
Carlos y avait des partisans qui venaient le visiter à Bourges et qui
essayaient de le servir. Il chargea l'un d'eux, lord Ranelagh, de
remettre à lord Aberdeen une lettre ainsi conçue[82]:
«My Lord,
«Ayant été informé de l'intérêt que vous me portez, ainsi qu'à ma juste
cause, je viens vous témoigner combien j'en suis reconnaissant. Mylord
Ranelagh, qui mérite ma confiance, connaît mes sentiments et tout ce que
je suis disposé à faire pour l'honneur et la tranquillité de l'Espagne,
qui est tout ce que j'ambitionne. Il aura l'honneur de vous répéter tout
ce que je lui ai dit à ce sujet. Je me flatte que vous voudrez bien lui
accorder votre attention, et que là-dessus, et prenant à coeur les
intérêts de ma cause, vous voudrez bien faire tout ce qu'il dépendra de
vous pour amener un heureux Résultat.»
[Note 82: Du 7 mars 1844.]
En m'annonçant[83] cette démarche de don Carlos, M. de Sainte-Aulaire me
disait: «Lord Ranelagh a vu lord Aberdeen. Il apporte à Londres des
pouvoirs (écrits ou non, je ne sais) de don Carlos qui consent à
abdiquer en faveur de son fils. Le mariage avec la reine Isabelle se
faisant, on contesterait peu les titulatures. Bien qu'à cet égard aucun
engagement ne soit pris, lord Ranelagh paraît n'avoir pas laissé de
doute à lord Aberdeen.»
[Note 83: Le 22 mars 1844.]
La réponse de lord Aberdeen à don Carlos fut nette et péremptoire:
«Votre Altesse Royale, lui dit-il, a été mal informée. Malgré mon grand
respect pour Votre Altesse royale et mes égards pour vos intérêts
personnels, je n'ai jamais exprimé ni conçu aucune opinion favorable à
la cause que Votre Altesse royale a soutenue en Espagne. La succession
au trône m'a toujours paru une question dans laquelle aucune
juridiction, aucun contrôle étranger ne pouvait intervenir, et qui
appartenait exclusivement à l'Espagne elle-même. J'ai promptement
adhéré, comme juste, à la décision prise, à cet égard, par la nation
espagnole. Lord Ranelagh m'a dit les sacrifices que Votre Altesse royale
est disposée à faire pour le bonheur et la tranquillité de l'Espagne.
Quel qu'en soit le résultat, je me permets d'exprimer humblement le
sentiment que m'inspirent les motifs patriotiques qui ont fait adopter à
Votre Altesse royale cette résolution.»
«Lord Aberdeen a demandé d'abord, me disait de plus M. de
Sainte-Aulaire, si don Carlos avait fait parler à vous ou au roi. Lord
Ranelagh a dit que non.»
Le refus si positif de toute adhésion de lord Aberdeen ne fut
probablement pas étranger au retard de la résolution que lui avait fait
annoncer don Carlos; il ne se décida à abdiquer qu'un peu plus tard[84];
et cette fois il s'empressa d'annoncer, en ces termes, au roi
Louis-Philippe l'acte qu'il venait d'accomplir:
[Note 84: Le 18 mai 1845.]
«Monsieur mon frère et cousin,
«Je m'empresse d'adresser à Votre Majesté l'acte de mon abdication à la
couronne d'Espagne, que je viens de faire en faveur de mon bien-aimé
fils le prince des Asturies, ainsi que celui de son acceptation, et dont
la teneur suit:
«--Lorsque, à la mort de mon bien-aimé frère et seigneur le roi
Ferdinand VII, la divine Providence m'appela au trône d'Espagne, me
confiant le salut de la monarchie et la félicité des Espagnols, j'y ai
vu un devoir sacré; et pénétré de sentiments d'humanité chrétienne et de
confiance en Dieu, j'ai consacré mon existence à cette pénible tâche.
Sur la terre étrangère comme dans les camps, dans l'exil comme à la tête
de mes fidèles sujets, et jusque dans la solitude de la captivité, la
paix de la monarchie a été mon unique voeu, le but de mon activité et de
ma persévérance. Partout le bien-être de l'Espagne m'a été cher; j'ai
respecté les droits; je n'ai point ambitionné le pouvoir, et partout ma
conscience est restée tranquille.
«La voix de cette conscience et le conseil de mes amis m'avertissent
aujourd'hui, après tant d'efforts, de tentatives et de souffrances
supportées sans succès pour le bonheur de l'Espagne, que la divine
Providence ne me réserve pas d'accomplir la tâche dont elle m'avait
chargé, et que le moment est venu de transmettre cette tâche à celui que
les décrets du ciel y appellent, comme ils m'y avaient appelé.
«En renonçant donc aujourd'hui, pour ma personne, aux droits à la
couronne d'Espagne que m'a donnés le décès de mon frère le roi Ferdinand
VII, en transmettant ces droits à mon fils aîné, Charles-Louis, prince
des Asturies, et en notifiant cette renonciation à la nation espagnole
et à l'Europe, dans les seules voies dont je puisse disposer, j'acquitte
un devoir de conscience, et je me retire passer le reste de mes jours,
éloigné de toute occupation politique, dans la tranquillité domestique
et le calme d'une conscience pure, en priant Dieu pour le bonheur et la
gloire de ma chère patrie--- Bourges, 18 mai 1845.
«_Signé_: Charles.»
«J'ai pris connaissance, avec une résignation filiale, de la
détermination que le roi, mon auguste père et seigneur, m'a fait
signifier aujourd'hui; et en acceptant les droits et les devoirs que sa
volonté me transmet, je me charge d'une tâche que je remplirai, Dieu
aidant, avec les mêmes sentiments et le même dévouement pour le salut de
la monarchie et le bonheur de l'Espagne.--Bourges, 18 mai 1845.
«_Signé_: Charles-Louis.»
Rien, à coup sûr, n'était moins propre qu'un tel document à venir en
aide aux politiques qui désiraient unir le fils de don Carlos à la reine
Isabelle: les principes du parti carliste étaient là aussi crûment
maintenus et proclamés qu'ils avaient pu l'être quand ils avaient
soulevé en Espagne la guerre civile; don Carlos persistait à se
considérer comme roi et seul roi légitime d'Espagne; pas plus en 1843
qu'en 1833, il ne tenait compte ni de l'ancien droit espagnol qui
admettait la succession féminine, ni des dernières volontés de son frère
Ferdinand VII qui avait remis ce droit en vigueur, ni des votes répétés
des Cortès, ni des revers dont les partisans armés de sa cause n'avaient
pu se relever. Tous les partis actifs en Espagne, les modérés comme les
progressistes, tous les pouvoirs civils ou militaires, nationaux ou
municipaux, étaient unanimes à rejeter une combinaison matrimoniale
présentée au nom de telles maximes et avec un tel oubli des faits. La
reine Christine la repoussait avec terreur: «Elle m'a dit ces propres
mots, m'écrivait M. Bresson[85]:--Je ne crois pas mon beau-frère ni mon
neveu capables d'un crime, mais je crois leur parti capable de tout. Mon
coeur de mère m'avertit que, dans une telle union, il y aurait, pour ma
fille, un danger de tous les instants; elle serait un obstacle qu'on
ferait tôt ou tard disparaître. Je serais tourmentée des plus affreux
pressentiments; je n'aurais plus un moment de tranquillité.» M. Bresson
ajoutait[86]: «J'en ai causé avec le duc de Veraguas, descendant de
Christophe Colomb, homme de sens, véritable expression de la Grandesse
ralliée et modérée, et de ce nombreux parti monarchique inactif qui est
le fond de l'Espagne et qui se tient trop à l'écart. Il regarderait ce
mariage comme le meilleur s'il était possible; il croit qu'on pourrait
le rendre tel; si le prétendant avait non-seulement abdiqué, mais
reconnu la reine Isabelle, s'il avait fait sa soumission, placé hors de
doute le principe de la légitimité de la reine, et que son fils eût
seulement alors demandé sa main, à titre d'infant de la branche aînée
collatérale, les choses se présenteraient sous un autre aspect.» C'était
là ce que, dans sa conversation du 13 septembre 1843 avec le roi
Louis-Philippe, le comte Appony avait paru admettre au nom du prince de
Metternich; mais, en 1845, l'acte d'abdication de don Carlos et le
manifeste de son fils l'infant Charles-Louis exclurent toute idée de
concessions semblables; et je retrouve en 1846, dans une lettre du
marquis de Villafranca, l'un des plus modérés partisans de don Carlos,
au duc de Veraguas[87], les mêmes principes, la même obstination noble
et aveugle. Sir Henri Bulwer portait de cette combinaison le même
jugement que M. Bresson: «Autour de la cour, écrivait-il à lord
Aberdeen[88], il y a une coterie qui met en avant le plan d'un mariage
avec le fils de don Carlos; mais ce serait une bien scabreuse affaire.
Cette coterie pense que le trône a besoin d'être fortifié, et que parmi
les carlistes seuls on trouverait un grand nombre d'hommes influents qui
s'uniraient cordialement, à certaines conditions, pour accroître
l'autorité royale. Le fait est que tous les soldats de fortune, comme
Narvaez et Concha, et beaucoup d'autres fort disposés peut-être à aller
très-loin pour faire de la reine Isabelle un souverain absolu,
s'uniraient comme un seul homme contre le projet de donner à don Carlos
ou à son fils la moindre dose de pouvoir, par cette seule et simple
raison qu'ils élèveraient ainsi, contre eux-mêmes, une nouvelle troupe
de rivaux. Tenez pour certain, Mylord, qu'à moins de bien grands
changements dans l'opinion de ce pays, un tel mariage équivaudrait à une
nouvelle guerre civile et à une nouvelle série de révolutions.»
[Note 85: Le 11 avril 1844.]
[Note 86: Le 14 avril 1844.]
[Note 87: Du 2 juillet 1846.]
[Note 88: Le 3 janvier 1844.]
Ainsi se resserrait de jour en jour le cercle des prétendants entre
lesquels la reine Isabelle avait à choisir. Nous nous refusions au
mariage français, et le gouvernement anglais s'y déclarait contraire.
Nous faisions la même déclaration à l'égard de tout prince étranger aux
descendants de Philippe V, spécialement du prince Léopold de Coburg. Au
dire de tous les bons juges de l'état des partis en Espagne, le mariage
carliste devenait de plus en plus impossible. Le mariage napolitain ou
un mariage purement espagnol, le comte de Trapani ou l'un des deux fils
de l'infante doña Carlotta, le duc de Cadix ou le duc de Séville, tels
paraissaient donc en 1844, au retour de la reine Christine en Espagne,
les seuls concurrents entre lesquels la question du mariage de la reine
Isabelle fût à décider.
La négociation engagée en faveur du comte de Trapani fut activement
suivie par le comte Bresson à Madrid et par le duc de Montebello à
Naples; c'était la mission qu'ils avaient reçue et dont le succès devait
être leur propre succès aussi bien que celui de leur gouvernement. Ils
ne négligèrent rien pour obtenir, l'un du gouvernement espagnol, l'autre
du roi de Naples, les démarches et les concessions nécessaires pour
atteindre notre but. Mais ils rencontraient, l'un à Naples, l'autre à
Madrid, des hésitations, des lenteurs, des ajournements qui rendaient
vains leurs efforts: le roi de Naples ne voulait prendre aucune
résolution, aucune initiative sans qu'il lui fût venu de Madrid quelque
ouverture positive et l'assurance du succès; le cabinet espagnol ne
voulait s'engager à rien avant que le roi de Naples eût témoigné son
désir du mariage en dirigeant ouvertement vers ce but la situation,
l'éducation, la vie extérieure et les actes du comte de Trapani: «Je
viens enfin d'obtenir du général Narvaez qu'il écrirait au duc de Rivas
et qu'il toucherait la question du mariage, m'écrivait M. Bresson[89];
je sors de chez lui; il m'a lu sa lettre et me l'a remise. Je l'envoie à
Montebello. Elle est très-bien. Elle dit au duc de Rivas que le moment
d'entrer en négociation formelle et de prendre des engagements n'est pas
encore venu, et que le gouvernement espagnol doit conserver toute sa
liberté et ne consulter que le bonheur de la reine et l'intérêt du pays;
mais qu'il n'hésite pas à déclarer que, le jour où Sa Majesté aura fait
un choix et le lui aura notifié, il n'omettra, en quelque situation
qu'il se trouve, aucun effort pour qu'elle soit satisfaite, et il ne
doute pas d'y réussir. Il ajoute que les dispositions bien connues de la
reine-mère, les relations de famille et la consanguinité laissent peu de
doute que ce choix ne tombe sur le comte de Trapani; qu'il faut donc
songer dès aujourd'hui à le produire, à le faire voyager, à le préparer
au rôle qui lui est réservé, et à lui concilier les sentiments de la
nation espagnole; que l'éducation qu'il reçoit n'est pas de nature à
produire cet effet, et que, si ce jeune prince ne quitte pas la robe de
jésuite pour le frac militaire, l'Espagne, qui n'entend pas se soumettre
à l'esprit et au régime du cloître, n'accueillera pas favorablement ses
prétentions à la main de la jeune reine........» Trois semaines
après[90], M. Bresson me disait: «Hier le général Narvaez m'a fait lire
la réponse du duc de Rivas; il dit qu'il a fait usage de la lettre du
général, qu'il ne doute pas qu'elle n'ait pour conséquence de retirer
des mains des jésuites le comte de Trapani, qu'il en est temps, que le
duc de Montebello le seconde de tous ses efforts, mais que le roi
Ferdinand est encore retenu dans son incertitude du succès par la
crainte exagérée de passer un jour pour dupe et de n'avoir produit qu'un
candidat malheureux. Quand le général Narvaez a communiqué cette lettre
du duc de Rivas à la reine Christine, elle a fait cette seule
remarque:--«Au lieu d'hésiter, si mon frère entendait bien son intérêt,
il enverrait Trapani à bord de l'escadre du prince de Joinville.»--Je
vous en prie, ajoutait M. Bresson, écrivez tout cela à Montebello, et
que le roi Ferdinand entende de sa bouche la vérité sans déguisement.
Vos paroles seront d'un tout autre poids que les miennes. Il nous gâte
entièrement la position, et bientôt, s'il ne retire son frère de son
collège de jésuites, je serai réduit à vous mander qu'il ne lui reste
plus de chances.»
[Note 89: Le 14 juillet 1844.]
[Note 90: Les 9 août et 8 septembre 1844.]
En communiquant au roi ces lettres de M. Bresson, j'ajoutai[91]: «Le
mariage espagnol nous donnera bien de l'embarras; personne ne nous aide,
pas même ceux dont nous voulons faire les affaires. Il n'y a pas moyen
de tout faire tout seuls, et pour tout le monde.» Le roi me répondit
sur-le-champ: «J'ai été tellement assiégé ce matin que ce n'est qu'en ce
moment que je viens de lire la lettre particulière de Bresson. Cette
lecture m'a fait la même impression qu'à vous, et elle m'a suggéré
l'idée d'une démarche sur laquelle j'aurais été bien aise de vous
consulter avant de la faire; mais, ne vous ayant pas vu et n'ayant aucun
doute que vous ne la trouviez convenable et utile, je vais vous en
informer brièvement. Si, contre mon attente, vous y aviez des
objections, vous aurez le temps de m'en faire part en me les
communiquant avant sept ou huit heures du soir. Je fais dire au duc de
Serra Capriola de venir chez moi ce soir, à huit heures et demie.
J'aurai dans ma poche une copie en forme d'extrait de la lettre de
Bresson. Je me propose non-seulement de la lui faire lire, mais de la
lui donner en le chargeant de l'envoyer au roi de Naples, et de lui dire
en même temps que je ne crois pas pouvoir lui donner une plus grande
marque d'amitié, ni une plus grande preuve de l'intérêt que je porte à
sa famille qui est la même que la mienne, que de lui faire connaître
franchement combien je suis contrarié de ses hésitations, et combien je
les crois nuisibles à nos intérêts communs, particulièrement aux siens,
sans que je puisse découvrir comment ce qu'on lui demande le
compromettrait plus que le grand acte qu'il a fait quand il a reconnu la
reine Isabelle II. Il faut qu'il ne se dissimule pas qu'en faisant cet
acte il a brûlé ses vaisseaux avec la partie adverse, et que tous ces
petits ménagements pour elle ne serviront qu'à faire manquer le mariage
de son frère, et n'empêcheront pas de croire que ce mariage était le but
qu'il se proposait par la reconnaissance de la reine Isabelle. La lettre
de Bresson et la composition des Cortès qui doivent se réunir le 10
octobre ne me laissent pas de doute que le mariage de Trapani peut
s'arranger aujourd'hui si le roi de Naples veut parler et agir, et
surtout retirer son frère de chez les jésuites; mais il faut lui dire
que le moment critique est arrivé, le moment de réussir ou de manquer;
et je me propose de dire nettement à Serra Capriola que, si le roi de
Naples continue à se laisser duper par les intrigues qui s'agitent
autour de lui pour faire avorter un mariage dont nous ne nous sommes
mêlés que sur ses désirs très-vivement exprimés; s'il ne se décide pas à
faire ce sans quoi il est évident qu'il n'y a plus de chances de succès,
nous cesserons, sans doute avec un vif regret, mais pourtant
positivement, de nous occuper du mariage de son frère; nous n'en
parlerons plus, tant à Madrid qu'ailleurs, et nous laisserons le champ
libre à une autre combinaison.»
[Note 91: Le 14 septembre 1844.]
J'écrivis sur-le-champ à M. Bresson: «Voici ce que le roi m'a répondu
hier soir. Je vous envoie une copie textuelle de son billet dont je veux
envoyer l'original à Montebello. Montrez-le à qui vous jugerez
convenable, si vous jugez qu'il convienne de le montrer à quelqu'un.
J'ai tout à fait approuvé ce qu'a fait le roi. Il faut que nous tirions
le roi de Naples de son apathie, ou que nous sachions si décidément il
n'en veut pas sortir. Il craint deux choses: l'une, d'être pris pour
dupe; l'autre, de voir son frère Trapani, au sortir du couvent, tourner
comme ont tourné le comte de Lecce, le prince de Capoue, etc. On a
intéressé son amour-propre royal et sa conscience fraternelle. Son
amour-propre doit se résigner à quelque risque, et sa conscience peut
prendre, en faisant voyager son frère en Europe, des précautions qui la
rassurent. Je vous tiendrai au courant de ce qu'amènera cette dernière
démarche.»