et je m'empressai de lui venir en aide: «Tout ce que vous me dites est
bien grave, lui écrivis-je[75], et aussi étrange que grave. Nous avons,
le roi et moi, grand'peine à comprendre comment la reine Christine se
laisserait pousser à compliquer et à compromettre une situation simple,
claire, et qui doit, si elle est bien conduite, sagement et sans
impatience, aboutir à un bon résultat. Maintenir, quant à présent, un
ministère qui a déjà tant fait pour la monarchie; préparer, par ses
mains, les élections; obtenir des Cortès modérées qui sanctionneront ce
qui aura déjà été fait et qui, de concert avec la reine et un cabinet
reconstitué, feront, soit dans les lois, soit dans la constitution même,
les changements qui pourraient être encore à faire: voilà la marche
naturelle indiquée par le bon sens, par l'expérience, et que nous nous
attendions à voir suivre. Au lieu de cela, que me faites-vous entrevoir?
Toutes choses remises sur-le-champ en question, en fermentation, la
constitution comme le cabinet! La situation exceptionnelle prolongée
indéfiniment et aggravée par je ne sais combien de nouvelles mesures
exceptionnelles! Mon cher comte, ce n'est pas là de la politique; c'est
de la routine de révolution, et on ne finit pas les révolutions en
faisant comme elles. Nous sommes donc tristes et inquiets. Faites tout
ce qui dépendra de vous pour qu'on ne s'engage pas dans cette voie.
Parlez au nom du roi, de son gouvernement; qu'on sache bien notre avis;
qu'on sache bien que nous ne nous engagerons point, que nous ne
soutiendrons point contre notre avis, au-delà de notre avis. Je n'ai, de
si loin, point de conseil spécial à donner; je ne saurais discuter telle
ou telle mesure, telle ou telle démarche; mais nous avons, sur
l'ensemble de la situation, sur la direction et le caractère général de
la conduite à tenir, une opinion très-arrêtée, et nous tenons à ce
qu'elle soit bien connue de la reine Christine, du cabinet, des chefs
importants, militaires ou civils, du parti modéré. Nous ne prétendons
nullement les diriger; nous ne ferons rien qui puisse leur nuire; nous
avons le plus grand respect pour leur indépendance et le zèle le plus
sincère pour leur cause; mais nous ne prêterons notre appui, et nous
n'accepterons notre part de responsabilité devant l'Europe que dans le
sens et dans les limites de ce qui nous paraît sensé et favorable au
rétablissement d'un gouvernement régulier. Or rien n'y est plus
contraire que l'esprit de réaction, la mobilité dans la situation des
personnes, la prodigalité des mesures exceptionnelles, la précipitation
dans les innovations qui ne sont pas absolument indispensables et qui
pourraient être accomplies un peu plus tard par les voies régulières.
Insistez fortement sur tout cela. Nous voulons agir autant qu'il est en
nous pour que la conduite soit bonne, et être bien affranchis de toute
responsabilité si elle est mauvaise. J'espère encore qu'elle sera bonne.
Vous savez exercer de l'action, et je crois toujours à l'empire du bon
sens quand il a un bon représentant. Pourtant, indépendamment de ce que
vous m'écrivez, il m'est venu hier, sur les projets du général Narvaez
et sur ses menées contre M. Gonzalès Bravo, quelques renseignements qui
m'inquiètent fort.»
[Note 75: Le 27 avril 1844.]
Quand ma lettre arriva à Madrid, M. Gonzalès Bravo était tombé; il
avait, ainsi que tous ses collègues, donné la veille sa démission, en
acceptant de bonne grâce l'ambassade de Portugal qu'on lui avait offerte
avec un empressement affectueux, et le général Narvaez était en train de
former un cabinet pris en entier dans le parti modéré. M. Bresson lut à
la reine Christine ma lettre du 27 avril: «Elle ne m'a laissé,
m'écrivit-il[76], pénétrer aucune impression; je n'ai pas su, en la
quittant, si elle m'avait écouté avec indifférence ou avec conviction;
je ne m'attribue donc nullement l'honneur du changement; je crois plutôt
qu'on doit le rapporter à M. Pidal. Quoi qu'il en soit, le soir même, la
reine Christine demanda au général Narvaez si l'armée resterait fidèle
«soit que le gouvernement entreprît par des décrets royaux la réforme de
la constitution, soit que l'on convoquât les Cortès et qu'on s'en remît
à leur décision.--Dans l'un et dans l'autre cas, je réponds de l'armée,
dit le général.--Alors, reprit la reine, prenons le parti le plus
tempéré (_mas templado_); formez votre ministère avec Mon et Mayans.»
Narvaez s'inclina, protestant qu'il ne savait qu'obéir. Il renonça
sur-le-champ à ses vues, et comme il me l'a dit, à ses convictions, et
accepta le programme des modérés. L'état de siége va être levé, les
Cortès actuelles dissoutes; les élections se feront d'après les lois
existantes; aucun décret organique ne sera rendu; on ne recourra à
aucune mesure exceptionnelle; les modifications projetées à la
constitution seront soumises à la délibération des Chambres légalement
élues, légalement assemblées. Avant cinq mois, la session s'ouvrira; la
présence de MM. Mon et Pidal dans le ministère est à ce prix. Ils
n'entendent pas imiter les ministres de Charles X: «Je ne veux pas,
c'est M. Mon qui parle, qu'un jour, aux Tuileries, votre roi, en me
montrant sa nièce, puisse me dire: «C'est vous qui avez fait chasser
cette enfant de ses États.» Cette enfant est précoce; elle disait hier,
lorsqu'on lui apprit la composition du ministère: «Maman, il faut
maintenant penser à la démission de ceux-ci.--Pourquoi,
Isabelita?--Parce que Narvaez et Mon ne seront pas longtemps d'accord.»
[Note 76: Le 4 mai 1844.]
Quoique singulièrement juste et pénétrante, la prédiction de la jeune
reine était un peu précipitée; le nouveau cabinet devait durer quelque
temps, et même résoudre, par les voies légales, la première des deux
grandes questions qui agitaient l'Espagne, la réforme de la
constitution. Il eut pourtant, à peine formé, une crise à subir. Le
marquis de Viluma, ambassadeur d'Espagne à Londres, avait été nommé
ministre des affaires étrangères. Je l'avais vu à son passage par Paris
en se rendant à son poste, et sa conversation, sa personne m'avaient
beaucoup plu. C'était un homme plein d'honneur, de courage, de fidélité
politique, de dignité morale et investi d'une considération méritée. Par
ses opinions générales et ses antécédents, il appartenait à la fraction
la plus monarchique du parti modéré, presque au parti de la monarchie
pure; et tout en reconnaissant la nécessité du régime constitutionnel,
il ne l'acceptait qu'avec inquiétude, et voulait, en le rattachant aux
anciennes institutions de l'Espagne, y faire à la royauté la plus large
part de pouvoir. En rentrant en Espagne, il se déclara partisan décidé
de la réforme de la constitution par décret royal. Il avait médité,
préparé, rédigé toutes les mesures, tous les documents que devait
entraîner ce grand acte, le manifeste à la nation espagnole, les
considérants et le texte de la nouvelle constitution; elle devait être
mise immédiatement en vigueur, accompagnée d'une amnistie générale, et
le 10 octobre 1844, jour de sa majorité effective, la reine Isabelle
devait sanctionner solennellement cet ensemble de mesures, au sein des
Cortès élues et réunies en vertu de la loi électorale également
réformée. Le général Narvaez partageait les idées et approuvait le plan
du marquis de Viluma. C'était aussi, au fond du coeur, le penchant de la
reine Christine. MM. Mon et Pidal voulaient, en fait, toutes les
réformes que proposait M. de Viluma, que désirait la reine-mère et
qu'avait acceptées M. Gonzalès Bravo lui-même; mais ils croyaient
qu'elles pouvaient être accomplies par les voies constitutionnelles, et
ils se refusaient au coup d'État. Bien instruit par M. Bresson de cette
lutte au sein du cabinet, je lui écrivis[77]: «Je ne connais pas
l'Espagne, et je suis fort porté à croire qu'elle ne ressemble à aucun
autre pays. Pourtant il y a des maximes de bon sens qu'aucune différence
locale ne peut abolir. Or c'en est une incontestable qu'il ne faut faire
des coups d'État qu'en présence d'une nécessité impérieuse, évidente,
palpable, et qu'il ne faut pas faire par des coups d'État ce qu'on peut
tenter d'accomplir, avec chance de succès, par les voies légales. J'ai
beau y regarder: la nécessité d'un coup d'État en Espagne, pour rendre
la constitution plus monarchique, n'est pas évidente; et quand je vois
des hommes sensés, des hommes très-monarchiques et très-compromis pour
la monarchie convaincus qu'on peut atteindre ce but par les moyens
constitutionnels, je demeure convaincu à mon tour qu'il est sage de les
en croire et de les laisser faire. Les procédés de force sont bien
tentants; ils sont prompts; ils font honneur au courage, et pour un
moment ils réalisent toutes les espérances. Mais après? Je me méfie des
victoires qui créent autant d'embarras qu'elles en surmontent. Ceux-là
seuls terminent les révolutions qui renoncent aux procédés
révolutionnaires. Pour gouverner, pour gouverner réellement et
durablement, il faut se résigner aux luttes incessantes, aux lenteurs
infinies, aux succès incomplets et toujours contestés. Il ne faut
plaindre, comme on dit, ni son temps, ni sa peine. Je ne doute pas que
les meilleures Cortès espagnoles ne soient très-difficiles à manier; je
ne doute pas qu'il ne soit très-difficile de leur faire modifier
raisonnablement la constitution de 1837. Est-ce impossible? S'il n'y a
pas impossibilité absolue, on fait bien, je crois, de le tenter. Avec
les assemblées politiques, il faut faire de deux choses l'une: ou les
persuader et agir par elles, ou les mettre évidemment dans leur tort
avant d'agir sans elles. Autant donc que je puis avoir un avis, je suis
de l'avis de M. Mon, et je désire que la reine en Soit.
[Note 77: Le 22 juin 1844.]
«En ce qui nous touche, nous, gouvernement français, c'est bien
certainement notre politique et la position qu'il nous convient de
garder. Tenez-vous-y donc bien. Moi aussi, M. de Viluma m'a plu; je lui
ai trouvé l'esprit et le coeur droits et élevés, et j'aurais volontiers
grande confiance en lui. Mais j'ai appris à n'en pas trop croire mon
goût pour les personnes. Continuez de bons rapports avec M. de Viluma,
s'il se retire; mais soutenez M. Mon.»
M. de Viluma se retira. La reine Christine, malgré son penchant,
persista dans sa sagesse. Le général Narvaez se rangea, non sans regret,
mais sans hésitation, à la résolution de la reine Christine. M. Martinez
de la Rosa, toujours considérable et influent dans le parti modéré,
quitta l'ambassade de Paris pour devenir à Madrid ministre des affaires
étrangères. L'expérience donna raison à M. Mon et à sa persévérance
constitutionnelle. Les élections accomplies selon la loi existante
amenèrent des Cortès très-monarchiques qui, après de longs et libres
débats, acceptèrent les modifications proposées par le cabinet. La
constitution de 1837 avait été un premier pas hors de la constitution
radicale et incohérente de 1812 pour rentrer dans les conditions du
gouvernement libre et régulier sous la monarchie. La constitution de
1844, votée par 124 suffrages contre 26, fut un nouveau et grand pas
dans la même voie. Elle se rapprocha, sur les points essentiels, de la
charte française de 1830, avec cette différence que, tandis que les
modifications apportées en 1830 à notre charte de 1814 avaient été
favorables au progrès de la liberté, celles que les Cortès espagnoles
accomplirent en 1844 dans la constitution de 1837 eurent pour objet de
relever et de fortifier la royauté.
Le mariage de la reine Isabelle était une question bien plus compliquée
et de plus longue haleine que la réforme de la constitution espagnole. A
la fin de 1843, elle n'avait pas fait encore de grands pas. Nous avions
hautement déclaré la résolution du roi Louis-Philippe de se refuser au
mariage de l'un de ses fils avec la reine d'Espagne. Nous avions sondé
les dispositions des cours de Londres, de Vienne, de Berlin, de Naples,
de Bruxelles. Une négociation suivie par le duc de Montebello, alors
ambassadeur du roi à Naples, avait décidé le roi de Naples à reconnaître
la reine Isabelle, et à envoyer à Madrid le prince Carini chargé de
profiter, s'il y avait lieu, des chances favorables que notre politique
ouvrait aux deux princes ses frères. L'aîné de ces princes, le comte
d'Aquila, se refusait formellement à l'union espagnole; mais le plus
jeune, le comte de Trapani, était disponible. Nous avions eu, à ce
sujet, le roi et moi, de longs entretiens avec la reine Christine avant
son départ de Paris, et à la fin elle avait paru accepter cette
combinaison. Je suis convaincu qu'elle ne l'acceptait qu'en apparence et
pour gagner du temps; elle espérait toujours triompher de la résistance
du roi Louis-Philippe, et parvenir au mariage de sa fille avec un prince
français. Lord Aberdeen, en causant avec M. de Sainte-Aulaire, avait
lui-même mis en avant l'idée du mariage napolitain, mais sans s'engager
à le seconder activement. Il avait aussi continué à désavouer l'idée du
mariage Coburg, mais toujours préoccupé des désirs de la reine Victoria
et du prince Albert, et peu décidé à les combattre ouvertement. En
septembre 1843, revenant du château d'Eu en Angleterre par la Belgique,
il avait trouvé le roi Léopold très-inquiet que le roi Louis-Philippe ne
le soupçonnât d'intriguer en faveur de son neveu, et très-empressé à
s'en défendre. Loin de convaincre lord Aberdeen de son indifférence,
l'anxiété du roi Léopold avait accru son embarras à se déclarer
l'adversaire d'une combinaison qui avait peut-être, dans sa propre cour,
de tels appuis. De son côté, le prince de Metternich se montrait
vivement opposé à tout mariage napolitain, et travaillait toujours,
encore sans succès, à obtenir l'abdication de don Carlos en faveur de
son fils l'infant Charles-Louis et à préparer les chances de ce qu'il
appelait l'union des droits. En Espagne même enfin, la haine passionnée
de l'infante Doña Carlotta pour sa soeur la reine Christine enlevait à
ses deux fils, le duc de Cadix et le duc de Séville, tout espoir
d'épouser la reine Isabelle: «J'enrage partout, disait cette princesse,
chez moi, à la promenade, au théâtre, partout et toujours;» et son
ambition même ne parvenait pas à contenir sa rage. Partout ainsi les
dispositions des personnes intéressées ou influentes étaient
incertaines, ou obscures, ou inactives; et la question, partout soulevée
et débattue, restait pourtant en suspens.
L'arrivée à Madrid d'abord du comte Bresson et, trois mois après, de la
reine Christine, mit fin à cet état stationnaire quoique agité. M.
Bresson était parti avec l'instruction de travailler au succès du
mariage napolitain; cette combinaison satisfaisait à notre principe
quant aux descendants de Philippe V; et par l'union des branches
espagnole et italienne de la maison de Bourbon, elle accroissait en
Europe l'influence de la France sans l'engager au-delà de l'intérêt
national. A peine établi à Madrid, M. Bresson m'écrivit[78]: «Si
l'influence de l'Angleterre reste négative, si son ministre ne se joint
pas à moi pour seconder, pour conseiller le mariage napolitain; si on le
suppose tiède, indifférent, nous aurons bien de la peine à triompher des
répugnances que je vois naître, se répandre, se concerter.
[Note 78: Le 24 décembre 1843.]
Nous n'en triompherons pas surtout si la reine Christine se tient à
distance et ne vient pas, sur les lieux, inspirer et discipliner ses
partisans. La reconnaissance de Naples n'a pas, à beaucoup près, produit
ici l'effet que j'en attendais. Derrière la reconnaissance, on a
clairement entrevu le dessein du mariage. Alors le parti modéré s'est
demandé ce qu'un prince de seize ans, envoyé par une puissance
secondaire, apporterait à l'Espagne de force morale ou matérielle. M. de
Casa-Irujo s'est montré contraire à ce mariage, sans restriction. M.
Mon, après m'avoir fait avertir la veille par M. de Glücksberg, pour que
j'y fusse préparé, qu'il viendrait, au nom de ses amis, faire auprès de
moi une dernière tentative pour obtenir un des fils du roi, m'est arrivé
rempli de récriminations contre l'abandon où la France avait laissé le
parti modéré chaque fois que le pouvoir lui était échu. Dans la
circonstance présente, il nous voit, pour nous soustraire à quelques
embarras qu'il ne croit pas aussi graves que nous les lui représentons,
donnant à l'Espagne un roi qui ne serait qu'une continuation de minorité
et d'anarchie, quand elle pourrait recevoir de nous un prince fort,
énergique, éprouvé, formé par les exemples du roi son père, et qui
saurait gouverner et subjuguer les factions. J'ai modéré les élans de
son imagination; je lui ai fait voir qu'il se méprenait dans son
appréciation des complications qu'attirerait sur la France et sur
l'Espagne l'alliance qu'il rêvait; et après plusieurs heures de
conversation pendant lesquelles, ne pouvant convaincre sa raison, j'ai
cherché à intéresser son ambition et son amour-propre, il m'a paru plus
calme, promettant de ne pas s'opposer, même de ne pas s'abstenir comme
il le voulait d'abord, et d'empêcher ses amis de se monter la tête et de
prendre d'autres engagements, avant d'avoir examiné la question sous
toutes ses faces. Mais sa conclusion a été que le mariage napolitain ne
serait possible qu'autant que la reine Christine viendrait en personne
le suggérer, et que la France et l'Angleterre y donneraient ouvertement
leur assentiment. Avant l'arrivée de la reine Christine, la question
n'est pas abordable; et après son arrivée, si l'Angleterre n'est pas
nettement sur notre ligne, il y aura opposition ardente du parti
progressiste et scission dans le parti modéré.»
Quelques semaines avant l'arrivée de la reine Christine à Madrid, un
incident inattendu modifia les situations relatives des divers
prétendants à la main de la reine sa fille. L'infante doña Carlotta
mourut presque subitement d'une rougeole rentrée[79]. Par là
disparaissait le principal obstacle que la haine passionnée de cette
princesse pour sa soeur suscitait aux chances matrimoniales des ducs de
Cadix et de Séville ses fils. Nous avions, dès le premier moment,
regretté cet obstacle et témoigné pour ces deux princes notre bon
vouloir. J'écrivis au comte de Flahault le 16 août 1843: «Quant au choix
entre les descendants de Philippe V, nous n'en faisons nous-mêmes aucun.
C'est à l'Espagne de le faire. A tout prendre, le duc de Cadix me paraît
le concurrent le plus près du but. Il est espagnol et il a un parti
espagnol, bon ou mauvais, fort ou faible, mais réel et actif.» En
m'annonçant la mort de l'infante doña Carlotta, M. Bresson me disait:
«Plus on réfléchit sur cette mort, plus elle frappe comme un grand
événement. L'esprit d'intrigue de cette princesse, son activité, son
audace nous préparaient plus d'un embarras dans la question du mariage.
Il est difficile d'être moins regrettée qu'elle ne l'est. Cette branche
de la maison royale n'aura plus d'autre importance que celle qu'il
plaira à la reine Christine de lui octroyer.» Je ne voulus laisser ni à
Londres ni à Madrid aucune incertitude sur ma pensée et mes dispositions
dans cette circonstance; j'écrivis à lord Aberdeen[80]: «La combinaison
napolitaine nous convient; vous m'avez toujours dit qu'au point de vue
des intérêts anglais elle vous convenait aussi. Mais ne croyez pas que
ce soit là pour vous une combinaison exclusive, ni que nous prétendions
le moins du monde l'imposer à l'Espagne. Un mari choisi parmi les
descendants de Philippe V, c'est là toujours notre seul principe
essentiel; et parmi les combinaisons qui rentrent dans ce principe,
celle du duc de Cadix ne rencontrerait, de notre part, pas la moindre
objection. Elle a des avantages réels; la mort de l'infante sa mère lève
bien des obstacles. Ce que je désire, ce qui me paraît indispensable,
c'est que cette combinaison ne devienne pas une combinaison anglaise
opposée à une autre qui serait la française. Non-seulement nous
retomberions par là dans ce déplorable et absurde antagonisme dont nous
travaillons à sortir; mais tenez pour certain que la combinaison Cadix
en deviendrait plus difficile. Il se peut que nous aboutissions à cette
combinaison et qu'elle soit, en définitive, la plus naturelle; mais si
elle doit prévaloir, il faut que ce soit comme espagnole, non comme
anglaise. Restons, vous et nous, sur le terrain où nous sommes placés,
dans l'attitude que nous avons prise, et laissons agir les ressorts
espagnols, reine, reine-mère, cabinet, Cortès. Le concours de toutes ces
volontés est nécessaire pour arriver à un résultat, et elles auront bien
assez de peine à se mettre d'accord.»
[Note 79: Le 29 janvier 1844.]
[Note 80: Le 12 février 1844.]
Je répondis en même temps au comte Bresson [81]: «La mort de l'infante
est, en effet, un vrai événement. J'en tire, sur le mariage, la même
conclusion que vous. Ménagez toujours la chance des princes ses fils,
sans altérer la position que vous avez prise en arrivant. Le roi croit
qu'au fond la disposition de la reine Christine restera la même. Elle
part le 15 de ce mois.»
[Note 81: Le 5 février 1844.]
«Je suis décidée pour mon frère Trapani,» dit au général Narvaez la
reine Christine en arrivant à Aranjuez. «Narvaez, en m'en donnant avis,
m'écrivit aussitôt M. Bresson, exprimait l'opinion que, si nous avions
eu, lui et moi, raison, il y a trois mois, de temporiser, nous aurions
tort aujourd'hui de ne pas hâter la solution, à l'aide de la faveur
populaire que la reine Christine avait tout à coup reconquise:--Vous
serez content, m'a-t-il dit en me prenant la main: la position de la
reine n'est pas ce qu'elle était à la Granja, à Valence, à Barcelone;
là, elle avait près d'elle des chefs militaires disposés à la trahir;
maintenant elle a près d'elle, en moi, un chef militaire qui n'attend
que ses ordres pour les exécuter.» Tous les regards se portèrent dès
lors vers la perspective que la décision de la reine Christine semblait
ouvrir; toutes les démarches se dirigèrent vers ce but; le prince Carini
et le duc de Rivas, ambassadeurs de Naples à Madrid et de Madrid à
Naples, déployèrent leur caractère et leurs instructions: la reine
Christine et la reine sa fille devaient aller à Barcelone; on parla
d'une visite que pourraient leur faire là la reine-mère de Naples et le
comte de Trapani. Il fut aussi question d'un voyage du roi de Naples à
Paris avec son jeune frère, pour le montrer à sa royale famille et le
préparer au trône qui l'attendait. La question paraissait résolue et la
solution près de s'accomplir.
L'humeur du prince de Metternich fut extrême: il redoutait
l'agrandissement de la maison royale de Naples qui devait la rendre plus
indépendante en Italie, et plus encore la contagion révolutionnaire qui,
selon lui, ne pouvait manquer de se répandre d'Espagne en Italie, et d'y
ébranler la domination autrichienne. Depuis quelque temps déjà, dès
qu'il avait entrevu la chance du mariage napolitain, il avait repris
vivement, à Paris comme à Bourges, son travail en faveur du fils de don
Carlos, se montrant même disposé à atténuer la rigueur du principe au
nom duquel il soutenait cette combinaison. Le 13 septembre 1843, le roi
Louis-Philippe était de retour à Saint-Cloud, après avoir reçu au
château d'Eu la visite de la reine d'Angleterre; le comte Appony vint
aussitôt lui rendre ses devoirs, et je reproduis ici textuellement la
conversation qui s'engagea entre eux, et dont j'ai gardé un exact et
complet souvenir:
_Le comte Appony_. Le roi a eu bien beau temps pendant son séjour au
château d'Eu. La reine d'Angleterre a dû bien en jouir.
_Le roi_. Oui, elle a paru se plaire beaucoup. Elle a été parfaitement
aimable.
_Le comte Appony_. Le roi a connaissance des dépêches du prince de
Metternich, que j'ai communiquées à M. Guizot au moment de son départ
pour Eu.
_Le roi_. Sur quoi?
_Le comte Appony_. Des dépêches au baron de Neumann et à moi sur le
mariage de la reine Isabelle avec le fils aîné de don Carlos.
_Le roi_. Ah, oui! je les ai lues. Vous avez bien raison, mon cher
comte, de dire _le fils de don Carlos_. Bien souvent on dit, nos propres
agents disent quelquefois _le prince des Asturies_. Je l'ai vu dans des
lettres de M. de Flahault et de Philippe de Chabot. Expression
parfaitement fausse. Il n'est point _prince des Asturies_. L'appeler
ainsi, c'est dire que son père est roi. Il est l'infant Charles-Louis.
C'est de Vienne que ce langage: _prince des Asturies_, est venu.
Vous-mêmes pourtant vous n'avez point reconnu don Carlos roi, pas plus
qu'Isabelle reine. Vous avez donc bien raison de dire _le fils de don
Carlos_. Quant au fond, vous savez, mon cher comte, tout le cas que je
fais de l'esprit du prince de Metternich, mon respect pour son grand
jugement, sa grande expérience; mais vraiment, je vous l'ai déjà dit, il
a gâté l'affaire en voulant que don Carlos fût roi et que son fils
épousât, comme roi, la reine Isabelle. Nous avions fait, moi et mon
gouvernement, un tour de force en rendant au fils de don Carlos sa
chance, et en l'acceptant comme l'un des descendants de Philippe V. Il
fallait prendre la balle au bond et s'unir sur-le-champ à nous. Au lieu
de cela, le prince de Metternich a voulu faire bande à part, élever une
autre question, un autre drapeau. Je le répète: il a manqué l'occasion
et gâté l'affaire.
_Le comte Appony_. Mais, Sire, nous ne tenons pas absolument à la
condition que nous avons exprimée d'abord; il fallait bien l'exprimer:
c'était notre principe; aujourd'hui nous accepterions le mariage de
l'infant avec la reine.
_Le roi_. L'affaire est gâtée. En Espagne, partout, on sait le principe
que tous avez mis en avant; on sait que nous n'avons pas été d'accord du
premier coup; on s'est prévenu, irrité, préparé.