Bresson à l'oeuvre dans sa nouvelle situation, je le connaissais assez
pour savoir qu'il était de ceux qui, en entrant dans une carrière
périlleuse, peuvent être un moment troublés, tant ils ont soif du
succès, mais qui, une fois engagés dans la lutte, s'y portent avec
passion et ne songent plus qu'à vaincre. Il avait quelque droit de
s'inquiéter en entrevoyant la scène ouverte devant lui, car elle était
pleine d'agitation, d'obscurité, de piéges, de péripéties imprévues, et
il était destiné à y vivre au milieu d'orages soudains et de
complications sans cesse renaissantes. C'est le caractère des peuples du
midi, surtout des Espagnols, que le long régime du pouvoir absolu et
l'absence de la liberté politique n'ont point éteint en eux l'ardeur des
passions, le goût des émotions et des aventures, et qu'ils déploient
avec une audacieuse imprévoyance, dans les intérêts, les incidents et
les intrigues de leur vie personnelle, la fécondité d'esprit et
l'énergie dont ils n'ont pas appris à trouver dans la vie publique
l'emploi réfléchi et la satisfaction mesurée. Le général Narvaez, le
général Serrano, M. Gonzalès Bravo, M. Olozaga et presque tous les
hommes importants à Madrid, modérés ou progressistes, étaient de cette
trempe et nourris dans ces habitudes. A peine entré en relation avec eux
et en présence de leurs luttes personnelles, M. Bresson passa de sa
première émotion de tristesse à un état de fièvre qui le rendit presque
malade: «La jalousie, l'ambition et la vengeance, m'écrivait-il[66],
sont les principaux mobiles des hommes qui figurent ici sur la scène
politique. Je ne fais exception pour aucun parti; haïr, se satisfaire et
se venger, ils ne voient rien au delà. A peine ai-je réussi à rapprocher
le général Narvaez du ministère Gonzalès Bravo, et à faire en sorte
qu'ils se présentent unis devant la reine Christine près de revenir,
qu'il faut que je me mette en campagne pour rapprocher le ministère du
général Narvaez. Les ministres nourrissent et entretiennent
soigneusement le ressentiment que leur a inspiré le mouvement de
malveillance du général, et ils ajournent la revanche qu'ils comptent
prendre jusqu'à ce qu'ils aient acquis la faveur de la reine-mère et
affermi leur assiette; alors ils essayeront de le supplanter, et déjà
même ils sont, dans ce but, entrés en négociation avec le général Alaix.
Et ils y mettent tant de prudence que le propos m'en est revenu d'une
partie de chasse à Aranjuez, et de la source la plus infaillible. Autre
bévue et non moins lourde: hier leur journal, le _Corresponsal_, en
élevant les ministres actuels aux nues, parle avec le plus grand mépris
des modérés, de l'appui desquels ils ne peuvent se passer et sans
l'appui desquels ils ne vivraient pas une heure; il les qualifie
d'hommes pusillanimes, _gastados_, et dont la faiblesse _consumada, el
prestigio enervado, la cobardia excubierta_ sont connues. Est-il
possible de se montrer, dans une situation plus hérissée de périls, plus
mal à propos confiants et plus fatalement hostiles? Je fais arriver à M.
Bravo les paroles suivantes:--«Si le ministère ne renonce pas à ses
projets sur le général Narvaez, et s'il publie un second article comme
celui d'hier, il ne se passera pas quinze jours avant qu'il ait perdu
tous ses appuis, et j'en serai désolé.»--Déjà des chefs modérés
très-impartiaux et très-bienveillants sont indignés et vont grossir les
rangs des modérés impatients. Quels esprits! et comme ils entendent le
dévouement au trône et au pays! Je vais me mettre à refaire ma toile;
rétabli ou non, je serai à Aranjuez.»
[Note 66: Le 11 mars 1844.]
Les Espagnols à part, M. Bresson eut affaire, dès ses premiers pas, à
une relation et à un homme d'une tout autre nature. En rappelant M.
Aston de son poste, lord Aberdeen lui avait donné pour successeur, comme
ministre d'Angleterre à Madrid, sir Henri Bulwer, naguère premier
secrétaire de l'ambassade anglaise à Paris, et il était arrivé à Madrid
trois semaines après M. Bresson. C'était un homme de beaucoup d'esprit
et d'un esprit aussi étendu que fin, capable de saisir et de servir les
grandes combinaisons de la politique de son pays, mais plutôt en
observateur pénétrant qu'en acteur efficace. Il excellait à démêler les
pensées, les dispositions, le travail plus ou moins caché des politiques
avec qui il traitait; mais il n'acquérait, là où il résidait, que peu de
consistance et d'influence; il avait plus d'adresse que d'autorité, plus
d'activité souple que de volonté forte, et il mettait un peu
sceptiquement en pratique les instructions de son gouvernement, sans
poursuivre avec ardeur un but déterminé et dont il fît sa propre
affaire. Il était d'ailleurs, au fond, de l'école et de la clientèle de
lord Palmerston; et lord Aberdeen, en l'envoyant à Madrid, avait plus
songé à se mettre un peu à couvert dans le Parlement et les journaux
anglais, qu'à se donner un agent sûr dans la politique d'entente
cordiale qu'il adoptait envers nous. «Les ministres anglais et français,
écrivait-il à lord Cowley[67], se sont trop appliqués à se
contrebalancer et à s'entraver mutuellement; il est temps que cette
espèce d'antagonisme cesse, car il a beaucoup nui à l'Espagne et nous a
fort peu servi à nous-mêmes. Il est vrai que les deux gouvernements
anglais et français sont chacun assez puissants pour faire la ruine de
l'Espagne, mais il faut la cordiale coopération de l'Angleterre et de la
France pour assurer sa prospérité.» Sir Henri Bulwer était très-capable
de tenir lord Aberdeen au courant de l'état des esprits, des affaires et
des menées de tout genre à Madrid, mais très-peu propre à s'entendre
réellement avec M. Bresson, et à exercer, de concert avec lui, l'action
commune dont lord Aberdeen proclamait la nécessité. A raison de leur
caractère intime encore plus que de leur situation politique, les
rapports de ces deux hommes, en restant toujours convenables, ne
pouvaient être sympathiques, ni répondre à la mission de confiant accord
dont ils étaient chargés. Je ne citerai qu'un exemple de leur
disposition mutuelle, exemple significatif bien que frivole. Trois mois
à peine après leur arrivée et leur établissement à Madrid, M. Bresson
m'écrivait[68]: «Il faut que je vous amuse: voici un billet original de
Bulwer tel que je l'ai reçu. J'ai pris un papier de même format, dont
j'ai déchiré le bord, sur lequel j'ai versé autant d'encre, et écrit au
crayon ce que vous trouverez sur le _verso_[69]. Admirez-vous le tact de
la demande et le bon goût de la forme? Je lui ai adressé mon billet plié
de même, aussi peu cacheté, et par son domestique. Il y a un bon vieux
proverbe français auquel il faut avec grande étude se tenir:
_familiarité engendre mépris_. Je vis bien avec lui; mais il n'est pas
élevé et ses salons sont mal peuplés. Soyez tranquille; il ne vous
viendra pas d'embarras de moi; mais il peut vous en venir de lui. C'est
à moi de réussir à les détourner ou à les diminuer.»
[Note 67: Dans une dépêche du 12 décembre 1843, qui me fut communiquée.]
[Note 68: Le 11 mars 1844.]
[Note 69: Voici le texte du billet, fort taché d'encre en effet, de Sir
Henri Bulwer et celui de la réponse similaire de M. Bresson:
My dear Bresson, Mon cher Bresson,
Your couriers fly in flocks. The Vos courriers partent en foule,
air is darkened by them. What comme des flocons de neige. L'air en
tempest does this forbode? Tell me est obscurci. Quel orage présage
if there is anything worth saying ceci? Dites-moi s'il y a quelque
that you can say, in order that I chose qui vaille la peine d'être dit
may send my poor solitary messenger et que vous puissiez me dire, pour
with the information. que je charge de cette information
mon pauvre solitaire messager.
Ever yours,
Tout à vous,
H. BULWER. H. BULWER.
M. Bresson lui répondit:
Mon cher Bulwer,
J'ai souvent plus de courriers qu'il ne m'en faut, et je les exerce. Je
ne sais aucune nouvelle qui puisse vous intéresser, excepté la prise
d'Alicante. Je n'ai eu à écrire depuis longtemps que sur des affaires
qui nous touchent particulièrement.
Mille et mille amitiés,
BRESSON.]
Je ne fus pas surpris de cette déplaisance mutuelle, dès leur début,
entre ces deux hommes officiellement appelés au bon accord. J'avais
pressenti la difficulté de leurs relations, et je m'étais empressé de
mettre M. Bresson sur ses gardes contre ce péril: «Soyez toujours bien
avec Bulwer et pour lui, lui avais-je écrit[70]; rendez-lui de bons
offices; ne fermez point l'oeil sur ses arrière-pensées, ses petites
menées, ses oscillations, et tenez-moi toujours au courant; mais qu'il
n'en paraisse rien dans vos rapports avec lui, dans votre langage sur
lui. Vous avez vu le bon, très-bon langage de lord Aberdeen. C'est là
l'essentiel. Prenez cela pour le symptôme assuré et le vrai diapason des
intentions et des rapports des deux gouvernements. Que Bulwer, comblé de
vos bons procédés, de vos bons offices, ne puisse, s'il fait des fautes
et subit des échecs, s'en prendre qu'à lui-même. L'entente cordiale
n'est pas, je le sais, un fait de facile exécution sur tous les points
et tous les jours. C'est pourtant le fait essentiel de la situation
générale, et je m'en rapporte à vous pour le maintenir au-dessus des
difficultés locales qui pèsent sur vous.»
[Note 70: Le 17 février 1844.]
L'une de ces difficultés se manifesta immédiatement. En même temps que
MM. Bresson et Bulwer arrivaient à Madrid, un cri s'élevait partout en
Espagne: «La reine Christine! la reine Christine!» Ce n'était pas
seulement le cri du parti modéré vainqueur qui redemandait son premier
et puissant chef; c'était le voeu des honnêtes Espagnols indignés de
l'attentat imputé à M. Olozaga, et pressés de revoir la mère à côté de
sa fille, encore enfant quoique mise en possession du pouvoir royal. La
perspective de ce retour prochain de la reine Christine inspirait au
cabinet anglais un vif sentiment de déplaisir et de méfiance. C'était un
pas de plus dans le déclin de l'influence anglaise en Espagne. On
craignait à Londres non-seulement des réactions personnelles contre les
progressistes vaincus, dont le gouvernement anglais ne cessait pas
d'être le patron, mais le peu de goût de la reine-mère et surtout de ses
plus intimes partisans pour le régime constitutionnel, et leur penchant
pour les coups d'État du pouvoir absolu. Comment ne pas redouter enfin
que le mariage de la reine Isabelle avec l'un des fils du roi ne fût tôt
ou tard le résultat du travail de la reine Christine rétablie en
pouvoir, et plus que jamais liée d'une intime amitié avec la famille
royale de France? Sir Robert Peel surtout s'inquiétait de son retour à
Madrid, et témoignait le désir qu'il fût indéfiniment ajourné. Sur ces
entrefaites, une députation arriva de Madrid pour rappeler
officiellement la reine-mère et la conjurer d'écarter tout délai. M.
Bresson insistait vivement dans le même sens: «Nous ne pouvons,
m'écrivait-il, nous passer de la présence de la reine Christine. Qu'elle
arrive donc, elle sera bien accueillie; elle consolidera le ministère
actuel, ou du moins elle en facilitera la constitution plus définitive.
Elle tempérera l'ardeur de ses partisans qui ne sentent pas tous
l'avantage de mettre en pratique leurs doctrines gouvernementales par
des hommes qui ne sont pas sortis de leurs rangs. Vous avez bien raison
de la fortifier dans ses idées de conciliation. Peut-être lui sera-t-il
difficile de les appliquer: il ne manquera pas de gens qui la pousseront
vers la réaction; les chefs de l'armée ne demanderaient pas mieux que
d'en finir par un coup de main avec le gouvernement représentatif. La
première mesure à laquelle la reine-mère peut se trouver obligée de
donner son assentiment serait la suspension des Cortès, comme
préliminaire de leur dissolution. Je comprends qu'elle y répugne.
Toutefois, hésiter, ajourner son départ aurait de graves inconvénients;
l'élan vers elle se ralentirait; plus tard elle serait moins bien venue;
c'est la scène à laquelle la reine sa fille a été exposée qui a fait
juger à tous sa présence indispensable; si elle en juge autrement, on
révoquera en doute ses sentiments maternels, et l'on en conclura qu'elle
ne consulte plus que ses convenances. La jeune reine désire ardemment le
retour de sa mère.»
J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire[71]: «La sollicitude de lord Aberdeen
sur le retour actuel de la reine Christine à Madrid m'a vivement
préoccupé. Je suis allé la trouver elle-même. J'ai mis sous ses yeux
toute la situation. Je lui ai fortement inculqué deux idées: l'une,
combien il importe, à sa fille et à elle-même, que la bonne harmonie
soit maintenue, entre le cabinet anglais et nous sur les affaires
d'Espagne; l'autre, que, pour y réussir, il faut éviter tout ce qui
donnerait à ces affaires, en particulier à celle du mariage de la jeune
reine, une apparence toute française, un air exclusif d'affaire de
famille, et prendre soin que tout cela se traite par des mains et sous
des couleurs espagnoles. Elle a compris, parfaitement compris. Le roi
l'a vue et lui a parlé dans le même sens. Je l'ai revue. Nous avons vu
aussi les députés qui lui ont été envoyés pour presser son retour. Elle
s'est enfin décidée à l'ajourner. Elle va renvoyer à Madrid les deux
messagers; elle répondra qu'elle désire vivement se retrouver auprès de
sa fille et au milieu de ses amis, qu'elle ira en Espagne, mais que le
moment actuel ne lui paraît pas opportun. Nous n'en sommes pas venus là
sans peine, mon cher ami. Je ne sais si la reine Christine est, pour son
propre compte, bien impatiente de retourner en Espagne; je lui crois
beaucoup moins d'ambition et de goût pour le pouvoir qu'on ne lui en
suppose en Angleterre; mais elle est sincèrement et vivement préoccupée
de la situation de la reine sa fille; elle désire reprendre la tutelle
de sa seconde fille, l'infante doña Fernanda. Ses amis, tout le parti
modéré, convaincus que sa présence donnera de la force à leur
gouvernement, la pressent de retourner. Le parti progressiste, loin de
s'opposer à son retour, s'y montre, au contraire, favorable; il aime
mieux avoir à traiter avec la reine Christine qu'avec le général
Narvaez. Bresson m'écrivait en date du 16:--«Le retour de la reine
Christine est plutôt accueilli avec faveur par la presse de
l'opposition; les populations se porteront avec enthousiasme à sa
rencontre.»--C'est à tout cela qu'il faut que la reine Christine
renonce, au risque de mécontenter ses amis et de manquer l'occasion de
l'un de ces triomphes qui plaisent à l'amour-propre des plus sages et
touchent si vivement celui d'une femme. Elle y renonce pourtant; elle
ajourne, elle attendra. Elle fait très-bien; mais dites, je vous prie,
de ma part, à lord Aberdeen qu'il doit lui en savoir gré.»
[Note 71: Le 23 décembre 1843.]
Lord Aberdeen ne pouvait être insensible à une bonne conduite et à un
bon procédé: «Voici ce qu'il m'a répondu, m'écrivit M. de
Sainte-Aulaire[72]:--«De très-puissantes raisons semblent conseiller le
départ de la reine Christine. Je ne voudrais certes pas accepter la
responsabilité d'un délai. Si le roi et M. Guizot estiment qu'il importe
de ne pas perdre un jour, qu'ils agissent en conséquence; je n'entends y
mettre aucun obstacle et je ne profère pas une parole de blâme. Mais je
ne veux pas non plus donner aujourd'hui mon assentiment; pour différer
un peu, j'ai d'autres motifs encore que les difficultés fort grandes de
la question. Bulwer m'a écrit de Madrid le 3 janvier. Je suis informé
qu'il y a reçu le 4 la dépêche par laquelle je lui demandais son avis
sur l'opportunité du retour de la reine Christine en Espagne: me
prononcer avant d'avoir reçu cet avis que j'attends d'heure en heure, ce
serait une inconvenance en suite de laquelle je pourrais me trouver
placé dans une situation fort gauche _(very awkward_).»--Lord Aberdeen a
ajouté que, d'après les quatre lignes écrites par Bulwer le 3 janvier,
il ne supposait pas qu'il s'élevât de fortes objections contre le voyage
de la reine Christine.»
[Note 72: Le 13 janvier 1844.]
Les objections, en effet, ne furent ni graves ni obstinées: avant de
quitter Paris, sir Henri Bulwer s'était entretenu avec la reine
Christine et en avait emporté une impression favorable; il était
d'ailleurs trop clairvoyant pour ne pas reconnaître qu'en présence des
événements et du mouvement d'opinion qui la rappelaient en Espagne, son
retour était inévitable. J'envoyai au roi, dès que j'en reçus
communication, la dépêche dans laquelle il exprimait son avis; le roi me
répondit sur-le-champ[73]: «Au moment où j'allais cacheter le billet que
je venais de vous écrire, on m'a averti que la reine Christine était
chez la reine, et je me suis décidé à lui donner lecture de la dépêche
de Bulwer, d'autant plus que je craignais que vous ne pussiez pas le
faire demain matin. L'effet en a été excellent, et, en attendant que je
vous en conte les détails, je veux vous dire une exclamation faite et
répétée avec un accent de sincérité complète:--«Je ne vais pas en
Espagne pour y rester; Dieu m'en garde! J'y vais d'abord pour revoir mes
filles, ce dont je suis plus pressée que de tout. Si je puis être utile
à la reine et à l'Espagne, je resterai le temps qu'il faudra, le moins
possible. Mais je verrai les choses en arrivant, et il est bien possible
que je revienne tout de suite à Paris.»
[Note 73: Le 19 janvier 1844.]
Elle partit le 15 février 1844, dans cette judicieuse disposition. Dès
qu'elle eut passé les Pyrénées, son voyage à travers l'Espagne fut une
ovation continue. Quand le jour de la réaction arrive, les peuples se
plaisent à croire qu'ils réparent, par leurs acclamations, leurs erreurs
et leurs rigueurs envers d'illustres exilés. La jeune reine, l'infante
sa soeur, les ministres, le corps diplomatique attendaient à Aranjuez la
reine-mère: «C'est demain qu'elle arrive, m'écrivait M. Bresson[74],
nous irons avec la foule à sa rencontre sur la grande route; la
réception officielle n'aura lieu que le lendemain pour le corps
diplomatique. La joie de la jeune reine est touchante; elle ne peut la
contenir: hier, elle a écouté très-sérieusement ses ministres pendant
qu'ils lui rendaient compte de leurs dispositions pour son entrevue avec
la reine Christine, et qu'ils la prévenaient qu'une tente serait dressée
près de la route, à l'endroit où la première arrivée attendrait l'autre.
Quand ils ont été partis, elle a dit à madame de Santa-Cruz: «Faites
tout ce que vous voudrez; mais quand j'apercevrai la voiture de maman,
personne ne m'empêchera de courir au-devant d'elle;» et, sans donner à
la bonne et aimable _camarera mayor_ le temps de se reconnaître, elle
lui a fait faire deux tours de valse, et l'a déposée haletante sur un
sopha. Nous avons eu, ma femme et moi, l'honneur de lui faire notre cour
ce matin; elle nous a reçus avec une effusion qui trahissait les
sentiments dont son coeur était plein; elle m'a demandé des nouvelles du
roi son oncle, de la reine sa tante, et elle prêtait l'attention la plus
vive aux réponses que je lui faisais. Quand je lui ai dit que l'entrevue
de demain était un des spectacles les plus touchants qui pussent être
donnés au monde, et un fait qui occupait tous les esprits et serait
reproduit par les pinceaux de tous les peintres, son regard s'est animé,
et sa physionomie a pris un caractère de dignité et de noble orgueil qui
m'a frappé. Sa santé et celle de l'infante sont très-bonnes en ce
moment, et leur mère aura grand plaisir à les retrouver si fortifiées et
si embellies.»
[Note 74: Le 24 mars 1844.]
Quatre jours après, M. Bresson complétait ainsi son récit: «La reine
Christine est au milieu de nous. Je ne sais si le plaisir de revoir ses
filles compense, pour elle, le chagrin d'avoir quitté sa douce existence
de Paris. Je ne le crois pas: son émotion ne m'a pas paru très-vive;
elle a tendrement embrassé ses filles, et bientôt après elle avait l'air
préoccupée. Dans l'audience qu'elle a accordée à ma femme, elle lui a
parlé avec effusion de son regret de se séparer du roi, de la reine et
de la famille royale, qui avaient eu pour elle tant de bontés, et
qu'elle aimait si tendrement; elle lui a dit que, quand elle avait revu
l'Espagne, ces moeurs étranges et les attelages de mules, son coeur
s'était serré; puis elle a ajouté: «Enfin je suis bien aise d'être venue
pour _les petites_; car pour le reste...;» et les larmes lui sont venues
aux yeux. Je ne me suis pas encore trouvé seul avec elle; elle était
avec ses filles quand je lui ai remis les lettres de la reine et de
Madame Adélaïde; quand elle a rappelé que j'avais contribué au jour que
nous voyions, je n'ai pas pu bien démêler si c'était un remerciement ou
un reproche. En tout cas, sa joie n'est pas sans mélange, et ce n'est
pas moi qui en suis surpris.»
La reine Christine de retour à Madrid, les deux grandes questions dont
la solution attendait sa présence, la réforme de la constitution
espagnole et le mariage de la reine Isabelle, éclatèrent aussitôt et ont
rempli pendant trois ans l'histoire de l'Espagne et l'histoire de nos
rapports avec elle. Questions d'importance et d'urgence très-inégales,
mais qui, l'une et l'autre, préoccupaient si vivement les esprits qu'il
était presque également impossible de ne pas se mettre à l'oeuvre pour
toutes deux. Et, pour aggraver la difficulté, une question plus
pressante encore les précédait: quel parti, quel cabinet, quels
ministres seraient appelés à réformer la constitution et à marier la
jeune reine? A qui appartiendrait le pouvoir qui devait décider de
l'avenir monarchique et constitutionnel de l'Espagne?
Le parti radical était en possession. Il avait pris l'initiative du
renversement d'Espartero. Sorti de ses rangs, le jeune chef du cabinet,
M. Gonzalès Bravo, avait vaillamment soutenu la jeune reine contre M.
Olozaga, et se montrait intelligent et hardi au service de la royauté
relevée. Quand, à Aranjuez, il se présenta pour la première fois à la
reine Christine, «elle l'a fort bien accueilli, m'écrivit M. Bresson;
elle a appelé la reine sa fille et lui a dit:--«Isabelita, souviens-toi
toujours des services que Bravo t'a rendus; tu ne peux t'en souvenir
assez;»--et, se tournant vers lui et le tutoyant comme c'est l'usage des
rois et des reines en Espagne: «Il faut que tu restes au pouvoir: tu y
es nécessaire longtemps; si tu n'y restes pas par goût, restes-y par
dévouement pour la reine et par amitié pour moi.» Bravo était fort
touché de cette entrevue. Il n'a rien caché de sa vie à la reine-mère;
il lui a fait l'aveu de ses antécédents révolutionnaires, de ses torts
envers elle; il lui en a expliqué les causes; il lui a révélé les
embarras même de ses relations de famille, et il l'appelait en quelque
sorte à son secours. Cette confiance, il s'en flattait du moins, a été
bien accueillie; il a cru lire, dans le regard de la reine, qu'elle en
appréciait la franchise. Je souhaite de tout mon coeur qu'il ne se
trompe pas, et que de ce côté l'appui ne lui manque jamais. Cependant il
y a, dans l'atmosphère de cette cour renouvelée tout à coup, quelque
chose qui ne me semble pas pour lui de bon augure: on dirait qu'il a
cessé subitement d'être en harmonie avec cet entourage de grands
seigneurs et de grandes dames qui sont venus reprendre leurs places près
de la reine, et qu'il ne remplit plus les conditions de son poste;
chacun rend justice à son talent et à son courage, et, au même instant,
on cherche à le ramener au niveau de sa naissance et de ses antécédents.
Il a l'envie et l'orgueil à combattre; ce sont deux puissants ennemis.»
Ils ne tardèrent pas à se mettre à l'oeuvre, et un troisième ennemi,
l'ambition souffrante et altérée du parti modéré, joignit ses
impatiences à celles de l'envie et de l'orgueil. Pendant six semaines,
M. Gonzalès Bravo fut à l'état d'une place assiégée, tantôt près d'être
enlevée d'assaut, tantôt en négociation avec les assiégeants pour ne se
rendre qu'à moitié et à de bonnes conditions. Le général Narvaez était à
la fois le plus pressé des assaillants et le plus enclin à traiter avec
M. Bravo dont la hardiesse d'esprit et de coeur en face des grands
périls et des grandes aventures avait sa sympathie. Mais les chefs
civils du parti modéré, M. Mon entre autres, le plus capable et le plus
judicieux, étaient plus exigeants en fait de considération personnelle
et de garanties constitutionnelles; ils n'étaient pas disposés à
réformer la constitution et à gouverner sans le concours des Cortès et
par des coups d'État sous le nom d'ordres royaux. La reine Christine
persista d'abord dans sa reconnaissance et ses bonnes dispositions pour
M. Gonzalès Bravo; elle avait, quant à la réforme de la constitution
dans l'intérêt monarchique, des vues assez arrêtées qu'elle lui
communiqua, et qu'il se montra prêt à satisfaire. M. Bresson, fidèle à
mes instructions, ne prenait parti pour aucune combinaison exclusive, et
gardait sa place entre les hommes importants, témoignant aux uns et aux
autres son inquiétude de leurs désaccords: «Ne soyez pas si inquiet, lui
dit un jour le général Narvaez; il y a pour l'Espagne une Providence à
part, et nous nous en tirerons.--Je ne m'étonne pas, lui répondit M.
Bresson, que vous ayez une Providence pour vous seuls; vous lui donnez
assez à faire pour occuper tout son temps.»