changement que les événements d'Espagne avaient apporté dans les
dispositions du gouvernement anglais. Le 24 juillet 1843, lord Cowley
vint me communiquer une longue dépêche, en date du 21, dans laquelle,
après quelques observations sur l'appui que les insurgés contre
Espartero avaient, disait-on, trouvé en France, lord Aberdeen finissait
par nous proposer, sur les affaires d'Espagne, le concert que nous lui
avions proposé deux mois auparavant: «On ne peut espérer, disait-il, que
les passions qui ont si longtemps fait rage en Espagne se calment
immédiatement; mais si les gouvernements liés à l'Espagne par leur
position, des intérêts communs et d'anciennes alliances, spécialement
les gouvernements de la Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient
sérieusement et consciencieusement pour aider l'Espagne à établir et à
maintenir un gouvernement stable, on ne peut guère douter qu'en peu de
temps la tranquillité ne fût rendue à ce malheureux pays, et que ses
habitants ne pussent goûter, comme les autres États de l'Europe, les
bienfaits de la prospérité intérieure et du bien-être domestique. Le
gouvernement de Sa Majesté propose donc que les gouvernements anglais et
français unissent leurs efforts pour arrêter le torrent de discordes
civiles qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils
prescrivent l'un et l'autre, à leurs agents diplomatiques à Madrid,
d'agir dans un amical et permanent accord pour faire prévaloir les
bienveillants desseins de leurs deux gouvernements à cet égard.»
J'acquis en même temps la certitude que, sur la question spéciale du
mariage de la reine Isabelle, lord Aberdeen s'était expliqué avec le
prince Albert de façon à écarter l'idée du prince Léopold de Coburg:
«Avec la chute du régent, lui avait-il dit, les prétentions de ce prince
perdent, je crois, leur meilleur appui. Le régent avait, dans ces
derniers temps, tourné sa pensée vers un prince de la maison d'Orange
comme le mari qui convenait le mieux à la reine. Non par aucune
préférence pour cette maison, mais pour échapper au reproche d'être
asservi à l'influence de l'Angleterre: reproche le plus grave que, dans
la lutte soulevée contre lui, le régent ait encouru. Il serait difficile
de faire voir, dans le prince Léopold, autre chose qu'un choix fait dans
l'intérêt de l'Angleterre, et sa parenté avec la cour de Lisbonne, qui
devrait être pour lui une recommandation, tournerait contre lui.»
Quelques semaines après ces déclarations diplomatiques, la visite de la
reine Victoria au château d'Eu nous fut un indice encore plus clair des
dispositions du cabinet anglais. Je ne doutai pas que les récents
événements d'Espagne n'eussent contribué à déterminer cette démarche
aussi significative qu'inattendue. La chute d'Espartero était la chute
de l'influence anglaise et probablement le retour de l'influence
française en Espagne. Le gouvernement anglais avait besoin de sonder à
fond nos desseins, de faire envers nous un acte de bon vouloir pour
s'assurer du nôtre, et d'apprécier à quel point serait possible le
concert qu'il se décidait enfin à désirer, entre lui et nous, sur les
affaires espagnoles. Les conversations de lord Aberdeen avec le roi et
avec moi le satisfirent au-delà de son attente, et même avec quelque
surprise. Non-seulement parce que, dans l'intimité du tête-à-tête, nous
lui répétâmes, le roi et moi, en en développant les motifs, tout ce que
nous lui avions fait dire sur notre résolution de ne pas aspirer, de
nous refuser même au mariage d'un fils du roi avec la reine Isabelle,
mais parce qu'il acquit, dans ces entretiens, la conviction que notre
politique, générale et spéciale, était sincère et serait aussi constante
que sensée. Nous nous quittâmes charmés de nous être librement ouverts
l'un à l'autre et pénétrés, l'un pour l'autre, d'une affectueuse
confiance. On ne saurait dire à quel point les plus grandes et plus
difficiles affaires des peuples seraient simplifiées si les hommes qui
les dirigent se connaissaient assez bien et s'estimaient assez pour
compter sur la vérité de leurs paroles mutuelles et sur la conformité de
leurs actes avec leurs paroles.
Les événements mirent bientôt à l'épreuve les rapports intimes qui
venaient de s'établir entre les deux cabinets et leurs mutuelles
dispositions. Le gouvernement provisoire qui s'était formé contre
Espartero le déclara déchu de la régence et convoqua immédiatement les
Cortès pour faire confirmer par le pays la crise accomplie par
l'insurrection. Les modérés qui, depuis la chute de la reine Christine,
s'étaient abstenus de prendre part aux élections, rentrèrent dans
l'arène électorale et, sinon en majorité, du moins en grand nombre, dans
l'arène parlementaire; leurs chefs reconnus, MM. Martinez de la Rosa,
Narvaez, Pidal, Mon, Isturiz, Concha, furent élus. Ils se conduisirent
avec esprit et mesure, laissant aux radicaux qui venaient de renverser
Espartero le premier rang dans la victoire comme dans la lutte, et les
secondant sans chercher à les remplacer. M. Olozaga qui, dans les Cortès
précédentes, avait été l'un des plus ardents ennemis d'Espartero, fut
élu président du Congrès. Le premier acte des Cortès, dès qu'elles se
réunirent, fut de déclarer la reine Isabelle majeure; en avançant ainsi
de onze mois sa majorité constitutionnelle, on coupait court à toute
prétention de l'ancien régent, et on remettait en vigueur le régime
monarchique. Ces coups décisifs accomplis, le cabinet honnête et hardi,
mais peu considérable et peu capable, qui y avait présidé se retira, et
l'éminent orateur du parti progressiste, M. Olozaga, quitta la
présidence du Congrès pour former un cabinet nouveau. Mais autour de ce
cabinet à peine formé et jusque dans son sein éclatèrent presque
aussitôt les prétentions rivales, les méfiances mutuelles, les ambitions
et les haines des partis et des personnes; le flot montant portait au
pouvoir les modérés; les Cortès nouvelles leur étaient de jour en jour
plus favorables; l'un de leurs chefs, M. Pidal, avait été élu président
du Congrès en remplacement de M. Olozaga. L'un des membres du nouveau
cabinet, le général Serrano, ministre de la guerre, donna sa démission.
Se sentant ainsi menacé, M. Olozaga, sans en délibérer avec ses
collègues, prit soudainement et à lui seul la résolution de dissoudre
les Cortès, dans l'espoir que des élections nouvelles en amèneraient
d'autres plus fidèles ou plus dociles au parti radical; et, le 30
novembre 1843, le duc de Glücksberg m'adressa cet étrange récit:
«Hier matin, en allant prendre l'ordre, le général Narvaez demanda à la
reine, qu'il trouva fort agitée, si elle avait accepté la démission du
général Serrano. Sa Majesté répondit que non, mais qu'elle avait signé,
et signé de force, un décret qu'elle regrettait amèrement. Le général
lui demanda lequel; elle répondit: «Celui de la dissolution des Cortès.»
Le général la pria alors d'expliquer ce qu'elle venait de dire et la
violence dont elle avait été l'objet. Sa Majesté lui raconta que la
veille, à neuf heures du soir, M. Olozaga était entré dans son cabinet
et lui avait présenté un décret en la priant de le signer. Elle lui
avait demandé ce que c'était; il lui avait répondu:--La dissolution des
Cortès.--Elle s'était écriée:--Je n'ose pas signer cela.--M. Olozaga
avait vivement insisté; elle avait vivement persisté dans son refus, et
avait fini par se lever pour sortir. M. Olozaga s'était alors élancé et
avait fermé une porte; elle avait voulu gagner la seconde, il l'avait
immédiatement fermée; elle était alors revenue à son bureau et s'était
assise en croisant les bras; il s'était approché d'elle, lui avait passé
le bras autour de la taille et lui avait dit en souriant:--Oh! Votre
Majesté voudra bien signer.--Elle avait répondu négativement, et alors
il lui avait pris le bras avec force et, lui mettant une plume dans la
main, il lui avait dit:--Il faut que Votre Majesté signe.--Elle avait eu
peur et avait signé.
«Le général Narvaez sortit de chez Sa Majesté fort ému, et, après s'être
entendu avec quelques amis, le président du Congrès et plusieurs
vice-présidents, il retourna à cinq heures chez Sa Majesté et l'engagea
à appeler le président du Congrès. Elle le fit prévenir; il vint
aussitôt, et Sa Majesté lui répéta tout ce qu'elle avait dit au général
Narvaez. Elle était encore émue et tremblante. M. Pidal, à qui Sa
Majesté demandait conseil, demanda la permission de s'entendre avec les
vice-présidents, de les amener chez Sa Majesté et de ne traiter la
question que devant eux. A huit heures du soir, M. Pidal, président, MM.
Alçon, Quinto, Mazarredo et Gonzalès Bravo, vice-présidents, étaient
chez Sa Majesté. M. Ros de Olano, député et secrétaire de Sa Majesté,
avait été amené et attendait dans une voiture. La reine répéta le récit
qu'elle avait fait au général Narvaez, et, reprenant un peu courage,
elle y ajouta de nouveaux détails. Les président et vice-présidents,
animés d'une indignation qu'augmentait l'état de terreur dans lequel Sa
Majesté était encore, lui conseillèrent d'appeler celui des ministres
qui lui inspirait le plus de confiance; elle désigna le général Serrano;
il vint à l'instant, et, d'accord avec lui, ils engagèrent la reine à
signer deux décrets: la révocation de la dissolution des Cortès, qui
n'avait pas encore été communiquée au ministre de la justice, et la
destitution de M. Olozaga de la présidence du conseil et du ministère
d'État, _pour des raisons dont Sa Majesté se réservait la connaissance_.
M. le ministre de la marine arriva sur ces entrefaites; on lui fit part
de ce qui se passait, et, après quelques scrupules qui lui étaient
inspirés par sa position de collègue de M. Olozaga, il se décida à
contresigner les deux décrets. M. Olozaga, ignorant ce qui se passait,
se présenta en ce moment, à dix heures du soir, à la porte du cabinet;
la reine se mit à trembler et voulut fuir: on chercha à la calmer; mais
elle déclara que, si on le faisait entrer, elle mourrait de peur; et
elle voulut que le gentilhomme de service, M. le duc d'Ossuña, lui
annonçât sa destitution. Il reçut cette nouvelle avec un trouble marqué,
sortit des appartements et n'a pas reparu. Les deux décrets, ou l'un
d'eux au moins, paraîtront demain dans la Gazette.
«Tels sont, Monsieur le ministre, les faits tels qu'ils m'ont été
rapportés par l'un des témoins. J'ai vu ce matin presque toutes les
personnes qui avaient assisté à cette scène: leur témoignage est
unanime. J'ai cru de mon devoir de me rendre également chez M. Olozaga;
je l'ai trouvé très-calme, ou du moins affectant de l'être: il m'a dit
que tout ceci n'était qu'une infâme calomnie, inventée par des gens dont
le décret de dissolution devait déjouer les intrigues; que, loin de
faire violence à la reine, il avait reçu d'elle, ce jour-là même et en
ce moment-là même, une preuve particulière de sa bienveillance, et qu'on
n'avait pu lui faire raconter cette fable qu'en abusant de sa faiblesse,
car son attachement pour lui était connu. Il dit aussi que cette
intrigue, semblable à quelques-unes qu'il avait déjà découvertes, était
conduite par le général Narvaez, et avait pour but de mettre le pouvoir
entre les mains des modérés. Il parle de rallier les progressistes,
ignorant pour le moment qu'ils expriment hautement leur indignation.
Enfin son langage est menaçant: il ne se défend que par des négations et
il attaque la marquise de Santa-Cruz. Pourtant tous les témoignages sont
les mêmes: tous ont trouvé, dans l'accent de la reine, un caractère de
vérité inimitable. Je ne puis en ce moment que rapporter les faits à
Votre Excellence; le temps seul nous instruira de la vérité.»
A côté de ce rapport du duc de Glücksberg, je place le récit de M.
Olozaga lui-même, adressé de Madrid à l'ambassade d'Angleterre à Paris
et transmis par lord Cowley à son gouvernement. «Je suis allé, dit M.
Olozaga, chez la reine, le 28 novembre, à quatre heures de l'après-midi.
J'avais dans mon portefeuille plusieurs décrets que je portais à la
signature de Sa Majesté. Je lui lus à haute voix celui de la dissolution
des Cortès. Cette lecture achevée, la reine me demanda pourquoi je
voulais dissoudre les Cortès. Je répondis à Sa Majesté que ce n'était
qu'une précaution prise d'avance, et que mon intention était de ne faire
usage du décret qu'au cas où la mesure deviendrait nécessaire. La reine
signa alors le décret, de bonne et franche volonté, sans faire aucune
observation, et continua à en signer d'autres. Lorsque Sa Majesté eut
fini, elle me remit un papier en me disant:--Donne la croix de Charles
III à mon maître de musique dont voici le nom (M. Valdemora).--Là-dessus
je me disposai à prendre congé de la reine; mais elle me retint en me
disant:--Attends, je vais te donner des bonbons pour ton enfant.--En
effet, Sa Majesté m'en donna. Voilà tout ce qui s'est passé entre la
reine et moi, ni plus, ni moins; et depuis je n'ai pas eu l'honneur de
la revoir. Le lendemain 29, je dis à tout le monde que j'avais la
signature de la reine pour dissoudre les Cortès en cas de besoin, et que
je m'en servirais si les modérés essayaient de tenter une réaction et
des coups d'État, pour faire proclamer provisoirement la reine absolue,
afin d'opérer des changements dans la constitution. Comme je n'avais
caché mes desseins à personne, les modérés, lorsqu'ils les connurent,
trouvèrent moyen, dans la journée même, de s'emparer de l'esprit de la
reine, et c'est ainsi qu'à quatre heures de l'après-midi, vingt-quatre
heures après la signature, ils réussirent à nouer l'intrigue que tout le
monde connaît.»
Entre deux récits si contraires, où était la vérité? Aujourd'hui même,
vingt-trois ans après l'événement, des hommes bien instruits et
impartiaux ont des doutes sur la scène du 28 novembre 1843 entre M.
Olozaga et la jeune reine, et soupçonnent quelque exagération dans les
détails qui s'en répandirent le lendemain. Quoi qu'il en soit, deux
faits restent certains: d'abord le décret de dissolution des Cortès
inopinément présenté à la reine, à l'insu du conseil des ministres, et
signé par elle avec hésitation et répugnance; ensuite le vif sentiment
de surprise et d'indignation suscité par le bruit de ce qui s'était
passé entre la reine et M. Olozaga, sentiment éprouvé et manifesté
non-seulement par le public et les modérés, mais par beaucoup de
progressistes eux-mêmes. Ce fut un jeune journaliste, naguère ardent
radical et connu par ses attaques contre la reine Christine, M. Gonzalès
Bravo, qui se chargea de former et de présider le nouveau cabinet appelé
à remplacer et à poursuivre M. Olozaga. La demande de mise en accusation
de ce dernier devant le Sénat fut formée dans le Congrès; le gros du
parti progressiste le soutint, et il se défendit lui-même, d'abord avec
adresse, bientôt avec un emportement mêlé à la fois de colère et de
crainte. Après de violents et longs débats, la Chambre vota, à 101 voix
contre 48, un message «pour exprimer à la reine les voeux qu'elle
formait pour son bonheur, et lui dire combien elle ressentait l'acte peu
délicat dont la reine avait été victime dans la nuit du 28 novembre.» A
ce vote, et avant que les poursuites en accusation devant le Sénat
eussent commencé, M. Olozaga prit l'alarme, ne parut plus au Congrès et
se retira en Portugal. Sa question personnelle restait en suspens, mais
la question politique entre les partis était résolue: les progressistes
étaient décriés et vaincus dans la personne de leur chef parlementaire,
comme ils l'avaient été naguère dans la personne du régent, leur chef
militaire; sous l'empire du sentiment public et par l'entremise hardie
d'un jeune progressiste conquis à la cause de la jeune reine, le pouvoir
passait aux mains du parti modéré.
Le cabinet anglais ne se méprit point sur la valeur de ce mouvement
espagnol et ne s'obstina point à en combattre les conséquences; il
rappela de Madrid son ministre M. Aston, trop engagé dans la cause
d'Espartero, et M. de Sainte-Aulaire m'écrivit[62]: «J'ai oublié de vous
dire qu'avant de partir de Madrid, M. Aston a reçu de l'infante doña
Carlotta[63] la déclaration qu'elle et son mari s'engageaient à quitter
l'Espagne si un de leurs fils épousait la reine. Lord Aberdeen, qui m'a
donné, il y a quelques jours, ce renseignement, ne revient pas
volontiers sur les affaires d'Espagne: non qu'il soit le moins du monde
en dissentiment avec vous, mais le mauvais succès de l'intervention de
son prédécesseur en Espagne lui est à présent démontré. Il se reproche
d'avoir trop longtemps marché dans la routine. Il vous abandonne
aujourd'hui le premier rôle, et vous assistera au besoin, dans une
certaine mesure, mais il se tiendra le plus possible à l'écart.»
[Note 62: Le 2 décembre 1843.]
[Note 63: Soeur de la reine Christine et femme de l'infant don François
de Paule.]
Depuis la chute d'Espartero, je pressentais cette situation et je m'y
préparais; nous étions près de reprendre en Espagne notre place et notre
rôle naturels; il nous fallait à Madrid un ambassadeur capable de les
bien comprendre et d'en porter le poids. Ma pensée s'était arrêtée sur
le comte Bresson, notre ministre à Berlin, et le roi adopta
très-volontiers ma proposition. C'était un homme d'un dévouement
éprouvé, d'un esprit droit, net et ferme, d'un caractère plein de
passion et d'empire; observateur sagace sans subtilité, acteur vigilant
et ardent avec persévérance, quoique sujet à des accès d'abattement et
d'inquiétude; digne et fier avec les étrangers, discipliné et fidèle
avec ses chefs; incessamment préoccupé du but public qu'il poursuivait,
et capable de beaucoup risquer pour l'atteindre, quoiqu'il fût aussi
très-préoccupé de lui-même et de sa fortune; propre à réussir dans les
choses grandes et difficiles, car il en aimait la grandeur, mais sans
rêverie ni chimère, et en ne négligeant aucune occasion, aucun moyen de
faire servir les petites choses à son succès. Dès 1842, je lui avais
fait entrevoir l'ambassade d'Espagne comme le poste auquel je le
destinais, et je l'avais tenu au courant des questions et des incidents
qui s'y rapportaient. Il y fut nommé le 6 novembre 1843, et ne partit
pour Madrid que trois semaines après, quand les Cortès eurent déclaré la
reine Isabelle majeure, et rendu ainsi à l'ambassade de France auprès
d'elle son éclat. Il y tombait au milieu de la crise et de l'imbroglio
entre la reine, M. Olozaga, M. Gonzalès Bravo, les Cortès, les
progressistes, les modérés, et il y trouvait pour instruction ce court
billet de moi[64]: «Je ne comprends pas bien; j'attends. C'est de la
vraie comédie espagnole, des coups de théâtre, des intrigues croisées,
des réticences, des énigmes. On ne fait pas avec cela de la bonne
politique. Vous m'expliquerez tout. Un seul mot aujourd'hui, que vous
vous serez bien dit vous-même et que je vous dis pour me satisfaire.
N'épousez aucune querelle, aucune coterie, aucun nom propre. Tenez-vous
en dehors et au-dessus de toutes les rivalités. Veillez sur la reine,
soutenez le gouvernement de la reine. Je ne puis vous dire aujourd'hui
que des généralités, mais il y a des moments où c'est dans les
généralités qu'il faut se tenir. Vous avez un grand et beau rôle à
jouer. Au milieu de cette confusion, vous serez le représentant,
l'interprète de la sagesse française, de l'amitié française. J'espère,
je devrais dire je compte que l'Angleterre se maintiendra à côté de
nous. C'est un théâtre bien différent de Berlin, de bien autres affaires
et de bien autres hommes. Vous n'y réussirez pas moins bien.»
[Note 64: Du 3 décembre 1843.]
La réponse de M. Bresson, sa première lettre de Madrid, fut
singulièrement perplexe et triste[65]: «Je suis arrivé ici hier,
quelques heures avant votre lettre du 3. Il n'est sorte de tribulations,
d'épreuves, d'accidents que nous n'ayons subis. J'ai passé par les plus
cruelles inquiétudes pour les êtres qui me sont le plus chers. Les
routes sont infestées de brigands, et quelques relais très-dangereux,
que nous parcourions de nuit, avaient été par méprise laissés sans
escorte. Mon fourgon a été versé, une roue brisée; nous l'avons relevé à
grand'peine, et Iturbide, excellent courrier de Bayonne attaché au
service de l'ambassade, a abandonné sa voiture sur la route pour nous
prêter ses roues. Nous avons ainsi gagné Madrid. Je ne veux pas appuyer
sur mes impressions; c'est maintenant que je mesure toute l'étendue du
sacrifice que j'ai fait à vos désirs; l'existence la plus heureuse et la
plus douce a fait place à la plus pénible, à la plus agitée. Je
remplirai mes devoirs sans espoir de succès. La situation a empiré
plutôt qu'elle ne s'est améliorée depuis les rapports excellents que
vous a adressés M. de Glücksberg. Nous n'y voyons encore que des issues
funestes. Épuisé d'anxiété et de fatigue, occupé de me caser d'une
manière qui restera bien peu confortable, je n'ai pu causer qu'avec
votre aimable chargé d'affaires; pour la première fois, il est presque
entièrement découragé. Je sens la sagesse de vos conseils; je ne veux
épouser aucune passion, aucun nom propre; si l'impartialité peut être
maintenue, j'y resterai fidèle; mais je ne puis rien promettre, rien
garantir que ma bonne foi et mon dévouement. Pour mon bonheur, j'en ai
vu le terme le jour où j'ai quitté Berlin.»
[Note 65: Du 8 décembre 1843.]