Favorable d'abord: «Les hommes éclairés du parti modéré l'acceptent
comme une garantie pour leurs principes et pour la monarchie, écrivait
notre chargé d'affaires, le duc de Glücksberg[56]; le journal _El Sol_,
qui puise ses inspirations dans la correspondance de M. Martinez de la
Rosa, le proclame hautement ce matin. Les hommes du gouvernement actuel
y voient des motifs de sécurité et une réponse complète aux craintes
qu'ils expriment sans cesse de nos vues de domination exclusive et
absolue. Le ministre des affaires étrangères, M. Ferrer, me disait
avant-hier:--C'est un discours magnifique; c'est le résumé de tout ce
que je vous répète depuis un an; vous avez enfin compris la véritable
politique.»--Je n'ai pu m'empêcher de trouver cette exclamation un peu
naïve[57].» Quelques jours après, le mécontentement prit la place de la
satisfaction: «On a compris l'allusion que contient le discours de M.
Guizot sur l'affaire du mariage. Dimanche, l'_Espectador_ contenait un
article violent pour repousser notre prétention qu'il considère comme
une atteinte à l'indépendance nationale. Lundi, M. Ferrer venait chez
moi et se plaignait de ce qu'il appelait une intervention dans les
affaires de la seule Espagne..... Depuis leur défaite dans les élections
pour les Cortès, je remarque, parmi les hommes de 1812 et du régent, une
recrudescence de fureur contre la déclaration de M. Guizot. Cantillo,
l'officier de la secrétairerie d'État, qui est bon à écouter parce qu'il
est l'écho de son oncle, M. Arguelles, me disait:--Nous devrons à M.
Guizot une seconde guerre civile. Vous pouviez tout en Espagne, même le
mariage du duc d'Aumale; il ne fallait que respecter notre indépendance
et ménager nos susceptibilités. Rien ne nécessitait votre déclaration.
L'Angleterre a prononcé l'exclusion du fils de don Carlos, jamais celle
d'un fils de votre roi.»--Dans les deux chambres des Cortès, surtout
dans le Sénat où Espartero comptait plus de partisans, mes paroles
furent directement et violemment attaquées. Bientôt cependant les
impressions redevinrent plus modérées et plus prévoyantes: «Je remarque,
écrivit M. de Glücksberg, que ni l'_Espectador_, ni M. Ferrer ne
repoussent ouvertement la pensée d'un mariage Bourbon. Bien plus:
mercredi soir, M. Ferrer m'a abordé chez M. Aston en me disant:--J'ai
bien relu le discours de M. Guizot, et, comme le premier jour, j'en suis
fort satisfait. Au fait, cette allusion au mariage, dont je me
préoccupais l'autre jour, est très-voilée; elle est présentée sans
crudité et sans rudesse; elle est bien accompagnée. Quand on arrive à
traiter les questions ainsi, on est bien près de s'entendre. Voyez-vous,
les formes sont beaucoup; si je dois mourir poignardé, j'aime mieux que
le manche du poignard soit doré.»--Depuis quelque temps, ajoutait le duc
de Glücksberg, le nom du duc d'Aumale est souvent prononcé; bien des
esprits se tournent de ce côté à mesure qu'ils se convainquent de la
nécessité de prendre un Bourbon; ils trouvent que, dans cette famille,
nos princes seuls seraient en état de sauver le pays:--«Si vous aviez
voulu, me disait M. Ferrer, nous aurions fini par vous prendre votre duc
d'Aumale, malgré l'Europe.»--J'entrevois cela aussi dans la pensée de M.
Olozaga. Soyez bien sûr, Monsieur, que je ne me laisse entraîner par
personne; je n'ai qu'une réponse: c'est que le roi et son gouvernement
ont déclaré qu'ils ne le voulaient pas[58].»
[Note 56: Je puise ces citations dans la correspondance particulière que
le duc de Glücksberg entretenait, par mon ordre, avec M. Desages,
directeur des affaires politiques dans mon ministère, homme aussi
distingué par l'élévation de son caractère que par son tact diplomatique
et qui avait toute ma confiance.]
[Note 57: Le duc de Glücksberg à M. Desages, 11 mars 1843.]
[Note 58: Le duc de Glücksberg à M. Desages, 11 et 18 mars, 2, 3 et 5
avril 1843.]
Ainsi ranimée à Madrid par l'impulsion venue de Paris, la question
reprit en même temps son cours actif à Londres et à Vienne; de ces
grands centres de la politique européenne, les pensées se reportèrent
vers l'Espagne; et je me trouvai à la fois en présence de l'embarras du
cabinet anglais à marcher, même de loin, avec nous, et du travail du
prince de Metternich pour mettre à flot son idée, sans grand espoir de
l'amener au port.
L'embarras du cabinet anglais ne provenait pas seulement de ses
anciennes traditions de méfiance et de lutte contre l'influence
française en Espagne et de ses liens récents avec le parti radical
espagnol et le régent Espartero; il rencontrait en Angleterre même, à
côté du trône, un désir, un espoir qui compliquait fort, pour lui, la
question du mariage de la reine Isabelle et les négociations dont elle
était l'objet. Un cousin du prince Albert, le prince Ferdinand de
Saxe-Coburg, avait épousé la reine de Portugal; il avait un jeune frère,
le prince Léopold, qu'on disait intelligent et agréable; l'idée vint en
1841, je ne saurais dire à qui d'abord et par qui, que ce prince
pourrait être, pour la reine d'Espagne, un mari convenable, et que, dans
le conflit des partis espagnols et des prétendants européens, il
pourrait avoir des chances de succès. A part le plaisir d'orgueil et le
gage d'influence que la cour de Londres devait trouver dans cette union,
on faisait valoir en sa faveur un sérieux intérêt de l'Angleterre: par
ses rapports et ses liens intimes avec le Portugal que des traités et
des habitudes avaient comme incorporé dans sa politique, elle était fort
engagée dans les affaires de la Péninsule; la mésintelligence, les
jalousies, les querelles des cours de Lisbonne et de Madrid étaient pour
le cabinet de Londres une source de complications et de charges que la
présence, sur les deux trônes, de deux princes de la même maison, et
d'une maison unie à la couronne d'Angleterre, ferait probablement
disparaître. A Londres et à Madrid, cette combinaison prit place dans
les entretiens confidentiels des princes, des ministres et des agents
diplomatiques. Le prince Albert en manifesta à lord Aberdeen un
sentiment favorable. Le régent Espartero se montrait hautement contraire
au mariage de la reine Isabelle avec tout prince de la maison de
Bourbon, napolitain, lucquois, français ou espagnol: «Il faut à
l'Espagne, disait-il à M. Aston, un petit prince allemand, étranger aux
grandes cours européennes comme aux partis espagnols;» et il lui
demandait des renseignements sur les princes de la maison d'Orange, en
témoignant l'espoir que la perspective de ce grand mariage les
déciderait peut-être à devenir catholiques. «Quoiqu'il ne le dise pas,
disait M. Aston, j'ai pu reconnaître qu'il serait disposé à favoriser le
mariage avec un prince de Coburg.» Le duc de Glücksberg écrivait en même
temps à M. Desages que le chargé d'affaires de Belgique à Madrid se
remuait sans bruit, mais activement, pour cette combinaison; qu'il lui
en avait parlé à lui-même comme bien préférable, pour nous, à celle des
fils de don Carlos ou de don François de Paule, et que d'autres agents
diplomatiques secondaires étaient à l'oeuvre dans le même but. Enfin on
annonçait que le jeune prince Léopold de Coburg, dont les parents
devaient aller passer quelque temps à Lisbonne, viendrait probablement
faire lui-même une visite à Madrid; et M. Olozaga se montrait préoccupé
de cette perspective, aux amis de la France avec inquiétude, à ses
adversaires avec empressement[59].
[Note 59: Le duc de Glücksberg à M. Desages, 18 mars et 5 avril 1843.]
Dans ce travail naissant pour le mariage Coburg, rien ne nous importait
davantage que de connaître la pensée du roi Léopold, le vrai chef de
cette maison si rapidement ascendante et le conseiller intime du ménage
royal de Windsor. J'en parlai au roi Louis-Philippe qui me dit que, sur
ce sujet, ils gardaient, le roi des Belges et lui-même, une telle
réserve l'un envers l'autre, qu'il ne m'en pouvait rien dire. Le roi
Léopold était en ce moment à Londres. J'en écrivis à M. de
Sainte-Aulaire: «Vous me demandez, me répondit-il[60], ce que je sais du
roi Léopold. Pas grand'chose, et pourtant j'y ai regardé de mon mieux.
Il est très-fin et très-boutonné sur ce point. Pendant deux heures
d'escrime, il a très-dextrement paré mes bottes sans jamais se
découvrir; mais cette réserve même n'est-elle pas significative? Il m'a
dit «qu'il ne fallait pas nous faire illusion sur les Bourbons
d'Espagne, qu'ils seraient toujours hostiles à notre roi, le duc de
Cadix comme les autres.» Il m'a dit aussi, en m'assurant qu'il le
répétait souvent à la reine Victoria et au prince Albert, pour apaiser
toute rancune contre le roi, que «dans une question pareille, il fallait
tenir grand compte du sentiment français, et que c'était, pour notre
gouvernement, un devoir de ne pas le blesser.» Je me suis avancé jusqu'à
dire que lord Aberdeen regardait un mariage Coburg comme une fort
mauvaise combinaison pour l'Angleterre, et qu'il ne ferait assurément
rien dans le sens de cette politique. J'ai ajouté que je n'étais pas
aussi certain que les influences personnelles de la cour fussent tout à
fait en dehors de la question. Le roi Léopold m'a répondu avec vivacité
que je pouvais me rassurer complétement sur ce point, et qu'il n'y avait
ni volonté, ni moyen d'agir en Espagne autrement que par la diplomatie
patente. En résumé, mon impression est que le roi Léopold ne veut pas
mécontenter notre roi, qu'il s'emploiera toujours en bon esprit entre
nous et l'Angleterre, mais qu'après tout il est beaucoup plus Coburg que
Bourbon, et qu'il ferait pour son neveu tout ce qu'il jugerait
possible.»
[Note 60: Le 14 juillet 1843.]
L'inertie du cabinet anglais m'en disait encore plus que les réticences
du roi Léopold. Après la franche déclaration de notre politique, portée
à Londres par M. Pageot, sir Robert Peel et lord Aberdeen, comme je
viens de le rappeler, nous avaient promis, auprès du gouvernement
espagnol, un concours indirect, lent, voilé, mais sérieux et pratique.
Ils ne faisaient rien pour acquitter leur promesse: s'ils n'étaient pas
favorables, comme j'en suis persuadé, au mariage Coburg, ils ne se
souciaient pas non plus de s'y montrer entièrement contraires, et
d'entraver les chances de succès qui pouvaient lui venir d'ailleurs. Ils
maintenaient à Madrid, comme représentant de l'Angleterre, M. Aston,
disciple de la politique de lord Palmerston, et qui continuait
d'exercer, bien qu'avec réserve, une influence fort peu sympathique à la
nôtre. Enfin, le 5 mai 1843, sir Robert Peel, se renfermant dans un
principe général et absolu, tint à la Chambre des Communes un langage
qui faisait complète abstraction de la politique française et en
séparait celle de l'Angleterre: «Exprimant, dit-il, l'opinion bien
arrêtée du gouvernement anglais, il déclara que, l'Espagne étant
investie de tous les droits et priviléges qui appartiennent à un État
indépendant..., la nation espagnole, parlant par ses organes dûment
constitués, avait le droit exclusif et le pouvoir de contracter les
alliances matrimoniales qu'elle jugerait convenables.»
Je n'avais garde de contester un principe en soi très-vrai et légitime;
mais je ne devais ni ne voulais laisser passer sans observation des
paroles auxquelles le public espagnol et européen ne manquerait pas
d'attribuer un sens et des conséquences tout autres que le principe
même. J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire: «Quelle est la portée de la
déclaration de sir Robert Peel? Dit-elle réellement tout ce qu'elle
paraît dire? Signifie-t-elle que, quelle que soit l'alliance
matrimoniale que croiront devoir contracter la reine et la législature
de l'Espagne, fût-ce même un prince français, le gouvernement anglais
n'y interviendra point et ne se jugera point en droit de s'y opposer? Si
c'est là en effet l'intention de sir Robert Peel, nous n'avons rien à
dire, et ses paroles, prises dans ce sens et avec cette valeur,
simplifieraient peut-être beaucoup la situation de l'Espagne et la
nôtre.
«Mais si sir Robert Peel, en proclamant la complète indépendance de
l'Espagne dans le choix du mari de la reine, persiste cependant, au
fond, à en exclure les princes français, et à soutenir que l'Angleterre
aurait droit de s'opposer et s'opposerait en effet à un pareil choix; si
ses paroles ne sont pas en réalité sérieuses et efficaces, si sir Robert
n'a voulu, en les prononçant, que se donner auprès de l'Espagne le
mérite d'un respect extérieur et apparent pour son indépendance, et
retirer, de la comparaison entre ce langage et le nôtre, quelque
avantage à nos dépens, alors vraiment je m'étonne, et plus j'ai de
respect pour sir Robert Peel, pour son caractère et ses paroles, plus je
me crois en droit de m'étonner.
«Du premier moment où j'ai touché à cette question du mariage de la
reine d'Espagne, je me suis imposé la loi d'apporter dans tout ce que je
ferais, dans tout ce que je dirais à cet égard, la plus entière
franchise. Je connaissais les préventions, les méfiances que je
rencontrerais sur mon chemin. J'ai voulu leur enlever sur-le-champ tout
prétexte. On nous a déclaré, non pas officiellement, mais
très-positivement, et sans que nous eussions rien fait qui provoquât
cette déclaration, on nous a déclaré, dis-je, que l'Angleterre, dans les
chances de mariage de la reine Isabelle, donnait l'exclusion à nos
princes. Nous avons répondu en excluant à notre tour les princes
étrangers à la maison de Bourbon. Je ne discute en ce moment ni l'une ni
l'autre déclaration; la nôtre a été faite du même droit que celle de
l'Angleterre, et est fondée sur des motifs de même nature.
«En la portant officieusement à la connaissance des grandes puissances
européennes, et en l'indiquant à notre tribune, j'ai fait acte de
loyauté envers l'Espagne, envers l'Angleterre, envers l'Europe. J'ai
voulu que partout on sût d'avance, et bien nettement, quelle serait,
dans cette grande question, la politique de la France.
«Je n'ignorais pas que, dans nos rapports avec l'Espagne, un tel langage
n'était pas sans inconvénient; que la susceptibilité nationale s'en
alarmerait peut-être, qu'on pourrait abuser des apparences pour
l'exciter contre nous. Si j'avais été, comme le cabinet anglais, en
confiance intime avec le cabinet actuel de Madrid, si j'avais eu sur lui
une grande et habituelle influence, je me serais probablement contenté
de l'entretenir à voix basse de nos intentions. Mais dans notre
situation actuelle avec le gouvernement espagnol, cette façon de
procéder n'était pas à notre usage, car elle n'aurait pas suffi à lui
donner la conviction que nous avions besoin de lui donner. Je me suis
donc décidé à accepter les inconvénients du langage public, pour remplir
le devoir d'une politique loyale, prévoyante et efficace.
«Au fond, et tout homme sensé n'a qu'à réfléchir un moment pour en
demeurer convaincu, nous n'avons porté par là nulle atteinte à
l'indépendance de l'Espagne. La nation espagnole, sa reine, son
gouvernement, ses Cortès sont parfaitement libres de faire, dans cette
question du mariage, tout ce qui leur conviendra. Mais les États, comme
les individus, ne sont libres qu'à leurs risques et périls, et leur
volonté ne saurait enchaîner celle de leurs voisins qui, à leur tour
aussi et aussi à leurs risques et périls, sont libres d'agir selon leurs
propres intérêts. Dire d'avance et tout haut quelle attitude on prendra,
quelle conduite on tiendra si tel événement s'accomplit dans un État
voisin, c'est de l'imprudence si l'on n'est pas bien résolu à tenir en
effet cette attitude et cette conduite; mais si l'on est bien résolu,
c'est de la loyauté.
«Plus j'y pense, moins je comprends pourquoi l'Angleterre persisterait,
et, pour parler franchement, je dirai pourquoi elle persiste à marcher
en Espagne dans la vieille ornière de rivalité et de lutte contre la
France. C'est méconnaître, à mon avis, les grands changements survenus
dans les rapports des États et dans leurs influences réciproques; c'est
compromettre le bien aujourd'hui possible pour s'épuiser en efforts
inutiles contre des périls imaginaires. Et par exemple, en fait de
mariages pour la reine d'Espagne, il en est un, celui du fils aîné de
l'infant don François de Paule, le duc de Cadix, auquel nous n'avons
aucune objection. Quelles sont celles que légitimement, raisonnablement,
dans son intérêt bien entendu, l'Angleterre y pourrait opposer? Je ne
les découvre pas. S'il était reconnu, avoué que, comme nous, elle n'en a
point; si les deux cabinets, sans prétendre entraver l'indépendance de
l'Espagne, laissaient paraître leur bonne intelligence sur cette
combinaison, on peut croire que l'Espagne, très-librement, par sa propre
raison et volonté, en viendrait à l'adopter; et bien des troubles, bien
des périls peut-être disparaîtraient de son avenir. Si je prenais l'une
après l'autre toutes les grandes questions qui agitent l'Espagne,
j'arriverais, j'en suis convaincu, au même résultat; je trouverais que
l'accord de la France et de l'Angleterre y mettrait promptement un
terme, et que ni l'Angleterre, ni la France n'ont réellement, dans
l'état actuel des faits, aucun intérêt vrai et important à demeurer en
désaccord. Mais que de choses sont parce qu'elles ont été, quoiqu'elles
n'aient plus une raison d'être! Je reviendrai sur ceci un de ces jours,
mon cher ami, car j'ai fort à coeur de persuader lord Aberdeen et sir
Robert Peel, comme je suis moi-même persuadé. Nous ferions à nos deux
pays beaucoup de bien, et nous épargnerions à l'Espagne beaucoup de mal.
Cela vaut la peine d'y penser.»
Les hésitations et l'inertie du cabinet anglais n'étaient pas le seul
obstacle que rencontrât, dans la question du mariage espagnol, notre
politique; elle courait aussi le risque d'être compromise, sinon en
principe, du moins en fait, par le travail du prince de Metternich à la
poursuite de son idée en faveur du fils de don Carlos. Ce travail
devenait actif tout en restant secret. Le prince de Metternich en
entretenait le cabinet de Londres. Il mettait en mouvement les hommes
considérables de l'émigration carliste, les pressant de faire tous leurs
efforts pour déterminer don Carlos à abdiquer en faveur de son fils
aîné, l'infant Charles-Louis, et l'infant lui-même à tenir une attitude
et un langage adaptés à la perspective qu'on voulait lui ouvrir. Il me
fit communiquer par le comte Appony un long mémoire à ce sujet, en me
témoignant de plus son intention d'envoyer à Bourges, où nous avions
fixé la résidence de don Carlos et de sa famille, un de ses agents
affidés pour agir directement et en son nom sur le prince et son fils.
Je lui fis donner, par le comte de Flahault, les assurances et les
facilités dont il pouvait avoir besoin pour cette mission, mais en
ajoutant expressément que nous nous tiendrions tout à fait en dehors de
sa tentative dont nous ne pouvions, il le savait bien, adopter l'idée
fondamentale. J'écrivis en même temps au roi: «M. de Metternich
travaillera évidemment et travaille déjà à nous attirer hors de notre
position, pour nous mettre dans la sienne et à sa suite. Si nous nous
laissions faire, nous perdrions, je pense, le terrain que nous avons
gagné, et nous pourrions nous trouver gravement compromis en Europe et
chez nous. Le mariage du fils de don Carlos avec la reine Isabelle n'est
pas impossible et aurait de réels avantages; mais je le crois peu
probable, et, à coup sûr, les inconvénients ne lui manqueraient pas. Je
doute fort que les intérêts, les partis, les personnes qui, depuis
trente ans, ont agité l'Espagne, et qui y prévalent depuis dix ans,
trouvent jamais, dans cette combinaison, assez de sécurité pour s'y
rallier. Je doute tout autant que les carlistes aient assez de bon sens
pour se conduire de telle sorte que la combinaison aboutisse, et que, si
elle aboutissait, elle se maintînt. Je les trouve bien encroûtés, bien
disposés, dès qu'ils se croiraient un peu maîtres, à reprendre toutes
leurs prétentions, toutes leurs maximes absolutistes. D'abord une
extrême répugnance et méfiance de leurs adversaires, puis une nouvelle
guerre civile pourraient bien être au bout de cela; et une guerre
civile, même une simple lutte de partis en Espagne, dans laquelle le
gouvernement espagnol aurait le drapeau absolutiste et fanatique, et
l'opposition le drapeau constitutionnel, une telle lutte serait pour
nous un énorme embarras, et pour l'Angleterre un moyen infaillible de
reprendre en Espagne toute son influence et d'entretenir là, contre
nous, un foyer révolutionnaire très-incommode. Il nous importe donc
extrêmement de ne prendre en aucune manière la responsabilité d'une
combinaison qui entraîne de telles chances. Nous avons déclaré notre
principe dans la question du mariage, les descendants de Philippe V. Les
fils de don Carlos sont du nombre. Nous ne pouvons ni ne devons les
exclure. Si le cours des choses les amène, si l'Espagne les accepte,
nous devons être en mesure de les accepter aussi, et de les accepter
convenablement, sans avoir fait, à leur égard, aucun acte de répulsion
ou seulement de malveillance. Mais là, je crois, doit se borner notre
rôle. Nous pouvons recevoir de l'Espagne ce mariage-là; elle ne doit pas
le recevoir de nous.»
Pendant que nous étions aux prises avec ces plans et ces embarras
diplomatiques, les événements se précipitaient en Espagne et faisaient
prendre, à toutes les questions et à toutes les situations dans les
affaires espagnoles, une face nouvelle. Après trois ans à peine d'un
gouvernement tour à tour faible et violent, honnête dans son intention
générale envers sa reine et son pays, courageux à l'heure du combat,
quel que fût l'ennemi, mais dénué de toute prévoyance comme de toute
fermeté politique, et instrument modéré de mauvais desseins qu'il ne
partageait pas, le régent Espartero était attaqué, renversé, poursuivi,
chassé d'Espagne par tous les partis unis contre lui, par les radicaux
comme par les modérés, par les villes comme par les campagnes, par
l'armée qui avait fait sa fortune comme par les Cortès qu'il venait de
convoquer, par M. Olozaga comme par les généraux Narvaez et Concha; et,
le 29 juillet 1843, il s'embarquait en toute hâte à Cadix pour se
réfugier en Angleterre où il recevait de convenables et froids
témoignages de condoléance. Sa chute était, pour le gouvernement
anglais, un grand déplaisir et un sérieux avertissement: «J'ai dîné hier
auprès de lord Aberdeen, m'écrivait M. de Sainte-Aulaire[61]; il est
visiblement fort troublé des affaires d'Espagne. Je le conçois, car
c'est un rude échec pour la politique whig que le cabinet tory a eu la
faiblesse de faire sienne. Les désappointements disposent à la mauvaise
humeur. Cependant, après quelques boutades, l'esprit juste et honnête de
lord Aberdeen reprend le dessus. Il m'a parlé en commençant des généraux
_christinos_ partis de France pour l'Espagne avec des passe-ports
français, puis de sept mille fusils débarqués par nous sur la côte
d'Espagne. Je lui ai demandé s'il voulait sérieusement imputer à
l'argent et aux intrigues de la France le soulèvement général des
Espagnols contre Espartero. Il a reconnu de bonne grâce et en propres
termes que cette accusation serait absurde et au niveau, tout au plus,
d'une polémique de journaux.--La vraie cause de la chute du régent,
ai-je repris, c'est qu'il n'avait pas en lui les conditions d'une
existence durable. Nous les lui aurions souhaitées, et alors nous nous
serions, comme vous, compromis pour le soutenir; mais nous n'avons pu
vous suivre dans une route qui conduisait là où vous voilà arrivés.
Est-ce nous qui avons eu tort?--Lord Aberdeen a répondu en rechignant un
peu:--Possible que non.--J'ai rappelé encore que, depuis plusieurs mois,
voyant s'approcher des événements que vous désiriez sincèrement
prévenir, vous m'aviez chargé d'offrir votre coopération sincère sur des
bases convenues, et que mes instances n'avaient point été
accueillies.--Puisque vous allez en France, m'a dit lord Aberdeen,
rapportez-nous bien exactement quels sont les intentions et les projets
de votre gouvernement quant à l'Espagne.--Nos vues ont été souvent
proclamées, ai-je répondu; vous ne pouvez les ignorer. Nous voulons une
Espagne indépendante, tranquille et conséquemment monarchique. Quant à
nos projets, c'est-à-dire quant aux moyens d'atteindre le but, une crise
telle que celle-ci n'est pas le moment de les former; il faut laisser
les choses prendre une assiette quelconque; mais quoi qu'il arrive, le
concert de l'Europe me semble le seul moyen d'assurer en Espagne la
durée d'un ordre de choses quelconque.--Je le crois aussi, a répliqué
lord Aberdeen. Ainsi a fini notre conversation.»
[Note 61: Le 27 juillet 1843.]