incidents imprévus qui, de jour en jour, survenaient en Espagne et
menaçaient de faire éclater tout à coup toutes les questions,
modifièrent ma première pensée. Je sentis la nécessité de prendre sans
plus tarder, sur le mariage de la reine Isabelle, une position bien
déterminée et hautement déclarée. Je ne me dissimulais pas les
inconvénients qui pouvaient résulter d'une telle déclaration, l'embarras
où elle mettrait peut-être tel ou tel des gouvernements à qui elle
serait adressée, surtout les susceptibilités qu'elle exciterait en
Espagne et dont les partis malveillants pourraient se servir contre
nous. Mais ces considérations cédaient, à mes yeux, devant l'avantage
d'une politique parfaitement nette, à la fois digne et désintéressée de
la part du roi, efficace pour l'intérêt français sans être
compromettante, et qui nous lierait nous-mêmes contre toute tentation,
tout en nous laissant notre liberté d'action si on nous en contestait
les bases. Le roi adopta avec empressement mes vues, et j'écrivis à M.
de Sainte-Aulaire[54]: «Je ne sais ce qui arrivera en Espagne, mais il y
arrivera quelque chose, et tout y peut arriver. Tout y est en trouble,
en décomposition, en travail. Les carlistes, les christinos, les
espartéristes, les républicains, tous se remuent et conspirent, ensemble
ou isolément, comme par le passé ou en cherchant des voies nouvelles.
L'usurpation, les transactions, les victoires exclusives ou partagées,
les mariages et les protections de toute sorte, on pense à tout, on
espère tout, on se prépare à tout. C'est un chaos d'où il ne sortira
probablement rien de bon, mais qui n'en fermente pas moins et nous
donnera beaucoup d'embarras. Un de ces embarras, le principal peut-être,
c'est et ce sera toujours les jalousies et les méfiances anglaises. Si
nous nous entendions réellement avec l'Angleterre, si nous agissions
vraiment de concert, ne fût-ce que pour quelque temps et sauf à
reprendre ensuite nos traditions de rivalité, aujourd'hui un peu
puériles, les affaires d'Espagne seraient bientôt arrangées. Je ne
l'espère guère, et pourtant c'est la voie dans laquelle il faut toujours
marcher, car c'est la seule qui puisse mener au but; si nous n'arrivons
pas, au moins nous resterons dans le bon chemin, et notre propre
situation a chance d'y gagner plutôt que d'y perdre. L'adhésion du
cabinet anglais à notre attitude dans la courte ambassade de Salvandy a
été bien tardive, mais non sans valeur; il en reste quelque chose; on
doute maintenant à Madrid de la persistance de lord Aberdeen dans la
politique de lord Palmerston; le parti révolutionnaire espagnol ne
compte plus, comme il y comptait, sur la protection anglaise; il y a un
commencement de méfiance, d'hésitation, de séparation. Il faut appuyer
en ce sens, lentement, doucement, de façon à ne pas aggraver, au lieu de
les atténuer, les susceptibilités qui font notre embarras; mais appuyer
pourtant, car c'est en détachant l'Angleterre des révolutionnaires
espagnols que nous pourrons faire quelque chose en Espagne, pour
l'Espagne et pour nous-mêmes.
[Note 54: Le 2 mars 1842.]
«J'ai causé de tout ceci, et à fond, avec M. Pageot qui est revenu de
Madrid avec Salvandy, et qui connaît à merveille l'Espagne actuelle, les
partis, les hommes, leur situation, leurs projets, et tout ce qu'on en
doit espérer ou craindre. Il est également bien instruit de tout ce que
nous pensons et voulons ici. Je vous l'envoie. Il vous mettra
parfaitement au courant. Je penche à croire qu'après avoir causé avec
lui, vous feriez bien de lui ménager quelque occasion de causer aussi
avec lord Aberdeen, sir Robert Peel, le duc de Wellington, les hommes
qu'il importe d'éclairer sur l'Espagne et sur nous-mêmes. Voyez et
décidez vous-même ce qui convient et ce qui se peut. Pageot est homme
d'esprit, de sens, de mesure et de discipline; il ne fera que ce que
vous lui direz.
«Quand vous me l'aurez renvoyé, j'ai envie de l'envoyer également à
Vienne et à Berlin pour qu'il y porte les mêmes lumières, plus celles
qu'il aura acquises à Londres.»
M. de Sainte-Aulaire me répondit sur-le-champ[55]:
«Pageot est arrivé avant-hier. Je l'ai écouté avec grand intérêt. Rien
de plus sage que votre politique, et je m'y attèle de grand coeur. Je
viens de voir lord Aberdeen. Je lui ai dit que vous m'aviez envoyé une
dépêche vivante, et que, s'il désirait la faire parler, je la lui
livrerais volontiers. Nous sommes convenus que je mènerais M. Pageot
après-demain au _Foreign-Office._»
[Note 55: Le 7 mars 1842.]
L'entrevue eut lieu en effet le surlendemain, M. de Sainte-Aulaire
présent, et M. Pageot s'acquitta de sa mission avec autant de mesure que
de franchise. Après avoir parlé de l'état général de l'Espagne, du
régent Espartero et des chances, bonnes ou mauvaises, de sa situation,
il aborda la question du mariage de la reine Isabelle: «Le roi, dit-il,
ne recherche et ne désire point la main de cette jeune reine pour l'un
de ses fils. Il n'ignore pas qu'il y a en Espagne un parti puissant qui
voudrait cette union; mais il croit devoir au repos de l'Europe le
sacrifice d'une combinaison qui pourrait être considérée comme
exclusivement avantageuse à la France. Cependant, en faisant sincèrement
et sans arrière-pensée cette renonciation, il entend aussi, en retour,
que la couronne d'Espagne ne sorte pas de la maison de Bourbon. Il y a
plusieurs branches de cette maison et plusieurs membres dans chaque
branche; l'époux de la reine doit être choisi parmi eux; le roi n'en
recommande et n'en exclut aucun.--En vérité, dit lord Aberdeen, je ne
comprends pas une pareille déclaration; je ne vois pas en vertu de quel
droit vous intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit
rester libre de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prétention
exorbitante, j'allais dire contraire à la morale, que de lui imposer tel
ou tel choix.--Ce n'est pas la reine elle-même, vous le savez bien,
mylord, interrompit M. de Sainte-Aulaire, qui décidera cette question,
mais bien le gouvernement dépositaire de son autorité, au moment où elle
se résoudra.--Nous ne faisons, dit M. Pageot, que rendre exclusion pour
exclusion.--Nous n'excluons personne, reprit lord Aberdeen; c'est une
affaire purement domestique dont nous ne voulons pas nous mêler.--Dans
ce cas, je pourrai dire au gouvernement du roi que, si la reine Isabelle
désire épouser son cousin le duc d'Aumale, vous ne vous y opposerez
pas.--Ah, je ne dis pas; il s'agirait alors de l'équilibre de l'Europe;
ce serait différent.»
La discussion s'établit et se prolongea sur ce thème sans faire un pas,
les interlocuteurs persistant chacun dans sa position et son argument,
de valeur, à coup sûr, très-inégale. M. Pageot eut, quelques jours
après, avec sir Robert Peel un entretien qui offrit d'abord le même
caractère: ils se contestèrent mutuellement le droit d'exclusion que
tour à tour chacun d'eux réclamait. Mais peu à peu la question de droit
fit place à la question de conduite et l'argumentation à la politique:
«Il ne s'agit pas, dit M. Pageot, d'imposer à la reine Isabelle un
choix: nous ne tenons pas ce langage à l'Espagne; nous venons à vous
dans un esprit de bonne intelligence, et nous vous disons:--Voici quelle
sera, à l'époque d'un événement qui doit nécessairement se réaliser,
l'attitude que nous commandent nos intérêts, notre honneur, notre
considération dans le monde. Entendons-nous pour l'ajustement d'une
question qui, si elle reste sans solution jusqu'à sa maturité, peut
amener un bouleversement général. Vous jouissez à Madrid de la confiance
des hommes qui disposent aujourd'hui des destinées de l'Espagne.
Faites-leur comprendre la gravité de la question et la nécessité de la
résoudre dans un sens qui satisfasse à la fois au bonheur de la reine, à
la tranquillité intérieure de l'Espagne et à la paix de l'Europe.--Ceci,
dit sir Robert Peel, est un autre point de vue. D'abord je dois vous
déclarer que nous n'avons pris, avec le gouvernement espagnol actuel,
aucun engagement qui aurait pour objet d'exclure la maison de Bourbon du
trône d'Espagne. J'ajouterai que nous n'avons nulle intention de prendre
un tel engagement, et je suis libre de dire que je trouverais fort
simple que, sans intervenir de droit dans une question qu'en définitive
l'Espagne doit rester maîtresse de résoudre seule, nous fissions
entendre à Madrid un langage de conciliation qui disposât le
gouvernement actuel d'Espagne à chercher une solution propre à
satisfaire tous les intérêts.» Le lendemain, au lever de la reine
Victoria, M. Pageot échangea avec le duc de Wellington quelques mots sur
le même sujet: «Ils ont détruit dans ce pays-là tous les vieux moyens de
gouvernement et ils ne les ont remplacés par aucun autre, lui dit le duc
avec son bon sens ferme et bref; il faudrait que les deux grandes
puissances, l'Angleterre et la France, se concertassent pour la
pacification de l'Espagne. C'est là mon avis.» Avant de quitter Londres,
M. Pageot eut avec lord Aberdeen une seconde entrevue dans laquelle,
laissant de côté l'argument de droit, ils placèrent l'un et l'autre la
question sur le terrain où elle était restée avec sir Robert Peel: en
prenant congé de M. Pageot, lord Aberdeen lui serra cordialement la main
et lui dit: «Vous partez, j'espère, satisfait.--Je ne doute pas, reprit
M. Pageot, que le gouvernement du roi ne le soit. Souffrez que je répète
devant vous les assurances qu'en votre nom je vais lui porter. Vous
m'avez dit:--Nous n'avons pris, avec le gouvernement espagnol actuel,
aucun engagement dont l'objet serait d'exclure la maison de Bourbon du
trône d'Espagne. Nous ne prendrons aucun engagement de cette nature.
Nous sommes disposés à nous efforcer de faire comprendre au gouvernement
espagnol actuel qu'il convient à ses propres intérêts de chercher à
résoudre la question du mariage de la reine Isabelle dans un sens qui
satisfasse aux intérêts de tous.--C'est bien là ce que j'ai dit,» lui
répondit lord Aberdeen.
Après m'avoir rendu compte de sa mission à Londres, M. Pageot partit
pour Vienne. Le prince de Metternich, toujours un peu pressé de déployer
sa prévoyance et son influence, lui dit en le voyant: «Je sais tout ce
que vous avez dit à Londres; je sais tout ce qu'on vous y a répondu.
Vous désirez connaître mon opinion sur le même sujet; je vous la dirai
franchement. Je pense, comme lord Aberdeen, que vous n'avez pas le droit
de dire à l'Espagne que la reine n'épousera pas tel ou tel prince, ou
qu'elle en épousera tel ou tel autre: ce serait porter atteinte à
l'indépendance d'un État souverain, et nulle puissance ne possède ce
droit vis-à-vis d'une autre. Mais en vous niant ce droit, nous vous
reconnaissons celui d'examiner jusqu'à quel point il peut vous convenir
de vous opposer à l'accomplissement d'un acte que vous pouvez considérer
comme hostile à vos intérêts ou menaçant pour votre sûreté; c'est le
droit de paix et de guerre qui est également un droit de souveraineté,
et que je n'ai pas plus le pouvoir de vous contester que je n'ai celui
de vous reconnaître le droit d'imposer votre volonté à l'Espagne. Voilà
pour la question de droit. Quant à la question de fait, je vous dirai,
avec la même franchise, mon opinion. Cette question ne peut se résoudre
que par une transaction qui ne serait le triomphe d'aucun des deux
principes qui ont lutté depuis la mort de Ferdinand VII, mais qui en
serait la conciliation. Cette transaction est le mariage du fils de don
Carlos avec la reine Isabelle. Mais ici se présente une autre
difficulté: à quelles conditions ce mariage s'effectuera-t-il? Si le
fils de don Carlos devient seulement l'époux de la reine, il unit les
deux personnes, mais il ne réunit pas les deux principes. La même chose
arriverait si la reine Isabelle renonçait à la couronne pour devenir
l'épouse du fils de don Carlos. Il faut donc trouver une combinaison qui
confonde et les personnes et les principes. Cette combinaison se
réaliserait par l'établissement d'une co-souveraineté dont l'histoire
d'Espagne elle-même offre l'exemple. Hors de cette combinaison, je ne
vois, je le déclare, point de solution satisfaisante à la grande
difficulté si malheureusement créée par le testament de Ferdinand VII.
Cette idée, je la nourris depuis longtemps, mais je ne l'avais pas
encore communiquée. J'ai pensé que le moment était venu de le faire.
J'ai en conséquence récemment chargé le baron de Neumann de la soumettre
au cabinet de Londres. Je vous prie (ajouta le prince de Metternich en
s'adressant à notre ambassadeur le comte de Flahault présent à
l'entretien) d'en faire également part à votre gouvernement. Ma dépêche
au baron de Neumann est du 31 mars dernier, et j'en attends la réponse
vers le 18 ou le 20 de ce mois.»
L'_idée_ de M. de Metternich (c'était ainsi qu'il l'appelait, ne voulant
pas lui donner le caractère d'une proposition formelle à laquelle il
prévoyait lui-même peu de chances de succès) répondait très-bien à sa
situation en Europe et au tour personnel de son esprit. Il était
toujours prêt à transiger sur les faits, non sur les principes; il
acceptait l'inconséquence pratique, non l'inconséquence rationnelle.
C'était la marque d'un esprit ferme et d'un caractère prudent. A la
place de ces adjectifs, j'en pourrais mettre de moins flatteurs, car les
qualités et les défauts se touchent de bien près; mais j'aime mieux voir
et montrer dans les hommes éminents leurs qualités que leurs défauts.
Dans la liberté d'une conversation spéculative, M. de Metternich avait
raison: le mariage du fils de don Carlos avec la reine Isabelle, conclu
après l'abdication de son père et au nom de l'union des droits comme des
personnes, eût été, à coup sûr, le meilleur moyen de rendre à l'Espagne
la paix intérieure, et de procurer à sa reine la reconnaissance de
toutes les puissances de l'Europe; mais rien n'était plus difficile et
plus improbable que la conclusion de ce mariage à de tels termes;
l'histoire d'Espagne ne l'autorisait pas plus que la logique; la reine
Isabelle Ire et le roi Ferdinand le Catholique ne se contestaient rien
l'un à l'autre; ils avaient uni les royaumes de Castille et d'Aragon, et
régné ensemble sur l'Espagne en mettant en commun des droits pareils. De
nos jours, au contraire, les deux droits à concilier en Espagne
provenaient de deux principes opposés, et leurs champions luttaient pour
des systèmes de gouvernement essentiellement divers: le régime
constitutionnel et le pouvoir absolu. Nous avions reconnu et nous
soutenions en Espagne l'un de ces principes; il ne s'opposait point à ce
qu'après l'abdication de son père, le fils de don Carlos, non en
réclamant son propre droit, mais par un acte politique, épousât la reine
Isabelle; nous ne méconnaissions point les avantages de cette
combinaison pour la pacification intérieure de l'Espagne et la situation
de son gouvernement en Europe; les fils de don Carlos étaient au nombre
des descendants de Philippe V; nous étions prêts à les admettre à ce
titre, pourvu qu'ils acceptassent les grands faits accomplis dans
l'Espagne actuelle et que l'Espagne actuelle les acceptât eux-mêmes.
Fidèle à mes instructions, M. Pageot, sans repousser absolument l'idée
de M. de Metternich, la réduisit et la resserra dans ces limites: «Que
ferez-vous, mon prince, lui dit-il, si le mariage du fils de don Carlos
avec la reine Isabelle n'est possible qu'à ces conditions?--Le fils de
don Carlos aux meilleures conditions possibles, répondit M. de
Metternich; mais la politique de l'Autriche sera différente selon ces
conditions. Dans notre système, nous prenons l'initiative; nous allons
partout, à Bourges, à Londres, à Madrid même. Nous sommes conséquents
avec nous-mêmes; nous ne proposons pas à don Carlos de renoncer à son
droit, nous l'engageons seulement à l'unir au droit qu'on lui oppose
pour les confondre tous deux. Nous pouvons lui tenir ce langage sans
qu'il nous accuse de l'abandonner; mais, dans votre système, nous ne
pouvons plus nous mettre en avant; nous ne pouvons que dire à don
Carlos, s'il vient nous consulter:--C'est là votre dernière chance;
acceptez-la; elle ne se reproduira plus.--Dans le premier cas donc, nous
agissons; dans le second, nous tolérons.»
La question ainsi nettement posée de part et d'autre, M. Pageot quitta
Vienne et alla à Berlin. Nos ouvertures y furent bien accueillies. Le
ministre des affaires étrangères, le baron de Bülow, tout en adhérant à
l'idée du prince de Metternich, laissa clairement voir qu'il croyait peu
au succès; qu'à ses yeux, le désintéressement du roi Louis-Philippe pour
ses propres fils suffisait à la politique européenne, et que notre
principe, le mariage de la reine Isabelle avec l'un des descendants de
Philippe V, ne rencontrerait à Berlin aucune objection.
Au printemps de 1842, notre position était donc prise et notre intention
bien connue des cabinets qui prenaient, au mariage de la reine Isabelle,
un sérieux intérêt. J'acquis, vers la même époque, la certitude que rien
ne nous pressait encore d'agir en Espagne même, et de mettre en pratique
à Madrid la politique que nous avions annoncée à Londres, Vienne
et Berlin. Lorsque, aux premiers jours de cette même année, M. de
Salvandy avait été obligé de partir de Madrid sans avoir pu y
accomplir sa mission, M. Olozaga, alors ministre d'Espagne en
France, avait aussi quitté Paris, n'y laissant, comme nous à
Madrid, qu'un chargé d'affaires. Ses relations avec moi, pendant son
court séjour, avaient été faciles, agréables et pleines, en apparence,
de bon vouloir. C'était un homme d'un esprit remarquablement vif et
brillant avec complaisance, remuant, souple, fertile en expédients et en
mouvements au service de son ambition, sans scrupules comme sans
préjugés, et enchaîné dans les liens du parti radical espagnol,
quoiqu'il essayât quelquefois de s'en dégager. Il traversa Paris au mois
de septembre 1842, en se rendant en Belgique et en Hollande, à raison ou
sous le prétexte d'une mission commerciale. Il vint me voir à son
passage, et je rendis sur-le-champ compte au roi de notre entretien:
«J'ai vu M. Olozaga. Ce n'est point le ministre des affaires étrangères
de France qui a vu le ministre d'Espagne, c'est M. Olozaga qui est venu
voir M. Guizot; cela avait été bien dit et entendu d'avance. Je l'ai
trouvé, sur les affaires de son pays, très-raisonnable et
très-impuissant. Nous avons touché à toutes les questions. Le ministère
Rodil, qui vient de se former, durera-t-il? La reine, qui va avoir douze
ans, aura-t-elle immédiatement un curateur au lieu d'un tuteur, et le
choisira-t-elle elle-même? Pensera-t-on bientôt sérieusement à son
mariage? Où en sont déjà les idées à ce sujet? Sur tous ces points,
voici le résumé de sa conversation. Il n'y a de parti pris sur rien, ni
dans le gouvernement, ni dans le public espagnol. On pourrait diriger
l'opinion du public et la conduite du gouvernement dans tel ou tel sens,
comme on voudrait, comme il conviendrait aux relations et à la politique
extérieure de l'Espagne. Le mariage avec l'un des fils de don Carlos est
le seul auquel l'Espagne actuelle ne puisse, en aucun cas, être amenée;
elle y verrait un don Miguel, la ruine de toutes les institutions
libérales, un péril imminent pour tous les intérêts et toutes les
personnes qui, à tout prendre, bien ou mal, ont prévalu, prévalent et
prévaudront en Espagne. Le mariage avec le duc de Cadix ne serait pas
facile; on l'a bien gâté. Plusieurs autres idées avaient été mises en
avant, mais très-légèrement; on n'y pense plus. Le public espagnol pense
très-peu à cette affaire-là. L'influence anglaise est fort diminuée;
elle pèse à tout le monde; le tête-à-tête où la France a laissé
l'Espagne avec l'Angleterre n'a point nui à la France, mais il ne faut
pas qu'il dure toujours; c'est vers la France que se tourne aujourd'hui
toute l'Espagne, mais il ne faut pas que la France lui tourne le dos.
Tout cela délayé en paroles un peu obscures, timides, entortillées,
comme d'un homme qui, au fond, n'a pas grand'chose à dire, qui voudrait
pourtant qu'on crût qu'il dit quelque chose, et qui en même temps craint
d'en dire trop. Je ne vois, dans tout cela, rien qui nous indique
quelque chose à faire, ni qui puisse changer la situation.
«Si j'essayais d'entrevoir quelque chose au fond de la pensée de M.
Olozaga quant au mariage de la reine Isabelle, je dirais que j'y ai
entrevu le mariage avec l'un des princes napolitains plutôt que tout
autre, mais bien indirectement et vaguement.»
Les choses ne restèrent pas longtemps ainsi stationnaires. En Espagne,
le gouvernement d'Espartero entra dans sa phase de décadence; les
cabinets divers se succédèrent rapidement à Madrid; une insurrection
violente éclata à Barcelone; le régent bombarda la ville qui capitula,
mais qui poursuivit, sous une autre forme, ses griefs et sa résistance.
Les députés catalans présentèrent aux Cortès une adresse contre les
mesures du régent, qui répondit en dissolvant les Cortès. A Paris, à
Londres, à Vienne, cette fermentation révolutionnaire et cet
affaiblissement visible de la régence militaire au-delà des Pyrénées
ramenèrent sur la scène européenne les affaires espagnoles et leurs
chances d'avenir. Le 2 mars 1843, dans la discussion des fonds secrets à
la Chambre des députés, M. de Lamartine attaqua vivement notre politique
envers l'Espagne, l'accusant d'être incertaine, flottante, inefficace.
Le moment était venu d'accepter ce débat dans sa grandeur. J'exposai
toute notre pensée et toute notre conduite dans les rapports, au XIXe
siècle, de la France avec l'Espagne. J'établis que nous avions
constamment et efficacement soutenu l'Espagne dans ses épreuves en
respectant scrupuleusement son indépendance. Je refusai de me joindre
aux soupçons d'infidélité et d'usurpation qu'on élevait contre le régent
Espartero, et je saisis en même temps cette occasion de remettre la
reine Christine au rang qui lui était dû: «Cette noble princesse,
dis-je, a gouverné l'Espagne avec modération et douceur; c'est sous son
pouvoir que la liberté politique a commencé en Espagne. Elle a déployé,
dans une situation bien difficile pour une femme, autant de courage que
de clémence. C'est la nièce de notre roi; elle est du sang français. Et
pourtant, malgré tout cela, nous n'avons pas cru et nous ne croyons pas
qu'il fût du droit et du devoir de la France d'employer la force au-delà
des Pyrénées pour la remettre en possession de la régence et le parti
modéré en possession du pouvoir. Nous avons un plus profond respect pour
l'indépendance des nations et pour les développements, même pour les
écarts de leur liberté. Nous pensons qu'il est du devoir du gouvernement
français de n'employer la force que pour mettre la France elle-même à
'abri des dangers qui menacent ses grands intérêts. Il y a un point, il
y a une question dans laquelle nous croyons que les grands intérêts de
la France sont sérieusement engagés: nous respectons profondément
l'indépendance de la nation et de la monarchie espagnoles; mais si la
monarchie espagnole était renversée, si la souveraine qui règne
aujourd'hui en Espagne était dépouillée de son trône, si l'Espagne était
livrée à une influence exclusive et périlleuse pour nous, si on tentait
de faire sortir le trône d'Espagne de la glorieuse famille qui y siége
depuis Louis XIV, oh! alors je conseillerais à mon roi et à mon pays d'y
regarder et d'aviser.»