le plaisir de montrer combien il était, au fond, modeste et exempt de
prétentions vaniteuses. A l'approche de la session de 1846, nous
préparions le discours que le roi devait prononcer en l'ouvrant;
j'étais, comme à l'ordinaire, chargé de cette rédaction. Les
circonstances étaient favorables: presque toutes les questions qui
avaient agité et menacé de troubler nos relations au dehors, le droit de
visite, Taïti, le Maroc, étaient résolues, et toutes nos perspectives
honorablement pacifiques; les visites mutuelles de la reine d'Angleterre
et du roi avaient achevé de rasséréner l'horizon; il nous parut opportun
que le roi mît en lumière cette situation laborieusement obtenue, et
j'insérai à cet effet, dans le projet de discours, un paragraphe que le
conseil adopta. Le 25 décembre 1845, avant-veille de l'ouverture de la
session, je reçus du roi cette lettre écrite à deux heures du matin:
«Mon cher ministre, l'attente de la messe de minuit, dont je sors, m'a
donné le temps de relire et d'étudier la portée du paragraphe en
question. Plus je l'ai retourné, plus j'ai trouvé que ce n'était pas à
moi à me donner _ce coup d'encensoir_. Que les Chambres me le donnent,
j'en serai très-touché; mais d'en prendre l'initiative, pensez-y bien,
mon cher ministre, cela ne me va guère, et vous ne serez pas surpris que
je ne trouve pas cela d'accord avec ma simplicité habituelle, et surtout
avec mes goûts. Ainsi, quant à moi, voici comment je ferais le
paragraphe précédant celui ou ceux sur l'Angleterre:
--«Je continue à recevoir de toutes les puissances étrangères des
assurances pacifiques et amicales, et tout nous présage la durée et la
stabilité de la paix dont nous jouissons.»
«Si cependant vous insistez, ainsi que le conseil, sur la production de
l'idée sans doute très-flatteuse pour moi, voici le maximum de ce qui
pourrait me paraître possible, et je ne vous cache pas que je ne suis
pas disposé à m'y résigner. Ce serait d'ajouter cette phrase que je
regrette déjà d'avoir rédigée:
--«Il m'est bien doux de voir s'accroître de plus en plus les bienfaits
qui en découlent, et de pouvoir espérer que le bonheur de les avoir
assurés à la France, au milieu des orages qui nous ont assaillis, se
rattachera à la mémoire de mon règne.»
«Mais, encore une fois, je préfère et je demanderai que cette phrase ne
sorte pas de ma bouche.»
Le paragraphe fut de nouveau débattu dans le conseil, et nous eûmes
grand'peine à en faire conserver le sens en ces termes:
--«Je continue à recevoir de toutes les puissances étrangères des
assurances pacifiques et amicales. J'espère que la politique qui a
maintenu la paix générale, à travers tant d'orages, honorera un jour la
mémoire de mon règne.»
L'histoire des rois n'offre pas beaucoup d'exemples d'une telle absence
d'étalage et de charlatanerie.
Tels étaient, entre le roi Louis-Philippe et le cabinet du 29 octobre
1840, les rapports et les procédés mutuels: ainsi a été compris et
pratiqué, à cette époque, le gouvernement parlementaire. J'ai considéré
les grandes conditions de ce régime: l'homogénéité politique du cabinet;
son intimité avec le parti qu'il a pour allié politique dans les
Chambres; son travail continu pour rallier ce parti et pour faire
prévaloir, auprès de la couronne comme dans les Chambres, une seule et
même politique; l'harmonie ainsi librement établie entre les grands
pouvoirs publics, comme leur plus sûr moyen de crédit et de force:
telles sont les lois essentielles du gouvernement parlementaire. Nous y
avons scrupuleusement satisfait. Que ce soit là l'unique forme de
gouvernement libre, je n'ai garde de le penser, et je me suis hâté de le
dire; la liberté politique a des formes très-diverses comme des degrés
très-inégaux; le gouvernement parlementaire ne serait ni naturel, ni
possible dans la république fédérative des États-Unis d'Amérique, ni
dans les cantons suisses, ni dans tels ou tels autres États qui
pourraient cependant n'être pas étrangers aux principes et aux progrès
de la liberté; les intérêts et les sentiments des pays divers peuvent
pénétrer et prévaloir par plus d'une voie dans leur gouvernement. Mais
quand, par les convenances de sa situation et par le cours de sa
destinée, un grand peuple a été amené à vouloir unir fortement dans son
gouvernement la stabilité du pouvoir au mouvement de la liberté; quand
c'est dans la monarchie constitutionnelle qu'il a besoin de trouver le
gouvernement libre, c'est par le régime parlementaire qu'il a le plus de
chances d'atteindre son but, car ce régime est le seul qui, sous la
forme monarchique, pose en principe et assure en fait la responsabilité
habituelle du pouvoir, première et indispensable base de la liberté
politique. C'est un régime difficile à pratiquer et à fonder: les
erreurs publiques, les fautes du pouvoir, des passions aveugles ou
perverses, des événements prévus ou imprévus peuvent en troubler la
marche ou en suspendre le progrès; dans son travail de formation, le
gouvernement parlementaire est comme une plante de serre trop peu en
rapport avec la température extérieure du pays et qui en supporte mal
les rudes chocs. Mais est-ce donc au gouvernement parlementaire seul que
ce défaut et ce malheur, doivent être imputés? Toutes les formes de
gouvernement libre n'ont-elles pas leurs mauvaises chances et leurs
mauvais jours? N'ont-elles pas toutes besoin de s'acclimater chez les
peuples qui aspirent à leurs bienfaits? Point d'hypocrisie ni de
réticence: quand on reproche au gouvernement parlementaire ses embarras
et ses échecs, c'est trop souvent au gouvernement libre lui-même qu'on
en veut, et on n'exhale tant d'humeur contre une forme spéciale de la
liberté politique qu'en haine des difficiles travaux que toute forme de
gouvernement libre impose. Je persiste dans ma double conviction: le
gouvernement libre est le but plus ou moins prochain vers lequel tendent
de nos jours les peuples; et dans la monarchie, le régime parlementaire
est la conséquence naturelle comme l'instrument efficace du gouvernement
libre. Quelles que soient ses lacunes et ses traverses, ce régime saura
bien prendre ou reprendre, là où il sera nécessaire au triomphe de la
liberté politique, la place qui lui appartient.
CHAPITRE XLV.
LES MARIAGES ESPAGNOLS.
(1842-1847.)
Notre politique envers l'Espagne de 1833 à 1842 et ses deux
principes.--Question du mariage de la reine Isabelle.--Notre politique
dans cette question.--Mission de M. Pageot à Londres, Vienne et
Berlin--Idée du prince de Metternich.--Idée de la cour de Londres pour
le prince Léopold de Coburg.--Mes communications avec le cabinet anglais
à ce sujet.--Chute du régent Espartero.--Changement d'attitude du
cabinet anglais.--M. Olozaga et la reine Isabelle.--M. Gonzalès
Bravo.--M. Bresson, ambassadeur de France à Madrid.--Sir Henri Bulwer,
ministre d'Angleterre à Madrid.--Retour de la reine Christine en
Espagne.--Réforme de la constitution espagnole de 1837.--Le général
Narvaez.--Situation des divers prétendants à la main de la reine
Isabelle.--Mort de l'infante doña Carlotta.--Le comte de
Trapani.--Conversation du roi Louis-Philippe avec le comte
Appony.--Abdication de don Carlos.--Négociation pour le mariage de la
reine Isabelle avec le comte de Trapani.--Nos relations à ce sujet avec
le cabinet anglais.--Vrai sentiment de la reine Christine pour le
mariage de ses deux filles.--Première idée du mariage du duc de
Montpensier avec l'infante doña Fernanda.--Entretiens, au château d'Eu,
avec lord Aberdeen à ce sujet.--Menées entre Madrid et Lisbonne en
faveur du prince Léopold de Coburg.--Participation de sir Henri
Bulwer.--Avertissement loyal de lord Aberdeen.--Mes instructions à M.
Bresson.--Chute du général Narvaez.--Cabinet Miraflores.--Mon mémorandum
du 27 février 1846.--Cabinet Isturiz.--Chute du cabinet de sir Robert
Peel et de lord Aberdeen.--Avénement de lord Palmerston au
_Foreign-Office._--Sa dépêche du 19 juillet 1846.--Mes Instructions à M.
Bresson.--Résolution de la reine Christine pour les deux mariages de ses
filles.--Le duc de Cadix et le duc de Montpensier.--Négociation à ce
sujet.--Conclusion des deux mariages.--Le duc de Montpensier et le duc
d'Aumale en Espagne.--Opposition du cabinet anglais.--Son
inefficacité.--Célébration des deux mariages.--Leurs conséquences.
J'ai retracé dans ces _Mémoires_[43] notre politique et notre conduite
envers l'Espagne, depuis la mort du roi Ferdinand VII[44] jusqu'à la
régence du général Espartero[45]. J'arrive à l'événement le plus
considérable de mon ministère des affaires étrangères, le mariage de la
reine Isabelle II avec son cousin, le duc de Cadix, et celui de sa
soeur, l'infante doña Fernanda, avec le dernier des fils du roi
Louis-Philippe, le duc de Montpensier. Avant d'exposer les négociations
et les résolutions dont ces deux mariages furent l'objet, je veux
rappeler quelles avaient été jusque-là nos vues essentielles et
permanentes dans nos rapports avec l'Espagne. Je n'ai garde de croire
que les gouvernements doivent s'attacher à une politique systématique et
préconçue: les affaires des États sont trop compliquées et trop mobiles
pour être toujours réglées avec préméditation et selon la logique; il y
a pourtant une certaine mesure de conséquence et d'unité, dans la pensée
et dans les actes, qui est nécessaire à la force comme à la dignité du
pouvoir; il a besoin de ne pas être et de ne pas paraître imprévoyant,
incertain et décousu.
[Note 43: Tome IV, pag. 54-118, 145-166, 205-206; t. VI, pag. 297-334.]
[Note 44: 29 septembre 1833.]
[Note 45: 8 mai 1841-29 juillet 1843.]
A la mort de Ferdinand VII, nous n'hésitâmes pas à reconnaître sa fille
Isabelle comme héritière de son trône et reine d'Espagne. Nous ne nous
dissimulions pas les graves inconvénients, pour la France, de cette
succession féminine qui pouvait faire passer le trône d'Espagne dans une
maison étrangère, rivale ou même ennemie de l'intérêt français; tout
récemment la cour des Tuileries avait tenté de maintenir en Espagne la
Pragmatique de Philippe V qui, en 1714, avait restreint la succession
des femmes au cas où il n'y aurait, pour le trône, point d'héritiers
mâles, soit directs, soit collatéraux; mais, après une lutte de quarante
ans, sous les règnes de Charles IV et de Ferdinand VII, le principe de
la succession féminine, qui était celui de l'ancienne monarchie
espagnole, avait prévalu; les derniers actes de Ferdinand VII et des
Cortès l'avaient consacré. Sa fille Isabelle était reine de droit et de
fait. Elle avait de plus pour elle, dans la nation et à la cour
espagnole, le parti libéral et le parti modéré, c'est-à-dire les hommes
qui avaient naguère énergiquement défendu l'indépendance de l'Espagne,
et qui maintenant aspiraient à y fonder des institutions analogues aux
nôtres. Sa cause était à la fois la cause de l'ancien droit, de l'état
légal et du régime constitutionnel en Espagne. Nous ne nous bornâmes pas
à la reconnaître, nous lui promîmes notre appui.
Une réserve dans cette politique fut en même temps indiquée: nous prîmes
soin de ne pas nous engager à intervenir en Espagne par des armées
françaises pour soutenir, sur sa demande, le gouvernement de la reine
Isabelle; nous maintînmes expressément, à cet égard, notre liberté et
notre droit d'intervenir, en tout cas, si une telle intervention
convenait aux intérêts de la France. Non-seulement nous adoptions, sinon
comme loi absolue, du moins comme règle générale de conduite, le
principe de la non-intervention étrangère dans le régime intérieur des
peuples; nous étions, de plus, convaincus que toute intervention de ce
genre est dangereuse et compromettante, car elle rend le gouvernement
qui intervient responsable, dans une large mesure, de la conduite et de
la destinée de celui au profit duquel il intervient. L'exemple de
l'intervention française en Espagne sous la Restauration nous était, à
cet égard, un solennel avertissement; elle avait été momentanément utile
et glorieuse au gouvernement de la Restauration, comme un acte de
hardiesse et de force accompli avec succès; mais elle lui était bientôt
devenue pesante et triste, car, après avoir rétabli Ferdinand VII sur le
trône, la royauté française s'était trouvée hors d'état d'exercer sur
son gouvernement aucune action salutaire, et l'influence française,
était devenue en Espagne un objet d'alarme et d'antipathie. C'est à de
telles épreuves que se reconnaît la sagesse des gouvernements; ils sont
tenus de savoir résister à la tentation d'un succès passager, pour ne
pas donner bientôt un spectacle d'imprévoyance et d'impuissance qui les
affaiblit en les décriant. Le roi Louis-Philippe possédait à un degré
rare cette difficile sagesse, et je tiens à honneur d'en avoir
promptement senti, auprès de lui, le mérite en même temps que le
fardeau.
Toute notre conduite envers l'Espagne, de 1833 à 1842, fut fidèle à ce
double caractère de notre politique: nous donnâmes au gouvernement de la
reine Isabelle, et au régime constitutionnel dans son gouvernement,
non-seulement tout l'appui moral, mais tous les secours matériels que
nous pouvions lui accorder sans engager pleinement la France dans les
destinées de l'Espagne, et sans rendre le gouvernement français
responsable des vicissitudes comme des fautes des divers cabinets
espagnols. Nous aidâmes ces cabinets à triompher des insurrections
carlistes ou anarchiques dont ils étaient assaillis; mais nous nous
refusâmes constamment à exercer en Espagne une action militaire directe
et prépotente. Lorsque, en 1840, l'une de ces insurrections contraignit
la reine Christine à abdiquer la régence et à sortir d'Espagne, nous lui
assurâmes en France un affectueux asile, mais nous restâmes en relations
pacifiques avec le parti espagnol qui l'avait renversée; et quand le
chef nominal de ce parti, le régent Espartero, parut devenir un
gouvernement tant soit peu régulier, le roi Louis-Philippe, malgré son
déplaisir personnel, lui envoya un ambassadeur. J'ai déjà dit[47] par
quelle frivole et arrogante prétention le régent et ses ministres firent
échouer cette démarche conciliante, et obligèrent M. de Salvandy à
rentrer en France sans avoir même pris possession officielle de son
poste. Il n'était pas encore arrivé à Madrid que déjà éclatait, contre
le nouveau régent, la première de ces insurrections d'abord
monarchiques, bientôt radicales, qui, violemment réprimées à Madrid et à
Barcelone, devaient, au bout de dix-huit mois, chasser à son tour
Espartero d'Espagne comme de la régence, et aboutir ensuite, en moins
d'une année, au retour en Espagne de la reine Christine et à la
domination du parti Modéré.
[Note 46: Tome IV de ces _Mémoires_, pag. 297-334.]
A travers toutes ces secousses et ces alternatives révolutionnaires, une
question devenait de jour en jour, et par le seul cours du temps, plus
importante et plus pressante. Comment se marierait la reine Isabelle?
Elle n'avait encore que douze ans; mais son mariage futur était déjà en
Espagne, en France, en Europe, l'objet des préoccupations de tous les
politiques un peu prévoyants. Nulle part ces préoccupations ne pouvaient
être plus sérieuses que pour le cabinet français. C'est un lieu commun
de dire que, dans notre situation européenne, les bons et intimes
rapports avec l'Espagne importent beaucoup à la France; mais les lieux
communs les plus vrais s'usent un peu à force d'être répétés, et il faut
de temps en temps remonter à leur source pour les apprécier à toute leur
valeur. Il suffit de jeter les yeux sur la carte de l'Europe pour voir
combien la France est intéressée à ce que l'Espagne soit naturellement
disposée à son alliance, et demeure étrangère à toute combinaison
européenne hostile à l'intérêt français. Depuis quatre siècles,
l'histoire parle comme la géographie. C'est l'union de l'Espagne, de
l'Allemagne et des Pays-Bas sous le sceptre ou sous l'influence
dominante de Charles-Quint et de Philippe II qui a fait, au XVIe siècle,
les périls et les revers de la France. C'est, au XVIIe siècle, la gloire
de la politique française, personnifiée dans Richelieu, Mazarin et Louis
XIV, d'avoir brisé le cercle ennemi dont la France était entourée, et
d'avoir enlevé l'Espagne à la prépondérance allemande en plaçant sur son
trône, selon son voeu, un prince de la maison de Bourbon. C'est à ce
grand fait que, malgré quelques incidents contraires, la France a dû,
pendant le XVIIIe siècle, tantôt la paix européenne, tantôt le concours
actif de l'Espagne dans les luttes où elle a été engagée. Et dès les
premières années du XIXe siècle, c'est pour avoir, par les excès et les
perfidies de son ambition, aliéné l'Espagne de la France, que l'empereur
Napoléon a trouvé, au-delà des Pyrénées, un péril permanent et l'une des
principales causes de ses revers. Évidemment, et précisément à raison
des chances contraires qu'ouvrait l'établissement en Espagne de la
succession féminine, c'était pour la France un intérêt de premier ordre
de maintenir à Madrid l'oeuvre de Louis XIV; l'intérêt dynastique
n'était en ceci que fort secondaire, il s'agissait essentiellement d'un
intérêt français.
Dès que la question s'éleva, le roi Louis-Philippe prouva, par ses
résolutions et son langage, sa ferme et patriotique prévoyance. La
tentation était grande, pour lui, d'écouter complaisamment l'intérêt de
sa propre famille; le voeu dominant en Espagne, dans l'esprit de la
reine Christine comme dans tout le parti modéré et dans les rangs de
l'armée espagnole, appelait au trône de Madrid un de ses fils,
spécialement M. le duc d'Aumale. Le roi repoussa constamment cette idée.
C'était sa résolution générale de ne donner aux jalousies de l'Europe,
surtout de l'Angleterre, aucun motif spécieux. Il avait d'ailleurs peu
de confiance dans l'état politique de l'Espagne et ne voulait pas avoir
à en répondre: «En vérité, m'écrivait-il[48], c'est bien le cas de dire
à ceux qui seraient tentés de se quereller aujourd'hui pour la main
d'Isabelle II:--Avant de se disputer le trône d'Espagne, il faut savoir
s'il y aura en Espagne un trône à occuper... Croyez bien, mon cher
ministre[49], que nous ne pouvons jamais trouver en Espagne qu'un seul
motif d'étonnement: ce serait qu'elle ne fût pas en proie successivement
à toute sorte de gâchis et de déchirements politiques. Nous devons nous
tenir soigneusement en dehors de tout cela; car, dans ma manière de
voir, il n'y a pour nous d'autre danger que celui d'y être entraînés
comme ceux qui, dans les usines, approchent leurs doigts des cylindres
mouvants qui broient tout ce qui s'y introduit.» Il surveillait avec
sollicitude tous les mouvements qui pouvaient le pousser sur cette
pente: «Je vois poindre, m'écrivait-il[50], une occurrence sur laquelle
vous connaissez bien mon opinion: c'est la nécessité de prévenir une
demande espagnole du duc d'Aumale. L'idée d'un refus est effrayante par
l'effet que ce refus produirait en Espagne, qu'il jetterait
infailliblement dans une hostilité contre la France et contre moi, et
dans des choix analogues pour le mariage. Je sens l'embarras: on ne
refuse que ce qui vous est offert; ou bien on s'expose à s'entendre
dire:--«Mais vraiment qui vous a dit qu'on songeait à vous?»--Cependant
il faut bien ne pas laisser entraîner les Espagnols à faire leur offre,
dans la présomption qu'une offre nationale de l'Espagne exclût la
possibilité du refus et amènerait, forcerait l'acceptation. Il faut
donc, je crois, instruire nos agents pour écarter et faire avorter,
autant qu'ils pourront, toute proposition relative à mon fils.» Le
moindre incident sur ce sujet excitait son attention: «Je vous renvoie
un numéro du _Morning Post_[51], qui contient une prétendue lettre de la
reine Christine à don Carlos qui est une fabrication évidente. En la
lisant, vous ne vous méprendrez pas sur le but de cette fabrication, qui
est de persuader à la crédulité anglaise que je veux donner un de mes
fils pour mari à la reine Isabelle, et que c'est Christine qui ne le
veut pas. _Credat Judaeus_... La difficulté de détruire chez les Anglais
ces illusions, ces défiances, ces _misconceptions_ de nos intérêts,
après quarante ans de contact avec eux, aussi bien, j'ose le dire,
qu'après mes treize années de règne, me cause un grand ébranlement dans
la confiance que j'avais eue de parvenir à établir, entre Paris et
Londres, cet accord cordial et sincère qui est à la fois, selon moi,
l'intérêt réel des deux pays et le véritable _Alcazar_ de la paix de
l'Europe. Qu'en attendre après ce que Bresson dit que lord Cowley a
écrit à lord Westmoreland:--«Que j'étais convenu avec lui que j'avais
vivement désiré qu'un de mes fils épousât la reine d'Espagne, mais qu'il
croyait que je ne le désirais plus depuis que j'étais assuré que la
guerre serait le résultat de cette alliance.»--Et cependant, quand je
lui ai dit, pour la trentième fois, que je n'avais jamais eu le moindre
attrait pour cette alliance et que tous mes fils y étaient également
contraires, lord Cowley m'a répété, avec une insistance que je vous ai
même signalée: «_Your Majesty always said so_ (Votre Majesté m'a
toujours parlé ainsi)[52].»
[Note 47: Le 1er novembre 1841.]
[Note 48: Le 9 août 1843.]
[Note 49: Le 23 août 1843.]
[Note 50: Le 20 juin 1842.]
[Note 51: Le 11 août 1843.]
Ce n'est pas dans des documents officiels, dans des entretiens avec des
diplomates étrangers, c'est dans la correspondance intime et
confidentielle du roi Louis-Philippe avec moi que je trouve ces
témoignages positifs de sa ferme et spontanée résolution de ne pas
rechercher, de ne pas accepter le trône d'Espagne pour l'un de ses fils,
pas plus qu'en 1831 il n'avait accepté le trône de Belgique pour M. le
duc de Nemours. Il sacrifiait sans hésiter, à l'intérêt général d'une
vraie et solide paix européenne, tout intérêt d'agrandissement personnel
et de famille; mais il était en même temps bien décidé à ne pas
sacrifier l'intérêt spécial qu'avait la France à rester avec l'Espagne
dans une intimité naturelle, et le maintien de la maison de Bourbon sur
le trône d'Espagne était évidemment le moyen naturel et éprouvé
d'atteindre ce résultat. Je partageais complétement, sur l'un et l'autre
point, le sentiment du roi; et dès que la question du mariage espagnol
apparut, cette double pensée devint la règle de notre conduite. J'en
informai sans délai nos principaux agents du dehors: «Notre politique
est simple, écrivis-je au comte de Flahault[52]: à Londres, et
probablement aussi ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes
régner à Madrid. Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons, dans
l'intérêt de la paix générale et de l'équilibre européen. Mais, dans le
même intérêt, nous la rendons: nous n'admettons, sur le trône de Madrid,
point de prince étranger à la maison de Bourbon. Elle a bien des maris à
offrir, des princes de Naples, de Lucques, les fils de don Carlos, les
fils de l'infant don Francisco. Nous n'en proposons, nous n'en
interdisons aucun. Celui qui conviendra à l'Espagne nous conviendra,
mais dans le cercle de la maison de Bourbon. C'est pour nous un intérêt
français de premier ordre, et je tiens pour évident que c'est aussi
l'intérêt espagnol et l'intérêt européen.»
[Note 52: Le 27 mars 1842.]
J'avais, quelques mois auparavant[53], tenu au comte de Sainte-Aulaire
le même langage: «Nous ne devons pas vouloir, nous ne voulons pas, sur
le trône d'Espagne un Bourbon français; mais pour que l'intérêt français
ait sa juste part, il nous faut un Bourbon. Il y en a à Naples, à
Lucques; il y en a de deux sortes en Espagne. Entre ceux-là, nous avons
des préférences, point de parti arrêté; nous nous déciderons quand le
moment viendra, selon la possibilité et l'utilité. C'est le fond de
notre politique, sans arrière-pensée, je pourrais dire sans velléité
contraire. Mais je penche à croire que, tout en agissant et parlant en
général selon notre but réel, nous ne devons pas proclamer dès à présent
et tout haut notre désintéressement personnel. On est inquiet à cet
égard; il faut qu'on reste un peu inquiet, et qu'au jour de la décision
le sacrifice net de toute prétention française nous serve contre
d'autres prétentions. Pensez-y et dites-m'en votre avis.»
[Note 53: Le 26 octobre 1841.]