offrir, par M. Duchâtel, de la donner à la personne que je désignerais
et qui me ferait, dans le revenu de cette charge, une part convenable.
Je priai le roi de n'y pas songer, et il n'en fut rien. Au sein d'un
gouvernement libre et en présence d'une publicité ombrageuse, pour
servir dignement le prince et le pays, il faut leur être plus nécessaire
qu'ils ne vous sont utiles, et leur rendre plus de services qu'on n'en
reçoit de bienfaits.
Je me permets de croire que mon attitude, dans ces diverses occasions,
ne fut pas étrangère au soin continu que prenait le roi de me témoigner,
dans les détails personnels et intimes de la vie, une bienveillance
sympathique, seule faveur que je fusse disposé à accepter. En 1841 et
1844, mon fils et ma fille aînée furent gravement malades: «Je prends,
m'écrivait le roi, une part trop vive à vos angoisses pour ne pas
désirer que, tant qu'elles dureront, vous ne songiez pas à vous éloigner
un instant de votre pauvre malade. Je vous prie de ne pas me répondre et
de m'envoyer seulement un bulletin détaillé de son état.» Et quand la
convalescence fut assurée: «C'est bien de tout mon coeur que je vous
offre mes félicitations les plus vives; et ce sentiment est bien partagé
par la reine, par ma soeur et par tous les miens qui m'ont bien demandé
de vous le témoigner de leur part. J'espère donc que vous pourrez me
venir voir demain, et j'en suis charmé de toute manière[35].» Il était
constamment préoccupé de ma santé et me la recommandait avec une
sollicitude à la fois intéressée, affectueuse et délicate: «Quoique
toujours charmé de vous voir, j'exige avant tout que vous ne songiez à
venir ici qu'autant que vous serez bien assuré que vous pouvez le faire
sans aucun inconvénient. Nous avons trop besoin de votre santé pour
consentir à ce qui pourrait la compromettre[36].»--«Je n'ai pas voulu
faire demander de vos nouvelles pour ne pas vous constituer malade aux
yeux de mon antichambre; mais il me tarde de savoir que votre enrouement
n'est pas devenu du rhume[37].»--«Je suis bien aise que vous quittiez
Passy puisqu'il y a de l'humidité, et qu'avant tout votre santé m'est
trop précieuse pour vous laisser vous exposer aux rhumes. Il faut
absolument les prévenir cet hiver en vous enfermant rigoureusement au
premier symptôme. Ainsi, quelque pressé que je sois de vous revoir et de
causer avec vous, je vous prie de ne pas venir chez moi avant que les
symptômes aient disparu[38].»
[Note 35: Lettres des 20 mars 1841, 3 et 4 avril 1844.]
[Note 36: Lettre du 11 octobre 1843.]
[Note 37: Lettre du 31 janvier 1845.]
[Note 38: Lettre du 29 septembre 1845.]
Il ne laissait passer aucun des débats où j'avais réussi dans les
Chambres sans m'en exprimer sa vive satisfaction; je ne citerai qu'une
seule des lettres qu'il m'écrivit en pareil cas, et je citerai celle-là
surtout à cause du billet qui y était joint. Le 2 mars 1843, en
repoussant une grande attaque de M. de Lamartine contre toute la
politique depuis 1830 et ce qu'on appelait «la pensée du règne,» je
terminai mon discours par ces paroles: «L'honorable M. de Lamartine a
parlé de dévouement et de la nécessité du dévouement pour faire de
grandes choses au nom des peuples. Il a eu parfaitement raison; il n'y a
rien de beau dans ce monde sans dévouement. Mais il y a place partout
pour le dévouement; la vie a des fardeaux pour toutes les conditions, et
la hauteur à laquelle on les porte n'en allége nullement le poids. Vous
aimez, dites-vous, à porter vos regards en haut: portez-les donc
au-dessus de vous. Êtes-vous, depuis douze ans, le point de mire des
balles et des poignards des assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos
fils sans cesse dispersés sur la face du globe pour soutenir partout
l'honneur et les intérêts de la France? Voilà du vrai, du pratique
dévouement. Souffrez que nous lui rendions hommage, et que nous ne
soyons pas ingrats, même envers tout un règne.»
Le soir même de cette séance, je reçus du roi cette lettre:
«Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage,»
disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai bien
maudit celle qui m'empêchait d'aller ce soir vous serrer la main, et
vous dire de grand coeur combien je suis profondément ému et
reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du
magnifique discours que vous avez prononcé avec tant d'effet et d'éclat.
Ce sentiment est vivement partagé par tous les miens, dont il m'est bien
doux d'être l'organe auprès de vous.»
A la lettre du roi était joint ce billet de la reine:
«Comme femme et comme mère, je ne puis résister au désir de remercier
l'éloquent orateur qui, en soutenant d'une manière si admirable les
intérêts du roi et de la France, a rendu une justice éclatante à tout ce
que j'ai de plus cher au monde.»
Je ne m'arrêterais pas à rappeler ces souvenirs s'ils ne me servaient à
montrer sous leur vrai jour mes rapports avec le roi Louis-Philippe et
ses dispositions envers moi. J'ai trop assisté, dans l'histoire, aux
destinées des meilleurs serviteurs des princes pour porter aux amitiés
royales une grande confiance; je sais qu'elles sont souvent aussi
superficielles que caressantes, et qu'elles ne résistent guère aux
épreuves sérieuses. Mais la perspective des mécomptes possibles sur le
fond du coeur des rois n'enlève pas à leur bienveillance quotidienne
tout son prix, et cette bienveillance a, dans les incidents de la vie et
des affaires publiques, une importance qui n'est pas à dédaigner.
Ce fut précisément la bienveillance du roi pour le cabinet et leur
intime accord qui ranimèrent une question déjà plus d'une fois débattue
dans la Chambre, et lui donnèrent une gravité telle qu'elle devint à
cette époque, entre l'opposition et nous, le drapeau le plus apparent de
la lutte. L'opposition accusait le cabinet de manquer, vis-à-vis du roi,
d'une volonté comme d'une pensée propre et indépendante, et de n'être
que l'instrument docile de la pensée et de la volonté royale. Si elle
nous avait reproché de trop étendre ou de laisser trop prévaloir dans le
gouvernement l'influence de la couronne au détriment des autres grands
pouvoirs publics, elle n'aurait fait qu'user de son droit, et élever,
entre elle et nous, une question de fait sur le caractère et les
résultats de notre administration. Je fus le premier à reconnaître ce
droit et à demander que telle fût en effet la question posée. Mais
l'opposition en éleva une autre essentiellement différente: à la place
d'une question de fait elle mit une question de principe; elle érigea en
maxime constitutionnelle cette phrase fameuse: «Le roi règne et ne
gouverne pas.» C'était méconnaître également, en droit le vrai principe
de la monarchie constitutionnelle, en fait ses conséquences naturelles
et les exemples de son histoire partout où elle s'est fondée: «Quoiqu'on
l'ait souvent donné à entendre, dis-je dans le débat[39], le trône n'est
pas un fauteuil auquel on a mis une clef pour que personne ne puisse s'y
asseoir, et uniquement pour prévenir l'usurpation. Une personne
intelligente et libre, qui a ses idées, ses sentiments, ses désirs, ses
volontés, siége dans ce fauteuil. Le devoir de cette personne royale,
car il y a des devoirs pour tous, également hauts, également saints pour
tous; son devoir, dis-je, et sa mission, c'est de ne gouverner que
d'accord avec les autres grands pouvoirs publics institués par la
Charte, avec leur aveu, leur adhésion, leur appui. Le devoir des
conseillers de la couronne, c'est de faire prévaloir auprès d'elle les
mêmes idées, les mêmes mesures, la même politique qu'ils veulent et
peuvent faire prévaloir dans les Chambres. Voilà le gouvernement
constitutionnel: non-seulement le seul vrai, le seul légal, le seul
constitutionnel, mais le seul digne; car il faut que nous ayons pour la
couronne, comme nous demandons à la couronne de l'avoir pour nous, ce
respect de croire qu'elle est portée par un être intelligent et libre
avec lequel nous traitons, et non par une pure machine inerte, vaine,
faite pour occuper une place que d'autres prendraient si elle n'y était
pas.»
[Note 39: A la Chambre des députés, dans la séance du 29 mai 1846.]
C'est là le principe rationnel de la monarchie constitutionnelle, le
principe sur lequel reposent les deux conditions essentielles et
inséparables de cette forme de gouvernement: l'inviolabilité du monarque
et la responsabilité de ses conseillers. Qu'on ne veuille pas de la
monarchie constitutionnelle, qu'on croie la responsabilité du pouvoir et
la juste influence du pays dans son gouvernement mieux assurées par les
institutions de la république américaine, je le comprends, quoique je ne
sois nullement de cet avis: mais que des partisans de la monarchie
constitutionnelle prétendent que la maxime _le roi ne peut mal faire_
signifie _le roi ne peut rien faire_, et que l'inviolabilité royale
entraîne la nullité royale, c'est un étrange oubli de la dignité comme
de la liberté morale de la personne humaine, même placée sur un trône et
entourée de conseillers qui répondent de ses actes, soit qu'ils les lui
aient inspirés, soit qu'ils les aient acceptés de sa volonté.
C'est aussi une étrange imprévoyance des faits naturels et inévitables
qui découlent du fond même des choses. On aura beau dire: _le roi règne
et ne gouverne pas;_ on ne fera jamais, dans la pratique, sortir de ces
paroles la conséquence effective que le roi qui règne ne soit de rien
dans son gouvernement. Quelque limitées que soient les attributions de
la royauté, quelque complète que soit la responsabilité de ses
ministres, ils auront toujours à discuter et à traiter avec la personne
royale pour lui faire accepter leurs idées et leurs résolutions, comme
ils ont à discuter et à traiter avec les Chambres pour y obtenir la
majorité. Et dans toute discussion, dans toute délibération, l'homme
dont le concours est nécessaire exerce infailliblement, dans la mesure
de son habileté, de son caractère, des circonstances plus ou moins
favorables, une part d'influence. Les faits historiques sont, en ceci,
pleinement d'accord avec les vraisemblances morales: partout où la
monarchie constitutionnelle a existé, la personne du monarque, ses
opinions, ses sentiments, ses volontés n'ont jamais été indifférents ni
inactifs, et les plus indépendants, les plus exigeants des ministres en
ont toujours tenu grand compte. De nos jours comme dans les temps
anciens, sous les ministères whigs comme sous les torys, dans les
rapports de lord Chatham avec George II et de lord Grey avec Guillaume
IV comme dans ceux de M. Pitt avec George III, l'histoire
constitutionnelle de l'Angleterre en offre, à chaque pas,
d'incontestables preuves. Sans nul doute, c'est le principe et le but de
la liberté politique de rendre impossible toute domination égoïste,
c'est-à-dire tout gouvernement personnel, et de faire en sorte que la
pensée et le sentiment comme l'intérêt du pays lui-même prévalent dans
la conduite de ses affaires; mais pour réaliser le principe et atteindre
au but, il y a bien des moyens à employer, bien des écueils à éviter,
bien des précautions à prendre: on peut savoir ou ne pas savoir traiter
et agir avec les compagnons obligés de la route; on peut être offensant
ou servile, trop dur ou trop faible avec le prince qu'on sert comme avec
le parti qu'on dirige. Les questions que soulève cette situation ne sont
que des questions de plus et de moins, d'à-propos ou d'inopportunité, de
conduite habile ou inhabile; mais ce sont des questions naturelles et
inévitables. La maxime _le roi règne et ne gouverne pas_ a l'air de les
supprimer en faisant du roi une machine et en oubliant qu'il est une
personne, mais elle prétend et promet plus qu'elle ne peut tenir; elle
peut être, contre le cabinet en fonction, une arme efficace, mais l'arme
porte plus haut qu'elle ne vise et qu'elle n'a droit de viser; on attire
ainsi la royauté dans l'arène au moment même où l'on semble vouloir l'en
écarter absolument. Si l'opposition nous avait accusés de subordonner
aux idées et aux volontés du roi nos propres idées et nos propres
volontés, elle aurait eu raison de nous reprocher une faiblesse coupable
et l'oubli de notre premier devoir constitutionnel; mais rien de pareil
ne pouvait nous être imputé: il y avait accord entre le roi et nous, non
parce que nous cédions complaisamment au roi, mais parce que, le roi et
nous, nous voulions et soutenions la même politique. Il ne pouvait y
avoir nul doute à cet égard, car, encore ambassadeur à Londres et avant
la formation du cabinet, je m'étais expliqué sur cette politique, au
dedans comme au dehors, et j'avais dit qu'elle serait la mienne[40].
[Note 40: Voir dans ces _Mémoires_, tome V, p. 365-399.]
Non-seulement c'était l'harmonie de pensée et de dessein général qui
déterminait, entre le roi et le cabinet, l'harmonie d'action; cette même
harmonie s'était établie entre la couronne, le cabinet et les Chambres:
depuis six ans, au milieu des plus libres débats, une majorité
permanente avait soutenu notre politique; et deux fois dans le cours de
ces six années, en 1842 et en 1846, des élections générales, aussi
libres que régulières, avaient maintenu cette majorité. Il n'y avait là
rien que de conforme aux principes comme au but du gouvernement libre
sous sa forme de monarchie constitutionnelle, et nous pratiquions
fidèlement ce régime, bien loin de l'altérer.
Comme il est aisé de le pressentir, mon attitude et mon langage dans
cette question convenaient au roi Louis-Philippe: il m'en savait gré,
non-seulement parce qu'il y était personnellement intéressé, mais à
raison de sa pensée générale et désintéressée sur la nature et la
pratique du gouvernement constitutionnel. Il était, à cet égard, dans un
état d'esprit dont les personnes qui ne l'ont pas vu de près et à
l'oeuvre peuvent difficilement se faire une juste idée. Nul homme
n'était plus vraiment libéral, dans le sens philosophique et
contemporain de ce mot, plus imbu des sentiments de son temps dans
toutes les questions d'équité et d'humanité universelle. Je trouve dans
une de ses lettres[41] cet élan d'indignation contre l'esclavage: «Il y
a une chose dont je ne veux pas différer de vous parler: c'est
l'admission scandaleuse des marchands d'esclaves avec leurs victimes à
bord de nos paquebots. Depuis François Ier, tout esclave qui touche un
pavillon français est libre de plein droit, et ce droit a toujours été
exercé noblement et rigoureusement sans jamais admettre aucune
réclamation des maîtres. Les Anglais ont toujours eu la même règle; je
l'ai vu pratiquer à Palerme, par sir John Talbot, sur le _Thunderer_, et
nous avons emmené le nègre esclave de la baronne de San Benedetto sans
aucune réclamation. Je pense que vous ne perdrez pas un instant pour
enjoindre le maintien du privilége du pavillon français, et que tant
notre marine que nos paquebots recevront des ordres catégoriques sur ce
point.» Et dans une autre lettre[42]: «La déclaration du bey de Tunis
pour l'abolition de l'esclavage est une circonstance remarquable et
très-heureuse; il importe de surveiller la manière dont elle sera
présentée. Cet acte et notre traité avec la Chine relatif au libre
exercice de la religion chrétienne méritent et doivent obtenir un grand
retentissement. Quel progrès de civilisation parmi les Mahométans
eux-mêmes! Quelle différence entre Tunis d'aujourd'hui et Tunis d'il y a
trente ans, quand j'ai vu à Palerme la procession de quatre cents
esclaves siciliens rachetés à Tunis par les pères de la Merci et
l'intervention de lord William Bentinck! C'est cependant notre conquête
d'Alger qui a mis fin aux exécrables pirateries barbaresques; c'est elle
qui en a délivré la chrétienté, et c'est elle seule qui a efficacement
établi la liberté et la sécurité de la navigation dans la Méditerranée!»
Les idées philanthropiques du XVIIIe siècle, les principes de 1789,
l'impulsion première et le progrès social de la Révolution française
n'avaient point d'adhérent plus sincèrement convaincu et plus fidèle que
ce prince, indépendamment de tout calcul et de tout intérêt personnel.
[Note 41: Du 5 mai 1844.]
[Note 42: Du 15 février 1846.]
Il était de plus, comme roi et dans son gouvernement, bien résolu à ne
jamais sortir du cercle constitutionnel, et à toujours accepter, en
définitive, la pensée et le sentiment du pays manifestés après les
libres discussions et les épreuves légalement autorisées. Nul prince n'a
jamais plus franchement adopté le principe du contrat entre le peuple et
lui, et ne s'est plus fermement tenu pour lié, par conscience comme par
prudence, à la foi du serment.
Deux sentiments puissants agissaient en même temps sur lui. Il était
prince et Bourbon; il était né, il avait été élevé au sein de l'ancienne
société française, à la cour de ses rois; les maximes et les traditions
de la monarchie de Henri IV et de Louis XIV ne lui étaient point
étrangères; il les connaissait et les comprenait, non comme une histoire
qu'on a étudiée, mais comme on connaît et comprend ce qu'on a vu.
Très-éclairé sur les vices et les faiblesses de l'ancien régime, il
savait aussi ce que la longue durée y avait introduit de principes de
gouvernement, et il le jugeait sans animosité comme sans ignorance.
Associé d'autre part, dès sa jeunesse, aux idées et aux événements de la
Révolution, il était sincèrement attaché à sa cause, mais vivement
frappé aussi de ses égarements, de ses fautes, de ses douleurs, de ses
revers, et en grande méfiance des passions et des pratiques
révolutionnaires qu'il avait vues à l'oeuvre. Tous ces spectacles, tous
ces souvenirs, tant d'impressions et d'observations si diverses
entassées dans le court espace de sa vie l'avaient laissé très-perplexe
sur l'issue d'une si grande crise sociale et sur le succès de ses
propres efforts pour y mettre fin. Il croyait, en même temps, à la
nécessité du gouvernement libre et à la difficulté de le fonder. Nous
causions seuls un jour dans un petit salon de Neuilly; le roi était dans
un de ses moments de doute et de découragement; moi, dans mon habitude
d'optimisme et d'espérance; nous discutions vivement; il me prit la
main: «Tenez, mon cher ministre, me dit-il, je souhaite de tout mon
coeur que vous ayez raison; mais ne vous y trompez pas: un gouvernement
libéral en face des traditions absolutistes et de l'esprit
révolutionnaire, c'est bien difficile; il y faut des conservateurs
libéraux, et il ne s'en fait pas assez. Vous êtes les derniers des
Romains.» Un autre jour, au milieu de je ne sais plus quel redoublement
d'obstacles et d'embarras, il s'écriait en prenant sa tête dans ses
mains: «Quelle confusion! Quel gâchis! Une machine toujours près de se
détraquer! Dans quel triste temps nous avons été destinés à vivre!»
Ces doutes, ces inquiétudes sur l'avenir du gouvernement libre parmi
nous n'empêchaient nullement le roi Louis-Philippe de bien comprendre,
dans le présent, la place qu'il y tenait, et d'y bien jouer son rôle, et
rien que son rôle. Il n'était pas seulement décidé à n'en jamais violer
les principes fondamentaux; il en acceptait loyalement chaque jour les
exigences et les convenances. On l'a beaucoup accusé de vouloir, en
toute occasion, imposer au cabinet ses volontés. Je répète que, sur la
politique générale du gouvernement et dans la plupart des questions
importantes qui se présentaient, l'accord entre le roi et le cabinet
était naturel et volontaire; mais je n'hésite pas à affirmer que,
lorsque le roi et le cabinet différaient d'avis, soit que le cabinet se
refusât aux désirs du roi, soit que nous lui demandassions quelque chose
qui lui déplaisait, le roi cessait d'insister ou de résister, et se
rendait aux objections ou aux demandes de ses conseillers responsables.
J'en citerai deux exemples qui sont caractéristiques parce qu'ils
touchent à des questions et à des personnes que le roi avait à coeur. En
1843 et 1845, M. Duvergier de Hauranne, membre de l'opposition, proposa
l'introduction du vote public à la place du scrutin secret dans les
délibérations de la Chambre des députés: le parti conservateur et le
cabinet lui-même étaient divisés sur le mérite ou l'opportunité de cette
innovation; le roi y était vivement opposé; M. Duchâtel et moi nous
étions favorables. Soit dans les séances du conseil, soit dans nos
entretiens particuliers, la question fut très-débattue; le roi tenait
évidemment beaucoup à me ramener à son avis; il me rappelait les
déplorables conséquences du vote public dans nos assemblées
révolutionnaires: «Si le vote avait été secret dans la Convention
nationale, me disait-il avec passion, Louis XVI n'aurait jamais été
condamné.» Je combattis ses alarmes; j'insistai sur la différence des
temps, sur la nécessité du vote public pour la forte organisation des
partis, et pour faire passer, dans les Chambres mêmes, le sentiment de
la responsabilité, cette condition de la conduite sérieuse et réfléchie
des hommes au sein de la liberté. Le roi ne fut pas convaincu; mais il
renonça à son insistance, et j'appuyai ouvertement la proposition du
vote public qui fut adoptée. En 1845, deux hommes considérables et
fonctionnaires publics, le comte Alexis de Saint-Priest dans la Chambre
des pairs et M. Drouyn de Lhuys dans la Chambre des députés, entrèrent
habituellement dans les rangs de l'opposition; je demandai que leurs
fonctions leur fussent retirées. Le roi ne fit, quant à M. Drouyn de
Lhuys, aucune objection; mais il lui en coûtait d'éloigner M. de
Saint-Priest de la carrière diplomatique qu'il paraissait destiné à
parcourir avec éclat; appartenant à une famille légitimiste, il s'était,
dès 1830, franchement attaché à la cause et au service de la nouvelle
monarchie; il avait été l'un des amis particuliers de M. le duc
d'Orléans. Le roi me témoigna son hésitation et son regret. J'insistai;
je ne pouvais admettre que notre politique fût publiquement attaquée à
la tribune française par l'un de ses représentants à l'étranger. Le roi
retira ses objections, et le comte Alexis de Saint-Priest fut écarté de
son poste de ministre à Copenhague. De 1840 à 1848, je ne sache aucune
question, aucune circonstance importante dans laquelle, en cas de
dissentiment, le roi n'ait pas fini par se rendre au voeu du cabinet.
L'opinion contraire, si communément répandue, n'est cependant pas une de
ces erreurs gratuites et inexplicables qui circulent et prévalent
quelquefois longtemps dans les pays libres, grâce aux attaques dont le
pouvoir est l'objet à la tribune et dans les journaux. Les prétextes
n'ont pas manqué à l'erreur que je signale ici, et le roi Louis-Philippe
les a lui-même fournis. Il avait sur toutes choses une surabondance
d'idées, d'impressions, de velléités qu'il ne prenait pas soin de
contenir, et, pour ainsi dire, de tamiser assez sévèrement: ce qui
l'entraînait à manifester trop d'avis et de désirs dans de petites
questions et de petites affaires qui ne méritaient pas son intervention.
L'indifférence et le silence sont souvent d'utiles et convenables
habiletés royales; le roi Louis-Philippe n'en faisait pas assez d'usage.
Il était de plus si profondément convaincu de la sagesse de sa politique
et de l'importance de son succès pour le bien du pays qu'il lui en
coûtait d'en voir attribuer à d'autres le mérite, et qu'il ne pouvait se
résoudre à n'en pas revendiquer hautement sa part. Ce désir bien naturel
et l'intarissable fécondité et vivacité de sa conversation lui donnaient
des airs d'ingérence continue et de prépondérance exclusive qui
dépassaient de beaucoup la réalité de ses intentions et des faits; aussi
bien que les convenances constitutionnelles. Je suis convaincu que son
gendre, le roi Léopold, infiniment plus prudent et plus réservé dans son
attitude et son langage, a exercé, dans le gouvernement de la Belgique
au dedans et au dehors, plus d'influence personnelle que le roi
Louis-Philippe dans celui de la France; mais l'un en évitait avec soin
l'apparence, tandis que l'autre se montrait toujours préoccupé de la
crainte que justice ne fût pas rendue à ses desseins et à ses efforts.