En 1847, la recette générale de Bordeaux vint à vaquer. Le roi me fit

offrir, par M. Duchâtel, de la donner à la personne que je désignerais

et qui me ferait, dans le revenu de cette charge, une part convenable.

Je priai le roi de n'y pas songer, et il n'en fut rien. Au sein d'un

gouvernement libre et en présence d'une publicité ombrageuse, pour

servir dignement le prince et le pays, il faut leur être plus nécessaire

qu'ils ne vous sont utiles, et leur rendre plus de services qu'on n'en

reçoit de bienfaits.

Je me permets de croire que mon attitude, dans ces diverses occasions,

ne fut pas étrangère au soin continu que prenait le roi de me témoigner,

dans les détails personnels et intimes de la vie, une bienveillance

sympathique, seule faveur que je fusse disposé à accepter. En 1841 et

1844, mon fils et ma fille aînée furent gravement malades: «Je prends,

m'écrivait le roi, une part trop vive à vos angoisses pour ne pas

désirer que, tant qu'elles dureront, vous ne songiez pas à vous éloigner

un instant de votre pauvre malade. Je vous prie de ne pas me répondre et

de m'envoyer seulement un bulletin détaillé de son état.» Et quand la

convalescence fut assurée: «C'est bien de tout mon coeur que je vous

offre mes félicitations les plus vives; et ce sentiment est bien partagé

par la reine, par ma soeur et par tous les miens qui m'ont bien demandé

de vous le témoigner de leur part. J'espère donc que vous pourrez me

venir voir demain, et j'en suis charmé de toute manière[35].» Il était

constamment préoccupé de ma santé et me la recommandait avec une

sollicitude à la fois intéressée, affectueuse et délicate: «Quoique

toujours charmé de vous voir, j'exige avant tout que vous ne songiez à

venir ici qu'autant que vous serez bien assuré que vous pouvez le faire

sans aucun inconvénient. Nous avons trop besoin de votre santé pour

consentir à ce qui pourrait la compromettre[36].»--«Je n'ai pas voulu

faire demander de vos nouvelles pour ne pas vous constituer malade aux

yeux de mon antichambre; mais il me tarde de savoir que votre enrouement

n'est pas devenu du rhume[37].»--«Je suis bien aise que vous quittiez

Passy puisqu'il y a de l'humidité, et qu'avant tout votre santé m'est

trop précieuse pour vous laisser vous exposer aux rhumes. Il faut

absolument les prévenir cet hiver en vous enfermant rigoureusement au

premier symptôme. Ainsi, quelque pressé que je sois de vous revoir et de

causer avec vous, je vous prie de ne pas venir chez moi avant que les

symptômes aient disparu[38].»

[Note 35: Lettres des 20 mars 1841, 3 et 4 avril 1844.]

[Note 36: Lettre du 11 octobre 1843.]

[Note 37: Lettre du 31 janvier 1845.]

[Note 38: Lettre du 29 septembre 1845.]

Il ne laissait passer aucun des débats où j'avais réussi dans les

Chambres sans m'en exprimer sa vive satisfaction; je ne citerai qu'une

seule des lettres qu'il m'écrivit en pareil cas, et je citerai celle-là

surtout à cause du billet qui y était joint. Le 2 mars 1843, en

repoussant une grande attaque de M. de Lamartine contre toute la

politique depuis 1830 et ce qu'on appelait «la pensée du règne,» je

terminai mon discours par ces paroles: «L'honorable M. de Lamartine a

parlé de dévouement et de la nécessité du dévouement pour faire de

grandes choses au nom des peuples. Il a eu parfaitement raison; il n'y a

rien de beau dans ce monde sans dévouement. Mais il y a place partout

pour le dévouement; la vie a des fardeaux pour toutes les conditions, et

la hauteur à laquelle on les porte n'en allége nullement le poids. Vous

aimez, dites-vous, à porter vos regards en haut: portez-les donc

au-dessus de vous. Êtes-vous, depuis douze ans, le point de mire des

balles et des poignards des assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos

fils sans cesse dispersés sur la face du globe pour soutenir partout

l'honneur et les intérêts de la France? Voilà du vrai, du pratique

dévouement. Souffrez que nous lui rendions hommage, et que nous ne

soyons pas ingrats, même envers tout un règne.»

Le soir même de cette séance, je reçus du roi cette lettre:

«Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage,»

disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai bien

maudit celle qui m'empêchait d'aller ce soir vous serrer la main, et

vous dire de grand coeur combien je suis profondément ému et

reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du

magnifique discours que vous avez prononcé avec tant d'effet et d'éclat.

Ce sentiment est vivement partagé par tous les miens, dont il m'est bien

doux d'être l'organe auprès de vous.»

A la lettre du roi était joint ce billet de la reine:

«Comme femme et comme mère, je ne puis résister au désir de remercier

l'éloquent orateur qui, en soutenant d'une manière si admirable les

intérêts du roi et de la France, a rendu une justice éclatante à tout ce

que j'ai de plus cher au monde.»

Je ne m'arrêterais pas à rappeler ces souvenirs s'ils ne me servaient à

montrer sous leur vrai jour mes rapports avec le roi Louis-Philippe et

ses dispositions envers moi. J'ai trop assisté, dans l'histoire, aux

destinées des meilleurs serviteurs des princes pour porter aux amitiés

royales une grande confiance; je sais qu'elles sont souvent aussi

superficielles que caressantes, et qu'elles ne résistent guère aux

épreuves sérieuses. Mais la perspective des mécomptes possibles sur le

fond du coeur des rois n'enlève pas à leur bienveillance quotidienne

tout son prix, et cette bienveillance a, dans les incidents de la vie et

des affaires publiques, une importance qui n'est pas à dédaigner.

Ce fut précisément la bienveillance du roi pour le cabinet et leur

intime accord qui ranimèrent une question déjà plus d'une fois débattue

dans la Chambre, et lui donnèrent une gravité telle qu'elle devint à

cette époque, entre l'opposition et nous, le drapeau le plus apparent de

la lutte. L'opposition accusait le cabinet de manquer, vis-à-vis du roi,

d'une volonté comme d'une pensée propre et indépendante, et de n'être

que l'instrument docile de la pensée et de la volonté royale. Si elle

nous avait reproché de trop étendre ou de laisser trop prévaloir dans le

gouvernement l'influence de la couronne au détriment des autres grands

pouvoirs publics, elle n'aurait fait qu'user de son droit, et élever,

entre elle et nous, une question de fait sur le caractère et les

résultats de notre administration. Je fus le premier à reconnaître ce

droit et à demander que telle fût en effet la question posée. Mais

l'opposition en éleva une autre essentiellement différente: à la place

d'une question de fait elle mit une question de principe; elle érigea en

maxime constitutionnelle cette phrase fameuse: «Le roi règne et ne

gouverne pas.» C'était méconnaître également, en droit le vrai principe

de la monarchie constitutionnelle, en fait ses conséquences naturelles

et les exemples de son histoire partout où elle s'est fondée: «Quoiqu'on

l'ait souvent donné à entendre, dis-je dans le débat[39], le trône n'est

pas un fauteuil auquel on a mis une clef pour que personne ne puisse s'y

asseoir, et uniquement pour prévenir l'usurpation. Une personne

intelligente et libre, qui a ses idées, ses sentiments, ses désirs, ses

volontés, siége dans ce fauteuil. Le devoir de cette personne royale,

car il y a des devoirs pour tous, également hauts, également saints pour

tous; son devoir, dis-je, et sa mission, c'est de ne gouverner que

d'accord avec les autres grands pouvoirs publics institués par la

Charte, avec leur aveu, leur adhésion, leur appui. Le devoir des

conseillers de la couronne, c'est de faire prévaloir auprès d'elle les

mêmes idées, les mêmes mesures, la même politique qu'ils veulent et

peuvent faire prévaloir dans les Chambres. Voilà le gouvernement

constitutionnel: non-seulement le seul vrai, le seul légal, le seul

constitutionnel, mais le seul digne; car il faut que nous ayons pour la

couronne, comme nous demandons à la couronne de l'avoir pour nous, ce

respect de croire qu'elle est portée par un être intelligent et libre

avec lequel nous traitons, et non par une pure machine inerte, vaine,

faite pour occuper une place que d'autres prendraient si elle n'y était

pas.»

[Note 39: A la Chambre des députés, dans la séance du 29 mai 1846.]

C'est là le principe rationnel de la monarchie constitutionnelle, le

principe sur lequel reposent les deux conditions essentielles et

inséparables de cette forme de gouvernement: l'inviolabilité du monarque

et la responsabilité de ses conseillers. Qu'on ne veuille pas de la

monarchie constitutionnelle, qu'on croie la responsabilité du pouvoir et

la juste influence du pays dans son gouvernement mieux assurées par les

institutions de la république américaine, je le comprends, quoique je ne

sois nullement de cet avis: mais que des partisans de la monarchie

constitutionnelle prétendent que la maxime _le roi ne peut mal faire_

signifie _le roi ne peut rien faire_, et que l'inviolabilité royale

entraîne la nullité royale, c'est un étrange oubli de la dignité comme

de la liberté morale de la personne humaine, même placée sur un trône et

entourée de conseillers qui répondent de ses actes, soit qu'ils les lui

aient inspirés, soit qu'ils les aient acceptés de sa volonté.

C'est aussi une étrange imprévoyance des faits naturels et inévitables

qui découlent du fond même des choses. On aura beau dire: _le roi règne

et ne gouverne pas;_ on ne fera jamais, dans la pratique, sortir de ces

paroles la conséquence effective que le roi qui règne ne soit de rien

dans son gouvernement. Quelque limitées que soient les attributions de

la royauté, quelque complète que soit la responsabilité de ses

ministres, ils auront toujours à discuter et à traiter avec la personne

royale pour lui faire accepter leurs idées et leurs résolutions, comme

ils ont à discuter et à traiter avec les Chambres pour y obtenir la

majorité. Et dans toute discussion, dans toute délibération, l'homme

dont le concours est nécessaire exerce infailliblement, dans la mesure

de son habileté, de son caractère, des circonstances plus ou moins

favorables, une part d'influence. Les faits historiques sont, en ceci,

pleinement d'accord avec les vraisemblances morales: partout où la

monarchie constitutionnelle a existé, la personne du monarque, ses

opinions, ses sentiments, ses volontés n'ont jamais été indifférents ni

inactifs, et les plus indépendants, les plus exigeants des ministres en

ont toujours tenu grand compte. De nos jours comme dans les temps

anciens, sous les ministères whigs comme sous les torys, dans les

rapports de lord Chatham avec George II et de lord Grey avec Guillaume

IV comme dans ceux de M. Pitt avec George III, l'histoire

constitutionnelle de l'Angleterre en offre, à chaque pas,

d'incontestables preuves. Sans nul doute, c'est le principe et le but de

la liberté politique de rendre impossible toute domination égoïste,

c'est-à-dire tout gouvernement personnel, et de faire en sorte que la

pensée et le sentiment comme l'intérêt du pays lui-même prévalent dans

la conduite de ses affaires; mais pour réaliser le principe et atteindre

au but, il y a bien des moyens à employer, bien des écueils à éviter,

bien des précautions à prendre: on peut savoir ou ne pas savoir traiter

et agir avec les compagnons obligés de la route; on peut être offensant

ou servile, trop dur ou trop faible avec le prince qu'on sert comme avec

le parti qu'on dirige. Les questions que soulève cette situation ne sont

que des questions de plus et de moins, d'à-propos ou d'inopportunité, de

conduite habile ou inhabile; mais ce sont des questions naturelles et

inévitables. La maxime _le roi règne et ne gouverne pas_ a l'air de les

supprimer en faisant du roi une machine et en oubliant qu'il est une

personne, mais elle prétend et promet plus qu'elle ne peut tenir; elle

peut être, contre le cabinet en fonction, une arme efficace, mais l'arme

porte plus haut qu'elle ne vise et qu'elle n'a droit de viser; on attire

ainsi la royauté dans l'arène au moment même où l'on semble vouloir l'en

écarter absolument. Si l'opposition nous avait accusés de subordonner

aux idées et aux volontés du roi nos propres idées et nos propres

volontés, elle aurait eu raison de nous reprocher une faiblesse coupable

et l'oubli de notre premier devoir constitutionnel; mais rien de pareil

ne pouvait nous être imputé: il y avait accord entre le roi et nous, non

parce que nous cédions complaisamment au roi, mais parce que, le roi et

nous, nous voulions et soutenions la même politique. Il ne pouvait y

avoir nul doute à cet égard, car, encore ambassadeur à Londres et avant

la formation du cabinet, je m'étais expliqué sur cette politique, au

dedans comme au dehors, et j'avais dit qu'elle serait la mienne[40].

[Note 40: Voir dans ces _Mémoires_, tome V, p. 365-399.]

Non-seulement c'était l'harmonie de pensée et de dessein général qui

déterminait, entre le roi et le cabinet, l'harmonie d'action; cette même

harmonie s'était établie entre la couronne, le cabinet et les Chambres:

depuis six ans, au milieu des plus libres débats, une majorité

permanente avait soutenu notre politique; et deux fois dans le cours de

ces six années, en 1842 et en 1846, des élections générales, aussi

libres que régulières, avaient maintenu cette majorité. Il n'y avait là

rien que de conforme aux principes comme au but du gouvernement libre

sous sa forme de monarchie constitutionnelle, et nous pratiquions

fidèlement ce régime, bien loin de l'altérer.

Comme il est aisé de le pressentir, mon attitude et mon langage dans

cette question convenaient au roi Louis-Philippe: il m'en savait gré,

non-seulement parce qu'il y était personnellement intéressé, mais à

raison de sa pensée générale et désintéressée sur la nature et la

pratique du gouvernement constitutionnel. Il était, à cet égard, dans un

état d'esprit dont les personnes qui ne l'ont pas vu de près et à

l'oeuvre peuvent difficilement se faire une juste idée. Nul homme

n'était plus vraiment libéral, dans le sens philosophique et

contemporain de ce mot, plus imbu des sentiments de son temps dans

toutes les questions d'équité et d'humanité universelle. Je trouve dans

une de ses lettres[41] cet élan d'indignation contre l'esclavage: «Il y

a une chose dont je ne veux pas différer de vous parler: c'est

l'admission scandaleuse des marchands d'esclaves avec leurs victimes à

bord de nos paquebots. Depuis François Ier, tout esclave qui touche un

pavillon français est libre de plein droit, et ce droit a toujours été

exercé noblement et rigoureusement sans jamais admettre aucune

réclamation des maîtres. Les Anglais ont toujours eu la même règle; je

l'ai vu pratiquer à Palerme, par sir John Talbot, sur le _Thunderer_, et

nous avons emmené le nègre esclave de la baronne de San Benedetto sans

aucune réclamation. Je pense que vous ne perdrez pas un instant pour

enjoindre le maintien du privilége du pavillon français, et que tant

notre marine que nos paquebots recevront des ordres catégoriques sur ce

point.» Et dans une autre lettre[42]: «La déclaration du bey de Tunis

pour l'abolition de l'esclavage est une circonstance remarquable et

très-heureuse; il importe de surveiller la manière dont elle sera

présentée. Cet acte et notre traité avec la Chine relatif au libre

exercice de la religion chrétienne méritent et doivent obtenir un grand

retentissement. Quel progrès de civilisation parmi les Mahométans

eux-mêmes! Quelle différence entre Tunis d'aujourd'hui et Tunis d'il y a

trente ans, quand j'ai vu à Palerme la procession de quatre cents

esclaves siciliens rachetés à Tunis par les pères de la Merci et

l'intervention de lord William Bentinck! C'est cependant notre conquête

d'Alger qui a mis fin aux exécrables pirateries barbaresques; c'est elle

qui en a délivré la chrétienté, et c'est elle seule qui a efficacement

établi la liberté et la sécurité de la navigation dans la Méditerranée!»

Les idées philanthropiques du XVIIIe siècle, les principes de 1789,

l'impulsion première et le progrès social de la Révolution française

n'avaient point d'adhérent plus sincèrement convaincu et plus fidèle que

ce prince, indépendamment de tout calcul et de tout intérêt personnel.

[Note 41: Du 5 mai 1844.]

[Note 42: Du 15 février 1846.]

Il était de plus, comme roi et dans son gouvernement, bien résolu à ne

jamais sortir du cercle constitutionnel, et à toujours accepter, en

définitive, la pensée et le sentiment du pays manifestés après les

libres discussions et les épreuves légalement autorisées. Nul prince n'a

jamais plus franchement adopté le principe du contrat entre le peuple et

lui, et ne s'est plus fermement tenu pour lié, par conscience comme par

prudence, à la foi du serment.

Deux sentiments puissants agissaient en même temps sur lui. Il était

prince et Bourbon; il était né, il avait été élevé au sein de l'ancienne

société française, à la cour de ses rois; les maximes et les traditions

de la monarchie de Henri IV et de Louis XIV ne lui étaient point

étrangères; il les connaissait et les comprenait, non comme une histoire

qu'on a étudiée, mais comme on connaît et comprend ce qu'on a vu.

Très-éclairé sur les vices et les faiblesses de l'ancien régime, il

savait aussi ce que la longue durée y avait introduit de principes de

gouvernement, et il le jugeait sans animosité comme sans ignorance.

Associé d'autre part, dès sa jeunesse, aux idées et aux événements de la

Révolution, il était sincèrement attaché à sa cause, mais vivement

frappé aussi de ses égarements, de ses fautes, de ses douleurs, de ses

revers, et en grande méfiance des passions et des pratiques

révolutionnaires qu'il avait vues à l'oeuvre. Tous ces spectacles, tous

ces souvenirs, tant d'impressions et d'observations si diverses

entassées dans le court espace de sa vie l'avaient laissé très-perplexe

sur l'issue d'une si grande crise sociale et sur le succès de ses

propres efforts pour y mettre fin. Il croyait, en même temps, à la

nécessité du gouvernement libre et à la difficulté de le fonder. Nous

causions seuls un jour dans un petit salon de Neuilly; le roi était dans

un de ses moments de doute et de découragement; moi, dans mon habitude

d'optimisme et d'espérance; nous discutions vivement; il me prit la

main: «Tenez, mon cher ministre, me dit-il, je souhaite de tout mon

coeur que vous ayez raison; mais ne vous y trompez pas: un gouvernement

libéral en face des traditions absolutistes et de l'esprit

révolutionnaire, c'est bien difficile; il y faut des conservateurs

libéraux, et il ne s'en fait pas assez. Vous êtes les derniers des

Romains.» Un autre jour, au milieu de je ne sais plus quel redoublement

d'obstacles et d'embarras, il s'écriait en prenant sa tête dans ses

mains: «Quelle confusion! Quel gâchis! Une machine toujours près de se

détraquer! Dans quel triste temps nous avons été destinés à vivre!»

Ces doutes, ces inquiétudes sur l'avenir du gouvernement libre parmi

nous n'empêchaient nullement le roi Louis-Philippe de bien comprendre,

dans le présent, la place qu'il y tenait, et d'y bien jouer son rôle, et

rien que son rôle. Il n'était pas seulement décidé à n'en jamais violer

les principes fondamentaux; il en acceptait loyalement chaque jour les

exigences et les convenances. On l'a beaucoup accusé de vouloir, en

toute occasion, imposer au cabinet ses volontés. Je répète que, sur la

politique générale du gouvernement et dans la plupart des questions

importantes qui se présentaient, l'accord entre le roi et le cabinet

était naturel et volontaire; mais je n'hésite pas à affirmer que,

lorsque le roi et le cabinet différaient d'avis, soit que le cabinet se

refusât aux désirs du roi, soit que nous lui demandassions quelque chose

qui lui déplaisait, le roi cessait d'insister ou de résister, et se

rendait aux objections ou aux demandes de ses conseillers responsables.

J'en citerai deux exemples qui sont caractéristiques parce qu'ils

touchent à des questions et à des personnes que le roi avait à coeur. En

1843 et 1845, M. Duvergier de Hauranne, membre de l'opposition, proposa

l'introduction du vote public à la place du scrutin secret dans les

délibérations de la Chambre des députés: le parti conservateur et le

cabinet lui-même étaient divisés sur le mérite ou l'opportunité de cette

innovation; le roi y était vivement opposé; M. Duchâtel et moi nous

étions favorables. Soit dans les séances du conseil, soit dans nos

entretiens particuliers, la question fut très-débattue; le roi tenait

évidemment beaucoup à me ramener à son avis; il me rappelait les

déplorables conséquences du vote public dans nos assemblées

révolutionnaires: «Si le vote avait été secret dans la Convention

nationale, me disait-il avec passion, Louis XVI n'aurait jamais été

condamné.» Je combattis ses alarmes; j'insistai sur la différence des

temps, sur la nécessité du vote public pour la forte organisation des

partis, et pour faire passer, dans les Chambres mêmes, le sentiment de

la responsabilité, cette condition de la conduite sérieuse et réfléchie

des hommes au sein de la liberté. Le roi ne fut pas convaincu; mais il

renonça à son insistance, et j'appuyai ouvertement la proposition du

vote public qui fut adoptée. En 1845, deux hommes considérables et

fonctionnaires publics, le comte Alexis de Saint-Priest dans la Chambre

des pairs et M. Drouyn de Lhuys dans la Chambre des députés, entrèrent

habituellement dans les rangs de l'opposition; je demandai que leurs

fonctions leur fussent retirées. Le roi ne fit, quant à M. Drouyn de

Lhuys, aucune objection; mais il lui en coûtait d'éloigner M. de

Saint-Priest de la carrière diplomatique qu'il paraissait destiné à

parcourir avec éclat; appartenant à une famille légitimiste, il s'était,

dès 1830, franchement attaché à la cause et au service de la nouvelle

monarchie; il avait été l'un des amis particuliers de M. le duc

d'Orléans. Le roi me témoigna son hésitation et son regret. J'insistai;

je ne pouvais admettre que notre politique fût publiquement attaquée à

la tribune française par l'un de ses représentants à l'étranger. Le roi

retira ses objections, et le comte Alexis de Saint-Priest fut écarté de

son poste de ministre à Copenhague. De 1840 à 1848, je ne sache aucune

question, aucune circonstance importante dans laquelle, en cas de

dissentiment, le roi n'ait pas fini par se rendre au voeu du cabinet.

L'opinion contraire, si communément répandue, n'est cependant pas une de

ces erreurs gratuites et inexplicables qui circulent et prévalent

quelquefois longtemps dans les pays libres, grâce aux attaques dont le

pouvoir est l'objet à la tribune et dans les journaux. Les prétextes

n'ont pas manqué à l'erreur que je signale ici, et le roi Louis-Philippe

les a lui-même fournis. Il avait sur toutes choses une surabondance

d'idées, d'impressions, de velléités qu'il ne prenait pas soin de

contenir, et, pour ainsi dire, de tamiser assez sévèrement: ce qui

l'entraînait à manifester trop d'avis et de désirs dans de petites

questions et de petites affaires qui ne méritaient pas son intervention.

L'indifférence et le silence sont souvent d'utiles et convenables

habiletés royales; le roi Louis-Philippe n'en faisait pas assez d'usage.

Il était de plus si profondément convaincu de la sagesse de sa politique

et de l'importance de son succès pour le bien du pays qu'il lui en

coûtait d'en voir attribuer à d'autres le mérite, et qu'il ne pouvait se

résoudre à n'en pas revendiquer hautement sa part. Ce désir bien naturel

et l'intarissable fécondité et vivacité de sa conversation lui donnaient

des airs d'ingérence continue et de prépondérance exclusive qui

dépassaient de beaucoup la réalité de ses intentions et des faits; aussi

bien que les convenances constitutionnelles. Je suis convaincu que son

gendre, le roi Léopold, infiniment plus prudent et plus réservé dans son

attitude et son langage, a exercé, dans le gouvernement de la Belgique

au dedans et au dehors, plus d'influence personnelle que le roi

Louis-Philippe dans celui de la France; mais l'un en évitait avec soin

l'apparence, tandis que l'autre se montrait toujours préoccupé de la

crainte que justice ne fût pas rendue à ses desseins et à ses efforts.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 5 / 39 段