M. le duc de Bordeaux à peine arrivé à Londres, notre prévoyance fut

pleinement justifiée: le caractère politique de son séjour éclata

bruyamment; les journaux du parti, en Angleterre et en France,

retentirent du concours qui se faisait autour de lui et du discours que

lui adressa, le 29 novembre, le duc de Fitz-James, en l'appelant _son

roi_ au nom de trois cents visiteurs français réunis dans la maison

qu'il occupait à Belgrave-Square; des cris de _Vive Henri V_ suivirent

le discours; le prince tint successivement de nombreux levers pour les

nouveaux venus de France. En signalant à lord Aberdeen ces faits, le

comte de Sainte-Aulaire lui demanda si le gouvernement anglais n'avait

aucun moyen de les réprimer: «Son langage, m'écrivit l'ambassadeur, a

été excellent[30]; il a qualifié les faits de scandale insensé et

coupable; il a consulté l'avocat de la reine sur les moyens de

répression autorisés par la loi; mais la réponse qu'il attend ne lui

fournira probablement pas des moyens efficaces. Il verrait, dans

l'intérêt des deux gouvernements anglais et français, des inconvénients

graves à s'écarter de ce qui est strictement conforme à la loi et à la

coutume. La moindre irrégularité, tout acte de violence qui pourrait

être reproché au ministère anglais serait aussitôt saisi par ses

adversaires; la cause du duc de Bordeaux deviendrait populaire dans

l'opposition, et on lui créerait un parti anglais. J'ai cru pouvoir

répondre à lord Aberdeen que vous n'auriez assurément pas la pensée de

lui demander rien d'illégal ni d'exorbitant; mais peut-être, ai-je

ajouté, une manifestation fortement improbative de ce que le ministère

anglais ne se reconnaît pas le pouvoir d'empêcher serait-elle, de sa

part, un acte utile, et comme un apaisement de l'irritation que tout

ceci va sans doute causer en France:--Oh! pour cela, m'a répondu lord

Aberdeen avec un soulagement visible, je n'y ai pas la moindre

objection, je n'y vois pas le moindre inconvénient; et moi-même, qui

avais d'abord d'autres sentiments, je m'y porterai aujourd'hui aussi

volontiers que personne.--Il m'a dit encore que le duc de Lévis lui

avait fait annoncer sa visite, que d'abord il l'attendait avec quelque

anxiété parce que le langage qu'il avait à tenir pour le jeune prince

lui répugnait:--mais aujourd'hui, a-t-il ajouté, je me sens le coeur

endurci, et j'attends le duc de Lévis de pied ferme. Malheureusement il

ne viendra probablement pas, parce qu'il aura su que la reine ne voulait

pas voir M. le duc de Bordeaux, et que la notification de son arrivée à

Londres était conséquemment sans Objet.»

[Note 30: Les 30 novembre et 1er décembre 1843.]

Lord Aberdeen tint sa nouvelle promesse comme il avait tenu la première;

il adressa à l'ambassadeur de France[31] une note officielle dans

laquelle, après avoir reproduit «les faits rapportés, dit-il, dans les

feuilles publiques sans que ce rapport ait été l'objet d'aucune

contradiction,» il qualifiait sévèrement ces faits, expliquait que la

loi du pays ne donnait au gouvernement aucun moyen de réprimer les

démonstrations de ce genre, annonçait qu'avant de recevoir la note du

comte de Sainte-Aulaire, il avait pris les mesures nécessaires pour

faire bien connaître tout le déplaisir de la reine et les sentiments de

son gouvernement à l'occasion des faits ainsi signalés, et finissait en

disant que les assurances qu'il avait reçues lui donnaient droit

d'espérer que ces scènes ne se renouvelleraient pas.

[Note 31: Le 9 décembre 1843.]

Comme lord Aberdeen l'avait prévu, le duc de Lévis ne vint pas le voir;

mais le comte de Bristol se chargea de porter à Belgrave-Square

l'expression des sentiments de la reine et de son gouvernement: «Il

comptait, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[32], s'acquitter de sa mission

auprès de M. de Chateaubriand qu'il connaît de longue date; assez

désappointé de le trouver parti, il a demandé le duc de Lévis, et, après

la préface obligée, il lui a dit que ce qui s'était passé récemment à

Belgrave-Square avait appelé l'attention de la reine et de son

gouvernement, que l'une et l'autre en avaient été péniblement affectés

et verraient avec un vif déplaisir que de telles scènes se

renouvelassent. Le duc de Lévis a protesté que rien n'était plus

contraire aux sentiments du comte de Chambord que de déplaire à la reine

d'Angleterre. Pour preuve il a rappelé que, sur une indication donnée

indirectement par lord Aberdeen, le voyage en Irlande avait été

abandonné et l'arrivée à Londres retardée de plusieurs semaines. Quant

au titre de roi donné par le duc de Fitz-James, c'était en effet une

circonstance regrettable, et le prince en avait été fort contrarié. Il

n'avait pu contrister ses amis par une réprimande sévère; mais il

déclarait en toute sincérité que son intention n'était point de prendre

ni d'encourager personne à lui donner un autre titre que celui de comte

de Chambord. Le duc de Lévis a ajouté que le projet du prince était de

quitter Londres lundi prochain, d'aller à Bristol, à Portsmouth, et de

ne s'arrêter qu'une couple de jours à Londres, au retour. Lord Aberdeen

m'a même semblé croire que ce dernier séjour pourrait être supprimé.»

[Note 32: Le 8 décembre 1843.]

Le duc de Bordeaux resta plus longtemps en Angleterre que n'avait paru

l'indiquer le duc de Lévis; mais son séjour ne fut plus qu'une série de

promenades et de visites dans les diverses parties et les divers

établissements publics ou particuliers du pays, sans aucun incident

politique et sans aucune observation de la part du gouvernement du roi.

Clos à Londres, l'incident de Belgrave-Square se ranima à Paris. Tant de

mouvement sans autre effet que du bruit, cette démonstration qui était

bien plus une bravade qu'un complot, avaient suscité en France, dans les

Chambres comme dans le pays, plus de colère que d'alarme, et remis les

partis en présence sans rengager entre eux la lutte. Le roi, en ouvrant

la session de 1844, ne fit, dans son discours, aucune allusion, même

indirecte, à ce qui venait de se passer au-delà de la Manche, et le

cabinet, dans les mesures qu'il annonça, n'en tint absolument aucun

compte. Mais quand elles eurent à s'occuper de leur adresse en réponse

au discours du trône, les deux Chambres ne gardèrent pas le même

silence. La Chambre des pairs déclara dans la sienne que «les pouvoirs

de l'État, en dédaignant les vaines démonstrations des factions

vaincues, auraient l'oeil ouvert sur leurs manoeuvres criminelles;» et

après un court débat cette phrase fut adoptée à une très-forte majorité.

A la Chambre des députés, on put croire, au premier moment, que

l'affaire ne serait guère plus vive ni plus longue: la commission nommée

pour la préparation de l'adresse comptait sept membres du parti

conservateur et deux de l'opposition[33]; l'un des premiers, M.

Saint-Marc Girardin, en fut le rédacteur principal; ce furent les deux

membres de l'opposition, M. Ducos et M. Bethmont, et avec eux l'un des

conservateurs, M. Desmousseaux de Givré, qui proposèrent à la commission

la phrase relative aux scènes de Belgrave-Square, en ces termes: «La

conscience publique flétrit de coupables manoeuvres.» M. Hébert fit

remarquer que le mot _manoeuvres_ ne convenait pas, car, dans le langage

légal, il impliquait l'idée de certains crimes ou délits spéciaux que

personne ne voulait imputer aux visiteurs de Belgrave-Square. Sa

remarque fut admise, et les mots _coupables manifestations_ remplacèrent

ceux de _coupables manoeuvres_. Mais aucune objection, aucune

observation ne s'éleva contre le mot _flétrit_; et le paragraphe ainsi

rédigé fut adopté à l'unanimité dans la commission et présenté, en son

nom, à la Chambre. Dès le début de la discussion générale, M. Berryer

prit la parole pour justifier sa présence et celle de ses amis à

Belgrave-Square, sans rien dire d'ailleurs sur aucun des termes de

l'adresse. Son discours, un peu embarrassé et froid, laissa la Chambre

aussi peu émue que peu convaincue. Je lui répondis sans passionner le

débat et avec l'adhésion presque générale de l'assemblée, en ramenant la

situation de la monarchie de 1830 et du parti légitimiste à des termes

simples et à des principes positifs. Tout semblait annoncer que, sur le

paragraphe en question, la lutte ne serait ni ardente ni prolongée, et

que les attaques de l'opposition porteraient bien plus sur la politique

extérieure et intérieure du cabinet que sur l'incident dont, à Paris et

à Londres, les salons et les journaux s'étaient si vivement préoccupés.

[Note 33: MM. Saint-Marc Girardin, Nisard, Bignon, Desmousseaux de

Givré, François Delessert, Baumes, Hébert, Bethmont et Ducos.]

Mais, dans l'intervalle de la discussion générale de l'adresse à celle

du paragraphe qui contenait la phrase relative aux scènes de

Belgrave-Square, un trouble s'éleva dans les esprits: le mot _flétrit_

convenait mal à ces scènes et aux personnes qui s'y étaient engagées; il

leur attribuait un caractère d'immoralité et de honte qui n'appartenait

point au fait qu'on voulait ainsi qualifier: des devoirs publics avaient

été méconnus, mais l'honneur n'était point atteint. La flétrissure était

une de ces expressions excessives et brutales par lesquelles les partis

s'efforcent quelquefois de décrier leurs adversaires, et qui dépassent

les sentiments même hostiles qu'ils leur portent. Les légitimistes

s'indignèrent de ce langage de l'adresse comme d'une injure; d'honnêtes

et équitables conservateurs ressentaient des scrupules: «Je vois un

grand ébranlement sur le dernier paragraphe et pour le mot _flétrir_,

m'écrivit M. Duchâtel: Bignon est très-inquiet et hésite beaucoup; il

m'a dit hier qu'il connaissait bien d'autres membres qui repoussaient le

mot.» La commission reprit elle-même la discussion de sa phrase et parut

disposée à la modifier; on parla de mettre _réprouver_ au lieu de

_flétrir_: «Je viens de causer avec M. Sauzet, m'écrivit M. Duchâtel; il

ne croit pas qu'il soit possible de ne pas prendre demain matin un parti

dans la commission, et les choses sont bien avancées pour changer de

front. Je crois qu'il faudrait au moins mettre quelque chose de plus

fort que _réprouver_; ces mots, _la conscience publique frappe d'une

réprobation éclatante de coupables manifestations_, me paraîtraient

bons. C'est la conclusion de votre discours de lundi. La phrase est un

peu déclamatoire, mais le fond est plus important que la forme.»

Ces réclamations, ces hésitations firent naître dans l'opposition un

espoir qu'elle n'avait pas à l'ouverture du débat: l'espoir de trouver

là l'occasion d'une attaque sérieuse contre le cabinet évidemment

embarrassé d'avoir à soutenir ou à abandonner un mot ardemment attaqué

par les légitimistes et repoussé par quelques conservateurs, en même

temps que chaudement adopté, dans la Chambre et hors de la Chambre, par

le gros du parti du gouvernement. C'était, pour l'opposition de la

gauche dynastique, une mauvaise situation que la nécessité de laisser

tomber, de combattre même, de concert avec les légitimistes, ce mot

_flétrir_ que ses représentants dans la commission de l'adresse y

avaient accepté et introduit eux-mêmes. Mais il n'y a point d'embarras

que n'oublient et ne surmontent les passions de parti quand elles

entrevoient une chance inespérée de succès; on avait un mot pour point

de départ de l'attaque, on prit une personne pour point de mire: quand

on vint à la discussion du dernier paragraphe, on ne s'occupa ni du

cabinet tout entier ni de sa politique actuelle; tous les coups furent

dirigés contre moi, et puisés dans un passé lointain que mes adversaires

avaient déjà souvent exploité. J'étais à peine monté à la tribune qu'à

mes premières paroles on se reporta à trente ans en arrière; ma conduite

pendant les Cent-Jours, mon voyage à Gand, la Chambre de 1815, les lois

d'exception, les malheurs des protestants dans le midi de la France,

tous ces souvenirs, tous ces faits qui, par mes amis ou par moi-même,

avaient été plus d'une fois, les uns pleinement expliqués, les autres

formellement démentis, furent ramenés sur la scène avec des

emportements, des interruptions, des apostrophes depuis longtemps sans

exemple dans nos assemblées politiques. Il y avait évidemment, dans

l'opposition, un parti pris ou de me troubler, ou d'étouffer ma voix par

un tumulte matériel insurmontable: «Si nous ne pouvons pas vaincre M.

Guizot, disait l'un des plus acharnés, il faut l'éreinter.» Des passions

longtemps ennemies entre elles, les passions révolutionnaires, les

passions bonapartistes et les passions légitimistes, s'unissaient pour

exhaler ensemble contre moi leurs colères anciennes ou récentes; et

derrière elles se laissaient entrevoir les espérances de mes principaux

adversaires parlementaires, un peu embarrassés, je dirai volontiers un

peu dégoûtés de la scène à laquelle ils assistaient sans y prendre part,

mais dont ils devaient peut-être recueillir le fruit. Je fus assez

heureux pour soutenir sans trouble ni lassitude ce brutal assaut: l'un

des secrétaires de la Chambre, M. Dubois, de la Loire-Inférieure, assis

au bureau derrière moi et qui appartenait à l'opposition modérée, me dit

à voix basse, avec une émotion bienveillante: «Reposez-vous, reprenez

haleine.--Quand je défends mon honneur et mon droit, lui répondis-je, je

ne suis pas fatigable.» Je ne fis aux clameurs aucune concession; je

rappelai les diverses phases de ma vie et de mon service continu dans la

cause du gouvernement libre, pour la défense tantôt de l'ordre, tantôt

de la liberté; et lorsque, après avoir ainsi lutté pendant une heure et

demie, je descendis de la tribune, je me donnai le plaisir de dire: «On

peut entasser tant qu'on voudra les colères, les injures, les calomnies;

on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain.»

Avant cette explosion factice et calculée, je n'étais pas exempt, en

moi-même, d'un peu de déplaisir et de malaise; je regrettais ce mot de

_flétrir_, que je ne trouvais ni vrai ni convenable, et j'aurais

volontiers consenti à le voir remplacé par quelque autre expression à la

fois sévère et moins blessante. Mais plus la querelle s'engageait, plus

il devenait évident que toute modification à l'adresse proposée par la

commission serait, pour le gouvernement et le parti conservateur tout

entier, une faiblesse inacceptable. A l'approche du vote, divers

amendements, entre autres la substitution du mot _réprouver_ au mot

_flétrir_, furent présentés; le général Jacqueminot, alors commandant

supérieur de la garde nationale de Paris, vint me dire que, si nous

abandonnions le mot _flétrir_, il en demanderait, lui, le maintien. Je

n'avais point d'hésitation, et la même impression que produisait en moi

la violence des diverses oppositions combinées était ressentie par la

majorité de la Chambre comme par tout le cabinet: ceux de nos amis, qui

avaient d'abord témoigné quelques scrupules, y renoncèrent hautement et

votèrent tous pour le paragraphe proposé. L'adresse fut adoptée par 220

voix contre 190, c'est-à-dire par une majorité homogène, compacte et

contente d'elle-même dans la lutte qu'elle venait de soutenir contre une

minorité nombreuse, mais incohérente, fortuite et embarrassée des

emportements auxquels elle s'était livrée sans succès. Le cabinet sortit

affermi de cette épreuve; et en dehors de la Chambre, dans le public, le

sentiment suscité par la scène dont j'avais été l'objet fut si vif

qu'une réunion de personnes étrangères à l'assemblée, la plupart

inconnues de moi et jeunes spectateurs de nos débats, fit frapper, en

mémoire de cette scène, une médaille où j'étais représenté à la tribune,

résistant au tumulte, et ses délégués vinrent me l'offrir avec les

expressions de la plus affectueuse estime.

L'adhésion du roi au cabinet n'était pas moins ferme que celle de la

Chambre; le lendemain de l'orage suscité contre moi[34], il m'écrivit:

«Mon cher ministre, vous avez été trop occupé pour venir chez moi ce

matin comme vous me l'aviez fait dire hier au soir; mais je veux vous

témoigner combien j'ai souffert de tout ce que j'ai recueilli sur ce qui

s'est passé dans la scène d'hier, et combien j'ai admiré l'attitude que

vous y avez si noblement maintenue. Espérons qu'une telle scène ne se

renouvellera pas. Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de dire que tout

cela ne pourrait qu'ajouter au prix que j'attache à la conservation de

votre ministère et à la confiance que vous m'inspirez.»

[Note 34: Le 27 janvier 1844.]

Je retrouve à chaque pas, dans les lettres que je recevais du roi tous

les jours, et souvent deux ou trois fois par jour, les marques de cette

confiance; et je me fais un devoir comme un plaisir d'en citer ici

quelques-unes, car rien ne peut faire mieux connaître la nature de mes

rapports avec ce prince et son vrai caractère, rare mélange de finesse

et d'abandon, d'impétuosité et de calcul, de sentiments naturels et

jeunes conservés au milieu d'une expérience un peu découragée des cours,

des révolutions et du monde. Je reproduis ici tout simplement ces

fragments textuels, en indiquant le lieu et la date des lettres

auxquelles je les emprunte.

«_Saint-Cloud,_ 5 _novembre_ 1841. Je suis pressé de vous parler du

sujet sur lequel vous m'avez donné ce matin un si bon conseil que je

mets à profit. Il m'importe non-seulement que vous connaissiez bien ma

pensée tout entière, mais que je connaisse la vôtre de même; et c'est

cette connaissance réciproque qui seule peut modifier ou rectifier nos

opinions respectives, et les rapprocher de la vérité, autant que le

permettent nos imperfections humaines.»

«_Des Tuileries_, 18 _mars_ 1844. Mon cher ministre, il y a aujourd'hui

cinquante et un ans que j'étais à la bataille de Neerwinden. A cette

heure-ci, elle allait bien; une heure plus tard, elle était complétement

perdue. C'était plus grave que ceci. Grâce à Dieu, nous n'avons à

soutenir que des batailles de paix, et c'est un meilleur métier à tous

égards, quoique souvent il ne soit pas plus suave.»

«_Neuilly_, 23 _mai_ 1845. C'est un grand inconvénient, mon cher

ministre, quand nous nous voyons aussi peu. Ici, au milieu des affaires

brûlantes, ce n'est pas comme à Eu ou au Val-Richer où elles sont

assoupies; ici nous voyons toujours du monde; chacun nous attaque; et

quel que soit notre soin de ne pas nous engager par nos conversations,

nos tendances percent inévitablement, et elles sont commentées en tous

sens. Il importe donc toujours de causer et de nous recorder sur les

affaires avant qu'elles ne deviennent le topique général, et d'assimiler

nos tendances autant que nous le pouvons (j'aime à reconnaître que c'est

facile), avant de les laisser démêler, encore moins avant qu'elles nous

aient engagés d'une manière quelconque. Je suis sûr que c'est aussi

important pour vous que pour moi.»

«_Château d'Eu_, 23 _septembre_ 1845. Mon cher ministre, je vous renvoie

vos lettres avec ma plus complète adhésion à tout ce que vous me dites

et à tout ce que vous avez fait. C'est une habitude que j'aime beaucoup

à conserver. Je suis contrarié du retard du maréchal Soult, mais je ne

peux pas le combattre. Ce retard, surtout avec ma présence à St-Cloud,

va nous donner trois semaines de luttes, d'insinuations, de prétentions

et d'intrigues dont je n'attends d'autre résultat qu'une augmentation de

mécontents par le désappointement. Je n'aime pas à écrire sur ces

matières et sur les personnes; mais comme nous avons, vous et moi, la

sainte habitude de nous regarder en face et de lire clairement nos

pensées dans le blanc de nos yeux, il nous est permis de nous dire _take

care_ envers ceux qui ne les ouvrent jamais tout à fait. Ceci pour vous

seul absolument.»

«_Neuilly_, 16 _mai_ 1846. Quand vous vous rangez à mon avis, il ne peut

plus me rester de doute qu'il ne soit bon.»

«_Eu_, 21 _août_ 1847. Il faut que les hommes substituent comme vous, et

peut-être puis-je dire aussi comme moi, le courage de l'impopularité à

la soif des applaudissements.»

Quels que fussent ma déférence envers le roi et le juste compte que je

tenais de son avis, je ne recherchais pas plus la popularité auprès de

lui qu'ailleurs, et j'avais grand soin de maintenir l'indépendance de ma

pensée et de mes actes dans l'application de la politique générale que

nous pratiquions d'un commun accord. Je m'étais mis sur le pied de

n'entretenir le roi et le conseil des instructions que je donnais à nos

agents au dehors que dans les cas d'une grande importance et lorsqu'il y

avait une direction nouvelle à leur imprimer. Je dirigeais du reste,

comme je l'entendais, ma correspondance officielle et particulière. La

délibération entre plusieurs n'est utile que dans les questions

générales et en quelque sorte législatives; hors de là, dans la

diplomatie comme dans l'administration, le pouvoir exécutif, pour être

efficace et digne, a besoin d'unité et d'indépendance confiante. Chaque

jour toutes les dépêches de nos représentants à l'étranger étaient

envoyées de mon cabinet particulier au roi qui me les renvoyait avec ses

observations; mais il ne prenait d'avance aucune connaissance de mes

propres dépêches. Je ne suis pas sûr qu'il n'ait pas été quelquefois

impatienté de cette indépendance, il ne m'en a jamais donné aucun signe;

et lorsque, dans quelque occasion ou par quelque raison particulière, il

avait le désir de connaître ce que j'avais écrit au dehors, il me le

demandait spécialement, sans élever, sur ma correspondance diplomatique,

aucune prétention plus générale. Ainsi je trouve dans ses lettres:

«_Saint-Cloud_, 23 _novembre_ 1842. Vous me feriez plaisir de me faire

lire la minute de votre dépêche sur les comités prussiens qui a tant

charmé M. Bresson.»

«_Saint-Cloud_, 28 _octobre_ 1843. Je ne perds pas un instant à vous

faire remettre la dépêche de Chabot sur la Grèce. Vous me feriez plaisir

de me communiquer les instructions que vous lui avez données sous la

date du 27 septembre relativement à cette affaire.»

Il s'agissait, dans ces instructions, de notre entente avec le cabinet

anglais au sujet de la révolution constitutionnelle accomplie à Athènes

le 15 septembre 1843.

«_Neuilly_, 11 _et_ 12 _juillet_ 1847. Je serai bien aise de lire votre

instruction à Bois-le-Comte (à propos des affaires de la Suisse et du

Sonderbund) que le duc de Broglie a communiquée à lord Palmerston.

Veuillez me l'envoyer....... Je me hâte de vous remettre votre admirable

dépêche à Bois-le-Comte; elle est parfaite et j'espère qu'elle pourra

être publique un jour.»

C'est sur cette double base de complète entente quant à la politique

générale et d'indépendance personnelle dans la pratique quotidienne de

cette politique que j'ai constamment maintenu mes rapports avec le roi

Louis-Philippe, et qu'il les a toujours acceptés.

Rien n'est plus inconciliable avec le devoir et le succès politique d'un

ministre dans le régime constitutionnel que la situation de favori; elle

fait perdre, à celui qui l'accepte, l'autorité dont il a besoin

vis-à-vis des pouvoirs divers entre lesquels il est chargé d'établir

l'harmonie et l'action commune. Ce n'était pas la disposition du roi

Louis-Philippe de donner à aucun de ses ministres ce caractère; mais

j'ai toujours pris grand soin que rien n'altérât ma position à cet

égard; j'ai écarté tout ce qui aurait eu l'apparence de satisfaction et

de faveur personnelles. En 1846, au moment de son mariage et de celui de

l'infante sa soeur, la reine d'Espagne m'avait fait l'honneur de vouloir

me conférer la grandesse héréditaire espagnole avec le titre de duc;

j'en parlai au roi en lui exprimant mon dessein et mes motifs de

décliner cette faveur: «Vous avez raison,» me dit-il, et il ajouta en

souriant: «Voulez-vous que je vous fasse duc en France?--Cela me

plairait mieux, Sire; mais je ne crois pas que cela fût bon, ni pour le

service du roi, ni pour moi-même;--Vous avez raison aussi,» me dit-il,

et il n'en fut plus question. J'écrivis sur-le-champ au comte Bresson:

«Je ne suis ni un puritain, ni un démocrate. Je n'ai pas plus de mépris

pour les titres que pour tous les autres signes extérieurs de la

grandeur. Ni mépris, ni appétit. Je ne fais cas et n'ai envie que de

deux choses: de mon vivant, ma force politique; après moi, l'honneur de

mon nom. Si je croyais que la grandesse et le duché dussent ajouter

quelque chose, aujourd'hui à ma force, plus tard à mon nom, je les

accepterais avec plaisir. Je crois le contraire. Je crois qu'il y a,

pour moi, aujourd'hui plus de force et un jour plus d'honneur à rester

M. Guizot tout court. Si notre Chambre des pairs était héréditaire, si

je devais laisser à mes descendants, pour les soutenir dans leur

médiocrité de mérite ou de fortune, mes titres et mes honneurs dans mon

pays, j'agirais peut-être autrement. Notre pays étant ce qu'il est, je

persiste et je dis _non_ à votre amicale idée. Et en même temps, comme

je ne veux point affecter un dédain impertinent que je n'ai pas, comme

je serai charmé de conserver, pour moi et dans ma famille, quelques

souvenirs de ce grand événement auquel nous avons pris ensemble tant de

part, sachez que je recevrai avec un vrai plaisir les portraits de la

reine d'Espagne et de l'infante. Et si on veut faire pour moi quelque

chose d'un peu particulier, si on veut y ajouter quelque souvenir bien

clairement espagnol, un vieux tableau, un vieux meuble, j'en serai

charmé et reconnaissant. Voilà tout ce que j'ai dans l'âme à ce sujet,

mon cher ami; faites-en ce que vous voudrez.».

M. Bresson me comprit à merveille et fit agréer à Madrid mon refus; les

deux portraits royaux et un charmant petit tableau de Murillo sont les

seuls présents que les mariages espagnols m'aient attirés.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 4 / 39 段