Notre confiance était fondée comme notre prévoyance. Le roi de Saxe

témoigna à M. le duc de Bordeaux tous les sentiments, tous les égards

qui lui étaient dus; il lui donna, dans l'intimité de sa famille et de

sa cour, un concert auquel aucun des membres du corps diplomatique ne

parut. Toute démarche, toute apparence politique furent écartées, et,

après avoir passé huit jours à Dresde, M. le duc de Bordeaux en partit

sans que le ministre de France eût éprouvé le moindre embarras, et sans

que nous eussions fait, sur son séjour à la cour de Saxe et sur

l'accueil qu'il y avait reçu, aucune observation.

La même situation et la même question se reproduisirent, l'année

suivante, à la cour de Prusse. Le comte de Flahault m'écrivit[22] que M.

le duc de Bordeaux, en prenant à Vienne, sous le nom de comte de

Chambord, des passe-ports pour l'Angleterre, les avait fait viser à la

légation prussienne, et avait manifesté l'intention de faire en passant

une visite au roi de Prusse. Mais on répandait, à Paris comme en

Allemagne, et le comte Bresson me mandait de Berlin que cette visite

aurait un tout autre caractère que celle de Dresde. Le roi de Prusse,

disait-on, avait formellement invité M. le duc de Bordeaux à venir à

Berlin; il devait y arriver au moment d'une grande revue de l'armée

prussienne, pendant le séjour qu'y faisait alors l'empereur Nicolas, et

de façon à donner à sa rencontre avec ces deux souverains une couleur et

une valeur politiques. Le ministre de Prusse à Paris, le comte d'Arnim,

vint me communiquer une dépêche de son gouvernement qui, en annonçant

l'arrivée prochaine de M. le duc de Bordeaux à Berlin, démentait

expressément ces bruits, et nous assurait que le cabinet prussien

prendrait grand soin que cette visite n'eût aucun des caractères ni des

effets qu'on essayait de lui attribuer. Je donnai au comte Bresson, à

Berlin, les mêmes instructions que j'avais données au baron de Bussierre

à Dresde, avec les mêmes égards pour M. le duc de Bordeaux et les mêmes

précautions pour les relations diplomatiques et la dignité du

gouvernement du roi. Le roi de Prusse et son cabinet tinrent

scrupuleusement leur promesse: quand M. le duc de Bordeaux arriva à

Berlin, la grande revue était passée, l'empereur Nicolas était parti; le

roi Frédéric-Guillaume IV ne reçut M. le duc de Bordeaux qu'à Potsdam,

dans son palais de Sans-Souci; et pour donner à cette attitude réservée

la confirmation d'un témoignage intime, l'ami et le confident

particulier du roi de Prusse, le baron de Humboldt, m'écrivit[23] au

moment du départ de M. le duc de Bordeaux pour l'Angleterre:

[Note 22: Le 2 septembre 1843. Il avait remplacé, comme ambassadeur du

roi à Vienne, le comte de Sainte-Aulaire, appelé à l'ambassade de

Londres.]

[Note 23: Le 28 septembre 1843.]

«Je vous parlerai aujourd'hui d'un objet entièrement _terrestre_, de ce

qui s'est passé récemment au sommet d'une colline[24] peu élevée

au-dessus du niveau des mers poissonneuses, mais riche en grands

souvenirs et habitée par un prince dont la pureté des sentiments ne peut

jamais être mise en doute. Admis à une espèce d'intimité dans la famille

royale, j'ai eu occasion de tout voir, de tout juger, selon la couleur

des opinions que vous me connaissez depuis tant d'années, et d'après la

liberté d'action qui convient à mon âge et à l'indépendance que l'on

veut m'accorder. J'ai vu journellement le jeune prince (le duc de

Bordeaux) ici, à Potsdam; je l'ai vu aussi pendant deux jours à Berlin,

non chez lui, à son hôtel, mais dans l'intérieur du musée et dans les

collections d'histoire naturelle qui sont un peu de mes domaines. Il est

de l'intérêt d'un parti politique d'exploiter tout à son gré, de

travestir les choses les plus simples et les plus innocentes. On a

commencé par inventer l'insigne mensonge que le duc de Bordeaux avait

été invité à venir à Berlin, et qu'il s'y trouverait aux revues en même

temps que l'empereur Nicolas. Vous savez, Monsieur, par les explications

données par M. le comte d'Arnim, et plus tard par les dépêches de notre

ministre des affaires étrangères, le baron de Bülow, que le prince, à

son passage pour l'Écosse, n'a été reçu qu'après les manoeuvres, par

conséquent après le départ de l'empereur de Russie. Vous savez aussi que

rien n'a fait dévier mon roi de la ligne qu'il s'est prescrite, et qui

est inaltérablement fixée par les liens qui unissent les deux cabinets.

Le roi, pendant tout le séjour du jeune prince, a eu deux motifs d'agir:

il a agi d'après ce qu'il se devait à lui-même et d'après ce qu'il

croyait conforme aux sentiments élevés de votre souverain. Le duc de

Bordeaux a été son hôte dans l'intérieur de sa famille, à Sans-Souci; il

a été traité d'après le rang qu'il occupe par sa naissance et selon les

usages admis dans une cour dans laquelle on reçoit tant de princes

étrangers. Il a assisté, au _Palais de marbre_, près Sans-Souci, à un

bal que le roi a donné en l'honneur de deux de ses très-jeunes nièces de

Schwerin et des Pays-Bas. Certes, la politique n'a été pour rien dans

des rapports de politesse et de courtoisie dont je laisse au rédacteur

du journal _la Mode_ le soin de révéler aux croyants les graves et

dangereuses tendances. Le baron de Bülow, mon neveu, est resté en dehors

du cercle magique: il n'a vu de ses yeux ni le prince, ni les personnes

qui l'accompagnaient. A Berlin, en présence du public de la capitale, M.

le duc de Bordeaux n'a pas été l'hôte du roi: il a habité, en simple

particulier, un hôtel de voyageurs, le _British Hotel_; il n'a eu dans

la capitale, pas plus qu'à Potsdam, ni chambellan ni aide de camp pour

le conduire; il n'y a pas eu, pour son service, des équipages de la

cour. Je deviens bien minutieux dans mon récit, mais je vais ajouter ce

qui est bien plus important, Monsieur: je ne crois pas trop m'avancer en

vous disant que la visite aurait été déclinée si l'oncle du jeune prince

(M. le duc d'Angoulême) avait cessé de vivre, et si le neveu, gagnant

d'importance aux yeux d'un parti, eût été considéré comme un prétendant.

Le duc de Bordeaux est parti ce matin pour Hambourg; je me suis senti le

besoin de vous adresser ces lignes toutes confidentielles, et dont vous

voudrez bien excuser, je ne saurais en douter, l'ancienne familiarité.

Un motif personnel a dirigé ma pensée: j'ai cru en même temps devoir

vous prouver, Monsieur, par la candeur de ma narration, que je suis

immuablement guidé par ces principes d'accord et de conciliation que

j'ai professés dans les rapports politiques dont j'ai quelquefois été

chargé depuis la mémorable époque de 1830, à la haute satisfaction de

votre auguste souverain. Je fais, et maladroitement peut-être, de la

diplomatie à Paris; je n'en fais pas en ces lieux: historien de la

colline de Sans-Souci, je vous dis simplement ce que j'ai vu. Mon récit

sera conforme à ce qui vous est déjà parvenu par le comte Bresson, aussi

instruit de la politique de mon roi que noblement enclin à éloigner tout

ce qui pourrait donner ombrage. Quant à moi, j'aurai l'avantage d'être

calomnié, comme si j'étais ministre, par la faction dont l'intérêt

permanent est de brouiller nos affaires. Je m'y résigne avec le courage

d'un homme de l'Orénoque.»

[Note 24: La colline de Sans-Souci.]

«Cette lettre, m'écrivait M. Bresson en me l'envoyant, a été lue par le

roi; elle vous est adressée de son aveu.»

Je répondis sur-le-champ à M. de Humboldt[25]:

[Note 25: Le 11 octobre 1843.]

«Je vous remercie de votre lettre du 23 septembre. A Berlin comme à

Paris, vous faites de l'excellente diplomatie. Vous voyez le vrai et

vous voulez le bien. Nous n'avons nulle intention d'attrister encore,

par une vigilance tracassière, la destinée déjà si triste de M. le duc

de Bordeaux. Nous avons, j'ose le dire, fait nos preuves à cet égard.

Rappelez-vous toute l'histoire de l'Europe. Jamais prince exilé a-t-il

été aussi peu inquiété dans sa retraite? Jamais ses rapports avec ses

partisans ont-ils été tolérés avec autant de libéralité et de douceur?

Mais quand on profite de cette douceur même pour nouer des intrigues qui

débutent par des mensonges, il faut bien que nous y regardions, et que

les brouillons soient avertis qu'ils ne trouveront chez nous point

d'insouciance et en Europe point d'appui. Votre auguste souverain a

fait, à cet égard, avec une convenance parfaite, tout ce que le mien

pouvait désirer; et il n'y a point de paroles meilleures que celles que

vous voulez bien m'adresser en me disant que «la visite aurait été

déclinée si l'oncle du jeune prince avait cessé de vivre, et que le

neveu, gagnant d'importance aux yeux d'un parti, eût été regardé comme

un prétendant.» A de telles paroles, une seule réponse convient, c'est

l'expression d'une entière confiance. Et la confiance des rois entre eux

est, vous le savez, mon cher baron, le meilleur gage de la paix des

peuples et de l'honneur des couronnes.»

D'un commun accord, la limite était ainsi tracée: tant que les

démonstrations n'avaient point de caractère politique, tant que la

qualité de prétendant n'était pas proclamée et exploitée, nous avions,

pour la situation de M. le duc de Bordeaux, autant de ménagement

qu'aucune des cours européennes, et nous nous félicitions de n'avoir à

ajouter aucun déplaisir à son infortune, aucune gêne à porter dans sa

liberté.

Nous pouvions espérer qu'à Londres comme à Vienne, à Dresde et Berlin,

cette satisfaction ne nous manquerait pas: les dispositions du

gouvernement anglais étaient connues; la reine Victoria venait d'en

donner, par sa visite au château d'Eu, le plus éclatant témoignage.

Quand elle apprit que M. le duc de Bordeaux était sur le point de venir

en Angleterre, elle y attendait M. le duc et madame la duchesse de

Nemours qui lui avaient promis de passer auprès d'elle quelques jours;

elle exprima sur-le-champ son inquiétude que la première de ces deux

visites ne dérangeât la seconde, et son désir que M. le duc de Bordeaux

retardât son arrivée. Lord Aberdeen alla au-devant de ce que nous

pourrions avoir à lui dire au sujet du voyage annoncé:

«Il faut que vous sachiez, dit-il au comte de Rohan-Chabot[26], chargé

d'affaires à Londres pendant le congé du comte de Sainte-Aulaire, où

j'en suis sur cette question. D'après les ordres de la reine, j'avais

fait prévenir le prince de l'arrivée prochaine de M. le duc et de madame

la duchesse de Nemours, et qu'il serait _désagréable_ à Sa Majesté qu'il

se trouvât à Londres en même temps qu'eux. Le duc de Lévis m'a fait

répondre que rien ne pouvait être plus contraire au désir ou à la pensée

de M. le duc de Bordeaux ou de ceux qui le conseillent, que de susciter,

par un voyage en Angleterre, le moindre embarras, soit à Londres, soit

en France. M. de Lévis m'a fait assurer que le prince était, quant à

présent, absolument sans espérances et sans projets.

[Note 26: Lettre du comte de Rohan-Chabot à moi, 31 octobre 1843.]

Il était sans doute du devoir de ceux qui l'entourent de le rendre

digne, par son éducation, de toute chance plus favorable que la fortune

pourrait lui réserver; mais il n'y en avait, en ce moment, aucune à

prévoir ou à préparer. Dans tout son séjour, le prince prendrait pour

règle de sa conduite les moindres désirs exprimés par la reine ou par

son conseil. Ceci posé, a continué lord Aberdeen, je vous dirai encore

que la reine désire ne point voir le prince; et quant à moi je prendrais

la responsabilité de lui conseiller de refuser sa visite si, par un

motif quelconque, vous m'en exprimiez le désir au nom du gouvernement

français. La question est entre vos mains, et vous connaissez assez ce

que sont les dispositions de cette cour pour n'éprouver aucun scrupule à

nous faire connaître vos voeux.

«Maintenant je vous dirai que, livré à moi-même et si l'on était

indifférent à Paris, je voudrais que, s'il le désire, la reine reçût le

jeune prince; il me semble que nous ne pouvons pas faire moins, pour le

petit-fils de Charles X qui revient en Angleterre avec son simple titre

de prince exilé, que nous ne nous sommes crus obligés de faire pour un

aventurier comme Espartero. Cette réception serait évidemment tout à

fait particulière (_strictly private_); une simple présentation sans

dîner, etc. Mais si vous m'en exprimez le désir, je le répète, je

déconseillerai même cette simple prévenance de notre cour.»

Il était impossible de se montrer à la fois plus amical et plus sincère,

et d'engager plus dignement sa responsabilité et par une promesse et par

un conseil. La promesse et le conseil nous convenaient également: lord

Aberdeen nous offrait plus que n'avait fait aucune des cours

continentales, et il ne nous conseillait rien qui ne fût d'accord avec

nos dispositions et notre conduite antérieure. Le comte de Rohan-Chabot,

sans engager son gouvernement, témoigna à lord Aberdeen, avec la même

franchise, son adhésion personnelle et ne me la laissa pas ignorer. Mais

la situation changea promptement de face; il fut promptement évident

qu'il se passerait à Londres tout autre chose que ce qui s'était passé à

Berlin; les légitimistes les plus ardents se mirent, en France, à la

tête du mouvement, et entraînèrent à leur suite les plus modérés comme

les plus considérables; ils se rendirent en foule à Londres, annonçant

partout l'éclat qu'ils allaient faire autour de M. le duc de Bordeaux,

de son nom et de son droit. J'écrivis sur-le-champ au comte de

Rohan-Chabot[27]: «Je parlerai lundi, au conseil, de M. le duc de

Bordeaux. La faction fait ici beaucoup de bruit; je ne crois pas qu'elle

veuille faire autre chose; mais pour du bruit, évidemment elle en veut,

et son bruit blesse ici beaucoup les oreilles. Quoique superficielle, à

mon avis, la chose doit être traitée sérieusement. Je ne sache pas qu'on

ait jamais vu les chefs d'une faction, les premiers et les derniers,

jeunes et vieux, députés, gens du monde et journalistes, se donner

ainsi, autour d'un prétendant, un rendez-vous éclatant, affiché. Il y a

là autre chose que du respect pour le malheur, et le respect est dû à

autre chose encore que le malheur. Faites sentir cela dans votre

conversation, sans quitter le terrain sur lequel vous êtes placé.» Je

lui adressai le surlendemain des instructions positives[28]: «J'ai

entretenu le roi et le conseil du séjour de M. le duc de Bordeaux en

Angleterre et de ce que vous en a dit lord Aberdeen. Voici, à coeur

ouvert, ce que nous en pensons. Si M. le duc de Bordeaux était

simplement un prince exilé et malheureux, voyageant sans but ni effet

politique, nous trouverions très-naturel et convenable qu'on donnât à

son malheur et à son rang toutes les marques de respect. Nous n'en

parlerions pas. Nous n'y regarderions même pas. Mais les choses ne sont

point telles, bien s'en faut. Que M. le duc de Bordeaux le veuille ou ne

le veuille pas, que l'impulsion vienne de lui et de ses conseillers

intimes ou qu'ils la reçoivent de ses partisans en France, il est bien

réellement, bien évidemment un prétendant qui fait de la politique de

faction ou qui se prépare à en faire. Quoi de plus significatif que ce

rendez-vous général autour de lui, de tous les chefs du parti, grands et

petits, jeunes et vieux, députés, gens du monde et journalistes?

Non-seulement ils se donnent rendez-vous en Angleterre, ils le

proclament; ils en font grand bruit dans leurs journaux; ils exploitent

jour par jour le voyage de M. le duc de Bordeaux et le leur propre. Ils

répètent, ils crient tous les matins: «Henri V est notre roi.» C'est

bien là un prétendant affiché; c'est bien là de l'étalage de faction,

destiné à entretenir, à fomenter les passions et les espérances du parti

pour préparer ses tentatives. Ce sont là les faits, mon cher Chabot, les

faits réels. Nous ne pouvons pas ne pas les voir, et il est de notre

devoir d'en tenir compte.

[Note 27: Le 4 novembre 1843.]

[Note 28: Le 6 novembre 1843.]

«Cela étant, qu'arrivera-t-il si la reine d'Angleterre reçoit M. le duc

de Bordeaux, même _privately_, sans rien de plus qu'une simple visite?

«Les légitimistes s'empareront de cette visite, la dénatureront, la

multiplieront, dans leurs lettres, dans leurs entretiens, dans leurs

journaux. Et malgré toutes les explications, tous les désaveux du monde,

leur double but sera atteint: au dehors, ils se seront donné des airs

d'influence; au dedans, ils auront flatté et fomenté les passions et les

espérances de leur parti.

«Pour le moment, c'est tout ce qu'ils prétendent et espèrent; mais c'est

déjà un grand mal.

«Si, au contraire, la reine d'Angleterre ne reçoit pas du tout M. le duc

de Bordeaux, par ce seul fait tout mal devient impossible; toutes les

menées de la faction, au dedans et au dehors, sont déjouées; tout son

bruit est vain; tout son étalage d'apparences trompeuses s'évanouit. Et

ce résultat, excellent en soi et pour nous, sera excellent aussi pour

les relations de nos deux pays: on y verra une preuve éclatante de la

cordiale amitié de la reine d'Angleterre pour notre famille royale, de

son gouvernement pour le nôtre, de l'Angleterre pour la France. Ce sera

le complément de la visite au château d'Eu; nous puiserons dans ces deux

faits la réponse la plus frappante, la plus populaire aux déclamations

et aux méfiances les plus aveugles.

«Nous pensons et nous disons donc, mon cher Chabot, qu'il est bon et

désirable, soit pour nous-mêmes, soit pour les rapports des deux trônes,

des deux gouvernements et des deux peuples, que la reine ne reçoive pas

du tout M. le duc de Bordeaux. Et puisque lord Aberdeen vous a dit qu'il

s'en remettait sur ce point à notre aveu, nous l'exprimons sans hésiter.

Nous ne craignons pas que lord Aberdeen, ni sir Robert Peel, ni aucun

membre du gouvernement anglais s'y trompent, ni qu'ils nous trouvent

plus rigoureux envers M. le duc de Bordeaux, ou plus préoccupés des

intrigues de ses partisans, qu'il ne nous convient de l'être. En fait de

tolérance et de douceur envers les ennemis les plus acharnés, comme en

fait de confiance dans les sentiments de notre nation, les preuves du

roi, et de sa famille, et de son gouvernement, sont faites. Mais nous,

conseillers de la couronne, quand lord Aberdeen nous demande de faire

connaître, dans cette circonstance, notre voeu, nous répondons avec

confiance à ce témoignage de confiance, certains que le cabinet qui nous

fait cette question ne verra dans notre réponse que ce qui est dans

notre pensée: l'intention d'écarter tout ce qui entretiendrait chez

quelques hommes des espérances factieuses, dans le pays une sourde

irritation, et de faire en sorte que cet incident tourne au profit des

sentiments de bienveillance cordiale que les deux peuples comme les deux

gouvernements doivent se porter et se prouver en toute occasion.»

Quand cette lettre et la demande formelle qu'elle contenait furent

communiquées par M. de Rohan-Chabot à lord Aberdeen[29], il ne témoigna

pas la moindre hésitation, mais quelque regret: «Il eût préféré l'autre

alternative, m'écrivit M. de Chabot, et je crois même qu'il s'y

attendait. Il trouve, au fond, que vous réclamez beaucoup de lui en

demandant ici ce que vous n'avez exigé nulle part ailleurs. Il ne croit

pas votre décision justifiée par les vaines tentatives du parti

légitimiste pour attirer ici l'attention. Il vous trouve trop inquiet:

«Dites de ma part à M. Guizot, m'a-t-il dit, que je ne le reconnais pas

là; c'est de la politique de Metternich.» Le duc de Wellington partagea

plus vivement le regret de lord Aberdeen, mais sans hésiter plus que lui

dans la promesse du cabinet. Le sentiment de sir Robert Peel fut tout

autre, et il s'en expliqua sans réserve avec M. de Chabot: «Je vous

dirai que _moi_, lui dit-il, j'ai complétement approuvé les dernières

lettres de M. Guizot que vous avez laissées entre les mains de lord

Aberdeen et qu'il m'a montrées. Je crois que, les circonstances données,

M. Guizot ne pouvait mieux faire, et je me suis rendu sur-le-champ à

Windsor pour recommander à la reine de se conformer entièrement au voeu

du gouvernement français. Je lui ai même demandé de ne point laisser

attribuer cette décision à aucune instigation venant de Paris, mais de

bien établir que Sa Majesté ne suit en cela que sa propre volonté et son

sentiment spontané. Mon Dieu, je sais bien quelle devait être la pensée

naturelle du roi; je sais quelle a été celle de M. Guizot: nous l'avons

vu à Eu et depuis. Mais ce voyage de M. le duc de Bordeaux n'est point

une simple tournée d'agrément; dès le premier moment, j'y ai vu une

véritable question, pour nous comme pour vous; j'y ai songé sérieusement

et j'ai prévu, quant à moi, qu'elle aboutirait nécessairement à la

décision que nous venons de prendre. Indépendamment du contre-coup sur

Paris, dont M. Guizot parle si bien dans ses lettres, il y aura, ici

même, des efforts pour faire une cour au jeune prince. Je veux qu'il en

résulte au contraire un nouveau motif de rapprochement et de confiance

mutuelle entre les deux cours.»

[Note 29: Le 8 novembre 1843.]

L'impression de lord Aberdeen ne ralentit point son empressement à vider

la question: «Je sors de chez lui, m'écrivit le 10 novembre le comte de

Sainte-Aulaire de retour à Londres; il venait de Windsor: «Tout est

arrangé à l'égard du duc de Bordeaux, m'a-t-il dit; la reine se

conformera exactement au voeu du gouvernement français. Il lui a suffi

d'en être avertie.»

Il ne me suffisait pas que lord Aberdeen eût fait ce qu'il m'avait

promis, j'avais à coeur qu'il fût convaincu que je ne lui avais rien

demandé qui ne fût nécessaire, et que je n'eusse également demandé

ailleurs si la situation eût été la même. Je répondis sur-le-champ à M.

de Sainte-Aulaire: «Je ne veux pas que mon courrier parte sans emporter,

pour lord Aberdeen, mon sincère remercîment du conseil qu'il a donné à

Windsor sur M. le duc de Bordeaux. Je sais que ce n'était pas son avis

personnel. Je sais qu'il en résultera peut-être pour lui quelques ennuis

de société. J'aurais vivement désiré les lui épargner. J'y ai bien

pensé, et je le prie de m'en croire; il n'y avait pas moyen; l'effet

_ici_ eût été détestable, et il faut bien qu'_ici_ soit toujours ma

première pensée. Le 28 septembre dernier, après que M. le duc de

Bordeaux fut parti de Berlin, M. de Humboldt m'écrivit par ordre du roi

de Prusse qui lut d'avance sa lettre: «Je ne crois pas trop m'avancer en

vous disant que la visite aurait été déclinée si l'oncle du jeune prince

avait cessé de vivre, et que le neveu, gagnant d'importance aux yeux

d'un parti, eût été regardé comme un prétendant.» A Londres, M. le duc

de Bordeaux était bien réellement un prétendant, avec toute l'importance

que son parti pouvait lui donner. Ce fait en Angleterre et son action en

France sur les esprits, voilà ce qui m'a décidé. Je tiens à ce que lord

Aberdeen le sache, et sache bien aussi combien je suis sensible à son

excellent procédé.»

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 3 / 39 段