Il eut satisfaction dans son double voeu: «La bataille est terminée,

m'écrivit-il[13]; le résultat dépasse les espérances que nous étions en

droit de concevoir. Il est d'autant plus heureux que la lutte a été plus

acharnée et que la violence a été plus grande du côté de l'opposition.

Elle a fait, sous ce rapport, de grands progrès depuis 1842. Ce qui nous

a sauvés, c'est le progrès que le parti conservateur a fait de son côté

pour la discipline et l'énergie. Voici le résumé le plus exact des

élections. Nous avons gagné sur l'opposition quarante-neuf batailles;

mais, parmi les candidats que nous avons appuyés, il y en a deux ou

trois un peu douteux. L'opposition nous a battus, pour des candidats de

ses diverses nuances, dans vingt-trois colléges. Il y a sur ce nombre

deux ou trois membres qui peuvent, je crois, être ramenés. L'opposition

a fait passer, contre nos candidats, dix candidats conservateurs

auxquels elle a donné la préférence sur les nôtres: ceux-là sont, à

très-peu d'exceptions près, bons au fond, mais ils auront besoin d'être

disciplinés. Les pertes de l'opposition, dans ses diverses fractions, se

résument ainsi: Légitimistes, dix-sept pertes; six membres nouveaux:

perte nette, onze. Extrême gauche, sept pertes; un membre nouveau: perte

nette, six. Gauche et centre gauche, trente pertes; dix-neuf membres

nouveaux: perte nette, onze. Les doubles élections font que la gauche a

moins de députés nouveaux qu'elle n'a gagné de colléges. C'est donc une

situation très-bonne. Mais elle impose des devoirs nouveaux et des

difficultés au moins aussi grandes que les anciennes. Le roi m'écrit une

grande lettre de quatre pages pour me recommander de montrer de la

confiance dans l'avenir. Je suis pour la confiance qui assure et prépare

l'avenir, non pas pour celle qui le gaspille et le compromet. En face

des passions hostiles que nous avons à combattre, il faudrait très-peu

de fautes pour changer la situation et jeter le pays de l'autre côté. Il

ne faut pas laisser s'accréditer l'idée que tout est possible. Nous

avons résisté d'un côté; nous aurons probablement à résister de l'autre.

Je sais que vous pensez là-dessus comme moi; aussi je ne vous en dis pas

plus long. Après avoir assuré le triomphe du parti conservateur, il y va

de notre honneur de ne pas devenir les instruments de sa défaite.»

[Note 13: Le 6 août 1846.]

Après les élections de 1846, comme après celles de 1842, comme après

toute grande lutte électorale, les accusations de corruption électorale

et parlementaire se renouvelèrent contre le cabinet. Je n'ai garde de

rentrer aujourd'hui dans l'examen des faits particuliers allégués à ce

sujet, il y a vingt ans, par l'opposition; je n'hésite pas à affirmer

qu'en 1846 comme en 1842[14], les enquêtes et les discussions dont ces

faits furent l'objet eurent pour résultat de prouver qu'ils étaient

aussi peu graves que peu nombreux, et qu'à travers l'exagération de

quelques paroles et l'inconvenance de quelques démarches, les élections

s'étaient accomplies librement, légalement, loyalement. Non-seulement

dans les Chambres, mais dans plusieurs réunions publiques, je pris soin

de mettre en évidence leur véritable et grand caractère: «J'ai été

frappé, dis-je[15], de voir avec quelle insistance, quelle âpreté, avec

quelle sorte de satisfaction on s'appesantissait sur une multitude de

petites circonstances, de commérages, passez-moi le mot, presque

toujours sans fondement comme sans importance, et qui n'étaient propres

à relever la dignité de personne. Il serait facile de rétorquer à

l'opposition les mêmes arguments; il serait facile de signaler, dans ses

actes, dans son langage, dans son attitude au milieu des élections, bien

des misères de même nature. Je n'ai pour mon compte nul goût à cela; je

ne l'ai pas fait, et je ne le verrais faire à personne avec plaisir.

L'opposition, je suis le premier à le reconnaître, est un grand parti,

qui a ses misères, à coup sûr, et en grand nombre, mais qui repose

pourtant sur des idées, des sentiments, des intérêts qui ont leur côté

grand et légitime. Accordez-nous qu'il en est de même pour le parti

conservateur. Je ne suis pas, je crois, trop exigeant. Prenons-nous les

uns les autres par nos bons côtés. Soyez sûrs que nos institutions, que

notre pays, que cette Chambre, que tous, vous comme nous, vous grandirez

par cette pratique. Ne cherchez pas dans de petits incidents, dans de

petites causes, la vraie explication de ce qui vient de se passer dans

les élections dont cette Chambre est sortie. Laissez aux pays qui ne

sont pas libres, laissez aux gouvernements absolus cette explication des

grands résultats par les petites faiblesses et les petites hontes

humaines. Dans les pays libres, quand de grands résultats se produisent,

c'est à de grandes causes qu'ils sont dus. Un grand fait s'est manifesté

dans les élections qui viennent de s'accomplir: le pays a donné son

adhésion, son adhésion sérieuse et libre à la politique qui se

présentait devant lui. N'attribuez pas ce fait à quelques prétendues

manoeuvres ou misères électorales; il a son origine dans les véritables

sentiments du pays, dans son intelligence, dans l'idée qu'il se forme de

sa situation et de la conduite de son gouvernement. Vous croyez qu'il se

trompe: vous êtes parfaitement libres de le croire, parfaitement libres

de travailler tous les jours à le lui démontrer, à faire entrer dans sa

pensée, dans ses sentiments une autre politique; c'est votre droit; mais

vous n'avez pas le droit de venir expliquer et qualifier, par de

misérables suppositions, une grande pensée du pays qui s'est grandement

et librement manifestée.»

[Note 14: Voir le tome VII de ces _Mémoires_, pag. 9-10.]

[Note 15: A la Chambre des députés, le 31 août 1846.]

Ce serait un curieux et instructif rapprochement à faire, pourvu que la

complète vérité des faits fût mise à découvert, que la comparaison des

élections politiques en Angleterre, aux États-Unis d'Amérique et en

France de 1814 à 1848. J'y ai regardé attentivement, et je demeure

convaincu que, de ces trois pays libres, le nôtre est celui où, malgré

les abus inhérents à tout grand mouvement électoral, les élections se

sont accomplies, à cette époque, avec le plus d'indépendance personnelle

et de probité. Je ne dis pas cela pour taxer de fausseté ou de vénalité

générale les élections anglaises et américaines; je ne doute pas

qu'elles ne soient, à tout prendre, la sérieuse et sincère expression du

sentiment public. Les institutions libres ont cette puissance que leur

vertu surmonte les vices même qu'elle ne supprime pas, et qu'il résulte

de leur action plus de vérité que de mensonge et plus de bien que de

mal, quoique le mensonge y soit souvent grossier et le mal choquant.

Ce fut sur les bruits de corruption parlementaire encore plus que sur

les accusations de corruption électorale que se porta, à cette époque,

l'effort de l'opposition. Elle avait à coeur de rendre suspectes

l'indépendance et la dignité de la majorité qui nous soutenait si

fermement. Elle ne parvint pas à ébranler la juste confiance du parti

conservateur dans sa propre intégrité comme dans celle du cabinet. Après

de longs et violents débats, la Chambre des députés, à 225 voix contre

102, se déclara satisfaite des explications données par le gouvernement.

La presse opposante s'acharna contre cet ordre du jour, et _les

satisfaits_ prirent place, dans ses attaques, à côté des

_pritchardistes_. Je ne relèverai, de cette lutte, que trois faits qui

prouvent invinciblement que la satisfaction prononcée par la Chambre

était sensée et légitime.

En même temps qu'elle annonçait bruyamment ses accusations, l'opposition

demanda que la discussion n'en fût pas publique. Le ministère repoussa

vivement cette prétention et réclama la plus complète publicité. A peine

exprimée, la demande du comité secret parut si étrange à la Chambre que

l'opposition y renonça. C'est l'honneur du gouvernement libre que, plus

les questions sont compliquées et les situations délicates, plus la

vérité a besoin du grand jour et raison de s'y confier. Le cabinet

témoigna, dans cette circonstance, que, loin de craindre le grand jour,

il était le premier, je pourrais dire le seul à le vouloir.

Un abus existait avant et depuis la Révolution de 1830, non pas avoué,

mais pratiqué et toléré sous divers ministères. Certains emplois de

finance et de magistrature administrative étaient quelquefois l'objet de

transactions pécuniaires entre les titulaires qui en donnaient leur

démission et les prétendants qui espéraient y être nommés par le

gouvernement. Non-seulement de nombreux exemples avaient, de 1821 à

1847, autorisé cette pratique[16]; la question de sa légalité avait été

portée devant les tribunaux, et à côté d'arrêts qui l'avaient réprouvée,

plusieurs arrêts de cours souveraines, même un arrêt de la cour de

cassation, l'avaient déclarée licite et valable[17]. Ce n'était point

l'ancienne vénalité des charges admise en principe; c'était une

tolérance abusivement appliquée à certaines transactions particulières

dont le gouvernement restait toujours libre de ne pas tenir compte. Un

fait de ce genre excita, en 1847, de vives réclamations et devint, dans

la Chambre des députés, l'occasion d'ardents débats. Avant ces débats,

dès que le fait fut attaqué, le cabinet, reconnaissant la légitimité du

sentiment public à cet égard, proposa au roi et fit présenter à la

Chambre des députés[18] par le garde des sceaux, M. Hébert, un projet de

loi qui interdisait formellement toute transaction semblable et la

frappait de peines positives. Au même moment, et sous l'empire du même

sentiment, M. Dupin avait déposé, sur le bureau de la Chambre, une

proposition tendant au même but. En présence du projet de loi proposé

par le gouvernement, «ceci n'est pas, dit-il, une question

d'amour-propre ni de priorité; il y a un projet de loi présenté par le

gouvernement, c'est ce projet de loi qui doit avoir la préférence. S'il

ne me satisfait pas, parce que je ne lui trouverai pas une sanction

pénale assez forte, j'en ferai la matière d'un amendement. C'est dans

ces termes que je me réunis à la proposition du gouvernement et que je

retire la mienne[19].»

[Note 16: Plusieurs de ces exemples sont rapportés dans la _Revue

rétrospective_ de 1848, pag. 312.]

[Note 17: Les dates et les termes de ces arrêts sont rapportés dans le

_Moniteur_ du 22 janvier 1848, pag. 149.]

[Note 18: Le 20 janvier 1848.]

[Note 19: _Moniteur universel_ du 21 janvier 1848, pag. 136.]

Ni la présentation du projet de la loi, ni le retrait de la proposition

de M. Dupin, n'arrêtèrent les attaques dont l'opposition trouvait là une

occasion favorable. C'était surtout contre moi que ces attaques étaient

dirigées. J'avais des amis parmi les personnes intéressées dans l'acte

qu'on accusait; je n'avais pas ignoré leurs désirs et leurs démarches.

Le chef de mon cabinet particulier, M. Génie, s'y était trouvé mêlé sans

y avoir, directement ni indirectement, le moindre intérêt personnel,

uniquement d'après mes instructions et parce qu'il était l'ami de M.

Lacave-Laplagne, alors ministre des finances, auprès de qui ces

démarches avaient eu lieu. L'opposition se flattait qu'elle me mettrait

dans une situation fausse en m'obligeant à subir la responsabilité

d'incidents auxquels j'avais été étranger, ou à essuyer d'éluder toute

responsabilité en rappelant les actes semblables accomplis sous les

ministères précédents, et en me mettant à couvert derrière ce long

passé. Je me refusai à l'une et à l'autre de ces lâchetés. Après avoir

ramené et réduit la question au fait même, à un acte de tolérance de

l'autorité en présence d'une transaction entre particuliers, «Il y a eu

cela, dis-je, ni plus ni moins. Je puis le dire sans rien apprendre à

personne dans cette Chambre; le fait a été souvent et depuis longtemps

pratiqué et toléré. D'autres ont dit qu'ils l'avaient complétement

ignoré. Libre à eux de tenir ce langage; pour moi, je ne le tiendrai

pas. On semble croire aussi que je rappellerai, avec les noms propres et

les dates, beaucoup de faits analogues pour en couvrir celui dont on

parle. Je ne le ferai point. Je n'entends me prévaloir ni des exemples

d'autrui ni des arrêts des cours pour soutenir et justifier le fait en

lui-même. Je ne me plaindrai jamais de voir se développer les

susceptibilités et les exigences morales de la Chambre et de mon pays.

Je ne regretterai jamais de voir tomber, devant la publicité et

l'élévation progressive de nos sentiments, des usages longtemps

pratiqués et tolérés. Que vient faire maintenant le pouvoir? Il vient

vous demander de vider cette question longtemps douteuse, de mettre fin

à cet abus longtemps toléré, de consacrer, par une loi positive, cette

moralité plus difficile, cette susceptibilité plus élevée qui a passé

dans nos moeurs et qui doit passer dans nos lois. Voilà ce que nous vous

proposons. Je désirerais savoir ce qu'on pourrait faire de plus. Le

parti conservateur se méconnaîtrait et se trahirait lui-même s'il

n'était pas le plus vigilant et le plus exigeant de tous dans tout ce

qui tient à la morale publique et privée. Voici seulement ce que je lui

demande. Qu'il se souvienne toujours que les hommes qu'il honore de sa

confiance ont recueilli de nos temps orageux un héritage très-mêlé.

C'est notre devoir de travailler et nous travaillons constamment à

épurer cet héritage, à en écarter tout ce qui porte l'empreinte des

temps de désordre et de violence, et de l'immoralité que le désordre et

la violence entraînent toujours à leur suite. Si le parti conservateur a

la confiance que c'est là en effet notre volonté comme la sienne, notre

travail comme le sien, qu'il n'oublie jamais que l'oeuvre est

très-difficile, quelquefois très-amère, et que nous avons besoin de

n'être pas un instant affaiblis dans cette rude tâche. Si le moindre

affaiblissement devait nous venir de lui, je n'hésite pas à dire, pour

mon compte et pour celui de mes amis, que nous ne l'accepterions pas un

instant.»

Le parti conservateur comprit et goûta mon langage: sur la proposition

d'un habile et austère magistrat, M. de Peyramont, la Chambre vota, à

225 voix contre 146, que «se confiant dans la volonté exprimée par le

gouvernement et dans l'efficacité des mesures qui doivent prévenir le

retour d'un ancien et regrettable abus, elle passait à l'ordre du jour.»

Il y a, pour le pouvoir, un sûr moyen de se prouver étranger à toute

corruption: c'est de la poursuivre partout où il en aperçoit la trace.

Corrompus ou seulement corruptibles, les intéressés ne s'y trompent pas;

ils savent parfaitement que le pouvoir qui ne leur accorde pas la faveur

du silence n'est pas plus leur pareil que leur complice; et le public,

malgré sa crédulité méfiante, en est bientôt aussi convaincu que les

intéressés. Les tristes occasions ne nous manquèrent pas de témoigner, à

cet égard, notre résolution: des désordres anciens furent signalés dans

quelques branches de l'administration, notamment dans celle de la guerre

et de la marine; ils furent immédiatement poursuivis et réprimés. De

graves soupçons s'élevèrent contre un homme de talent, naguère membre du

cabinet et qui en était sorti pour devenir l'un des présidents de la

cour de cassation; nous y regardâmes avec une attention aussi

scrupuleuse que douloureuse; et dès que nous eûmes seulement des doutes,

M. Teste fut traduit devant la cour des Pairs qui porta, dans

l'instruction de son procès, autant de fermeté que de patience; et de

question en question, de débat en débat, l'ancien ministre fut amené à

l'aveu du crime et en subit, ainsi que ses complices, la juste peine.

C'était là, de la part du cabinet, un de ces actes dont le mérite n'est

senti que tard, et dans lesquels le pouvoir porte le poids du mal au

moment même où il met à le réprimer le plus de franchise et de courage.

Des incidents déplorables, l'odieux assassinat de la duchesse de

Praslin, des procès scandaleux, des morts violentes se succédèrent coup

sur coup, aggravant la tristesse du moment et le trouble de

l'imagination publique; l'air semblait infecté de désordres moraux et de

malheurs imprévus qui venaient en aide aux attaques de parti et aux

imputations mensongères que le cabinet avait à subir; c'était un de ces

mauvais passages, un de ces coups de vent malsain qui se rencontrent

dans la vie des gouvernements. Il n'y avait, contre ce mal, rien de

direct ni d'efficace à faire; mais j'avais à coeur d'en exprimer

hautement ma pensée et d'assigner à cette pénible situation son vrai

caractère; j'en trouvai l'occasion à la fin de la session de 1847, dans

la discussion du budget à la Chambre des pairs. On avait parlé de la

corruption électorale, et après avoir dit, à ce sujet, ce que j'avais à

dire, j'ajoutai, sans que rien m'y eût provoqué: «Je veux parler un

moment d'une autre corruption plus grossière, plus énorme, dont on n'a

rien dit ici, mais dont le public s'est depuis quelque temps fort

préoccupé. Tout homme qui entre un peu avant dans la vie politique doit

s'attendre aux calomnies et aux outrages; mais lorsque des imputations,

quelque violentes, quelque répétées qu'elles soient, n'ont point de

fondement réel, je suis convaincu, parfaitement convaincu que de notre

temps, avec nos institutions, dans nos moeurs, elles se consument,

s'évanouissent et tombent d'elles-mêmes. Nous ne sommes pas les premiers

à être calomniés et injuriés indignement; nous n'avons pas cet honneur:

des hommes, à côté desquels nous serions heureux et fiers d'être nommés

un jour, ont été tout aussi calomniés, tout aussi injuriés, et aussi

injustement, dans leur personne comme dans leur politique. Le plus grand

homme des États-Unis d'Amérique, Washington, a été accusé d'avoir vendu

son pays à l'Angleterre; on imprimait de prétendues lettres apportées

comme preuves de cette accusation. Le temps a marché: non-seulement les

noms des calomniateurs de Washington sont inconnus aujourd'hui, mais le

fait même de cette calomnie est presque inconnu; il faut le chercher en

érudit pour le découvrir, et le nom de Washington brille de tout son

légitime éclat. Je tiens, sur le pays, le même langage que sur le

gouvernement. Il n'est pas vrai que notre pays soit corrompu. Il a

traversé des temps de grand désordre; il a vu le règne de la force,

tantôt de la force monarchique, tantôt de la force anarchique; il en est

résulté, je le reconnais, un certain affaiblissement des croyances

morales et des sentiments moraux; il y a moins de vigueur et dans la

réprobation et dans l'approbation morale; mais, dans la vie commune du

pays, la pratique est honnête, plus honnête peut-être qu'elle ne l'a

jamais été. Le désir, le désir sincère de la moralité, dans la vie

publique comme dans la vie privée, est un sentiment profond en France.

Pour mon compte, au milieu de ce qui se passe depuis quelque temps, au

milieu (il faut bien appeler les choses par leur nom), au milieu du

dégoût amer que j'en ai éprouvé, je me suis félicité de voir mon pays si

susceptible et si ombrageux; j'ai été bien aise, même au prix de ces

calomnies et de ces injures, que le désir de moralité et de pureté se

manifestât parmi nous avec tant d'énergie. Ce sentiment portera ses

fruits; il rendra aux principes moraux cette fermeté qui leur manque de

nos jours. Voulez-vous me permettre de vous dire comment nous pouvons y

contribuer d'une manière efficace? Nous croyons trop vite à la

corruption et nous l'oublions trop vite. Nous ne savons pas rendre assez

justice aux honnêtes gens et nous ne faisons pas assez justice des

malhonnêtes gens. Je voudrais que nous fussions un peu moins empressés

dans notre crédulité au mal avant de le connaître, et un peu plus

persévérants dans notre réprobation du mal quand nous le connaissons.

Soyons moins soupçonneux et plus sévères. Tenez pour certain que la

moralité publique s'en trouvera bien[20].»

[Note 20: _Chambre des pairs_, séance du 2 août 1847.]

Je parlais ainsi pour ma propre satisfaction et mon propre honneur

plutôt que dans l'espoir de dissiper les mauvaises impressions qui

agitaient alors l'esprit public; j'étais loin d'attribuer à mes

observations et à mes conseils une si prompte et si générale influence;

mais dans l'arène même où nous combattions, auprès de mes amis

politiques, mon langage était bienvenu et efficace; il affermissait leur

courage et les prémunissait contre la contagion des erreurs et des

humeurs vulgaires. Ainsi, à travers de douloureuses épreuves, nous nous

formions tous, conseillers du prince et députés du peuple, aux moeurs

franches et viriles du gouvernement libre; ainsi, par l'union de jour en

jour plus intime du parti conservateur et du cabinet, s'établissaient,

entre la couronne et les Chambres, cette harmonie et cette action

commune qui font la force du pouvoir et le gage de l'influence efficace

de la liberté dans le gouvernement.

Ce progrès des institutions comme des moeurs aurait été bien plus

complet et plus rapide si l'opposition, cet autre acteur naturel et

nécessaire dans le gouvernement libre, avait été dans une situation

aussi simple et aussi nette que celle du cabinet; mais elle était loin

de posséder cet avantage. Le parti conservateur était homogène, une même

intention l'animait tout entier: il poursuivait tout entier le même but

et travaillait à la même oeuvre; il voulait le succès et la durée du

gouvernement qu'il soutenait. L'opposition, au contraire, contenait dans

son sein des éléments, des désirs, des desseins, des efforts

profondément divers: les partisans des régimes tombés avant ou en 1830,

des légitimistes, des bonapartistes, des républicains s'y mêlaient à de

sincères amis de la nouvelle monarchie constitutionnelle. L'opposition

ne s'appliquait pas seulement et tout entière à faire prévaloir une

politique différente de celle du cabinet; elle avait des groupes qui

représentaient et cherchaient à relever des établissements contraires à

celui qui était debout et légal. Quand on est obligé de parler, il n'y a

point d'habileté, point de prudence, point d'éloquence qui puissent

mettre la vérité sous le voile: les interprètes de ces desseins divers

n'abdiquaient point leur origine ni leur tendance; elles se faisaient

jour à chaque instant; et cette incohérence, cette dissidence des

éléments de l'opposition dénaturaient tantôt sa physionomie, tantôt ses

actes mêmes, et la condamnaient, chefs et parti, à de continuels

embarras dont son influence, dans un régime de publicité et de

discussion continue, avait beaucoup à souffrir.

Je ne rappellerai qu'une seule des circonstances dans lesquelles ce vice

de l'état intérieur de l'opposition parlementaire et ses résultats se

manifestèrent avec le plus d'évidence et de bruit.

Dès le 7 novembre 1841, le comte de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à

Vienne, m'informa que M. le duc de Bordeaux se proposait de faire un

voyage en Angleterre. La chute de cheval que le prince fit à Kirchberg

et le grave accident qu'elle amena firent ajourner ce projet. Dans

l'automne de 1842, le baron Edmond de Bussierre, ministre du roi à

Dresde, m'écrivit que M. le duc de Bordeaux venait d'annoncer au roi de

Saxe sa prochaine visite; il m'exposa les embarras auxquels cet incident

pourrait donner lieu pour la légation française, et me demanda mes

instructions. Je lui répondis sur-le-champ[21]: «Il est fort loin de la

pensée du gouvernement du roi de vouloir exercer, sur les démarches de

ce jeune prince, une surveillance inquiète et exigeante qui ajouterait

encore au malheur de sa position, et qui, sous tous les rapports,

conviendrait peu à la dignité de la France. Mais il y aurait de

l'imprudence à ne pas prévoir le parti que des factions malveillantes

chercheraient à tirer de ces démarches pour présenter sous un faux jour

notre situation extérieure, placer les agents du roi auprès des

gouvernements étrangers dans une situation délicate, et susciter, entre

ces gouvernements et le nôtre, des complications qui altéreraient la

bonne harmonie de leurs rapports. Tel serait le résultat du séjour

permanent, ou seulement prolongé, de M. le duc de Bordeaux dans une

résidence où serait accréditée une légation française: la présence

simultanée du représentant du roi ne nous paraîtrait, en pareil cas, ni

convenable, ni possible. C'est ce que l'ambassadeur du roi à Vienne eut

ordre, l'année dernière, de déclarer à M. le prince de Metternich,

lorsque M. le duc de Bordeaux se rendit dans cette capitale peu de temps

après son cruel accident. M. le prince de Metternich répondit que la

question lui apparaissait sous le même aspect qu'à nous; que M. le duc

de Bordeaux, qui avait éprouvé une rechute, quitterait Vienne dès qu'il

serait en état de supporter le voyage; et les choses se sont en effet

passées de la sorte. Le cabinet de Dresde ne suivra pas à cet égard une

autre ligne de conduite que le cabinet impérial; la sagesse qui le

distingue et les sentiments bienveillants qu'il nous a toujours

témoignés ne nous laisseraient aucun doute à cet égard, quand même M. de

Zeschau ne se serait pas empressé de vous donner, sur les intentions de

sa cour, les assurances les plus satisfaisantes. Nous avons donc la

ferme confiance que M. le duc de Bordeaux, après avoir passé, auprès de

la famille royale de Saxe, le temps que comportent les convenances d'une

simple visite, quittera Dresde avant que sa présence ait pu y devenir,

pour la légation française, l'occasion d'un embarras et d'une résolution

qui seraient, je n'en doute pas, aussi pénibles à la cour de Saxe qu'au

gouvernement du roi.»

[Note 21: Le 7 décembre 1842.]

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 2 / 39 段