Comme tout ce qui dure un peu, il reçut, dans sa composition

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MÉMOIRES

POUR SERVIR A

L'HISTOIRE DE MON TEMPS

PAR

M. GUIZOT

TOME HUITIÈME

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE.

1864

CHAPITRE XXXIV.

LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE.

(1840-1848.)

Le gouvernement libre est le but et le besoin des sociétés modernes.--La

responsabilité du pouvoir est le principe essentiel du gouvernement

libre.--Le gouvernement libre peut et doit avoir, selon les lieux et les

temps, des formes différentes.--Exemples: l'Angleterre et la France, les

États-Unis d'Amérique et la Suisse.--Le gouvernement parlementaire est

l'une des formes du gouvernement libre.--La formation des partis

politiques est l'une des conditions du gouvernement

parlementaire.--Accomplissement de ces conditions par le cabinet du 29

octobre 1840.--Son homogénéité et son unité.--Les changements survenus

dans sa composition ne les altèrent point.--Rapports de ses membres

entre eux.--Ses rapports avec les Chambres.--Formation et action du

parti conservateur.--De la corruption électorale et parlementaire.--De

l'opposition parlementaire.--Séance du 26 janvier 1844 à la Chambre des

députés.--Rapports du cabinet et mes rapports personnels avec le roi

Louis-Philippe.--De la maxime: «Le roi règne et ne gouverne

pas.»--Caractères du gouvernement parlementaire pendant la durée du

cabinet du 29 octobre 1840.

Un grand bruit s'est fait et se fait encore autour de ces mots, «le

gouvernement parlementaire.» La question ainsi posée est plus grande que

le bruit qu'elle soulève. Il s'agit de bien autre chose et de bien plus

que de ce qu'on appelle le gouvernement parlementaire. Ce que la France

cherche depuis 1789, à travers toutes les vicissitudes de ses

dispositions et de ses destinées, ce que l'Europe appelle de ses voeux

confus mais obstinés, c'est le gouvernement libre. La liberté politique,

c'est-à-dire l'intervention et le contrôle efficace des peuples dans

leur gouvernement, c'est là le besoin et le travail, bruyant ou latent,

de l'état social qui, depuis dix-neuf siècles, sous l'influence de la

religion chrétienne et par le cours naturel de la civilisation moderne,

s'est développé chez les nations européennes, et qui prévaut partout où

elles portent leur esprit avec leur empire. Parlementaire ou non, le

gouvernement est-il un gouvernement libre ou en train de le devenir? Là

est la question.

La liberté politique a, selon les lieux et les temps, des formes et des

mesures très-diverses. Elle a pourtant des conditions essentielles et

vitales, qui varient aussi selon les lieux et les temps, mais sans

lesquelles les peuples ne croiraient pas la posséder et ne la

posséderaient réellement pas. La liberté politique peut exister, elle a

existé très-inégalement distribuée entre les diverses classes de

citoyens. Elle a existé entourée d'esclaves. Elle n'aurait pas existé,

aux yeux de la Grèce et de Rome, sans l'élection temporaire de tous les

pouvoirs publics et sans les luttes républicaines de l'_Agora_ et du

_Forum_. C'étaient là, dans l'antiquité païenne, les formes et les

conditions nécessaires du gouvernement libre. Chez les peuples modernes

et chrétiens, cet état des esprits et des faits s'est grandement

modifié: d'une part, les conditions du gouvernement libre sont devenues

plus nombreuses, plus élevées et plus compliquées; d'autre part, ses

formes ont été plus variées. L'action des assemblées représentatives, la

libre discussion des affaires publiques au dedans et au dehors de leur

enceinte, la liberté électorale, la liberté religieuse, la liberté de la

presse, la liberté du travail, l'égalité civile, l'indépendance

judiciaire, telles sont aujourd'hui les impérieuses conditions du

gouvernement libre. Et en même temps la diversité des faits sociaux,

intérieurs ou extérieurs, a suscité ou même imposé au gouvernement

libre, dans les divers États, des formes très diverses; la république

n'est plus sa seule forme naturelle, ni la seule bonne, ni la seule

possible; il admet, il exige, dans certains cas, celle de la monarchie.

Deux grands États, l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique, donnent de

nos jours au monde le spectacle de ce fait nouveau dans le monde, le

gouvernement libre établi et ses conditions accomplies sous des formes

et par des institutions profondément différentes. Toutes les libertés

que je viens de nommer, et qui constituent désormais la liberté

politique, existent et se déploient avec une égale énergie dans l'un et

l'autre de ces deux pays. Dans l'un, elles ont entouré le berceau et

elles défendent la vie de la république. Dans l'autre, elles sont nées

et elles prospèrent sous l'égide de la monarchie.

Il y a, de temps en temps, des prophètes qui prédisent aux États-Unis

d'Amérique la ruine de la république sous les coups d'abord de

l'anarchie, puis de la dictature, et à l'Angleterre la chute de la

monarchie constitutionnelle devant le progrès des libertés

démocratiques. Je ne méconnais pas les périls qui suscitent de telles

prédictions; mais je ne sais pas lire de si loin dans l'avenir, et en

attendant qu'il les justifie ou qu'il les démente, je vois la monarchie

anglaise et la république américaine surmontant les plus rudes épreuves,

l'une la contagion des révolutions et la guerre étrangère, l'autre les

tentatives de dislocation intérieure et la guerre civile. Je prends donc

confiance dans la salutaire puissance du gouvernement libre sous les

formes les plus diverses, et j'apprends à reconnaître la convenance, je

dis plus, la nécessité de ces formes diverses pour que le gouvernement

libre s'étende et se fonde en s'adaptant à la diversité des lieux, des

situations, des histoires, des idées et des moeurs.

Les petits États offrent, en ceci, les mêmes exemples que les grands. Le

gouvernement libre, avec toutes ses conditions actuelles, existe en

Hollande et en Belgique, comme en Angleterre, sous la forme monarchique,

et il se développe en Suisse, à travers de tristes déviations, sous la

forme républicaine. En présence de ces faits, il n'y a que des esprits

étroits et superficiels, ou passionnés jusqu'à l'aveuglement, qui

puissent méconnaître que la liberté politique n'est point inhérente à

une forme exclusive de gouvernement, et que, dans le monde chrétien,

elle est devenue à la fois plus exigeante et plus pure dans ses

aspirations, plus large et plus flexible dans ses applications qu'elle

ne l'était dans l'antiquité.

Mais si le gouvernement libre admet la variété des formes, il n'en admet

pas la confusion. S'il peut recevoir des organisations différentes,

c'est par des moyens différents que, dans ses différentes organisations,

il atteint son but, qui est toujours le même: la liberté et la durée au

sein de la liberté. Or, de toutes les conditions du gouvernement libre,

la première et la plus impérieuse, c'est que la responsabilité, une

responsabilité vraie et sérieuse, s'attache à l'exercice du pouvoir. Si

le pouvoir n'est pas responsable, la liberté n'est pas garantie.

C'est surtout en ce qui touche à la responsabilité du pouvoir que la

diversité des formes du gouvernement libre impose l'emploi des moyens

les plus divers. Je consulte l'expérience; j'interroge de nouveau les

deux grands exemples que je viens de citer. Dans la république des

États-Unis d'Amérique, la responsabilité du pouvoir réside dans

l'élection du président, dans la courte durée de sa mission, dans la

complète séparation de son autorité et de celle des corps représentatifs

placés à côté de lui. Évidemment de tels moyens ne sauraient s'appliquer

à la monarchie. La monarchie constitutionnelle d'Angleterre en a trouvé

et pratiqué d'autres: elle a posé en principe que le roi ne peut mal

faire, et elle a fait peser sur ses conseillers toute la responsabilité

de son gouvernement. Je n'entre pas dans la discussion et la comparaison

de ces deux diverses formes de gouvernement libre et des divers systèmes

de responsabilité qui leur sont propres; je constate des faits. La

monarchie anglaise et la république américaine sont deux gouvernements

bien réellement libres et qui satisfont à toutes les exigences actuelles

de la liberté politique. Dans ces deux gouvernements, c'est par des

moyens très-différents que s'établit et s'exerce la responsabilité du

pouvoir, cette garantie nécessaire de la liberté politique. Quoique

très-différents, ces moyens, mis à l'épreuve, se sont montrés également

efficaces: dans l'un et l'autre de ces deux États, la responsabilité du

pouvoir est réelle et les libertés publiques sont garanties.

Je touche à la question qui fait, parmi nous, tant de bruit. Les

principes et les procédés sur lesquels repose, dans la monarchie

anglaise, la responsabilité du pouvoir constituent-ils ce qu'on appelle

le gouvernement parlementaire? Ce gouvernement est-il la conséquence

naturelle de la monarchie constitutionnelle et la garantie efficace,

sous cette monarchie, de la liberté politique?

Je déteste les assertions vagues et les conclusions précipitées. Avant

d'exprimer, sur les mérites et les défauts du gouvernement

parlementaire, toute ma pensée, j'ai à coeur de le montrer à l'oeuvre

tel que je l'ai vu et compris quand j'ai été appelé à le pratiquer.

J'insiste d'abord sur un fait souvent oublié et qu'on ne saurait oublier

sans méconnaître la nature et les exigences du gouvernement libre. Une

des premières libertés qui prennent place dans un tel gouvernement,

c'est celle de ses propres agents, la libre et volontaire action des

hommes qui en exercent les grandes fonctions et en dirigent les

ressorts. Le pouvoir absolu peut ne vouloir, dans ses serviteurs, que

des instruments dociles, capables d'exécuter ses volontés qui sont leur

loi. Mais dans un régime de liberté, quand la publicité et la discussion

sont partout, quand la responsabilité accompagne partout le pouvoir, on

ne l'exerce pas bien, on ne le sert pas bien si on n'agit pas selon sa

propre pensée et sa propre volonté. Dès que l'action porte sur autre

chose que sur des faits matériels et des travaux légalement prescrits,

le gouvernement libre fait, aux hommes qui y prennent part, l'honneur

d'avoir besoin que leur concours soit libre. En présence de la liberté

nationale, il y a un degré de conviction, et je dirai de passion

personnelle, qui est indispensable aux acteurs dans l'arène politique

pour leur force et leur succès: «Ce ne sont pas des agents qu'il me

faut, disait M. Casimir Périer au milieu de son ardente lutte contre

l'émeute et l'anarchie, ce sont des complices.»

De là proviennent dans les gouvernements libres, monarchiques ou

républicains, la nécessité et la formation naturelle des partis

politiques. Qu'elle naisse de la similitude des intérêts, ou de celle

des idées, ou de celle des passions, ou de ces divers motifs réunis,

l'association libre est, dans de tels gouvernements, la condition de

l'action politique régulière et efficace. Sans l'influence permanente de

l'association libre, tout esprit d'ensemble et de suite disparaîtrait

sous les souffles violents et variables de la liberté. Telle est, dans

les gouvernements libres, la nécessité des partis politiques, qu'une

fois formés ils s'y maintiennent et s'y perpétuent en dépit des

transformations que leur font subir les changements qu'amènent les

siècles dans l'état de la société et des esprits. Nés en Angleterre au

XVIIe siècle, au milieu des crises de la liberté politique, et appelés

tour à tour à la pratiquer, les Whigs et les Torys, bien que

profondément modifiés aujourd'hui, se reproduisent sous les noms de

conservateurs et de libéraux, et président encore aux destinées de leur

patrie. Et aux États-Unis d'Amérique, à travers les secousses violentes

qui les agitent, deux observateurs aussi sagaces qu'indépendants, M.

Auguste Laugel et M. Ernest Duvergier de Hauranne, ont reconnu sans

peine, dans les partis américains de nos jours, les successeurs des

fédéralistes et des démocrates qui se ralliaient, il y a trois quarts de

siècle, sous les noms de Washington et de Jefferson[1]. Les nécessités

substantielles survivent aux innovations les plus puissantes, et les

sociétés changent à la fois plus et moins qu'elles n'en ont l'air.

[Note 1: _Les États-Unis pendant la guerre_ (1861-1865), par

Auguste Laugel, chap. V, pag. 82-101.--_Huit mois en Amérique_,

Par Ernest Duvergier de Hauranne, t. II, pag. 22-27; pag. 488-496.]

Ce n'est pas dans le premier feu des grandes révolutions libérales que

se forment les partis politiques destinés à devenir les éléments actifs

des gouvernements libres. Ils appartiennent à l'époque d'organisation

des révolutions accomplies, non à l'époque de bouleversement où elles

s'accomplissent. Ce fut à partir de 1814, à l'avènement pratique et

continu de la liberté, que les partis politiques entrèrent en scène

parmi nous, comme les acteurs naturels et nécessaires du drame qui

s'ouvrait. Ils s'organisèrent et se développèrent pendant la

Restauration, quoique toujours embarrassés et souvent dénaturés par

l'élément révolutionnaire et conspirateur qui jetait le mensonge et le

trouble dans leurs luttes constitutionnelles. La Révolution de 1830

éleva et agrandit le rôle des partis politiques comme la force du

gouvernement libre, mais en laissant subsister les périls et les

embarras révolutionnaires de leur situation. Lorsque le cabinet du 29

octobre 1840 se forma, je ne me rendais pas, des exigences et des effets

naturels du gouvernement libre quant à la formation et à l'action des

partis politiques, un compte aussi complet et aussi net que je le fais

en ce moment; mais je voulais le gouvernement libre, et j'avais, par

instinct autant que par réflexion, un sentiment profond de ses

conditions essentielles en présence des faits, soit généraux, soit

personnels, qui caractérisaient notre situation. Je connaissais bien le

roi Louis-Philippe et les deux Chambres associées à son gouvernement. Un

cabinet homogène, composé d'hommes pénétrés, quant à la politique

intérieure et extérieure, des mêmes idées, et capables, par leur union,

de rallier dans les Chambres une majorité dévouée à ces idées et

d'établir, entre le roi et cette majorité, un accord vrai et permanent,

c'était là le premier problème à résoudre et le premier but à atteindre.

Le cabinet qui se forma avait de quoi satisfaire à cette nécessité

fondamentale. Les ministres de l'intérieur, des finances et de

l'instruction publique, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, avaient,

sur les conditions de notre gouvernement et sur la politique

conservatrice, libérale et pacifique qui convenait à notre patrie, les

mêmes convictions que moi. J'avais entre les mains les affaires

étrangères. J'étais sûr que, dans ces quatre départements, les mêmes

principes, les mêmes tendances, les mêmes influences générales

prévaudraient. J'avais trop pratiqué le maréchal Soult pour ne pas

pressentir les embarras que sa présence et sa présidence dans le cabinet

pouvaient entraîner; mais dans la crise que la question d'Égypte avait

suscitée entre la politique de la guerre et celle de la paix,

l'importance de ce grand nom militaire était plus que jamais

incontestable; et j'avais lieu de penser que le maréchal sentait aussi

mon importance, et qu'il compterait soigneusement avec moi. C'était lui

qui avait contresigné ma nomination comme ambassadeur en Angleterre, et

le 6 mars 1840 je lui avais écrit de Londres, pour lui exprimer mes

regrets de la chute de son ministère de 1839; il s'était empressé de me

répondre le 11 mars suivant:

«Monsieur l'ambassadeur,

«J'attachais trop de prix aux rapports qui s'étaient établis entre vous

et moi dans le poste éminent où la confiance du roi vous a appelé, pour

que leur cessation ne m'ait pas fait éprouver des regrets. Aussi j'ai

été très-touché de ceux que vous avez eu la bonté de me témoigner par la

lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 de ce mois, et je

mets de l'empressement à vous en remercier.

«Je vous remercie aussi d'avoir bien voulu vous charger d'entretenir les

souvenirs que j'ai eu occasion de laisser en Angleterre. J'en suis trop

honoré, même dans l'intérêt de notre chère France, pour que je n'attache

pas le plus grand prix à les cultiver, et ce soin ne pouvait être confié

à de plus dignes mains. Vous le savez, Monsieur, pendant la dernière

période que j'ai passée aux affaires, ma constante préoccupation a été

de resserrer les liens d'amitié qui unissent les deux pays. C'était,

pour moi, l'acquit d'un devoir envers la France et l'expression de ma

reconnaissance de l'accueil que j'avais reçu du peuple anglais. A ce

sujet, vous exprimerez les sentiments qui m'animent toutes les fois que

vous aurez occasion de rappeler cette époque et, depuis, le but que je

m'étais proposé.

«Je désire bien que quelquefois vous puissiez disposer de vos moments de

loisir pour me donner de vos nouvelles, ainsi que des succès que, je

n'en doute pas, vous obtiendrez; personne, je vous l'assure avec

sincérité, n'y attache un plus grand prix.

«J'ai l'honneur de vous renouveler, Monsieur l'ambassadeur, les

assurances de ma haute considération et de mon amitié.

«Maréchal DUC DE DALMATIE.»

Un homme si attentif, de loin et par avance, à rester avec moi en bons

rapports, ne pouvait manquer d'en prendre de près le même soin. Dans les

préliminaires de la formation du cabinet du 29 octobre 1840, le maréchal

Soult se montra facile; il admit sans la moindre objection toutes mes

propositions politiques et personnelles. M. Teste, comme ministre des

travaux publics, fut le seul choix qui vînt de lui et qu'il réclamât

avec instance: «J'ai besoin, disait-il, de quelqu'un qui parle pour moi

et qui discute mon budget.» Les trois autres membres du cabinet, M.

Martin du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appartenaient à

la majorité qui, depuis M. Casimir Périer, avait constamment soutenu le

gouvernement, le cabinet de M. Molé comme celui du 11 octobre 1832 et

celui du 12 avril 1839; ils ne manquaient pas de crédit dans les

Chambres, et je ne pouvais redouter, dans le cabinet nouveau, ni leur

dissidence, ni leur prépondérance. Au sein même du cabinet,

l'homogénéité politique était donc assurée, et au dehors son efficacité

pour établir, entre la couronne et les Chambres, l'harmonie

constitutionnelle, pouvait être légitimement espérée.

Je ne pouvais douter que le roi n'eût à coeur de seconder le cabinet

qu'il venait d'appeler. Il avait fait, en se refusant aux tendances

belliqueuses du cabinet précédent, un acte de puissance royale

parfaitement constitutionnel et légal en soi, mais dans lequel il avait

besoin d'être énergiquement soutenu par les nouveaux conseillers qui

approuvaient sa résolution et qui en acceptaient, devant les Chambres

immédiatement convoquées, toute la responsabilité. Dans une situation si

grave pour la royauté, le souvenir des déplaisirs qu'avait causés

naguère au roi la coalition contre M. Molé, et les velléités d'exigence

ou de susceptibilité royale disparaissaient complétement. Le cabinet

pouvait compter sur la libre adhésion et le sincère appui du roi comme

sur sa propre homogénéité.

Il avait lieu de croire aussi que l'appui des Chambres ne lui manquerait

pas. Comme le pays, comme les divers conseillers de la couronne, comme

le roi lui-même, elles avaient attaché à la question d'Égypte une

importance fort exagérée, et elles avaient conçu, de la force de

Méhémet-Ali, une idée encore plus exagérée et plus fausse. Quand les

événements eurent mis en lumière cette double erreur, la prudence se

réveilla dans les Chambres comme à la cour, partout où avait manqué la

prévoyance. Non-seulement les partisans anciens et éprouvés de notre

politique, mais les hommes les plus considérables du tiers-parti, M.

Dupin, M. Passy, M. Dufaure se montrèrent disposés à soutenir le cabinet

dans son effort pour tirer le pays et le roi du mauvais pas où ils

étaient engagés. Avant même que la session s'ouvrît, il fut aisé de

pressentir que les mêmes inquiétudes, les mêmes instincts de

responsabilité pressante qui assuraient au cabinet l'appui du roi lui

donneraient, dans les Chambres, la majorité.

Mais la prudence qui vient après le péril est une vertu triste, et

j'avais une autre ambition que celle de tirer mon pays d'un mauvais pas.

Plus j'ai avancé dans la vie publique, dans ses jours d'épreuve ou de

succès, plus la fondation du gouvernement libre est devenue ma première

et constante pensée. Non-seulement je le crois le plus juste et le

meilleur; mais quels que soient sa difficulté intrinsèque et les

obstacles extérieurs qu'il rencontre, je le crois, pour nous et notre

temps, à la fois nécessaire et possible, car il est, d'une part, le but

suprême de nos aspirations intellectuelles, et d'autre part c'est le

seul régime au sein duquel nous puissions trouver à la fois la sécurité

des intérêts individuels et l'énergie de la vie sociale, ces deux

puissants besoins des peuples qui ne sont pas tombés en décadence. Je ne

me dissimulais pas que la France gardait, des derniers incidents

diplomatiques et militaires de la question égyptienne, une impression

amère, et que le cabinet portait en naissant le poids des fautes dont il

était chargé d'arrêter les suites. C'était uniquement dans la complète

publicité et la discussion approfondie des faits, c'est-à-dire dans la

franche et forte pratique du gouvernement libre, que je voyais, pour

nous, une arme efficace contre le péril de cette situation, et le moyen

de relever la bonne politique à son juste rang, malgré le fardeau

qu'elle avait à soulever.

Les faits justifièrent mon espérance: ce fut par l'étendue, la gravité,

l'ardeur, la sincérité des débats sur la question égyptienne et sur sa

solution par la convention du 13 juillet 1841, que le cabinet du 29

octobre 1840 surmonta les difficultés de sa situation à son origine et

prépara son avenir[2]. Mais en même temps que je reconnaissais, dans ces

premiers résultats, la salutaire puissance du gouvernement libre, je ne

me dissimulais pas combien ils étaient insuffisants et précaires, et je

sentais mieux chaque jour la nécessité de satisfaire de plus en plus aux

conditions essentielles de ce gouvernement pour en recueillir les

fruits. L'homogénéité intérieure du cabinet et de ses principaux agents;

l'organisation de la majorité qui le soutenait en un vrai parti

politique uni dans certains principes généraux et capable de

persévérance et de conséquence à travers les questions et les situations

diverses; l'intimité et l'action harmonique de la couronne et des

Chambres par l'entremise et sous la responsabilité du ministère chargé

de leurs rapports: c'étaient là évidemment les premières de ces

conditions, les seules qui pussent assurer au pouvoir, en présence de la

liberté, la considération et la force dont il avait besoin pour suffire

à sa mission. De 1840 à 1848, le cabinet n'a pas cessé de poursuivre ce

triple but.

[Note 2: J'ai retracé dans ces _Mémoires_ (t. VI, pag. 1-16, 37-129, le

caractère, la marche et l'issue de ces débats.)]

Comme tout ce qui dure un peu, il reçut, dans sa composition

personnelle, des modifications successives. La mort, la maladie, la

fatigue, des épreuves diverses lui enlevèrent quelques-uns de ses

membres, en 1842 M. Humann, en 1844 M. Villemain, deux des plus éminents

et des plus fidèles compagnons d'armes qu'il m'ait été donné de

rencontrer dans l'arène politique. Aucun esprit de coterie, aucune

intrigue ou faveur de cour ne présida aux choix rendus ainsi

nécessaires. Appelés aux ministères des finances et de l'instruction

publique, M. Lacave-Laplagne et M. de Salvandy avaient fait partie du

cabinet de M. Molé; mais, en dépit des souvenirs de la coalition de

1839, ils avaient hautement adhéré à la politique du cabinet du 29

octobre 1840 et lui avaient prêté un utile appui. Quand deux de mes plus

intimes et plus constants amis, M. Dumon et M. Hébert, devinrent, l'un

ministre d'abord des travaux publics, puis des finances, l'autre garde

des sceaux, ils avaient donné l'un et l'autre, dans l'administration et

dans les Chambres, des preuves d'un talent rare et d'un dévouement

courageux à la politique d'ordre légal, de liberté constitutionnelle et

de paix. Non-seulement ces variations n'apportèrent dans l'homogénéité

du cabinet aucune altération, elles la maintinrent ou même

l'affermirent. Elles furent conformes aux inspirations naturelles du

gouvernement libre, et dictées par le seul dessein de le fortifier en le

pratiquant loyalement.

Une question spéciale, la présidence du conseil, aurait pu devenir une

source d'embarras. J'avais évidemment dans le gouvernement, auprès du

roi comme dans les Chambres, plus d'influence que le maréchal Soult. Les

amis officieux et les adversaires intéressés ne manquaient pas à faire

ressortir ce défaut d'harmonie entre le titre et le fait, et à provoquer

soit les ambitions, soit les méfiances qui en pouvaient naître. Je dois

au maréchal cette justice qu'il ne se prêta point à ces insinuations

jalouses. Il avait souvent des accès de fantaisie et d'humeur; tantôt sa

santé, tantôt des susceptibilités spontanées ou préméditées le portaient

à menacer le cabinet de sa retraite prochaine; mais c'était dans ses

rapports avec le roi plutôt qu'avec moi que ces dispositions se

manifestaient, et la réconciliation suivait de près la boutade. Quant à

moi, j'ai toujours fait, dans le pouvoir comme dans le cours général de

la vie, grand cas de la réalité et fort peu de l'apparence; celle-ci n'a

d'importance que lorsqu'elle accroît la force de la réalité en la

manifestant, et dans les grandes affaires les petites vanités créent

bien plus d'embarras qu'elles ne valent de plaisir. J'attendis sans la

moindre impatience que la retraite effective du maréchal Soult, amenée

par le besoin qu'il sentait du repos et de l'air de ses champs de

Soult-Berg, me fît conférer par le roi, avec l'adhésion de tous mes

collègues, la présidence officielle du conseil. Ce fut la famille même

du maréchal, sa femme, son fils et sa belle-fille, qui le déterminèrent

à cette résolution; il écrivit au roi le 15 septembre 1847:

«Sire,

«J'étais au service de mon pays il y a soixante-trois ans, quand

l'ancienne monarchie était encore debout, avant les premières lueurs de

notre révolution nationale. Soldat de la République et lieutenant de

l'empereur Napoléon, j'ai pris part sans relâche à cette lutte immense

pour l'indépendance, la liberté et la gloire de la France, et j'étais de

ceux qui l'ont soutenue jusqu'au dernier jour. Votre Majesté a daigné

croire que mes services pouvaient être utiles à la lutte nouvelle et non

moins patriotique que Dieu et la France l'ont appelée à soutenir pour

l'affermissement de notre ordre constitutionnel. J'en rends grâce à

Votre Majesté. C'est l'honneur de ma vie que mon nom occupe ainsi une

place dans tous les travaux, guerriers et pacifiques, qui ont assuré le

triomphe de notre grande cause. La confiance de Votre Majesté me

soutenait dans les derniers services que je m'efforçais de rendre. Mon

dévouement à Votre Majesté et à la France est tout entier, mais je sens

que mes forces trahissent ce dévouement. Que Votre Majesté me permette

de consacrer ce qui m'en reste à me recueillir, arrivé au terme de ma

laborieuse carrière. Je vous ai voué, Sire, l'activité de mes dernières

années; donnez-moi le repos de mes vieux services, et permettez-moi de

déposer au pied du trône de Votre Majesté ma démission de la présidence

du conseil dont elle avait daigné m'investir. Je jouirai de ce repos au

sein de cette sécurité générale que la forte sagesse de Votre Majesté a

faite à la France et à tous ceux qui l'ont servie et qui l'aiment. Ma

reconnaissance pour les bontés de Votre Majesté, mes voeux pour sa

prospérité et celle de son auguste famille me suivront dans ce repos

jusqu'à mon dernier jour; ils ne cesseront d'égaler l'inaltérable

dévouement et le profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

«Sire, de Votre Majesté, le très-humble et très-obéissant serviteur,

«Maréchal DUC DE DALMATIE.»

Deux jours après avoir reçu cette lettre, le 19 septembre 1847, le roi

me nomma président du conseil. J'écrivis sur-le-champ au maréchal Soult,

pour lui témoigner combien j'étais touché de l'honneur de lui succéder.

Il me répondit le 25 septembre:

«Monsieur le Ministre et cher Président,

«Vous avez eu la bonté de m'écrire le 20 de ce mois, au sujet de la

démission de la présidence du conseil que j'avais eu l'honneur d'offrir

au roi le 15. Il m'en a beaucoup coûté de me séparer d'anciens collègues

que j'honorerai toujours, et qui, dans nos, relations d'affaires,

avaient eu pour moi autant de bienveillance que d'amitié. Mais je n'en

ai pas moins applaudi de tout coeur au digne choix que le roi a fait de

vous pour me remplacer, et je vous en félicite bien sincèrement.

J'espère que vous surmonterez, beaucoup mieux que je n'ai pu le faire

depuis deux ans, les difficultés qui sont inhérentes à votre nouvelle

position. Personne ne prendra plus de part que moi aux nouveaux succès

que vous ne pouvez manquer d'obtenir. Croyez-y bien, et veuillez ne pas

douter de la sincérité des sentiments de véritable amitié que je vous ai

voués depuis longtemps.

«Maréchal DUC DE DALMATIE.

«_P. S._ La maréchale est très-sensible à votre bon souvenir. Elle vous

prie de faire agréer toutes ses amitiés à madame votre mère. Je vous

fais la même prière.»

D'un avis unanime, le cabinet pria le roi de donner au maréchal Soult,

au terme d'une carrière glorieusement pleine et dignement close, une

marque éclatante d'estime et de reconnaissance. Le Roi accueillit

volontiers ce voeu, et, le 26 septembre 1847, il conféra au maréchal

Soult le titre de maréchal général de France. C'était ce qui avait été

fait en 1660 pour le maréchal de Turenne, en 1732 pour le maréchal de

Villars, et en 1747 pour le maréchal de Saxe. La récompense alla au

coeur du vieux soldat; il m'écrivit le 30 septembre:

«Monsieur le Ministre et cher Président, en recevant du roi la lettre si

affectueuse que Sa Majesté a daigné m'écrire de Saint-Cloud, sur la

table du conseil, le 26 septembre dernier, j'ai éprouvé une émotion que

je ne puis décrire, à la vue de l'ampliation de l'ordonnance que le roi

venait de rendre et qui me confère le titre de maréchal général de

France. Je me suis profondément incliné devant tant de royale bonté,

surtout lorsque peut-être j'avais exalté les services que j'ai pu lui

rendre, ainsi qu'à la France, depuis que j'ai eu l'honneur d'être appelé

aux conseils de Sa Majesté. Cette grande récompense, qui auparavant

était si inespérée, couronne si honorablement ma longue carrière

militaire que je ne puis trop remercier le roi de me l'avoir décernée.

Mais je ne me suis pas dissimulé toute la part que vous avez prise à cet

événement, et je dois vous prier, mon digne ami, de compter sur ma

profonde reconnaissance. Tant que je vivrai, j'en conserverai un

précieux souvenir, et je m'estimerai heureux si vous me conservez

l'amitié dont vous m'avez déjà donné tant de marques. J'ai aussi

l'espoir que vous voudrez bien reporter sur mon fils l'attachement que

vous avez eu pour moi. J'ai l'honneur de vous renouveler, de coeur et

d'âme, l'assurance d'une amitié qui ne cessera qu'avec ma vie.

«Maréchal DUC DE DALMATIE.»

Ce n'est pas pour la frivole satisfaction de rappeler des souvenirs qui

me plaisent, que j'entre dans ces détails et que je cite ces documents

tout personnels. On a reproché au gouvernement parlementaire ses

rivalités ardentes, ses luttes incessantes, ses intrigues mobiles, ses

crises répétées. J'ai trop vécu pour ignorer soit les passions et les

faiblesses humaines, soit les imperfections des meilleures et plus

nécessaires institutions; hommes et choses, tout est plein en ce monde

de mauvais germes, et la liberté les met en lumière et même les

développe; mais elle met en lumière et développe aussi les bons

instincts, les dispositions honorables, les freins légitimes, les

nécessités salutaires. Et quand la liberté est réelle, quand elle se

déploie au sein de l'ordre légal, quand elle dure, les chances de

victoire sont plus grandes pour le bien que pour le mal, et la valeur

politique et morale des résultats de la lutte est bien supérieure aux

déplaisirs des fatigues qu'elle coûte et des mesquins spectacles qui s'y

mêlent. Je tiens à montrer, par les faits et les documents authentiques,

que de 1840 à 1848, quelles qu'aient pu être, au fond des âmes, les

tentations et les velléités obscures qui les traversent quand l'occasion

s'en rencontre, c'est la loyauté et le bon sens qui ont présidé, dans le

cabinet, aux relations des hommes politiques et réglé leur conduite

mutuelle. Aucune intrigue, aucune crise ministérielle n'ont troublé,

durant cette époque, l'intérieur du gouvernement; et l'intérêt public,

la bonne gestion des affaires publiques, non les passions ou les

manoeuvres inhérentes, dit-on, au régime parlementaire, en ont seuls

déterminé les incidents personnels.

A la fin d'octobre 1844, je revenais de Windsor où j'avais accompagné le

roi, et où l'affectueux accueil de la reine Victoria, de son

gouvernement et du peuple anglais avait dépassé notre attente. Entre la

France et l'Angleterre, les relations pacifiques et amicales étaient

pleinement rétablies; les questions d'Égypte, de Taïti et du Maroc

étaient vidées; celle du droit de visite près de l'être. Partout, en

Europe, la considération et l'influence du gouvernement du roi étaient

en progrès visible. Au dedans, la confiance de la couronne et de la

majorité dans les Chambres était acquise au cabinet. Cependant son

avenir paraissait orageux et précaire. Précisément à cause de sa durée

et de ses succès, il était en butte à l'humeur passionnée de ses

adversaires, et ses partisans se croyaient moins obligés d'être unis

autour de lui et vigilants à sa défense. En présence de cette situation,

le duc de Broglie, avec la sollicitude d'un ami aussi fidèle que

désintéressé, m'écrivit de Coppet, le 30 octobre 1844: «La session

prochaine sera rude et difficile. La majorité de la Chambre des députés

veut bien haïr vos ennemis; elle veut bien que vous les battiez; mais

elle s'amuse à ce jeu-là, et toutes les fois qu'ils reviennent à la

charge, fût-ce pour la dixième fois, non-seulement elle les laisse

faire, mais elle s'y prête de très-bonne grâce, comme on va au spectacle

de la Foire. C'est une habitude qu'il faut lui faire perdre en lui en

laissant, si cela est nécessaire, supporter les conséquences; sans quoi

vous y perdrez à la fois votre santé et votre réputation. Tout s'use à

la longue, et les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de

gouvernement. Il y a quatre ans que vous êtes au ministère; vous avez

réussi au delà de toutes vos espérances; vous n'avez point de rivaux: le

moment est venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément

le pouvoir. Pour vous, il vous vaudrait mieux quelque temps

d'interruption: vous vous remettriez tout à fait, et vous rentreriez

promptement avec des forces nouvelles et une situation renouvelée. Pour

le pays, s'il doit faire encore quelque sottise et manger un peu de

vache enragée, il vaut mieux que ce soit du vivant du roi et lorsque

rien ne le menace que lui-même. Je ne puis donc trop vous conseiller de

faire, avant l'ouverture de la session, vos conditions à tout le monde,

de les faire sévères et de les tenir, le cas échéant, sans vous laisser

ébranler par les sollicitations et les prières. Mettez le marché à la

main à vos collègues et à la majorité. Gouvernez votre ministère et la

Chambre des députés, ou laissez-les se tirer d'affaire. Dans l'un comme

dans l'autre cas la chance est bonne, et la meilleure pour vous serait

une sortie par la grande porte[3].»

[Note 3: Cette lettre, dont je ne cite ici qu'une partie, a été prise

dans mes papiers en février 1848, et publiée dans la _Revue

rétrospective_ de M. Taschereau, p. 3.]

J'étais aussi frappé que le duc de Broglie des faiblesses et des périls

de ma situation. J'avais de temps en temps un vif sentiment de

l'insuffisance des appuis qui me soutenaient pour le fardeau dont

j'étais chargé, et j'aurais plus d'une fois regardé comme une bonne

fortune qu'une occasion grave et naturelle se présentât pour moi de

sortir du pouvoir et de reprendre haleine, en attendant qu'une autre

occasion, grave et naturelle aussi, vînt m'y rappeler. Mais on ne règle

pas ainsi, selon son propre besoin, les chances de sa destinée et les

jours du travail ou du repos; dans un gouvernement libre, l'arène

politique est un champ de bataille dont on ne se retire pas, comme dans

la guerre entre les États, par la paix après la victoire; l'ennemi reste

toujours sur le terrain; la lutte y est toujours flagrante, et des

incidents imprévus peuvent seuls permettre d'heureuses retraites. Aucun

incident de ce genre ne s'offrit à moi vers la fin de l'année 1844; deux

grandes questions, au contraire, l'abolition du droit de visite et les

mariages espagnols, étaient alors en suspens et sous ma main; je les

avais activement engagées, et des solutions favorables se laissaient

pressentir. Je suis d'un naturel optimiste: je ne crains pas le combat

et j'espère aisément la victoire. Je n'eus, à cette époque, ni

l'occasion ni l'envie de suivre le conseil du duc de Broglie, quoique

j'en sentisse toute la valeur et que je fusse vivement touché de

l'amitié qui le lui inspirait. Dans le cours de la session de 1845,

quatre mois après avoir reçu sa lettre[4], je lui écrivais: «Le fardeau

est bien lourd. Plus je vais, plus je sens le sacrifice que j'ai fait en

ne me retirant pas au premier mauvais vote. J'y aurais gagné du repos et

beaucoup de cet honneur extérieur et superficiel qui a bien son prix.

Mais j'aurais, sans raison suffisante, livré ma cause à de

très-mauvaises chances, et mon parti à une désorganisation infaillible.

Quoi qu'il m'en coûte, j'ai encore assez de force et, je l'espère, assez

de vertu pour ne pas regretter d'être resté sur la brèche.»

[Note 4: Le 18 mars 1845.]

Il y a d'ailleurs, dans la vie publique, une résignation pénible à

acquérir, mais nécessaire à qui veut s'y engager efficacement et y

laisser trace de son passage: c'est la résignation à la profonde

imperfection de ce qu'on voit et de ce qu'on fait, à l'imperfection des

hommes comme des choses, de ses propres oeuvres et de ses propres

succès. A la fois acteur et spectateur, pour peu qu'il ait le coeur

droit et l'esprit fier, l'homme public est bien souvent choqué et

attristé du drame dans lequel il joue un rôle, des scènes auxquelles il

assiste et des associés qu'il rencontre. Que de fois ce sentiment a dû

troubler l'âme du chancelier de l'Hôpital dans le cours de sa carrière!

Quels déplaisirs, quels mécomptes avec ses alliés au milieu de ses

indignations et de ses combats contre ses adversaires! Pourtant il est

resté dans la mêlée; il a persisté dans la lutte, à son grand honneur

comme au grand profit de son pays; car non-seulement il a placé son nom

parmi les plus beaux de notre histoire, il a posé en France les

premières assises de la liberté religieuse et de l'ordre légal. La vie

publique la plus heureuse est pleine de tristesses et la plus glorieuse

de revers. Dieu n'a pas voulu faire aux meilleurs serviteurs des princes

et des peuples un sort plus facile ni plus doux.

Je ne me faisais, sur les faiblesses et les troubles de notre parti dans

le pays et dans les Chambres, pas plus d'illusion que sur les

imperfections intérieures du cabinet: «Ce pays-ci est bon, écrivais-je

au roi[5]; mais, dans les meilleures parties du pays, il faut que le bon

sens et le courage du gouvernement marchent devant; à cette condition le

bon sens et le courage du public se lèvent et suivent.» Nous avions bien

souvent à nous résigner au défaut de conséquence et d'esprit politique

dans la majorité qui nous appuyait; cependant elle s'éclairait et

s'affermissait de jour en jour; le parti qui prit alors le nom de parti

conservateur devenait peu à peu un vrai parti politique: «Je ne fais pas

chaque jour ce que je veux, disait l'un de ses membres les plus

intelligents, M. Dugas Montbel; mais je fais ce que j'ai voulu dès le

premier jour.» Expression fidèle de l'esprit d'ensemble et de suite qui

doit présider à la vie publique des partis comme des individus. Après un

débat dans la Chambre des députés, M. Duchâtel m'écrivait[6]: «Quelques

députés m'ont fait remarquer qu'en parlant de la politique conservatrice

vous aviez toujours dit _la politique du cabinet_. On désirerait que

vous pussiez l'attribuer aussi à la majorité de la Chambre, au parti

conservateur. Il vous sera facile de mettre quelques mots dans ce

sens-là. Je crois que c'est bon.» Je m'empressai de satisfaire à ce voeu

très-bon en effet. Un peu plus tard cette majorité, de plus en plus sûre

et fière d'elle-même, voulut avoir, dans la presse, un organe qui lui

appartînt en propre et qui portât expressément son cachet: elle institua

un journal nouveau qui s'appela _le Conservateur_. C'était son désir et

son effort, souvent insuffisants, mais sincères et continus, de se

montrer animée de l'esprit d'un gouvernement libre, et capable de le

soutenir.

[Note 5: Le 24 août 1841.]

[Note 6: Le 1er mars 1843.]

Nous étions, de notre côté, très-attentifs à marcher dans la même voie

et à établir, entre le gouvernement et les Chambres, une sérieuse et

habituelle entente. M. Duchâtel rendait sous ce rapport au cabinet, et à

moi en particulier, les plus utiles services: il se tenait et me tenait

avec grand soin au courant de l'état intérieur et des dispositions

quotidiennes soit des Chambres en général, soit de leurs membres. Il

faisait lui-même et il m'indiquait ce qu'il y avait à faire pour

maintenir l'harmonie avec nos partisans, pour déjouer les manoeuvres de

l'opposition, pour prévenir les chocs inutiles et préparer les luttes

inévitables. Et dans ces incidents pratiques de la vie parlementaire, il

portait un ferme et clairvoyant esprit de gouvernement. En mars 1843, on

annonçait une proposition de loi qui devait être présentée à la Chambre

par trois députés pour assurer la liberté des votes dans les élections:

il m'écrivit en m'en envoyant le texte: «Je ne crois pas que nous

devions en combattre la lecture; ce serait en quelque sorte prendre les

moyens de corruption à notre compte. Sir Robert Peel s'est associé à

toutes les mesures contre la vénalité des suffrages. Si, comme je le

pense, c'est aussi votre avis, faites-le dire à Lacave-Laplagne et à

Martin du Nord.» En août 1844, au milieu des graves embarras que nous

suscitaient l'occupation de Taïti et la guerre du Maroc, il m'écrivait:

«Les circonstances sont devenues difficiles, mais ce sont les

difficultés qui font valoir l'habileté de ceux qui mènent les affaires;

les situations faciles peuvent aller à tout le monde. J'ai le ferme

espoir que nous nous en tirerons bien. Vous êtes assez bon pilote pour

naviguer sain et sauf à travers ces écueils.» Il était absent de Paris

en octobre 1845, au moment où la grande insurrection des Arabes nous

détermina à renvoyer sur-le-champ en Algérie le maréchal Bugeaud et des

renforts considérables[7]: «Vous faites très-bien d'agir vigoureusement

et d'agir vite, m'écrivait de Mirambeau M. Duchâtel; il vaut mieux

renvoyer Bugeaud à Alger que de le faire venir à Paris, et il est

très-sage de se faire justice par soi-même si le Maroc est malveillant

et impuissant. Si cette affaire se termine bien, elle sera très-bonne

pour la session. Il n'y a rien de plus mauvais que de n'avoir pas

d'affaires.» Lorsque, en septembre 1846, le succès des mariages

espagnols eut troublé nos relations avec l'Angleterre et suscité les

violentes attaques de lord Palmerston: «On ne pouvait pas s'attendre à

moins de la part du cabinet anglais, m'écrivit M. Duchâtel[8]; il faut

maintenant compter, pour le calmer, sur le temps et le bon sens. Nous

aurons, pendant quelque temps, une situation difficile et tendue; mais

ces difficultés nous aideront dans les Chambres; il n'y a jamais de

sagesse qu'à la condition d'un peu de crainte.» Et quelques jours

après[9], sur le point de revenir de Bordeaux à Paris: «Il ne faut pas

trop nous lancer, m'écrivait-il, dans les modifications du régime

commercial. Notre rôle n'est pas d'alarmer et de troubler les intérêts.

En ce moment ils sont déjà un peu agités; il ne me paraîtrait pas

prudent d'y ajouter d'autres agitations. On dirait que nous payons à

l'Angleterre le prix des mariages espagnols. Je suis d'avis de faire

quelque chose, mais avec une grande prudence et en annonçant très-haut

que l'on maintient la protection. Le _libre échange_ fera plus de bruit

que de besogne.»

[Note 7: Voir le tome VII de ces _Mémoires_, pag. 199-223.]

[Note 8: Le 28 septembre 1846.]

[Note 9: Le 1er octobre 1846.]

Cette année 1846 fut, pour le ministre de l'intérieur comme pour moi,

une époque de grande activité et de forte épreuve: en même temps que se

terminait la négociation des mariages espagnols, la Chambre des députés

fut dissoute[10] après quatre ans de durée, et renouvelée par des

élections générales[11]. Pendant qu'on s'y préparait de part et d'autre,

«la lutte devient de plus en plus vive, m'écrivait M. Duchâtel[12];

plusieurs points de l'horizon se rembrunissent depuis quelques jours.

J'espère que cela s'éclaircira. D'après les apparences actuelles, je

m'attends à une bataille d'Eylau, où il y aura beaucoup de morts de part

et d'autre, où le champ de bataille nous restera, mais en nous laissant

encore une rude campagne à soutenir. Si les nôtres, comme je l'espère,

se battent bien, je serai content; je désire d'abord la victoire, et

puis, en second lieu, le combat.»

[Note 10: Le 6 juillet 1846.]

[Note 11: Le 1er août 1846.]

[Note 12: Le 18 juillet 1846.]

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) · 第 1 / 39 段