Guillaume le Breton avait raison lorsque, en 1220, il disait que la

cathédrale de Chartres n'avait plus rien à craindre du feu. En 1836, un

terrible incendie consuma toute la charpente supérieure et le beau

beffroi du clocher vieux (voy. BEFFROI). La vieille cathédrale put

résister à cette épreuve; elle est encore debout telle que les

constructeurs du XIIIe siècle nous l'ont laissée; elle demeure comme un

témoin de l'énergique puissance des arts de cette époque; et, du haut de

la colline qui lui sert de base, sa mâle silhouette, qui de neuf flèches

n'en possède que deux, est une cause d'étonnement et d'admiration pour

les étrangers qui traversent la Beauce.

Nous ne trouvons plus à Chartres la galerie supérieure voûtée; un simple

triforium, décoré d'une arcature, laisse une circulation intérieure tout

au pourtour de la cathédrale, derrière les combles en appentis des

bas-côtés. Cette église, la plus solidement construite de toutes les

cathédrales de France[216], ne présente, dans sa coupe transversale, rien

qui lui soit particulier, si ce n'est la disposition des arcs-boutants

(voy. ARCS-BOUTANTS, fig, 54).

Afin de conserver un ordre logique dans cet article, nous devons, quant

à présent, laisser de côté certains détails sur lesquels nous aurons à

revenir, et poursuivre notre examen sommaire des cathédrales élevées au

commencement du XIIIe siècle. Jusqu'à présent, nous avons présenté des

plans dans lesquels il se rencontre des indécisions, des tâtonnements,

l'empreinte de traditions antérieures. À Chartres même, les fondations

de l'église de Fulbert et la conservation des vieux clochers ne laissent

pas aux architectes toute leur liberté.

En 1211, l'ancienne cathédrale de Reims, bâtie par Ebon, et qui datait

du IXe siècle, fut détruite de fond en comble par un incendie. Cette

église était lambrissée, et affectait probablement la forme d'une

basilique. Dès l'année suivante, en 1212, Albéric de Humbert, qui

occupait le siége archiépiscopal de Reims, posa la première pierre de la

cathédrale actuelle; l'oeuvre fut confiée à un homme dont le nom nous

est resté, Robert de Coucy. Si le monument était champenois,

l'architecte était d'une ville voisine du domaine royal; il ne faut pas

oublier ce fait. Le plan, conçu par Robert de Coucy, était vaste, établi

sur des bases solides; cet architecte doutait de pouvoir l'exécuter tel

qu'il l'avait projeté; il doutait de l'étendue des ressources, et

peut-être de la constance des Rémois. Ses doutes n'étaient que trop

fondés. Cependant le projet de Robert fut rapidement exécuté jusqu'à la

hauteur des voûtes des bas-côtés, depuis le choeur jusqu'à la moitié de

la nef environ. Nous présentons (13) le plan de la cathédrale de Reims.

Si nous comparons ce plan avec ceux de Notre-Dame de Paris, des

cathédrales de Bourges, de Noyon, de Laon et de Chartres, nous serons

frappés de l'épaisseur proportionnelle des constructions formant le

périmètre de l'édifice. C'est que Robert de Coucy appartenait à une

école de constructeurs robustes, que cette école s'était élevée dans un

pays où la pierre est abondante; c'est, bien plus enrore, que Robert

avait conçu un édifice devant atteindre des dimensions colossales. La

bâtisse avait à peine atteint la hauteur des basses nefs, que l'on dut

renoncer à exécuter, dans tous leurs développements, les projets de

Robert, qu'il fallut faire certains sacrifices, probablement à cause de

l'insuffisance reconnue des ressources futures. Le plan du premier étage

de la cathédrale de Reims est loin de répondre à la puissance des

soubassements. Cependant il est certain que l'on suivit, autant que

possible, en diminuant le volume des points d'appuis, les projets

primitifs; et il faut une attention particulière, et surtout la

connaissance des constructions de cette époque, pour reconnaître ces

changements apportés aux plans de Robert de Coucy. Nous essayerons

toutefois de les rendre saisissables pour tout le monde, car ce fait ne

laisse pas d'avoir une grande importance pour l'histoire de nos

cathédrales, d'autant plus qu'il se reproduit partout à cette époque.

Voici d'abord (fig. 14) une coupe transversale de la nef de la

cathédrale de Reims. Il est facile de reconnaître que les contreforts,

dans la hauteur du collatéral, ont une puissance, une saillie que ne

motive pas la légèreté de la partie supérieure recevant les

arcs-boutants; on sera plus frappé encore de la différence de force

qu'il y a entre les parties inférieures et supérieures de ces

contreforts, en examinant la vue perspective extérieure d'un contrefort

de la nef (fig. 15). Dans la construction des deux pignons des

transsepts, la différence entre le rez-de-chaussée et les étages

supérieurs est encore plus marquée. Robert de Coucy avait probablement

projeté, sur ce point, des tours dont il fallut réduire la hauteur par

des raisons d'économie. Une observation de détail vient appuyer la

conjecture d'une modification dans les projets. Le larmier du

couronnement des corniches qui passent au niveau des bas-côtés devant

les contreforts des transsepts et du choeur, est muni de petits repos

horizontaux, espacés les uns des autres de 0,40 c. à 0,50 c., qui

forment comme des créneaux, et que Villart de Honnecourt, contemporain

et ami de Robert de Coucy, appelle, dans ses curieuses notes, des

_carniaux_ réservés sur la pente des larmiers pour permettre aux

ouvriers de circuler autour des contreforts, à l'extérieur (fig. 16).

Cela est fort ingénieux et bien entendu, puisque la pente des larmiers

ne permettrait pas, sans ce secours, de passer devant les parements des

contreforts à toutes hauteurs. Or ces _carniaux_, dont parle Villart,

n'existent que sur les larmiers couronnant le rez-de-chaussée. Robert de

Coucy eût cependant, s'il eût continué l'oeuvre, réservé à plus forte

raison des passages semblables dans les parties élevées de l'édifice;

mais les parements qui se dressent au-dessus de ces larmiers à

_carniaux_, au lieu d'affleurer l'arête supérieure du lit du larmier,

ainsi que l'indique la fig. 17, sont en retraite, comme l'indique la

fig. 17 bis. Donc, alors, les _carniaux_ deviennent inutiles, puisque

derrière eux reste une partie horizontale permettant la circulation;

donc, si Robert eût voulu retraiter ainsi brusquement ses contreforts à

partir du premier étage, il n'eût pas réservé des _carniaux_ sur ses

larmiers; et puisqu'il les avait réservés, c'est qu'il entendait

continuer à donner à ses gros points d'appui une saillie, et par

conséquent une force plus grande que celle laissée après l'abandon des

premiers projets. Il y a donc lieu d'admettre que Robert de Coucy éleva

la cathédrale de Reims jusqu'à la hauteur des corniches des chapelles du

choeur et bas-côtés, sauf les quatre premières travées de la nef, qu'il

ne commença même pas; qu'après lui, la construction fut continuée en

faisant subir des changements aux projets primitifs afin de réduire les

dépenses; que cette nécessité de terminer l'édifice à moins de frais

était le résultat d'une diminution dans les dons faits par les

populations. L'ornementation des parties inférieures du choeur et des

transsepts de la cathédrale de Reims, jusques et y compris la corniche

des chapelles rayonnantes, porte encore le cachet de la sculpture de la

fin du XIIe siècle; tandis qu'immédiatement au-dessus du niveau des

corniches de ces chapelles apparaît une ornementation qui a tous les

caractères de celle du milieu du XIIIe siècle. Dans la travée de droite

du pignon du transsept nord, est percée une porte donnant aujourd'hui

dans la petite sacristie établie entre les contreforts; cette porte,

dont les sculptures sont peintes, date évidemment des premières

constructions commencées par Robert de Coucy, et les bas-reliefs

pourraient même être attribués à l'école des sculpteurs de la fin du

XIIe siècle. Les parties inférieures du pignon du transsept sud, qui ne

furent pas modifiées par l'ouverture de portes, affectent une sévérité

de style qui ne le cède en rien aux constructions inférieures de la

façade de Notre-Dame de Paris. Tout, enfin, dans le rez-de-chaussée de

la cathédrale de Reims, du choeur à la moitié de la nef, dénote l'oeuvre

d'un artiste appartenant à l'école laïque d'architectes née à la fin du

XIIe siècle. Au-dessus, le style ogival a pris son entier développement,

mais la transition entre les deux caractères architectoniques est

habilement ménagée. Nous ne savons en quelle année Robert de Coucy cessa

de travailler à la cathédrale; cependant lui-même, en construisant,

modifia probablement quelques détails de son projet primitif. Cet

architecte n'en était pas à son coup d'essai lorsqu'il commença l'oeuvre

en 1212, et peut-être était il déjà d'un âge assez avancé; toutefois (et

les notes de Villart de Honnecourt sont là pour le prouver) il cherchait

sans cesse, comme tous ses contemporains, des perfectionnements à l'art

laissé par le XIIe siècle; il ne pouvait ignorer ce que l'on tentait

autour de lui; c'est ainsi qu'il fut amené à terminer les chapelles du

choeur, commencées sur un plan circulaire comme celles de la cathédrale

de Noyon, par des pans coupés. Les ornements de la corniche de ces

chapelles, les _carniaux_ des larmiers dont parle Villart, le style des

statues d'anges qui surmontent les petits contreforts, ne peuvent

laisser douter qu'elles n'aient été achevées par Robert de Coucy, de

1220 à 1230. Il avait fallu plusieurs années pour jeter les fondements

de cet édifice commencé d'après un projet aussi robuste, d'autant plus

que le sol sur lequel la cathédrale de Reims est assise n'est pas égal,

et ne devient bon qu'à plusieurs mètres au-dessous du pavé (de quatre à

sept mètres d'après quelques fouilles faites au pourtour). Il n'est pas

surprenant donc que ces énormes constructions, quelle que fût l'activité

apportée à leur exécution, ne fussent pas, en 1230, c'est-à-dire

dix-huit ans après leur mise en train, élevées au-dessus des voûtes

basses. À la première vue, le rez-de-chaussée des pignons des deux

transsepts[217] paraît plus ancien que les chapelles du choeur; les

fenêtres basses sont sans meneaux et encadrées de profils et ornements

qui rappellent l'architecture de transition; tandis que les fenêtres des

chapelles du choeur sont déjà pourvues de meneaux dont les formes, la

disposition particulière et l'appareil sont identiquement semblables aux

meneaux des bas-côtés de la nef de la cathédrale d'Amiens, qui datent de

l'année 1230 environ. Robert de Coucy avait bien pu amender lui-même

certains détails de son projet, en même temps qu'il adoptait les pans

coupés pour ces chapelles au-dessus de la forme circulaire de leur

soubassement. Quoi qu'il en soit, le maître de l'oeuvre, en mourant ou

en abandonnant les constructions à des architectes plus jeunes,

peut-être après une interruption de quelques années, avait laissé des

projets dont ses successeurs, malgré les réductions dont nous avons

parlé, se rapprochèrent autant que possible. C'est ce qui donne à cet

édifice un caractère d'unité si remarquable, quoiqu'il ait fallu un

siècle pour conduire le travail jusqu'aux voûtes hautes. À Reims, plus

que partout ailleurs, on respecta la conception du premier maître de

l'oeuvre. Aussi, lorsque l'on veut se faire une idée de ce que devait

être une cathédrale conçue par un architecte du commencement du XIIIe

siècle, de la plus belle époque de l'art ogival, c'est à Reims qu'il

faut aller. Et cependant, combien ce grand monument ne subit-il pas de

modifications importantes; et, tel que nous le voyons aujourd'hui,

combien il est loin des projets de Robert de Coucy et même de ce qu'il

fut avant l'incendie de la fin du XVe siècle.

Le plan de la cathédrale de Reims est simple (voy. fig. 13); les

chapelles rayonnantes du choeur sont larges, profondes; la nef longue et

dépourvue de chapelles. Les coupes et élévations des parties latérales

de l'édifice répondent à la simplicité du plan; les contreforts et

arcs-boutants, adrables de conception et de grandeur; les piles sont

épaisses, les fenêtres supérieures profondément encadrées. Cet édifice a

toute la force de la cathédrale de Chartres, sans en avoir la lourdeur;

il réunit enfin les véritables conditions de la beauté dans les arts, la

puissance et la grâce; il est d'ailleurs construit en beaux matériaux,

savamment appareillés, et on retrouve dans toutes ses parties un soin et

une recherche fort rares à une époque où l'on bâtissait avec une grande

rapidité et souvent avec des ressources insuffisantes. Ce ne fut guère

qu'en 1240 que l'on continua les parties supérieures du choeur, que l'on

commença les premières travées de la nef et la façade. Celle-ci ne fut

achevée, sauf les deux flèches des deux tours occidentales, que vers le

commencement du XIVe siècle; on y travaillait encore pendant le XVe

siècle, mais en suivant les dispositions et détails des XIIIe et XIVe

siècles. Un cloître s'élevait au nord de la nef et du transsept; et

c'était probablement pour donner entrée dans ce cloître qu'avait été

faite la porte ouverte dans la travée de droite du pignon nord, porte

dont nous avons parlé tout à l'heure. Deux autres portes publiques

furent ouvertes, dans les deux autres travées de ce pignon, vers le

milieu du XIIIe siècle, et richement décorées de voussures, bas-reliefs

et statues[218]. Deux tours s'élèvent sur la façade occidentale; quatre

tours surmontent les quatre angles des transsepts, et une tour centrale

se dressait, au centre de l'édifice, sur les quatre piles de la croisée.

Une flèche en plomb couronnait le poinçon de la croupe du comble

au-dessus du sanctuaire. Le pignon du transsept sud donnant du côté de

l'archevêché ne fut jamais percé de grandes portes. On arrivait du

palais archiépiscopal au choeur par des portes secondaires, percées dans

les soubassements de ce pignon (voyez le plan). Pendant les XIVe et XVe

siècles, de petites chapelles furent bâties du côté nord, entre les

contreforts de la nef et dans l'intervalle laissé par le cloître; mais

ces petites chapelles, qui ne dépassent pas l'appui des fenêtres, ne

dérangent en rien l'ordonnance intérieure du vaisseau; elles ne

s'ouvrent, dans le bas-côté, que par de petites portes.

Si les projets de Robert de Coucy furent modifiés, c'est surtout dans la

construction de la façade occidentale, qui présente tous les caractères

de l'architecture la plus riche de la seconde moitié du XIIIe siècle.

Comme décoration, elle se relie encore aux faces latérales par ces

admirables couronnements de contreforts dans lesquels sont placées des

statues colossales. Mais la multiplicité des détails nuit à l'ensemble;

cette façade, quelque belle qu'elle soit, n'a pas la grandeur des faces

latérales. L'archivolte de la porte principale vient entamer la base des

contreforts intermédiaires, ce qui tourmente l'oeil; les nus, les

parties tranquilles font défaut. Cependant, et telle qu'elle est, la

façade occidentale de la cathédrale de Reims est une des plus splendides

conceptions du XIIIe siècle; elle a pour nous, d'ailleurs, l'avantage

d'être la seule. Notre-Dame de Paris est encore une façade de l'époque

de transition. Il en est de même à Laon. Nous ne pouvons considérer ces

portails comme appartenant au style purement ogival. Amiens n'a qu'une

façade tronquée, non terminée, sur laquelle des époques différentes sont

venues se superposer.

Chartres n'est qu'une réunion de fragments. Bourges et Rouen sont des

mélanges de styles de trois et quatre siècles. Les façades de Bayeux, de

Coutances, de Soissons, de Noyon, de Sens, de Séez, sont restées

inachevées, ont été dénaturées, ou présentent des amas de constructions

sans ensemble, élevées successivement sans projet arrêté. La façade

principale de Notre-Dame de Reims, malgré cet excès de richesse, a donc

pour nous l'avantage de nous donner une conception franche en style

ogival, et, sous ce point de vue, elle mérite toute l'attention des

architectes. Son iconographie est complète, et ce fait seul est d'une

grande importance. Mais nous reviendrons sur cette partie de la

décoration des cathédrales. Afin de donner une idée de ce que devait

être une cathédrale du XIIIe siècle, complète, achevée telle qu'elle

avait été conçue, nous donnons ici (18) une vue cavalière d'un édifice

de cette époque, exécutée d'après le type adopté à Reims. Faisant bon

marché des détails, auxquels nous n'attachons pas ici d'importance, on

peut admettre que le monument projeté par Robert de Coucy devait

présenter cet ensemble, si ce n'est que les flèches occidentales ne

furent jamais terminées et que les flèches centrale et des transsepts

étaient en bois et plomb. Le 24 juillet 1481, des ouvriers plombiers,

dont les noms nous sont restés[219], mirent le feu à la toiture par

négligence. L'incendie dévora toutes les charpentes. C'était, autour de

l'édifice, un tel déluge de plomb, que l'on ne pouvait en approcher pour

porter secours. Le dévouement des Rémois ne put maîtriser le fléau, et

ce fut une veritable désolation non-seulement dans la province, mais

dans la France, entière. Louis XI prit fort mal la nouvelle de ce

sinistre, qu'on lui apporta au Plessis-lès-Tours; il fut question de

remplacer le chapitre par des moines[220]. Quels que fussent les

sacrifices que s'imposèrent le chapitre et l'archevêque, les dons

royaux, qui furent considérables, on ne put songer à rétablir le

monument dans l'état où il était avant l'incendie. La sève qui, au XIIIe

siècle, se répandait dans ces grands corps était épuisée. On dut se

borner à refaire la charpente, les galeries supérieures, les pignons, à

réparer les tours du portail et à raser les quatre tours des transsepts

au niveau du pied du grand comble. C'est dans cet état que nous trouvons

aujourd'hui ce monument, si splendide encore malgré les mutilations

qu'il a subies.

La cathédrale d'Amiens, dévastée par le feu et les invasions normandes,

en 850, 1019 et 1107, fut totalement détruite par un incendie en 1218.

En 1220, Evrard de Fouilloy, quarante-cinquième évêque d'Amiens, fit

jeter les fondements de la cathédrale actuelle. Le maître de l'oeuvre

était Robert de Luzarches. L'évêque picard alla chercher son architecte

dans l'Ile de France. Les nouvelles constructions furent commencées par

la nef; probablement les restes de l'ancien choeur furent conservés

provisoirement afin de ne pas interrompre le culte. En 1223, l'évêque

Evrard mourut; les fondations étaient achevées sous la nef, et

probablement le pignon du transsept sud était élevé de quelques mètres

au-dessus du sol. Sous l'épiscopat du successeur de l'évêque Evrard,

Geoffroy d'Eu, nous voyons déjà les travaux confiés à un second

architecte, Thomas de Cormont. Robert de Luzarches n'avait pu que

laisser les plans de l'édifice qu'il avait fondé. Le second maître de

l'oeuvre éleva les constructions de la nef jusqu'à la naissance des

grandes voûtes; nous arrivons alors à l'année 1228. Son fils, Renault de

Cormont, continua l'oeuvre et passe pour l'avoir achevée en 1288, ce qui

n'est guère admissible, si nous observons les différences profondes de

style qui existent entre le rez-de-chaussée et les parties hautes du

choeur. En 1237, l'évêque Geoffroy mourut; son successeur Arnoult

termina les voûtes de la nef et fit élever sur la partie centrale de la

croisée une tour de pierre surmontée d'une flèche en bois et plomb. Ce

fut probablement aussi cet évêque qui fit élever les chapelles du

choeur[221]. En 1240, l'évêque Arnoult avait poussé les travaux avec une

telle activité que les fonds étaient épuisés; il fallut suspendre les

constructions et amasser de nouvelles sommes. En 1258, un incendie

consuma les charpentes des chapelles de l'abside; on voit parfaitement,

encore aujourd'hui, les traces de ce sinistre au-dessus des voûtes de

ces chapelles. Ce désastre dut contribuer encore à ralentir l'achèvement

du choeur. Il est certain que le triforium de l'abside, et par

conséquent toute l'oeuvre haute, ne fut commencé qu'après cet incendie,

car, sur les pierres calcinées en 1258, sont posées les premières

assises parfaitement pures de ce triforium. Les successeurs d'Arnoult,

Gérard ou Evrard de Couchy (pour COucy) et Aléaume de Neuilly, ne purent

que réunir les fonds nécessaires à la continuation des travaux. À

Amiens, comme partout ailleurs, les populations montraient moins

d'empressement à voir terminer le _monument_ de la cité; on mit un temps

assez long à recueillir les dons nécessaires à l'achèvement du choeur,

et ces dons ne furent pas assez abondants pour permettre de déployer

dans cette construction la grandeur et le luxe que l'on trouve dans la

nef et les chapelles absidales. En 1269, cet évêque faisait placer les

verrières des fenêtres hautes du choeur[222], et son successeur,

Guillaume de Mâcon, en 1288, mit la dernière main aux voûtes et parties

supérieures du chevet. En construisant la nef, de 1220 à 1228, on avait

voulu clore, avant tout, le vaisseau, et on ne s'était pas préoccupé de

la façade laissée en _arrachement_. La porte centrale seule avait été

percée au bas du pignon et la rose supérieure ouverte. Ce ne fut guère

qu'en 1238, lorsqu'une nouvelle impulsion fut donnée aux travaux par

l'évêque Arnoult, que l'on songea à terminer la façade occidentale. Mais

déjà, probablement, on pressentait l'épuisement des ressources, si

abondantes pendant le règne de Philippe-Auguste, et les projets

primitifs furent restreints. L'examen de l'édifice ne peut laisser de

doutes à cet égard.

En jetant les yeux sur le plan (fig. 19) nous voyons une ligne E F tirée

parallèlement au pignon du portail; c'est la limite de l'arrachement de

l'ancienne façade projetée contre lequel on est venu plaquer le portail

actuel. De cette modification au projet primitif, il résulte que les

deux tours G H, au lieu d'être élevées sur un plan carré comme toutes

les tours des cathédrales de cette époque, sont barlongues, moins

épaisses que larges; ce ne sont que des moitiés de tours dans toute leur

hauteur, et les deux contreforts, qui devaient se trouver, latéralement,

dans les milieux de ces tours, sont devenus contreforts d'angles. La

preuve la plus certaine de cette moditication apportée au projet de

Robert de Luzarches, c'est que les fondations existent sous le périmètre

total des tours telles qu'elles sont indiquées sur le plan présenté ici.

De la façade primitive, il ne reste que le trumeau et les deux

pieds-droits de la porte centrale, sur lesquels sont sculptées les

vierges sages et folles, et l'entourage de la grande rose percée sous la

maîtresse voûte. Les trois porches, si remarquables d'ailleurs, les

pinacles qui les surmontent, la galerie à jour et la galerie des rois,

datent de 1240 environ, ainsi que l'étage inférieur des tours. Quant aux

parties supérieures de ces tours et à la galerie entre deux, ce sont des

constructions successivement élevées pendant le XIVe siècle. Ce fut

aussi pendant le XIVe siècle que l'on ferma les parties supérieures des

pignons des deux transsepts qui probablement étaient restées inachevées,

et que l'on construisit des chapelles entre les contreforts de la nef,

adjonction funeste à la conservation de l'édifice et qui détruisit

l'unité et la grandeur de cet admirable vaisseau. Le XIVe siècle vit

encore exécuter les balustrades supérieures du choeur et de la nef. Les

balustrades des chapelles et les meneaux des deux roses occidentale et

méridionale, la consolidation de la rose septentrionale furent entrepris

au commencement du XVIe siècle. Le clocher central en pierre et

charpente, posé sur les quatre piliers de la croisée, sous l'épiscopat

d'Arnoult, vers 1240, fut détruit par la foudre le 15 juillet 1527. On

craignit un instant que le sinistre ne s'étendît à toute la cathédrale;

heureusement les progrès du feu furent promptement arrêtés, grâce au

dévouement des habitants d'Amiens.

Ce fut en 1529 que fut reconstruite la flèche actuelle, en charpente

recouverte de plomb, par deux charpentiers picards, Louis Cordon et

Simon Taneau (voy. FLÈCHE).

Nous avons dit que Robert de Luzarches avait pu voir non-seulement les

fondations de sa cathédrale, mais aussi quelques mètres du pignon du

transsept sud, élevés au-dessus du sol. En effet, le portail percé à la

base de ce pignon, dit portail de la Vierge dorée, présente des détails

d'architecture plus anciens que tous ceux des autres parties de

l'édifice; ce portail fut cependant remanié vers 1250; le tympan et les

voussures datent de cette époque et furent reposés après coup sur les

pieds-droits et le trumeau du commencement du XIIIe siècle. La Vierge

qui décore ce trumeau ne peut être antérieure à 1250; le trumeau fut

lui-même alors doublé à l'intérieur, afin de recevoir une décoration en

placage qui n'existait pas dans l'origine.

Le plan de la cathédrale d'Amiens n'indique pas que les premiers maîtres

de l'oeuvre aient eu la pensée d'élever, comme à Chartres, à Laon et à

Reims, quatre tours aux angles des transsepts; de sorte que nous voyons

aujourd'hui la cathédrale d'Amiens à peu près telle qu'elle fut

originairement conçue, si ce n'est que les deux tours de la façade

eussent dû avoir une base plus large et une beaucoup plus grande

hauteur. Cependant on remarque sur ce plan les escaliers posés à

l'extrémité des doubles bas-côtés du choeur, et précédant les chapelles.

Ces escaliers sont comme un dernier reflet des tours placées sur ces

points dans les églises normandes, et qui, comme nous l'avons dit, se

voient encore à Chartres. Nous les retrouvons dans les cathédrales de

Beauvais, de Cologne, de Narbonne, de Limoges, qui sont toutes des

filles de la cathédrale d'Amiens. Du côté du nord s'élevaient les

anciens bâtiments de l'évêché, qui étaient mis en communication avec la

cathédrale par la grande porte du pignon septentrional et par une petite

porte percée sous l'appui de la fenêtre de la première travée du

bas-côté. Sur le flanc nord du choeur était placée une sacristie avec

trésor au-dessus. Un cloître du XIVe siècle, dans les galeries duquel on

entrait par les deux chapelles A et B, pourtournait le rond-point

irrégulièrement, en suivant les sinuosités données par d'anciens

terrassements. En D sont placées des dépendances et une chapelle,

ancienne salle capitulaire qui date également de la première moitié du

XIVe siècle. Ce cloître et la chapelle étaient désignés sous la

dénomination de cloître et chapelle Macabre, des Macabrés, et, par

corruption, des Machabées. Les arcades vitrées de ce cloître, ou

peut-être les murs, étaient probablement décorés autrefois de peintures

représentant la danse macabre[223].

Voici (20) la coupe transversale de la nef de cette immense église, la

plus vaste des cathédrales françaises, dont le plan couvre une surface,

tant vides que pleins, de 8000 mètres environ[224]. Il est intéressant de

comparer les deux coupes transversales des cathédrales de Reims et

d'Amiens. La nef de la cathédrale d'Amiens, élevée rapidement d'un seul

jet, dix ans environ avant celle de Reims, présente une construction

plus légère, mieux entendue. À Reims, non-seulement dans le plan et les

parties inférieures de l'édifice on retrouve encore quelques traces des

traditions romanes, mais dans la coupe de la nef il y a un luxe

d'épaisseurs de piles qui indique, chez les constructeurs, une certaine

appréhension. À Reims (voy. fig. 14), les arcs-boutants sont placés trop

haut; on ne comprend pas, par exemple, quelle est la fonction du

deuxième arc. Le triforium est petit, mesquin; les arcs doubleaux, afin

de diminuer la poussée des voûtes, sont trop aigus, et prennent, par

conséquent, trop de hauteur; leur importance donne de la lourdeur à la

nef principale; il semble que ces voûtes, qui occupent une énorme

surface, vous étouffent. La construction préoccupe. Dans la nef

d'Amiens, au contraire, on respire à l'aise; à peine si l'on songe aux

piles, aux constructions; on ne voit pas, pour ainsi dire, le monument;

c'est comme un grand réservoir d'air et de lumière.

Bien que la cathédrale de Reims soit un édifice ogival, on y sent encore

l'empreinte du monument antique; que cette influence soit due au génie

de Robert de Coucy, ou aux restes d'édifices romains répandus sur le sol

de Reims, elle n'en est pas moins sensible. La cathédrale d'Amiens,

comme plan et comme structure, est l'église ogivale par excellence. En

examinant la coupe (fig. 20), on n'y trouve nulle part d'excès de

force[225]. Les piles des bas-côtés, plus hautes que celles de Reims, ont

près d'un tiers de moins d'épaisseur. Le triforium B est élancé et

permet de donner aux combles des bas-côtés une forte inclinaison. Les

arcs-boutants sont parfaitement placés de façon à contrebutter la grande

voûte. La charge sur les piles infêrieures est diminuée par l'évidement

des contreforts adossés aux piles supérieures; les arcs doubleaux sont

moins aigus que ceux de Reims.

On ne voit plus, au sommet de la nef d'Amiens, cette masse énorme de

maçonnerie, qui n'a d'autre but que de charger les piles afin d'arrêter

la poussée des voûtes. Ici, toute la solidité réside dans la disposition

des arcs-boutants et l'épaisseur des culées ou contreforts A. Cependant

cette nef, dont la hauteur est de 42m,50 sous clef, et la largeur d'axe

en axe des piles de 14m,60, ne s'est ni déformée, ni déversée. La

construction n'a subi aucune altération sensible; elle est faite pour

durer encore des siècles, pour peu que les moyens d'écoulement des eaux

soient maintenus en bon état. À Amiens, les murs ont disparu; derrière

la claire-voie du triforium en C, ce n'est qu'une cloison de pierre,

rendue plus légère encore par des arcs de décharge; sous les fenêtres

basses en D, ce n'est qu'un appui évidé par une arcature; au-dessus des

fenêtres supérieures en E, il n'y a qu'une corniche et un chéneau,

partout entre la lumière. Les eaux du grand comble s'écoulent

simplement, facilement et par le plus court chemin, sur les chaperons

des arcs-boutants supérieurs. Celles reçues par les combles des

collatéraux sont déversées à droite et à gauche des contreforts par des

gargouilles[226]. Il est difficile de voir une construction plus simple et

plus économique, eu égard à sa dimension et à l'effet qu'elle produit.

Dans les parties hautes du choeur de la cathédrale d'Amiens, on voulut

pousser le principe si simple, adopté pour la nef, aux dernières

limites, et on dépassa le but. Lorsque la construction de l'oeuvre haute

du choeur fut reprise après une interruption de près de vingt ans, on

avait déjà, dans l'église de l'abbaye de Saint-Denis, dans les

cathédrales de Troyes et même de Beauvais, adopté le système des

galeries de premier étage à claire voie prenant des jours extérieurs. Le

triforium se trouvait ainsi participer des grandes fenêtres supérieures

et prolongeait leurs ajours et leur riche décoration de verrières

jusqu'au niveau de l'appui de la galerie. Ce parti était trop séduisant

pour ne pas être adopté par l'architecte du haut choeur d'Amiens.

Mais examinons d'abord le plan de cette partie de l'édifice, qui sortait

de terre seulement un peu avant 1240, c'est-à-dire au moment où l'on

commençait aussi la Sainte-Chapelle du Palais à Paris[227]. On reconnaît,

dans le plan du choeur de Notre-Dame d'Amiens, une main savante; là,

plus de tâtonnements, d'incertitudes; aussi, nos lecteurs ne nous

sauront pas mauvais gré de leur faire connaître la façon de procéder

employée par le troisième maître de l'oeuvre de la cathédrale d'Amiens,

Renault de Cormont, pour tracer le rez-de-chaussée du plan de l'abside.

Soit A B la ligne de base de la moitié de l'abside (fig. 21); les

espaces A C, C B les écartements des axes des rangées de piles; soit la

ligne A X l'axe longitudinal du vaisseau. Sur cette ligne d'axe, le

traceur a commencé par poser le centre O à 2m,50 de la ligne A B; les

deux cercles C E, B D ont été tracés en prenant comme rayons les lignes

O C, O B. L'arc de cercle, dont B O est la moitié, a été divisé en sept

parties égales; le rayon F O prolongé a été tiré; ce rayon vient couper

l'arc C E au point d'intersection du prolongement de l'axe C C'; et,

passant par le centre O, rencontre le point correspondant à C. Comment

le traceur aurait-il obtenu ce résultat? Est-ce par des tâtonnements ou

par un moyen géométrique? Les côtés B F G H n'appartiennent pas à un

polygone divisant le cercle en parties égales. Il y a lieu de croire que

c'est le tracé primitif de l'abside qui a commandé l'ouverture de la nef

principale, et que Renault de Cormont n'a fait que suivre, quant à la

plantation de cette abside, ce que ses prédécesseurs avaient tracé sur

l'épure[228]. Si le tracé de l'abside n'avait pas commandé l'espace A C,

le hasard n'aurait pu faire que le point d'intersection de la ligne F O,

se prolongeant jusqu'au point correspondant à C avec l'axe C C', se

rencontrât sur l'arc C E. Il est donc vraisemblable que la largeur A B

étant donnée, le centre O a été posé sur le grand axe; que le grand arc

de cercle B D a été tracé et divisé en sept parties, et que le

prolongement du rayon F O a donné, par son intersection avec la ligne A

B, la largeur A C de la nef centrale. Dès lors, traçant l'arc C E, la

perpendiculaire C C' devait nécessairement rencontrer le rayon F O sur

un point K de ce cercle, qui devenait le centre de la deuxième pile du

rond-point. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que, généralement, la

construction des cathédrales était commencée par le choeur. Amiens fait

exception; mais tous les tracés et la plantation avaient dû être

préparés par Robert de Luzarches, le premier architecte. Quoi qu'il en

soit, ce fait indique clairement que les tracés de cathédrales étaient

commencés par le rond-point; c'était la disposition de l'abside qui

commandait l'écartement relatif des piles de la nef et des bas-côtés.

Les rayons G O, H O tirés donnaient, par leur rencontre avec le petit

arc C E, les centres des autres piles du sanctuaire. Quant aux

chapelles, celles de la cathédrale d'Amiens présentent cinq côtés d'un

octogone régulier. Voici comment on s'y prit pour les tracer: la ligne N

P, axe de la chapelle, étant tirée, les lignes G G', F F' ont été

conduites parallèles à cet axe. La base F G du polygone étant reculée

pour dégager la pile, la ligne L M a été tirée, divisant en deux angles

égaux l'angle droit F' L S. L'angle M L S a été divisé en deux angles

égaux par une ligne L R. L'intersection de cette ligne L R avec l'axe N

P est le centre T de l'octogone. Les lignes T R, T M, T Z, T F' donnent

la projection horizontale de quatre des arcs de la voûte. Il en est de

même des lignes O C, O K F, O G, etc.

Pour tracer les arcs ogives des voûtes des bas-côtés, soit I le devant

de la pile séparative des chapelles, la ligne I I' a été divisée en deux

parties égales, et, prenant O J comme rayon, un cercle a été décrit. La

rencontre de ce cercle avec les axes des chapelles a donné le centre des

clefs des voûtes (voy. VOÛTE).

Voulant avoir une chapelle plus profonde que les six autres dans l'axe,

on a pris la distance H U sur le prolongement de la ligne tirée du point

H parallèlement au grand axe; puis, à partir du point U, on a procédé

comme nous l'avons indiqué à partir du point L.

La fig. 21 bis présente le tracé des arcs des voûtes et piles des

chapelles, ainsi que des contreforts extérieurs qui viennent tous

s'inscrire dans un grand plateau circulaire en maçonnerie V Q, s'élevant

d'un mètre environ au-dessus du sol extérieur.

Tout ce grand ensemble de constructions est admirablement planté,

régulier, solide; les différences dans les ouvertures des chapelles sont

de trois ou quatre centimètres en moyenne au plus. On voit que ce sont

les projections horizontales des arcs des voûtes qui ont commandé la

disposition du plan (voy. CHAPELLE, CONSTRUCTION, PILIER, TRAVÉE, VOÛTE,

pour les détails de cette partie de la cathédrale d'Amiens).

La cathédrale d'Amiens n'était pas la seule qui se construisait sur ce

plan, dans cette partie de la France, de 1220 à 1260. À Beauvais, en

1225, on jetait les fondements d'une église aussi vaste; mais la bâtisse

était, suivant l'usage ordinaire, commencée, dans cette dernière ville,

par le choeur; et le plan de ce choeur vient appuyer l'opinion que nous

émettions ci-dessus au sujet du tracé de ces monuments, à savoir: que

c'était le tracé du sanctuaire qui donnait la largeur comparative des

bas-côtés et de la nef centrale.

Si nous jetons les yeux sur le plan de la cathédrale de Beauvais

(22)[229], nous voyons que si la largeur du choeur de la cathédrale de

Beauvais, compris les bas-côtés, est moindre que celle du choeur de la

cathédrale d'Amiens, cependant la largeur du sanctuaire de Beauvais,

d'axe en axe des piles, est plus grande que celle d'Amiens[230].

Procédant, pour le tracé des parties rayonnantes de l'abside, comme nous

l'avons indiqué fig. 21, le centre étant porté à Beauvais, comme à

Amiens, de 2m,50 environ sur le grand axe au-delà de la ligne de base,

et le cercle extérieur à diviser en sept parties égales étant plus

petit, il en résultait nécessairement (ces divisions n'étant pas

d'ailleurs les côtés de polygones réguliers) que le rayon, passant par

la première de ces divisions et le centre, venait couper la ligne de

base à une distance plus grande du grand axe. Une figure fera comprendre

ce que nous voulons dire: soit (23) la ligne de base A B, le grand axe C

D; O le point de centre, traçant deux arcs de cercle A D B, G F E. Si

nous divisons chacun de ces arcs de cercle en sept parties égales, le

rayon H O, tiré du point diviseur H de l'arc du grand cercle prolongé,

viendra couper la corde A B au point K; tandis que le rayon, tiré du

point diviseur I de l'arc du petit cercle prolongé, viendra couper cette

même corde en L. D'où l'on doit conclure, si nous suivons la méthode

adoptée par les architectes des cathédrales d'Amiens et de Beauvais,

pour tracer une abside avec bas-côtés et chapelles rayonnantes, que le

centre de l'abside étant fixé à une distance invariable de la ligne de

base sur le grand axe, la largeur du sanctuaire sera en raison inverse

de la largeur totale comprise entre les axes des piles extérieures des

bas-côtés, du moment que la portion du cercle absidal sera divisée en

sept parties.

Nous avons vu, dans le plan de l'abside de la cathédrale de Chartres

(fig. 12), que les chapelles sont mal plantées; les arcs-boutants ne

sont pas placés sur le prolongement de la ligne de projection

horizontale des arcs rayonnants du sanctuaire; que l'on trouve encore là

les suites d'une hésitation, des tâtonnements. Rien de pareil à Amiens

et à Beauvais; la position des arcs-boutants venant porter sur les

massifs entre les chapelles rayonnantes est parfaitement indiquée par le

prolongement des rayons tendant au centre de l'abside. À Amiens, à

Beauvais, on ne rencontre aucune irrégularité dans la plantation des

constructions absidales.

L'architecte de la cathédrale de Beauvais avait voulu surpasser l'oeuvre

des successeurs de Robert de Luzarches. Non-seulement (fig. 22) il avait

tenté de donner plus de largeur au sanctuaire de son église, mais il

avait pensé pouvoir donner aussi une plus grande ouverture aux arcades

parallèles du choeur, en n'élevant que trois travées au lieu de quatre

entre le rond-point et la croisée. Aux angles des transsepts, il

projetait certainement quatre tours, sans compter la tour centrale qui

fut bâtie. Ses chapelles absidales, moins grandes que celles d'Amiens et

moins élevées, laissèrent, entre leurs voûtes et celles des bas-côtés,

régner un triforium avec fenêtres au-dessus[231]. En élévation, il donna

plus de hauteur à ses constructions centrales, et surtout plus de

légèreté. Ses efforts ne furent pas couronnés de succès; la construction

du choeur était à peine achevée avec les quatre piles de la croisée et

la tour centrale, que cette construction, trop légère, et dont

l'exécution était d'ailleurs négligée, s'écroula en partie. À la fin du

XIIIe siècle, des piles durent être intercalées entre les piles des

trois travées du choeur (fig. 22) en A, en B et en C (voy.

CONSTRUCTION).

Une sacristie fut élevée en D comme à Amiens, et ce ne fut qu'au

commencement du XVIe siècle que l'on put songer à terminer ce grand

monument. Toutefois, ces dernières constructions ne purent s'étendre au

delà des transsepts, ainsi que l'indique notre plan; les guerres

religieuses arrêtèrent à tout jamais leur achèvement[232].

La cathédrale d'Amiens et celle de Beauvais produisirent un troisième

édifice, dans l'exécution duquel on profita avec succès des efforts

tentés, par les architectes de ces deux monuments; nous voulons parler

de la cathédrale de Cologne. Nous avons vu que le choeur de la

cathédrale d'Amiens avait dû être commencé de 1235 à 1240; celui de la

cathédrale de Beauvais fut fondé en 1225; mais nous devons avouer que

nous ne voyons, dans les parties moyennes de cet édifice, rien qui

puisse être antérieur à 1240; cependant, en 1272, ce choeur était

achevé, puisqu'on s'occupait déjà, à cette époque, de relever les voûtes

écroulées. En 1248, on commençait la construction du choeur de la

cathédrale de Cologne[233]; en 1322, ce choeur était consacré. On a

prétendu que les projets primitifs de la cathédrale de Cologne avaient

été rigoureusement suivis lors de la continuation de ce vaste édifice;

si cette conjecture n'est pas admissible dans l'exécution des détails

architectoniques, nous la croyons fondée en ce qui touche aux

dispositions générales.

Voici le plan de cette cathédrale (24)[234]. Si nous comparons ce plan

avec ceux d'Amiens et de Beauvais, nous voyons entre eux trois un degré

de parenté incontestable; non-seulement les dispositions, mais les

dimensions sont à peu de chose près les mêmes. À Amiens, si ce n'est la

chapelle de la Vierge qui fait exception, nous voyons le choeur composé

de quatre travées parallèles comme à Cologne; dans l'une et l'autre

église, les bas-côtés sont doubles en avant des chapelles absidales; ils

se retournent dans les transsepts. La différence la plus remarquable

entre ces deux édifices consiste dans les transsepts et la nef. La nef

du dôme de Cologne possède quatre collatéraux; celle de la cathédrale

d'Amiens n'en possède que deux. Les transsepts, à Cologne, se composent

de quatre travées chacun, ceux d'Amiens n'en ont que trois. À Beauvais,

la nef du XIIIe siècle devait-elle avoir quatre bas-côtés? c'est ce que

nous ne pourrions affirmer; mais le plan des chapelles absidales de

Cologne semble calqué sur celui de Beauvais. Cependant l'architecte du

dôme de Cologne avait élargi ses bas-côtés et donné plus de force aux

contreforts extérieurs; il s'était écarté de la règle suivie à Amiens et

à Beauvais, pour le tracé de la grande voûte du rond-point; il avait su

éviter les témérités qui causèrent la ruine du choeur de Beauvais; si

ses élévations et ses coupes se rapprochent de celles d'Amiens, elles

s'éloignent de celles de Beauvais. De ces trois choeurs élevés en même

temps, ou peut s'en faut, celui de Cologne est certainement le moins

ancien; et le maître de l'oeuvre de ce dernier monument sut profiter des

belles dispositions adoptées à Beauvais et à Amiens, en évitant les

défauts dans lesquels ses deux devanciers étaient tombés. Mais, nous

devons le dire, malgré la perfection d'exécution du choeur de la

cathédrale de Cologne, malgré la science pratique déployée par le

constructeur de cet édifice, dans lequel il ne se manifesta aucun

mouvement sérieux, la conception du choeur de Beauvais nous paraît

supérieure. Si l'architecte du choeur de Beauvais avait pu disposer de

moyens assez puissants, de matériaux d'un fort volume; s'il n'eût pas

été contraint, par le manque évident de ressources financières,

d'employer des procédés trop au-dessous de l'oeuvre projetée; s'il n'eût

pas été gêné par l'emplacement trop étroit qui lui était donné, il eût

accompli une oeuvre incomparable; car ce n'est pas par la théorie que

pèche la construction du choeur de la cathédrale de Beauvais, mais par

l'exécution, qui est médiocre, pauvre. N'oublions pas que la cathédrale

de Beauvais fut commencée au moment où déjà s'était ralenti le mouvement

politique et religieux qui avait provoqué l'exécution des grandes

cathédrales du Nord.

Cet art français du XIIIe siècle arrive si rapidement à son

développement, que déjà, vers le milieu de ce siècle, on sent qu'il

étouffera l'imagination de l'artiste; il se réduit souvent à des

formules qui tiennent plus de la science que de l'inspiration; il tend à

devenir banal. Des tâtonnements, il tombe presque sans transition dans

la rigueur mathématique. Le moment pendant lequel on peut le saisir est

compris entre des essais dans lesquels on sent une surabondance de force

et d'imagination, et un formulaire toujours logique, mais souvent sec et

froid. Cela tient non pas seulement aux arts de cette époque, mais à

l'esprit de notre pays, qui tombe sans cesse des excès de l'imagination

dans l'excès de la méthode, de la règle; qui, après s'être passionné

pour les formes extérieures de l'art, se passionne pour un principe

abstrait; qui, pour tout dire en un mot, ne sait se maintenir dans le

juste milieu en toutes choses.

On nous a répété bien des fois que nous étions _latins_: par la langue,

nous en tombons d'accord; par l'esprit, nous penchons plutôt vers les

Athéniens. Comme eux, une fois au pied de l'échelle, nous arrivons

promptement au sommet, non pour nous y tenir, mais pour en descendre. Si

nous passons en revue l'histoire des arts de tous les peuples (qui ont

eu des arts), nous ne trouverons nulle part, si ce n'est à Athènes et

dans le coin de l'Occident que nous occupons, ce besoin incessant de

faire pencher les plateaux de la balance tantôt d'un côté, tantôt de

l'autre, sans jamais les maintenir en équilibre.

Ce qu'on a toujours paru redouter le plus en France, c'est l'immobilité;

au besoin de mouvement, l'on a sacrifié de tout temps, chez nous, le

vrai et le bien, lorsque par hasard on y était arrivé. Et pour ne pas

sortir des questions d'art, nous avons toujours fait succéder à une

période d'invention, de recherche, de développement de l'imagination, de

poésie, si l'on veut, une période de raisonnement; aux égarements de la

fantaisie et de la liberté, la règle absolue. De l'architecture si

variée et si pleine d'invention du commencement du XIIIe siècle, de

cette voie si large qui permettait à l'esprit d'arriver à toutes les

applications de l'art, on se jette tout à coup dans la science pure,

dans une suite de déductions impérieuses qui font passer cet art des

mains des artistes inspirés aux mains des appareilleurs. Des abus de ce

prinpipe naissent les architectes de la renaissance, ceux-ci laissent

pleine carrière à leur imagination; la fantaisie règne en maîtresse

absolue; mais bientôt, s'appuyant sur une interprétation judaïque de

l'architecture antique, on veut être plus Romain que les Romains, on

circonscrit l'art de l'architecture dans la connaissance des _ordres_,

soumis à des règles impérieuses que les anciens se gardèrent bien de

reconnaître[235]. Cependant, les excès en France sont presque toujours

couverts d'un vernis, d'une sorte d'enveloppe qui les rend supportables;

on appellera cela le goût si l'on veut. On arrive promptement à l'abus,

et l'abus persiste parce qu'on le rend presque toujours séduisant.

L'architecture française était en chemin, dès le milieu du XIIIe siècle,

de franchir en peu de temps les limites du possible; cependant on

s'arrête aux hardiesses, on n'atteint pas l'extravagance. L'architecte

du choeur de la cathédrale de Beauvais, si ce monument eût été exécuté

avec soin, fût arrivé, cinquante ans après l'inauguration de l'art

ogival, à produire tout ce que cet art peut produire; il est à croire

que les fautes qu'il commit dans l'exécution arrêtèrent l'élan de ses

confrères: il y eut réaction; à partir de ce moment, l'imagination cède

le pas aux calculs, et les constructions religieuses qui s'élèvent à la

fin du XIIIe siècle sont l'expression d'un art arrivé à sa maturité,

basé sur l'expérience et le raisonnement, et qui n'a plus rien à

trouver.

Mais avant de donner des exemples de ces derniers monuments, nous ne

pouvons omettre de parler de certaines cathédrales qui doivent être

classées à part.

Nous avons d'abord fait connaître les édifices de premier ordre élevés

pendant une période de soixante ans environ, pour satisfaire aux besoins

nouveaux du clergé et des populations, dans des villes riches, et au

moyen de ressources considérables. Mais si l'entraînement qui portait

les évêques à rebâtir leurs cathédrales était le même sur toute la

surface du domaine royal et des provinces les plus voisines, les

ressources n'étaient pas, à beaucoup près, égales dans tous les

diocèses. Pendant que Reims, Chartres et Amiens élevaient leur église

mère sur de vastes plans, après en avoir assuré la durée par des travaux

préliminaires exécutés avec un grand luxe de précautions, d'autres

diocèses, entourés de populations moins favorisées, moins riches, en se

laissant entraîner dans le mouvement irrésistible de cette époque, ne

pouvaient réunir des sommes en rapport avec la grandeur des entreprises,

quelle que fût d'ailleurs la bonne volonté des fidèles.

De ce besoin de construire des églises vastes avec des moyens

insuffisants, il résultait des édifices qui ne pouvaient présenter des

garanties de durée. Pour pouvoir élever, au moins partiellement, les

constructions sans épuiser toutes les ressources disponibles dès les

premiers travaux, on se passait de fondations, ou bien on les

établissait avec tant de parcimonie, qu'elles n'offraient aucune

stabilité. Lorsqu'on a vu comme sont fondées les cathédrales de Paris,

de Reims, de Chartres ou d'Amiens, on ne peut admettre que les maîtres

des oeuvres des XIIe et XIIIe siècles ne fussent pas experts dans la

connaissance de ces éléments de la construction. Mais tel évêque voulait

une cathédrale vaste, promptement élevée, qui pût rivaliser avec celles

des diocèses voisins, et ses ressources étaient proportionnellement

minimes; il n'entendait pas qu'on enfouît sous le sol une grande partie

de ces sommes réunies à grande peine, il fallait paraître; le maître de

l'oeuvre se contentait de jeter, dans des tranchées mal faites, du

mauvais moellon que l'on pilonnait; puis il élevait à la hâte, sur cette

base peu résistante, un grand édifice. Habile encore dans son

imprudence, il achevait son oeuvre.

Ces derniers monuments ne sont pas les moins intéressants à étudier, car

ils prouvent, beaucoup mieux que ceux élevés avec luxe, deux choses: la

première, c'est que le nouveau système d'architecture adopté par l'école

laïque se prêtait à ces imperfections d'exécution, et pouvait, à la

rigueur, se passer de précautions regardées comme nécessaires; la

seconde, que, dans des cas pareils, les maîtres des oeuvres du moyen âge

arrivaient, par des artifices de construction qui dénotent une grande

subtilité et beaucoup d'adresse, à élever à peu de frais des édifices

vastes et d'une grande apparence. Si ces édifices tombent aujourd'hui,

s'ils ont subi des altérations effrayantes, ils n'en ont pas moins duré

six siècles; les évêques qui les ont bâtis ont obtenu le résultat auquel

ils tendaient: eux et leurs successeurs les ont vus debout.

Parmi les cathédrales qui furent construites dans des conditions aussi

défavorables, il faut citer en première ligne la cathédrale de Troyes.

Le choeur et les transsepts de la cathédrale de Troyes, dont nous

présentons le plan (25), appartiennent, par leurs dimensions, à un

monument du premier ordre. Le vaisseau principal n'a pas moins de 14m50

d'axe en axe; or, que l'on compare le plan du choeur de la cathédrale de

Troyes avec celui du choeur de la cathédrale de Reims, par exemple, qui,

dans oeuvre, est à peu près de la même dimension comme largeur; quelle

énorme différence de cube de matériaux à rez-de-chaussée, entre ces deux

édifices. L'architecte de la cathédrale de Troyes a établi ce vaste

monument sur des fondations composées uniquement de mauvais sable et de

débris de craie; mais, avec une connaissance parfaite du défaut de sa

construction, il a cherché à reporter ses pesanteurs sur le milieu du

choeur, en donnant aux piliers intérieurs une assiette comparativement

large, et aux contreforts extérieurs un volume moindre que dans les

édifices analogues. Il espérait ainsi, en ne chargeant pas le périmètre

de son monument, éviter le déversement que devait nécessairement

produire le poids des contreforts, augmenté de la poussée des grandes

voûtes. Il va sans dire qu'il ne réussit qu'imparfaitement dans

l'exécution. Malgré leur peu de pesanteur, les contreforts extérieurs se

déversèrent sous la pression oblique des arcs-boutants, et, au XIVe

siècle, il fallut déjà prendre des mesures pour arrêter les fâcheux

effets causés par le vice radical de la construction de la cathédrale de

Troyes. Ce n'est pas seulement dans les fondations que l'on remarque

l'extrême parcimonie avec laquelle la partie orientale de cet édifice

fut élevée; en élévation, tous les membres résistants et épais de la

bâtisse sont construits en matériaux petits, inégaux, d'une mauvaise

qualité; les meneaux, corniches et colonnes sont seuls en pierre de

taille; les voûtes sont en craie. Le fondateur n'en vit pas moins ce

vaste choeur élevé; son but était atteint. Le choeur de la cathédrale de

Troyes est d'ailleurs fort beau comme composition; à l'intérieur on ne

s'aperçoit pas de cette pauvre exécution. La galerie ou triforium est,

comme dans le choeur de la cathédrale d'Amiens, à claire-voie, et toutes

les fenêtres sont garnies de beaux vitraux. La sculpture intérieure est

sobre, mais large et belle; les chapelles sont d'une heureuse

proportion. Vers le commencement du XIVe siècle, la nef fut élevée avec

des doubles bas-côtés; peu après, c'est-à-dire vers le milieu du XIVe

siècle, des chapelles vinrent encore s'ajouter à cette nef. La façade ne

fut commencée qu'au XVIe siècle et resta inachevée. Ces constructions

des XIVe et XVIe siècles sont solidement fondées et savamment

combinées[236].

Le choeur de la cathédrale de Troyes présente quelques particularités

que nous devons signaler (fig. 25). Si la chapelle de la Vierge (dans

l'axe de l'abside) n'est pas aussi profonde qu'à Amiens, cependant elle

se distingue des quatre autres chapelles absidales; elle possède deux

travées en avant du rond-point au lieu d'une seule. Du côté du nord,

deux chapelles plus petites s'ouvrent à l'extrémité des bas-côtés, avant

les chapelles absidales; l'une des deux est ouverte dans le second

collatéral. Au sud, est une sacristie et un double bas-côté terminé par

une sorte d'abside peu prononcée. La grande voûte n'est pas tracée comme

le sont celles d'Amiens et de Beauvais. Le centre du rond-point est posé

sur le dernier arc doubleau, et la poussée des arcs arêtiers est

contrebuttée par deux demi-arcs ogives franchissant la largeur de la

dernière travée. Enfin, si le choeur de la cathédrale de Troyes est

champenois, bâti à une époque où cette province n'était pas encore

réunie à la France, il appartient, comme architecture, au domaine royal.

Sa construction fut certainement confiée à l'un de ces maîtres des

oeuvres appartenant à l'école des Thomas de Cormont, des architectes qui

rebâtirent, au XIIIe siècle, le haut choeur de l'église abbatiale de

Saint-Denis[237], qui élevèrent le choeur de la cathédrale de Tours, dont

nous présentons ici le plan (26). Comparativement aux plans que nous

avons donnés jusqu'à présent, celui de la cathédrale de Tours est

petit[238]; mais les constructions sont excellentes. Le triforium est à

claire-voie comme ceux de Troyes et d'Amiens.

Tours était cependant une ville très-importante au XIIIe siècle; mais

nous ne trouvons plus dans les populations des bords de la Loire cet

esprit hardi, téméraire des populations de l'Ile de France, de Champagne

et de Picardie. Plus sages, plus mesurés, les riverains de la Loire

n'exécutent leurs monuments que dans les limites de leurs ressources. La

cathédrale de Tours, dans ses dimensions restreintes, en est un exemple

remarquable.

Ce charmant édifice est exécuté avec un soin tout particulier; on n'y

voit, dans aucune de ses parties, de ces négligences si fréquentes dans

nos grandes cathédrales du nord. Les cathédrales de Chartres et d'Amiens

particulièrement, paraissent avoir été élevées avec une hâte qui tient

de la fièvre; il semble, lorsqu'on parcourt ces édifices, que leurs

architectes aient eu le pressentiment du peu de durée de cette impulsion

à laquelle ils obéissaient. À Tours, on sent l'étude, le soin, la

lenteur dans l'exécution; le choeur de la cathédrale est l'oeuvre d'un

esprit rassis, qui possède son art et n'exécute qu'en vue des ressources

dont il peut disposer. On peut dire que ce gracieux monument suit pas à

pas les progrès de l'art de son temps; mais aussi n'y sent-on pas

l'inspiration du génie qui conçoit et devance l'exécution, qui anime la

pierre, et la soumet sans cesse à de nouvelles idées.

Il est nécessaire que nous revenions sur nos pas pour reprendre, à sa

souche, une autre branche des grandes constructions religieuses du XIIIe

siècle. À Autun, il existe encore une cathédrale bâtie vers le milieu du

XIIe siècle; ce monument rappelle les constructions religieuses de

Cluny; il avait été élevé sous l'influence des églises de cet ordre et

des traditions romaines vivantes encore dans cette ville.

Son plan, que nous donnons ici (27), couvre une surface médiocre comme

étendue[239]; il est d'une grande simplicité; la nef et les collatéraux se

terminent par trois absides semi-circulaires; le vaisseau principal est

voûté en berceau ogival, avec arcs doubleaux; les bas-côtés en voûtes

d'arêtes sans arcs ogives[240]. Un vaste porche, bâti peu de temps après

la construction de la nef, la précède, comme dans les églises

clunisiennes.

Cet édifice en produisit bientôt un autre; c'est la cathédrale de

Langres (28). À Langres, le bas-côté pourtourne le sanctuaire; une seule

chapelle existait à l'abside[241]; dans les murs est des croisillons,

s'ouvrent deux petites absides. Le rond-point était encore voûté en

cul-de-four; mais, dans la travée qui le précède et dans le collatéral

circulaire, apparaissent les voûtes d'arêtes avec arcs ogives. Les

fenêtres et les galeries sont plein cintre; tous les archivoltes,

formerets et arcs doubleaux, en tiers point (voy. VOÛTE). Des

arcs-boutants, qui datent de la construction primitive, contre-buttent

les poussées reportées sur les contreforts.

Le choeur de la cathédrale de Langres date de la seconde moitié du XIIe

siècle; la nef, des dernières années de ce siècle ou des premières du

XIIIe. Nous présentons (29) la coupe transversale de ce monument. En

examinant cette coupe, il est facile de voir qu'il y a là tous les

éléments d'un art qui se développe, des dispositions simples et sages.

Si la cathédrale d'Autun, avec son grand berceau ogival sans

arcs-boutants, n'offrait pas des conditions de stabilité suffisantes[242],

à Langres, le problème était résolu, les conditions de stabilité

excellentes.

Cette école de constructeurs, dont nous retrouvons les oeuvres à la

Charité-sur-Loire, dans le porche de Vézelay, dans celui de Cluny, dans

la belle église de Montréale (Yonne), dans une grande partie du

Lyonnais, de la Bourgogne et du fond de la Champagne, s'élevait

parallèlement à l'école sortie de l'Ile de France; elle fut absorbée par

celle-ci.

La cathédrale de Langres est la dernière expression originale de cette

branche de l'art ogival issue des provinces du sud-est; les deux rameaux

se rencontrèrent à Sens pour se mêler et produire un édifice d'un

caractère particulier, mais où cependant l'influence française

prédomine.

Nous présentons le plan (30) de la cathédrale de Sens[243], terminée à la

fin du XIIe siècle. En comparant le choeur de cette cathédrale avec

celui de Langres, on trouve entre eux deux une certaine analogie. Le

sanctuaire est entouré d'un collatéral; une seule chapelle est disposée

dans l'axe; dans les transsepts, les absides, dont nous trouvons

l'embryon à Langres, se dévelopent à Sens. Dans les détails, on

rencontre également, entre les deux édifices, des points de rapport. Les

arcs ogives, par exemple, des voûtes des bas-côtés, à Sens comme à

Langres, reposent sur des culs-de-lampes ménagés au-dessus des

chapiteaux, ceux-ci ne recevant que les retombées des archivoltes et des

arcs doubleaux.

Mais, à Sens, plus de pilastres cannelés; déjà le système de la voûte

française est adopté dans les bas-côtés[244]. Autour du sanctuaire, ce

n'est plus, comme à Langres, une simple rangée de colonnes qui porte les

parties supérieures, mais des colonnes accouplées suivant les rayons de

la courbe, et des piles formées de faisceaux de colonnettes. Ce système

de colonnes accouplées entre des piles plus fortes, se reproduit dans

toute l'oeuvre intérieure de la cathédrale de Sens, et s'adapte

parfaitement à la combinaison des voûtes dont les diagonales ou arcs

ogives comprennent deux travées; c'est une disposition analogue à celle

de la nef de la cathédrale de Noyon, et qui fut généralement adoptée

dans les églises de l'Ile-de-France de la fin du XIIe siècle.

Malheureusement, la cathédrale de Sens subit bientôt de graves

modifications; des reconstructions et adjonctions postérieures à sa

construction changèrent profondément ses belles dispositions premières.

Pour bien nous rendre compte de l'édifice primitif, il nous faut passer

la Manche et aller à Canterbury.

Nous ne possédons aucun renseignement précis sur la fondation de la

cathédrale actuelle de Sens, et le nom du maître de l'oeuvre qui la

conçut nous est inconnu; on sait seulement que sa construction était en

pleine activité sous l'épiscopat de Hugues de Toucy, de 1144 à 1168,

dates qui s'accordent parfaitement avec le caractère archéologique du

monument. Nos voisins d'outre-mer sont plus soigneux que nous lorsqu'il

s'agit de l'histoire de leurs grands monuments du moyen âge. Les

documents abondent chez eux, et depuis longtemps ont été recueillis avec

soin; grâce à cet esprit conservateur, nous allons trouver à Canterbury

l'histoire de la cathédrale sénonaise.

En 1174, un incendie détruisit le choeur et le sanctuaire de la

cathédrale de Canterbury; l'année suivante, après que les restes de la

partie incendiée eurent été dérasés et qu'on eut établi provisoirement

les stalles dans l'ancienne nef, on commença le nouveau choeur. L'oeuvre

fut confiée à un certain Guillaume de Sens[245]. Ce maître de l'oeuvre ne

quitta l'Angleterre qu'en 1179, à la suite d'une chute qu'il fit sur ses

travaux, après avoir élevé la partie antérieure du nouveau choeur et les

deux transsepts de l'est[246]. Avant de partir, étant blessé et ne pouvant

quitter son lit, Guillaume de Sens, voyant l'hiver (1778-1779)

approcher, et ne voulant pas laisser la grande voûte inachevée, donna la

conduite du travail à un moine habile et industrieux qui lui servait de

conducteur de travaux. Ce fut ainsi que put être terminée la voûte de la

croisée et des deux transsepts orientaux.

Mais «le maître, s'apercevant qu'il ne recevait aucun soulagement des

médecins, abandonna l'oeuvre, et, traversant la mer, retourna chez lui

en France. Un autre lui succéda dans la direction des travaux William de

nom, Anglais de nation, petit de corps, mais probe et habile dans toutes

sortes d'arts.» Ce fut ce second maître, _anglais de nation_, qui

termina le choeur, le chevet, la chapelle de la Trinité et la chapelle

dite _la couronne de Becket_. Or cette extrémité orientale, dont nous

donnons le plan au niveau de la galerie du rez-de-chaussée (31), quoique

élevée par un architecte anglais, conserve encore tous les caractères de

l'abside de la cathédrale de Sens, non-seulement dans son plan, mais

dans sa construction, ses profils et sa sculpture d'ornement, avec plus

de finesse et de légèreté; ce qui s'explique par l'intervalle de

quelques années qui sépare ces deux constructions. William l'Anglais n'a

fait que suivre, nous le croyons, les projets de son malheureux

prédécesseur, qui pourrait bien être le maître de l'oeuvre de la

cathédrale de Sens. Le chevet de la cathédrale de Canterbury nous donne

le moyen de restituer le chevet de la cathédrale de Sens, ainsi que nous

l'avons fait (fig. 30)[247].

Ce qui caractérise la cathédrale de Sens, c'est l'ampleur et la

simplicité des dispositions générales. La nef est large, les points

d'appui résistants, élevés seulement sous les retombées réunies des

grandes voûtes; le choeur est vaste et profond. L'architecte avait su

allier la mâle grandeur des églises bourguignonnes du XIIe siècle aux

nouvelles formes adoptées par l'Ile-de-France. Mais il ne faut pas

croire que ce monument nous soit conservé tel que l'avait laissé

l'évêque Hugues de Toucy. Dévasté par un incendie vers le milieu du

XIIIe siècle, les voûtes, les fenêtres hautes et les couronnements

furent refaits, puis la chapelle absidale. Des colonnes furent ajoutées

entre les colonnes accouplées du rond-point, afin de porter de fond les

archivoltes qui devaient, comme à Canterbury, porter sur des

culs-de-lampe saillants entre les deux chapiteaux (voy. PILE).

À la fin de ce siècle, on pratiqua des chapelles entre les contreforts

de la nef; cette malheureuse opération, que subirent toutes nos

cathédrales françaises, sauf celles de Reims et de Chartres, eut pour

résultat d'affaiblir les points d'appui extérieurs et de rendre

l'écoulement des eaux difficile. Vers 1260, la tour sud de la façade

s'écroula sur la belle salle synodale bâtie vers 1240, en C; cette tour

fut remontée à la fin du XIIIe siècle et achevée seulement au XVIe

siècle. La tour du nord, élevée vers la fin du XIIe siècle, n'était

terminée que par un beffroi de bois, recouvert de plomb, monté vers le

commencement du XIVe siècle[248]. Au commencement du XVIe siècle, le

pignon du transsept sud, qui datait du XIIIe siècle, fut repris dans

toute sa partie supérieure; celui du nord, complétement rebâti; les

fenêtres hautes des croisillons, refaites avec leurs vitraux; enfin,

deux chapelles de forme irrégulière vinrent s'accoter, à la fin du XVIe

et au XVIIe siècle, contre les flancs du collatéral de l'abside. Une

salle du trésor et des sacristies qui communiquent avec l'archevêché

s'élevèrent en B. L'entrée principale du palais archiépiscopal était

sous la salle synodale en A.

Dans la cathédrale de Sens, le plein cintre vient se mêler à l'ogive,

comme dans le choeur de la cathédrale de Canterbury. C'est encore là une

influence de l'école bourguignonne.

Les constructions achevées en 1168 avaient dû s'arrêter à la seconde

travée de l'entrée de la nef. Les parties les plus anciennes de la

façade ne remontent pas plus loin que les dernières années du XIIe

siècle; il ne reste, de cette époque, que les deux portes centrale et

nord et la tour nord tronquée. À l'intérieur et à l'extérieur, sur ce

point, c'est un mélange incompréhensible de constructions reprises

pendant les XIIIe, XIVe et XVIe siècles.

Ce qui reste des vitraux du commencement du XIIIe siècle et du XVIe,

dans la cathédrale de Sens, est fort remarquable (voy. VITRAIL).

Saint-Étienne de Sens est une cathédrale à part, comme plan et comme

style d'architecture; contemporaine de la cathédrale de Noyon, elle n'en

a pas la finesse et l'élégance. On y trouve, malgré l'adoption du

nouveau système d'architecture, l'ampleur des constructions romanes,

bourguignonnes et de Langres, comme un dernier reflet de l'antiquité

romaine. Ce qui caractérise la cathédrale sénonaise, c'est surtout

l'unique chapelle absidale et les deux absidioles des transsepts.

Quoique Sens et Langres dépendissent de la Champagne, ces deux églises

appartiennent bien moins à cette province qu'à la Bourgogne, comme

disposition et style d'architecture.

Nous en trouvons la preuve dans les substructions de la cathédrale

d'Auxerre. La cathédrale d'Auxerre, rebâtie après un incendie par

l'évêque Hugues, vers 1030, possédait un sanctuaire circulaire avec

bas-côtés et chapelle unique dans l'axe; la crypte de cette église,

encore existante aujourd'hui, est, sous ce point de vue, du plus grand

intérêt. Nous en donnons ici le plan (32)[249], dépouillé des contreforts

extérieurs ajoutés au XIIIe siècle. En comparant ce plan de crypte avec

le plan du choeur et du chevet de la cathédrale de Langres, et surtout

avec celui de la cathédrale de Sens, il est facile de reconnaître le

degré de parenté intime qui lie ces trois édifices, construits à des

époques fort différentes; et on peut conclure, nous le croyons, de cet

examen, que les diocèses d'Autun, de Langres, d'Auxerre et de Sens,

possédaient, depuis le XIe siècle, certaines dispositions de plan qui

leur étaient particulières, et qui furent adoptées dans la partie

orientale de la cathédrale de Canterbury.

Nous retrouvons encore les traces de cette école, au XIIIe siècle, à

Auxerre même. En 1215, l'évêque Guillaume de Seignelay commença la

reconstruction de toute la partie orientale de la cathédrale d'Auxerre;

l'ancienne crypte fut conservée, et c'est sur son périmètre, augmenté

seulement de la saillie de quelques contreforts, que s'éleva la nouvelle

abside. Sur la petite chapelle absidale de la crypte, on bâtit une seule

chapelle carrée dans l'axe, en renforçant par des piliers, à

l'extérieur, le petit hémicycle du XIe siècle (fig. 32).

Certes, à cette époque, si l'on n'avait pas regardé cette forme de plan

comme consacrée par l'usage, même en conservant la crypte, on aurait pu,

comme à Chartres, s'étendre au dehors de son périmètre, soit pour élever

un second bas-côté, soit pour ouvrir un plus grand nombre de chapelles

absidales. Le plan du XIe siècle fut conservé, et le choeur de la

cathédrale auxerroise du XIIIe siècle respecta sa forme traditionnelle.

Cependant la construction du choeur de Saint-Étienne d'Auxerre fut assez

longue à terminer.

Guillaume de Seignelay, en prenant possession du siége épiscopal de

Paris, en 1220, laissa des sommes assez importantes pour continuer

l'oeuvre; son successeur, Henri de Villeneuve, qui mourut en 1234,

paraît avoir achevé l'entreprise; c'est l'opinion de l'abbé Lebeuf[250],

opinion qui se trouve d'accord avec le style de cette partie de la

cathédrale. Quant aux transsepts et à la nef de l'église Saint-Étienne

d'Auxerre, commencés vers la fin du XIIIe siècle, on ne les acheva que

pendant les XIVe et XVe siècles. La façade occidentale resta incomplète;

la tour nord seule fut terminée vers le commencement du XVIe siècle.

Si les diocèses méridionaux de la Champagne avaient subi l'influence des

arts bourguignons, l'un de ceux du nord avait pris certaines

dispositions aux édifices religieux des bords du Rhin. Au commencement

du XIIIe siècle, on reconstruisit la cathédrale de Châlons-sur-Marne,

dont le sanctuaire (33) était dépourvu de bas-côtés, et dont les

transsepts allongés étaient accompagnés, à l'est, de deux chapelles

carrées; de deux petits sacraires et de tours, restes d'un édifice

roman. Nous ne pouvons savoir si, comme dans les églises rhénanes, la

nef était terminée, à l'ouest, par des transsepts et par une seconde

abside; nous serions tentés de le croire en examinant les dispositions

rhénanes de ce plan du côté de l'est[251]. Toutefois, si la cathédrale de

Châlons-sur-Marne rappelle, dans le plan de son chevet, celle de Verdun,

par exemple, qui est entièrement rhénane, les détails, le système de

construction et l'ornementation, se rapprochent de l'école de Reims.

C'est là un monument exceptionnel, sorte de lien entre deux styles fort

différents, mais qui se réduit à un seul exemple. Ne pouvant nous

occuper des admirables cathédrales de Cambrai et d'Arras[252], détruites

aujourd'hui, et qui auraient pu nous fournir des renseignements précieux

sur la fusion de l'école rhénane avec l'école française, nous ferons un

détour vers les provinces du nord-ouest et de l'ouest.

Dans le Nord, les voûtes avaient paru tardivement; les grandes églises

du centre de la France, des provinces de l'est et de l'ouest, étaient

déjà voûtées au XIe siècle, quand on couvrait encore les nefs

principales des églises par des charpentes apparentes dans une partie de

la Picardie et de la Champagne, dans la Normandie, le Maine et la

Bretagne.

Pendant le XIIe siècle, la Normandie et le Maine n'étaient pas réunis au

domaine royal; et, quoique les ducs de Normandie tinssent leur province

en fief de la couronne, chacun sait combien ils reconnaissaient peu, de

fait, la suzeraineté des rois de France. Ce qui reste des cathédrales

normandes du XIe au XIIe siècle, en Angleterre et sur le continent,

donne lieu de supposer que ces monuments, dont le plan se rapprochait

beaucoup de la basilique romaine, étaient, en grande partie, couverts

par des lambris; les voûtes n'apparaissaient que sur les bas-côtés et

les sanctuaires. L'ancienne cathédrale du Mans fut construite d'après ce

principe au commencement du XIe siècle. Nous en donnons le plan (34)[253].

Les bas-côtés A étaient fermés par des voûtes d'arêtes romaines, les

absides par des culs-de-four, les transsepts B et la nef C par des

charpentes lambrissées. Sur les quatre piles de la croisée, dans les

églises normandes, s'élevait toujours une haute tour portée sur quatre

arcs doubleaux. Au Mans, la façade occidentale existe encore, ainsi que

les murs latéraux et la base du pignon du transsept nord. On aperçoit

l'amorce des absidioles E.

La cathédrale de Péterborough en Angleterre, d'une date plus récente,

mais qui cependant, sur presque toute son étendue, est antérieure au

XIIe siècle, présente encore une disposition analogue à celle-ci.

Pendant le XIIe siècle, vers l'époque où l'on construisait les églises

de l'abbaye de Saint-Denis et de Notre-Dame de Noyon, la nef romane de

la cathédrale du Mans fut remaniée; on reprit les piles et les parties

supérieures de la nef, qui fut alors voûtée ainsi que les transsepts.

Ces voûtes se rapprochent, comme construction, non du système adopté

dans l'Ile-de-France et le Soissonnais, mais de celui qui dérivait des

coupoles des églises de l'Ouest (voy. VOÛTE). Une porte, décorée de

sculptures et de statues qui ont avec celles du portail royal de la

cathédrale de Chartres la plus grande analogie, fut ouverte au milieu de

la nef au sud (35). On ne se contenta pas de ces changements importants.

Vers 1220, les anciennes absides furent démolies, et on construisit

l'admirable choeur que nous voyons figuré dans ce plan. Mais alors le

Maine venait d'être réuni au domaine royal. Le diocèse du Mans payait sa

bienvenue en reconstruisant un choeur qui, à lui seul, couvre une

surface de terrain plus grande que tout le reste de l'ancienne

cathédrale.

Le choeur de la cathédrale du Mans, si ce n'était la profondeur inusitée

des chapelles absidales, présenterait une disposition absolument

pareille à celle de la cathédrale de Bourges. C'est-à-dire qu'il possède

deux rangs de galeries; le premier bas-côté, étant beaucoup plus élevé

que le second, a permis de pratiquer des jours et un triforium dans le

mur séparant ces deux bas-côtés au-dessus des archivoltes. Mais la

construction, la disposition des chapelles, les détails de

l'architecture sont beaucoup plus beaux au Mans qu'à Bourges. Les

extérieurs sont traités d'une manière remarquable, avec luxe, et ne

laissent pas voir la pauvreté des moyens comme la cathédrale de Bourges.

Une belle sacristie s'ouvre au sud; elle date également du XIIIe siècle.

Les deux pignons des transsepts, le seul clocher[254] bâti à l'extrémité

du croisillon sud, ne furent terminés qu'au XIVe siècle. Il est à croire

que le maitre de l'oeuvre du choeur de la cathédrale du Mans songeait à

reconstruire la nef dans le même style; les travaux s'arrêtèrent aux

transsepts, et si le monument y perd de l'unité, l'histoire de l'art y

gagne des restes fort précieux de la cathédrale primitive.

Au Mans, la chapelle de la Vierge, dans l'axe, est beaucoup plus

profonde que ses voisines et elle s'élève sur une crypte dans laquelle

on descend par un petit escalier particulier. Cette disposition de

chapelles absidales profondes, celle centrale étant accusée par une ou

deux travées de plus que les autres, se retrouve également dans le

choeur de la cathédrale de Séez. Cet édifice, complétement de style

normand dans la nef, qui date des premières années du XIIIe siècle, se

rapproche du style français dans sa partie orientale; il peut être

classé parmi ceux qui, élevés au moyen de ressources insuffisantes,

comme Troyes, Châlons-sur-Marne, Meaux, ne furent point fondés, ou le

furent mal. La nef (36), bâtie au commencement du XIIIe siècle, fut

remaniée dans sa partie supérieure cinquante ou soixante ans après sa

construction; le choeur, élevé vers 1230, et presque entièrement détruit

par un incendie, dut être repris, vers 1260, de fond en comble, sauf la

chapelle de la Vierge, que l'on jugea pouvoir être conservée. Le maître

de l'oeuvre du choeur, ne se fondant que sur des maçonneries

très-insuffisantes, avait cherché, par l'extrême légèreté de sa

construction, à diminuer le danger d'une pareille situation; et en ne

considérant même le choeur de la cathédrale de Séez qu'à ce point de

vue, il mériterait d'être étudié. Les chapelles profondes absidales,

présentant des murs rayonnants étendus, se prêtaient d'ailleurs à une

construction légère et bien empattée. En effet, les travées intérieures

du sanctuaire sont d'une légèreté qui dépasse tout ce qui a été tenté en

ce genre (voy. TRAVÉE), et la construction en élévation est des plus

savantes; cependant, rien ne peut remplacer de bonnes fondations; vers

la fin du XIVe siècle, on crut nécessaire de renforcer les contre-forts

extérieurs du choeur; mais ces adjonctions, mal fondées elles-mêmes,

contribuèrent encore, par leur poids, à entraîner la légère bâtisse du

XIIIe siècle, qui ne fit, depuis lors, que s'ouvrir de plus en plus. Au

commencement de notre siècle, les grandes voûtes du sanctuaire

s'écroulèrent; il fallut les refaire en bois.

La façade de la cathédrale de Séez est couronnée par deux tours avec

flèches élevées au commencement du XIIIe siècle et réparées ou reprises

pendant les XIVe et XVe. Ces tours, ainsi que toute la nef, ont fait de

très-sérieux mouvements, par suite de l'insuffisance des fondations.

C'est aujourd'hui un monument fort compromis[255].

Nous ne quitterons pas la Normandie, sans parler des cathédrales de

Bayeux et de Coutances.

La cathédrale de Bayeux, dont nous donnons le plan (37), est un édifice

du XIIIe siècle enté sur une église du XIIe; et, de l'église du XIIe

siècle, il ne reste que les piles, les archivoltes et les tympans du

rez-de-chaussée de la nef. Comme au Mans, comme à Séez, les transsepts

sont simples, sans collatéraux; à Bayeux, deux chapelles très-peu

profondes, dont nous trouvons également la trace dans le mur oriental du

croisillon sud de la cathédrale de Séez, s'ouvraient, à l'est, sur les

deux transsepts nord et sud. C'est là un dernier souvenir des chapelles

romanes des transsepts normands que l'on voit développées dans le plan

primitif de la cathédrale du Mans (fig. 34). À Bayeux encore, dans le

plan du choeur du XIIIe siècle, on voit les deux tours normandes (sur

une petite échelle, puisqu'elles ne contiennent que des escaliers) qui

terminaient la série des chapelles carrées avant les chapelles

absidales[256]. Sur la façade, deux grands clochers romans avec flèches.

Sur les quatre piles de la croisée, une tour existait dès le XIIe

siècle; elle fut rebâtie au XIIIe, puis continuée pendant les XIVe et

XVe siècles, pour être terminée, pendant le siècle dernier, par une

coupole avec lanterne. Ces quatre piles de la croisée furent

successivement enveloppées de placages pendant les XIIIe et XIVe

siècles[257]. On remarquera la disposition des clochers romans de la

façade occidentale; ils sont complétement fermés à rez-de-chaussée et

portent de fond; c'est là une disposition normande, que nous retrouvons

à Rouen, à Chartres même, encore indiquée à Béez et à Coutances (voy.

CLOCHER)[258].

À Bayeux, il n'y a plus trace, dans le style de l'architecture, de

l'influence française. Le mode normand domine seul; c'est celui que nous

retrouvons à Westminster, à Lincoln, à Salisbury, à Ely, en Angleterre;

et cependant, comme disposition de plan, la cathédrale de Bayeux se

rapproche plus des cathédrales françaises du XIIIe siècle, au moins dans

sa partie orientale, que des cathédrales anglaises. C'est qu'au XIIIe

siècle, si la Normandie possédait son style d'architecture propre, elle

subissait alors l'influence des édifices du domaine royal.

La cathédrale de Dol seule, en Bretagne, paraît s'être affranchie

complétement de l'empire qu'exerçaient, sur tout le territoire

occidental du continent, les dispositions de plan adoptées, à la fin du

règne de Philippe-Auguste, dans la construction des cathédrales, La

cathédrale de Dol est terminée, à l'orient, par un mur carré, dans

lequel s'ouvre un immense fenestrage, comme les cathédrales d'Ely et de

Lincoln.

La cathédrale de Coutances, fondée en 1030 et terminée en 1083, soit

qu'elle menaçât ruine comme la plupart des grandes églises du Nord de

cette époque, soit qu'elle parût insuffisante, soit enfin que le diocèse

de Coutances, nouvellement réuni à la couronne de France, voulût entrer

dans le grand mouvement qui alors faisait reconstruire toutes les

cathédrales au nord de la Loire; la cathédrale de Coutances,

disons-nous, fut complétement réédifiée dès les premières années du

XIIIe siècle. Le choeur, avec ses chapelles rayonnantes, qui rappellent

celles du choeur de la cathédrale de Chartres, paraît avoir été fondé

vers la fin du règne de Philippe-Auguste. Les constructions de la nef

durent suivre presque immédiatement celles du sanctuaire; mais il est

probable que les transsepts furent élevés sur les anciennes fondations

romanes du XIe siècle, et que même les énormes piliers de la croisée ne

font, comme à Bayeux, qu'envelopper un noyau de construction romane.

En effet, si nous examinons le plan (38) de cette partie de l'édifice,

nous y trouvons une sorte de gêne dans l'ensemble des dispositions, et

la trace encore bien marquée des chapelles normandes des croisillons.

Quelle que fût la charge que le maître de l'oeuvre voulait faire porter

aux quatre piliers de la croisée (charge énorme, il est vrai), il nous

paraît difficile d'admettre, qu'en plein XIIIe siècle, s'il n'eût pas

été commandé par des substructions antérieures, il ne se fût pas tiré

avec plus d'adresse de cette partie importante de son projet. Quoi qu'il

en soit, il ne reste plus de traces visibles de constructions romanes

dans la cathédrale de Coutances; c'est un édifice entièrement de style

ogival pur; la chapelle de la Vierge, à l'extrémité de l'abside, et les

chapelles de la nef furent seules ajoutées après coup, au XIVe

siècle[259]. La façade occidentale est surmontée de deux clochers avec

flèches en pierre, sous lesquels, outre les trois portes principales,

s'ouvrent deux porches latéraux au nord et au sud, d'un grand effet. Sur

les quatre piles de la croisée s'élève une énorme tour octogonale,

flanquée, sur les quatre faces diagonales, de quatre tourelles servant

d'escaliers. Cette tour centrale, qui devait certainement être couronnée

par une flèche, est restée inachevée. Aux deux extrémités des

croisillons sont adossées, au sud, une chapelle, au nord, une vaste

sacristie. On retrouve encore, à Coutances, en avant des chapelles

rayonnantes, les deux tourelles carrées normandes, qui, comme à Bayeux,

contiennent des escaliers et séparent si heureusement l'abside du choeur

proprement dit. Comme style d'architecture, la cathédrale de Coutances

est complétement normande.

Le diocèse dans lequel le mélange du style normand et du style français

est le plus complet, ce doit être, et c'est en effet le diocèse de

Rouen. La cathédrale de Rouen occupait déjà, au XIIe siècle, la surface

de terrain qu'elle occupe encore aujourd'hui. Rebâtie, pour la troisième

fois, pendant le cours du XIe siècle, elle fut entièrement réédifiée

pendant la seconde moitié du XIIe siècle dans le style normand de

transition.

De ces constructions (39), il ne reste que la tour dite de Saint-Romain,

qui s'élève au nord du portail occidental, les deux chapelles de

l'abside, celles des transsepts et les deux portes de la façade

s'ouvrant dans les deux collatéraux; ces derniers ouvrages même

paraissent appartenir aux dernières années du XIIe siècle. Ainsi donc,

lorsque Richard Coeur-de-Lion mourut, en 1199, la cathédrale de Rouen

avait déjà l'étendue actuelle.

C'est en 1204 que Philippe-Auguste arracha des mains de Jean sans Terre

la Normandie, et qu'il réunit à la couronne de France cette belle

province, ainsi que l'Anjou, le Maine et la Touraine, avec une partie du

Poitou. Peu après, de grands travaux furent entrepris dans la cathédrale

de Rouen. La nef, les transsepts et le sanctuaire durent être

reconstruits, à la suite d'un incendie, qui, probablement, endommagea

gravement l'église du XIIe siècle. Là, comme dans les autres diocèses

français, s'élève une cathédrale au commencement du XIIIe siècle, sous

l'influence du pouvoir monarchique, et, chose remarquable, à Rouen, les

constructions qui paraissent avoir été élevées sous le règne de

Philippe-Auguste, c'est-à-dire de 1210 à 1220 environ, appartiennent au

style français, tandis que celles qui datent du milieu du XIIIe siècle

sont empreintes du style ogival normand. Ce fait curieux, écrit avec

plus de netteté encore dans l'église d'Eu, est d'une grande importance

pour l'étude de l'histoire de notre architecture nationale.

La Normandie possède, pendant toute la Période romane et de transition,

c'est-à-dire du XIe au XIIIe siècle, une architecture propre, dont les

caractères sont parfaitement tranchés. Dans les édifices élevés pendant

ce laps de temps, la disposition des plans, la construction,

l'ornementation et les proportions de l'architecture normande, se

distinguent entre celles des provinces voisines, l'Ile de France, la

Picardie, l'Anjou et le Poitou.

Au commencement du XIIIe siècle, lorsque l'architecture ogivale atteint,

pour ainsi dire, sa puberté, en sortant de son domaine elle étouffe les

écoles provinciales; si elle respecte parfois certaines traditions,

certains usages locaux qui n'ont d'influence que sur la composition

générale des plans, elle impose tout ce qui tient à l'art, savoir: les

proportions, la construction, les dispositions de détails et la

décoration. Cette sorte de tyrannie ne dure pas longtemps, car, de 1220

à 1230, nous voyons l'architecture normande se réveiller et s'emparer du

style ogival pour se l'approprier, comme un peuple conquis modifie

bientôt une langue imposée, pour en faire un patois. Disons tout de

suite, pour ne pas soulever contre nous, non-seulement la Normandie,

mais toute l'Angleterre, que le _patois_ ogival de ces contrées a des

beautés et des qualités originales qui le mettent au-dessus des autres

dérivés, et qui pourraient presque le faire passer pour une langue. Mais

nous aurons l'occasion de développer notre pensée à la fin de cet

article.

La cathédrale de Rouen, reconstruite au commencement du XIIIe siècle,

adopta cependant certaines dispositions qui indiquent une singulière

hésitation de la part des architectes, probablement français, qui furent

appelés pour exécuter les nouveaux travaux. Dans la nef, le maître de

l'oeuvre semble avoir voulu figurer une galerie de premier étage, comme

dans presque toutes les grandes églises de l'Ile de France et du

Soissonnais, mais s'être arrêté à moitié chemin, et, au lieu d'une

galerie voûtée, avoir fait un simple passage sur des arcs bandés

au-dessous des archivoltes des bas-côtés, et pourtournant les piles

(voy. GALERIE) au moyen de colonnettes portées en encorbellement.

Dans l'église d'Eu, même étrangeté, mais parfaitement expliquée. Le

choeur, les transsepts et la dernière travée de la nef de cet édifice

furent élevés dès les premières années de la conquête de

Philippe-Auguste, c'est-à-dire de 1205 à 1210, en style français

parfaitement pur, avec galerie voûtée au premier étage, comme à

Notre-Dame de Paris. De 1210 à 1220 environ, interruption; de 1220 à

1230, reprise des travaux; la nef est continuée conformément aux

dispositions premières, c'est-à-dire que tout est préparé pour recevoir

une galerie voûtée de premier étage au-dessus des collatéraux; mais déjà

les tailloirs des chapiteaux et les socles des bases sont circulaires,

les ornements et moulures sont devenus normands; puis, en construisant,

on se reprend, on coupe les chapiteaux destinés à recevoir les voûtes

formant galerie, on laisse seulement subsister les archivoltes dans le

sens de la longueur de la nef entre les piles; on ne construit pas les

voûtes devant servir de sol à la galerie de premier étage, et ce sont

les voûtes hautes de cette galerie qui deviennent voûtes des

collatéraux; les fenêtres de cette galerie supprimée et celles du

rez-de-chaussée se réunissent, en formant ainsi des baies démesurément

longues.

La nef de la cathédrale de Rouen est de quelques années antérieure à

celle de l'église d'Eu. A-t-on voulu, dans ce dernier édifice, imiter la

disposition adoptée à Rouen, seulement quant à l'effet produit (les

sous-archivoltes de la nef de l'église d'Eu étant sans utilité puisqu'on

ne peut communiquer de l'un à l'autre, tandis qu'à Rouen ils forment une

galerie)? C'est probable... Quel que fut le motif qui dirigeât

l'architecte de la cathédrale de Rouen, toujours est-il que la

disposition de sa nef ne fut plus imitée ailleurs en Normandie, et que,

dans cette province, dès que l'art ogival se fut affranchi de

l'influence française et eut acquis un caractère propre, on ne voit plus

de galeries voûtées de premier étage, ni rien qui les rappelle; un

simple triforium couronne les archivoltes des bas-côtés.

La cathédrale de Rouen, rebâtie presque totalement en style ogival

français, est terminée, à partir du niveau des voûtes des collatéraux,

en style ogival normand. Les quatre tours qui flanquent les transsepts,

les fenêtres, les corniches et les balustrades supérieures sont

normandes. Mais la nef de la cathédrale de Rouen était, comme toutes les

nefs des cathédrales françaises du commencement du XIIIe siècle,

dépourvue de chapelles. À la fin de ce siècle, on en construisit entre

les contreforts (39), comme à la cathédrale de Paris. En 1302, on

commença la reconstruction de la chapelle de la Vierge, située dans

l'axe au chevet, en lui donnant de grandes dimensions, à la place de la

chapelle du XIIe siècle, qui n'était pas plus grande que les deux autres

chapelles absidales encore existantes. Vers cette époque, on refit les

deux pignons nord et sud des transsepts (portail de la Calende et

portail des Libraires). Ces travaux, du commencement du XIVe siècle,

surpassent comme richesse et beauté d'exécution tout ce que nous

connaissons en ce genre de cette époque.

Alors, la Normandie possède une école de constructeurs, d'appareilleurs

et de sculpteurs, qui égale l'école de l'Ile de France.

Les portails de la Calende et des Libraires, la chapelle de la Vierge de

la cathédrale de Rouen, sont des chefs-d'oeuvre[260].

Mais la cathédrale du XIIIe siècle, dont les dispositions primitives

étaient déjà altérées au commencement du XIVe siècle, subit encore des

changements importants qui, malheureusement, ne furent pas aussi heureux

que ceux dont nous venons de parler. En 1430, les chanoines firent

agrandir les fenêtres du choeur, non par nécessité, mais parce que,

comme le dit Pommeraye[261], le choeur paraissait «sombre et ténébreux.»

Les fenêtres de la nef et une grande partie des couronnements

extérieurs, des galeries intérieures, furent également modifiés pendant

le XVe siècle. En 1485 fut commencée la construction de la tour qui

flanque le portail au sud, connue sous le nom de tour de Beurre[262]. Le

cardinal George d'Amboise commença la reconstruction de la façade

occidentale, qui ne fut jamais achevée. Déjà, au XIIIe siècle, il

existait, sur les quatre piliers de la croisée, une haute tour carrée,

dont deux étages subsistent encore; endommagée par le vent en 1353, puis

réparée et brûlée en 1514 par la négligence des plombiers; l'étage

supérieur de cette tour fut reconstruit et surmonté d'une immense flèche

en bois recouvert de plomb, qui ne fut achevée qu'en 1544. La foudre y

mit le feu en 1821, et on l'a voulu remplacer de nos jours par une

flèche en fonte de fer[263].

Les dépendances de la cathédrale de Rouen étaient considérables, et,

sous son ombre, l'archevêché, un beau cloître, des écoles, des

bibliothèques, des sacristies, salles capitulaires et trésors étaient

venus successivement se grouper du côté du nord et de l'est. Il reste

encore de beaux fragments de ces divers bâtiments (voy. CLOÎTRE).

Jusqu'à présent, nous avons vu l'architecture, née en France à la fin du

XIIe siècle, se développer avec le pouvoir royal et pénétrer, à la suite

de ses conquêtes ou à l'aide de son influence politique, dans les

provinces voisines de l'Ile de France. Cette révolution s'accomplit dans

l'espace de peu d'années, c'est-à-dire pendant la durée du règne de

Philippe-Auguste. Mais, jusqu'à la fin du XIIIe siècle, elle ne dépasse

pas les territoires que nous venons de parcourir. Dans d'autres

provinces, au sud et à l'ouest, l'architecture romane suit paisiblement

son cours naturel; si elle se modifie, ce n'est pas dans son principe,

mais dans les détails de son ornementation.

L'église abbatiale de Saint-Front de Périgueux avait été élevée, vers la

fin du Xe siècle, à l'imitation de l'église de Saint-Marc de Venise

(voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE). Peu après, ou en même temps peut-être,

on élevait l'église cathédrale de Périgueux[264] et l'église cathédrale de

Cahors, toutes deux sans transsepts, et présentant seulement une seule

nef avec abside.

Nous donnons (40) le plan de ce dernier édifice. Il se compose de deux

coupoles portées sur six gros piliers, huit pendentifs et des arcs

doubleaux. L'abside est voûtée en cul-de-four, et trois petites

chapelles s'ouvrent dans le mur du sanctuaire.

L'église abbatiale de Saint-Front était plus étendue et plus riche que

les deux pauvres cathédrales de Cahors et de la cité de Périgueux.

Dans les provinces de l'ouest, comme en Bourgogne, en Champagne, en

Normandie, les églises abbatiales, pendant les Xe et XIe siècles,

attiraient tout à elles; mais si, dans les provinces du centre et de

l'ouest, la renaissance épiscopale fut moins active au XIIe siècle que

dans le nord et l'est, elle fit cependant de grands efforts, sans

trouver une école d'architectes laïques toute prête à la seconder, et,

dans les populations, un désir prononcé de se constituer en corps de

nation. D'ailleurs, l'architecture romane de ces dernières provinces

avait adopté, pour ses monuments religieux, un mode de construction

durable, solide, qui excluait les charpentes et, par conséquent annulait

les causes d'incendie; et nous voyons que, dans le nord, à la fin du

XIIe siècle, la reconstruction de la plupart des cathédrales romanes est

provoquée par des incendies, comme si ce fléau avait voulu venir en aide

aux tendances de l'épiscopat et des populations urbaines.

À Angoulême, une cathédrale avait été bâtie au commencement du XIIe

siècle, elle se composait d'une nef à quatre coupoles, avec une abside

et quatre chapelles rayonnantes (41). Vers le milieu de ce siècle, alors

que sur une grande partie du territoire de la France actuelle on élevait

ou on songeait à élever de nouvelles cathédrales plus vastes, on se

contenta d'agrandir la cathédrale d'Angoulême, par l'adjonction des deux

transsepts surmontés de deux tours[265], et on enrichit l'intérieur de la

nef en incrustant des colonnes engagées, et quelques détails

d'architecture. La façade occidentale fut reconstruite et couverte de

sculpture. De la primitive église, la première travée de la nef demeure

seule intacte. À l'extérieur, les couronnements furent refaits.

Nous donnons (42), en A, la coupe sur le transsept nord de cette église,

et en B la coupe transversale sur la nef[266]. Les adjonctions et les

réparations à l'église primitive de Saint-Pierre d'Angoulême ne

modifient pas le système de construction. La tradition romane est

conservée pure. En se rapprochant des provinces du Nord, le style

byzantin des églises de l'Ouest allait, dès le milieu du XIIe siècle,

subir l'influence des écoles de l'Ile de France et de Picardie.

De 1145 à 1165, on bâtissait, à Angers, la nef de la cathédrale[267]. Le

plan de cette nef (43) se rapproche beaucoup de celui de la nef de la

cathédrale d'Angoulême (fig. 41). Mais, à Saint-Maurice d'Angers, la

coupole a fait place à la voûte d'arêtes. Au commencement du XIIIe

siècle, on élève les transsepts et le choeur, en suivant encore le

système adopté au XIIe. L'architecture du Nord n'impose ici ni ses

dispositions de plans, ni même son système de construction; car ces

voûtes d'arêtes sont plutôt des coupoles nervées que des voûtes en arcs

d'ogives (voy. VOÛTE). Les nervures diagonales sont une décoration

plutôt qu'un moyen de construction. Point de collatéraux, point de

chapelles, une nef, des transsepts et un sanctuaire.

Saint-Front de Périgueux avait été l'origine de tous les monuments à

coupole bâtis dans les provinces de l'Ouest pendant un siècle[268]. Mais,

dans le Poitou et les provinces du centre, il s'était, dès le XIe

siècle, formé une école de constructeurs dont le mode différait

essentiellement de ceux adoptés par les architectes romano-byzantins de

l'ouest ou par ceux du Nord. Une grande partie des églises romanes du

Poitou, du Limousin, de la Saintonge, de la Vendée et même du Berry,

possèdent une nef avec bas-côtés, dont les voûtes atteignent à peu près

le même niveau; celles des collatéraux, plus étroites, en berceau ou

d'arêtes, servent de buttée aux voûtes centrales en berceau (voy.

ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 12). C'est conformément à ce principe que

sont construites les églises de Saint-Savin près Poitiers, de Notre-Dame

la Grande, de Melle, de Surgère, de Saint-Euthrope de Saintes, et même

dans des provinces éloignées, de la cité de Carcassonne au XIe siècle,

de Brives et de Limoges au XIIIe. Ces trois nefs, égales en hauteur,

sinon en largeur, ne permettaient de prendre des jours que dans les murs

des collatéraux, la voûte centrale restant dans l'obscurité. Ce mode de

construction fut adopté pour l'édification de la cathédrale de Poitiers,

au commencement du XIIIe siècle. Seulement, l'architecte donna à ses

trois nefs une largeur à peu près égale, et les voûtes furent faites en

arcs d'ogives avec nerf portant des clefs centrales aux clefs des arcs

doubleaux.

Voici (44) le plan de la cathédrale de Poitiers. Là encore, dans les

dispositions comme dans le système de la construction, l'influence du

Nord est nulle, quoique tous les arcs soient en tiers-points, ainsi que

dans la cathédrale d'Angers; elle se fait sentir dans le style des

moulures et dans l'ornementation. Grâce à la largeur et à la hauteur des

travées, à la grandeur des fenêtres jumelles ouvertes au-dessus de

l'arcature des bas-côtés, cet intérieur est fort clair. Les transsepts

ne sont, à vrai dire, que des chapelles latérales orientées, et les

absides, tracées suivant une courbe peu prononcée, ne paraissent pas à

l'extérieur.

Du dehors, la cathédrale de Poitiers, couverte par un comble à deux

pentes, terminée à l'orient par un énorme mur pignon sans saillies et à

peine percé, paraît être plutôt une salle immense qu'une église avec nef

et collatéraux. Rien, dans le plan, n'indique ni le choeur, ni le

sanctuaire. Nous sommes disposés à croire que, comme à Saint-Pierre

d'Angoulême, des tours avaient été projetées sur les deux transsepts.

Une façade de style français du Nord fut commencée, vers le milieu du

XIIIe siècle, à l'ouest, et flanquée de deux petites tours non achevées.

Les constructions supérieures de cette façade ne datent que des XIVe et

XVe siècles. Malgré sa grandeur, la beauté de sa construction et de ses

détails, c'est là, nous l'avouons, un monument étrange, une exception

qui ne trouve pas d'imitateurs.

Nous donnons (45) la coupe transversale de la cathédrale de Poitiers,

dont les voûtes se rapprochent plutôt, comme à Saint-Maurice d'Angers,

de la coupole nervée que de la voûte en arcs d'ogives (voy. VOÛTE). Dans

la cathédrale de Poitiers viennent se réunir et s'éteindre les anciennes

dispositions de plan et de coupe des églises romanes du Poitou, à trois

nefs égales de hauteur, et les traditions de la construction des

coupoles byzantines.

À partir du milieu du XIIIe siècle, l'architecture ogivale française

s'impose dans toutes les provinces réunies à la couronne, et même dans

quelques-unes de celles qui ne sont encore que vassales. Excepté en

Provence et dans quelques diocèses du Midi, les styles provinciaux

s'effacent, et les efforts des évêques tendent à élever des cathédrales

dans le style de celles qui faisaient l'orgueil des villes du Nord.

C'est de 1260 à 1275 que nous voyons trois villes importantes du Midi

jeter bas leurs cathédrales romanes pour élever des édifices dont la

direction fut évidemment confiée à un même architecte du Nord, Clermont

en Auvergne, Limoges et Narbonne. Ces trois diocèses commencent leurs,

cathédrales, la première en 1268 et la dernière en 1272, sur des plans

tellement identiques, qu'il est difficile de ne pas voir, dans ces trois

monuments, la main d'un même maître. Peut-être, cependant, la cathédrale

de Narbonne, tout en appartenant à la même école que les deux autres,

fut-elle élevée par un autre architecte; mais, quant aux cathédrales de

Clermont et de Limoges, non-seulement ce sont les mêmes plans, mais les

mêmes profils, les mêmes détails d'ornementation, le même système de

construction.

Nous représentons ici (46) le plan de la cathédrale de Clermont, la

première en date[269].

La construction de la cathédrale de Clermont fut commencée par le

choeur. L'ancienne église romane avait été laissée debout, son abside ne

venant guère que jusqu'à l'entrée du choeur nouveau[270]. Le sanctuaire

achevé vers la fin du XIIIe siècle, l'église romane fut démolie, sauf la

façade occidentale, et on continua l'oeuvre pendant les premières années

du XIVe siècle. Quatre travées de la nef furent complétées. Le travail,

alors suspendu, ne fut plus repris, et on voit encore les restes de la

façade du XIe siècle[271]. La partie orientale de la cathédrale de

Clermont, entièrement bâtie en lave de Volvic, est admirablement

construite, bien que l'on s'aperçoive de l'extrême économie imposée au

maître de l'oeuvre. Absence d'arcature dans les soubassements des

chapelles, sculpture rare, pas de formerets aux voûtes. Ce qui est

surtout remarquable, à Clermont comme à Limoges et à Narbonne, c'est la

concession faite évidemment aux traditions méridionales par l'architecte

du Nord. Ainsi, les bas-cotés et les chapelles sont couverts en

terrasses dallées, quoique le triforium ne soit point à claire-voie. Les

fenêtres hautes ne remplissent pas complétement l'intervalle entre les

piliers, mais laissent entre elles des trumeaux d'une certaine largeur,

ce qui est tout à fait contraire au système adopté dans toutes les

églises du Nord de cette époque. Deux des chapelles carrées du choeur,

au nord, sont consacrées au service de la sacristie, avec trésor

au-dessus.

À la cathédrale de Limoges, dont nous donnons le plan (47), c'est au sud

et de la même manière que sont placés les services pris aux dépens de

deux chapelles. Dans les chapelles absidales de ces deux plans, qui

présentent non-seulement des dispositions, mais encore des dimensions

semblables, on remarquera la petite travée d'entrée qui precède le

polygone; c'est là un parti que nous ne trouvons adopté que dans les

chapelles absidales de la cathédrale de Reims. Du reste, comme à Reims,

comme à Beauvais, les chapelles rayonnantes sont toutes égales entre

elles; il n'y a pas de chapelle plus profonde dans l'axe, comme à

Amiens, à Troyes, etc.

La nef de la cathédrale de Clermont appartient au XIVe siècle; celle de

la cathédrale de Limoges au XVe et même au XVIe[272], ainsi que le pignon

du transsept nord. L'histoire de la construction de ces deux monuments

est donc semblable. Les ressources que les chapitres et les évêques de

Clermont et de Limoges avaient pu réunir, vers la fin du XIIIe siècle,

pour rebâtir leurs cathédrales, furent promptement épuisées; et, à

Limoges, ce ne fut qu'à la fin du XVe siècle que les travaux purent être

repris, pour être de nouveau abandonnés.

À Narbonne, siége archiépiscopal, la cathédrale de Saint-Just, dont nous

admirons aujourd'hui le choeur, ne sortit de terre que vers les

dernières années du XIIIe siècle; entre cet édifice et ceux de Clermont

et de Limoges, on remarque une différence notable dans le style des

moulures et des détails de la construction. La cathédrale de Narbonne,

conçue d'après des données beaucoup plus vastes que ses deux

devancières, ne vit élever, de 1272 à 1330 environ, que son choeur

(48)[273].

Vers cette époque, Narbonne perdit son antique importance par suite de

l'ensablement de son port. Là cathédrale resta inachevée; les transsepts

ne furent même pas élevés[274]. La construction de ce vaste choeur est

admirablement traitée, par un homme savant et connaissant parfaitement

toutes les ressources de son art. Il semble même qu'on ait voulu, avant

tout, à Narbonne, faire preuve de savoir. Les chapiteaux des piles sont

complétetement dépourvus de sculpture; le triforium est d'une simplicité

rare; mais, en revanche, l'agencement des arcs, les pénétrations des

moulures, les profils, sont exécutés avec une perfection qui ne le cède

à aucun de nos édifices du nord. Les voûtes sont admirablement

appareillées et construites. Celles des chapelles et des bas-côtés qui

reçoivent, comme à Limoges et à Clermont, un dallage presque horizontal,

ont 0m,40 d'épaisseur et sont maçonnées en pierres dures. L'ensemble de

la construction, bien pondéré, dont les poussées et les buttées sont

calculées avec une adresse incomparable, n'a pas fait le moindre

mouvement; les piles sont restées parfaitement verticales. L'architecte,

afin de ne pas affaiblir ses points d'appui principaux par les passages

des galeries, a fait tourner le mur extérieur du triforium autour des

piles (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 38). Cette même disposition se

retrouve également à la cathédrale de Limoges. Mais outre la grandeur de

son plan, ce qui donne à la cathédrale de Narbonne un aspect

particulier, c'est la double ceinture de créneaux qui remplace les

balustrades sur les chapelles, et qui réunit les culées des

arcs-boutants terminées en forme de tourelles (voy. ARC-BOUTANT, fig.

65). C'est qu'en effet cette abside se reliait aux fortifications de

l'archevêché et contribuait, du côté du nord, à la défense de ce palais

(voy. ÉVÊCHÉ). C'était, dans les villes du Midi, un usage fréquent de

fortifier les cathédrales. Celle de Béziers, outre ses fortifications de

la fin du XIIIe siècle, laisse voir encore des traces nombreuses de ses

fortifications du XIIe. La partie de la cathédrale de Carcassonne qui

date du XIe siècle se reliait aux fortifications de la cité.

Au XIVe siècle, nous voyons encore les archevêques d'Alby élever une

cathédrale qui présente tous les caractères d'une forteresse. Ce fait

n'a rien d'extraordinaire, quand on se rappelle les guerres féodales,

religieuses et politiques qui ne cessèrent de bouleverser le Languedoc

pendant les XIIe, XIIIe et XIVe siècles. Pour en revenir à la cathédrale

de Narbonne, on remarquera la disposition neuve et originale des

chapelles nord du choeur, laissant entre elles et le collatéral un

étroit bas-côté qui produit un grand effet, en donnant à la construction

beaucoup de légèreté, sans rien ôter de la solidité. Il est

vraisemblable que cette disposition devait être adoptée dans la nef,

qui, comme celles de Clermont et de Limoges, avait été projetée avec des

chapelles latérales.

À Narbonne, la sacristie et le trésor sont disposés dans deux des

chapelles du choeur, au sud; c'est encore là un point de ressemblance

avec Clermont et Limoges (voy. fig. 46 et 47). Les fenêtres de ces trois

monuments furent garnies de vitraux; mais ceux de la cathédrale de

Narbonne, posés seulement pendant le XIVe siècle, ne présentent, dans

toutes les chapelles, excepté dans celle de la Vierge, que des

grisailles avec entrelacs de couleur et écussons armoyés; il semble que

l'on ait tenu à bannir la sculpture et la peinture de cette église;

aussi est-elle d'un aspect passablement froid. C'est plutôt là l'oeuvre

d'un savant que d'un artiste. Le sanctuaire de Narbonne, comme celui de

Limoges, a conservé sa clôture formée de tombeaux d'évêques (voy.

TOMBEAU). La cathédrale de Narbonne possède encore son cloître du XVe

siècle, au flanc sud du choeur, comme celle de Béziers (voy. CLOÎTRE),

et des dépendances, entre autres une salle capitulaire d'un fort bon

style.

Saint-Just de Narbonne est un édifice unique dans cette contrée du sol

français et par son style et par ses dimensions; car les cathédrales du

Languedoc sont généralement peu étendues, et la plupart ne sont que des

édifices antérieurs aux guerres des Albigeois, réparées ou reconstruites

en partie à la fin du XIIIe siècle et pendant le XIVe siècle.

Toulouse, seule peut-être, possédait, au XIIe siècle, une grande

cathédrale à nef unique sans collatéraux, autant qu'on peut en juger par

le tronçon qui nous reste de ce vaste et bel édifice[275]. Mais Toulouse

était, au XIIe siècle, une ville riche, très-populeuse, et fort avancée

dans la culture des arts.

Avec celle de Béziers, la cathédrale de Carcassonne[276] est une de celles

qui nous présente cette invasion du style ogival, du Nord, dans un

monument roman du Midi. Nous donnons (49) le plan de ce curieux

monument. La nef et ses deux collatéraux, jusqu'aux transsepts,

appartiennent à une église de la fin du XIe siècle. Immédiatement après

que Carcassonne eut été réunie à la couronne de France sous saint Louis,

l'évêque Radulphe fit construire, à l'extrémité du transsept sud (qui

alors était roman et devait avoir l'étendue actuelle), la chapelle

teintée en gris sur le plan, en style ogival quelque peu bâtard, et la

salle voisine[277]. Au commencement du XIVe siècle, l'évêque Pierre de

Roquefort ou Rochefort démolit le choeur, les transsepts romans, et

bâtit la partie orientale de la cathédrale que nous voyons aujourd'hui,

en style ogival pur français. Cependant, soit qu'on ait voulu se tenir

sur les fondations anciennes du chevet et des transsepts romans, soit

qu'on ait voulu conserver une disposition traditionnelle et que nous ne

voyons guère adoptée, en dehors de Carcassonne, que dans l'église

d'Obazine, on donna à la nouvelle construction un plan qui ne trouve

d'analogue nulle part dans le Nord; mieux encore: dans la nef romane, il

existe des piles alternativement carrées, cantonnées de demi-colonnes,

et cylindriques. Cette forme de pilier, qui n'est pas ordinaire dans les

constructions d'églises du XIIIe et du XIVe siècle, fut adoptée pour les

six piliers formant têtes des chapelles et du sanctuaire, c'est-à-dire

que les deux piles de la croisée, à l'entrée de l'abside, rebâties en

face des deux piliers romans laissés en place, prirent la section

horizontale en plan de ces derniers, et que les quatre autres piles

séparant les chapelles des transsepts prirent la forme cylindrique,

comme pour se relier avec la vieille église; partout ailleurs les

sections des piliers du XIVe siècle adoptent les formes usitées à cette

époque. L'évêque Pierre de Roquefort, en faisant rebâtir la partie

orientale de sa cathédrale, avait donc l'intention de borner là son

entreprise et de respecter la nef romane, puisqu'il cherchait à

conserver, entre les deux constructions, une certaine harmonie, malgré

la différence de style. Ce n'était plus cette confiance des évêques du

Nord, qui, au XIIIe siècle, lorsqu'ils laissaient subsister, pour le

service du culte, une portion d'église antérieure, ne le faisaient qu'à

titre provisoire, et ne songeaient guère à raccorder leurs nouveaux

projets avec ces débris romans destinés à être jetés bas aussitôt que

l'avancement de l'oeuvre nouvelle l'aurait permis. On voit, d'ailleurs,

combien les constructions dernières de la cathédrale de Carcassonne sont

exiguës; on rebâtissait l'église pour se conformer au goût du temps,

mais on ne pensait pas à l'agrandir[278]; tandis qu'à Clermont et à

Limoges encore, bien que ces cathédrales ne soient pas d'une grande

dimension, on avait cependant beaucoup augmenté, au XIIIe siècle, le

périmètre des églises romanes[279]. Si, à la fin du XIIIe siècle, dans le

Nord, la puissance qui avait fait élever les cathédrales commençait à

s'affaiblir, il est évident que, dans les provinces du Midi, et même

dans celles alors réunies à la couronne de France, il n'y avait plus

qu'un reste de l'impulsion provoquée par le grand mouvement de la fin du

XIIe siècle.

L'évêque Pierre de Roquefort sembla vouloir, du moins, faire de sa

petite cathédrale de Saint-Nazaire, si modeste comme étendue, un

chef-d'oeuvre d'élégance et de richesse. Contrairement à ce que nous

voyons à Narbonne, où la sculpture fait complétement défaut,

l'ornementation fut prodiguée dans l'église Saint-Nazaire. Les verrières

immenses et nombreuses (car ce chevet et ces transsepts sont une

véritable lanterne) sont de la plus grande magnificence (voy. VITRAIL)

comme composition et couleur. Le sanctuaire, décoré des statues des

apôtres, était entièrement peint. Les deux chapelles latérales de

l'extrémité de la nef, au nord et au sud, ne furent probablement élevées

qu'après la mort de Pierre de Rochefort, car elles ne se relient pas aux

transsepts comme construction, et dans l'une d'elles, celle du nord, est

placé, non pas après coup, le tombeau de cet évêque, l'un des plus

gracieux monuments du XIVe siècle que nous connaissions (voy. TOMBEAU).

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 2 - (A suite - C) · 第 10 / 16 题