CANNELURE, s. f. C'est une moulure en forme de petit canal creusé

verticalement sur la circonférence des colonnes ou sur les faces des

pilastres. Les Grecs avaient adopté la cannelure sur les fûts des

colonnes des ordres dorique, ionique et corynthien; les Romains

l'employèrent également, autant que les matières dont étaient composées

leurs colonnes le permettaient; aussi voyons-nous, en France, la

cannelure appliquée aux colonnes et pilastres de l'époque romane dans

les contrées où l'architecture romaine avait laissé de nombreux

vestiges. En Provence, le long du Rhône et de la Saône, et jusqu'en

Bourgogne, des cannelures sont parfois creusées, pendant le XIIe siècle,

sur les colonnes, mais plus particulièrement sur les faces des

pilastres. Il se faisait alors une sorte de renaissance, qui, dans ces

contrées couvertes de fragments antiques, conduisait les architectes à

imiter la sculpture romaine, que la filiation romane avait peu à peu

dénaturée. Ce retour vers les détails de la sculpture antique est

très-sensible au portail de l'église de Saint-Gilles, dans le cloître de

Saint-Trophyme à Arles, au Thor, à Pernes, à Cavaillon en Provence, dans

toutes ces églises qui bordent le Rhône; puis, plus au Nord, à Langres,

à Autun, à Beaune, à Semur en Brionnais, à la Charité sur Loire, à

Cluny. Dans l'architecture de ces pays, le pilastre est préféré à la

colonne engagée, et toujours le pilastre est cannelé; et, il faut le

dire, sa cannelure est d'un plus beau profil que la cannelure romaine,

trop maigre et trop creuse, mal terminée au sommet par un demi-cercle

dont la forme est molle, confuse près de la base, lorsqu'elle est

remplie par une baguette. La cannelure occidentale du XIIe siècle se

rapproche des profils et de l'échelle des cannelures grecques, comme

beaucoup d'autres profils de cette époque.

Nous donnons (fig. 1) un des pilastres du triforium de la cathédrale de

Langres, dont la face présente une seule cannelure; et (fig. 2) un des

grands pilastres des piles intérieures de cette même église, dont la

face est ornée de deux cannelures. Entre les cannelures, des baguettes

sont dégagées; l'ensemble de ces surfaces concaves et convexes alternées

produit beaucoup d'effet. À la cathédrale d'Autun, dont la construction

précéda de quelques années l'érection de celle de Langres, les

cannelures des pilastres se rapprochent davantage de la cannelure

romaine (3).

Lorsque les cannelures sont traînées sur des colonnes au XIIe siècle, il

est rare qu'elles soient simples; elles sont ou chevronnées ou en

zigzags, ou torses, ou rompues, ou remplies par des ornements (voy.

COLONNE); telles sont les cannelures d'une des colonnes de la porte

principale de la cathédrale d'Autun (fig. 4); ce n'est guère qu'en

Provence que l'on rencontre des colonnes cannelées simples. Au XIIIe

siècle, la cannelure disparaît lorsque l'architecture ogivale est

adoptée.

Un des derniers exemples de cannelures appliquées à des colonnes se voit

à l'extérieur du choeur de l'église Saint-Rémy de Reims, dont la

construction remonte aux dernières années du XIIe siècle. Mais il ne

faut pas oublier qu'à Reims il existe de nombreux fragments d'antiquités

romaines, et que la vue de ces monuments eut une influence sur

l'architecture et la sculpture de cette partie de la Champagne.

Les cannelures reparaissent sur les pilastres et sur les colonnes au

moment de la Renaissance; souvent alors, comme à la façade du Louvre,

côté de la rivière, ou comme au rez-de-chaussée de la galerie de

Philibert Delorme au palais des Tuileries, elles alternent avec des

assises formant bossage.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

CANTON, s. m. Terme de blason. CANTONNÉ se dit, en architecture, des

piliers dont les quatre faces sont renforcées de colonnes engagées ou de

pilastres; on dit alors: pilier cantonné de quatre colonnes, de quatre

pilastres (voy. PILIER).

CARREAU, s. m. C'est le nom que l'on donne à des tablettes de pierre, de

marbre ou de terre cuite, qui servent à paver l'intérieur des édifices

(voy. CARRELAGE). On désigne aussi par carreaux les morceaux de pierre

peu profonds qui forment les parements d'un mur. Un mur est bâti en

carreaux ou carreaudages et boutisses (voy. BOUTISSE).

CARRELAGE, s, m. Assemblage de carreaux de pierre, de marbre ou de terre

cuite. Les Romains couvraient ordinairement l'aire des salles à

rez-de-chaussée de mosaïques composées de petits cubes de marbre de

diverses couleurs, formant, par leur juxtaposition, des dessins colorés,

des ornements et même des sujets. Ils employaient souvent aussi de

grandes tables de marbre ou de pierre carrées, oblongues, polygonales et

circulaires, pour daller les salles qui devaient recevoir un grand

concours de monde; car la mosaïque ne pouvait durer longtemps sous les

pas de la foule. La brique était réservée pour les pavages les plus

vulgaires. Pendant les premiers siècles du moyen âge, en France, ces

traditions furent conservées; mais les marbres, dans le Nord, n'étaient

pas communs, la façon de la mosaïque dispendieuse; elle ne fut que

rarement employée pour les pavages (voy. MOSAÏQUE); on lui préféra les

dalIages gravés et incrustés de mastics de couleur, ou les terres cuites

émaillées. Partout, en effet, on pouvait fabriquer de la brique, et rien

n'est plus aisé que de lui donner des tons variés par une couverte cuite

au four. Il est vraisemblable que, dès l'époque carlovingienne, les

carrelages en briques de couleur étaient en usage; on pouvait ainsi, à

peu de frais, obtenir des pavages présentant à peu près l'aspect des

mosaïques. Cependant nous devons dire que nous ne connaissons aucun

carrelage de terre cuite antérieur au XIIe siècle; on n'en doit pas être

surpris, quand on observe combien peu durent les émaux dont on revêt

cette matière; promptement usés, les carrelages en terre cuite devaient

être souvent remplacés.

Les carrelages les plus anciens que nous connaissions sont ceux que nous

avons découverts, il y a quelques années, dans les chapelles absidales

de l'église abbatiale de Saint-Denis; ces carrelages sont du temps de

Suger; ils furent laissés la plupart en place, à cause probablement de

leur beauté, lorsque, sous le règne de saint Louis, ces chapelles furent

remises à neuf. Ils sont en grande partie composés de très-petits

morceaux de terre cuite émaillés en noir, en jaune, en vert foncé et en

rouge, coupés en triangles, en carrés, en lozanges, en portion de

cercle, en polygones, etc.; ils forment, par leur assemblage, de

véritables mosaïques d'un dessin charmant. Le carrelage de la chapelle

de la Vierge, publié dans les _Annales archéologiques_ de M. Didron et

dans l'_Encyclopédie d'Architecture_ de M. Bance, celui de la chapelle

de saint-Cucuphas, également reproduit dans ce dernier ouvrage et dans

les _Études sur les carrelages historiés_ de M. Alfred Ramé, et

restaurés aujourd'hui, sont deux très-beaux spécimen des carrelages

mosaïques du XIIe siècle. Nous croyons inutile de reproduire ici les

ensembles de ces carrelages, et nous nous bornerons à en donner des

fragments, afin de faire connaître la méthode suivie par les architectes

de ce temps. Ces carrelages se composent généralement de bandes formant

des dessins variés, séparées par des bordures étroites. L'influence de

la mosaïque antique se fait encore sentir dans ces combinaisons, car

chaque carreau porte sa couleur, et c'est par leur assemblage que les

dessins sont obtenus. Les briquetiers du XIIe siècle avaient poussé fort

loin l'art de mouler ces petits morceaux de terre, et souvent ils

composaient des dessins assez compliqués, des ornements même, par

l'enchevêtrement de courbes les unes dans les autres. L'exemple que

voici (fig. 1) d'un fragment de carrelage de la chapelle de la Vierge de

l'église de Saint-Denis, nous fait voir des bandes formées de cercles

noirs et rouges qui se pénètrent, et des compartiments très-fins

composés de morceaux triangulaires, carrés, ou en fuseaux qui n'ont pas

plus de 0,03 centimètres de côté[166]. Nous trouvons même dans le

carrelage de la chapelle Saint-Cucuphas de l'église de Saint-Denis des

fleurs de lis jaune sur fond noir-vert ainsi combinées (2). La fig. 2

bis présente la disposition des morceaux dont est formée cette sorte de

mosaïque. Quelquefois les carreaux sont pénétrés d'une petite pièce de

terre cuite d'une autre couleur qui vient s'adapter dans le creux ménagé

pour la recevoir (3). Ces exemples sont tirés de la même chapelle, dont

tout le carrelage est jaune et noir-vert.

M. Percier nous a laissé, parmi ses précieux croquis faits en 1797 dans

l'église de Saint-Denis, quelques-uns de ces carrelages du XIIe siècle

dont la composition est si originale. Nous donnons ici (4) l'un des plus

beaux; l'exactitude de ces croquis nous est confirmée par la découverte

de carreaux qui, quoique dérangés, coïncident parfaitement avec

l'ensemble que nous reproduisons. Dans ce dernier carrelage, beaucoup de

morceaux de terre cuite simulent un marbre vert jaspé[167]. Évidemment,

les artistes du XIIe siècle, imbus des traditions antiques, cherchaient

à rendre l'effet des mosaïques romaines des bas-temps, dont ils

possédaient encore de nombreux exemples; n'ayant pas de marbres à leur

disposition, ils les imitaient au moyen de l'émail dont ils revêtaient

leurs carreaux.

Nous avons encore trouvé en Allemagne des combinaisons de carreaux de

terre cuite de couleur formant des dessins variés par leur silhouette et

leur assemblage. Ces carreaux datent des premières années du XIIIe

siècle; il ne faut pas oublier que les arts de l'Allemagne étaient alors

en retard d'une cinquantaine d'années sur les arts de la France. Nous

pensons qu'il est utile de présenter ici quelques-uns de ces exemples

qui, d'ailleurs, appartiennent bien nettement au style du XIIe siècle,

et cela d'autant mieux que ces carreaux proviennent des environs de

Dresde, et que ces contrées recevaient alors tous leurs arts de

l'Occident. Ces fragments (fig. 5 et 5 bis) sont aujourd'hui déposés

dans le musée du Grand Jardin, à Dresde, et appartiennent au cloître de

Tzelle, situé à vingt-quatre kilomètres de cette ville. Les figures A et

B font voir comment ces carreaux sont fabriqués et comment ils

s'assemblent; ils sont noirs et rouges; les petites pièces C sont seules

bordées d'un filet blanc. On remarquera que, dans tous les exemples que

nous venons de donner ci-dessus, le noir-vert joue un grand rôle; c'est

là un des traits caractéristiques des carrelages du XIIe siècle, tandis

qu'au XIIIe siècle c'est le rouge qui domine. En règle générale, dans

les décorations intérieures, au XIIe siècle, les pavages sont d'un ton

très-soutenu et chargé, tandis que les peintures sont claires; le vert,

le jaune, l'ocre rouge et le blanc sont les couleurs qu'elles préfèrent.

Au XIIIe siècle, au contraire, les surfaces horizontales, les pavages

sont brillants, clairs, tandis que les peintures des parements sont

très-vigoureuses de ton, et il n'est pas rare même, vers la fin du XIIIe

siècle et pendant le XIVe, de voir le noir occuper des surfaces

importantes dans la décoration des parements verticaux (voy. PEINTURE).

Mais ce n'est pas seulement par l'harmonie des tons que les carrelages

du XIIe siècle diffèrent de ceux du XIIe, c'est aussi par le mode de

fabrication; en cela, comme en toute chose, le XIIIe siècle rompt

franchement avec les traditions; au lieu de composer les dessins des

carrelages au moyen de pièces assemblées de formes variées, il adopta un

système de carreaux ordinairement carrés, ornés au moyen d'incrustations

de terres de couleurs différentes, rouges sur jaunes, ou jaunes sur

rouges. Les carreaux noirs furent employés, le plus souvent alors, comme

encadrements; le noir-vert devint plus rare, pour reparaître au XIVe

siècle. Les exemples de carrelages du XIIIe siècle abondent dans nos

anciennes églises, dans les châteaux, palais et maisons. Il faut

toutefois remarquer ici que le carrelage en terre cuite émaillée n'est

guère employé que dans les choeurs, les chapelles, ou les salles qui

n'étaient pas faites pour recevoir un grand concours de monde. L'émail

s'enlevant assez facilement par le frottement des chaussures, on

n'employait pas les carreaux émaillés dans les nefs ou collatéraux, dans

les galeries ou grandes salles des châteaux et palais. Si la terre cuite

était mise en oeuvre dans les lieux très-fréquentés, elle était posée

sans émail et alternée souvent avec des dalles de pierre et même des

carreaux de marbre. D'ailleurs, il ne faut pas oublier qu'à partir du

XIIe siècle le sol des nefs servait de sépulture, et qu'étant ainsi

bouleversé sans cesse et recouvert de dalles funéraires, il n'était

guère possible d'y maintenir un dessin général composé de petites pièces

de terre cuite.

Nous avons dit que le XIIIe siècle avait remplacé le carrelage en terre

cuite _mosaïque_ par des carreaux incrustés d'ornements. L'origine de ce

mode de fabrication est facile à découvrir: dès l'époque mérovingienne,

on cuisait des briques pour pavage, présentant en creux des dessins plus

ou moins compliqués; ces dessins s'obtenaient au moyen d'une estampille

appliquée sur la terre encore molle. On retrouve dans l'église de

l'ancien prieuré de Laître-sous-Amance, consacré en 1076, des carreaux

qui ne sont pas recouverts d'émail, mais simplement estampés en creux.

«Ces briques[168] sont carrées ou barlongues; ces dernières ont 0,09 c. de

largeur sur 0,18 c. de longueur. Elles offrent soit des lignes droites

qui se coupent de manière à former des carrés, soit des rinceaux

enfermés entre deux bandes chargées de hachures. Les briques barlongues

formaient des encadrements dans lesquels on rangeait, l'une à côté de

l'autre, un certain nombre de briques carrées.»

Nous avons trouvé, dans des fouilles faites à Saint-Denis, quelques

carreaux ainsi gravés de cercles et de lozanges recouverts d'un émail

tendre, opaque, blanc sale, produit par une légère couche de terre plus

fusible que le corps de la brique. Voici une copie, moitié d'exécution,

de carreaux ainsi estampillés provenant des fouilles faites sur

l'emplacement de l'ancienne église de Sainte-Colombe à Sens, et dont la

date paraît fort ancienne (6)[169]. Ils sont composés d'une terre blanc

jaunâtre assez résistante, mais sans couverte. Du moment qu'on possédait

des carreaux gravés en creux, il était naturel de chercher à remplir

cette gravure par une terre d'une autre couleur, et de recouvrir le tout

d'un émail transparent; c'est ce que l'on fit dès le XIIe siècle et

peut-être même antérieurement à cette époque; cette méthode de

fabrication devint générale au XIIIe. Par ce procédé, en supposant

l'émail enlevé, la terre incrustée ayant une épaisseur de quelques

millimètres, le carreau conservait longtemps son dessin. La gravure du

carrelage étant remplie, la poussière n'était plus arrêtée par les

intailles, et on pouvait maintenir ces carrelages propres en les lavant

et les balayant. Posés dans des chapelles ou dans des salles

capitulaires, ou des appartements intérieurs dans lesquels on n'entrait

qu'avec des chaussures molles et légères, on ne risquait pas de glisser

sur leur surface émaillée.

L'un des plus anciens carrelages incrustés connus est celui de l'église

de Saint-Pierre-sur-Dive; il est reproduit avec une scrupuleuse

exactitude dans les _Annales archéologiques_[170]. Le carrelage de

Saint-Pierre-sur-Dive (près Caen) se compose d'une grande rosace de

carreaux concentriques, coupée par une croix de dalles de pierre, et

encadrée de même. Nous partageons complétement l'opinion de M. Alfred

Ramé qui, contrairement à celle de M. de Caumont, admet ce mélange de

dalles de pierre et de carrelage de terre cuite, comme étant de l'époque

primitive, c'est-à-dire de la fin du XIIe siècle. Les irrégularités que

l'on observe dans ce carrelage ne prouvent pas qu'il y ait eu

remaniement, mais simplement restauration; nous avons remarqué,

d'ailleurs, dans tous les anciens carrelages, des défauts de pose

très-fréquents. Cela est facile à expliquer; les fabriques envoyaient,

sur commande, un certain nombre de carreaux cuits depuis longtemps et

emmagasinés; lorsqu'on les mettait en place, à moins de se résoudre à

faire une commande partielle et spéciale, et à attendre une nouvelle

cuisson, ce qui pouvait retarder l'achèvement du pavage de deux ou trois

mois, il fallait se résoudre à employer tels quels les carreaux envoyés

par le briquetier; de là souvent des combinaisons commencées avec un

dessin et achevées avec un autre, des carreaux posés pêle-mêle, ou par

rangées sans relations entre elles. À Saint-Pierre-sur-Dive, le _sujet

principal_, la rosace centrale, croisée de dalles de pierre, est

régulière; mais le grand encadrement carré qui la cerne n'est composé

que de rangs de briques de dessins divers, la plupart de la même époque

cependant et fort beaux. D'ailleurs, il faut bien reconnaître que les

artistes du moyen âge n'étaient pas pénétrés de ce besoin de symétrie

puérile qui fait loi aujourd'hui; ils étaient guidés par une idée toute

opposée: la variété. Rien n'est plus ordinaire que de voir, dans les

carrelages anciens, jusqu'à l'époque de la renaissance, de ces mélanges

de dessins, de ces divisions inégales de bandes, de bordures, de

compartiments.

Le carrelage de Saint-Pierre-sur-Dive est incrusté jaune sur noir-brun;

il est en cela conforme, comme couleur, aux carrelages mosaïques du XIIe

siècle, où le noir domine, où le rouge n'est qu'accessoire quand on le

rencontre. Le procédé de fabrication du carrelage de

Saint-Pierre-sur-Dive mérite d'être mentionné; il consiste en une couche

de terre fine noircie, posée sur une argile rouge grossière, estampée,

incrustée d'une terre jaunâtre et couverte d'un émail transparent; le

dessin de ces carreaux est noir sur jaune, ou jaune sur noir. La terre

blanc-jaunâtre pénètre à travers l'_engobe_ brune et vient s'incruster

jusque dans l'argile rouge, ainsi que l'indique la coupe (fig. 7);

l'émail, étant safrané, donne un éclat d'or à la terre blanche.

Nous présentons (Fig. 8) une portion de la rosace en terre cuite

émaillée de Saint-Pierre-sur-Dive, qui est certainement une des belles

compositions de ce genre. Les carreaux qui forment cette rosace excèdent

les dimensions ordinaires; quelques-uns ont 0,18 c. de côté, ceux

octogones des écoinçons ont jusqu'à 0,23 c.

On voit encore, dans la chapelle Saint-Michel de l'ancienne collégiale

de Saint-Quentin, un carrelage de la fin du XIIe siècle, composé

également de bandes de pierre encadrant des briques de couleur brun

foncé. De même à Saint-Denis, si nous en croyons les croquis de M.

Percier, quelques carrelages des chapelles présentaient des encadrements

de pierres unies. Ce système paraît donc avoir été adopté au XIIe

siècle, tandis qu'au XIIIe siècle les deux matières ne se trouvent plus

réunies, le carrelage de terre cuite couvre sans mélanges les salles

pour le pavage desquelles il est réservé, et les dalles ne viennent plus

s'y mêler.

Ainsi que nous l'avons dit déjà, le rouge domine dans, les carrelages du

XIIIe siècle; c'est qu'aussi le procédé de fabrication change, et se

simplifie. Il est à remarquer que, dans tous les arts et industries qui

se rattachent à l'architecture, le XIIe siècle a, sur le XIIIe, une

grande supériorité d'exécution; les vitraux, les peintures, les

sculptures, dallages incrustés et carrelages du XIIe siècle, et nous

dirons même la construction des édifices, dénotent un soin et une

recherche que le XIIIe siècle, préoccupé de ses grandes conceptions,

abandonne bientôt. Le procédé de fabrication des carrelages du XIIe

siècle, soit qu'ils fussent composés de pièces enchevêtrées, soit qu'ils

fussent incrustés, exigeait beaucoup de temps, un grand nombre

d'opérations successives, une main-d'oeuvre lente. Au XIIIe siècle, on

se contente de la brique rouge estampée, incrustée d'une terre

blanc-jaune, et couverte d'un émail transparent. Quelquefois la terre

blanche fait le fond, plus fréquemment elle fait le dessin; dans l'un

comme dans l'autre cas, le procédé de fabrication est le même. Les

carreaux noirs, pour être incrustés comme ceux de Saint-Pierre-sur-Dive,

exigeaient cinq opérations successives, sans la cuisson: 1° le moulage

de la brique; 2° une première couverte d'une terre fine, noircie par un

oxyde métallique; 3° l'estampage du dessin en creux; 4° le remplissage

du creux par une terre blanche, le battage; 5° l'émaillage. Les carreaux

rouges incrustés de blanc n'en exigeaient que quatre: 1° le moulage de

la brique; 2° l'estampage; 3° le remplissage du creux, le battage; 4°

l'émaillage. Aussi, pendant le XIIIe siècle, les carreaux noirs sont

généralement unis et ne sont employés que comme encadrements. L'émail

des carrelages du XIIIe siècle est toujours, comme celui du XIIe, coloré

en jaune; il contribue à donner ainsi de l'éclat au blanc et au rouge.

Les carreaux de brique rouge carrée incrustée, si fort en vogue au XIIIe

siècle, forment des dessins isolés ou par quatre. Il n'est pas besoin de

démontrer comment ce système permettait de trouver des combinaisons, de

dessins à l'infini.

Voici des carreaux incrustés et émaillés provenant du château de Coucy,

façonnés d'après cette donnée. La fig. 9 présente deux carreaux dont le

dessin est isolé; l'un d'eux est un écusson armoyé. Les fig. 10 et 11

donnent chacune un assemblage de quatre carreaux complétant un dessin

circulaire[171]. La fabrication de ces carreaux est grossière; nous sommes

ici bien éloignés de la finesse et de la pureté des carreaux de

Saint-Pierre-sur-Dive. Mais cependant, en simplifiant l'exécution pour

obtenir des produits plus nombreux et moins longs à fabriquer, le XIIIe

siècle sut faire d'admirables carrelages, et nous citerons entre autres

ceux des chapelles de la cathédrale de Laon, dont nous figurons ici

(fig. 12 et 13) quelques échantilIons, et le beau pavé de la salle du

trésor de l'ancienne cathédrale de Saint-Omer, reproduit en entier dans

les _Annales archéologiques_ de M. Didron[172]. Ce dernier carrelage, qui

date de la fin du XIIIe siècle, présente une suite de compartiments de

seize carreaux rouges incrustés de jaune avec encadrements noirs unis.

Les compartiments sont posés sur la diagonale, et les carreaux ont

environ 0,12 c. de côté. De deux en deux, les compartiments offrent un

mélange de carreaux noirs et blancs, à dessins mosaïques très-fins, qui

jettent de l'éclat au milieu de cette riche composition. Les carreaux

rouges et jaunes sont variés à chaque compartiment, et leurs dessins se

combinent par quatre ou sont complets dans chaque brique.

Au XIIIe siècle, les dessins des carrelages incrustés sont encore

larges, simples comme disposition générale; ils deviennent plus confus

et plus maigres pendant le XIVe siècle. Une difficulté de nature à

embarrasser les archéologues, lorsqu'il s'agit de reconnaître l'époque

des carrelages, se présente fréquemment à partir du XIIIe siècle. Les

briquetiers, qui possédaient dans leurs ateliers ces matrices en bois

propres à imprimer les dessins destinés à orner les carreaux, s'en

servirent longtemps après que ces estampilles avaient été gravées, et

souvent des carrelages furent fabriqués au XIVe siècle avec des matrices

faites pendant le XIIIe; cela explique comment on retrouve, dans des

carrelages posés évidemment à une certaine époque, des échantillons de

carreaux beaucoup plus anciens que les édifices auxquels ils

appartiennent. Comme principe décoratif, les carrelages ne se modifient

guère du XIIIe au XVe siècle; leur dessin s'amaigrit de plus en plus; à

la fin du XIVe siècle, on introduit à profusion dans les carrelages des

chiffres, des inscriptions, des armoiries, quelquefois même de petites

scènes; on voit apparaître les tons verts, bleu clair; le noir devient

plus rare.

Voici (fig. 14 et 15) deux portions de carrelages de cette époque qui

proviennent des fouilles exécutées en 1840 dans les jardins de l'hôtel

des Archives à Paris (ancien hôtel Soubise), et dont les dessins rouges

sur jaunes sont exécutés avec une rare perfection. Des fragments d'une

bordure bleue et blanche furent découverts en même temps.

Les carrelages des XIVe et XVe siècles abondent; les villes de la

Champagne, de la Brie, de la Bourgogne en sont encore remplies, et les

ouvrages spéciaux sur cette matière, nous en présenteront des exemples

assez nombreux pour que nous nous dispensions de les reproduire ici.

Pendant le XVIe siècle, le carrelage en brique incrustée se rencontre

encore, et nous en trouvons de beaux spécimen dans la ville de Troyes

(fig. 16)[173]. Mais alors apparaissent les carrelages en faïence peints,

dans lesquels les tons blancs, bleus, jaunes et verts dominent. Tout le

monde connaît les carrelages des châteaux d'Écouen, de Blois, de

l'église de Brou; nous en citerons un toutefois qui surpasse tous ceux

que nous avons vus de cette époque; c'est le carrelage en faïence de la

chapelle située au nord de la nef de la cathédrale de Langres. Il est

difficile de rencontrer une décoration de pavage à la fois plus riche,

mieux composée et plus harmonieuse de tons.

On ne se contenta pas, pendant le moyen âge, de faire des carreaux

mosaïques ou incrustés de terres de couleurs différentes, on en fabriqua

aussi avec des dessins en relief. Ces sortes de carrelages ne pouvaient

s'exécuter qu'avec des terres très-dures, autrement les dessins eussent

été promptement usés par les chaussures. Ces dessins en relief avaient

l'avantage d'empêcher de glisser sur la surface du carrelage; mais il

devait être difficile de le maintenir en bon état de propreté, la

poussière se trouvant arrêtée par les aspérités des dessins.

Nous possédons un échantillon de carreaux fabriqués suivant ce système

et qui nous paraissent appartenir au XVe siècle[174]. La fig. 17 en donne

le dessin; les saillies n'ont pas plus de deux millimètres; la terre en

est fort compacte, bien battue et bien cuite.

Les carrelages en faïence furent encore employés en France pendant le

XVIIe siècle, et l'usage s'en est perpétué en Italie, en Espagne, en

Afrique et en Orient jusqu'à nos jours. Chez nous, on ne les emploie

plus guère que pour carreler des fourneaux de cuisine, et, dans le midi,

des salles de bain ou des offices[175].

[Illustration: Fig. 1, 2, 2 bis et 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5 et 5 bis.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12. et 13.]

[Illustration: Fig. 14]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Note 166: Nous avons rendu les tons noir ou vert sombre par

du noir, le rouge par des hachures, et le jaune par le blanc.

Le rouge est couleur brique, le jaune est d'un ton d'ocre

clair fort doux.]

[Note 167: Ces morceaux sont rendus dans la gravure par un

travail irrégulier.]

[Note 168: Voir l'_Essai sur le pavage des églises antér. au

XVe siècle_, par M. Deschamps du Pas (_Annales archéol._, t.

X). _Bullet. monum._ de M. de Caumont, 1848, p. 742.]

[Note 169: Le monastère de Sainte-Colombe, fondé en 630 par

Clotaire II, est situé à deux kilomètres de Sens, ces briques

nous paraissent appartenir à ces premières constructions.]

[Note 170: _Annales archéol._, pub. par M. Didron aîné, t.

XII, p. 281. M. Alfred Ramé fait paraître en ce moment un

ouvrage spécial sur les carrelages émaillés (voy. _Étud. sur

les carrelages historiés du XIIe au XVIIe siècle_). Cet

ouvrage, accompagné de nombreuses planches exécutées avec le

plus grand soin, ne saurait trop être recommandé. C'est une

étude complète de cette partie importante de la décoration

des édifices au moyen âge. Un de nos jeunes architectes, M.

Amé, fait également paraître un volume contenant les plus

beaux carrelages des provinces de la Bourgogne et de la

Champagne.]

[Note 171: Ces carreaux, aujourd'hui déposés dans l'ancienne

abbaye de Prémontré, ont 0,12 c. de côté; ils nous ont été

donnés par M. de Violaine. Ils servaient certainement de

pavage aux salles du château de Coucy, qui datent de la

première moitié du XIIIe siècle.]

[Note 172: Voy. _Annales archéol._, pub. par M. Didron aîné,

t. Xl, p. 65. Nous renvoyons nos lecteurs aux belles planches

de ce recueil; elles donnent l'ensemble de ce carrelage.]

[Note 173: De l'église de Saint-Nicolas à Troyes. Ce

carrelage, qui se compose de briques circulaires enfermées

dans d'autres briques carrées entaillées en quart de cercle,

représente le monogramme du Christ entouré de la couronne

d'épines. La date de 1552 est incrustée au-dessous du

monogramme.]

[Note 174: Ces carreaux nous ont été donnés par M. Mallay,

architecte du Puy-de-Dôme; ils proviennent de Riom.]

[Note 175: Quelques fabricants briquetiers ont fait renaître

l'art du carreleur émailleur avec succès. Nous citerons,

entre autres fabriques, celles de M. Dubois à Paris, qui a

fourni les carrelages neufs de l'église de Saint-Denis,

restaurés sur les fragments anciens; celle de M. Millard à

Troyes, dont les produits sont beaux; la fabrique de terres

cuites émaillées de Langeais. Nous renvoyons nos lecteurs,

pour de plus amples renseignements sur cet article spécial, à

l'ouvrage de M. Alfred Ramé cité ci-dessus.]

CARRIÈRE, s. f. Originairement ce mot est employé comme _chemin où peut

passer un char_, puis comme lieu d'où l'on extrait de la pierre à bâtir.

De tous temps, en France, on a extrait la pierre à bâtir soit à ciel

ouvert, soit dans des galeries creusées sous le sol. La colline

Saint-Jacques à Paris est complétement excavée par les constructeurs

parisiens depuis les premiers siècles du christianisme. C'est de cette

colline et des environs d'Arcueil que furent tirés tous les matériaux

calcaires employés dans les constructions de la cité, et notamment ceux

qui ont servi à l'édification de Notre-Dame. On employait alors, comme

aujourd'hui, pour extraire les bancs calcaires, des treuils munis de

grandes roues posés à l'orifice des puits. On trouve, dans le recueil

des _Olim_[176], quelques arrêts touchant l'extraction des pierres à

bâtir; ils sont relatifs aux indemnités à payer par les carriers ou

constructeurs pour réparations des chemins défoncés. Nous citons ici un

fragment d'un de ces arrêts royaux qui date de 1273.

«Cependant l'abbé et les moines du couvent de Saint-Port se plaignaient

de ce que ceux qui réparaient le pont de Melun étaient venus dans leurs

terres, et y avaient creusé pour faire une carrière de laquelle ils

tiraient, malgré eux moines, des pierres nécessaires à la construction

dudit pont; que par cela même un tort considérable leur avait été fait,

en détruisant presque entièrement un chemin sur lequel on arrivait à

leur abbaye; c'est pourquoi les moines demandaient qu'on poursuivit ces

carriers pour faire cesser l'abus, et leur faire réparer les dommages

qu'ils avaient causés au couvent. Le bailli de la Seine fut donc invité

à faire réparer le chemin de telle sorte que les moines pussent se

rendre facilement et en toute sûreté à l'abbaye, comme auparavant, et à

les indemniser des dommages qu'ils avaient soufferts par suite de

l'exploitation de ladite carrière; savoir, en leur payant des deniers

royaux une somme égale à celle de la pierre extraite, ou en leur faisant

restituer cette somme par les entrepreneurs dudit pont...»

À une époque où il n'existait pas une législation uniforme, propre à

régler l'exploitation des carrières, ces contestations étaient

fréquentes; les abbayes, les seigneurs féodaux, possesseurs du sol,

faisaient payer des droits pour permettre l'exploitation sur leurs

terres, ou exigeaient un charriage gratuit d'une portion des matériaux

exploités pour leur usage particulier. Souvent même les couvents

faisaient exploiter eux-mêmes et vendaient les matériaux. Les cottaux de

carrière de Saint-Denis appartenaient à l'abbé et aux moines de

Saint-Denis; ceux-ci possédaient aussi des carrières près Pontoise. Les

abbayes de Royaumont, du Val-sur-l'Oise, tiraient profit des vastes et

belles carrières dont leur sol est rempli. Les établissements religieux

se faisaient souvent un revenu considérable par l'extraction de la

pierre, car ils avaient, autant que faire se pouvait, le soin de bâtir

leurs monastères dans le voisinage de dépôts calcaires; et, sur le sol

de la France, on peut être assuré de trouver, proche des abbayes, de

bonnes terres, des cours d'eau et de la pierre propre à bâtir.

Agriculteurs, industriels et constructeurs, les moines furent les

premiers à ouvrir le sol et à lui faire rendre tout ce qui est

nécessaire aux besoins d'un peuple civilisé. Les constructions qu'ils

nous ont laissées font voir que les moyens d'exploitation qu'ils

employaient étaient bien organisés et d'une grande puissance, car il

n'est pas rare de trouver dans les églises abbatiales des blocs énormes.

Ainsi, par exemple, on voit, dans le choeur de l'abbaye de Vézelay, des

colonnes monolythes qui ne cubent pas moins de quatre mètres; or, ces

colonnes proviennent des carrières de Coutarnoux, qui sont distantes de

vingt-huit kilomètres de l'abbaye, et il a fallu monter ces blocs au

sommet d'une montagne escarpée, et cela avec des efforts inouis. Dans

beaucoup d'églises de Bourgogne, du Mâconnais, on trouve des monolythes

qui, pour le cube, ne le cèdent en rien à ceux-ci. On ne peut douter que

l'attention des moines ne se soit portée d'une manière toute

particulière sur l'exploitation des carrières, car ils ont su extraire

des matériaux de choix en grande quantité, et les faire transporter par

des moyens mécaniques assez énergiques pour causer encore aujourd'hui

notre étonnement.

Nous n'avons pu jusqu'à présent savoir s'il n'existait pas, pendant les

XIIe et XIIIe siècles, des corporations de carriers, comme il existait

des corporations de constructeurs de ponts (pontifices); la vue des

monuments nous le ferait croire, car nous avons trouvé, en examinant des

matériaux de gros volume, des traces de moyens de transport identiques

dans des contrées très-éloignées les unes des autres, des choix de

matériaux en raison de la place qu'ils occupent, indiquant un système

d'extraction suivi avec méthode; mais nous avons l'occasion de nous

étendre sur ce sujet dans le mot CONSTRUCTION, auquel nous renvoyons nos

lecteurs. Il est certain, par exemple, que les carriers du moyen âge

devaient posséder une méthode simple pour extraire des pierres d'une

grande longueur, quoique faibles d'épaisseur et de largeur.

Pendant les XIIe et XIIIe siècles, on a mis en oeuvre, dans les

constructions, avec une profusion extraordinaire, des colonnettes, des

meneaux de fenêtres, dont le diamètre n'excède pas 0,20 c. et dont la

longueur varie de quatre à cinq mètres, quelquefois plus; or,

aujourd'hui, nous avons souvent de la peine à faire extraire des

matériaux, remplissant ces conditions, des mêmes carrières d'où

autrefois on les tirait en grande quantité. En cela, comme en bien

d'autres choses, nos progrès, dont nous sommes si fiers, ressembleraient

fort à une infériorité dans la pratique. Jusqu'au XVe siècle, on

n'employait pas la scie pour débiter la pierre dure; la pierre arrivait

de la carrière dans les dimensions demandées par le constructeur; il

fallait donc, pour extraire et transporter ces blocs longs et fragiles,

des précautions et des ressources négligées ou perdues. Il est

vraisemblable que, pour obtenir ces pierres longues et minces, on

employait un procédé encore usité dans quelques provinces en France, et

qui consiste à faire une tranchée étroite dans le banc que l'on veut

fendre; à placer dans cette tranchée, de distance en distance, des coins

de bois de frêne séchés au four, sur lesquels on laisse tomber de l'eau

goutte à goutte; les coins, en se gonflant par l'humidité qui les

pénètre également, font fendre le bloc longitudinalement, sans risquer

de le casser par tronçons comme le ferait infailliblement la percussion

sur des coins de fer. Trop dédaigneux d'un passé que nous laissons

dénigrer par quelques esprits étroits et paresseux, nous négligeons

aujourd'hui ces détails qui, autrefois, préoccupaient avec raison les

constructeurs. Si les architectes regardent comme un de leurs devoirs de

s'enquérir des carrières et de les visiter, ils ne cherchent à avoir

aucune action sur la manière de les exploiter; c'est, nous le croyons,

un grand tort; car la qualité de la pierre dépend parfois autant de son

gisement que des procédés employés pour l'extraire, ou de la saison

pendant laquelle on l'extrait. Beaucoup de carrières sont gâchées par

des carriers ignorants ou malhabiles, et ce serait un service à rendre

que d'établir une police sur l'exploitation des pierres; si cette police

n'avait pas autrefois une action uniforme sur toute la surface de la

France, on ne saurait douter, rien qu'en examinant les anciennes

carrières abandonnées, que chaque centre religieux, ou peut-être chaque

province, avait la sienne; car presque toujours, dans ces carrières

anciennes, on retrouve les traces d'une exploitation méthodique. Le même

fait nous frappa lorsque nous visitâmes les carrières antiques de

l'Italie et de la Sicile. Et, en effet, si les constructeurs du moyen

âge avaient rompu avec la forme de l'architecture antique, ils en

avaient conservé l'esprit pratique beaucoup plus qu'on ne le croit peut

être. Ce qu'on ne saurait trop dire, c'est que précisément les amateurs

exclusifs de la forme antique, depuis la renaissance, ont dédaigné ces

bonnes et sages traditions qu'avaient su conserver les architectes du

moyen âge. Il est probable que le maître des oeuvres, Pierre de

Montereau (à voir les matériaux admirables choisis pour bâtir la

Sainte-Chapelle, on peut l'affirmer), allait à la carrière, et voulait

savoir d'où et comment étaient tirés les grands blocs qu'il allait

mettre en oeuvre.

[Note 176: _Les Olim_, docum, inéd. sur l'hist. de France, t.

I.]

CATHÉDRALE, s. f. De _cathedra_, qui signifie _siége_, ou _trône

épiscopal_. Cathédrale s'entend comme église dans laquelle est placé le

trône de l'évêque du diocèse[177]. Dans les églises primitives, le trône

de l'évêque (_cathedra_) était placé au fond de l'abside, dans l'axe,

comme le siége du juge de la basilique antique, et l'autel s'élevait en

avant de la tribune, ordinairement sur le tombeau d'un martyr[178].

L'évêque, entouré de son clergé, se trouvait ainsi derrière l'autel

isolé et dépourvu de retable; il voyait donc l'officiant en face (voy.

AUTEL). Cette disposition primitive explique pourquoi, jusque vers le

milieu du dernier siècle, dans certaines cathédrales, le maître autel

n'était qu'une simple table sans gradins, tabernacles ni retables[179]. La

cathédrale du monde chrétien, Saint-Pierre de Rome, conserve encore le

siége du prince des apôtres enfermé dans une chaire de bronze, au fond

de l'abside. C'était dans les églises cathédrales, dans ce lieu réservé

à la _cathedra_, que les évêques faisaient les ordinations. Lorsque

ceux-ci étaient invités par l'abbé d'un monastère, on plaçait une

_cathedra_ au fond du sanctuaire. Ce jour-là, l'église abbatiale était

cathédrale. Le siége épiscopal était et est encore le signe, le symbole

de la juridiction des évêques. La juridiction épiscopale est donc le

véritable lien qui unit la basilique antique à l'église chrétienne. La

cathédrale n'est pas seulement une église appropriée au service divin,

elle conserve, et conservait bien plus encore pendant les premiers

siècles du christianisme, le caractère d'un tribunal sacré; et comme

alors la constitution civile n'était pas parfaitement distincte de la

constitution religieuse, il en résulte que les cathédrales sont restées

longtemps, et jusqu'au XIVe siècle, des édifices à la fois religieux et

civils. On ne s'y réunissait pas seulement pour assister aux offices

divins, on y tenait des assemblées qui avaient un caractère purement

politique; il va sans dire que la religion intervenait presque toujours

dans ces grandes réunions civiles ou militaires.

Jusqu'à la fin du XIIe siècle, les cathédrales n'avaient pas des

dimensions extraordinaires; beaucoup d'églises abbatiales étaient d'une

plus grande étendue; c'est que, jusqu'à cette époque, le morcellement

féodal était un obstacle à la constitution civile des populations;

l'influence des évêques était gênée par ces grands établissements

religieux du XIe siècle. Propriétaires puissants, jouissant de

priviléges étendus, seigneurs féodaux, protégés par les papes, tenant en

main l'éducation de la jeunesse, participant à toutes les grandes

affaires politiques, les abbés attiraient tout à eux, richesse et

pouvoir, intelligence et activité. Lorsque les populations urbaines,

instruites, enrichies, laissèrent paraître les premiers symptômes

d'émancipation, s'érigèrent en communes, il se fit une réaction contre

la féodalité monastique et séculière dont les évêques, appuyés par la

monarchie, profitèrent avec autant de promptitude que d'intelligence.

Ils comprirent que le moment était venu de reconquérir le pouvoir et

l'influence que leur donnait l'Église, et qui étaient tombés en partie

entre les mains des établissements religieux. Ce que les abbayes firent

pendant le Xle siècle, les évêques n'eussent pu le faire; mais, au XIIe

siècle, la tâche des établissements religieux était remplie; le pouvoir

monarchique avait grandi, l'ordre civil essayait ses forces et voulait

se constituer. C'est alors que l'épiscopat entreprit de reconstruire et

reconstruisit ses cathédrales; et il trouva dans les populations un

concours tellement énergique, qu'il dut s'apercevoir que ses prévisions

étaient justes, que son temps était venu, et que l'activité développée

par les établissements religieux, et dont ils avaient profité, allait

lui venir en aide. Rien, en effet, aujourd'hui, si ce n'est peut-être le

mouvement intellectuel et commercial qui couvre l'Europe de lignes de

chemins de fer, ne peut donner l'idée de l'empressement avec lequel les

populations urbaines se mirent à élever des cathédrales. Nous ne

prétendons pas démontrer que la foi n'entrât pas pour une grande part

dans ce mouvement, mais il s'y joignait un instinct très-juste

d'utilité, de constitution civile.

À la fin du XIIe siècle, l'érection d'une cathédrale était un besoin,

parce que c'était une protestation éclatante contre la féodalité. Quand

un sentiment instinctif pousse ainsi les peuples vers un but, ils font

des travaux qui, plus tard, lorsque cette sorte de fièvre est passée,

semblent être le résultat d'efforts qui tiennent du prodige. Sous un

régime théocratique absolu, les hommes élèvent les pyramides, creusent

les hypogées de Thèbes et de Nubie; sous un gouvernement militaire et

administratif, comme celui des Romains pendant l'empire, ils couvrent

les pays conquis de routes, de villes, de monuments d'utilité publique.

Le besoin de sortir de la barbarie et de l'anarchie; de défricher le

sol, fait élever, au XIe siècle, les abbayes de l'Occident. L'unité

monarchique et religieuse, l'alliance de ces deux pouvoirs pour

constituer une nationalité, font surgir les grandes cathédrales du nord

de la France. Certes, les cathédrales sont des monuments religieux, mais

ils sont surtout des édifices nationaux. Le jour où la société française

a prêté ses bras et donné ses trésors pour les élever, elle a voulu se

constituer et elle s'est constituée. Les cathédrales des XIIe et XIIIe

siècles sont donc, à notre point de vue, le symbole de la nationalité

française, la première et la plus puissante tentative vers l'unité. Si,

en 1793, elles sont restées debout, sauf de très-rares exceptions, c'est

que ce sentiment était resté dans le coeur des populations, malgré tout

ce qu'on avait fait pour l'en arracher.

Où voyons-nous les grandes cathédrales s'élever à la fin du XIIe siècle

et au commencement du XIIIe? c'est dans des villes telles que Noyon,

Soissons, Laon, Reims, Amiens, qui toutes avaient, les premières, donné

le signal de l'affranchissement des communes; c'est dans la ville

capitale de l'Ile de France, centre du pouvoir monarchique, Paris; c'est

à Rouen, centre de la plus belle province reconquise par

Philippe-Auguste. Mais il est nécessaire que nous entrions à ce sujet

dans quelques développements.

Au commencement du XIIe siècle, le régime féodal était constitué; il

enserrait la France dans un réseau dont toutes les mailles, fortement

nouées, semblaient ne devoir jamais permettre à la nation de se

développer. Le clergé régulier et séculier n'avait pas protesté contre

ce régime; il s'y était associé; toutefois, quoique seigneurs féodaux,

les abbés des grands monastères conservaient, par suite des priviléges

exorbitants dont ils jouissaient, une sorte d'indépendance au milieu de

l'organisation féodale. Il n'en était pas de même des évêques; ceux-ci

n'avaient pas profité de la position exceptionnelle que leur donnait le

pouvoir spirituel; ils venaient se ranger, comme les seigneurs laïques,

sous la bannière de leurs suzerains. «Qui ne s'étonnerait pas, disait

saint Bernard[180], de voir que la même personne qui, l'épée à la main,

commande une troupe de soldats, puisse, revêtu de l'étole, lire

l'Évangile au milieu d'une église?» Mais les évêques ne tardèrent pas à

reconnaître que cette position douteuse ne convenait pas au caractère

dont ils étaient revêtus. Lorsque la monarchie eut laissé voir que son

intention était de dompter la féodalité, «le clergé sentit aisément[181]

que, dans la lutte qui allait s'engager, les seigneurs seraient vaincus;

dès lors il rompit avec eux, sépara sa cause de la leur, renonça à tout

engagement, déposa ses moeurs guerrières, et même, abjurant tout

souvenir, il ne craignit pas de rivaliser d'ardeur avec le trône, pour

dépouiller les seigneurs de leurs prérogatives. Il commença par étendre

au delà de toutes limites sa juridiction, qui, dans l'origine, était

toute spirituelle; il lui suffit pour cela d'un mauvais raisonnement,

dont le succès fut prodigieux; il consistait à dire: que l'Église, en

vertu du pouvoir que Dieu lui a donné, doit prendre connaissance de tout

ce qui est péché, afin de savoir si elle doit remettre ou retenir, lier

ou délier. Dès lors, comme toute contestation judiciaire peut prendre sa

source dans la fraude, le clergé soutenait avoir le droit de juger tous

les procès; affaires réelles, personnelles ou mixtes, causes féodales ou

criminelles... Le peuple ne voyait pas ces envahissements d'un mauvais

oeil; il trouvait dans les cours ecclésiastiques une manière de procéder

moins barbare que celle dont on faisait usage dans les justices

seigneuriales: le combat n'y avait jamais été admis; l'appel y était

reçu; on y suivait le droit canonique, qui se rapproche, à beaucoup

d'égards, du droit romain; en un mot, toutes les garanties légales que

refusaient les tribunaux des seigneurs, on était certain de les obtenir

dans les cours ecclésiastiques.» C'est alors que, soutenus par le

pouvoir monarchique déjà puissant, forts des sympathies des populations

qui se tournaient rapidement vers les issues qui leur faisaient

entrevoir une espérance d'affranchissement, les évêques voulurent donner

une forme visible à un pouvoir qui leur semblait désormais appuyé sur

des bases inébranlables; ils réunirent des sommes énormes, et jetant bas

les vieilles cathédrales devenues trop petites, ils les employèrent sans

délai à la construction de monuments immenses faits pour réunir à tout

jamais autour de leur siége épiscopal ces populations désireuses de

s'affranchir du joug féodal. Cela se passait sous Philippe-Auguste, et

c'est en effet sous le règne de ce prince que nous voyons commencer et

élever rapidement les grandes cathédrales de Soissons, de Paris, de

Bourges, de Laon, d'Amiens, de Chartres, de Reims. C'est alors aussi que

l'architecture religieuse sort de ses langes monacals; ce n'est pas aux

couvents que les évêques vont demander leurs architectes, c'est à ces

populations laïques dont les trésors apportés avec empressement vont

servir à élever le premier édifice vraiment populaire en face du château

féodal, et qui finira par le vaincre.

Nous ne voudrions pas que cette origine à la fois politique et

religieuse donnée par nous à la grande cathédrale pût faire supposer que

nous prétendons diminuer la valeur de cet élan qui se manifeste en

France à la fin du XIIe siècle. Il y a dans le haut clergé séculier de

cette époque une pensée trop grande, dont les résultats ont été trop

vastes, pour qu'elle ne prenne pas sa source dans la religion; mais il

ne faut pas oublier que, chez les peuples naissants, la religion et la

politique vont de pair; il n'est pas possible de les séparer; d'ailleurs

les faits parlent d'eux-mêmes. On était aussi religieux en France au

commencement du XIIe siècle qu'à la fin; cependant, c'est précisément au

moment où les évêques font cause commune avec la monarchie, veulent se

séparer de la féodalité, qu'ils trouvent les ressources énormes dont

l'emploi va leur permettre d'élargir l'enceinte de leurs cathédrales

pour contenir tout entières les populations des villes. Non-seulement

alors la cathédrale dépasse les dimensions des plus vastes églises

d'abbayes, mais elle se saisit d'une architecture nouvelle; son

iconographie n'est plus celle des églises monastiques; elle parle un

nouveau langage; elle devient un livre pour la foule, elle instruit le

peuple en même temps qu'elle sert d'asile à la prière.

Nous allons étudier tout à l'heure, sur les monuments mêmes, les phases

de ce mouvement qui se manifeste vers la fin du XIIe siècle.

Poursuivons. L'alliance du clergé avec la monarchie ne tarda pas à

inquiéter les barons; saint Louis reconnut bientôt que le pouvoir royal

ne faisait que changer de maître. En 1235, la noblesse de France et le

roi s'assemblèrent à Saint-Denis pour mettre des bornes à la puissance

que les tribunaux ecclésiastiques s'étaient arrogée. En 1246, les barons

rédigèrent un acte d'union «et nommèrent une commission de quatre des

plus puissants d'entre eux[182], pour décider dans quels cas le baronnage

devait prendre fait et cause pour tout seigneur vexé par le clergé; de

plus, chaque seigneur s'était engagé à mettre en commun la centième

partie de son revenu, afin de poursuivre activement le but de l'union.

Ainsi l'on voit l'attitude du clergé français quand saint Louis monta

sur le trône; elle était hostile et menaçante.»

Au milieu de ces dangers, par sa conduite à la fois ferme et prudente,

le saint roi sut contenir les prétentions exorbitantes du clergé dans de

justes bornes, et faire prévaloir l'autorité monarchique sur la

féodalité. Dès 1250, le peuple, rassuré par la prédominance du pouvoir

royal, s'habituant à le considérer comme la représentation de l'unité

nationale, trouvant sous son ombre l'autorité avec la justice, ne montra

plus le même empressement pour jeter dans l'un des plateaux de la

balance ces trésors qui, cinquante ans auparavant, avaient permis de

commencer, sur des proportions gigantesques, les cathédrales. Aussi

est-ce à partir de cette époque que nous voyons ces constructions se

ralentir, ou s'achever à la hâte sur de moins vastes patrons,

_s'atrophier_ pour ainsi dire. Faut-il attribuer cela à un

refroidissement religieux? nous ne le pensons pas; la nation, sentant

désormais un pouvoir supérieur à la féodalité, portait ses regards vers

lui, et n'éprouvait plus le besoin si vif, si pressant, d'élever la

cathédrale en face de la forteresse féodale.

À la fin du XIIIe siècle, celles de ces vastes constructions qui étaient

tardivement sorties de terre n'arrivèrent pas à leur développement;

elles s'arrêtèrent tout à coup; si elles furent achevées, ce ne fut plus

que par les efforts personnels d'évêques ou de chapitres qui employèrent

leurs propres biens pour terminer ce que l'entraînement de toute une

population avait permis de commencer. Il n'est pas _une seule_

cathédrale qui ait été finie telle qu'elle avait été projetée; et cela

se comprend; la période pendant laquelle les grandes cathédrales eussent

dû être conçues et élevées, celle pendant laquelle leur existence est

pour ainsi dire un besoin impérieux, l'expression d'un désir national

irrésistible, est comprise entre les années 1180 et 1240. Soixante ans!

Si l'on peut s'étonner d'une chose, c'est que dans ce court espace de

temps, on ait pu obtenir, sur tout un grand territoire, des résultats

aussi surprenants; car ce n'était pas seulement des manoeuvres qu'il

fallait trouver, mais des milliers d'artistes qui, la plupart, étaient

des hommes dont le talent d'exécution est pour nous aujourd'hui un sujet

d'admiration.

Tel était alors, en France, le besoin d'agrandir les cathédrales, que,

pendant leur construction même, les premiers travaux, déjà exécutés en

partie, furent parfois détruits pour faire place à des projets plus

grandioses. En dehors du domaine royal, le mouvement n'existe pas, et ce

n'est que plus tard, vers la fin du XIIIe siècle, lorsque la monarchie

eut à peu près réuni toutes les provinces des Gaules à la France, que

l'on entreprend la reconstruction des cathédrales. C'est alors que

quelques diocèses remplacent leurs vieux monuments par des constructions

neuves élevées sur des plans sortis du domaine royal. Mais ce mouvement

est restreint, timide, et il s'arrête bientôt par suite des malheurs

politiques du XIVe siècle.

À la mort de Philippe-Auguste, en 1223, les principales cathédrales

comprises dans le domaine royal étaient celles de Paris, de Chartres, de

Bourges, de Noyon, de Laon, de Soissons, de Meaux, d'Amiens, d'Arras, de

Cambrai, de Rouen, d'Évreux, de Séez, de Bayeux, de Coutances, du Mans,

d'Angers, de Poitiers, de Tours; or tous ces diocèses avaient rebâti

leurs cathédrales, dont les constructions étaient alors fort avancées.

Si certains diocèses sont politiquement unis au domaine royal et se

reconnaissent vassaux, leurs cathédrales s'élèvent rapidement sur des

plans nouveaux comme celles de la France; les diocèses de Reims, de

Sens, de Chalons, de Troyes en Champagne, sont les premiers à suivre le

mouvement. En Bourgogne, ceux d'Auxerre et de Nevers, les plus

rapprochés du domaine royal, reconstruisent leurs cathédrales; ceux

d'Autun et de Langres, plus éloignés, conservent leurs anciennes églises

élevées vers le milieu du XIIe siècle.

Dans la Guyenne, restée anglaise, excepté Bordeaux qui tente un effort

vers 1225, Périgueux, Angoulême, Limoges, Tulle, Cahors, Agen, gardent

leurs vieux monuments.

À la mort de Philippe le Bel, en 1314, le domaine royal s'est étendu: il

a englobé la Champagne; il possède le Languedoc, le marquisat de

Provence; il tient l'Auvergne et la Bourgogne au milieu de ses

provinces. Montpellier, Carcassonne, Narbonne, Lyon, exécutent dans

leurs cathédrales des travaux considérables et tentent de les

renouveler. Clermont en Auvergne cherche à suivre l'exemple. Les

provinces anglaises et la Provence résistent seules.

À la mort de Charles V, en 1380, les Anglais ne possèdent plus que

Bordeaux, le Cotentin et Calais; mais la séve est épuisée: les

cathédrales dont la reconstruction n'a pas été commencée pendant le

XIIIe siècle demeurent ce qu'elles étaient; celles restées inachevées se

terminent avec peine.

Nous avons essayé de tracer sommairement un historique général de la

construction de nos cathédrales françaises; si incomplet qu'il soit,

nous espérons qu'il fera comprendre l'importance de ces monuments pour

notre pays, de ces monuments qui ont été la véritable base de notre

unité nationale, le premier germe du génie français. À nos cathédrales,

se rattache toute notre histoire intellectuelle; elles ont abrité, sous

leurs cloîtres, les plus célèbres écoles de l'Europe pendant les XIIe et

XIIIe siècles; elles ont fait l'éducation religieuse et littéraire du

peuple; elles ont été l'occasion d'un développement dans les arts qui

n'est égalé que par l'antiquité grecque. Si les derniers siècles ont

laissé périr dans leurs mains ces grands témoins de l'effort le plus

considérable qui ait été fait depuis le christianisme en faveur de

l'unité, espérons que, plus juste et moins ingrat, le nôtre saura les

conserver.

Puisque nous prétendons démontrer que la cathédrale française, dans le

sens moral du mot, est née avec le pouvoir monarchique, il est juste que

nous commencions par nous occuper de celle de Paris; d'ailleurs, c'est

la première qui ait été commencée sur un plan vaste destiné à donner

satisfaction aux tendances à la fois religieuses et politiques de la fin

du XIIe siècle.

La cathédrale de Paris se composait, en 860, de deux édifices, l'un du

titre de Saint-Étienne, martyr, l'autre du titre de Sainte-Marie; nous

ne savons pas quelles étaient les dimensions exactes de ces monuments,

dont l'un, Saint-Étienne, fut épargné par les Normands moyennant une

somme d'argent. Les fouilles qui furent faites au midi, en 1845,

laissèrent à découvert un mur épais qui venait se prolonger, en se

courbant, sous les chapelles actuelles du choeur. La portion visible du

cercle donne lieu de croire que l'abside de cette première église

n'avait guère plus de huit à neuf mètres de diamètre. En 1140 environ,

Étienne de Garlande, archidiacre, fit faire d'importants travaux à

l'église de la Vierge. De ces ouvrages, il ne reste plus que les

bas-reliefs du tympan et une portion des voussures de la porte

Sainte-Anne, replacés au commencement du XIIIe siècle, lorsqu'on

construisit la façade actuelle, probablement parce que ces sculptures

semblèrent trop remarquables pour être détruites. C'était d'ailleurs un

usage assez ordinaire, au moment de cet entraînement qui faisait

reconstruire les cathédrales, de conserver un souvenir des édifices

primitifs, et l'exemple cité ici n'est pas le seul, ainsi que nous le

verrons. En 1160, Maurice de Sully, évêque de Paris, résolut de réunir

les deux églises en une seule, et il fit commencer la cathédrale que

nous voyons aujourd'hui[183], sous l'unique vocable de Sainte-Marie. En

1196, Maurice de Sully mourut en laissant cinq mille livres pour couvrir

le choeur en plomb; donc, alors, le choeur était achevé jusqu'au

transsept, ce que vient confirmer le caractère archéologique de cette

partie de Notre-Dame de Paris. Il y a tout lieu de croire même que la

nef était élevée alors jusqu'à la troisième travée après les tours, à

quelques mètres au-dessus du sol. Eude de Sully, successeur de Maurice,

continua l'oeuvre jusqu'en 1208, époque de sa mort. La grande façade et

les trois premières travées de la nef furent seulement commencées à la

fin de l'épiscopat de Pierre de Nemours, vers 1218; car ce fut seulement

à cette époque, d'après le Martyrologe de l'église de Paris cité par

l'abbé Lebeuf, qu'on détruisit les restes de la vieille église de

Saint-Étienne qui gênaient les travaux. À la mort de Philippe-Auguste,

en 1223, le portail était achevé jusqu'à la base de la grande galerie à

jour qui réunit les deux tours. Il y eut évidemment, à cette époque, une

interruption dans les travaux; le style du sommet de la façade et la

nature des matériaux employés ne peuvent faire douter que les tours,

avec la grande galerie qui enceint leur base, aient été élevés, vers

1235, fort rapidement. Alors la cathédrale était complétement terminée,

sauf les flèches qui devaient surmonter les deux tours.

Nous donnons (fig. 1)[184] le plan de cette église primitive dépouillé des

adjonctions faites depuis cette époque. Comme on peut le voir, cette

vaste église était dépourvue de chapelles, ou, s'il en existait, elles

n'étaient qu'au nombre de trois, fort petites, et situées derrière

l'abside en L; car nous avons retrouvé la corniche extérieure du double

bas-côté sur presque tous les points de la circonférence de ce double

bas-côté absidal; ces chapelles ne pouvaient donc être percées

qu'au-dessous de cette corniche, et, par conséquent, n'occuper qu'une

faible hauteur et un petit espace. Nous serions plutôt portés à croire

que trois autels étaient placés contre la paroi de ce double bas-côté:

l'un dédié à la Vierge, l'autre à saint-Étienne, et le troisième à la

sainte-Trinité. Mais ce qu'on avait voulu surtout obtenir en traçant ce

plan si simple, c'était un vaste espace pour contenir le clergé et la

foule devant et autour de l'autel principal placé au centre du

sanctuaire. En E était une galerie à deux étages, dont les traces ont

été retrouvées, communiquant de l'évêché au choeur et aux larges

galeries qui s'élèvent sur le premier bas-côté. En G, les treize marches

qui descendaient du parvis à la berge de la Seine. À gauche, du côté

nord, contre le flanc de la façade, s'élevait la petite église de

Saint-Jean-le-Rond, probablement un ancien baptistère; et, de cette

église à la ligne ponctuée A, les cloîtres et dépendances de la

cathédrale qui s'étendaient assez loin. Ce n'était pas assez de cette

vaste surface couverte[185] à rez-de-chaussée; comme nous l'avons dit tout

à l'heure; une large galerie pourtourne l'église au-dessus du collatéral

intérieur[186]; on y arrive par quatre grands escaliers à vis d'un

emmarchement de 1m,50 environ. Les galeries supérieures, de la même

largeur que le bas-côté et voûtées, n'apparaissent guère pendant la

première partie de la période ogivale, que dans les cathédrales de l'Ile

de France; on les retrouve à Noyon, à Laon, à Soissons (voy.

ARCHITECTURE RELIGIEUSE). Dans ces villes riches et populeuses, on avait

probablement senti le besoin d'offrir aux fidèles ce supplément de

surface, pour les jours de grandes cérémonies; mais ces galeries avaient

encore cet avantage de permettre d'ouvrir des jours larges propres à

éclairer le centre de la nef, et de donner une plus grande solidité aux

constructions.

La coupe transversale que nous présentons (fig. 2) fera comprendre le

système de construction adopté par l'architecte de la cathédrale de

Paris, de 1160 à 1220. Des découvertes récentes du plus haut intérêt

nous engagent à reproduire cette coupe, tracée déjà, mais d'une manière

incomplète, dans l'article ARCHITECTURE RELIGIEUSE. On voit en A les

fenêtres de la galerie ou triforium, dont la position indique nettement

l'intention de donner du jour dans la nef, que les fenêtres B du double

bas-côté et les fenêtres C supérieures eussent laissée dans l'obscurité.

Mais cette disposition inclinée des voûtes du triforium forçait de

relever le chéneau D et par conséquent le comble E; il restait un espace

FG, que nous supposions plein, nous en tenant à la première travée de la

nef laissée dans son état primitif[187]. Or cet intervalle entre l'appui

de la fenêtre haute et l'arc du triforium était percé de roses J à

meneaux très-singuliers, et destinées autant à alléger la construction

qu'à donner de la lumière sous le comble E. Les jours de grandes

cérémonies, ces roses étaient utilisées pour décorer l'édifice à

l'intérieur. La grande élévation du mur du triforium portant le chéneau

D avait permis de construire les arcs-boutants H I à double volée avec

une pile K intermédiaire. De plus, la naissance des grandes voûtes était

maintenue par des sous arcs-boutants L portant les pannes du comble E.

Ces arcs-boutants L étaient eux-mêmes contrebuttés par les arcs-boutants

inférieurs M, qui maintenaient en même temps les voûtes du triforium.

Cette construction, solide, ingénieuse et belle en même temps, était

rendue stable à tout jamais par les énormes contreforts N, qui seuls

présentent un cube considérable de matériaux posés à l'extérieur de

l'édifice.

La figure 3 donne l'aspect extérieur, et la figure 4 l'aspect intérieur

(coupe longitudinale) de deux travées primitives de la cathédrale et

d'une travée modifiée pendant le cours du XIIIe siècle. La coupe fait

voir avec quel soin le poids des constructions était réparti sur les

piles, et combien déjà, à cette époque, les constructeurs cherchaient à

éviter les _murs_. En effet, sous l'appui des grandes fenêtres A du

triforium, faites pour être vues de la nef, sont ménagés des arcs de

décharge.

La tradition de la construction romane est donc déjà complétement

abandonnée dans la cathédrale de Paris de la fin du XIIe siècle; il n'y

a plus que des piles et des arcs. Le système de la construction ogivale

est franchement écrit dans ce remarquable monument.

Malheureusement, cette église reçut très-promptement d'importantes

modifications qui sont venues en altérer le caractère si simple et

grandiose. De 1235 à 1240[188] un incendie, dont l'histoire ne fait nulle

mention, mais dont les traces sont visibles sur le monument, détruisit

les charpentes supérieures et les combles E du triforium de la

cathédrale (voyez la coupe transversale fig. 2 et la coupe longitudinale

fig. 4); les meneaux des roses J furent calcinés ainsi que leurs

claveaux et les bahuts O du grand comble. Il est probable que la seconde

volée I des arcs-boutants et les voûtes du triforium furent endommagées.

Déjà, à cette époque, d'autres cathédrales avaient été élevées, et on

les avait percées de fenêtres plus grandes, garnies de brillants vitraux;

cette décoration prenait chaque jour plus d'importance. Au lieu de

réparer le dommage survenu aux constructions de Notre-Dame de Paris, on

en profita pour supprimer les roses J percées au-dessus du triforium,

faire descendre les fenêtres hautes, en sapant leurs appuis jusqu'au

point P (voyez la coupe fig. 2, la face extérieure fig. 3 et la coupe

fig. 4); on enleva le chéneau D, on démolit les arcs-boutants H I à

double volée; on descendit le chéneau D au niveau R, on abaissa les

triangles S des voûtes; on fit sur ces voûtes un dallage à double pente;

les grandes fenêtres A de la galerie furent coupées, ainsi qu'il est

indiqué en Q, fig. 3; et, n'osant plus laisser isolées les piles K, fig.

2, qui ne se trouvaient plus suffisamment étrésillonnées par les

couronnements D abaissés, on établit de grands arcs-boutants à une seule

volée de T en V. Les arcs-boutants sous-comble L, détruits par le feu,

furent supprimés, et les arcs-boutants M restèrent seuls en place dans

une situation anormale, car ils étaient trop hauts pour contrebutter les

voûtes du triforium seulement. Les corniches et les couronnements

supérieurs X furent refaits, les pinacles Z changés. Les fenêtres

hautes, agrandies, furent garnies de meneaux (fig. 3 et 4) très-simples,

dont la forme et la sculpture nous donnent précisément l'époque de ce

travail. À peine cette opération était-elle terminée à la hâte (car

l'examen des constructions dénote une grande précipitation), que l'on

entreprit, vers 1245, de faire des chapelles U, entre les saillies

formées à l'extérieur par les gros contreforts de la nef[189]. Ces

chapelles furent élevées également avec une grande rapidité; leur

construction eut pour résultat de faire disparaître la claire-voie A'

(voyez les fig. 2 et 3)[190] qui donnait du jour au-dessus des voûtes du

deuxième bas-côté, et de rendre l'écoulement des eaux plus difficile. En

examinant le plan (fig. 1), on peut se rendre compte du fâcheux effet

produit par cette adjonction. Les deux pignons du transsept se

trouvaient alors débordés par la saillie de ces chapelles.

Comparativement à la nouvelle décoration extérieure de la nef, ces deux

pignons devaient présenter une masse lourde; on les démolit, et, en

1257, on les reconstruisit à neuf, ainsi que le constate l'inscription

sculptée à la base du portail sud. Entre les contreforts du choeur,

trois chapelles au nord et trois chapelles au sud, compris la petite

porte rouge qui donnait dans le cloître, furent bâties en même temps,

pour continuer la série des chapelles de la nef. Ces travaux, vu leur

importance et le soin apporté dans leur exécution, durent exiger

plusieurs années. En 1296, Matiffas de Bucy, évêque de Paris, commença

la construction des chapelles du choeur, entre les contreforts du XIIe

siècle, en les débordant de 1m,50 environ. Ce fut alors aussi que l'on

refit les grands pinacles des arcs-boutants de cette partie de

l'édifice, et que l'on ouvrit, dans la partie circulaire du triforium,

de grandes fenêtres surmontées de gâbles à jour, à la place des fenêtres

coupées précédemment. Ces ouvrages durent être terminés vers 1310. En

même temps que l'on reconstruisait les pignons du transsept

(c'est-à-dire vers 1260), on refit, au nord, un arc-boutant à double

volée, le premier après le croisillon. C'était un essai de

reconstruction des anciens arcs-boutants du XIIe siècle, probablement

conservés jusqu'alors autour du choeur, bien que l'on eût fait subir aux

fenêtres hautes, vers 1230, le même changement qu'on avait imposé à

celles de la nef. Il n'était plus possible de rien ajouter à ce vaste

édifice, achevé vers 1230 et remanié pendant près d'un siècle. Son plan

ne fut plus modifié depuis lors; nous le donnons ici (fig. 0) tel qu'il

nous est resté[191]. Les tours de la façade demeurèrent inachevées; les

flèches en pierre dont la souche existe au sommet, à l'intérieur, ne

furent jamais montées. Une flèche en bois, élevée au commencement du

XIIIe siècle, recouverte de plomb, surmonta la croisée du transsept

jusqu'à la fin du siècle dernier (voy. FLÈCHE). Ces changements, faits à

un monument complet, immédiatement après sa construction, donnent

l'histoire des programmes de cathédrales qui se succédèrent en France

pendant tout le cours du XIIIe siècle.

Dans l'origine, peu ou point de chapelles, un seul autel principal, le

trône de l'évêque placé derrière à l'abside. Tout autour, dans des

collatéraux larges, la foule; à l'entrée du choeur, donnant sur le

transsept, une tribune pour lire l'épître et l'évangile; les stalles du

chapitre dans le choeur des deux côtés de l'autel. La cathédrale, dans

cet état, c'est-à-dire au moment où elle prend une grande importance

morale et matérielle, se rapproche plus de la basilique antique que des

églises monastiques, déjà toutes munies, à l'abside au moins, de

nombreuses chapelles. C'est une immense salle, dont l'objet principal

est l'autel, et la _cathedra_, le siége du prélat, signe de la justice

épiscopale. Le monument vient donc ici pleinement justifier ce que nous

avons dit au commencement de cet article. Mais un seul exemple n'est pas

une preuve; ce peut être une exception. Examinons d'autres cathédrales

de la France d'alors.

À Bourges, il existait encore, au milieu du XIIe siècle, une cathédrale

bâtie pendant le XIe, d'une dimension assez restreinte, si l'on en juge

par la crypte qui existe encore au centre du choeur et qui donne le

périmètre de l'ancienne abside. En 1172, l'évêque Étienne projette de

bâtir un nouvel edifice[192]. Toutefois, il ne paraît pas que l'exécution

de ce grand monument ait été commencée avant les premières années du

XIIIe siècle. En voici le plan (fig. 6)[193]. À l'abside, seulement cinq

très-petites chapelles; doubles collatéraux comme à Notre-Dame de Paris;

pas de transsept; l'unité d'objet, dans ce plan, est encore plus marquée

que dans le plan de la cathédrale de Paris. Outre les entrées de la

façade, deux portes sont ménagées en A et B; et c'est (comme à

Notre-Dame de Paris, à la porte Sainte-Anne) avec des fragments de

sculpture appartenant au XIIe siècle que ces portes sont bâties[194]. On

élève, vers le milieu du XIIIe siècle, deux porches en avant de ces

portes. À côté sont ménagés deux larges escaliers qui descendent à une

église souterraine, à doubles bas-côtés, enveloppant l'ancienne crypte

de la cathédrale du XIe siècle. Les petites chapelles absidales

n'apparaissent pas dans l'église inférieure; elles sont portées en

encorbellement (voy. CHAPELLE) Sur un pilier accosté de deux colonnes

dégagées. Cette église inférieure n'est pas une nécessité du culte, mais

une nécessité de construction; à la fin du XIIe siècle, les remparts

romains de la ville de Bourges s'élevaient à quelques mètres de l'abside

de l'ancienne cathédrale, qui ne dépassait pas le sanctuaire de celle

actuelle. Voulant faire pourtourner les doubles collatéraux, les

constructeurs se trouvaient obligés de descendre dans les fossés de la

ville; il y avait donc nécessité de faire un étage inférieur, ce qui fut

fait avec un luxe de construction remarquable; car de toute la

cathédrale de Bourges, c'est cet étage inférieur qui est le mieux bâti;

là, rien n'a été épargné, ni les matériaux qui sont d'une belle qualité,

ni la taille, ni même la sculpture, qui est du plus beau caractère. Mais

la cathédrale de Bourges était en retard. Sa partie orientale, sortie de

terre seulement vers 1220, était à peine élevée à la hauteur des voûtes

du deuxième collatéral, que les ressources étaient moins abondantes. La

construction s'en ressentit, et toutes les parties supérieures de cet

immense vaisseau furent terminées tant bien que mal, à la hâte, et

probablement en réduisant la hauteur de la nef, qui, nous le croyons,

avait été projetée sur une coupe plus élancée (voy. ARCHITECTURE

RELIGIEUSE, fig. 34, la coupe de cette cathédrale). La partie antérieure

de la nef ne fut achevée qu'au XIVe siècle, et le sommet de la façade

avec ses deux tours qu'au XVIe. Des chapelles latérales vinrent gâter ce

beau plan, et entourer le colosse d'une décoration parasite; mais, à

partir de la fin du XIIIe siècle, bien peu de cathédrales en France

purent se soustraire à la manie de ces chapelles latérales. La grande

idée première qui les avait fait élever était sortie de l'esprit du

clergé pendant le cours de ce siècle. Les confréries, les corporations,

des familles même, en donnant des sommes pour achever ou réparer le

monument national, voulaient avoir leur chapelle; on n'obtenait plus

d'argent qu'à ce prix.

Les parties supérieures de la cathédrale de Bourges se ressentent du

défaut d'unité; défigurées aujourd'hui par des restaurations barbares

qui n'appartiennent à aucune époque, à aucun style, on n'en peut plus

juger; mais nous les avons vues encore, il y a quinze ans, telles que

les siècles nous les avaient laissées; il semblait que l'emploi des

sommes successives eût été fait sans tenir compte du projet primitif;

c'était comme une montagne sur laquelle chacun élève à son gré la

construction qui lui convient. Les architectes appelés successivement à

la terminer ou à consolider des constructions élevées avec des moyens

insuffisants, y ajoutèrent, l'un un arc-boutant, l'autre un couronnement

de contrefort incomplétement chargé. Certainement celui qui avait conçu

le plan et élevé le choeur jusqu'à la hauteur des voûtes avait projeté

un édifice qui ne présentait pas ces superfétations et cette confusion;

et il faut se garder de juger l'art des hommes du commencement du XIIIe

siècle avec ce que nous donne aujourd'hui la cathédrale de Bourges[195].

La cathédrale de Bourges nous représente mieux encore une salle destinée

à une grande assemblée que la cathédrale de Paris, non-seulement dans

son plan, par l'absence du transsept, mais dans sa coupe, par la

disposition des deux galeries étagées, l'une au-dessus du second

bas-côté donnant dans le premier bas-côté, l'autre au-dessus des voûtes

de ce premier bas-côté donnant dans la nef centrale. C'était là un moyen

de ménager des vues sur le milieu du vaisseau, et de permettre à de

nombreux spectateurs de voir ce qui se passait dans la grande nef. Ne

perdons pas de vue que les cathédrales n'étaient pas, au XIIIe siècle,

seulement destinées au culte; on y tenait des assemblées, on y

discutait, on y représentait des mystères, on y plaidait, on y vendait,

et les divertissements profanes n'en étaient pas exclus[196], par exemple,

la fête des Innocents à Laon, qui se célébrait le 28 décembre; la fête

des Fous, etc.; ces farces furent difficilement supprimées, et nous les

voyons encore persister pendant le XVe siècle.

Mais les dispositions particulières à la cathédrale de Bourges nous ont

fait sortir de la voie chronologique, dans laquelle il est nécessaire de

revenir pour mettre de l'ordre dans notre sujet.

En 1131, un incendie terrible détruit la ville de Noyon et sa

cathédrale. L'évêque Simon, qui occupait alors le siége épiscopal de

Noyon, n'était pas en état de réparer le désastre; ses finances étaient

épuisées par la construction de l'abbaye d'Ourscamp; alors, le mouvement

qui, quelques années plus tard, allait porter le haut clergé séculier et

les fidèles à élever des cathédrales sur de vastes plans, n'était pas

prononcé. Le successeur de Simon, Beaudoin II, prélat rempli de

prévoyance, prudent, régulier, sut administrer son diocèse avec autant

de sagesse que d'énergie; il était lié d'amitié avec saint Bernard,

honoré de la confiance et de la faveur de Suger. Dans son excellente

notice archéologique sur Notre-Dame de Noyon, M. Vitet croit devoir

faire remonter la construction de cette église, telle que nous la voyons

aujourd'hui, à l'épiscopat de Beaudoin; non-seulement nous partageons

l'opinion émise par M. Vitet, mais nous serons plus affirmatif que lui,

car nous appuierons ses preuves historiques de preuves plus sûres

encore, tirées de l'examen du monument même. Nous venons de dire que

Suger honorait l'évêque Beaudoin d'une confiance particulière, et Suger

était, comme chacun sait, fort préoccupé de la construction des églises;

il fit rebâtir entièrement celle de son abbaye, et les portions qui nous

restent de ces constructions ont un caractère remarquable pour l'époque

où elles furent élevées. Elles font un grand pas vers le système ogival;

elles abandonnent presque entièrement la tradition romane. Qui Suger

employa-t-il pour élever l'église abbatiale de Saint-Denis? cela nous

serait difficile à savoir. L'illustre abbé et ses successeurs ne nous en

disent rien; ils conservent pour eux (et cela se conçoit) tout l'honneur

de cette entreprise; à les en croire, les moines suffirent à tout. Mais

il y a, dans l'histoire de cette édification, tant de fables, de faits

évidemment présentés avec l'intention de frapper la foule de respect et

d'admiration, que nous ne pouvons y attacher une véritable importance

historique[197]. Suger était aussi bon politique que religieux sincère; il

était plus qu'aucun autre à même de se servir des hommes que pourait lui

fournir l'époque où il vivait; c'était un esprit éclairé, et, comme on

dirait aujourd'hui, amateur du progrès. Son église le prouve; elle est

en avance de vingt ou trente ans sur les constructions que l'on élevait

alors, même dans le domaine royal. Qu'il ait été le premier à former

cette école nouvelle de constructeurs, ou qu'il ait su voir le premier

qu'à côté de l'école monacale il se formait une école laïque

d'architectes, à nos yeux le mérite serait le même; mais ce qui est

incontestable, c'est la physionomie, nouvelle pour le temps, des

constructions élevées par lui à Saint-Denis. Or nous retrouvons, à la

cathédrale de Noyon, la même construction, les mêmes procédés

d'appareil, les mêmes profils, les mêmes ornements qu'à Saint-Denis.

Nous y voyons ce singulier mélange du plein cintre et de l'ogive.

L'église de Saint-Denis de Suger et la cathédrale de Noyon semblent

avoir été bâties par le même atelier d'ouvriers. L'abbé et l'évêque sont

liés d'amitié; Suger est à la tête du pays: quoi de plus naturel que de

supposer que l'évêque Beaudoin, le voyant rebâtir l'église de son abbaye

sur des dispositions et avec des moyens de construction neufs pour

l'époque, se soit adressé à lui pour avoir les maîtres des oeuvres et

ouvriers nécessaires à la reconstruction de sa cathédrale ruinée par un

incendie? Si ce ne sont pas là des preuves, il nous semble que ce sont

au moins des présomptions frappantes. M. Vitet a compris toute

l'importance qu'il y a à préciser d'une manière rigoureuse la date de la

construction de la cathédrale de Noyon. Cette importance est grande en

effet, car la cathédrale de Noyon est un monument de transition, et un

monument de transition en avance sur son temps. Il précède de quelques

années la construction des cathédrales de Paris et de Soissons.

Faudrait-il donc voir, dans l'église de Saint-Denis et dans les

cathédrales de Noyon et de Senlis, le berceau de l'architecture ogivale?

Et Suger, à la fois abbé et ministre, serait-il le premier qui eût été

chercher les constructeurs en dehors des monastères, qui eût compris que

les arts et les sciences étouffaient dans les cloîtres et ne pouvaient

plus se développer sous leur ombre? Voilà des questions que nous

laissons à résoudre à plus habiles que nous.

Mais avant d'entamer la description des monuments, que l'on nous

permette encore un argument. Saint-Bernard s'était, à plusieurs

reprises, élevé contre le goût des sculptures répandues dans les églises

clunisiennes; son esprit droit, positif, éclairé, était choqué par ces

représentations des scènes singulièrement travesties de l'Ancien et du

Nouveau Testament, ces légendes, cette façon barbare de figurer les

vices et les vertus qui tapissaient les chapiteaux des églises romanes.

À Vézelay même, au milieu de ces images les plus étrangement sculptées,

il n'avait pas craint de qualifier ces arts de barbares et d'impies, de

les stigmatiser comme contraires à l'esprit chrétien; aussi, lorsqu'il

établit la règle de Cîteaux, voulut-il protester contre ce qu'il

regardait comme une monstruosité, en s'abstenant de toute représentation

sculptée.

Les âmes de la trempe de celle de saint-Bernard sont rarement comprises

par la foule; quand elles sont soutenues par des vertus éclatantes, une

conviction inébranlable et une éloquence entraînante, tant qu'elles

demeurent au milieu de la société, elles exercent une pression sur ses

goûts et ses habitudes; mais sitôt qu'elles ont disparu, ces goûts et

ces habitudes reprennent leur empire; toutefois, de la protestation d'un

esprit convaincu, il reste une trace ineffaçable. Faites honte à un

homme de ses goûts dépravés, montrez-les-lui sous le côté odieux et

ridicule, il ne se corrigera peut-être pas, mais il modifiera la forme,

l'expression de ces goûts. La protestation de saint-Bernard ne changea

pas les goûts de la nation pour les arts plastiques, heureusement; mais

il est certain qu'elle les modifia, et les modifia en les forçant de se

diriger vers le vrai, vers le beau. Cette révolution se fait précisément

au moment où les arts se répandent en dehors du cloître, et deviennent

le partage des laïques.

À Saint-Denis, les étrangetés contre lesquelles saint-Bernard s'était

élevé ont déjà disparu. Dans nos cathédrales des XIIe et XIIIe siècles,

il n'en reste plus trace. Sur les chapiteaux et dans les intérieurs, des

ornements empruntés à la Flore locale; jamais ou très-rarement des

figures, des scènes sculptées; il semble que la voix de saint-Bernard

tonnait encore aux oreilles des imagiers.

Dans nos cathédrales, l'iconographie se règle sous la haute direction

des évêques; les ouvriers laïques ne tombent plus dans ces bizarreries

affectionnées par les moines des XIe et XIIe siècles. La sculpture

cherche moins à surprendre ou terrifier, qu'à instruire et expliquer; ce

n'est plus de la superstition, c'est de la foi, de la poésie, de la

science.

Ainsi, constatons bien ce fait: avec le besoin d'élever nos grandes

cathédrales, naît un système de construction nouveau, apparaît un art

nouveau, en dehors de l'influence des ordres monastiques, et presqu'en

opposition avec l'esprit de ces ordres.

Revenons à la cathédrale de Noyon. C'est donc vers 1150 qu'elle fut

commencée; l'église de Saint-Denis, bâtie par Suger, avait été dédiée en

1140 et 1144.

Nous donnons (fig. 7) le plan de la cathédrale de Noyon[198]. Le choeur,

le transsept appartiennent à la construction de Beaudoin; la nef paraît

n'avoir été terminée que vers la fin du XIIe siècle. Nous ne pouvons

mieux faire ici que de citer M. Vitet[199], pour expliquer la forme de ce

plan et le mélange prononcé du plein cintre et de l'ogive dans cette

église déjà toute ogivale comme construction:

«Lorsque Beaudoin II entreprit la reconstruction de sa cathédrale, il

existait à Noyon une commune depuis longtemps établie, et consacrée par

une paisible jouissance, mais placée en quelque sorte sous la tutelle de

l'évêque. C'est le reflet de cette situation que nous présente

l'architecture de l'église. Le nouveau style avait déjà fait trop de

chemin à cette époque pour qu'il ne fût pas franchement adopté, surtout

dans un édifice séculier et dans une ville en possession de ses

franchises; mais en même temps le pouvoir temporel de l'évêque avait

encore trop de réalité pour qu'il ne fût pas fait une large part aux

traditions canoniques. Nous ne prétendons pas que cette part ait été

réglée par une transaction explicite, ni même qu'il soit intervenu

aucune convention à ce sujet: les faits de ce genre se passent souvent

presque à l'insu des contemporains. Que de fois nous agissons sans nous

douter que nous obéissons à une loi générale; et cependant cette loi

existe, c'est elle qui nous fait agir, et d'autres que nous viendront

plus tard en signaler l'existence et en apprécier la portée. C'est ainsi

que l'évêque et les chanoines, tout en confiant la conduite des travaux

à quelque maître de l'oeuvre laïque, parce que le temps le voulait

ainsi, tout en le laissant bâtir à sa mode, lui auront recommandé de

conserver quelque chose de l'ancienne église, d'en rappeler l'aspect en

certaines parties, et de là tous ces pleins cintres dont l'extérieur de

l'édifice est percé, de là ces grandes arcades circulaires qui lui

servent de couronnement tant au dedans qu'au dehors. Il est vrai que les

profils déliés de ces arcades les rendent aussi légères que des ogives;

l' obéissance de l'artiste laïque ne pouvait pas être plus complète;

elle consistait dans la forme et non pas dans l'esprit.

«C'est encore pour complaire aux souvenirs et aux prédilections des

chanoines que le plan semi-circulaire des transsepts aura été maintenu:

la vieille église avait probablement ses bras ainsi arrondis, suivant

l'ancien type byzantin. Mais tout en conservant cette forme, on semble

avoir voulu racheter l'antiquité du plan par un redoublement de

nouveauté dans l'élévation. Remarquez en effet que ces transsepts en

hémicycles sont percés de deux rangs de fenêtres à ogive, tandis que,

dans la nef, bien qu'elle soit évidemment postérieure, toutes les

fenêtres sont à plein cintre.

«Il est très-probable aussi que la forme arrondie de ces deux transsepts

a été conservée en souvenir de la cathédrale de Tournay, cette soeur de

notre cathédrale. À Tournay, en effet, les deux transsepts byzantins

subsistent encore aujourd'hui dans leur majesté primitive, avec leur

ceinture de hautes et massives colonnes. En 1153, la séparation des deux

siéges n'était prononcée que depuis sept années. La mémoire de ces

«admirables transsepts était encore toute fraîche, et c'est peut-être en

témoignage de ses regrets, et comme une sorte de protestation contre la

bulle du Saint-Père[200], que le chapitre de Noyon voulut que les

transsepts de sa nouvelle église lui rappelassent, au moins par leur

plan, ceux de la cathédrale qu'il avait perdue...»

L'incendie de 1131 ne fut pas le seul qui attaqua la cathédrale de

Noyon; en 1152, la ville fut brûlée, et la cathédrale fut probablement

atteinte; mais alors ou l'église de Beaudoin n'était pas commencée, ou

elle était à peine sortie de terre, et l'incendie ne put détruire que

des constructions provisoires faites pour que le culte ne fût pas

interrompu pendant la construction du nouveau choeur. En 1238, le feu

dévasta, pour la troisième fois, une grande partie de la ville. En 1293,

quatrième incendie, qui brûla les charpentes de la nouvelle cathédrale

et lui causa des dommages considérables. Ces dévastations successives

expliquent certaines singularités que l'on remarque dans les

constructions de la cathédrale de Noyon. Nous allons y revenir.

Observons d'abord que le plan du choeur de la cathédrale de Noyon est

accompagné de cinq chapelles circulaires et de quatre chapelles carrées;

or ces chapelles sont la partie la plus ancienne de toute l'église. Nous

avons vu et nous verrons que les plans des cathédrales bâties vers la

fin du XIIe siècle et le commencement du XIIIe, comme Notre-Dame de

Paris, Bourges, Laon, Chartres, sont totalement ou presque totalement

dépourvues de chapelles. Mais Noyon précède le grand mouvement qui porte

les évêques et les populations à élever de nouvelles cathédrales, mais

le plan de Noyon est encore soumis à l'influence canonique ou

conventuelle, mais enfin Noyon suit la construction de l'église de

Saint-Denis, qui possède de même des chapelles circulaires et des

chapelles carrées à l'abside. Si nous examinons le plan de Notre-Dame de

Noyon, nous voyons encore qu'à l'entrée du choeur, après les deux piles

des transsepts, sont élevées deux piles aussi épaisses. En regard, les

maçonneries des bas-côtés ont également une grande force, et contiennent

des escaliers. Des tours sont commencées sur ce point, elles ne furent

jamais terminées. Dans la nef, dont la construction parait être comprise

entre les années 1180 et 1190, nous voyons cinq travées presque carrées

portées par des piles formées de faisceaux de colonnes, et divisées par

des colonnes monocylindriques. Cette disposition indique nettement des

voûtes composées d'arcs ogives portant sur les grosses piles, avec arcs

doubleaux simples sur les piles intermédiaires (fig. 8). C'est, en

effet, le mode adopté pour la construction des voûtes de Notre-Dame de

Paris, de Bourges et de Laon; cependant, contrairement à cette

disposition si bien écrite dans le plan de la nef, les voûtes sont

construites conformément à l'usage adopté au XIIIe siècle, c'est-à-dire

que chaque pile, grosse ou fine, porte arcs doubleaux et arcs ogives

(voy. fig. 7); seulement les arcs doubleaux des grosses piles sont plus

épais que ceux posés sur les piles intermédiaires. Il y a lieu de croire

que ces voûtes de la nef furent en partie refaites après l'incendie de

1238, les gros arcs doubleaux seuls auraient été conservés; et, au lieu

de refaire ces voûtes ainsi qu'elles avaient existé, c'est-à-dire avec

arcs ogives portant seulement sur les grosses piles, on aurait suivi

alors la méthode adoptée partout. Si nous examinons les profils de ces

arcs ogives et des arcs doubleaux portant sur les piles intermédiaires,

nous voyons qu'en effet ces profils ne paraissent pas appartenir à la

fin du XIIe siècle. Les voûtes du choeur et des chapelles absidales

seules sont certainement de la construction primitive; leurs nervures

sont ornées de perles, de rosettes très-délicates, comme les arcs des

voûtes de la partie antérieure de l'église de Saint-Denis. Quoi qu'il en

soit, la cathédrale de Noyon était complétement terminée à la fin du

XIIe siècle, et, sauf quelques adjonctions et restaurations faites après

l'incendie de 1293 et après les guerres du XVIe siècle, elle est

parvenue jusqu'à nous à peu près dans sa forme première.

À Noyon, comme à la cathédrale de Paris, et comme dans l'église de

Saint-Denis construite par Suger, les collatéraux sont surmontés d'une

galerie voûtée au premier étage[201]. En examinant la coupe du choeur, on

voit que l'arcature qui surmonte la galerie du premier étage n'est qu'un

faux triforium, simple décoration plaquée sur le mur qui est élevé dans

la hauteur du comble en appentis recouvrant les voûtes du premier étage.

Dans la nef, cette arcature est isolée; c'est un véritable triforium

comme à la cathédrale de Soissons dans le croisillon sud (voy.

ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 31). Une belle salle capitulaire et un

cloître du XIIIe siècle accompagnent, du côté nord, la nef de la

cathédrale de Noyon (voy. CLOÎTRE, SALLE CAPITULAIRE). Deux grosses

tours, fort défigurées par des restaurations successives, et dont les

flèches primitives ont été remplacées, si jamais elles ont été faites,

par des combles en charpente, sont élevées sur la façade. Quant au

porche, il date du commencement du XIVe siècle; mais cette partie de

l'édifice n'offre aucun intérêt.

Il est une cathédrale qui remplit exactement les conditions imposées aux

reconstructions de ces grands édifices à la fin du XIIe siècle et au

commencement du XIIIe, c'est celle de Laon. On a voulu voir, dans la

cathédrale actuelle de Laon, celle qui fut reconstruite ou réparée après

les désastres qui signalèrent, en 1112, l'établissement de la commune.

Cela n'est pas admissible; le monument est là, qui, mieux que tous les

textes, donne la date précise de sa reconstruction, et nous n'avons pas

besoin de revenir là-dessus après les observations que M. Vitet a

insérées sur la cathédrale de Laon dans sa _Monographie de Notre-Dame de

Noyon_.

La cathédrale de Laon (fig. 9) présente en plan une grande nef avec

collatéraux, coupée à peu près vers son milieu par des transsepts;

l'abside se termine carrément. Deux chapelles sont seulement pratiquées

vers l'est aux deux extrémités des bras de croix. La ville de Laon

était, pendant les XIIe et XIIIe siècles, une ville riche, populeuse,

turbulente; elle s'établit à main armée une des premières en commune, et

obtint de Philippe-Auguste, après bien des tumultes et des violences, en

1191, une _paix_, ou confirmation de la commune, moyennant une rente

annuelle de deux cents livres parisis[202]. C'est probablement peu de

temps après l'octroi de cette _paix_ que les citoyens de Laon,

possesseurs tranquilles de leurs franchises, aidèrent les évêques de ce

diocèse à élever l'admirable édifice que nous voyons encore aujourd'hui.

De toutes les populations urbaines qui, dans le nord de la France,

s'établirent en commune, celle de Laon fut une des plus énergiques, et

dont les tendances furent plus particulièrement démocratiques. Le plan

donné à leur cathédrale fut-il une sorte de concession à cet esprit?

Nous n'oserions l'affirmer; il n'en est pas moins certain que ce plan

est celui de toutes nos grandes cathédrales qui se prête le mieux, par

sa disposition, aux réunions populaires. C'est dans ce vaisseau, qui

conserve tous les caractères d'une salle immense, que pendant plus de

trois siècles, se passèrent, à certaines époques de l'année, les scènes

les plus étranges. Nous avons dit déjà «qu'on y célébrait, le 28

décembre, la fête des Innocents[203], où les enfants de choeur, portant

chapes, occupaient les hautes stalles et chantaient l'office avec toute

espèce de bouffonneries; le soir, ils étaient régalés aux frais du

chapitre[204]. Huit jours après, venait la fête des Fous. La veille de

l'Épiphanie, les chapelains et choristes se réunissaient pour élire un

pape, qu'on appelait le patriarche des Fous. Ceux qui s'abstenaient de

l'élection payaient une amende. On offrait au patriarche le pain et le

vin de la part du chapitre, qui donnait, en outre, à chacun, huit livres

parisis pour le repas. Toute la troupe se revêtait d'ornements bizarres,

et avait, les deux jours suivants, l'église entière à sa disposition.

Après plusieurs cavalcades par la ville, la fête se terminait par la

grande procession des _rabardiaux_. Ces farces furent abolies en 1560;

mais le souvenir s'en conserva dans l'usage, qui subsista jusqu'au

dernier siècle, de distribuer, à la messe de l'Épiphanie, des couronnes

de feuilles vertes aux assistants[205]... Au XVe siècle, de nombreux

mystères furent représentés dans la cathédrale de Laon, et les chanoines

eux-mêmes ne dédaignèrent pas d'y figurer comme acteurs[206]. En 1462, aux

fêtes de la Pentecôte, on joua la passion de N.-S. Jésus-Christ,

distribuée en cinq journées... Le 26 août 1476, on représenta un mystère

intitulé: _Les Jeux de la vie de Monseigneur saint Denys_. Afin de

faciliter la représentation, la messe fut dite à huit heures et les

vêpres chantées à midi[207]...»

Si le chapitre et les évêques de Laon croyaient nécessaire de faire de

semblables concessions morales aux citoyens, ne peut-on admettre que

cette tolérance influa sur les dispositions primitives du plan de la

cathédrale? Après les luttes et les scènes tragiques qui ensanglantèrent

l'établissement de la commune de Laon, lorsque, par l'entremise du

pouvoir royal, cette commune fut définitivement constituée, il est

probable que, d'un commun accord, le chapitre, l'évêque et les bourgeois

élevèrent cet édifice à la fois religieux et civil. C'est par des

concessions de ce genre que le clergé put amener les citoyens d'une

ville riche à faire les sacrifices d'argent nécessaires à la

construction d'un monument qui devait servir non-seulement au culte,

mais même à des assemblées profanes. Nous ne nous dissimulons pas

combien ces conjectures paraîtront étranges aux personnes qui n'ont pas,

pour ainsi dire, vécu dans la société du moyen âge, qui croient que

cette société était soumise à un régime purement féodal et théocratique;

mais quand on pénètre dans cette civilisation qui se forme au XIIe

siècle et se développe au XIIIe, on voit à chaque pas naître un besoin

de liberté si prononcé à côté de priviléges monstrueux, une tendance si

active vers l'unité nationale, qu'on n'est plus étonné de trouver le

haut clergé disposé à aider à ce mouvement et cherchant à le diriger

pour ne pas être entraîné et débordé. Les évêques aimaient mieux ouvrir

de vastes édifices à la foule, sauf à lui permettre parfois des

saturnales pareilles à celles dont nous venons de donner un aperçu,

plutôt que de se renfermer dans le sanctuaire, et de laisser bouillonner

en dehors les idées populaires. Sous les voûtes de la grande cathédrale,

quoique profanes, les assemblées des citoyens étaient fortement

empreintes d'un caractère religieux. Les populations urbaines

s'habituaient ainsi à considérer la cathédrale comme le centre de toute

manifestation publique. Les évêques et les chapitres avaient raison; ils

comprenaient leur époque; ils savaient que, pour civiliser des esprits

encore grossiers, faciles à entraîner, unis par un profond sentiment

d'union et d'indépendance, il fallait que le monument religieux par

excellence fût le pivot de tout acte public.

Laon est une ville turbulente qui, pendant un siècle, est en lutte

ouverte avec son seigneur, l'évêque. Après ces troubles, ces

discussions, le pouvoir royal qui, par sa conduite, commence à inspirer

confiance en sa force, parvient à établir la paix; mais on se souvient,

de part et d'autre, de ces luttes dans lesquelles seigneurs et peuple

ont également souffert; il faut se faire des concessions réciproques

pour que cette paix soit durable; la cathédrale se ressent de cette

sorte de compromis; sa destination est religieuse, son plan conserve un

caractère civil.

À Noyon, d'autres précédents amènent des résultats différents.

«En l'année 1098, dit M. A. Thierry[208], Baudri de Sarchainville,

archidiacre de l'église cathédrale de Noyon, fut promu, par le choix du

clergé de cette église, à la dignité épiscopale. C'était un homme d'un

caractère élevé, d'un esprit sage et réfléchi. Il ne partageait point

l'aversion violente que les personnes de son ordre avaient en général

contre l'institution des communes. Il voyait dans cette institution une

sorte de nécessité sous laquelle, de gré ou de force, il faudrait plier

tôt ou tard, et croyait qu'il valait mieux se rendre aux voeux des

citoyens que de verser le sang pour reculer de quelques jours une

révolution inévitable... De son propre mouvement, l'évêque de Noyon

convoqua en assemblée tous les habitants de la ville, clercs,

chevaliers, commerçants et gens de métier. Il leur présenta une charte

qui constituait le corps des bourgeois en association perpétuelle, sous

des magistrats appelés jurés, comme ceux de Cambrai...»

M. Vitet a donc raison de dire[209] que «lorsque Beaudoin II entreprit la

reconstruction de sa cathédrale, il existait à Noyon une commune depuis

longtemps établie, et _consacrée par une paisible jouissance_, mais

placée en quelque sorte sous la tutelle de l'évêque.»

Aussi la cathédrale de Noyon présente-t-elle le plan d'un édifice

religieux: abside avec chapelles, transsepts avec croisillons arrondis.

Là, le clergé est resté le directeur de l'oeuvre, il n'a besoin de faire

aucune concession; il n'a pas eu recours, non plus que la commune,

lorsqu'il commença l'oeuvre, à l'intervention du pouvoir royal. Il entre

dans la cathédrale de Noyon moins d'éléments laïques que dans celle de

Senlis, par exemple, construite en même temps, et où l'ogive domine sans

partage. Mais la cathédrale de Noyon est de près de cinquante années

antérieure à celle de Laon; il n'est pas surprenant, objectera-t-on, que

son plan se rapproche davantage des traditions cléricales; cela est

vrai. Cependant, nous avons vu le plan de la cathédrale de Bourges,

contemporaine de celle de Laon, où la tradition cléricale est encore

conservée; nous verrons tout à l'heure le plan de la cathédrale de

Chartres, où, plus qu'à Bourges encore, les données religieuses de

l'architecture romane sont observées. Laon, au contraire, possède un

plan dont le caractère est tranché; il a fallu faire une large part aux

idées laïques. Peut-être voudra-t-on prétendre encore que les évêques de

Laon, ayant eu de fréquents rapports avec l'Angleterre, leur cathédrale

aurait pris la disposition carrée du plan de l'abside aux monuments de

ce pays; l'observation ne saurait être admise, par la raison que les

absides carrées anglaises sont postérieures à celle de la cathédrale de

Laon; le choeur de la cathédrale de Cantorbéry, qui date du XIIe siècle,

est circulaire; les absides carrées d'Ély, de Lincoln, ne sont pas

antérieures à 1230.

Ce n'est pas seulement cette abside carrée qui nous frappe dans le plan

de la cathédrale de Laon (fig. 9), c'est encore la disposition des

collatéraux avec galeries supérieures voûtées, comme à Notre-Dame de

Paris, comme à Noyon, comme à la cathédrale de Meaux dans l'origine;

c'est la place qu'occupent les chapelles circulaires des transsepts,

chapelles à deux étages; c'est la présence de quatre tours aux quatre

angles des deux croisillons et d'une tour carrée sur les piles de la

croisée; c'est cette grande et belle salle capitulaire qui s'ouvre au

sud des premières travées de la nef; ce sont ces deux salles, trésors et

sacristies, qui avoisinent le choeur et sont réservées entre les

collatéraux et les chapelles circulaires. On voit en tout ceci un plan

conçu et exécuté d'un seul jet, une disposition bien franche commandée

par un programme arrêté. Quant au style d'architecture adopté dans la

cathédrale de Laon, il se rapproche de celui des parties de Notre-Dame

de Paris qui datent du commencement du XIIIe siècle; il est cependant

plus lourd, plus trapu; il faut dire aussi que les matériaux employés

sont plus grossiers.

À la fin du XIIIe siècle, ce beau plan fut défiguré par l'adjonction de

chapelles élevées entre les saillies des contreforts de la nef. Une

salle fut érigée au milieu du préau du cloître. C'est aussi pendant le

cours du XIIIe siècle que les dispositions premières du porche furent

modifiées. Les sept tours étaient surmontées de flèches, détruites

aujourd'hui (voy. CLOCHER).

Malgré son importance, la cathédrale de Laon fut élevée avec une

précipitation telle, que, sur quelques points, et particulièrement sur

la façade, les constructeurs dédaignèrent de prendre les précautions que

l'on prend d'ordinaire, lorsque l'on bâtit des édifices de cette

dimension: les fondations furent négligées, ou bloquées au milieu des

restes de substructions antérieures; on ne laissa pas le temps aux

constructions inférieures des tours de s'asseoir avant de terminer leurs

sommets. Il en résulta des tassements inégaux, des déchirements qui

compromirent la solidité de la façade[210].

La cathédrale de Laon conserve quelque chose de son origine

démocratique; elle n'a pas l'aspect religieux des églises de Chartres,

d'Amiens ou de Reims. De loin, elle paraît un château plutôt qu'une

église; sa nef est, comparativement aux nefs ogivales et même à celle de

Noyon, basse; sa physionomie extérieure est quelque peu brutale et

sauvage; et jusqu'à ces sculptures colossales d'animaux, boeufs,

chevaux, qui semblent garder les sommets des tours de la façade (voy.

ANIMAUX), tout concourt à produire une impression d'effroi plutôt qu'un

sentiment religieux, lorsqu'on gravit le plateau sur lequel elle

s'élève. On ne sent pas, en voyant Notre-Dame de Laon, l'empreinte d'une

civilisation avancée et policée, comme à Paris ou à Amiens; là, tout est

rude, hardi: c'est le monument d'un peuple entreprenant, énergique et

plein d'une mâle grandeur. Ce sont les mêmes hommes que l'on retrouve à

Coucy-le-Château, c'est une race de géants.

Nous ne quitterons pas cette partie de la France sans parler de la

cathédrale de Soissons. Cet édifice fut certainement conçu sur un plan

dont les dispositions rappellent le plan de la cathédrale de Noyon (fig.

10). Comme à Noyon, le transsept sud de la cathédrale de Soissons, qui

date de la fin du XIIe siècle, est arrondi, et il est flanqué à l'est

d'une vaste chapelle circulaire à deux étages, comme celles des

transsepts de Laon. À Soissons, ce croisillon circulaire possède un

bas-côté avec galerie voûtée au-dessus et triforium dans la hauteur du

comble de la galerie (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 30 et 31).

L'étage supérieur de la chapelle circulaire servait de trésor avant la

révolution; était-ce là sa destination primitive? C'est ce que nous ne

pourrions dire aujourd'hui, n'ayant aucune donnée sur l'utilité de ces

chapelles à deux étages, que nous retrouvons encore à Saint-Remy de

Reims et dans la grande église de Saint-Germer.

Que la cathédrale de Soissons ait été élevée complétement pendant les

dernières années du XIIe siècle, ou seulement commencée, toujours est-il

que le choeur et la nef furent construits pendant les premières années

du XIIIe siècle. Le choeur est accompagné de cinq chapelles circulaires

et de huit chapelles carrées. C'est déjà une modification au plan des

cathédrales de cette époque. Le transsept nord ne fut terminé que plus

tard, ainsi que la façade.

Jusqu'à présent, nous voyons régner, dans ces édifices élevés depuis le

milieu du XIIe siècle jusqu'au commencement du XIIIe[211], une sorte

d'incertitude; les plans de ces cathédrales françaises sont comme autant

d'essais subissant l'influence de programmes variés. On élève des

cathédrales nouvelles plus vastes que les églises romanes, pour suivre

le mouvement qui s'était si bien prononcé pendant les règnes de Louis le

Jeune et de Philippe-Auguste; mais la _cathédrale_ type n'est pas encore

sortie de terre. Nous allons la voir naître définitivement et arriver,

en quelques années, à sa perfection.

À la suite d'un incendie qui détruisit de fond en comble la cathédrale

de Chartres, en 1020, l'évêque Fulbert voulut reconstruire son église.

Les travaux furent continués par ses successeurs à de longs intervalles.

En 1145, les deux clochers de la façade occidentale, que nous voyons

encore aujourd'hui, étaient en pleine construction. En 1194, un nouvel

incendie ruina l'édifice de Fulbert à peine achevé. Les parties

inférieures de la façade occidentale, le clocher _vieux_ terminé et la

souche du clocher _neuf_ resté en construction échappèrent à la

destruction. Sur les débris encore fumants de la cathédrale, Mélior,

cardinal-légat du pape Célestin III, fit assembler le clergé et le

peuple de Chartres, et, à la suite de ses exhortations, tous se mirent à

l'oeuvre pour reconstruire, sur un nouveau plan, l'ancienne église de

Notre-Dame[212]. L'évêque Reghault de Mouçon et les chanoines

abandonnèrent le produit total de leurs revenus et de leurs prébendes

pendant trois années.

... borjois et rente et mueble

Abandonèrent en aie

Chascun selon sa menantie[213].

Philippe-Auguste, Louis VIII et saint Louis contribuèrent par leurs dons

à l'érection de la vaste église.

Déjà, en 1220, Guillaume le Breton parle de ses voûtes «que l'on peut

comparer, dit-il, à une écaille de tortue,» et qui sont assez solides

pour défier les incendies à venir.

La fig. 11 donne le plan de la cathédrale de Chartres. Ici, l'influence

religieuse paraît tout entière. Trois grandes chapelles à l'abside,

quatre autres moins prononcées entre elles, doubles bas-côtés d'une

grande largeur; autour du choeur, vastes transsepts. Là, le culte peut

déployer toutes ses pompes; le choeur, plus qu'à Paris, plus qu'à

Bourges, plus qu'à Soissons et à Laon surtout, est l'objet principal;

c'est pour lui que l'église est faite. Il faut supposer que l'église de

Fulbert était très-vaste déjà, car les cryptes qui existent, et datent

de son épiscopat, occupent la surface entière du premier bas-côté; la

nef centrale et le choeur étant un terre-plein, le XIIIe siècle n'ajouta

donc à l'édifice roman, comme surface, que le second bas-côté du choeur,

les chapelles absidales et les extrémités des deux transsepts.

Nous voyons se reproduire à Notre-Dame de Chartres un fait analogue à

ceux signalés dans la construction des cathédrales de Paris et de

Bourges. Non-seulement les architectes du XIIIe siècle conservèrent les

deux clochers occidentaux de l'église du XIIe siècle, mais ils ne

voulurent pas laisser perdre les trois belles portes qui donnaient

entrée dans la nef et étaient autrefois placées au fond d'un porche en A

(voyez le plan). On voit encore entre les deux tours la trace des

constructions de ce porche et l'amorce du mur de face. Les trois portes,

avec leurs belles statues, les tympans, voussures et fenêtres qui les

surmontent, replacées sur l'alignement des deux clochers, furent

couronnées par une rose s'ouvrant sous la voûte de la nef centrale. La

construction de la cathédrale de Chartres fut conduite avec une

incroyable rapidité. L'empressement des populations, des seigneurs et

souverains, à mener l'oeuvre à fin ne fut nulle part plus actif. Aussi,

cet édifice présente-t-il une grande homogénéité de style; il devait

être complétement achevé vers 1240[214]. De 1240 à 1250, on ajouta des

porches aux deux entrées des transsepts; la sacristie fut bâtie au nord,

proche le choeur, à la fin du XIIIe siècle, et, vers le milieu du XIVe

siècle, on éleva, derrière l'abside, la chapelle Saint-Piat à deux

étages. C'est aussi pendant la seconde moitié du XIIIe siècle que fut

posé l'admirable jubé qui fermait l'entrée du choeur il y a encore un

siècle[215].

À Notre-Dame de Chartres, la nef est courte comparativement au choeur;

c'est probablement pour lui donner deux travées de plus que l'ancien

porche de la façade fut supprimé et les portes avancées au nu du mur

extérieur des tours. Voulant conserver, pour bâtir le choeur, la crypte

qui lui sert de fondations et les deux belles tours occidentales, il

n'était pas possible de donner à l'église une plus grande longueur.

Aux quatre angles du transsept, quatre tours B furent commencées (voy.

fig. 12, présentant le plan du premier étage de la moitié du choeur et

des transsepts de la cathédrale de Chartres); elles restèrent

inachevées, ainsi que la tour centrale qui, probablement, devait

s'élever sur les quatre gros piliers C de la croisée. Deux autres tours

A furent élevées sur les deux dernières travées du second bas-côté du

choeur précédant les chapelles absidales; ces tours restèrent également

inachevées à la hauteur des corniches supérieures du choeur. C'étaient

donc neuf tours qui accompagnaient la grande cathédrale du pays

chartrain. Les tours situées en A, en avant du rond-point, appartiennent

à une disposition normande; beaucoup d'églises de cette province

possédaient des tours ainsi élevées sur les bas-côtés au delà des

transsepts. Ce monument, complétement achevé avec ses neuf flèches se

surpassant en hauteur jusqu'à la flèche centrale, eût produit un effet

prodigieux.

Une seule chapelle fut élevée au sud, entre les contreforts de la nef,

en 1413. Au commencement du XVIe siècle, on termina le clocher nord du

portail qui était resté inachevé, et on dressa la gracieuse clôture du

choeur que nous voyons encore aujourd'hui et qui seule a résisté en

partie aux mutilations que les chanoines firent subir au sanctuaire

pendant le dernier siècle. Toutes les verrières de cet édifice sont de

la plus grande magnificence et datent du XIIIe siècle, sauf celles des

trois fenêtres du portail occidental, qui furent replacées avec leurs

baies et proviennent de l'église du XIIe siècle.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 2 - (A suite - C) · 第 9 / 16 题