leur apparence de meubles, et se composent presque toujours d'une cuve
polygonale ou circulaire portée sur une colonne; ils ne font plus partie
de l'édifice. Quelquefois les sculpteurs se sont plu à figurer, au fond
des cuves des bénitiers, des serpents, des grenouilles, des poissons,
puérilités d'assez mauvais goût et qui font l'admiration de beaucoup de
gens. Si ces fantaisies avaient pour but de rappeler aux fidèles qu'ils
doivent prendre de l'eau bénite en entrant dans l'église, il faut avouer
que cette singulière façon d'attirer l'attention eut un plein succès. À
l'époque où le zèle religieux se refroidissait, les artistes
s'ingéniaient souvent à exciter la curiosité, à défaut d'autre
sentiment. Nous pensons qu'il faut classer ces sculptures d'animaux au
fond des cuves des bénitiers parmi les fantaisies, parfois burlesques,
des sculpteurs du XVe siècle, quoiqu'on ait voulu trouver à ces figures
un sens symbolique.
Au pied des tombes, dans les cimetières, il était d'usage de placer ou
de creuser dans la pierre même recouvrant la sépulture de petits
bénitiers; on en voit encore un grand nombre en Bretagne, dans le Poitou
et le Maine, où cet usage s'est conservé jusqu'à nos jours. Ces petits
bénitiers étaient quelquefois en métal, en fer ou en bronze, accompagnés
d'un goupillon attaché à la cuve avec une chaînette.
Le siècle de la renaissance sculpta des bénitiers en marbre d'une grande
richesse, supportés par des figures. Mais malheureusement les guerres
religieuses détruisirent en France ces petits monuments. L'Italie et
l'Espagne nous en ont conservé un grand nombre d'exemples.
[Illustration: Fig. 1 et 1 bis.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Note 131: _Hist. génér. et partic. de Bourgogne._ Dijon,
1739; t. I, p. 517.]
[Note 132: Nous nous sommes permis, tout en conservant aussi
fidèlement que possible les formes indiquées par la gravure,
de rapprocher notre dessin du style du XIIe siècle, la
gravure étant complétement dépourvue de caractère.]
[Note 133: Ce bénitier provient de l'église de
Saint-Jean-aux-Bois, près Compiègne.]
[Note 134: Le dessin de ce bénitier nous a été communiqué par
M. Millet, architecte, à qui nous devons déjà de précieux
renseignements.]
BERCEAU, s. m. (Voy. ARCHITECTURE, CONSTRUCTION, VOÛTE).
BESANTS, s. m. Le besant, en termes de blason, est un disque de métal
posé sur le champ ou sur les pièces principales de l'écu. On désigne, en
architecture, par _besants_, une série de disques plats sculptés dans
une moulure. Cet ornement est fréquent dans les édifices du XIIe siècle;
il est toujours d'une petite dimension, plus gros que la _perle_, plus
petit que le _bouton_; il décore les bandeaux, les archivoltes, les
canelures des pilastres; c'est dans le Poitou, la Saintonge et sur les
bords de la Loire qu'on le rencontre de préférence.
On verra ci-contre (1) un fragment d'une des arcatures du clocher de
l'église de la Charité-sur-Loire, dont l'archivolte et les pilastres
sont ornés de besants délicatement sculptés. Le besant diffère surtout
de la _perle_ et du _bouton_ en ce qu'il est plat au lieu de présenter
une portion de sphère. Il est généralement taillé, ainsi que l'indique
la fig. 2, quelque peu biseauté sur les bords pour éviter la sécheresse
et la maigreur produites par des coupes à angle droit. Les besants ont
cet avantage, dans la décoration, de donner, à peu de frais, beaucoup de
richesse et de légèreté aux membres de l'architecture auxquels ils sont
appliqués; leur surface plane, accrochant vivement la lumière, les fait
distinguer à une grande distance malgré leur ténuité; ils rompent la
monotonie des moulures fines répétées et d'un profil plat, préférées par
les architectes du XIIe siècle; ils ont enfin, malgré leur peu
d'importance comme dimension, une fermeté qui convient parfaitement à
des constructions de pierre. Les besants disparaissent au XIIIe siècle,
pour ne plus reparaître dans la décoration architectonique.
[Illustration: Fig. 1 et 2.]
BESTIAIRES, s. m. On désigne par _bestiaires_ les recueils, fort en
vogue pendant le moyen âge, qui contiennent la description des animaux
réels ou fabuleux de la création. Ces descriptions sont presque toujours
accompagnées de vignettes. Pendant les XIe, XIIe et XIIIe siècles, ces
bestiaires, copiés et annotés dans les monastères, sur les auteurs de
l'antiquité, avec force variantes et nouvelles histoires, avaient un
sens symbolique. Les qualités ou les défauts de chaque animal étaient
présentés comme une figure de l'état de l'âme humaine, de ses vices ou
de ses vertus, comme une personnification de l'Église ou même de
Jésus-Christ. Le bestiaire en prose picarde du commencement du XIIIe
siècle, donné tout au long dans les _Mélanges archéologiques_ des RR.
PP. A. Martin et Cahier[135], est précédé d'un court prologue qui indique
parfaitement le but que les compilateurs des bestiaires se proposaient
d'atteindre. «Chi commence, dit l'auteur, li livres c'on apèle
Bestiaire. Et par ce est il apelés ensi, qu'il parole (parle) des
natures des bestes; car totes les créatures que Dex créa en terre, cria
il por home, et por prendre essanple et de foi en eles et de créance.»
Du moment qu'il était admis que les animaux de la création avaient été
créés pour l'homme et afin que l'étude de leurs moeurs fût pour lui un
exemple, on ne doit pas s'étonner si nous voyons sculptés sous les
portails des églises, autour des chapiteaux et jusque sur les meubles
sacrés, une foule d'animaux destinés à rappeler les vertus que les
chrétiens devaient pratiquer ou les vices qu'ils devaient éviter. Au
moyen âge, l'homme est le rentre de toutes choses sur la terre, et
l'Église lui montre sans cesse cette vérité dans les monuments qu'elle
élève. Après avoir représenté Dieu, ses rapports avec l'homme,
l'histoire de son sacrifice et la hiérarchie céleste, l'Église n'oublie
aucun des êtres secondaires, et les fait entrer dans le grand concert de
la création. C'est là le signe le plus évident de la tendance des idées
du moyen âge vers l'unité, l'ordre, le classement. Tout a sa place dans
la création, tout a un but et une fonction, tout se rapporte à l'homme,
qui doit compte à Dieu, comme responsable à cause de son intelligence,
de toute chose créée pour lui. Ne regardons pas, dans nos monuments, ces
sculptures d'animaux, souvent étranges, comme des caprices d'artistes,
des bizarreries sans signification; voyons-y, au contraire, l'unité vers
laquelle tendait la pensée du moyen âge, les premiers efforts
encyclopédiques des intelligences du XIIIe siècle, les premiers pas de
la science moderne dont nous sommes si fiers[136] (voy. CATHÉDRALE,
IMAGERIE).
[Note 135: Manusc. de la bibliot. de l'Arsenal, n°283, fol.
CCIII.]
[Note 136: Nous renvoyons nos lecteurs aux _Mélanges
archéologiques_ des RR. PP. Martin et Cahier, pour l'étude
détaillée des bestiaires du moyen âge. Cette portion de
l'ouvrage des RR. PP. est très-complète et accompagnée de
planches nombreuses, copiées sur les manuscrits.]
BÉTON, s. m. C'est une maçonnerie faite de mortier de chaux et sable et
de caillou ou de pierres cassées menu. Les Romains ont fait grand usage
du béton dans leurs constructions; ils employaient des chaux bien cuites
et bien éteintes, presque toujours hydrauliques, des sables ou
pouzzolanes parfaitement purs; avec ces premiers éléments, ils ne
pouvaient manquer de faire du béton excellent (voy. CONSTRUCTION).
Les traditions romaines touchant la construction se conservèrent assez
bien jusqu'à l'époque carlovingienne, et on voit encore, dans les
constructions antérieures au Xe siècle, des massifs exécutés en béton
grossier conservés sans altération. Depuis le Xe siècle jusqu'à la fin
de la période ogivale, les constructions élevées en pierre ou en moellon
ne laissent guère de place au béton, que l'on ne rencontre que dans les
intérieurs des massifs ou dans les fondations. Généralement ces bétons
ou remplissages en maçonnerie sont mal faits pendant la période romane;
ils sont inégaux, mal corroyés et pilonnés; les chaux employées sont de
mauvaise qualité, les sables mélangés de terre. D'ailleurs les bétons
veulent être coulés en grandes masses pour conserver leurs qualités; et
ces remplissages en mortier et débris de pierres, que l'on trouve au
milieu des massifs romans revêtus de pierre de taille, se desséchaient
trop rapidement pour pouvoir acquérir de la dureté.
Dans les provinces méridionales, là où le mode de construire des Romains
s'était le mieux conservé, nous trouvons, jusqu'au XIIe siècle, le béton
employé pour les fondations, pour les aires sur les voûtes. Il faut
croire que dans ces contrées on avait acquis même une expérience
consommée dans la fabrication du béton; car nous voyons au château de la
cité de Carcassonne des fenêtres et des portes de la fin du XIe siècle
dont les linteaux, d'une grande portée, sont en béton coulé dans une
forme. Nous donnons ici (1) une de ces fenêtres; le linteau A est en
béton d'une extrême dureté, et nous n'avons pas vu un seul de ces
linteaux brisés par la charge, qui cependant est considérable. Ce béton,
coulé et pilonné dans un encaissement, est composé d'une chaux
hydraulique mêlée avec le sable limoneux de l'Aude et de petits
fragments de brique; le caillou est cassé très-menu et presque
entièrement composé de grès vert. Ici, l'intention bien évidente des
constructeurs a été de réserver ces pierres factices pour les grandes
portées; ils les estimaient donc plus résistantes que le grès du pays,
qui cependant est très-dur; et ils ne se sont pas trompés, car ces
linteaux n'ont subi aucune altération[137]. Lorsqu'au XIIIe siècle les
constructions ne se composèrent plus que de murs minces et de points
d'appui grêles, le béton ne trouvait plus d'emploi qu'en fondation, et
encore on ne saurait donner ce nom aux maçonneries bloquées alors en
usage (voy. BLOCAGE).
[Illustration: Fig. 1.]
[Note 137: La colonnette qui divise en deux cette fenêtre est
en marbre blanc des Pyrénées, ainsi que la base et le
chapiteau; les piédroits et le second linteau B sont en grès
vert. Les constructeurs ont donc admis qu'un morceau de béton
était moins fragile que les pierres naturelles, étant
seulement soutenu à ses extrémités et chargé sur le milieu.
Ce linteau n'a que 0m,25 d'épaisseur sur une longueur de
1m,20 de portée et une largeur de 0m,30 environ.]
BIBLIOTHÈQUE, s. f. Jusqu'au moment où l'imprimerie fut inventée, les
bibliothèques, composées de manuscrits, ne pouvaient être
très-nombreuses, les salles pour les contenir très-vastes. Les
monastères possédaient tous des bibliothèques que les frères copistes
augmentaient lentement. Ces bibliothèques n'occupaient guère qu'une
salle dit couvent, de médiocre étendue, autour de laquelle des armoires
en bois étaient destinées à contenir les manuscrits. Les rois, les
grands personnages, dès le XIVe siècle, voulurent avoir des
bibliothèques dans leurs palais. Charles V réunit au Louvre une
bibliothèque fort nombreuse pour l'époque. Charles d'Orléans avait formé
une bibliothèque dans son château de Blois. En 1427, ce prince,
prisonnier en Angleterre, ayant su que les Anglais mettaient le siége
devant Montargis, donna pouvoir au sire de Mortemart d'enlever de Blois
ses meubles et sa bibliothèque, et de tout transporter à Saumur[138].
Toutefois, les salles dans lesquelles les manuscrits étaient déposés ne
paraissent pas avoir présenté, avant l'invention de l'imprimerie, des
dispositions particulières.
[Note 138: _École des chartes_, t. V, p. 59. Voir
l'inventaire de cette bibliothèque.]
BIEF, s. m. Canal qui va prendre l'eau d'un ruisseau ou d'une rivière en
aval, pour la conduire à niveau au-dessus de la roue d'un moulin, en
profitant de la différence de niveau qui existe entre le point de la
prise et celui où l'usine est établie. Le bief est ordinairement formé
par des digues en terre; mais autrefois ce n'était souvent qu'un canal
formé de planches posées sur des chevalets.
Les grands établissements monastiques du XIIe siècle possédaient des
usines considérables pour l'époque, et l'on voit encore la trace des
travaux d'endiguement qu'ils exécutèrent pour diriger les cours d'eau
sur leurs moulins et obtenir de puissants moteurs. Beaucoup de nos
usines de la Champagne et de la Bourgogne profitent encore de ces
ouvrages, exécutés souvent avec une grande intelligence et à l'aide de
labeurs immenses.
BIENFAITURE. Vieux mot qui signifie une bonne construction.
BILLETTES. s, f. C'est un terme de blason pour désigner de petits
parallélogrammes posés sur le champ ou les pièces principales de l'écu.
En architecture, on entend par billettes une série de petits
parallélogrammes ou portions de cylindres séparés par des vides, et dont
les rangs plus ou moins nombreux chevauchent. Cet ornement se rencontre
très-anciennement sur les tailloirs des chapiteaux, autour des
archivoltes, sur les bandeaux. Nous trouvons déjà des billettes taillées
sur des membres d'architecture de la période mérovingienne. Parmi les
fragments de cette époque découverts sous le sol de la partie romane de
l'église de Poissy, s'est rencontré un tailloir décoré de billettes que
nous donnons ici (1). Mais c'est surtout pendant les XIe et XIIe siècles
que cet ornement prend une grande importance dans la décoration des
membres moulurés des édifices. Les archivoltes, bandeaux et corniches
des monuments de cette époque, reçoivent une ou plusieurs rangées de
billettes, presque toujours cylindriques.
La fig. 2 représente l'un des bandeaux extérieurs de l'église
Saint-Étienne Nevers de décoré d'un rang de billettes (XIe siècle), et
la fig. 3 l'une des corniches extérieures de l'église de Saint-Sernin de
Toulouse, qui en contient plusieurs. Les coupes des deux figures font
voir comment sont taillés ces ornements, qui, malgré leur simplicité,
donnent une grande richesse aux membres d'architecture auxquels ils sont
appliqués, en leur laissant leur fermeté. C'est surtout dans les
provinces du Centre et du Midi, dans le Poitou et la Saintonge, que les
billettes sont employées par rangées nombreuses, au XIIe siècle. En
Normandie et dans l'Ile de France, l'emploi des billettes est fréquent à
la même époque; mais il est rare qu'elles se présentent en rangs
répétés, et qu'elles couvrent les bandeaux, archivoltes et corniches,
comme dans les provinces du centre. Les billettes alternent avec des
moulures et n'ont guère qu'une importance secondaire. Comme exemple de
ce que nous avançons ici, nous donnons (4) l'une des archivoltes des
fenêtres de la tour Saint-Romain de la cathédrale de Rouen sur lequel
les billettes à une seule rangée alternent avec des surfaces plates et
des boudins sans ornements. Dans ce cas, les billettes, comme les
besans, les boutons, les perles (voy. ces mots), ne font que rompre la
monotonie des moulures fines et à peu près égales, répétées. Les
billettes disparaissent avec les dernières traces de l'architecture
romane.
[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
BISEAU, s. m. Se dit d'une arête abattue. Les constructeurs, pendant la
période ogivale, évitaient les arêtes vives, à angle droit, surtout dans
les parties inférieures des édifices; et lorsque ces arêtes n'étaient
pas masquées par des colonnettes ou adoucies par des moulures, ils se
contentaient souvent de les tailler en biseau. Les tableaux des portes,
des fenêtres, dans l'architecture civile, sont presque toujours
biseautés à l'extérieur; on évitait ainsi les écornures, et plus encore
les saillies gênantes des arêtes vives sur les points des édifices où la
circulation est active. Ce principe se trouve appliqué également à la
charpente et à la menuiserie; les bois équarris sont souvent biseautés
sur leurs arêtes.
Voici (1) un exemple d'une baie, dont toutes les arêtes extérieures sont
biseautées. Parfois le biseau n'existe que là seulement où l'arête
saillante gênerait le passage; le linteau et l'extrémité supérieure des
piédroits hors de la portée de la main conservent leurs arêtes pures
(2). Dans les ouvrages de charpente, les biseaux s'arrêtent au droit des
assemblages, afin de laisser aux bois toute leur force sur ces points.
La fig. 3 donne un poinçon et un entrait biseautés, conformément à cette
méthode. Les retraites de soubassements de la maçonnerie sont toujours,
dans l'architecture ogivale, ou moulurées, ou biseautées, en raison de
ce principe qui n'admettait pas les surfaces horizontales, telles
petites qu'elles fussent (voy. BASE). Sur les arêtes horizontales, ces
biseaux, forment presque toujours un angle au-dessus de 45 degrés (4),
tandis que les biseaux sur les arêtes verticales sont taillés suivant un
angle de 45 degrés. Cette loi est trop naturelle pour avoir besoin
d'être commentée. On voulait dérober, autant que possible, les arêtes
horizontales; il était tout simple de donner une forte inclinaison au
biseau, et l'angle à 45 degrés eût encore présenté une trop grande
acuité, surtout dans les retours d'équerre saillants; tandis qu'il
fallait abattre les arêtes verticales par une face formant, avec les
deux autres faces se coupant à angle droit, deux angles égaux (5).
Les arcs doubleaux, arcs ogives et formerets des voûtes construites avec
économie, sont biseautés au lieu d'être moulurés; et, dans ce cas, le
biseau est taillé suivant un angle de 45 degrés pour les arcs doubleaux
larges A et de plus de 45 degrés pour les arcs ogives B ou formerets
(6). On laissait ainsi plus de force aux arcs doubleaux, et on donnait
de la légèreté aux arcs ogives.
Le biseau n'est, par le fait, qu'un épannelage, et, dans l'architecture
ogivale, il est taillé en raison de la moulure qu'il est destiné à
préparer (voy. ÉPANNELAGE).
[Illustration: Fig. 1]
[Illustration: Fig. 2 et 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 4, 5 et 6.]
BLOCAGE, s. m. On désigne par ce mot un massif en maçonnerie formé de
blocs de pierre gros ou menus jetés pêle-mêle dans un bain de mortier.
Toutes les constructions romanes ne se composent généralement que d'un
revêtement de pierre renfermant un blocage. Pendant la période ogivale,
les membres résistants de l'architecture, sauf les contre-forts ou les
soubassements des tours, étant réduits à la plus petite section
horizontale possible, ne contiennent généralement pas de blocages; on ne
trouve alors les blocages qu'au centre des grosses piles, des
contre-forts épais ou dans les fondations (voy. CONSTRUCTION).
BLOCHET, s. m. Terme de charpente (voy. CHARPENTE).
BOIER, s. m. Vieux mot qui signifie égout, cloaque (voy. ÉGOUT).
BOIS, s. m. On désigne par ce mot, en architecture, la partie ligneuse
des arbres propres à la charpente ou à la menuiserie. Le bois de
construction par excellence est le bois de chêne. Le sol des Gaules
était renommé dans l'antiquité pour l'abondance et la qualité de ses
bois de chêne. Les Romains tiraient de cette contrée les bois qu'ils
employaient dans la construction de leurs édifices ou dans la marine; et
telle était l'immense étendue de ses forêts, que longtemps après eux les
constructeurs firent usage du bois de chêne avec une incroyable
profusion dans les constructions religieuses, civiles et militaires.
Pendant les périodes mérovingienne et carlovingienne, les églises, les
monastères, les palais, les maisons, les chaussées, les ponts et même
les enceintes des villes étaient en grande partie élevés en bois, ou du
moins cette matière entrait pour beaucoup dans la construction. Les
premières chroniques françaises mentionnent sans cesse des désastres
terribles causés par le feu; des villes tout entières sont consumées. Ce
fléau devint tellement fréquent, surtout pendant les expéditions
normandes, que l'on dut songer à rendre les édifices publics et les
habitations privées plus durables, en remplaçant le bois par de la
maçonnerie. Les voûtes furent substituées aux charpentes apparentes. Les
palais et maisons eurent des murs de brique et de pierre au lieu de ces
pans de bois si fréquents du temps de Grégoire de Tours et longtemps
encore après lui.
À partir du XIe siècle, le bois n'est plus guère employé dans les
édifices publics, que pour couvrir les voûtes et recevoir la tuile ou le
plomb; dans les habitations, que pour les planchers et les combles.
Lorsque ces désastres causés par la négligence, le défaut d'ordre et les
guerres, furent oubliés; lorsque les villes prirent une grande
importance commerciale; que le terrain municipal eut acquis de la valeur
par suite de l'augmentation de la population dans des enceintes
fortifiées que l'on ne pouvait étendre, les constructions privées en
bois reparurent, comme plus faciles à élever, et surtout perdant moins
de terrain que les constructions de maçonnerie. Et, en effet, c'est dans
les villes commerçantes du XVe siècle, telles que Rouen, Caen, Paris,
Reims, Troyes, Amiens, Beauvais, que s'élèvent surtout des maisons de
bois à la place des maisons de pierre des XIIe et XIIIe siècles.
Depuis le XIIIe siècle, les provinces du midi étaient en décroissance;
les enceintes des villes à peine remplies ne nécessitaient pas ces
économies de l'espace; les habitants continuèrent à élever des maisons
de pierre ou de brique; d'ailleurs les forêts de ces contrées étaient
déjà dévastées en grande partie dès l'époque des guerres religieuses du
XIIIe siècle, et le climat est moins favorable à la reproduction des
bois durs que le nôtre. C'est donc surtout dans les provinces situées au
nord de la Loire qu'il faut aller chercher les constructions de bois,
que cette matière fut employée avec une parfaite connaissance de ses
qualités précieuses. Or, si aujourd'hui nous possédons des ouvrages
pleins d'observations savantes sur les bois, si nous connaissons
parfaitement leur pesanteur spécifique, leur dureté, leur degré de
résistance; si de nombreuses expériences ont été faites sur les moyens
de les conserver, sur la meilleure culture et l'aménagement des forêts,
il faut cependant reconnaître que dans la pratique nous ne pensons guère
à ces savantes recherches, à ces observations approfondies; que nous
discourons à merveille sur les bois, et que nous les employons trop
souvent en dépit de leurs qualités, et comme si nous ne connaissions pas
la nature de cette matière. Malheureusement, de nos jours, le praticien
dédaigne l'observation scientifique; le savant n'est pas praticien. Le
savant travaille dans son cabinet, et ne descend pas sur le chantier; le
praticien n'observe pas, il cherche à produire vite et à bon marché. Les
mauvaises habitudes introduites par l'amour du lucre, l'ignorance et la
routine suivent leur cours, pendant que le savant observateur compose
ses livres, établit ses formules.
Le moyen âge, qui, pour beaucoup de gens, non praticiens il est vrai,
est encore une époque d'ignorance et de ténèbres, n'a, que nous
sachions, laissé aucun livre sur la nature des bois et les meilleurs
moyens de les employer dans les constructions; cette époque a fait mieux
que cela: elle a su les mettre en oeuvre, elle a su élever des ouvrages
de charpente dont la conservation est encore parfaite; tandis que nos
bois employés il y a vingt ou trente ans à peine sont pourris.
Nous allons essayer de nous servir des observations purement pratiques
des charpentiers du moyen âge sur les bois; cet aperçu aura peut-être
son utilité. On a prétendu que beaucoup de charpentes du moyen âge
étaient faites en bois de châtaignier; nous sommes obligé d'avouer que
nous n'avons, jusqu'à présent, rencontré aucune pièce de charpente de
cette époque dont le tissu ressemble à celui de cette essence. Toutes
les charpentes que nous avons visitées, celles des cathédrales de
Chartres et de Paris, de Saint-Georges de Bocherville, de l'évêché
d'Auxerre, de l'église de Saint-Denis, qui datent du XIIIe siècle[139],
celles des cathédrales de Reims, d'Amiens, de l'église Saint-Martin des
Champs, de la chapelle Saint-Germer, de l'hôpital de Tonnerre, et tant
d'autres qu'il serait trop long d'énumérer et qui datent des XIVe, XVe
et XVIe siècles, nous ont paru être en chêne, et n'avoir aucune
ressemblance avec le bois de châtaignier que nous possédons aujourd'hui
dans nos forêts. Cependant il faut dire que le bois de chêne employé
alors était d'une autre essence que celui généralement admis dans les
constructions modernes. Les caractères particuliers de ces anciens bois
sont ceux-ci: égalité de grosseur d'un bout à l'autre des pièces, peu
d'aubier, tissu poreux, soyeux, fil droit, absence presque totale de
noeuds, de gerçures, rigidité, égalité de couleur au coeur et à la
surface; couches concentriques fines et égales, légèreté (ce qui tient
probablement à leur sécheresse). Il est certain que l'on possédait
encore au moyen âge et jusqu'au XVIIe siècle, dans nos forêts, une
essence de chênes parfaitement droits, égaux de la base aux branches
supérieures, et très-élevés quoique d'un diamètre assez faible. Ces
chênes, qui semblaient poussés pour faire de la charpente, n'avaient pas
besoin d'être refendus à la scie pour faire des entraits, des
arbalétriers, des poinçons; on se contentait de les équarrir avec soin;
n'étant pas refendus, et le coeur n'étant pas ainsi mis à découvert, ils
étaient moins sujets à se gercer, à se tourmenter, et conservaient leur
force naturelle. Ces bois (ce qu'il est facile de reconnaître au nombre
des couches concentriques) ne sont pas vieux; ils comptent
habituellement soixante, quatre-vingts ou cent années au plus pour les
pièces d'un fort équarrissage. Les chevrons portant ferme sont eux-mêmes
des bois de brin non refendus, et ces chevrons, qui ne comptent guère
que soixante années, atteignent rependant parfois douze et quinze mètres
de longueur sur un équarrissage de 0,20 X 0,20. Évidemment nos forêts ne
produisent plus de ces bois.
Les charpentiers du moyen âge semblent avoir craint d'employer, même
dans les plus grandes charpentes, des bois d'un fort équarrissage, et
très-vieux par conséquent; s'ils avaient besoin d'une grosse pièce,
telle qu'un poinçon de flèche par exemple, ils réunissaient quatre
brins; c'était encore un moyen d'éviter les torsions si fréquentes dans
les pièces uniques. Avait-on une grande charpente à exécuter, on allait
à la forêt choisir les bois; on les écorçait avant de les abattre; on
les emmagasinait plusieurs années à l'avance, à l'air libre, mais
abrités et tout équarris. L'abatage se faisait en hiver, et pendant la
durée d'une certaine lune[140]. Vraie ou fausse, cette croyance démontre
l'importance que l'on attachait à ces opérations préliminaires. Les bois
bien secs, après un très-long séjour à l'air, ou une immersion destinée
à dissoudre et enlever la séve, étaient mis sur chantier. A la pose, on
redoublait de soins; le bois coupé debout et posé contre la maçonnerie
aspire l'humidité de la pierre; pour éviter la pourriture qui résulte
bientôt de cette aspiration, on clouait quelquefois aux extrémités des
pièces touchant à la maçonnerie, soit une lame de plomb, soit une petite
planchette coupée de fil; d'ailleurs on prenait les plus grands soins
pour tenir les sablières isolées de la pierre, pour laisser circuler
l'air autour du pied des arbalétriers ou des chevrons. On évitait autant
que possible les assemblages, tant pour ne pas affaiblir les bois que
pour éloigner les chances de pourriture. Il arrivait souvent que les
bois de charpente recevaient une couche de peinture qui semble n'être
qu'une dissolution d'ocre dans de l'eau salée ou alunée; et, en effet,
une lessive de sel marin ou d'alun empêche les insectes de s'attacher à
la surface du bois; elle leur donne une belle teinte gris-jaune d'un
aspect soyeux. On a supposé que le bois de châtaignier avait la
propriété d'éloigner les araignées, et on a conclu de l'absence des
araignées dans les anciens combles que ceux-ci étaient en bois de
châtaignier; mais les araignées ne se logent que là où elles peuvent
vivre, et les bois bien purgés de séve, quelle que soit leur essence,
produisant peu ou point de vers, de mouches, ne peuvent servir de logis
aux araignées.
Quant aux bois employés dans les planchers et pans de bois pendant le
moyen âge, ils n'étaient jamais enfermés, comme ils le sont aujourd'hui,
entre des enduits; deux de leurs faces au moins restaient toujours à
l'air libre; or cette condition est nécessaire à leur conservation. Les
planchers se composaient d'une série de poutrelles ou solives apparentes
recouvertes d'une aire, sur laquelle on posait le carrelage; les pans de
bois laissaient voir leurs deux faces intérieure et extérieure. Dans
cette situation, la durée des bois est illimitée, tandis qu'ils
s'échauffent, fermentent et se pourrissent avec rapidité, lorsqu'ils
sont complétement enfermés. Tous les jours nous voyons des planchers qui
n'ont pas plus de vingt et trente ans d'âge, dont les solives sont
totalement pourries. On objectera que ces planchers ont été exécutés
avec des bois verts; cela est possible. Mais nous avons vu des poutres
de planchers restées apparentes pendant deux ou trois siècles en parfait
état, se pourrir en quelques années lorsqu'on les avait enfermées dans
des enduits; ce n'est donc pas seulement à la verdeur des bois qu'il
faut attribuer leur décomposition lorsqu'ils sont enfermés, mais au
défaut d'air qui produit leur fermentation.
On a cru, surtout depuis le XVIIe siècle, que plus les bois étaient gros
et mieux ils résistaient à la destruction; c'est là une erreur que ne
partageaient pas les charpentiers du moyen âge. Nous l'avons dit déjà:
les bois qu'ils employaient généralement dans les charpentes n'étaient
pas d'un très-fort équarrissage; ils tenaient plus à leur qualité, à
l'égalité de leur tissu, à leur longueur et rectitude naturelles, qu'à
la grosseur du diamètre des pièces. Le bois de chêne ne devient
très-gros qu'après cent cinquante ou deux cents ans d'âge; alors le
coeur tend à se décomposer, et c'est par le coeur que commence la
pourriture si dangereuse des gros bois. Nous renvoyons nos lecteurs à
l'article CHARPENTE, dans lequel nous démontrons, par des exemples, que
si les charpentiers du moyen âge choisissaient les bois de construction
avec grand soin, ils n'étaient pas moins scrupuleux dans la manière de
les tailler, de les monter et les poser.
[Note 139: L'ancienne charpente de la cathédrale de Chartres
fut incendiée en 1836; celle de l'église de Saint-Denis est
démolie, mais il en existe de nombreux fragments.]
[Note 140: cette croyance à l'influence de la lune sur les
bois au moment de l'abatage s'est encore conservée dans
quelques provinces du centre en France, à ce point que les
bois abattus pendant la lune favorable se vendent plus cher
que les autres.]
BOISERIE, s. f. (voy. MENUISERIE).
BOSSAGE, s. m. C'est le nom que l'on donne au parement saillant brut
d'une pierre, dont les arêtes seulement sont relevées par une tiselure,
ainsi que le démontre la fig. 1. Dans des constructions de pierre de
taille que l'on veut élever rapidement, en n'employant que la
main-d'oeuvre rigoureusement nécessaire pour permettre de poser les
assises sans perte de temps, on s'est quelquefois contenté de tailler
les lits, joints et les arêtes des pierres, sans se préoccuper de
parementer les surfaces comprises entre ces arêtes. Les Romains ont fait
usage de ce mode rapide de construire, et, pendant le moyen âge, nous
voyons certaines bâtisses dans lesquelles on a laissé des bossages bruts
sur la face vue de chaque pierre. C'est particulièrement dans les
ouvrages de fortification de la fin du XIIIe siècle que ce genre de
construction apparaît, surtout dans les contrées où la qualité très dure
de la pierre ne se prête pas à la taille. Toutes les parties de
l'enceinte de la cité de Carcassonne, bâties sous Philippe le Hardi, ont
des parements à bossages; nous en voyons également, vers la même époque,
à la grosse tour de l'ancien archevêché de Narbonne, à Aigues-Mortes,
etc.
Les bossages disparaissent des parements de pierre pendant les XIVe et
XVe siècles, pour reparaître au XVIe, avec l'imitation de l'architecture
italienne. Ils deviennent même alors un motif de décoration dans
l'architecture civile et militaire; ils sont ou bruts, ou taillés en
tables (2), en pointes de diamant (3), en demi-sphères (4), comme on
peut le voir dans quelques tours fortifiées de la fin du XVe siècle ou
du commencement du XVIe[141], et notamment sur les parements de la grosse
tour de la porte nord de l'enceinte de Vézelay, bâtie au commencement du
règne de François Ier.
Pendant le développement de l'architecture de la renaissance, on voit
les bossages se couvrir de divers ornements, tels que vermiculures[142],
emblèmes, chiffres, réseaux, etc. Le rez-de-chaussée de la grande
galerie du Louvre, du pavillon d'Apollon au pavillon Lesdiguières, nous
fournit de nombreux exemples de ce genre de décoration de bossages.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2, 3 et 4.]
[Note 141: Ces bossages hémisphériques se trouvent souvent
sur les parements des fortifications élevées au moment de
l'emploi régulier de l'artillerie à feu. Ils figuraient
évidemment des boulets.]
[Note 142: Ce genre d'ornementation est une imitation des
effets que produit le salpêtre sur certaines pierres
calcaires tendres, particulièrement à l'exposition du sud.
Les tailleurs de pierre et les carriers attribuent encore
aujourd'hui cet effet singulier de décomposition à
l'influence de la lune.]
BOSSIL, s. m. Vieux mot qui signifie une braie, un dos d'âne au milieu
d'un fossé; aussi l'escarpement que produit la terre d'un fossé jetée
sur berge (voy. BRAIE).
BOUDIN, s. m. C'est un membre d'architecture de forme cylindrique qui
décore les archivoltes, les arcs-doubleaux, arcs-ogives, bandeaux, etc.
Dès le IXe siècle, on voit apparaître le boudin dans les arcs-doubleaux
pour les alléger. La crypte de l'église cathédrale de Saint-Étienne
d'Auxerre présente déjà de gros boudins ou demi-cylindres saillants sur
un arc-doubleau à arêtes vives (1). On voit aussi, dans la crypte de
l'église Saint-Euthrope de Saintes (commencement du XIIe siècle), des
arcs-doubleaux qui ne sont que de gros boudins (2). Lorsque la voûte en
arcs-d'ogives est adoptée pendant le XIIe siècle, la coupe des
arcs-doubleaux reste souvent rectangle, et les arcs-ogives prennent un
ou trois boudins (3)[143].
Mais les coupes rectangles ne devaient pas être longtemps conservées
pour les arcs-doubleaux; dès le milieu du XIIe siècle, nous voyons les
boudins remplacer les arêtes vives (voy. ARC-DOUBLEAU, ARC-OGIVE).
Pendant le XIIIe siècle, les moulures des divers membres de
l'architecture deviennent de plus en plus délicates, et les boudins
donnent une forme trop molle pour être longtemps conservés; ils
reçoivent une arête saillante A (4).
Au XIVe siècle, l'arête aiguë du boudin ne semble pas assez accusée; on
lui donne un méplat A (5)[144].
Dans les meneaux, c'est un boudin qui forme le principal nerf de la
combinaison des courbes (voy. MENEAU); dans ce cas, il ne fait que
continuer le diamètre de la colonnette. Le boudin disparaît au XVe
siècle et fait place à des formes prismatiques curvilignes (voy.
PROFIL).
[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3, 4 et 5.]
[Note 143: Porche de l'église abbatiale de Vézelay.]
[Note 144: Déjà on trouve, dans des édifices du XIIIe siècle,
des boudins taillés suivant la coupe donnée par la fig. 5.]
BOULEVARD, s. m. _Boluvert, boulevert_. On désignait par ce mot, à la
fin du XVe siècle et pendant le XVIe, un ouvrage de fortification avancé
qui remplaçait les barbacanes des anciennes forteresses (voy.
ARCHITECTURE MILITAIRE). Le boulevard apparaît en même temps que
l'application régulière de l'artillerie à feu. Il est d'abord élevé en
terre gazonnée, et c'est peut-être à son apparence verdoyante à
l'extérieur qu'il doit son nom; bientôt, d'ouvrage provisoire élevé à la
hâte en dehors des vieilles murailles, il passe à l'état de terrassement
permanent revêtu de pierre ou de construction de maçonnerie épaisse,
défendue par des fossés, des batteries couvertes et barbettes. Le
boulevard devient la principale défense des places; il protége les
anciens murs, ou bien, établi sur un point faible, il forme un saillant
considérable et ne se relie à l'ensemble de la forteresse que par des
lignes étendues.
Parmi les essais qui furent tentés, à la fin du XVe siècle et au
commencement du XVIe, pour mettre la défense des places au niveau de
l'attaque, nous devons citer en première ligne la belle forteresse de
Schaffhausen, véritable boulevard, qui présente tout un ensemble
d'ouvrages fort remarquable pour l'époque, et parfaitement complet
encore aujourd'hui. Mais pour faire comprendre l'importance de cet
ouvrage, il est nécessaire de se rendre compte de son assiette. En
sortant du lac de Constance, le Rhin se dirige par Stein vers l'ouest;
arrivé à Schaffhausen, il se détourne brusquement vers le sud jusqu'à
Kaiserstuhl. Ce coude est causé par de hautes collines rocheuses qui ont
présenté un obstacle au fleuve et l'ont contraint de changer son cours.
Stein, Schaffhausen et Kaiserstuhl forment les trois angles d'un
triangle équilatéral dont Schaffhausen est le sommet. Il était donc
d'une grande importance de fortifier ce point avancé, frontière d'un
État, d'autant mieux que la rive gauche du fleuve, celle qui est dans le
triangle, est dominée par les collines de la rive droite qui ont
présenté au fleuve un obstacle insurmontable. En cas d'invasion,
l'ennemi ne pouvait manquer d'occuper les deux côtés du triangle et de
tenter le passage du fleuve au point où il forme un coude; il ne
risquait pas ainsi d'être pris en flanc. Ceci posé, les Suisses
établirent dès lors un pont reliant les deux rives du Rhin et les deux
parties de la ville de Schaffhausen, et sur la rive droite ils
plantèrent une grande forteresse au sommet de la colline commandant le
fleuve, en reliant cette citadelle au Rhin par deux murs et des tours.
Ces deux murs forment un vaste triangle, sorte de tête de pont commandée
par la forteresse. Voici (1) l'aspect général de cette fortification,
que nous devons étudier dans ses détails. La citadelle, ou plutôt le
grand boulevard qui couronne la colline, est à trois étages de
batteries, deux couvertes et une à ciel ouvert. La batterie inférieure
est placée un peu au-dessus du fond du fossé, qui est très-profond; en
voici le plan (2). On arrive au chemin de ronde pentagonal A par une
rampe spirale en pente douce B permettant le charroi de pièces de canon.
À chaque angle de ce chemin de ronde, d'une largeur de 2m,00 environ,
sont percées des embrasures biaises pour l'artillerie battant le fossé;
en avant des côtés du polygone sont élevés trois petits ouvrages isolés,
sortes de bastions dont nous donnons (3) l'élévation perspective. En
supposant que l'assiégeant fût parvenu à détruire un de ces bastions au
moyen d'une batterie de brèche établie sur la contrescarpe du fossé (car
le sommet de ces bastions ne dépasse pas le niveau de la crète de cette
contrescarpe, et ils sont complétement masqués du dehors), on ne pouvait
s'introduire dans la place; non-seulement ces bastions sont isolés et
n'ont de communication qu'avec le fossé, mais ils sont armés
d'embrasures de canon C à la gorge, percées dans le chemin de ronde
(fig. 2), et leur destruction ne faisait que démasquer ces embrasures.
Les bastions, complétement bâtis en pierre, sont couverts par des
coupoles avec lanternons percés d'évents pour permettre à la fumée des
pièces de s'échapper. Le premier étage (4), auquel on arrive par la même
pente douce spirale B, laquelle est alors supportée par quatre colonnes
montant de fond, présente à l'extérieur un plan parfaitement circulaire,
la tour contenant la rampe formant seule une saillie sur ce pâté, du
côté du fleuve. Vers le point opposé en E est un pont volant traversant
le fossé; c'est de ce côté que l'architecte à cru devoir renforcer son
boulevard par une énorme masse de maçonnerie pleine, et cela avec
raison, la forteresse ne pouvant être battue en brèche des plateaux
voisins que sur ce point. Sur la droite du boulevard, en amont du
fleuve, du côté où une attaque pouvait aussi être tentée, est une
batterie F casematée, séparée de la salle principale par une épaisse
maçonnerie. Une brèche faite en G ne pouvait permettre à l'ennemi de
s'introduire dans la place. En H est une immense salle dont les voûtes
d'arêtes sont soutenues par quatre gros piliers cylindriques. Quatre
embrasures s'ouvrent dans cette salle, deux flanquant les deux courtines
qui descendent au fleuve, et deux donnant dans le triangle. Outre les
évents percés au-dessus de chacune des embrasures, dans les voûtes de la
grande salle s'ouvrent quatre lunettes M de près de trois mètres de
diamètre, destinées à donner du jour et de l'air, et à laisser échapper
promptement la fumée de la poudre. En I est un puits, et en K deux
petits escaliers à vis communiquant à la plate-forme supérieure pour le
service de la garnison. Près de la rampe est un troisième escalier à vis
qui monte de fond. Nous présentons ici (5) une des embrasures de la
grande salle, ingénieusement combinée pour permettre à des pièces de
petit calibre de tirer dans toutes les directions sans démasquer ni ces
pièces ni les servants. La fig. 6 donne le plan de l'étage supérieur ou
plate-forme dont le parapet est percé de dix embrasures pour du canon,
et de quatre échauguettes flanquant la circonférence de la forteresse,
percées de meurtrières plongeantes et horizontales, pour poster des
arquebusiers. On voit que les deux premières embrasures à droite et à
gauche battent l'intérieur du triangle et flanquent la tour de la rampe
qui sert de donjon ou de guette à tout l'ouvrage. On retrouve sur ce
plan les quatre grandes lunettes M, le puits I et les petits escaliers
de service. Les eaux de la plate-forme s'écoulent par dix gargouilles
placées sous les embrasures. En N, O (fig. 4), sont les deux courtines
qui vont rejoindre le fleuve. Celle N, en amont, est plus fortement
défendue que l'autre; sous les arcs qui portent le chemin de ronde et
les hourds de bois, encore en place aujourd'hui, sont percées des
embrasures qui battent les rampes du coteau, du côté où l'ennemi devait
se présenter, l'autre côté étant protégé par la muraille du faubourg de
Schaffhausen. Pour bien faire comprendre l'ensemble de cette belle
forteresse, nous en donnons une vue (7), prise en dedans du triangle
formé par les deux courtines descendant au fleuve. On voit que la
courtine N en amont est flanquée par une haute tour carrée. Nous avons
rétabli la tour qui se trouvait à la tête du pont, et qui est
aujourd'hui détruite. Il ne reste plus que quelques traces des ouvrages
qui environnaient cette tour. L'ancien pont a été remplacé par un pont
moderne. Quant au corps principal de la forteresse, aux courtines,
fossés, etc., rien n'y a été retranché ni ajouté depuis le XVIe siècle.
La maçonnerie est grossière, mais excellente, et n'a subi aucune
altération. Les voûtes de la grande salle sont épaisses, bien faites, et
paraissent être en état de résister aux bombes.
Cette défense de Schaffhausen a un grand air de puissance, et nous
n'avons rien conservé de cette époque, en France, qui soit aussi complet
et aussi habilement combiné. Pour le temps, les flanquements sont
très-bons, et le plan du rez-de-chaussée au niveau du fond du fossé est
réellement tracé d'une manière remarquable. Si l'on trouve encore ici un
reste des traditions de la fortification antérieure aux bouches à feu,
il faut dire cependant que les efforts faits pour s'en affranchir sont
très-sensibles, et la forteresse de Schaffhausen nous paraît supérieure
aux ouvrages analogues exécutés à la même époque en Italie.
À l'instar des tours du moyen âge, la forme circulaire est préférée pour
les premiers boulevards comme pour les premiers bastions. Albert Durer
trace des boulevards semi-circulaires avec flancs droits en avant des
angles saillants des murailles. Il les compose d'une batterie barbette
battant les dehors, la contrescarpe et les glacis, et d'une batterie
couverte battant les fossés, ainsi que l'indique le plan (8) que nous
donnons ici d'après son oeuvre. Le boulevard d'Albert Durer est isolé de
la courtine par un boyau DD, sorte de fossé couvert par un plancher.
Derrière le boulevard sont établies, au niveau du sol de la place, de
vastes casemates E (9) destinées au logement de la garnison et au dépôt
des munitions (voyez la coupe sur A B du plan, fig. 8). La batterie
couverte est munie de grandes embrasures pour du canon et d'autres plus
petites pour les arquebusiers. Des évents et cheminées sont percés
au-dessus de chaque embrasure. Les casemates E sont éclairées et aérées
par des lunettes percées au milieu de chaque voûte d'arête, comme à
Schaffhausen. Contrairement à l'usage adopté jusqu'alors, Albert Durer
ne fait pas commander les courtines par le boulevard; au contraire,
ainsi que l'indique la face extérieure (10), il semble admettre que le
boulevard étant pris, en détruisant le plancher posé sur le fossé D
(fig. 8 et 9), les courtines pourront commander cet ouvrage avancé et
empêcher l'assaillant de s'y maintenir[145].
Quelle que fût l'étendue des boulevards semi-circulaires, leurs feux
divergents flanquaient mal les courtines; on comprit bientôt qu'il
fallait se préoccuper de défendre les saillants des boulevards plutôt
par les feux croisés des boulevards voisins que par leur armement
propre; que l'assaillant tendant toujours à battre les points saillants,
il fallait faire converger sur le point attaqué des batteries prenant
l'ennemi en écharpe; c'est alors que l'on renonça aux boulevards
semi-circulaires pour adopter les faces formant un angle, ou que l'on
renforça les batteries circulaires supérieures par des batteries basses
avec redents, comme à Augsbourg (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 68).
Le plan général des fortifications de cette ville, au commencement du
XVIe siècle, que nous donnons ici (11), fait voir comme on entendait, à
cette époque, disposer les boulevards en avant des angles saillants des
vieilles défenses, et comme on cherchait dès lors à rendre ces
boulevards plus forts par des redents flanquant leurs faces.
Mais c'est en France que nous trouvons les boulevards les mieux conçus
dès le commencement du XVIe siècle. Il existe un plan (manuscrit sur
vélin) de la ville de Troyes, conservé dans les archives de cette ville,
qui indique de la manière la plus évidente des grands bastions ou
boulevards à orillons et faces formant des angles aigus ou obtus; et ce
plan ne peut être postérieur à 1530, car il fut dressé au moment où
François Ier fit réparer les fortifications de Troyes, en 1524. Voici
(12) un _fac-simile_ d'un des ouvrages projetés sur ce plan. Le fossé
est plein d'eau; on voit en A de petites batteries masquées, à double
étage, probablement réservées en contrebas et en arrière des flancs
couverts B construits derrière les orillons. Les batteries B enfilent le
devant des anciennes tours conservées. On remarquera que la maçonnerie
qui revêt le boulevard est plus épaisse à la pointe qu'aux épaules,
présentant ainsi sa plus grande résistance au point où la brèche devait
être faite; des contreforts viennent encore maintenir, sous le
terrassement, tous les revêtements. Cet ouvrage est intitulé: _Boulevard
de la porte Saint-Jacques_.
En donnant, chaque jour, aux boulevards une plus grande étendue, en
protégeant leurs faces par des feux croisés, en augmentant et masquant
leurs flancs pour enfiler les fossés, on cherchait encore, à la fin du
XVIe siècle, à les isoler du corps de la place dans le cas où ils
tomberaient au pouvoir de l'ennemi. Dans le traité de fortification de
Girolamo Maggi et du capitaine Jacomo Castriotto, ingénieur au service
du roi de France[146], on voit des boulevards très-étroits à la gorge, et
pouvant être facilement remparés; d'autres sont, au contraire, fort
larges à la gorge, mais celle-ci est casematée, et la galerie
inférieure, étant détruite au moyen de fourneaux, forme un fossé entre
le boulevard et le corps de la place. Voici le plan (13) de ces ouvrages
qui méritent d'être mentionnés. Girolamo Maggi dit[147] qu'un boulevard de
ce genre avait été construit en 1550 près de la porte Liviana, à Padoue,
par San Michele de Vérone. Ce boulevard était entièrement isolé par une
galerie casematée inférieure A au niveau du fossé, pouvant servir au
besoin de logement pour la troupe et de magasins. Dans les piles de
cette galerie étaient ménagées des excavations propres à recevoir des
fourneaux; si les faces du boulevard tombaient au pouvoir de l'ennemi,
on mettait le feu à ces fourneaux, et l'ouvrage avancé se trouvait tout
à coup isolé des courtines B par un fossé impraticable. Pour la défense
des fossés, des pièces d'artillerie étaient placées en C aux deux
extrémités de la galerie et masquées par les épaules D. Il faut convenir
que des ouvrages de ce genre, construits en assez grand nombre autour
d'une place importante, auraient occasionné des dépenses énormes, et qui
n'eussent peut-être pas été proportionnées aux avantages que l'on aurait
pu en retirer; mais, jusqu'au commencement du XVIIe siècle, les
ingénieurs militaires, encore imbus des traditions du moyen âge, ne
craignaient pas, comme on a pu le voir par les exemples que nous avons
donnés ci-dessus, de projeter et d'exécuter même des travaux de
fortification exigeant des amas considérables de matériaux et des
combinaisons de construction dispendieuses. Les progrès de l'artillerie
à feu obligèrent peu à peu les ingénieurs à simplifier les obstacles
défensifs des places, à donner un plus grand développement aux ouvrages
saillants et à les rendre solidaires.
Les boulevards ne sont encore, au commencement du XVIe siècle, que des
fortifications isolées se défendant par elles-mêmes, mais se protégeant
mal les unes les autres. Le principe «ce qui défend doit être défendu»
n'est pas encore appliqué. Ce n'est guère que vers le milieu de ce
siècle que l'on commence à protéger les places autant par le tracé des
ouvrages saillants, l'ouverture des angles de leurs faces et de leurs
flancs, que par la solidité des constructions.
Il est curieux de suivre pas à pas toutes les tentatives des architectes
et ingénieurs de cette époque: comme toujours, les dispositions les plus
simples sont celles qui sont adoptées en dernier lieu. L'art de battre
en brèche faisait des progrès rapides, il fallait, chaque jour, opposer
de nouveaux obstacles aux feux convergents des assiégeants. Longtemps
les constructeurs militaires se préoccupèrent de couvrir leurs
batteries, de les masquer jusqu'au moment de l'assaut, plutôt que de
battre au loin les abords des forteresses, et d'opposer à une armée
d'investissement un grand nombre de bouches à feu pouvant faire
converger leurs projectiles sur tous les points de la circonférence. Ce
ne fut que quand l'artillerie de siége fut bien montée, nombreuse,
qu'elle eut perfectionné son tir, et que les batteries de ricochet
purent atteindre des défenses masquées, que l'on sentit la nécessité
d'allonger les faces des boulevards, de remplacer les orillons, qui ne
préservaient plus les pièces destinées à enfiler les courtines, par des
flancs étendus et enfilant les faces des boulevards voisins; mais alors
les boulevards prirent le nom de bastions[148]. La dénomination de
boulevard fut conservée aux promenades plantées d'arbres qui
s'établirent sur les anciens ouvrages de défense.
La grande artère qui, à Paris, entoure la rive droite, de la Madeleine à
la Bastille, a longtemps laissé voir la trace des anciens boulevards sur
lesquels elle passait. Les nivellements et alignements opérés depuis une
vingtaine d'années ont à peu près détruit ces derniers vestiges des
défenses de l'enceinte du nord commencée en 1536, et successivement
augmentée jusque sous Louis XIII. «En ce temps-là, dit Sauval[149], les
ennemis étoient si puissans en Picardie, qu'ils ne menaçoient pas moins
que de venir forcer Paris; le cardinal du Bellay, lieutenant général
pour le roy, tant dans la ville que par toute l'Isle de France, en étant
averti, pour les mieux recevoir, outre plusieurs tranchées, fit faire
des fossés et des boulevards, depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à celle
de Saint-Antoine, et afin que ce travail allât vite, en 1536, les
officiers de la ville s'étant assemblés le 29 juillet, deffendirent à
tous les artisans l'exercice de leur métier deux mois durant, avec ordre
aux seize quarteniers de lever seize mille manoeuvres, et de plus à ceux
des faux-bourgs, d'en fournir une fois autant, sinon que leurs maisons
seroient rasées... En 1544, François I ayant appris que Charles-Quint
avec son armée étoit à Château-Thierry, aussitôt il envoya à Paris le
duc de Guise, qui revêtit de remparts les murs de la ville, tant du côté
des faux-bourgs du Temple, de Montmartre et de Saint-Antoine, que de
ceux de Saint-Michel et de Saint-Jacques...»
La plupart de ces ouvrages n'étaient point revêtus, mais simplement
gazonnés. Les buttes que l'on remarque encore entre la rue Montmartre et
la rue Saint-Fiacre, entre la rue Poissonnière et la rue de Cléry, au
droit de la rue de Bondy, au boulevard du Temple, l'emplacement
aujourd'hui bâti du Jardin Beaumarchais, étaient autant de boulevards
élevés en dehors de l'enceinte de Charles V.
[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5 et 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9 et 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Note 145: _Alb. Dureri, pict. et archit._ De struend.
aggerib. Parisiis, 1535.]
[Note 146: _Della fortif. delle Città_, di M. Girol. Maggi,
et del capit. Jac. Castriotto, 1583. In Venetia.]
[Note 147: Lib. II, p. 59.]
[Note 148: Voy. l'article ARCHITECTURE MILITAIRE. Parmi les
ouvrages à consulter: _Della fortif. delle Città_, di M.
Girol. Maggi, et del capitan Jacomo Castriotto; 1583,
Venetia.--_Disc. sur plusieurs poincts de l'architecture de
guerre_, par M. Aurel. de Pasino; 1579, Anvers.--_Delle
fortif._, di Giov. Scala; 1596, Rome.--_Le fortif._, di
Buonaiuto Lorini; 1609, Venetia.--_La fortif. démonstrée_,
par Errard de Bar-le-Duc; 1620.--_Les Fortifications_, du
chev. Ant. Deville; 1641, Lyon.--_La fort. Guardia difesa et
expug. delle fortezze_. Tensini; 1655, Venetia.--_Fortif. ou
Archit. milit._, par S. Marolois; 1627, Amsterdam.]
[Note 149: T. I, p. 43]
BOURSE, s. f. Dans les anciennes villes franches du nord, des Flandres
et de la Hollande, le commerce prit, dès le XIVe siècle, une si grande
importance, que les négociants établirent des locaux destinés à leurs
réunions journalières afin de faciliter les transactions. Ces bâtiments,
véritable _forum_ des marchands, se composaient de vastes portiques
entourant une cour. Au-dessus des portiques étaient ménagées des
galeries couvertes. Un beffroi, muni d'une horloge, accessoire
indispensable de tout établissement municipal, était joint aux
bâtiments. Les villes de France ne prirent pas, pendant le moyen âge,
une assez grande importance commerciale, ou plutôt les négociants ne
composaient pas un corps assez homogène et compacte pour élever des
bourses. À Paris, on se réunissait aux halles ou sous les piliers de
l'hôtel-de-ville. Dans les grandes villes du Midi, qui conservèrent leur
régime municipal au milieu de la féodalité, comme Toulouse par exemple,
c'était sur la place publique que se traitaient, en plein air, les
affaires de négoce. Mais, en France, c'était surtout dans les grandes
assemblées connues sous le nom de _foires_ que toutes les transactions
du gros commerce avaient lieu; et ces foires, établies à certaines
époques fixes de l'année sur plusieurs points du territoire, dans le
voisinage des grands centres industriels ou agricoles, attiraient les
négociants des contrées environnantes. Là, non-seulement on achetait et
l'on vendait des produits et denrées apportés sur place, mais on
traitait d'affaires à long terme, on faisait d'importantes commandes,
dont les délais de livraison et les payements étaient fixés presque
toujours à telle ou telle autre foire; car le commerce, pendant le moyen
âge, n'avait pas d'intermédiaires entre le fabricant et le débitant. Les
juifs, qui alors étaient les seuls capitalistes, faisaient plutôt
l'usure que la banque. Un tel état de choses, qui existait sur tout le
territoire de la France, ne nécessitait pas, dans les grandes villes,
l'établissement d'un _forum_ commercial, tandis que les villes libres du
nord, dès le XIVe siècle, villes la plupart maritimes ou en
communication directe avec la mer, avaient déjà des correspondants à
l'étranger, des comptoirs, et spéculaient, au moyen de billets, sur la
valeur des denrées ou produits dont la livraison était attendue. En
France, le négociant faisait ses affaires lui-même, recevait et payait,
revendait au débitant sans intermédiaire; un local public destiné à
l'échange des valeurs ne lui était pas nécessaire; traitant directement
dans les foires avec le fabricant ou le marchand nomade, payant comptant
la marchandise achetée, ou à échéance la marchandise commandée à telle
autre foire, il n'avait de relations qu'avec la clientèle qu'il s'était
faite, et ne connaissait pas le mécanisme moderne du haut négoce;
mécanisme au moyen duquel le premier venu qui n'a jamais vendu un gramme
d'huile et n'en vendra jamais, peut acheter plusieurs milliers de
kilogrammes de cette denrée, et, sans en toucher un baril, faire un
bénéfice de dix pour cent. Les grands marchés périodiques ont longtemps
préservé le négoce en France de ce que nous appelons la spéculation, ont
contribué à lui conserver, jusqu'au commencement du siècle, une
réputation de probité traditionnelle.
Nous ne pouvons donner à nos lecteurs un exemple de _bourse_ française
du moyen âge, ces établissements n'existant pas et n'ayant pas de raison
d'exister. Nous devons dire, à l'honneur des monastères (car c'est
toujours là qu'il faut revenir lorsque l'on veut comprendre et expliquer
la vie du moyen âge en France), que ces centres de religieux réguliers
furent les premiers à établir des foires sur le territoire de la France.
Possesseurs de vastes domaines, d'usines, agriculteurs et fabricants,
ils formaient le noyau de ces agglomérations périodiques de marchands;
certes, ils tiraient un profit considérable de ces réunions, soit par la
vente de leurs produits et denrées, soit par la location des terrains
qu'ils abandonnaient temporairement; vastes camps pacifiques dont la
foire de Beaucaire peut seule aujourd'hui nous donner l'idée. Mais ce
profit, outre qu'il était fort légitime, était une sauvegarde pour le
commerce; voici comment: les monastères conservaient un droit de
contrôle sur les objets apportés en foire, et ils ne laissaient pas
mettre en vente des marchandises de mauvaise qualité; cela eût peu à peu
discrédité le centre commercial; quant aux denrées ou produits sortis de
leurs mains, ils avaient intérêt et tenaient à coeur de leur maintenir
une supériorité sur tous les autres. Les bois, les céréales, les vins,
les fers, les tissus, les pelleteries, les laines sortant des
établissements religieux étaient toujours de qualité supérieure,
recherchés, et achetés de confiance; car le couvent n'était pas un
fabricant ou un agriculteur qui passe et cherche à gagner le plus
possible sa vie durant, quitte à laisser après lui un établissement
discrédité; c'était, au contraire, un centre perpétuel de produits,
travaillant plus pour conserver sa réputation de supériorité, et par
conséquent un débit assuré à tout jamais, que pour obtenir un gain
exagéré, accidentel, en livrant des produits falsifiés ou de médiocre
qualité, au détriment de l'avenir. Les établissements religieux, à la
fin du siècle dernier, n'étaient plus ce que les XIe et XIIe siècles les
avaient faits; et cependant cette époque n'est pas assez éloignée de
nous pour que nous ayons oublié la réputation méritée dont jouissaient
encore les vins, par exemple, des grands monastères, pendant ces
dernières années de leur existence.
Si des villes comme Amsterdam, Anvers, Londres, qui n'étaient et ne
sont, par le fait, que de grands entrepôts, ont besoin de _bourses_ pour
établir la valeur journalière des produits qu'elles reçoivent et
exportent, il n'en était pas de même en France, pays plus agricole
qu'industriel et commerçant, qui consomme chez lui la plus grande partie
de ses produits.
BOULON, s. m. C'est le nom que l'on donne à une tige de fer rond, munie
d'une tête à un bout et d'un écrou à l'autre bout. Les boulons sont
communément employés aujourd'hui dans la charpente et la serrurerie.
Avant le XVIIe siècle, ils n'étaient pas munis d'un filet avec écrou et
pas-de-vis pour serrer, mais simplement d'une clavette passant à travers
l'extrémité opposée à la tête, ainsi qu'on le voit ici (1). Du reste,
les charpentes anciennes ne sont maintenues que par la combinaison des
assemblages, des clefs de bois, et ne recevaient pas de ferrures.
Quelquefois, cependant, les sablières, les longrines sont retenues
ensemble par des broches de fer ou boulons avec clavettes, comme celui
représenté ici. Mais ces sortes de boulons ne permettaient pas de serrer
les pièces de bois l'une contre l'autre comme on le fait aujourd'hui au
moyen des écrous. Le boulon moderne est un véritable perfectionnement;
il permet d'assembler des pièces de charpente avec facilité, économie et
précision. À notre sens, on en abuse comme de toute invention d'un usage
commode et économique; on en est venu à compter trop sur la puissance
des boulons à écrous, à négliger les assemblages, et ces clefs de bois
qui possédaient, avec une grande élasticité, l'avantage de ne pas
endommager les bois par des trous et des tiges de fer qui souvent les
font éclater. Les boulons sont munis aujourd'hui de têtes carrées, afin
qu'étant engagées dans le bois, la tige ne puisse tourner lorsque l'on
serre l'écrou. Autrefois, les têtes des boulons étaient généralement
rondes comme des têtes de clous.
[Illustration: Fig. 1.]
BOUTIQUE, s. f. Salle ouverte sur la rue, au rez-de-chaussée, dans
laquelle les marchands étalent leurs marchandises. Il n'est pas besoin
de dire que l'usage des boutiques appartient à tous les pays, à toutes
les époques et à toutes les civilisations. Dans l'antiquité grecque et
romaine, des boutiques occupaient le rez-de-chaussée des maisons des
villes; il en fut de même en France pendant le moyen âge. Ces boutiques
se composaient ordinairement d'une salle s'ouvrant sur la rue par un
grand arc prenant toute la largeur de la pièce, avec un mur d'appui pour
poser les marchandises. Ce mur d'appui était interrompu d'un côté pour
laisser un passage. Un arrière-magasin (_ouvroir_) était souvent annexé
à la boutique; les ouvriers et apprentis travaillaient soit dans
l'ouvroir, soit dans la boutique elle-même; quelquefois aussi un
escalier privé montait au premier étage, et descendait sous le sol dans
une cave. Les exemples anciens de boutiques ne sont pas rares, et on
peut en citer un grand nombre appartenant aux XIIe, XIIIe et XIVe
siècles. Rarement les boutiques, jusqu'à la fin de ce siècle, étaient
fermées par une devanture vitrée. Les volets ouverts, le marchand était
en communication directe avec la rue. La fermeture la plus ordinaire,
pendant la période que nous venons d'indiquer, se composait de volets
inférieurs et supérieurs, les premiers attachés à l'appui, s'abaissant
en dehors de manière à former une large tablette propre aux étalages,
les seconds attachés à un linteau de bois, se relevant comme des châssis
à tabatière. La fig. 1 explique ce genre de fermeture. La nuit, les
volets inférieurs étant relevés et les supérieurs abaissés, deux barres
de fer, engagées dans des crochets tenant aux montants, venaient serrer
les vantaux et étaient maintenus par des boulons et des clavettes, comme
cela se pratique encore de nos jours. Au-dessus du linteau, sous l'arc,
restait une claire-voie vitrée et grillée pour donner du jour dans la
salle. Presque tous les achats se faisaient dans la rue, devant l'appui
de la boutique, l'acheteur restant en dehors et le marchand à
l'intérieur; la boutique était un magasin dans lequel on n'entrait que
lorsqu'on avait à traiter d'affaires. Cette habitude, l'étroitesse des
rues expliquent pourquoi, dans les règlements d'Étienne Boileau, il est
défendu souvent aux marchands d'appeler l'acheteur chez eux avant qu'il
n'ait quitté l'étal du voisin. D'ailleurs, pendant le moyen âge et
jusqu'à la fin du XVIIe siècle, les marchands et artisans d'un même état
étaient placés très-proches les uns des autres, et occupaient
quelquefois les deux côtés d'une même rue; de là ces noms de rues de la
Tixeranderie, de la Mortellerie, où étaient établis les maçons, de la
Charonnerie, où habitaient les charpentiers, de la Huchette, de la
Tannerie, etc., que nous trouvons dans presque toutes les anciennes
villes du moyen âge.
Le samedi, le commerce de détail cessait dans presque tous les quartiers
pour se rassembler aux halles (voy. HALLE). Les journaux, les affiches
et moyens d'annonce manquant, les marchands faisaient crier par la ville
les denrées qu'ils venaient de recevoir. Il y avait à Paris une
corporation de crieurs établie à cet effet; cette corporation dépendait
de la prévôté, et l'autorité publique se servit des crieurs pour
percevoir les impôts, particulièrement chez les marchands de vin ou
taverniers, qui furent obligés d'avoir un crieur public, chargé en même
temps de constater la quantité de vin débitée par jour dans chaque
taverne. Le roi saint Louis ayant interdit le débit du vin dans les
tavernes, les crieurs de vin se firent débitants, c'est-à-dire qu'ils se
tenaient dans la rue, un broc d'une main un hanap de l'autre, et
vendaient le vin aux passants pour le compte du tavernier[150].
On rencontre encore beaucoup de boutiques des XIIe, XIIIe et XIVe
siècles, à Cluny, à Cordes (Tarn), à Saint-Yriex, à Périgueux, à Alby, à
Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne), à Montferrand près Clermont, à Riom, et
dans des villes plus septentrionales, telles que Reims, Beauvais,
Chartres, etc.
La disposition indiquée fig. 1 était également adoptée à Paris, autant
qu'on peut en juger par d'anciennes gravures. Dans quelques villes du
littoral de la Manche, il paraîtrait toutefois que l'obscurité ordinaire
du ciel avait obligé les marchands à ouvrir davantage les devantures des
boutiques sur la rue. À Dol, en Bretagne, il existe encore un certain
nombre de maisons des XIIIe et XIVe siècles dont les boutiques se
composent de colonnes en granit, portant, comme aujourd'hui, des
poitraux en bois (2); et bien que les devantures primitives aient été
remplacées par des fermetures récentes, il n'est pas douteux que, dans
l'origine, ces grandes ouvertures carrées n'eussent été destinées à
recevoir de la boiserie posée en arrière des piliers. Dans les villes
méridionales, des corbeaux en pierre saillants portaient des auvents en
bois ou en toile, posés devant l'ouverture des arcades (voy. AUVENT).
Déjà, au XVe siècle, les marchands demandaient des jours plus larges sur
la rue; les boutiques ouvertes par des arcs plein cintre, en tiers-point
ou bombés, ne leur permettaient pas de faire des étalages assez étendus.
Les constructeurs civils cherchaient, par de nouvelles combinaisons, à
satisfaire à ce besoin impérieux; mais cela était difficile à obtenir
avec la pierre, sans le secours du bois et du fer, surtout lorsqu'on
était limité par la hauteur des rez-de-chaussée, qui ne dépassait guère
alors trois ou quatre mètres, et lorsqu'il fallait élever plusieurs
étages au-dessus de ces rez-de-chaussée.
Voici un exemple d'une de ces tentatives (3). C'est une boutique d'une
des maisons de Saint-Antonin; son ouverture n'a pas moins de sept
mètres; sa construction remonte au XVe siècle. L 'arc surbaissé, obtenu
au moyen de quatre cintres, est double dans les reins, simple en se
rapprochant de la clef; celle-ci est soulagée par une colonne. Quoique
cet arc porte deux étages et un comble, il ne s'est pas déformé; ses
coupes sont d'ailleurs exécutées avec une grande perfection, et la
pierre est d'une qualité fort dure.
Mais au XVe siècle, dans les villes du Nord surtout, les constructions
de bois furent presque exclusivement adoptées pour les maisons des
marchands, et ce mode permettait d'ouvrir largement les boutiques sur la
rue au moyen de poteaux et de poitraux dont la portée était soulagée par
des écharpes ou des croix de saint André disposées au-dessus d'eux dans
les pans de bois. Les villes de Rouen, de Chartres, de Reims, de
Beauvais, ont conservé quelques-unes de ces maisons de bois avec
boutiques. La fig. 4 donne une de ces boutiques, complétée au moyen de
renseignements pris dans plusieurs maisons des villes citées ci-dessus
(voy. MAISON). Les devantures des boutiques du XVe siècle étaient encore
fermées soit par des volets relevés et abattus comme ceux représentés
dans la fig. 1, soit par des feuilles de menuiserie se repliant les unes
sur les autres (voy. fig. 4).
Dans quelques villes de Flandre, les boutiques étaient situées parfois
au-dessous du sol; il fallait descendre quelques marches pour y entrer,
et ces marches empiétaient même sur la voie publique. La rampe était
bordée de bancs sur lesquels des échantillons de marchandises étaient
posés; un auvent préservait la descente et les bancs de la pluie. Il est
bon de remarquer que, dans les villes marchandes, les boutiquiers
cherchaient autant qu'ils pouvaient à barrer la voie publique, à arrêter
le passant en mettant obstacle à la circulation. Cet usage, ou plutôt
cet abus, s'est perpétué longtemps; il n'a fallu rien moins que
l'établissement des trottoirs et des règlements de voirie rigoureusement
appliqués à grand'peine pour le faire disparaître. Les rues marchandes,
pendant le moyen âge, avec leurs boutiques ouvertes et leurs étalages
avancés sur la voie publique, ressemblaient à des bazars. La rue, alors,
devenait comme la propriété du marchand, et les piétons avaient peine à
se faire jour pendant les heures de vente; quant aux chevaux et
chariots, ils devaient renoncer à circuler au milieu de rues étroites
encombrées d'étalages et d'acheteurs. Pendant les heures des repas, les
transactions étaient suspendues; bon nombre de boutiques se fermaient.
Lorsque le couvre-feu sonnait et les jours fériés, ces rues devenaient
silencieuses et presque désertes.
Quelques petites villes de Bretagne, d'Angleterre et de Belgique peuvent
encore donner l'idée de ces contrastes dans les habitudes des marchands
du moyen âge. Sur ces petits volets abattus, ne présentant qu'une
surface de quatre ou cinq mètres, des fortunes solides se faisaient. Les
fils restaient marchands comme leurs pères, et tenaient à conserver ces
modestes devantures, connues de toute une ville. Un marchand eût éloigné
ses clients, s'il eût remplacé les vieilles grilles et les vieux volets
de son magasin, changé son enseigne, ou déployé un luxe qui n'eût fait
qu'exciter la défiance. Nous sommes bien éloignés de ces moeurs. Les
boutiques, dans les villes du Nord particulièrement, étaient plus
connues par leurs enseignes que par le nom des marchands qui les
possédaient de père en fils. On allait acheter des draps à la _Truie qui
file_, et la _Truie qui file_ maintenait intacte sa bonne réputation
pendant des siècles. Beaucoup de ces enseignes n'étaient que des rébus;
et bon nombre de rues, même dans les grandes villes, empruntèrent leurs
noms aux enseignes de certains magasins célèbres.
Les corps de métiers étaient, comme chacun sait, soumis à des règlements
particuliers. Un patron _huchier_, _bouclier_, _potier_, _gantier_,
etc., ne pouvait avoir qu'un certain nombre d'apprentis à la fois, et ne
devait les garder en apprentissage qu'un certain temps; les locaux
destinés à contenir les ouvriers de chaque maître restaient donc
toujours les mêmes, n'avaient pas besoin d'être agrandis. On ne
connaissait pas, pendant le moyen âge, ce que nous appelons aujourd'hui
le _marchandage_, l'_ouvrier en chambre_, tristes innovations qui ont
contribué à démoraliser l'artisan, à avilir la main-d'oeuvre, et à
rompre ces liens intimes, et presque de famille, qui existaient entre
l'ouvrier et le patron. Les moeurs impriment leurs qualités et leurs
défauts sur l'architecture domestique, plus encore que sur les monuments
religieux ou les édifices publics. Les boutiques du moyen âge reflètent
l'organisation étroite, mais sage, prudente et paternelle, qui régissait
les corps de métiers. Il n'était pas possible de voir alors des magasins
de débitants occuper un jour de vastes espaces, puis disparaître tout à
coup, laissant une longue liste de mauvaises créances sur la place, et,
dans toute une ville, des marchandises défectueuses ou falsifiées. Nous
n'avons pas à discuter, dans cet ouvrage, sur ces matières étrangères à
notre sujet; nous voulions seulement faire ressortir, en quelques mots,
le caractère des anciens magasins de nos villes marchandes, afin qu'en
passant on ne jette pas un coup d'oeil trop méprisant sur ces petites
devantures de boutique qui, tout étroites et simples qu'elles soient,
ont abrité des fortunes patientes, laborieuses, ont vu croître et se
développer la prospérité des classes moyennes.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Note 150: Voy. l'_Introd. au Livre des métiers, d'Étienne
Boileau_, par G. B. Depping. Coll. des Doc. inéd. sur l'hist.
de France. Paris, 1837.]
BOUTISSE, s. f. On entend par ce mot des pierres de taille qui, de
distance en distance, prennent toute l'épaisseur d'un mur, et relient
ses deux parements extérieur et intérieur. Quand un mur ne se compose
pas seulement de pierres faisant parpaing (c'est-à-dire portant toutes
l'épaisseur du mur), soit parce qu'on ne peut disposer de matériaux d'un
volume assez gros, soit par économie, on l'élève au moyen de carreaux de
pierre reliés de distance en distance par des boutisses; on dit alors un
mur construit en _carraudages_ et _boutisses_. La pierre A (1) est une
boutisse (voy. CONSTRUCTION).
[Illustration: Fig. 1.]
BOUTON, s. m. On entend désigner par ce mot un ornement de sculpture qui
figure un bouton de fleur. Le bouton est fréquemment employé dans la
décoration architecturale pendant le XIIe siècle et au commencement du
XIIIe. Il est destiné à décorer les gorges qui séparent des baguettes ou
des boudins dans les bandeaux et les arcs; les boutons sont réunis comme
les grains d'un chapelet, ou espacés, simples ou façonnés. Simples, ils
affectent la forme indiquée dans la fig. 1; façonnés, ils sont recoupés
en trois, en quatre ou cinq feuilles (2).
Dans les monuments du Poitou, élevés pendant le XIIe siècle, on
rencontre souvent des boutons qui sont divisés par côtes, comme le
pistil de certaines fleurs (3)[151]. Quelquefois le bouton est percé d'un
trou carré au milieu et strié sur les bords. Ces sortes de boutons sont
fréquents dans la décoration des archivoltes des édifices normands du
XIIe siècle (4)[152].
Les roses qui s'ouvraient au-dessus du triforium de la cathédrale de
Paris, avant le percement des grandes fenêtres du XIIIe siècle, sont
décorées de boutons rapprochés taillés en forme de petit mamelon avec un
trou au centre (5)[153]. Les riches arcatures de la grande galerie
extérieure qui ceint les tours de la même cathédrale, ont leurs gorges
décorées de gros boutons trifoliés qui font un fort bel effet, en jetant
des lumières et des ombres au milieu des courbes concentriques, et
rompent ainsi leur monotonie (6). Les boutons disparaissent de la
sculpture ornementale des édifices pendant le XIIIe siècle; alors on ne
cherche à imiter que les fleurs ou feuilles épanouies (voy. FLORE).
On désigne aussi par bouton une pomme de fer ou de bronze qui, étant
fixée aux vantaux des portes, sert à les tirer à soi pour les fermer.
Pendant le moyen âge, les vantaux de portes sont plutôt garnis d'anneaux
que de boutons; cependant, vers la fin du XVe siècle, l'usage des
boutons de porte n'est pas rare; ils sont généralement composés d'un
champignon de fer forgé, sur le disque duquel on a rapporté des plaques
de tôle découpée et formant, par leur superposition, des dessins en
relief et à plusieurs plans (voy. SERRURERIE).
[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4, 5 et 6.]
[Note 151: De l'église de Surgère.]
[Note 152: De la tour Saint-Romain, cathédrale de Rouen.]
[Note 153: Cette singulière ornementation se voit aujourd'hui
sur les roses, de la fin du XIIe siècle, qui ont été
replacées au-dessous des fenêtres hautes, dans les bras de
croix.]
BRAIE, s. f, Braye. C'est un ouvrage de défense élevé en avant d'un
front de fortification, laissant entre le pied des murailles et le fossé
une circulation plus ou moins large, servant de chemin de ronde, et
destiné à empêcher l'assaillant d'attacher le mineur. Les braies étaient
le plus souvent un ouvrage palissadé, renforcé de distance en distance
d'échauguettes propres à protéger des sentinelles. Lorsque l'artillerie
à feu fut employée à l'attaque des places fortes, on éleva autour des
courtines, des boulevards ou bastions, des murs peu élevés, des parapets
au niveau de la crête de la contrescarpe des fossés, pour y placer des
arquebusiers. Ces défenses, connues sous le nom de fausses braies,
avaient l'avantage de présenter un front de fusiliers en avant et
au-dessous des pièces d'artillerie placées sur les remparts, et de gêner
les approches; on dut y renoncer lorsque l'artillerie de siége eut
acquis une grande puissance, car alors, les parapets des fausses braies
détruits, celles-ci formaient une banquette qui facilitait l'assaut
(voy. ARCHITECTURE MILITAIRE).
BRETÈCHE, s. f. _Bretesche, bretesce, bertesche, berteiche, bretreske._
On désignait ainsi, au moyen âge, un ouvrage de bois à plusieurs étages,
crénelé, dont on se servait pour attaquer et défendre les places fortes.
Quand il s'agit de l'attaque, la bretèche diffère du beffroi en ce
qu'elle est immobile, tandis que le beffroi est mobile (voy. BEFFROI).
La bretèche se confond souvent avec la bastide; la dénomination de
bretèche paraît être la plus ancienne. On disait, dès le XIe siècle,
_bretescher_ pour fortifier, garnir de créneaux de bois, ou de hourds
(voy. HOURD).
«La cité (Rouen) esteit close de mur è de fossé.
Franceiz et Alemanz, quant il furent armé,
Ont à cels de Roen un grant assalt doné:
Normanz se desfendirent come vassal prové;
As berteiches montent et al mur quernelé;
N'i ont rienz par assalt cil de fors conquesté...[154]»
Ces bretèches étaient souvent des ouvrages de campagne élevés à la hâte.
«De cele part el chief del pont,
Par où la gent vienent è vont,
Aveit à cel tems un fossé
Haut è parfont è réparé;
Sor li fossé ont heriçun (chevaux de frise),
Et dedenz close une maison;
Encore unt bertesches levées,
Bien planchies è kernelées...[155].»
Les bretèches se démontaient et pouvaient être transportées d'un lieu à
un autre, suivant les besoins. Guillaume de Normandie, après s'être
emparé de Domfront, veut fortifier Ambrières sur la Mayenne.
«E li Dus fist sun gonfanon
Lever è porter el dangon (donjon):
El chastel a altres miz
Od ki il out Danfront assiz.
Li bertesches en fist porter,
Por Ii Conte Giffrei grever,
A Anbrieres les fist lever:
Un chastel fist iloec fermer...[156]»
Le duc prétend défendre un château, ou plutôt un poste, au moyen de
bretèches qu'il fait charrier de Domfront à Ambrières. Beaucoup plus
tard, «le roy d'Angleterre, qui ne pouvoit conquester la ville de Calais
fors par famine, fit charpenter un chastel grand et haut de longs
mesrins, tant fort et si bien _bretesché_, qu'on ne l'eust pu
grever[157].»
Quand on voulait défendre une brèche faite par l'assiégeant, on
établissait, le plus promptement possible, en dedans de la ville, un
pâlis en arrière de cette brèche, et on renforçait ce pâlis d'une ou
plusieurs bretèches (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 10). Ces ouvrages
s'établissaient aussi pour protéger un passage, une tête de pont.
«Et par devant le pont dont je vous ai parlé
Furent faites défences, brestèques ou terré,
A la fin qu'il ne soient souspris ne engingnié.
. . . . . . .
Quant Englois ont véu jus chéoir une tour,
A l'autre tour s'en sont fui pour le secour;
Barrières y ont fait à force et à vigour,
S'ont sur arbalestrier et maint bon arc à tour.
La tour fu bretechée noblement tout entour...[158]»
On _breteschait_ des défenses fixes en maçonnerie, soit par des
charpentes à demeure, soit par des saillies provisoires en bois qui
permettaient de battre le pied de ces défenses, des passages, des
portes. Dans ce cas, ce qui distingue la bretèche du hourd, c'est que le
hourd est une galerie continue qui couronne une muraille ou une tour,
tandis que la bretèche est un appentis isolé, saillant, adossé à
l'édifice, fermé de trois côtés, crénelé, couvert et percé de
machicoulis.
Voici (1) une porte de ville surmontée d'une bretèche[159] posée en temps
de guerre et pouvant se démonter. Nous connaissons quelques très-rares
exempIes encore existants de bretèches à demeure posées au niveau des
combles des tours, se combinant avec leurs charpentes, et destinées à
flanquer leurs faces; et, parmi ceux-ci, nous citerons les bretèches de
la tour des _deniers_ de Strasbourg, qui sont fort belles et paraissent
appartenir aux dernières années du XIVe siècle (2). Ces ouvrages de
charpente sont assez saillants sur le nu des faces en maçonnerie pour
ouvrir de larges machicoulis et des créneaux latéraux; ceux-ci sont
encore garnis de leurs volets. Leurs appuis sont couverts de tuiles en
écaille et leurs combles en tuiles creuses hourdées en mortier. Les
poinçons ont conservé leur plomberie et leurs épis avec girouettes.
Les bretèches en bois étaient aussi posées sur des édifices civils qui
n'étaient pas spécialement affectés à la défense; telles sont les deux
bretèches qui sont encore conservées aux angles du bâtiment de la Douane
de Constance (fig. 3), au-dessus de hourds également en bois. Ce
bâtiment fut élevé en 1388, et ces ouvrages de charpente datent de la
construction primitive; les bretèches sont posées en diagonale aux
angles des hourds, et donnent ainsi, outre les faces diagonales
destinées à protéger les angles, deux machicoulis triangulaires doublant
les machicoulis du hourdage.
Dès le XIVe siècle, les bretèches ne furent pas seulement des ouvrages
d'architecture militaire; les maisons de ville étaient garnies, sur la
façade du côté de la place publique, d'une bretèche, en bois ou
maçonnée, sorte de balcon d'où l'on faisait les criées, où on lisait les
actes publics, les proclamations et condamnations judiciaires. On disait
_bretéquer_ pour proclamer. On voit encore à l'hôtel de ville d'Arras
les restes d'une bretèche couverte qui était posée en encorbellement sur
le milieu de la façade. La bretèche de l'hôtel de ville de Luxeuil est
encore entière. Cette disposition fut adoptée dans tous les édifices
municipaux d'Europe. En Italie, ce sont des _loges_ élevées au-dessus du
sol au moyen d'un emmarchement, comme au palais de Sienne, ou des
portiques supérieurs, ou des balcons, comme au palais des Doges de
Venise. En Allemagne, non-seulement les édifices publics sont garnis de
bretèches, mais les palais, les maisons particulières ont presque
toujours une bretèche à plusieurs étages, sorte de demi-tourelle
saillante posée souvent au-dessus de la porte. À Nuremberg, à Insbruck,
à Augsbourg, à Prague, les maisons des XIVe, XVe et XVIe siècles ont
toutes une ou plusieurs bretèches fermées sur leur façade, qui
permettent de voir à couvert tout ce qui se passe d'un bout à l'autre de
la rue. En France, les bretèches affectent plus particulièrement la
forme de tourelles (voy. TOURELLES), et sont alors posées de préférence
aux angles des habitations. On peut considérer comme de véritables
bretèches les petits balcons à deux étages en encorbellement qui
flanquent la façade extérieure du château de Blois (aile de François
Ier).
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration; Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Note 154: _Le Roman de Rou_, Ire part., vers 4059 et suiv.]
[Note 155: _Le Rom. de Rou_, IIe part., vers 9444 et suiv.]
[Note 156: _Le Rom. de Rou_, IIe part., vers 9625 et suiv.]
[Note 157: Froissart, chap. CXLIV.]
[Note 158: _Chron. de B. Duguesclin_, vers 19525 et suiv.]
[Note 159: _Man. de Froissart_, XVe siècle; Bib. imp. «Cy
parle de la bataille à Meaux en Brye où les Jacques furent
desconfitz par le Conte de Foix et le Captal de Beus; et est
le IX-xx Ve chapitre.»]
BRETTURE, s. f. Outil de tailleur de pierre, façonné en forme de marteau
tranchant et dentelé (1). Les tailleurs de pierre du moyen âge
commencent à employer la bretture pour layer les parements vers le
milieu du XIIe siècle. Jusqu'alors les parements étaient dressés au
taillant droit ou au ciseau sans dents. La bretture cesse d'être
employée au XVIe siècle pour la taille des parements vus. Elle est à
dents larges dans l'origine, c'est-à-dire vers la fin du XIIe siècle et
le commencement du XIIIe (2). Les dents se rapprochent à la fin du
XIIIe, et sont très-serrées au XIVe (3) (voy. TAILLE). La façon des
tailles des moulures et parements est donc un des moyens de reconnaître
la date de la construction des édifices.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2]
[Illustration: Fig. 3]
BRIQUE, s. f. On désigne par ce mot des tablettes de terre battues,
moulées, séchées au soleil et cuites au four. L'emploi de la brique
remonte à la plus haute antiquité. Les Romains en firent grand usage,
surtout dans les contrées où la pierre n'est pas commune. Pendant le
Bas-Empire, ils élevèrent souvent les maçonneries au moyen de blocages
avec parements de petits moellons taillés, alternés avec des lits de
briques posées de plat. Les constructions gallo-romaines et
mérovingiennes conservent encore ce mode. Mais, à partir du IXe siècle,
on rencontre très-rarement des briques mêlées aux autres matériaux; la
brique n'est plus employée ou est employée seule. Nous devons toutefois
excepter certaines bâtisses du midi de la France, où l'on trouve la
brique réservée pour les remplissages, les voûtes, les parements unis,
et la pierre pour les piles, les angles, les tableaux de fenêtres, les
arcs, les bandeaux et corniches. C'est ainsi que la brique fut mise en
oeuvre, au XIIe siècle, dans la construction de l'église Saint-Sernin de
Toulouse. Cette partie du Languedoc étant à peu près la seule contrée de
la France où la pierre fasse complétement défaut, les architectes des
XIIIe et XIVe siècles prirent franchement le parti d'élever leurs
édifices en brique, n'employant la pierre que pour les meneaux des
fenêtres, les colonnes, et quelques points d'appui isolés et d'un faible
diamètre.
Un des plus beaux exemples de construction du moyen âge, en brique, est
certainement l'ancien couvent des Jacobins de Toulouse, qui date de la
fin du XIIIe siècle. Plus tard, au XIVe siècle, nous voyons élever en
brique la jolie église fortifiée de Simorre (Gers), le collége
Saint-Rémond et les murailles de Toulouse, des maisons de cette même
ville, le pont de Montauban; plus tard encore, la cathédrale d'Alby,
grand nombre d'habitations privées de cette ville, les églises de
Moissac, de Lombez, le clocher de Caussade, etc. La brique employée dans
cette partie de la France, pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles, est
grande, presque carrée (ordinairement 0,33 centimètres sur 0,25
centimètres et 0,06 centimètres d'épaisseur). Souvent les lits de
mortier qui les séparent ont de 0,04 à 0,05 centimètres d'épaisseur. La
brique moulée est rarement employée en France, pendant le moyen âge,
tandis qu'elle est fréquente en Italie et en Allemagne; cependant on
rencontre parfois de petits modillons dans les corniches, des moulures
simples, telles que des cavets et quart-de-rond. La brique du Languedoc
étant très-douce, les constructeurs préféraient la tailler; ou bien ils
obtenaient une ornementation en la posant en diagonale sous les
corniches, de manière à faire déborder les angles, ou en épis, ou de
champ et de plat alternativement (voy. CONSTRUCTION). La brique fut
très-fréquemment employée, pendant le moyen âge, pour les carrelages
intérieurs; elle était alors émaillée sur incrustations de terres de
diverses couleurs (voy. CARRELAGE). Dans les constructions en pans de
bois du nord de la France, des XVe et XVIe siècles, la brique est
utilisée comme remplissage entre les poteaux, décharges et tournisses;
et la manière dont elle est posée forme des dessins variés. Dans ce cas,
elle est quelquefois émaillée (voy. PAN DE BOIS).
Nous trouvons encore dans le Bourbonnais, au château de la Palisse, à
Moulins même, des constructions élevées en brique et mortier qui datent
du XVe siècle et dont les parements présentent (par l'alternance de
briques rouges et noires) des dessins variés, tels que lozanges,
zigzags, chevrons, etc. La façon dont ces briques sont posées mérite
l'attention des constructeurs; les lits et joints en mortier ont une
épaisseur égale à celle des briques, c'est-à-dire 0,034. Ces briques
présentent, à l'extérieur, leur petit côté, qui n'a que 0,12 c., et leur
grand côté, de 0,24 c., forme queue dans le mur. La fig. 1 fait voir
comment sont montés ces parements briquetés[160].
Pendant la renaissance, les constructions de pierre et brique mélangées
jouirent d'une grande faveur; on obtenait ainsi, à peu de frais, des
parements variés de couleur, dans lesquels l'oeil distingue facilement
les parties solides de la bâtisse, des remplissages. Les exemples de ces
sortes de constructions abondent. Il nous suffira de citer l'aile de
Louis XII du château de Blois, certaines parties du château de
Fontainebleau, et le célèbre château de Madrid, bâti par François Ier,
près de Paris, où la terre cuite émaillée venait se marier avec la
pierre, et présenter à l'extérieur une inaltérable et splendide
peinture[161]. Tout le monde sait quel parti Bernard de Palissy sut tirer
de la terre cuite émaillée. De son temps, les nombreux produits sortis
de ses fourneaux servirent non-seulement à orner les dressoirs des
riches particuliers et des seigneurs, mais ils contribuèrent à la
décoration extérieure des palais et des jardins.
[Illustration: Fig. 1.]
[Note 160: M. Millet, architecte, à qui nous devons ces
renseignements sur les briques du Bourbonnais, reconnaît que
les briquetages avec lits épais de mortier ont une force
extraordinaire; cela doit être. La brique, étant très-âpre et
poreuse, absorbe une grande quantité d'eau; lorsqu'elle se
trouve séparée par des lits minces de mortier, elle a bientôt
desséché ceux-ci, et nous n'avons pas besoin de rappeler que
les mortiers, pour conserver leur force, doivent contenir, à
l'état permanent, une quantité assez notable d'eau.]
[Note 161: Quelques fragments de ces terres cuites émaillées,
du château de Madrid, sont déposés au musée de Cluny.]
BUFFET (D'ORGUES), s. m. On désigne ainsi les armatures en charpente et
menuiserie qui servent à renfermer les orgues des églises. Jusqu'au XVe
siècle, il ne paraît pas que les grandes orgues fussent en usage. On ne
se servait guère que d'instruments de dimensions médiocres, et qui
pouvaient être renfermés dans des meubles, posés dans les choeurs, sur
les jubés, ou sur des tribunes plus ou moins vastes destinées à contenir
non-seulement les orgues, mais encore des chantres et musiciens. Ce
n'est que vers la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe que l'on
eut l'idée de donner aux orgues des dimensions inusitées jusqu'alors,
ayant une grande puissance de son et exigeant, pour les renfermer, des
charpentes colossales. Les buffets d'orgues les plus anciens que nous
connaissions ne remontent pas au-delà des dernières années du XVe
siècle; et ces orgues ne sont rien auprès des instruments monstrueux que
l'on fabrique depuis le XVIIe siècle. Cependant, dès le XIVe siècle,
certaines orgues étaient déjà composées des mêmes éléments que celles de
nos jours: claviers superposés et pouvant se réunir, tuyaux d'étain en
montre, trois soufflets, jeux de mutation, et ce qui doit être noté ici
particulièrement, ces orgues avaient un _positif_ placé derrière
l'organiste et dans lequel on avait mis des flûtes dont l'effet est
signalé comme très-agréable.
M. Félix Clément, à qui nous devons des renseignements précieux sur
l'ancienne musique et sur les orgues, nous fait connaître qu'il a
trouvé, dans les archives de Toulouse, un document fort curieux sur la
donation faite à une confrérie, par Bernard de Rosergio, archevêque de
Toulouse, d'un orgue, à la date de 1463. Il résulte de cette pièce que
cinq orgues furent placées sur le jubé dans l'ordre suivant: un grand
orgue s'élevait au milieu, derrière un petit orgue disposé comme l'est
actuellement le positif; un autre orgue, de petite dimension, était
placé au haut du grand buffet et surmonté d'un ange; à droite et à
gauche au jubé se trouvaient deux autres orgues, dont deux confréries
étaient autorisées à se servir, tandis que l'usage des trois premiers
était exclusivement réservé aux chanoines et au chapitre de la
cathédrale. Les cinq instruments pouvaient, du reste, résonner ensemble
à la volonté de l'archevêque[162].
«L'église de Saint-Severin, dit l'abbé Lebeuf[163], est une des premières
de Paris où l'on ait vu des orgues: il y en eut dès le règne du roi
Jean, mais c'était un petit buffet; aussi l'église n'étoit-elle alors ni
si longue ni si large. J'ai lu dans un extrait du nécrologe manuscrit de
cette église que, _l'an_ 1358, _le lundi après l'Ascension, maître
Reynaud de Douy, écolier en théologie à Paris et gouverneur des grandes
écoles de la parouesse Saint-Severin, donna à l'église une bonne orgues
et bien ordenées_. Celles que l'on a vu subsister jusqu'en 1747,
adossées à la tour de l'église, n'avoient été faites qu'en 1512...»
Au XVe siècle, on parle, pour la première fois, d'orgues de seize et
même de trente-deux pieds; les buffets durent donc prendre, dès cette
époque, des dimensions monumentales.
Au XVIe siècle, tous les jeux de l'orgue actuel étaient en usage et
formaient un ensemble de quinze cents à deux mille tuyaux. L'orgue qui
passe pour le plus ancien en France est celui de Soliès-Ville dans le
Var[164]. Celui de la cathédrale de Perpignan date des premières années du
XVIe siècle; nous en donnons ici (fig. 1) la montre. Le buffet se ferme
au moyen de deux grands volets couverts de peintures représentant
l'Adoration des Mages, le baptême de Notre-Seigneur et les quatre
Évangélistes. Un positif, placé à la fin du XVIe siècle, est venu
défigurer la partie inférieure de la montre; le dessin que nous donnons
ici le suppose enlevé. Le positif n'est pas, d'ailleurs, indispensable
dans les grandes orgues. Lorsque le facteur peut disposer son mécanisme
sur une tribune assez spacieuse pour placer ses sommiers dans le corps
principal du buffet, le positif n'est plus qu'une décoration qui cache
l'organiste aux regards de la foule. Un clavier à consoles est
préférable, car il est nécessaire que l'artiste puisse voir ce qui se
passe dans le choeur. Il est probable, cependant, que les anciens
facteurs trouvaient plus commode de placer le sommier du positif à une
certaine distance des claviers, à cause du peu de largeur du mécanisme,
tandis qu'en plaçant leurs sommiers dans l'intérieur du grand buffet,
ils étaient obligés d'établir la correspondance par des abrégés, des
registres, etc., dont la longueur devait amener des irrégularités dans
la transmission des mouvements. Le buffet de la cathédrale de Perpignan
est bien exécuté, en beau bois de chêne, et sa construction, comme on
peut le voir, établie sur un seul plan, est fort simple; elle ne se
compose que de montants et de traverses avec panneaux à jour. Presque
tous les tuyaux de montre sont utilisés. L'organiste, placé derrière la
balustrade, au centre, touchait les claviers disposés dans le
renfoncement inférieur; la soufflerie est établie par derrière dans un
réduit.
On va voir (fig. 2) le buffet et la tribune des orgues de l'église
d'Hombleux (Picardie), qui datent du commencement du XVe siècle. Ici,
l'instrument est porté par des encorbellements, la partie inférieure
n'ayant guère que la largeur nécessaire aux claviers et aux registres.
Cette disposition permettait à des musiciens, joueurs d'instruments ou
chanteurs, de se placer dans la tribune autour de l'organiste, assis
dans la petite chaire portée sur un cul-de-lampe; et, sous ce rapport,
elle mérite d'être signalée. Du reste, même système de menuiserie qu'à
Perpignan et à Soliès. Ce sont les tuyaux qui commandent la forme de la
boiserie, celle-ci les laissant apparents dans toute leur hauteur et
suivant leur déclivité. Nous citerons encore les buffets d'orgues de la
cathédrale de Strasbourg, des églises de Gonesse, de Moret près
Fontainebleau, de Clamecy, de Saint-Bertrand de Comminges, de la
cathédrale de Chartres, qui datent de la fin du XVe siècle et du XVIe.
La menuiserie de tous ces buffets est soumise à l'instrument et ne fait
que le couvrir; les panneaux à jour ne remplissent que les vides
existant entre l'extrémité supérieure de ces tuyaux et les plafonds,
afin de permettre l'émission du son; quant au mécanisme et aux
porte-vent, ils sont complétement renfermés entre les panneaux pleins
des soubassements. Il arrivait souvent que, pour donner plus d'éclat aux
montres, les tuyaux visibles étaient gauffrés et dorés, rehaussés de
filets noirs ou de couleur; la menuiserie elle-même était peinte et
dorée: tel est le buffet des grandes orgues de la cathédrale de
Strasbourg. Presque tous les anciens buffets, comme celui de la
cathédrale de Perpignan, étaient clos par des volets peints, que
l'organiste ouvrait lorsqu'il touchait de l'orgue.
[Illustration: Fig. 1]
[Illustration: Fig. 2]
[Note 162: _Rapport adressé par M. Felix Clément à M. le
Ministre de l'Instruction publique et des Cultes, sur l'orgue
de Toulouse_, 1849.]
[Note 163: _Hist. de la ville et du diocèse de Paris_, t. I,
p. 168.]
[Note 164: L'orgue de Soliès-Ville est fort petit. Sa montre
n'a pas plus de 2m,50 sur 2m,60 de haut; cette montre est
datée de 1499. Nous préférons donner à nos lecteurs la montre
de l'orgue de Perpignan, qui est plus grande et plus belle
comme travail et comme composition, et qui date de la même
époque. D'ailleurs, et malgré que l'attention des
archéologues ait été fixée sur les orgues de Soliès (voy. le
3e vol. du _Bulletin archéol._, pub. par le Min. de l'Inst.
publique, p. 176.), l'instrument a été enlevé du buffet et
refondu par un Polonais. L'inscription curieuse qui était
sculptée à la base de la montre a été arrachée, et le curé
actuel de Soliès médite de faire de ce buffet vide un
confessional.]
BUIZE, s. f. Vieux mot encore usité en Picardie et qui signifie canal,
conduit d'eau (voy. TUYAU de descente).
BYZANTIN (style) (v. STYLE). BYZANTINE (architecture) (v. ARCHITECTURE).
C
CABARET, s. m. _Cabaust_. Vieux mot qui signifie lieu fermé de barreaux,
d'où vient le nom de _cabaret_ donné aux boutiques de débitants de vin.
CAGE, s. f. Désigne l'espace dans lequel est établi un escalier (v.
ESCALIER).
CAMINADE, s. f. Vieux mot employé pour chambre à feu, chambre dans
laquelle est une cheminée.
CALVAIRE, s. m. Il était d'usage, pendant les XVe et XVIe siècles, de
représenter les scènes de la Passion de Jésus-Christ dans les cloîtres,
les cimetières, ou même dans une chapelle attenant à une église, au
moyen de figurines ronde-bosse sculptées sur pierre ou bois, et rangées
soit dans un vaste encadrement, soit sur une sorte de plate-forme
s'élevant en gradins jusqu'à un sommet sur lequel se dressaient les
trois croix portant Notre-Seigneur et les deux larrons. On voit encore
un grand nombre de ces monuments, qui datent du XVe ou du XVIe siècle,
dans les cimetières de la Bretagne. Beaucoup de retables en bois, du
commencement du XVIe siècle, représentent également toutes les scènes de
la Passion, en commençant par celle du Jardin des Oliviers et finissant
au Crucifiement. Depuis le XVIe siècle, on a remplacé ces
représentations groupées par des _stations_ élevées de distance en
distance, en plein air, sur les pentes d'une colline, ou sculptées ou
peintes dans des cadres accrochés aux piliers des églises[165].
[Note 165: L'idée de présenter aux fidèles les quatorze
stations de Notre-Seigneur, depuis le moment où il fut livré
par Judas jusquà sa mort, est certainement de nature à
inspirer les sentiments les plus fervents; la vue des
souffrances supportées avec patience par le fils de Dieu est
bien propre à raffermir les âmes affligées: aussi, n'est-il
pas, à notre sens, de spectacle plus touchant, dans nos
églises, que la vue de ces femmes venant silencieusement
s'agenouiller devant les terribles scènes de la Passion, et
les suivre ainsi une à une jusqu'à la dernière. Pourquoi
faut-il que ces prières si respectables (car elles ne sont
inspirées ni par un désir ambitieux, ni par des souhaits
indiscrets, mais par la douleur et le besoin de consolation)
soient adressées à Dieu devant des images presque toujours
hideuses ou ridicules, qui déshonorent nos églises? Ces
tableaux des stations sont fabriqués en bloc, à prix fixes,
se paient au mètre ou en raison du plus ou moins de couleur
dont elles sont barbouillées; elles sortent des mêmes
ateliers qui envoient en province des devants de cheminée
graveleux, des scènes bachiques pour les tavernes, et, il
faut bien le dire, au point de vue de l'art, ces peintures
n'ont même pas le mérite des papiers peints les plus
vulgaires. Il nous semble que les images qui doivent trouver
place dans les églises, même les plus humbles, pourraient
être soumises à un contrôle sévère de la part des membres
éclairés du haut clergé; qu'elles soient parfaites, cela est
difficile; mais faudrait-il au moins quelles ne fussent
jamais ridicules ou repoussantes; qu'elles ne fussent pas,
comme art, au-dessous de ce que l'on voit dans les cabarets.
Sinon, mieux vaut une simple inscription; si pauvre que soit
l'imagination de celui qui prie, elle lui peindra les scènes
de la Passion d'une manière plus noble et plus digne que ne
le font ces tableaux grotesques.]