architectes ne s'en écartent plus, mais encore l'appliquent jusque dans
ses dernières conséquences, sans dévier jamais, avec une rigueur de
logique qui, dans les arts, à aucune époque ne fut poussée aussi loin;
telle enfin, que chaque tentative, chaque essai nouveau dans cette voie,
n'est qu'un degré pour aller au delà. Mais, d'abord, observons que la
qualité des matériaux, leur plus ou moins de dureté, influe sur les
profils des bases. Lorsque les architectes du XIIe siècle employèrent le
marbre ou des calcaires compactes et d'une nature _fière_, ils se
gardèrent de refouiller les scoties des bases; ils multiplièrent les
arêtes fines, les plans, pour obtenir des ombres vives, minces, et de
l'effet à peu de frais. Dans le Languedoc, où les marbres et les pierres
calcaires compactes froides se rencontrent à peu près seules, on trouve
beaucoup de profils de bases taillés au XIIe siècle avec un grand soin,
une grande finesse de galbe, mais où les refouillements profonds si
fréquents dans le Nord sont évités.
Nous prenons comme exemple une des bases des colonnes jumelles de la
galerie du premier étage de l'hôtel de ville de Saint-Antonin près
Montauban (22). La pierre employée est tellement compacte et fière
qu'elle éclate sous le ciseau, à moins de la tailler à très-petits
coups, sans engager l'outil. Or le profil A de cette base montre avec
quelle adresse les tailleurs de pierre ont évité les refouillements, les
membres saillants des moulures, comme ils ont tiré parti de la finesse
du grain de la pierre pour obtenir, par des ciselures faites à petits
coups, des plans nettement coupés, des arêtes vives quoique peu
accentuées. Les traditions antiques, là où elles étaient vivantes, comme
en Provence, conservaient encore, à la fin du XIIe siècle, leur
influence, tout en permettant l'introduction des innovations. Parmi un
grand nombre d'exemples que nous pourrions citer, il en est un fort
remarquable: ce sont les bases des piliers du tour du choeur de l'église
de Saint-Gilles (23). Les griffes d'angle viennent s'attacher au tore
inférieur de la base ionique romaine; leur sculpture rappelle la
sculpture antique. Cette base qui, en se retournant entre les piles,
forme le socle d'une clôture, porte sur le sol du choeur et n'est
surélevée que du côté du bas-côté en A. Il est à présumer que les
colonnes portaient le filet et le congé comme la colonne antique[90].
Dans le choeur de l'église de Vézelay, peu postérieur à celui de
Saint-Gilles (dernières années du XIIe siècle), nous retrouvons encore
la tradition romaine, mais seulement dans le fût de la colonne qui porte
en B un tore, un filet et un cavet (24). Quant à la base elle-même,
outre ses griffes, qui sont bien caractérisées et n'ont rien d'antique
(voy. GRIFFE), son profil est le profil de la fin du XIIe siècle; le
bahut, qui surélève cette base sur le bas-côté, n'est pas couronné par
le quart de rond antique de Saint-Gilles, mais par un profil beaucoup
mieux approprié à cette place, en ce qu'au lieu de former une arête
coupante, il présente un adouci. Ces quelques exceptions mises de côté,
la base ne dévie plus de la forme rationnelle que lui avaient donnée les
architectes français du XIIe siècle; elle ne fait que la perfectionner
jusqu'à l'abus du principe logique qui avait commandé sa composition.
Un des plus beaux et derniers exemples de la base du XIIe siècle se
rencontre dans une petite église de Bourgogne, l'église de Montréal près
Avallon[91]. Nous donnons ici (25) une des bases des colonnes engagées de
la nef de cette église et son profil A moitié d'exécution. L'épannelage
indiqué par la ligne ponctuée est encore parfaitement respecté ici. Les
piles de cette église présentent parfois des pilastres à pans coupés au
lieu de colonnes engagées; Ces pilastres ne portent pas sur un profil de
base répétant celui des colonnes: ils ont leur base spéciale (26), dont
la composition vient appuyer notre théorie expliquée par la fig. 21 bis.
Ce n'est guère que dans les monuments élevés sous une influence romaine,
comme les cathédrales de Langres et d'Autun, comme beaucoup d'édifices
du Charolais et de la haute Bourgogne, que les pilastres (fréquents dans
ces constructions pendant le XIIe siècle) posent sur des profils de
bases semblable à ceux des colonnes. La véritable architecture
française, naissante alors, n'admettait pas qu'un même profil de base
pût convenir à un pilastre carré et à un cylindre. Et en cela, comme en
beaucoup d'autres choses, la nouvelle école avait raison. Les tores et
filets des bases, fins, détachés, présentent dans les retours d'équerre
des aiguités désagréables à la vue, et surtout fort gênants à la hauteur
où ils se trouvent placés; car il est rare que le niveau supérieur des
bases, à dater du XIIe siècle, excède 1m,20 au-dessus du pavé. Les
arêtes saillantes des bases de pilastres se fussent donc trouvées à la
hauteur des hanches ou du coude d'un homme; et si les architectes du
moyen âge avaient toujours en vue l'échelle humaine dans leurs
compositions (voy. ARCHITECTURE), s'ils tenaient à ce qu'une base fût
plutôt proportionnée à la dimension humaine qu'à celle de l'édifice, on
ne doit pas être surpris qu'ils évitassent avec soin ces angles dont les
vives arêtes menacent le passant. Tenant compte de la dimension humaine,
ils devaient naturellement penser à ne pas gêner ou blesser l'homme,
pour lequel leurs édifices étaient faits[92]. Ces raisons, celles non
moins impérieuses déduites du nouveau système de construction adopté dès
le commencement du XIIIe siècle, amenèrent successivement les
architectes à modifier les bases.
C'est dans l'Ile de France qu'il faut étudier ces transformations
suivies avec persistance. Les architectes de cette province ne tardèrent
pas à reconnaître que le plan carré de la plinthe et du socle était
gênant sous le tore inférieur, quoique ses angles fussent adoucis et
rendus moins dangereux par la présence des griffes. S'ils conservèrent
les plinthes carrées pour les bases des colonnes hors de portée, ils les
abattirent aux angles pour les grosses colonnes du rez-de-chaussée.
Témoin les colonnes monocylindriques du tour du choeur de la cathédrale
de Paris (fin du XIIe siècle); celles de la nef de la cathédrale de
Meaux, du tour du choeur de l'église Saint-Quiriace de Provins, dont les
bases sont élevées sur des socles et des plinthes donnant en plan un
octogone à quatre grands côtés et quatre petits. Toutefois, comme pour
conserver à la base son caractère de force, un empatement considérable
sous le fût de la colonne, les constructeurs reculent encore devant
l'octogone à côtés égaux; ils conservent la griffe, mais en lui donnant
moins d'importance puisqu'elle couvre une plus petite surface. La fig.
26 bis indique le plan, et l'angle abattu avec sa griffe d'une des bases
du tour du choeur dans la cathédrale de Paris, taillée d'après ce
principe.
Mais que l'on veuille bien remarquer que ces bases, à plan octogonal
irrégulier, ne sont placées que sous les grosses colonnes isolées du
rez-de-chaussée; ces angles abattus ne se trouvent pas aux bases des
colonnes engagées d'un faible diamètre. L'intention de ne pas gêner la
circulation est ici manifeste[93]. Autour du choeur de la cathédrale de
Chartres (commencement du XIIIe siècle), les grosses colonnes qui
forment la précinction du deuxième bas-côté sont portées sur des bases
dont le socle est cubique, et la plinthe octogonale régulière (27). Mais
la position de ces colonnes accompagnant un emmarchement justifie la
présence du socle à pan carré. En effet, ces marches interdisant la
circulation en tous sens, il était inutile d'abattre les angles des
carrés. Ici la griffe est descendue d'une assise; elle dégage la base
dont la plinthe à la portée de la main est franchement octogone. Déjà
même le tore inférieur de cette base, pour garantir par sa courbure les
arêtes du polygone, éviter la saillie des angles obtus, déborde les
faces de ce polygone, ainsi que l'indique en A le profil pris sur une
ligne perpendiculaire au milieu de l'une d'elles. En si beau chemin de
raisonner, les architectes du XIIIe siècle ne s'arrêtent plus. À la
cathédrale de Reims (28), nous les voyons conserver la plinthe carrée
avec ses griffes, mais garder les passants des arêtes par la première
assise du socle B, qui est taillée sur un plan octogonal; le tore
inférieur C déborde les faces D.
À la même époque, on construisait la nef de la cathédrale d'Amiens et
une quantité innombrable d'édifices dont les bases des gros piliers sont
profilées sur des plinthes et socles octogones. La griffe alors
disparaît. Voici un exemple de ces sortes de bases à socle octogone tiré
des colonnes monocylindriques des bas-côtés du choeur de l'église
Notre-Dame de Semur en Auxois (29). Pendant que l'on abattait partout,
de 1230 à 1240, les angles des plinthes et les socles des grosses piles,
afin de laisser une circulation plus facile autour de ces piliers
isolés, on maintenait encore les bases à plinthes et socles carrés pour
les colonnes engagées le long des murs, pour les colonnettes des
fenêtres, des arcatures, et toutes celles qui étaient hors de la
circulation; seulement, pour les colonnes engagées, on posait,
lorsqu'elles étaient triples (ce qui arrivait souvent afin de porter
l'arc doubleau et les deux arcs ogives des voûtes), les bases ainsi que
l'indique la fig. 30. Il y avait à cela deux raisons: la première, que
les tailloirs des chapiteaux étant souvent à cette époque posés suivant
la direction des arcs des voûtes, les faces B des tailloirs étaient
perpendiculaires aux diagonales A; que dès lors les bases prenaient en
plan une position semblable à celle des chapiteaux; la seconde, que les
bases ainsi placées présentaient des pans coupés B ne gênant pas la
circulation. Déjà, dès 1230, la direction et le nombre des arcs des
voûtes commandaient non-seulement le nombre et la force des colonnes,
mais la position des bases (voy. CONSTRUCTION). Supprimant les griffes
aux bases des piliers isolés, on ne pouvait les laisser aux bases des
colonnes engagées et des colonnettes des galeries, des fenêtres, etc.
Les architectes du XIIIe siècle tenaient trop à l'unité de style pour
faire une semblable faute; mais nous ne devons pas oublier leur aversion
pour toute surface horizontale découverte et par conséquent ne portant
rien. Les griffes enlevées, l'angle de la plinthe carrée redevenait
apparent, sec, contraire au principe des épaulements et transitions.
Pour éviter cet écueil, les architectes commencèrent par faire déborder
de beaucoup le tore inférieur de la base sur la plinthe (31)[94]; mais
les angles A, malgré le bizeau C, laissaient encore voir une surface
horizontale, et le tore B ainsi débordant (quoique le bizeau C ne fût
pas continué sous la saillie en D) était faible, facile à briser; il
laissait voir par-dessous, si la base était vue de bas en haut, une
surface horizontale E. On ne tarda guère à éviter ces deux inconvénients
en entaillant les angles et en ménageant un petit support sous la
saillie du tore. La fig. 32 A indique en plan l'angle de la plinthe
dissimulé par un congé, et B le support réservé sous la saillie du tore
inférieur. La fig. 33 donne les bases d'une pile engagée du cloître de
la cathédrale de Verdun taillées d'après ce principe. On voit que là les
angles saillants, contre lesquels il eût été dangereux de heurter les
pieds dans une galerie destinée à la promenade ou à la circulation, ont
été évités par la disposition à pan coupé des assises inférieures P.
Toutes ces tentatives se succèdent avec une rapidité incroyable; dans
une même construction, élevée en dix ans, les progrès, les
perfectionnements apparaissent à chaque étage. De 1235 à 1245, les
architectes prirent le parti d'éviter les complications de tailles pour
les plinthes et socles des bases des colonnes secondaires, comme ils
l'avaient fait déjà pour les grosses colonnes des nefs, c'est-à-dire
qu'ils adoptèrent partout, sauf pour quelques bases de colonnettes de
meneaux, la plinthe et le socle octogones. À la cathédrale d'Amiens,
dans les parties inférieures du choeur, à la Sainte-Chapelle de Paris,
dans la nef de l'église de Saint-Denis, dans le choeur de la cathédrale
de Troyes, etc., toutes les bases des colonnes engagées ou isolées sont
ainsi taillées (34). Quelques provinces cependant avaient, à la même
époque, pris un autre parti. La Normandie, le Maine, la Bretagne
établissaient les bases de leurs piliers, colonnes ou colonnettes
isolées ou engagées, sur des plinthes et socles circulaires
concentriques à ces tores. Telles sont les bases des piles de la nef de
la cathédrale de Séez (35), les bases des colonnes de la partie de
l'église d'Eu qui date de 1240 environ, du choeur de la cathédrale du
Mans de la même époque, etc.; car il est à remarquer que, pendant les
premières années du XIIIe siècle, ces détails de l'architecture normande
ne diffèrent que bien peu de ceux de l'architecture de l'Ile de France,
et qu'au moment où, dans les diocèses de Paris, de Reims, d'Amiens,
d'Auxerre, de Tours, de Bourges, de Troyes, de Sens, on faisait passer
le plan inférieur de la base du carré à l'octogone, on adoptait en
Normandie et dans le Maine le socle circulaire. Cette dernière forme est
molle, pauvre, et est loin de produire l'effet encore solide de la base
sur socle octogone. C'est aussi à la forme circulaire que s'arrêtèrent
les architectes anglais, à la même époque. L'influence du style français
se fait sentir en Normandie à la fin du règne de Philippe-Auguste; plus
tard, le style anglo-normand semble prévaloir, dans cette province, dans
les détails sinon dans l'ensemble des constructions.
Cependant le profil de la base avait subi des modifications essentielles
de 1220 à 1240. Le tore inférieur (fig. 34) A s'était aplati; la scotie
C se creusait et arrivait parfois jusqu'à l'aplomb du nu de la colonne;
le tore supérieur B, au lieu d'être tracé par un trait de compas,
subissait une dépression qui allégeait son profil et lui donnait de la
finesse. Le but de ces modifications est bien évident: les architectes
voulaient donner plus d'importance au tore inférieur aux dépens des
autres membres de la base, afin d'arrêter la colonne par une moulure
large et se dérobant le moins possible aux yeux. Mais ce n'est que dans
les provinces mères de l'architecture ogivale que ces détails sont
soumis à des règles dictées par le bon sens et le goût; ailleurs, en
Normandie, par exemple, où la dernière période romane jette un si vif et
bel éclat, on voit que l'école ogivale est flottante, indécise; elle
mêle ses profils romans au nouveau système d'architecture; elle trace
ses moulures souvent au hasard, ou cherche des effets dans lesquels
l'exagération a plus de part que le goût. Le profil de la base que nous
donnons (fig. 35) en est un exemple: c'est un profil roman; la scotie
est maladroitement remplie par un perlé qui amollit encore ce profil,
déjà trop plat pour une pile de ce diamètre. Ce n'est pas ainsi que
procédaient les maîtres, les architectes tels que Robert de Luzarches,
Pierre de Corbie, Pierre de Montereau et tant d'autres sortis des écoles
de l'Ile de France, de la Champagne, de la Picardie et de la Bourgogne;
ils ne donnaient rien au hasard, et ils se rendaient compte, dans leurs
compositions d'ensemble comme dans le tracé des moindres profils, en
praticiens habiles qu'ils étaient, des effets qu'ils voulaient produire.
Qu'on ne s'étonne pas si, à propos des bases, nous entrons dans des
considérations aussi étendues. Les bases, leur compositions leurs
profils, ont, dans les édifices, une importance au moins égale à celle
des chapiteaux; elles donnent l'échelle de l'architecture. Celles qui
sont posées sur le sol étant près de l'oeil deviennent le point de
comparaison, le _module_ qui sert à établir des rapports entre les
moulures, les faisceaux de colonnes, les nervures des voûtes. Trop fines
ou trop accentuées, elles feront paraître les membres supérieurs d'un
monument lourds ou maigres[95].
Aussi les bases sont-elles traitées par les grands maîtres des oeuvres
du XIIIe siècle avec un soin, un amour tout particulier. Si elles sont
posées très-près du sol et vues de haut en bas, leurs profils
s'aplatiront, leurs moindres détails se prêteront à cette position (36
A). Si, au contraire, elles portent des colonnes supérieures telles que
celles des fenêtres hautes, des triforiums, et si, par conséquent, on ne
peut les voir que de bas en haut, leurs moulures, tores, scoties et
listels prendront de la hauteur (36 B), de manière que, par l'effet de
la perspective, les profils de ces bases inférieures et supérieures
paraîtront les mêmes. Cette étude de l'effet des profils des bases est
bien évidente dans la nef de la cathédrale d'Amiens, bâtie d'un seul jet
de 1225 à 1235. Là, plus les bases se rapprochent de la voûte et plus
leurs profils sont hauts, tout en conservant exactement les mêmes
membres de moulures.
Depuis les premiers essais de l'architecture du XIIe siècle, dans les
provinces de France, jusque vers 1225 environ, lorsque des piles se
composent de faisceaux de colonnes inégales de diamètre, la réunion des
bases donne des profils différents de hauteur en raison de la grosseur
des diamètres des colonnes; du moins cela est fréquent; c'est-à-dire que
la grosse colonne a sa base et la colonne fine la sienne, les profils
étant semblables mais inégaux. Ce fait est bien remarquable à la
cathédrale de Laon[96], dont quelques piles de la nef se composent de
grosses colonnes monocylindriques flanquées de colonnettes détachées,
d'un faible diamètre (37). A donne le profil de la grosse colonne
centrale et B le profil des colonnettes reposant tous deux sur un socle
et une plinthe de même épaisseur. Mais déjà, de 1230 à 1240, nous voyons
les piles composées de colonnes de diamètres inégaux posséder le même
profil de base pour ces colonnes, indépendamment de leur diamètre. Il
est certain que, quelle que fût la composition de la pile, les
architectes du XIIIe siècle voulaient qu'elle eût sa base, et non ses
bases; c'était là une question d'unité. À la Sainte-Chapelle de Paris
(voy. fig. 34), les trois colonnes des piles engagées et les colonnettes
de l'arcature ont le même profil de base, qui se continue entre ces
colonnettes le long du pied de la tapisserie; seulement le profil
appliqué aux colonnettes de l'arcature et courant le long du parement
est plus camard que celui des grosses colonnes. Les architectes du XIIIe
siècle, artistes de goût autant au moins que logiciens scrupuleux,
avaient senti qu'il fallait, dans leurs édifices composés de tant de
membres divers, nés successivement du principe auquel ils s'étaient
soumis, rattacher ces membres par de grandes lignes horizontales,
d'autant mieux accusées qu'elles étaient plus rares. La base placée
presque au niveau de l'oeil était, plus que le sol encore, le véritable
point de départ de toute leur ordonnance; ils cherchaient si bien à
éviter, dans cette ligne, les ressauts, les démanchements de niveaux,
qu'ils réunissaient souvent les bases des piles adossées aux murs par
une assise continuant le profil de ces bases, ainsi qu'on peut le voir à
la Sainte-Chapelle de Paris.
Lorsque les édifices se composent, comme les grandes églises, de rangées
de piles isolées et de piles engagées dans les murs latéraux, les bases
atteignent des niveaux différents, celles des grandes piles isolées
étant plus hautes que celles des piles des bas-côtés; cela est fort bien
raisonné, car un niveau unique pour les bases des piles courtes et des
piles élancées devait être choquant; ce niveau eût été trop élevê pour
les piles des bas-côtés ou trop bas pour les piles isolées qui montent
jusqu'à la grande voûte. Ainsi, pour les grandes piles, la base se
compose généralement de trois membres: 1° d'un socle inférieur
circonscrivant les polygones, 2° d'un second socle avec moulure, 3° de
la base proprement dite avec sa plinthe; tandis que pour les piles des
bas-côtés, la base ne se compose guère que de deux membres: 1° d'un
socle à la hauteur du banc, 2° de la base avec sa plinthe. Si le
bas-côté est double, le second rang de piles isolées est porté sur des
bases dont le niveau est le même que celui des bases des piles engagées,
puisque ce second rang de piles n'a que la hauteur de celles adossées
aux murs latéraux. Si grand que soit l'édifice, les bases dont le niveau
est le plus élevé ne dépassent jamais et atteignent rarement, dans les
monuments construits par les artistes de France au XIIIe siècle, la
hauteur de l'oeil, c'est-à-dire 1m,60. La hauteur de la base est donc le
véritable module de l'architecture ogivale; c'est le point de
comparaison, l'échelle; c'est comme une ligne de niveau tracée au pied
de l'édifice, qui rappelle partout la stature humaine. Si le sol s'élève
de quelques marches, comme dans les choeurs des églises, le niveau de la
base ressaute d'autant, retrace une seconde ligne de niveau, indique un
autre sol. Ces règles sont bien éloignées de celles qu'on a voulu baser
sur les ordres romains, et qui sont du reste rarement confirmées par les
faits; mais n'oublions pas qu'il faut étudier l'architecture antique et
l'architecture ogivale à deux points de vue différents.
En soumettant ainsi toutes les piles et les membres de ces piles à un
seul profil de bases, sans tenir compte des diamètres des colonnes, les
architectes obéissaient à leur instinct d'artiste plutôt qu'à un
raisonnement de savants; ils avaient dévié de l'ornière logique. Nous ne
saurions trop le dire (parce que dans les arts, et surtout dans l'art de
l'architecture, entre la science pure et le caprice, il est un chemin
qui n'est ouvert qu'aux hommes de génie), ce qui nous porte à tant
admirer nos architectes français du XIIIe siècle, c'est qu'ils ont suivi
ce chemin, comme dans leur temps les Grecs l'avaient parcouru; mais
malheureusement cette voie, dans l'histoire des arts, n'est jamais
longue. Le goût, le génie, l'instinct ne se formulent pas, et l'heure
des pédants, des raisonneurs, succède bientôt à l'inspiration qui
possède la science, mais la possède prisonnière et soumise.
Avant de passer outre et de montrer ce que devient ce membre si
important de l'architecture ogivale, la base, nous ne devons pas omettre
une observation de détail qui a son importance. Si les bases des piles
de rez-de-chaussée exécutées de 1230 à 1260 ne présentent que peu de
variétés dans la composition de leurs profils et de leurs plans; si les
architectes pendant cette période attachaient une grande importance à
ces bases inférieures, le point de départ, le _module_ de leurs
édifices, il semble qu'ils aient abandonné souvent l'exécution des bases
des colonnes secondaires des ordonnances supérieures aux tailleurs de
pierre. Les ouvriers sortis de divers ateliers, réunis en grand nombre
lorsqu'il s'agissait de construire un vaste édifice (et à cette époque
on construisait avec une rapidité qui tient du prodige) (voy.
CONSTRUCTION), se permettaient de modifier certains profils de détails
suivant leur goût. Il n'est pas rare (et ceci peut être observé surtout
dans les grands monuments) de trouver, dans les édifices qui datent de
1240 à 1270, des bases de colonnettes, de meneaux de fenêtres, de
galeries supérieures, présentant des rangs de pointes de diamant dans la
scotie, des bases sans scoties, avec tore supérieur d'une coupe
circulaire, avec plinthe carrée simple ou avec angles abattus et
supports sous la saillie du tore inférieur. Il y a donc encore à cette
époque une certaine liberté, mais elle se réfugie dans les parties des
édifices qui sont hors de la vue, et se produit sans la participation de
l'architecte.
Au commencement du XIVe siècle, la base s'appauvrit, ses profils perdent
de leur hauteur et de leur saillie. Dans l'église Saint-Urbain de Troyes
déjà, qui ouvre le XIVe siècle, les bases des piliers et colonnettes
comptent à peine; les deux tores se sont réunis et la scotie a disparu
(38); les moulures des socles sont maigres; et partout, au
rez-de-chaussée comme dans les galeries supérieures, le profil est le
même. On voit qu'alors les architectes cherchaient à dissimuler ce
membre d'architecture, si important dans les édifices des premiers temps
de la période ogivale, à éviter des empatements dont l'importance était
en désaccord avec le système vertical des constructions. En progressant,
l'architecture ogivale multiplie ses lignes verticales et efface ses
membres horizontaux; ceux-ci se réduisent de plus en plus pour
disparaître complétement au XVe siècle. Telle est la puissance d'un
principe logique poursuivi à outrance dans les arts, qu'il finit par
étouffer ses propres origines.
Pendant les premières années du XIVe siècle, les piliers possèdent
encore la base à niveaux et profils uniques. Non-seulement les colonnes
formant faisceaux se subdivisent (voy. PILIER), mais elles commencent à
porter des arêtes saillantes destinées à multiplier les lignes
verticales. Le profil des bases obéit au contour donné par le plan de
ces piliers; et, dans ce cas, la plinthe conserve son plan carré, dont
l'angle saillant est couvert par l'excroissance que forme le tore
inférieur de la base. Dans le choeur de l'église Saint-Nazaire de
Carcassonne (39), les piles engagées présentent en section horizontale A
des réunions de colonnettes portant, la plupart, des arêtes saillantes;
le profil de la base contourne ces arêtes, et les saillies des tores
inférieurs sont accompagnées encore de petits supports. Les surfaces
horizontales sont soigneusement évitées ici, car les plinthes carrées
des bases pénètrent un bizeau continu dépendant du socle qui circonscrit
le plan de ces plinthes. Toutefois un fait curieux doit être signalé
ici: le choeur de l'église Saint-Nazaire de Carcassonne conserve encore
de grosses colonnes cylindriques, et, par exception, l'architecte de cet
édifice n'ayant pas admis la plinthe polygonale sous les tores des
bases, fut entraîné à faire encore des griffes pour couvrir les angles
saillants des plinthes que le tore des bases des grosses colonnes ne
pouvait masquer (40). Ces exemples indiquent parfaitement la transition
entre la base du XIIIe siècle et la base du XIVe, car la plinthe à plan
carré et la griffe ne se retrouvent plus à partir de cette dernière
époque. À Saint-Nazaire de Carcassonne, nous voyons encore, sous la
plinthe, le profil B (40), qui figure une assise sous cette plinthe,
bien que par le fait ce profil B soit pris dans l'assise même de la
base. C'était là un contre-sens qui ne fut pas souvent répété. Bientôt,
en effet, le profil B du socle et la plinthe ne firent plus qu'un; les
deux profils des tores de la base arrivèrent également à ne former
qu'une seule moulure. Soit A (41) le profil d'une base de la fin du
XIIIe siècle; la scotie D est encore visible; ce n'est plus qu'un trait
gravé; l'ancienne moulure du socle E tient à la plinthe et lui donne un
empatement détaché comme s'il y avait un joint en F, qui n'existe pas
cependant. La base se modifie encore; B, la scotie, disparaît
entièrement; le profil E s'amaigrit, son membre supérieur se détache.
Puis enfin, vers 1230, C, les deux tores, se réunissent, et le profil E
s'est fondu dans la plinthe. Les petits supports sous les saillies du
tore inférieur sont conservés lorsque la plinthe à plan carré persiste,
ce qui est rare. La plinthe devient polygonale pour mieux circonscrire
les tores. Ne comprenant plus les raisons d'art qui avaient engagé les
architectes du milieu du XIIIe siècle à faire régner la même hauteur et
le même profil de base sous toutes les colonnes, quel que fût leur
diamètre, et tendant à soumettre tous les détails architectoniques à une
logique impérieuse, les constructeurs du XIVe siècle reviennent aux
bases inégales de hauteur en raison des diamètres des colonnes réunies
en un seul faisceau. On peut en voir un exemple à la cathédrale de
Paris, dont les chapelles absidales ont été construites de 1325 à 1330;
les piles de tête de ces chapelles sont portées sur des bases ainsi
taillées (42). Toutefois, ici, les inégalités entre les hauteurs des
bases sont peu sensibles, et les tores sont profilés au même niveau.
L'oeil est ramené à une seule ligne horizontale de laquelle les piles
s'élancent. Pendant toute la durée du XIVe siècle, cette méthode est
suivie sans déviations sensibles. Ce n'est qu'à la fin de ce siècle et
au commencement du XVe que les architectes imaginent de faire ressauter
les bases et de ne conserver ni les tores ni les plinthes au même
niveau. Mais disons d'abord que les deux tores de la base, après
l'abandon de la scotie, s'étaient si bien soudés qu'on avait fini par
oublier l'origine de ce profil; des deux moulures, pendant le XVe
siècle, on n'en formait plus qu'une seule; et comme cette moulure se
trouvait prise dans la même pierre que la plinthe, on ne la sépara plus
de celle-ci par une coupe vive à angle droit, coupe qui, pour les
raisonneurs de cette époque, indiquait un lit qui n'avait jamais existé.
Du profil A (43) on arriva au profil B, et le membre C qui remplaçait
l'ancien tore, au lieu d'être tracé sur un plan circulaire, prit la
forme polygonale de l'ancienne plinthe D, la colonne restant
cylindrique. Les architectes affectèrent de profiler les bases d'une
même pile à des niveaux différents, comme pour mieux séparer chaque
colonnette ou membre de ces piles, et pour éviter la continuité des
lignes horizontales. Voici (44) un exemple de bases d'une pile du XVe
siècle tiré de la nef de la cathédrale de Meaux. Ces exemples sont
très-fréquents, et nous ne croyons pas avoir besoin de les multiplier;
d'ailleurs il en est des bases du XVe siècle comme de tous les détails
et ensembles architectoniques de cette époque, la complication des
formes arrive à la monotonie. Plus d'originalité, plus d'art; tout se
réduit à des formules d'appareilleur. À la fin du XVe siècle, les piles,
au lieu de se composer de faisceaux de colonnes cylindriques, reviennent
à la forme monocylindrique ou aux groupes de prismes curvilignes. Dans
le premier cas, une seule base à socle polygonal porte le gros cylindre
(45), dans le second, on retrouve la base principale, celle du corps du
pilier, dans laquelle viennent pénétrer les petites bases partielles et
ressautantes des prismes groupés autour de ce pilier. On se fait
difficilement une idée de la confusion qui résulte de ce tracé; mais les
appareilleurs et tailleurs de pierre de ce temps se faisaient un jeu de
ces pénétrations de corps (voy. TRAIT).
Nous donnons ci-contre (46) la base d'une pile provenant du portique de
l'hôtel de la Trémoille à Paris; cet exemple confirme ce que nous
disons[97]. On voit, en coupe, le profil principal D de la base du
pilier, exprimé en D' dans le plan P. Les bases ressautantes des prismes
accolés à ce pilier viennent pénétrer dans le profil D de manière à ce
que les angles saillants A E F G C H des plinthes tombent sur la
circonférence de la courbe du socle inférieur. La colonne engagée B, qui
a une fonction particulière, qui porte la retombée de l'arc doubleau et
de deux arcs ogives, possède sa base distincte. Les petites surfaces I
restant entre le profil D de base et le fond des gorges, sont taillées
en pente, ainsi que l'indique la coupe I'. On en était donc venu, au XVe
siècle, à donner à chaque membre des piliers sa base propre,
indépendante, tout en laissant sous le corps du pilier une base
principale destinée à recevoir les pénétrations des bases secondaires
(voy. PILIER, PÉNÉTRATION).
Lorsqu'au commencement du XVIe siècle on fit un retour vers les formes
de l'architecture romaine, on reprit le profil de la base antique;
pendant quelque temps encore, le système de bases appliqué à la fin du
XVe siècle se trouva mêlé avec le profil de la base romaine, ce qui
produit une singulière confusion; mais du moment que les ordres furent
régulièrement admis, les dernières traces des profils des bases du XVe
siècle disparurent (voy. PROFIL).
[Illustration: Fig. 1 et 1 bis.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3 et 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14 et 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21 et 21 bis.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23 et 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 26 bis.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35 et 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41 et 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Note 85: C'est au-dessous du sol de l'église
reconstruite au XIIe siècle que ces bases ont été découvertes
à leur ancienne place; autour d'elles ont été trouvés de
nombreux fragments de chapiteaux et tailloirs du travail le
plus barbare, des débris de tuiles romaines. Il n'est pas
douteux que ces restes dépendent de l'église bâtie à Poissy
par les premiers rois mérovingiens. Le sol de ces bases est à
0m,60 en contre-bas du sol de l'église du XIIe siècle.]
[Note 86: Cette base provient de l'église d'Ebreuil
(Allier).]
[Note 87: Ces deux derniers exemples appartiennent au
XIIe siècle. C'est à M. Millet, architecte, que nous devons
les dessins de ces deux bases.]
[Note 88: Le choeur de la cathédrale de Langres ouvre un
large champ à l'étude de la construction pendant le XIIe
siècle; nous avons l'occasion d'y revenir aux mots
CONSTRUCTION, VOUTE.]
[Note 89: Cette loi, bien entendu, ne s'applique pas
seulement aux bases, mais à tout l'ensemble comme aux détails
des constructions du moyen âge, à partir du XIIe siècle (voy.
CONSTRUCTION).]
[Note 90: Ce choeur est malheureusement détruit, et les
bases restent seules à leur place, ainsi que l'indique notre
dessin.]
[Note 91: Les profils de l'église de Montréal sont d'une
pureté et d'une beauté très-remarquables, et leur exécution
est parfaite. Dans ce monument, toutes les bases et profils à
la portée de la main sont polis, tandis que les parements
sont taillés au taillant simple d'une façon assez rustique.
Ce contraste entre la taille des moulures et des parements
est fréquent à la fin du XIIe siècle et au commencement du
XIIIe; il prête un charme tout particulier aux détails de
l'architecture (voy. TAILLE).]
[Note 92: Combien ne voyons-nous pas dans nos édifices
modernes de ces corniches de stylobates présenter leurs
angles vifs à la hauteur de l'oeil? de ces arêtes de
pilastres ou de bases que l'on maudit avec raison lorsque la
foule vous précipite sur elles?]
[Note 93: Ces bases de la cathédrale de Paris doivent
avoir été taillées et mises en place entre les années 1175 et
1180.]
[Note 94: Base de l'église de Notre-Dame de Semur, de
Notre-Dame de Dijon, etc. Voyez aussi(37) la figure d'une
base de la cathédrale de Laon, commencement du XIIIe siècle.]
[Note 95: Combien d'édifices, dont l'effet intérieur
était détruit par ces amas de chaises ou de bancs encombrant
leurs bases, paraissent cent fois plus beaux une fois ces
meubles enlevés.]
[Note 96: Commencement du XIIIe siècle.]
[Note 97: Cette construction datait des dernières années
du XVe siècle.]
BASILIQUE, S. f. Chez les Grecs et les Romains de l'antiquité, la
basilique était une salle plus longue que large, souvent avec bas-côtés
et tribune au-dessus, terminée, à l'extrémité opposée à l'entrée, par un
hémicycle. C'était là qu'on rendait la justice, que se traitaient les
affaires commerciales comme dans nos Bourses modernes. Parmi les
édifices qui entouraient le _forum_, la basilique tenait une des
premières places. Vitruve la décrit, en indique l'usage et les
dimensions.
Les basiliques antiques possédaient quelquefois des doubles bas-côtés;
telle était la basilique Émilienne dont le plan est tracé sur les
fragments de marbre du grand plan de Rome levé sous Septime-Sévère.
Lorsque les chrétiens purent pratiquer leur culte ostensiblement, ils se
servirent de la basilique antique comme convenant mieux aux réunions de
fidèles que tout autre édifice du paganisme; les premières églises
qu'ils élevèrent en adoptèrent la forme. À proprement parler, il n'y a
pas en France, depuis le Xe siècle, de basilique (voy. ARCHITECTURE,
ARCHITECTURE RELIGIEUSE).
Ce nom fut seulement appliqué à quelques églises primitives de Rome,
telles que Saint-Pierre[98], Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran,
qui sont les trois grandes basiliques chrétiennes de premier ordre.
Saint-Laurent, Sainte-Agnès, Saint-Paul (hors les murs) et plusieurs
autres églises de la cité antique, conservent aussi le titre de
basilique. En France, quelques-unes de nos églises obtinrent des papes
le privilége d'être désignées comme basiliques; mais, au point de vue
architectonique, on ne peut leur donner ce nom. Le plan et les
dispositions générales de la basilique antique peuvent convenir aux
églises chrétiennes; mais ces monuments ne doivent être considérés que
comme l'appropriation d'un édifice antique à un besoin moderne, non
comme la réalisation d'un programme arrêté; cela est si vrai, que les
constructeurs du moyen âge, du moment qu'ils abandonnèrent les
traditions abâtardies de l'antiquité, cherchèrent de nouvelles
dispositions comme plan, et un nouveau système de construction; c'est ce
qui a fait dire à beaucoup de personnes s'occupant des arts religieux,
que les églises romane et ogivale étaient les seules qui fussent
vraiment chrétiennes.
Si cela n'est pas soutenable au fond, puisque dans la ville chrétienne
par excellence il n'existe pas une église bâtie suivant la donnée romane
ou ogivale, nous sommes bien forcés de reconnaître que le christianisme,
en Occident, a _trouvé_ une forme nouvelle qu'il a merveilleusement
appliquée aux besoins du culte. On peut adopter ou repousser cette
forme, elle n'appartient pas moins au catholicisme; bonne ou mauvaise,
c'est son oeuvre.
[Note 98: Si Saint-Pierre de Rome a conservé son nom de
basilique, il n'est pas besoin de dire que la disposition de
l'édifice actuel ne rappelle en rien celle des basiliques
primitives.]
BASSYE, vieux mot employé pour _latrines, privé_ (voy. PRIVÉ).
BAS-RELIEF, s. m. (voy. IMAGERIE).
BASTARDE, s. f. Vieux mot employé pour désigner une pièce de bois de
moyenne grandeur.
BASTIDE, s. f. _Bastille_. On entendait par bastide, pendant le moyen
âge, un ouvrage de défense isolé, mais faisant cependant partie d'un
système général de fortification: On doit distinguer les bastilles
permanentes des bastilles élevées provisoirement; les bastilles tenant
aux fortifications d'une place, de celles construites par les
assiégeants pour renforcer une enceinte de circonvallation ou de
contrevallation. Le mot _bastide_ est plutôt employé jusqu'à la fin du
XIIIe siècle pour désigner des ouvrages provisoires destinés à protéger
un campement que des constructions à demeure; ce n'est que par extension
que l'on désigne, à partir de cette époque, par bastide ou bastille, des
forts en maçonnerie se reliant à une enceinte. Le mot _bastide_ est
souvent appliqué à une maison isolée, bâtie en dehors des murs d'une
ville[99].
Lorsque les Romains investissaient une place forte, et se trouvaient
dans la nécessité de faire un siége en règle, leur premier soin était
d'établir des lignes de circonvallation et de contrevallation,
renforcées de distance en distance par des tours en bois ou même en
maçonnerie. S'il était facile d'élever les tours des lignes de
circonvallation, on comprendra que les assiégés s'efforçaient d'empêcher
l'établissement des tours tenant aux lignes de contrevallation, de
détruire ces ouvrages que l'on dressait en face des remparts de la
place, souvent à une très-petite distance. Cependant les armées romaines
attachaient la plus grande importance à ces ouvrages, que nous ne
pouvons comparer qu'à nos batteries de siége et à nos places d'armes.
Élever en face des tours d'une ville assiégée des tours plus hautes afin
de dominer les fortifications, d'empêcher les défenseurs de se tenir sur
les chemins de ronde, et de protéger ainsi le travail du mineur, était
le moyen lent mais sûr que les armées romaines mettaient en pratique,
avec autant de méthode et de persévérance que d'habileté. Nous ne
pourrions nous occuper en détail de la bastide, sans avoir au préalable
indiqué l'origine de cet ouvrage d'après les données antiques. Il faut
convenir d'ailleurs que jamais les armées du moyen âge ne présentèrent
un corps aussi discipliné et homogène que les armées romaines, et que,
par conséquent, les moyens d'attaque régulière qu'elles mirent en
pratique ne purent rivaliser avec ceux employés par les Romains.
Lorsque le lieutenant C. Trébonius fut laissé par César au siége de
Marseille, les Romains durent élever des ouvrages considérables pour
réduire la ville, qui était forte et bien munie. L'un de leurs travaux
d'approche, véritable bastide, est d'une grande importance; nous donnons
ici la traduction du passage des _Mémoires de César_ qui le décrit, en
essayant de la rendre aussi claire que possible:
«Les légionnaires, qui dirigeaient la droite des travaux, jugèrent
qu'une tour de briques, élevée au pied de la muraille (de la ville),
pourrait leur être d'un grand secours contre les fréquentes sorties des
ennemis, s'ils parvenaient à en faire une bastille ou un réduit. Celle
qu'ils avaient faite d'abord était petite, basse; elle leur servait
cependant de retraite. Ils s'y défendaient contre des forces
supérieures, ou en sortaient pour repousser et poursuivre l'ennemi. Cet
ouvrage avait trente pieds sur chaque côté, et l'épaisseur des murs
était de cinq pieds; on reconnut bientôt (car l'expérience est un grand
maître) qu'on pourrait au moyen de quelques combinaisons tirer un grand
parti de cette construction, si on lui donnait l'élévation d'une tour.
«Lorsque la bastille eut été élevée à la hauteur d'un étage, ils (les
Romains) placèrent un plancher composé de solives dont les extrémités
étaient masquées par le parement extérieur de la maçonnerie, afin que le
feu lancé par les ennemis ne pût s'attacher à aucune partie saillante de
la charpente. Au-dessus de ce plancher ils surélevèrent les murailles de
brique autant que le permirent les parapets et les mantelets sous
lesquels ils étaient à couvert; alors, à peu de distance de la crête des
murs, ils posèrent deux poutres en diagonale pour y placer le plancher
destiné à devenir le comble de la tour. Sur ces deux poutres, ils
assemblèrent des solives transversales comme une enrayure, et dont les
extrémités dépassaient un peu le parement extérieur de la tour, pour
pouvoir suspendre en dehors des gardes destinées à garantir les ouvriers
occupés à la construction du mur. Ils couvrirent ce plancher de briques
et d'argile pour qu'il fut à l'épreuve du feu, et étendirent dessus des
couvertures grossières, de peur que le comble ne fût brisé par les
projectiles lancés par les machines, ou que les pierres envoyées par les
catapultes ne pussent fracasser les briques. Ils façonnèrent ensuite
trois nattes avec des câbles servant aux ancres des vaisseaux, de la
longueur de chacun des côtés de la tour et de la hauteur de quatre
pieds, et les attachèrent aux extrémités extérieures des solives (du
comble), le long des murs, sur les trois côtés battus par les ennemis.
Les soldats avaient souvent éprouvé, en d'autres circonstances, que
cette sorte de garde était la seule qui offrit un obstacle impénétrable
aux traits et aux projectiles lancés par les machines. Une partie de la
tour étant achevée et mise à l'abri de toute insulte, ils transportèrent
les mantelets dont ils s'étaient servis sur d'autres points des ouvrages
d'attaque. Alors, s'étayant sur le premier plancher, ils commencèrent à
soulever le toit entier, tout d'une pièce, et l'enlevèrent à une hauteur
suffisante pour que les nattes de câbles pussent encore masquer les
travailleurs. Cachés derrière cette garde, ils construisaient les murs
en briques, puis élevaient encore le toit, et se donnaient ainsi
l'espace nécessaire pour monter peu à peu leur «construction. Quand ils
avaient atteint la hauteur d'un nouvel étage, ils faisaient un nouveau
plancher avec des solives dont les portées étaient toujours masquées par
la maçonnerie extérieure; et de là ils continuaient à soulever le comble
avec ses nattes. C'est ainsi que, sans courir de dangers, sans s'exposer
à aucune blessure, ils élevèrent successivement six étages. On laissa
des meurtrières aux endroits convenables pour y placer des machines de
guerre.
«Lorsqu'ils furent assurés que de cette tour ils pouvaient défendre les
ouvrages qui en étaient voisins, ils commencèrent à construire un _rat_
(musculus)[100], long de soixante pieds, avec des poutres de deux pieds
d'équarrissage, qui du rez-de-chaussée de la tour les conduiraient à
celle des ennemis et aux murailles. On posa d'abord sur le sol deux
sablières d'égale longueur, distantes l'une de l'autre de quatre pieds;
on assembla dans des mortaises faites dans ces poutres des poteaux de
cinq pieds de hauteur. On réunit ces poteaux par des traverses en forme
de frontons peu aigus pour y placer les pannes destinées à soutenir la
couverture du _rat_. Par-dessus on posa des chevrons de deux pieds
d'équarrissage, reliés avec des chevilles et des bandes de fer. Sur ces
chevrons on cloua des lattes de quatre doigts d'équarrissage, pour
soutenir les briques formant couverture. Cette charpente ainsi ordonnée,
et les sablières portant sur des traverses, le tout fut recouvert de
brique et d'argile détrempée, pour n'avoir point à craindre le feu qui
serait lancé des murailles. Sur ces briques on étendit des cuirs, afin
d'éviter que l'eau dirigée dans des canaux par les assiégés ne vînt à
détremper l'argile; pour que les cuirs ne pussent être altérés par le
feu ou les pierres, on les couvrit de matelas de laine. Tout cet ouvrage
se fit au pied de la tour, à l'abri des mantelets, et tout-à-coup,
lorsque les Marseillais s'y attendaient le moins, à l'aide de rouleaux
usités dans la marine, le _rat_ fut poussé contre la tour de la ville,
de manière à joindre son pied.
«Les assiégés, effrayés de cette manoeuvre rapide, font avancer, à force
de leviers, les plus grosses pierres qu'ils peuvent trouver, et les
précipitent du haut de la muraille sur le _rat_. Mais la charpente
résiste par sa solidité, et tout ce qui est jeté sur le comble est
écarté par ses pentes. À cette vue, les assiégés changent de dessein,
mettent le feu à des tonneaux remplis de poix et de goudron et les
jettent du haut des parapets. Ces tonneaux roulent, tombent à terre de
chaque côté du _rat_ et sont éloignés, avec des perches et des fourches.
Cependant nos soldats à couvert sous le _rat_ ébranlent avec des leviers
les pierres des fondations de la tour des ennemis. D'ailleurs le _rat_
est défendu par les traits lancés du haut de notre tour de briques: les
assiégés sont écartés des parapets de leurs tours et de leurs courtines;
on ne leur laisse pas le temps de «s'y montrer pour les défendre. Déjà
une grande quantité des pierres des soubassements sont enlevées, une
partie de la tour s'écroule tout à coup.[101]» Afin d'éclaircir ce
passage, nous donnons (1) une coupe perspective de la tour ou bastille
décrite ci-dessus par César, au moment où les soldats romains sont
occupés à la surélever à couvert sous le comble mobile. Celui-ci est
soulevé aux quatre angles au moyen de vis de charpente, dont le pas
s'engage successivement dans de gros écrous assemblés en deux pièces et
maintenus par les premières solives latérales de chacun des étages, et
dans les angles de la tour; de cette façon ces vis sont sans fin, car
lorsqu'elles quittent les écrous d'un étage inférieur, elles sont déjà
engagées dans les écrous du dernier étage posé; des trous percés dans le
corps de ces vis permettent à six hommes au moins de virer à chacune
d'elles au moyen de barres, comme à un cabestan. Au fur et à mesure que
le comble s'élève, les maçons le calent sur plusieurs points et
s'arasent. Aux extrémités des solives du comble sont suspendues les
nattes de câbles pour abriter les travailleurs. Quant au _rat_ ou
galerie destinée à permettre aux pionniers de saper à couvert le pied
des murailles des assiégés, sa description est assez claire et détaillée
pour n'avoir pas besoin de commentaires.
Protéger les travaux des mineurs, posséder près des murailles attaquées
un réduit considérable, bien muni, propre à contenir un poste nombreux
destiné à couvrir les parapets de projectiles et à prendre en flanc les
détachements qui tentaient des sorties, telle était la fonction de la
bastille romaine, que nous voyons employée, avec des moyens moins
puissants, il est vrai, aux siéges d'Alésia et de Bourges. Là ce ne sont
que des ouvrages en terre en forme de fer à cheval, avec fossés et
palissades, sortes de barbacanes destinées à permettre à des corps de
troupes de sortir en masse sur le flanc des assaillants jetés sur les
lignes. Il va sans dire que ces bastides étaient garnies de machines de
jet propres soit à battre les tours de la place assiégée, soit à enfiler
les fossés des lignes de circonvallation et de contrevallation.
Ce système est également appliqué dès les premiers temps du moyen âge
par les armées assiégeantes et assiégées pour battre les remparts et
défendre des points faibles, ou plutôt il ne cesse d'être employé; car
vaincre un ennemi c'est l'instruire, et les Romains, en soumettant les
barbares, leur enseignaient l'art de la guerre. Charles le Chauve, pour
empêcher les Normands de remonter la Seine, avait fait élever à Pistes,
aux deux extrémités d'un pont, qui est probablement le Pont-de-l'Arche,
deux forts, véritables bastilles. Dans l'enceinte de l'abbaye de
Saint-Denis, le même prince, en 866, afin de mettre le monastère, à
l'abri d'un coup de main, fit élever une petite bastide qui suffit pour
empêcher les Normands de s'emparer désormais de ce poste. À la même
époque, les ponts situés aux embouchures de la Marne et de l'Oise, à
Charenton et à Auvers, furent également munis de bastides[102]. Toutefois,
si les textes font mention d'ouvrages de ce genre pendant l'époque
carlovingienne, si quelques vignettes de manuscrits représentent des
bastides, nous ne connaissons aucun monument qui donne une idée aussi
nette de la construction d'une bastide offensive que le texte de César
précité. Nous en sommes réduits à constater simplement que ces ouvrages
sont généralement élevés en bois, qu'ils affectent de préférence la
forme carrée, qu'ils sont à plusieurs étages avec plate-forme pour le
jeu des machines, et crénelages pour garantir les soldats. Une des
représentations les plus claires de bastides provisoires élevées en
dehors des murailles d'une place forte, se trouve sculptée sur le cintre
de la porte nord de la cathédrale de Modène. C'est un bas-relief du XIe
siècle retraçant l'histoire d'Artus de Bretagne (2)[103]. Les deux
bastides figurées dans ce bas-relief sont évidemment en bois et à
plusieurs étages. Nous ne saurions dire si elles appartiennent à la
ville, ou si elles dépendent d'une ligne de contrevallation; mais ce
point est de médiocre importance; elles servent de refuge à des soldats
soit pour défendre, soit pour attaquer la ville. Car si les assiégeants
élevaient des bastides sur la circonférence de leurs lignes, souvent
aussi les assiégés, lorsque les murailles ne présentaient pas une
défense très-forte, en construisaient en dehors des murs, de distance en
distance, pour protéger ces murs, éloigner les assaillants ou les
prendre en flanc et en revers, s'ils se présentaient pour livrer
l'assaut. Dans ce cas, ces bastides étaient entourées de palissades et
de fossés; elles se reliaient aux barbacanes des portes, ou les
surmontaient. Quelquefois même les portes et les bastides ne faisaient
qu'un seul corps d'ouvrages derrière une barbacane; on en élevait aussi
pour commander une tête de pont, un défilé, un passage, comme le fit
Charles le Chauve au IXe siècle. L'enceinte de Paris, commencée sous le
roi Jean et achevée sous Charles V, était défendue par des bastides
reliées entre elles par une courtine et de doubles fossés avec une braie
entre eux deux[104]. Ces bastides avaient la forme en plan d'un
parallélogramme dont le grand côté faisait face à l'extérieur. Les
portes principales de Paris sont aussi désignées quelquefois par le mot
bastide, la bastide Saint-Denis[105], la bastide Saint-Antoine. Nous nous
occuperons plus particulièrement de cette dernière, qui conserva le nom
de bastide ou bastille par excellence.
Dès le temps du roi Jean, ou même avant cette époque, il existait à
l'entrée de la rue Saint-Antoine une porte flanquée de deux hautes
tours; Charles V résolut de faire de cette porte une forte bastide. Vers
1369, ce prince donna ordre à Hugues Aubriot, prévôt de Paris, d'ajouter
à ces deux tours un ouvrage considérable, composé de six autres tours
reliées entre elles par d'épaisses courtines. Dès lors il paraîtrait que
la Bastille ne fut plus une porte mais un fort protégeant la porte
Saint-Antoine construite vers le faubourg au nord. La bastille
Saint-Antoine conserva toutefois son ancienne entrée; dans la partie
neuve, trois autres portes furent percées dans les deux axes, afin de
pouvoir entrer dans le fort ou en sortir par quatre ponts jetés sur les
fossés. C'était là un véritable fort isolé, fermé à la gorge, commandant
la campagne et la ville au loin, indépendant de l'enceinte mais
l'appuyant. Le nom de bastille par excellence donné à ce poste indique
clairement ce que l'on entendait par bastide au moyen âge. Nous donnons
(3) le plan de la bastille Saint-Antoine. Les deux tours H I dépendaient
de la porte primitive A. En B s'ouvrait la porte du côté de l'Arsenal,
au sud; en F la porte en face la rue Saint-Antoine, et en C la porte du
côté du nord se reliant à l'enceinte de Paris (les boulevards
actuels)[106]. La grande tapisserie de l'hôtel de ville représentant Paris
à vol d'oiseau tel qu'il existait sous Charles IX, fait voir la bastille
Saint-Antoine avec ses alentours. Nous avons essayé, à l'aide de ce
plan, de donner une vue cavalière de cette forteresse (4), prise du côté
sud. En A on aperçoit le sommet de la porte Saint-Antoine, en B les
murailles de la ville; en C le pont de la Bastille jeté en face la rue
Saint-Antoine, et en D un gros ouvrage en terre intitulé, sur la
tapisserie en question, le _bastillon_, ouvrage qui datait probablement
de la fin du XVe siècle. Ce bastillon est un cavalier assez élevé
commandant les dehors et flanquant les vieilles murailles de Charles V.
Dans le même plan déposé à l'hôtel de ville, on voit un gros bastillon à
peu près semblable à celui-ci, construit à côté et en dehors de la porte
du Temple. Mais nous reviendrons tout à l'heure sur ces sortes
d'ouvrages.
Pendant les XIVe et XVe siècles il est fort souvent question de
bastilles en terre, en pierres sèches ou en bois élevées par des armées
pour protéger leurs camps et battre des murailles investies, pour couper
les communications ou tenir la campagne. Les Anglo-Normands paraissent
surtout avoir adopté ce système pendant leurs guerres, et il semblerait
même que chez eux cette habitude était venue du nord plutôt que par la
tradition romaine. Lors de leurs grandes invasions sur le continent
occidental au IXe siècle, les Normands choisissent une île sur un
fleuve, un promontoire, un lieu défendu par la nature; là ils
établissent des campements fortifiés par de véritables _blockaus_, y
laissent des garnisons et remontent les fleuves sur leurs bateaux, vont
piller le pays, attaquer les villes ouvertes, les monastères, et
reviennent déposer leur butin dans ces camps, où parfois ils hivernent.
Plus tard, lorsque les Normands établis dans les provinces du nord de la
France vont faire la conquête de l'Angleterre, ils couvrent le pays de
bastilles; ils ne se sont pas plus tôt emparé d'une ville ou d'une
bourgade, qu'ils y élèvent des ouvrages isolés, des postes militaires
solidement construits, au moyen desquels ils maintiennent les habitants.
C'est en grande partie à ces précautions, à cette défiance salutaire à
la guerre, qu'il faut attribuer le succès incroyable des armées de
Guillaume le Conquérant au milieu d'un pays toujours prêt à se soulever,
la réussite d'une conquête odieuse aux populations galloises et saxonnes
de la Grande-Bretagne. C'est encore à ces moyens que les Anglo-Normands
ont recours lorsqu'ils font invasion sur le sol français pendant les
XIVe et XVe siècles. Lorsque Édouard assiége Calais, il entoure ses
lignes de bastilles; il en garnit les passages (voy. ARCHITECTURE
MILITAIRE). Quand enfin la ville d'Orléans est investie, en 1428, «le
comte de Sallebery y mis des bastilles du côté de la Beausse[107].» Les
bourgeois d'Orléans et la Pucelle à leur tête sont obligés, pour faire
lever le siége, d'attaquer ces bastilles et d'y mettre le feu.
L'organisation des armées anglo-normandes, leur génie pendant le moyen
âge, se prêtaient à ces travaux; en France, au contraire, la gendarmerie
les dédaignait, et l'infanterie, indisciplinée, recrutée de tous côtés,
n'en soupçonnait pas l'utilité; elle eût été d'ailleurs incapable de les
exécuter. Les bastilles de campagne ou d'assiégeants étaient couronnées
par une plate-forme afin de permettre l'établissement de machines de jet
et de pouvoir ainsi, ou commander la campagne, ou battre les tours des
assiégés. Il est à croire qu'il en était de même pour les bastilles
permanentes, et que la grande bastille Saint-Antoine eut, de tout temps,
ses tours terminées par des plates-formes. Sous Charles V on faisait
usage déjà de l'artillerie à feu, et il est possible que ces
plates-formes aient reçu dès l'origine quelques bombardes. Assiégés
comme assiégeants, au moment de l'emploi de l'artillerie à feu,
plaçaient de préférence leurs pièces destinées à l'attaque ou à la
défense sur des points élevés, et dans la position que l'on donnait aux
machines de jet; en substituant le canon aux trébuchets, aux machines
lançant des projectiles en bombe au moyen de contre-poids, on ne
changeait que le moteur, et l'on conservait la position de l'engin. Les
premières bombardes ne lançaient pas des projectiles de plein fouet,
mais suivant une parabole comme les trébuchets; il y avait dès lors
avantage à dominer les points que l'on voulait battre, et ce ne fut
qu'au XVe siècle que l'artillerie à feu fut placée près du sol et que
l'on reconnut l'avantage du tir rasant (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE). La
bastille, en tant qu'ouvrage élevé et isolé, devint donc la défense
appropriée à l'artillerie à feu. Pendant les guerres du XVe siècle, les
vieilles enceintes du moyen âge parurent bientôt insuffisantes pour
résister au canon; des bastilles ou bastillons furent élevés autour de
ces enceintes, soit en dehors, soit en dedans, mais de préférence en
dehors, pour mettre des pièces en batterie. On était pressé par le
temps; les malheurs publics ne permettaient pas d'employer des sommes
considérables à la construction de ces sortes d'ouvrages, et ils furent
presque toujours élevés en terre avec revêtissement de bois ou de pierre
sèche.
Les bastillons de Paris, dont nous avons vu un exemple dans la fig. 4,
peuvent donner l'idée des essais tentés pour flanquer les vieilles
murailles et placer de l'artillerie à feu. Plus tard, sous Louis XI,
Charles VIII et François Ier, beaucoup de ces ouvrages furent solidement
établis en maçonnerie et prirent le nom, conservé jusqu'à nos jours, de
_bastions_. Quant aux bastilles de campagne, nous les voyons encore
employées au commencement du XVIe siècle: ce sont, comme nous l'avons
dit plus haut, de véritables blockaus propres à contenir un poste et de
l'artillerie. Voici (5) un de ces ouvrages en bois entouré d'un fossé et
d'une palissade, représenté dans le _Récit des actions de l'empereur
Maximilien Ier_[108]. Toutefois, le nom de bastille cesse d'être appliqué,
à partir du XVIe siècle, aux ouvrages isolés ou flanquants; ils prennent
dès lors le nom de bastions, et, dans certains cas, de boulevards (voy.
ces mots). Seule peut-être, la bastille Saint-Antoine de Paris conserva
son nom jusqu'au jour de sa démolition. Il n'est pas besoin de rappeler
que cette forteresse servit de prison d'État depuis l'époque de sa
construction jusqu'à la fin du dernier siècle, et, commandant un
faubourg populeux, reliée à l'Arsenal par des murs et des fossés, elle
était restée le signe visible de la suzeraineté royale au centre de
Paris, depuis la reconstruction du vieux Louvre.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Note 99: Ducange, _Gloss._]
[Note 100: Isidorus, libro duodevigesimo _Etymologiarum_,
capite _de Ariete: Musculus_, inquit, _cuniculo similis sit,
quo murus perfoditur: ex quo et appelatur, quasi murusculus._
(Godesc. Stewec. _Comm._ ad lib. IV Veget, 1492.)]
[Note 101: Cæs., _De Bello civ._, lib. II, cap. VIII, IX, X,
XI.]
[Note 102: Voy. _Hist. des expéd. marit. des Normands_, par
M. Depping. Paris, 1844.]
[Note 103: Ce curieux bas-relief nous a été signalé par M.
Didron, qui l'a fait dessiner pendant son séjour à Modène;
nous le croyons inédit; la communication obligeante de M.
Didron est donc d'un grand intérêt.]
[Note 104: Dans les extraits des comptes imprimés à la suite
du _Mémoire_ de Bouquet, il est question des «_Eschiffles_ et
des _Bastides_ étant sur les murs de Paris, sur les fossés
pleins d'eau, par devers la porte Saint-Denys en France (p.
176.)» Voy. les _Dissert. archéol. sur les anciennes
enceintes de Paris_, par Bonnardot, 1852.]
[Note 105: _Mémoire_ de Bouquet, et _Journ. de Paris sous
Charles VI_, 1429.]
[Note 106: La tour G était nommée tour du Puits, les tours H
de la Chapelle, I du Trésor, K de la Comté, O de la
Bazinière, N de la Bertaudière, M de la Liberté, L du Coin; P
Q étaient des bâtiments d'une époque assez récente, mais qui
peut-être remplaçaient un ancien logis. D était la grande
cour, E la cour du Puits, R un corps de garde et S des
magasins. Les portes A C F étaient murées depuis longtemps
lorsque la Bastille fut démolie.]
[Note 107: Alain Chartier, _Hist. de Charles VII_.]
[Note 108: _Le Roi sage, Récit, etc._, par M. Treitzaurwein,
grav. par Haunsen Burgmayr. Vienne, publ. en 1775, p. 144.]
BASTION, s. m. Ouvrage saillant de fortification, adopté depuis le XVIe
siècle pour flanquer les enceintes et empêcher les approches par des
feux croisés (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE). Les bastions remplacèrent
les tours du moyen âge. Les mots _bastide, bastille, bastillon_,
expliquent l'origine du bastion. La plupart des anciennes enceintes que
l'on voulut renforcer à la fin du XVe siècle, lorsque l'artillerie de
siége eut acquis une grande puissance de destruction, furent entourées
de bastions en terre gazonnée ou revêtue de maçonnerie, lorsque le temps
et les ressources le permettaient. Dans ce dernier cas, on donna aux
bastions primitifs plusieurs étages de feux, afin de commander la
campagne au loin et de battre les assiégeants lorsqu'ils s'emparaient
des fossés. En France, en Allemagne et en Italie, on voit apparaître le
bastion dès la fin du XVe siècle; les Italiens prétendent être les
inventeurs de ce genre de défense; mais nous ne voyons pas que les faits
viennent appuyer cette prétention. En France et en Allemagne, les
bastions ronds s'élèvent en même temps, de 1490 à 1520. Il nous
semblerait plus raisonnable, de supposer que, pendant les guerres
d'Italie de la fin du XVe siècle, Français, Italiens, Suisses et
Allemands, perfectionnèrent à l'envi les moyens d'attaque et de défense.
Le texte de Machiavel que nous avons cité dans l'article _Architecture
militaire_[109] est loin de donner à l'Italie cette prédominance sur les
autres contrées occidentales de l'Europe[110]. Quoi qu'il en soit, la
France et l'Allemagne, qui, pendant toute la durée du XVIe siècle,
eurent de longues et terribles guerres à soutenir, guerres civiles,
guerres étrangères, ne cessèrent de fortifier à nouveau leurs anciennes
places, de munir les châteaux de défenses propres à résister à
l'artillerie. En France, les armées royales et les armées de la réforme,
assiégeantes et assiégées tour à tour dans les mêmes villes, à quelques
mois de distance, instruites par l'expérience, ajoutaient tous les jours
de nouveaux ouvrages de défense aux forteresses ou perfectionnaient les
anciens; et il faut dire que si, pendant ces temps malheureux, un
certain nombre d'ingénieurs italiens montrèrent un véritable talent, ce
fut souvent au service des rois de France. Tous les hommes qui
s'occupaient de construction dans notre pays, pendant ce siècle, étaient
familiers avec l'art de la fortification, et Bernard Palissy lui-même
prétendit avoir trouvé un système de défense des places à l'abri des
attaques les plus formidables[111].
Parmi les premiers ouvrages à demeure qui peuvent être considérés comme
de véritables bastions, nous citerons les quelques grosses tours rondes
qui flanquent les angles saillants de la ville de Langres[112]. Le plus
important de ces bastions est un ouvrage circulaire qui défend une
porte; il est à trois étages de batteries, dont deux sont casematées. La
fig. 1 donne le plan du rez-de-chaussée de ce bastion, la fig. 2 le plan
du premier étage, et la fig. 3 la coupe. Les embrasures des deux étages
casematés sont ouvertes de manière à flanquer les courtines. La batterie
supérieure seule devait être réservée pour battre la campagne au loin.
Les bastions de la ville de Langres ne sont pas élevés en terre; ce sont
encore en réalité des tours en maçonnerie d'un fort diamètre, et dont
les murs sont assez épais pour résister au boulet. La vue extérieure (4)
du bastion dont nous venons de donner les plans et la coupe, a conservé
l'apparence d'une tour du moyen âge, si ce n'est que cet ouvrage est bas
eu égard à son diamètre, et que les parements sont dressés en talus pour
mieux résister aux boulets de fer. Les gargouilles qui garnissent le
pourtour de l'ouvrage démontrent bien clairement qu'il n'était point
autrefois couvert par un comble, mais par une plate-forme. Ce bastion
fut d'ailleurs remanié peu de temps après sa construction première, et
exhaussé; à l'intérieur les voûtes indiquent un changement, et les deux
rangs superposés des gargouilles (fig. 4) ne peuvent faire douter que la
plate-forme n'ait été surélevée.
Les premiers bastions circulaires n'étaient pas toujours cependant
dépourvus de combles, sans parler des grosses tours rondes de la ville
de Nuremberg bâties par Albert Durer (voy. TOUR), qui peuvent passer
pour de véritables bastions dans l'acception primitive du mot, et ont
toujours été couvertes; voici (5) des bastions de l'ancienne enceinte de
Soleure également couronnés par des combles[113]. On reconnut bientôt que
ces bastions circulaires n'étaient pas assez vastes, que leurs feux
divergents ne pouvaient contrarier les approches des assiégeants, qu'ils
ne flanquaient les courtines que par deux ou trois bouches à feu, qu'ils
n'opposaient pas des faces étendues aux batteries de siége. Ils subirent
dès le commencement du XVIe siècle diverses transformations.
Quelques-uns, pour bien flanquer les deux côtés d'un angle saillant,
s'avancèrent sur les dehors, ainsi que l'indique la fig. 6[114], et
allongèrent leurs flancs; d'autres, au contraire, étendirent leurs faces
pour protéger un front. Albert Durer, dans son _Art de fortifier les
villes et citadelles_[115], adopte un système de bastions qui mérite
d'être étudié avec soin; cet artiste, peintre et architecte, ne fut pas
seulement un ingénieux théoricien, il présida à la construction d'une
partie des défenses de la ville de Nuremberg; et ces défenses sont, pour
l'époque où elles furent élevées, un travail très-remarquable. On doit
même supposer que son système eut une grande vogue dans une partie de
l'Allemagne et de la Suisse au commencement du XVIe siècle, car on
trouve encore dans ces contrées des restes nombreux de défenses qui
rappellent les principes développés par Albert Durer dans son oeuvre, et
nous citerons entre autres la forteresse de Schaffhausen (voy.
BOULEVARD). Pour renforcer et flanquer un front, Albert Durer construit
de larges et hauts bastions avec batterie casematée au niveau du fond
des fossés, et batterie découverte au sommet. Ces bastions présentent un
énorme cube de maçonnerie; il les isole des remparts ou les y réunit à
la gorge. Le plan de son bastion est un arc de cercle ayant pour base un
parallélogramme. Nous figurons (7) ce plan au niveau du fond du fossé;
du terre plein A au niveau du sol de la ville, il communique à la
batterie casematée B par un ou deux escaliers C. Les deux escaliers D
communiquent du terre-plein A, à la batterie supérieure et aux batteries
inférieures. La fig. 8 donne le plan du bastion sous le sol de la
batterie supérieure, et la fig. 9 le plan de cette batterie. La
construction se compose de murs concentriques éperonnés et reliés par
des murs rayonnants ou parallèles dans la partie rectangle du bastion,
de manière à former un grillage terrassé présentant une grande force de
résistance aux projectiles. La batterie casematée peut contenir quatre
bouches à feu pour flanquer les deux courtines, et huit bouches à feu
pour protéger la face en arc de cercle. La batterie découverte du sommet
qui commande les glacis et la campagne contient deux bouches à feu
flanquantes, et neuf bouches à feu sur la face cintrée. Ce bastion peut
avoir environ 130 mètres de largeur d'un flanc à l'autre, et 60 mètres
de flèche à la base. La coupe transversale de cet ouvrage faite sur l'un
des deux escaliers droits C est très-curieuse (10). Les murs, de la base
au sommet, tendent à un centre commun posé sur le prolongement de l'axe
E, et les assises de maçonnerie sont perpendiculaires aux rayons, en
formant ainsi un angle plus ou moins ouvert avec l'horizon, selon que
les murs sont plus ou moins éloignés du centre de tout l'ouvrage: Albert
Durer regarde ce moyen de construction comme présentant une grande
cohésion, comme épaulant puissamment le noyau du bastion; et il ne se
trompe pas. Il établit un plancher de bois pour le service de la
batterie supérieure, afin de faciliter le mouvement des pièces de canon.
Les détails de cet ouvrage sont assez bien étudiés et expliqués; la
batterie casematée, outre ses embrasures F, est percée d'évents G pour
la fumée et de cheminées H, afin d'obtenir un tirage. Le parapet
supérieur est bâti suivant un arc de cercle en coupe, pour faire
ricocher les boulets ennemis; les embrasures sont munies de mantelets en
madriers tournant sur un axe et masquant les pièces pendant que les
canonniers sont occupés à les charger (voy. EMBRASURE). Ce bastion isolé
peut tenir encore si la courtine est au pouvoir de l'ennemi; on retrouve
encore là un reste de la fortification du moyen âge; et ce bastion est
une bastille que l'on suppose moins prenable que les courtines. Le fossé
est très-large, 200 pas, et sa cumette est creusée le long du bastion,
ainsi que l'indique le profil général X, fig. 10. La contrescarpe du
fossé est revêtue. La fig. 11 donne l'élévation extérieure de la moitié
de ce bastion. On remarquera les grands arcs de décharge qui accusent
les embrasures et reportent tout le poids du mur extérieur sur les têtes
des murs convergents. Cette élévation fait également voir les trous des
évents et cheminées, les mantelets de bois des embrasures supérieures et
les courtines de la ville, dont les chemins de ronde sont couverts par
un appentis continu. C'est là une fort belle construction, et ce qu'on
peut lui reprocher, c'est l'énorme dépense qu'elle exigerait. Il semble
qu'Albert Durer ait attaché une grande importance aux fossés; il les
fait très-larges et profonds, et les défend souvent par de petits
bastions circulaires isolés, comme nos ravelins modernes. Il laisse ces
petits ouvrages au-dessous du niveau de la crête de la contrescarpe, et
ne les considère que comme des défenses propres à battre un ennemi
débouchant par un boyau de tranchée au niveau dufond du fossé, et se
disposant à le passer pour attacher le mineur au pied des murailles, ou
pour les escalader au moyen d'échelles. Dans le chapitre de son oeuvre
intitulé: _Antiquæ civitatis muniendæ ratio_, où il explique comment on
doit renforcer par des défenses extérieures une ville dont on veut
conserver l'ancienne enceinte munie de tours, il construit de ces petits
bastions isolés au fond des fossés (12)[116].
Le nom de _bastion_, ou plutôt de _bastillon_, ne fut guère appliqué aux
défenses avancées importantes pendant le XVIe siècle. On désigna plutôt
ces ouvrages par les noms de _boulevard_, de _plate-forme_, qu'ils ne
perdirent que vers les premières années du XVIIe siècle, pour reprendre
définitivement la dénomination de _bastion_, conservée jusqu'à nos jours
(voy. BOULEVARD).
[Illustration: Fig. 1, 2 et 3.]
[Illustration: Fig. 4 et 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7, 8 et 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11]
[Illustration: Fig. 12.]
[Note 109: T. I, p. 129.]
[Note 110: On est trop disposé à croire généralement que nous
ayons tout emprunté à l'Italie au commencement du XVIe
siècle. Peut-être quelques capitaines italiens ayant étudié
les auteurs romains avaient-ils à cette époque certaines
idées sur la tactique militaire qui n'avaient pas cours en
France; mais ce n'est pas dans Végèce qu'ils avaient pu
apprendre l'art de fortifier les places contre l'artillerie à
feu.]
[Note 111: _OEuvres complètes de Bernard Palissy_, chap. De
la ville de Forteresse, Édition Dubochet, 1844, p. 113.]
[Note 112: Voy. le plan général de la ville de Langres,
ARCHITECTURE MILITAIRE, p, 411.]
[Note 113: _Della Cosmog. univers. di Seb. Munster._]
[Note 114: Angle Est de la ville de Huy, sur la Meuse.
_Introd. à la fortif., par de Fer_. 1722, Paris.]
[Note 115: _Alberti Dureri, pict. et archit. præstantissimi
de urb. arcib. castellisque condendis, etc., nunc recens è
lingua germanica in latinam traductæ_? Parisiis, 1535.]
[Note 116: Voici le passage indiquant l'utilité de ces
ouvrages... «Inter hæc deinde propugnacula ad fossæ alia
passim construentur rotunda, quæ et ipsa humilia et sursum
versus non nihil fastigiata, tecti rationem à superioribus
non absimilem sortiantur. In hæc nimirum propugnacula seu
fossæ stationes secretiora itinera quasi diffugia agentur,
quæ aditus reditusque clancularios præstent. Est enim hoc
genus munitionum non modo utile, sed necessarium quoque, cum
hostis in fossam provolutus, catervatim muris scalas
admolitur...» (Voyez, au mot BOULEVARD, des petits bastions
analogues à ceux dont parle Albert Durer, attachés aux flancs
de la forteresse de Schaffhausen.)]
BATONS-ROMPUS, _zigzags_. C'est un boudin ou une baguette brisée que
l'on rencontre fréquemment dans les arcs, archivoltes, cintres, bandeaux
et pilastres même de l'architecture du XIIe siècle. Les tailleurs de
pierre de cette époque étaient arrivés à une exécution parfaite, et ils
se plaisaient à varier les membres nombreux des archivoltes, les
réunions de moulures, au moyen de combinaisons de tracés qui
produisaient un grand effet par le jeu des lumières et des ombres. Les
bâtons-rompus les plus ordinaires sont ceux que nous donnons dans la
fig. 1, reproduisant l'archivolte d'une des fenêtres de la cathédrale de
Tulle. Cette ornementation se combine avec l'appareil des claveaux;
ceux-ci étant taillés et ravalés avant la pose, rien n'était plus simple
que le tracé du boudin rompu sur chacun d'eux, comme le démontre le
voussoir A; l'assemblage de ces voussoirs produisait beaucoup d'effet à
peu de frais. Mais c'est en Normandie surtout que ce moyen de décorer
les archivoltes est fort employé du XIe au XIIIe siècle. La pierre de
taille employée dans cette contrée se prêtait à ces recherches de
moulures. Non-seulement en Normandie on trouve un grand nombre d'arcs
moulurés, tracés suivant la fig. 1, mais les bâtons-rompus se doublent,
se contrarient (2)[117], se pénètrent même parfois. Les monuments normands
de l'Angleterre nous donnent les plus nombreux et riches exemples de ce
genre de décoration[118].
Les architectes de l'Ile de France n'usèrent qu'avec discrétion de la
moulure en bâtons-rompus. Ils évitaient les bizarreries, les recherches,
et semblaient prendre à tâche dans leurs édifices de laisser aux grandes
lignes de l'architecture leur fonction, de repousser les formes qui
pouvaient détruire leur simplicité. S'ils adoptèrent le boudin ou la
baguette brisée dans certains cas, ce n'était qu'en les subordonnant à
des membres de moulures conservant la pureté des courbes principales, en
leur faisant jouer un rôle très-secondaire. Nous citerons cependant le
grand arc doubleau de l'entrée du choeur de l'église de Saint-Martin des
Champs à Paris, qui est flanqué de deux gros boudins présentant des
zigzags très-accentués et d'une dimension peu ordinaire; mais il faut
dire que cet arc doubleau n'est pas à l'échelle de l'architecture du
choeur, et que le maître de l'oeuvre a voulu dissimuler la lourdeur de
cet arc par une dentelure qui lui donne de la légèreté; c'est là une
exception[119]. L'abus de la moulure en bâtons-rompus, dans les édifices
de la dernière période romane en Normandie et en Angleterre, fatigue et
donne un aspect monotone à l'architecture de cette époque. Cette moulure
en zigzags porte mal sur les tailloirs des chapiteaux lorsqu'elle prend
une certaine importance; elle ne produit un bon effet que lorsqu'elle
est comprise entre des nerfs accusant la courbe de l'arc, comme dans le
choeur de la cathédrale de Canterbury (3)[120], lorsque ses dentelures ne
sont pas assez saillantes pour rompre cette courbe. On voit encore des
bâtons-rompus dans l'architecture de la première période ogivale, comme
à la cathédrale de Noyon, dans le choeur de l'église Saint-Germer. Ils
disparaissent complétement lorsque le système de l'architecture adopté à
la fin du XIIe siècle se développe, c'est-à-dire vers 1200.
[Illustration: Fig. 1 et 2]
[Illustration: Fig. 3.]
[Note 117: Porte du clocher de Saint-Loup, à Bayeux.]
[Note 118: Voy. _A Gloss. of Terms used in Greec., Rom.,
Ital, and Gothic. Archit._ Oxford, J. H. Parker, 1850.]
[Note 119: Cet arc doubleau a été déposé et reposé avec
surélévation au XIIIe siècle, lorsque la nef de cette église
fut reconstruite, ainsi que les voûtes hautes du choeur.]
[Note 120: En parlant de l'architecture française, on ne
s'étonnera pas si nous citons souvent la cathédrale de
Canterbury. Le choeur de cette cathédrale a été élevé par des
architectes sortis de France (voy. _The Architect. Histor. of
Canterbury cathedral_, par le Rév. R. Willis. London, 1845.)]
BEFFROI, s. m. _Baffraiz_. On désigne par ce mot un ouvrage de charpente
destiné à contenir et à permettre de faire mouvoir des cloches; prenant
le contenant pour le contenu, on a donné le nom de beffroi aux tours
renfermant les cloches de la _commune_. Les tours roulantes en bois
destinées à l'attaque des places fortes pendant le moyen âge, et jusqu'à
l'emploi de l'artillerie à feu, sont aussi nommées _beffrois_ ou
_bretèches_ (voy. ce mot).
_Beffrois de charpente_. Les clochers des églises sont toujours disposés
pour contenir des beffrois en charpente, au milieu desquels manoeuvrent
les cloches. Ces beffrois sont posés sur une retraite ou sur des
corbeaux ménagés dans la construction des tours, et s'élèvent en se
rétrécissant vers leur sommet, afin de ne pas toucher les parois
intérieures de la maçonnerie lorsque le mouvement imprimé aux cloches
les fait osciller, et aussi pour présenter une plus grande résistance à
l'action de va-et-vient de ces cloches mises en branle. Dès que l'usage
des cloches d'un poids considérable fut adopté, on dut les suspendre
dans des beffrois de charpente indépendants de la construction en
maçonnerie. En France, en Belgique, en Allemagne, on construisait déjà,
au Xe siècle, des clochers d'un diamètre tel, qu'il fait supposer
l'emploi de fortes et nombreuses cloches, la construction de beffrois
intérieurs de charpente très-importants. Il ne nous reste pas une seule
de ces charpentes antérieures au XVIe siècle. Nous ne pourrions donc
donner un exemple appuyé sur un monument existant.
Avant 1836, le clocher vieux de la cathédrale de Chartres contenait un
beffroi considérable du XIVe siècle; malheureusement, cette curieuse
charpente fut brûlée à cette époque, et nous n'en possédons qu'un dessin
donnant l'enrayure basse (1) avec le premier étage. Deux gros poinçons
divisaient ce beffroi en deux travées dans toute la hauteur, et les
cloches étaient suspendues dans chacune de ces deux travées; les
tourillons de leurs moutons posaient sur les deux pans de bois latéraux
et sur les chapeaux assemblés dans ces poinçons portés par les liens
courbes inférieurs et soulagés par des arbalétriers à chaque étage,
ainsi que l'indique la fig. 2. Un escalier en bois posé dans un des
angles desservait tous les étages du beffroi et tait destiné aux
sonneurs.
Avant le XVe siècle, les charpentiers paraissent s'être préoccupés, dans
la construction des beffrois, de maintenir le pan de bois central (car
les anciennes charpentes de beffrois sont toujours divisées en deux
travées) par des arbalétriers ou pièces inclinées reportant la charge
centrale sur les pans de bois latéraux. Mais on dut reconnaître que des
fermes taillées conformément à la fig. 2, posées les unes sur les
autres, étaient insuffisantes pour résister à la charge et surtout aux
oscillations causées par le mouvement des cloches; que les assemblages
devaient se fatiguer, étant successivement refoulés ou arrachés par le
balancement des cloches dont tout le poids se porte brusquement d'un
coté à l'autre.
À la fin du XVe siècle, les pans de bois des beffrois furent composés
d'une succession de croix de Saint-André, dont l'assemblage à mi-bois
les rendait beaucoup plus rigides, et arrêtait les effets de
l'oscillation sur les tenons et mortaises. En effet, lorsque les étages
des pans de bois des beffrois se composaient seulement du poinçon
central E, des deux poteaux corniers F et des deux arbalétriers A B, la
cloche étant en branle et dans la position indiquée par la fig. 3,
l'assemblage D était refoulé et l'assemblage C arraché; il en résultait
que le chapeau K faisait bientôt un mouvement de va-et-vient fort
dangereux de L en M. L'adjonction des deux pièces G H arrêta ce
mouvement en reportant toujours le poids de la cloche, quelle que fût sa
position, sur la verticale E. Partant de ce principe, les charpentiers
composèrent les pans de bois des beffrois de grillages en lozange d'une
grande résistance (4), moisés en X par des moises doubles avec clefs
pour éviter la poussée des pièces P P sur les poteaux corniers.
L'oscillation des beffrois fut très-réduite par cette combinaison. Mais
le mouvement des grosses cloches est tellement puissant que ces pans de
bois rendus rigides, entraînés tout d'une pièce, tantôt d'un côté,
tantôt de l'autre, avaient pour effet, à la longue, de faire pivoter
l'ensemble de la charpente de façon à placer l'enrayure basse et
l'enrayure haute sur deux plans non parallèles, ainsi que l'indique la
fig. 5. Les quatre pans de bois latéraux et le pan de bois central
gauchissaient, et la dernière enrayure du sommet arrivait à battre les
parois de maçonnerie des tours en A; les cloches manoeuvraient mal entre
ces surfaces gauches, et leurs battants, prenant un léger mouvement de
rotation, frappaient les bords du bronze à faux et brisaient les
cloches. Pour parer à cet inconvénient, on établit des goussets R aux
angles de chaque enrayure à tous les étages (6); dès lors les pans de
bois furent maintenus dans leurs plans. Ces perfectionnements apportés
successivement par les charpentiers habiles du XVe siècle furent oubliés
un siècle plus tard, et les beffrois, en grand nombre, qui datent du
XVIIe siècle, sont, malgré l'équarrissage démesuré du bois, de pauvres
charpentes fort mal combinées, mal exécutées, et qui s'affaissent sous
leur propre poids.
Les incendies, le défaut d'entretien, de maladroites réparations ont
détruit ou altéré les beffrois que les XIIIe, XIVe et XVe siècles
avaient élevés; ce que nous donnons ici ne peut être que le résultat de
quelques observations faites sur des débris informes aujourd'hui.
Toutefois ces observations nous ont permis de reconstituer un énorme
beffroi d'après ces données, celui de la tour sud de la cathédrale de
Paris; et, à défaut d'une ancienne, charpente complète, nous croyons
pouvoir représenter celle-ci, dans laquelle nous avons cherché à
profiter de l'expérience des charpentiers du moyen âge, et qui résume
les principales règles posées ci-dessus[121].
La fig. 7 présente le plan de l'enrayure basse de ce beffroi, qui repose
sur une saillie de la maçonnerie ménagée à cet effet. Au lieu d'un seul
pan de bois intermédiaire, ici il y en a deux, se coupant à angle droit,
à cause de l'énorme hauteur de cette charpente et pour donner plus de
fixité au poinçon central. L'un de ces deux pans de bois ne s'élève que
jusqu'au second étage; les deux derniers étages restants ne conservent
plus qu'un seul pan de bois de refend pour permettre le jeu des grosses
cloches. La fig. 8 donne le plan de l'enrayure supérieure de ce beffroi,
au sommet duquel est posé un chemin de service et une galerie vitrée
recouverte de plomb. La fig. 9 donne l'un des quatre pans de bois
latéraux, la fig. 10 le pan de bois de refend s'élevant jusqu'au faîte
de la charpente. Le second pan de bois de refend, à angle droit, est en
tout semblable à celui-ci, si ce n'est qu'il n'existe que jusqu'au point
A. L'ensemble de l'ouvrage est garni tout autour d'abat-sons recouverts
de plomb, et ces abat-sons tenant seulement à la charpente, suivent ses
mouvements sans que les oscillations puissent agir sur les piliers en
pierre de la tour. C'est donc là, conformément à la méthode ancienne, un
ouvrage complétement indépendant de la maçonnerie, garni de ses
accessoires et garanti des intempéries par les ouïes qui sont destinées
à rabattre le son des cloches. La pluie qui s'introduit par les longues
baies de la tour, fouettée par le vent, rencontre une construction
isolée bien couverte, s'égoutte d'un abat-son sur l'autre jusqu'au point
B où un trottoir libre, isolé de la maçonnerie et recouvert également de
plomb, la renvoie sur les galeries en pierre extérieures. Lorsque le
bourdon suspendu en C est en branle, à grande volée, l'oscillation de ce
beffroi à son sommet est de cinq centimètres environ, à peine sensible
au niveau B des galeries, et inappréciable au-dessus de l'enrayure
basse[122].
Dans le nord, il était d'usage souvent d'établir des beffrois dans les
charpentes mêmes des flèches en bois recouvrant des tours d'une
dimension médiocre; ce système fatiguait beaucoup les murs en
maçonnerie, et on dut renoncer à l'employer lorsque les cloches étaient
d'un poids considérable.
Les flèches des cathédrales de Reims, de Paris, de Beauvais, de Rouen,
de la Sainte-Chapelle du Palais, etc., contenaient un grand nombre de
cloches, mais d'une petite dimension. La cathédrale d'Amiens, qui a
conservé sa flèche du commencement du XVIe siècle, contient un petit
beffroi indépendant de la charpente dans sa basse lanterne. Dans ce cas,
les beffrois n'étaient pas munis d'abat-sons; leurs bois étaient
simplement garnis de plomb et posaient sur un terrasson recevant les
eaux de pluie chassées par le vent au milieu de ces charpentes à l'air
libre.
_Beffroi de commune._ Lorsqu'au XIe siècle s'établirent les premières
communes, elles s'assemblaient au son des cloches, et presque toujours
alors c'était des tours des églises que partait le signal des réunions.
Le clergé régulier et séculier était généralement opposé à ces conquêtes
de la bourgeoisie, à ces _conjurations_ qui tendaient à secouer le joug
féodal[123]. Les laïques, les abbés interdisaient les clochers des églises
aux nouveaux _citoyens_, et ne permettaient pas de sonner les cloches
pour un autre motif que celui des offices.
Souvent cette opposition était la cause de scènes de violence que
déploraient les chefs des villes affranchies. Plutôt que de provoquer
des luttes continuelles, les bourgeois installèrent des cloches
au-dessus des portes des villes, sur des tours destinées à tout autre
usage qu'à celui de clocher, et ce ne fut qu'à la fin du XIIe siècle et
au commencement du XIIIe que certaines communes purent songer à élever
les tours uniquement réservées aux cloches de la ville. Ces tours
prirent le nom de _beffrois_. Elles furent d'abord isolées; elles
étaient comme le signe visible de la franchise de la commune. Plus tard,
elles furent réunies à la _maison de ville_; c'était le donjon
municipal. Il ne nous reste plus en France qu'un bien petit nombre de
ces monuments, témoins des premiers et des plus légitimes efforts des
populations urbaines pour conquérir la liberté civile, et encore ces
rares exemples que nous possédons ne remontent pas au delà du XIVe
siècle.
Les premiers beffrois isolés se composaient d'une grosse tour carrée, le
plus souvent surmontée d'un comble en charpente recouvert d'ardoises ou
de plomb, dans lequel étaient suspendues plusieurs cloches. Une galerie
ou étage percé de fenêtres sur les quatre faces servait de poste pour
les guetteurs qui, le jour et la nuit, avertissaient les citadins de
l'approche des ennemis, découvraient les incendies, réveillaient les
habitants au son des cloches ou des trompes. C'était du haut du beffroi
que sonnaient les heures du travail ou du repos pour les ouvriers, le
lever du soleil, le couvre-feu, que l'on annonçait au bruit des fanfares
les principales fêtes de l'année. La tour contenait ordinairement des
prisons, une salle de réunion pour les échevins et quelques dépendances
telles que dépôt d'archives, magasin des armes que l'on distribuait aux
bourgeois dans les temps de trouble, ou lorsqu'il fallait défendre la
cité.
Pendant le XIVe siècle, lorsque les grandes horloges furent devenues
communes, les beffrois reçurent des cadrans marquant les heures. Le
beffroi est longtemps la seule maison de ville, le _monument_ municipal
par excellence. Lorsque le pouvoir féodal est le plus fort, son premier
acte d'autorité est la démolition du beffroi. En 1322, l'évêque et le
chapitre de Laon obtiennent de Charles IV une ordonnance dans laquelle
il est dit: «Qu'à l'avenir, en la ville, cité et faubourg de Laon, il ne
pourra y avoir, commune, corps, université, échevinage, maire, jurés,
coffre commun, _beffroi_, _cloche_, sceau ni autre chose appartenant à
l'état de la commune.[124]» Et plus tard, en 1331, Philippe VI rend une
seconde ordonnance confirmative de la première, se terminant par cette
clause: «Il n'y aura plus à Laon de tour du beffroi; et les deux cloches
qui y étaient en seront ôtées et confisquées au roi. Les deux autres
cloches qui sont en la tour de la Porte-Martel y resteront, dont la
grande servira à sonner le couvre-feu au soir, le point du jour au
matin, et le tocsin; et la petite pour faire assembler le guet[125].»
Noyon, Laon, Reims, Amiens possédaient des beffrois. Cette dernière
ville a conservé le sien jusqu'à nos jours; mais reconstruit à plusieurs
reprises et dénaturé pendant le dernier siècle, la base seule de la tour
carrée présente encore quelques traces de constructions élevées pendant
les XIIIe et XVe siècles[126]. Les autres grandes cités que nous venons de
nommer ont laissé détruire complétement les leurs. Ce n'est plus, en
France, que dans quelques villes de second ordre qu'on trouve encore des
beffrois.
Nous donnons ici (11) celui de la ville de Béthune (Pas-de-Calais) qui
est assez bien conservé et peut donner une idée de ces constructions
municipales au XIVe siècle. L'étage inférieur, masqué derrière des
maisons particulières, contenait les services mentionnés ci-dessus. Une
grande salle percée de huit baies renfermait les grosses cloches;
au-dessus était une salle percée de meurtrières et de petites
ouvertures. Un escalier à vis posé sur l'un des angles monte à la
galerie supérieure, flanquée aux angles d'échauguettes crénelées. Un
comble recouvert d'ardoise et de plomb contient un carillon et une
lanterne supérieure avec galerie pour le guetteur. Suivant l'usage, une
girouette couronne la flèche. Les villes d'Auxerre, de Beaune ont encore
leurs beffrois. Voici (12) celui d'Évreux, construit au XVe siècle et
qui est complet. Nous en donnons les plans, avec la vue perspective, aux
trois étages ABC. Les municipalités déployaient un certain luxe dans ces
constructions urbaines; elles tenaient à ce que leurs couronnements
élevés, souvent ornés de clochetons, d'aiguilles, de grandes lucarnes,
fussent aperçus de loin, et témoignassent de la richesse de la cité.
Nous avons dit, en commençant, que les cloches de la commune étaient
suspendues, dans certains cas, au-dessus d'anciennes portes de villes.
Peut-être est-ce en souvenir de cette disposition provisoire que
beaucoup de beffrois isolés furent construits à dessein sous forme de
porte surmontée d'une ou deux tours. Nous citerons parmi les beffrois
servant de porte, bâtis à cheval sur une rue, les tours de beffroi de
Saint-Antonin, de Troyes (démolie aujourd'hui), d'Avallon, de Bordeaux.
Ce dernier beffroi est fort remarquable; il se compose de deux grosses
tours entre lesquelles s'ouvre un arc laissant un passage public.
Au-dessus, un second arc couronné par un crénelage et un comble couvre
la sonnerie (voy. PORTE).
Dans quelques villes, l'une des tours de l'église principale servit et
sert encore de beffroi. À Metz, à Soissons, à Saint-Quentin, une des
tours de la cathédrale est restée destinée à cet usage. Quant aux
beffrois tenant aux hôtels de ville, nous renvoyons nos lecteurs au mot
HÔTEL DE VILLE.
_Beffroi, machine de guerre._ Pendant les siéges du moyen âge, on se
servait de tours de bois mobiles pour jeter, sur les murailles
attaquées, des troupes de soldats qui livraient ainsi l'assaut de plain
pied (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE). Ces tours prenaient le nom de
beffrois. Cet engin de guerre était en usage dans l'antiquité. César,
dans ses Mémoires, indique souvent leur emploi. Après avoir élevé des
terrassements qui permettaient d'approcher de grosses machines des
murailles attaquées, comblé les fossés et établi des mantelets qui
couvraient les travailleurs, l'armée de César, au siége d'une place
forte défendue par les Nerviens, construit une tour de bois hors de la
portée des traits des assiégés.
«Lorsqu'ils nous virent dresser la tour, dit César[127], après avoir posé
des mantelets et élevé la terrasse, les Nerviens se mirent à rire du
haut de leurs murailles, et demandèrent à grands cris ce que nous
voulions faire, à une si grande distance, d'une si énorme machine; avec
quelles mains et quels efforts des hommes d'une si petite taille
pourraient la remuer (car les Gaulois, à cause de leur haute stature,
méprisent notre petite taille); prétendions-nous approcher cette masse
de leurs murs? Mais lorsqu'ils la virent s'ébranler et s'avancer vers
leurs défenses, étonnés d'un spectacle si nouveau, ils envoyèrent à
César des députés pour traiter de la paix...»
Les Gaulois _imitateurs_, d'après le dire de César lui-même, ne
tardèrent pas à adopter, eux aussi, les tours de bois mobiles. Lorsque
le camp des Romains est assiégé par les Nerviens révoltés[128], «le
septième jour du siége, un grand vent s'étant élevé, les ennemis
lancèrent dans le camp des dards enflammés, et avec la fronde des balles
d'argile rougies au feu. Les baraques de nos soldats, couvertes en
paille à la manière gauloise, eurent bientôt pris feu, et en un instant
le vent porta la flamme sur tout le camp. Alors, poussant de grands cris
comme si déjà la victoire eût été pour eux, ils firent avancer leurs
tours et leurs tortues, et commencèrent à escalader les retranchements.
Mais tels furent le courage et la solidité de nos troupes, que, de
toutes parts environnées de flammes, accablées d'une grêle de traits,
sachant que l'incendie dévorait leur bagage et leur fortune, aucun
soldat ne quitta son poste et ne songea même à regarder en arrière, tous
combattirent avec acharnement. Cette journée fut rude pour nous;
cependant beaucoup d'ennemis y furent tués ou blessés; entassés au pied
du rempart, les derniers venus empêchaient les autres de se retirer.
Quand l'incendie fut un peu apaisé, les assaillants ayant roulé une de
leurs tours près du retranchement, les centurions de la troisième
cohorte postés sur ce point s'éloignèrent, emmenèrent tout leur monde,
et, appelant les ennemis du geste et de la voix, les invitèrent à entrer
s'ils voulaient; aucun n'osa se porter en avant. On les dispersa par une
grêle de pierres, et on brûla leur tour....»
Depuis lors, et jusqu'à l'emploi de l'artillerie à feu, on ne cessa,
dans les Gaules, d'employer ce moyen d'attaque pendant les siéges. Il
n'est pas besoin de dire qu'il ne nous reste aucun renseignement
pratique sur ces énormes machines. Nous devons nous en tenir aux
descriptions assez vagues qui nous sont restées, à quelques vignettes de
manuscrits exécutées de façon qu'il est impossible de constater les
moyens employés pour les faire mouvoir. Pendant le moyen âge, ces tours
mobiles étaient assez vastes pour contenir une troupe nombreuse; elles
étaient divisées par des planchers formant plusieurs étages percés de
meurtrières, et leur sommet crénelé, dont la hauteur était calculée de
manière à dominer la crête des tours ou murailles attaquées, recevait un
pont s'abattant sur les parapets des assiégés, lorsque le beffroi était
amené le long des murs. On garnissait extérieurement ces grandes
charpentes de peaux fraîches, de grosses étoffes de laine mouillées pour
les préserver des projectiles incendiaires (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE,
fig. 15 et 16).
C'est au siége du château de Breteuil par le roi Jean (1356), qu'il est
fait mention une des dernières fois d'un beffroi mobile, et la
description que Froissart donne de ce siége mérite d'être transcrite,
car l'artillerie à feu commence à jouer un rôle important en détruisant
les anciens engins d'assaut, si formidables jusqu'alors.
«Et sachez que les François qui étoient devant Breteuil ne séjournoient
mie de imaginer et subtiller plusieurs assauts pour plus gréver ceux de
la garnison. Aussi les chevaliers et écuyers qui dedans étoient,
subtilloient nuit et jour pour eux porter dommage; et avoient ceux de
l'ost fait lever et dresser grands engins qui jetoient nuit et jour sur
les combles des tours, et ce moult les travailloit. Et fit le roi de
France faire par grand'foison de charpentiers un grand beffroy à trois
étages que on menoit à roues quelle part que on vouloit. En chacun étage
pouvoit bien entrer deux cents hommes et tous eux aider; et étoit
breteskié et cuiré pour le trait trop malement fort; et l'appeloient les
plusieurs un cas, et les autres un atournement d'assaut. Si ne fut mie
si tôt fait, charpenté ni ouvré. Entrementes que on le charpenta et
appareilla, on fit par les vilains du pays, amener, apporter et acharger
grand'foison de bois et tout renverser en ses fossés, et estrain et
trefs (paille et pièces de bois) sus pour amener ledit engin sur les
quatre roues jusques aux murs pour combattre à ceux de dedans. Si mit-on
bien un mois à remplir les fossés à l'endroit où on vouloit assaillir et
à faire le char (le charroi). Quand tout fut prêt, en ce beffroy
entrèrent grand'foison de bons chevaliers et écuyers qui se désiroient à
avancer. Si fut ce beffroy sur ces quatre roues abouté et amené jusques
aux murs. Ceux de la garnison avoient bien vu faire ledit beffroy, et
savaient bien l'ordonnance en partie comment on les devoit assaillir. Si
étoient pourvus selon ce de canons jetant feu et grands gros carreaux
pour tout dérompre. Si se mirent tantôt en ordonnance pour assaillir ce
beffroy et eux défendre de grand'volonté. Et de commencement, ainçois
que ils fesissent traire leurs canons, ils s'en vinrent combattre à ceux
du beffroy franchement, main à main. Là eut fait plusieurs grands
appertises d'armes. Quand ils se furent plenté ébattus, ils commencèrent
à traire de leurs canons et à jeter feu sur ce beffroy et dedans, et
avec ce feu traire épaissement grands carreaux et gros qui en blessèrent
et occirent grand'foison, et tellement les enfoncèrent que ils ne
savoient auquel entendre. Le feu, qui étoit grégeois, se prit au toit de
ce beffroy, et convint ceux qui dedans étoient issir de force, autrement
ils eussent été tout ars et perdus. Quand les compagnons de Breteuil
virent ce, si eut entre eux grand'huerie, et s'écrièrent haut:
«Saint-George! Loyauté et Navarre! Loyauté!» Et puis dirent: «Seigneurs
françois, par Dieu, vous ne nous aurez point ainsi que vous cuidez.» Si
demeura la greigneure partie de ce beffroy en ces fossés, ni onques
depuis nul n'y entra...[129]»
Lorsqu'à la fin du XVe siècle, les auteurs de l'antiquité furent en
honneur, on fit de nombreuses traductions de Végèce, de Vitruve, et
leurs traducteurs ou commentateurs s'ingénièrent à trouver dans ces
auteurs des applications à l'art militaire de leur temps. Ces travaux,
utiles peut-être quant à la tactique, ne pouvaient s'appliquer à l'art
des siéges en face de l'artillerie à feu, et les combinaisons plus ou
moins ingénieuses de machines de guerre que quelques savants s'amusaient
à mettre sur le papier, restèrent dans les livres; ils ne pouvaient
avoir et n'eurent aucun résultat pratique; nous n'en parlerons donc
pas[130].
[Illustration: Fig. 1]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig 3 et 4.]
[Illustration: Fig. 5 et 6]
[Illustration: Fig. 7 et 8]
[Illustration: Fig. 9]
[Illustration: Fig. 10]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Note 121: Notre _Dictionnaire_ tendant avant tout vers un
but pratique, on ne nous saura pas mauvais gré, nous
l'espérons, de donner un exemple d'une construction neuve,
élevée d'après les règles et des principes que les anciens
exemples ne sauraient nous fournir dune manière complète. Le
beffroi neuf de Notre-Dame de Paris fonctionne bien depuis
cinq ans, et sans qu'il soit possible de remarquer la plus
légère altération dans tout le système.]
[Note 122: Cette charpente, qui a remplacé un beffroi du
XVIIe siecle, a été exécutée en beau bois de chêne par M.
Bellu, entrepreneur.]
[Note 123: Voy. ARCHITECTURE CIVILE.]
[Note 124: A. Thierry. _Lettres sur l'histoire de France_,
lett. XVIII.]
[Note 125: _Ibid._--Les cloches étaient placées «inter
insignia de natura consulatus existentia.» (Les _Olim_,
ordonnance XI, 68, art. IX.) Retirer à une ville ses cloches,
c'était retirer au corps municipal de cette ville,
non-seulement le moyen, mais le droit de s'assembler. Pendant
toute la durée de l'interdiction, les affaires restaient
suspendues, ou étaient dévolues à la décision des officiers
royaux. Un tel état de choses ne durait pas longtemps, et la
ville pouvait d'ordinaire abréger sa durée en rachetant le
droit des cloches. (Les _Olim_, I, p. 836 du texte, note
126.)]
[Note 126: Voy. la _Description du beffroi de la ville
d'Amiens_, par M.H. Dusevel. Amiens, 1847.]
[Note 127: Livre II, _De Bello gallico_.]
[Note 128: Livre V. _De Bello gallico._]
[Note 129: _Chron. de Froissart_, liv. I, part. II, chap.
XXI. Édit. Buchon.]
[Note 130: Voy. entre autres _Roberti Valturii de re
militari_, lib. XII; 1493. Édit. de 1534; Paris, pet. in-f°
latin, avec de nombreuses planches en bois, donnant les plus
étranges inventions de machines pour attaquer et prendre les
places fortes.]
BÉNITIER, s. m. _Benoistier_. Petite cuve dans laquelle on laisse
séjourner l'eau bénite pour l'usage des fidèles, à l'entrée ou à la
sortie des églises. Il y a deux sortes de bénitiers: les bénitiers
portatifs et les bénitiers fixes. Nous ne nous occuperons que de ces
derniers, les premiers faisant partie des ustensiles à l'usage du culte.
Il nous serait difficile de dire à quelle époque les bénitiers fixes
furent posés à la porte des églises. Nous connaissons quelques bénitiers
informes qui paraissent avoir été très-anciennement scellés dans les
piédroits des portes d'églises d'une date reculée; mais il nous paraît
difficile de dire si ces bénitiers appartiennent à l'époque de la
construction de ces édifices, ou s'ils ont été placés après coup. Ces
bénitiers, en tant qu'ils soient primitifs, ne sont guère que de
très-petites cuves en pierre et en forme d'une demi-sphère. Nous serions
tenté de croire (bien que nous ne puissions appuyer notre opinion sur
aucune preuve certaine) que, dans les églises antérieures au XIIe
siècle, le bénitier était un vase de métal que l'on plaçait près de
l'entrée des églises lorsque les portes étaient ouvertes. Cette
conjecture n'est basée que sur l'absence de toute disposition indiquant
la place de cet accessoire. Sous le porche des églises primitives de
l'ordre de Cluny, il y avait presque toujours une table de pierre d'une
dimension médiocre posée près de la porte. Cette table était-elle
destinée à recevoir un bénitier portatif? C'est ce que nous n'oserions
affirmer. Était-elle, comme semblent le croire quelques auteurs, entre
autres Mabillon, un autel? L'absence de monuments existant aujourd'hui
nous laisse à cet égard dans le doute.
Une gravure donnée par Dom. Plancher[131], dans son _Histoire de
Bourgogne_, et représentant le porche de l'église abbatiale de
Moutier-Saint-Jean, montre un bénitier fort important placé devant le
trumeau de la porte centrale. La façade de cette église avait été élevée
vers 1130, et le bénitier semble appartenir à la même époque; autant
qu'on peut en juger par la gravure, fort grossièrement exécutée, ce
bénitier paraît être en bronze et posé immédiatement sous les pieds de
la statue de la Vierge qui fait partie du trumeau. Nous donnons ici (1)
une copie de ce bénitier avec son entourage[132]. Il était porté sur une
colonne dont l'excessive maigreur nous fait supposer qu'elle était en
métal.
L'absence des bénitiers d'une époque ancienne dans nos églises n'aurait
pas lieu de surprendre, s'il était constaté qu'ils eussent été
généralement exécutés en bronze. En effet, les bénitiers en pierre, que
nous trouvons tenant à des monuments des XIIe et XIIIe siècles, sont
d'une extrême simplicité, et nous ne les rencontrons que dans des
églises pauvres. On peut donc supposer avec assez de raison que les
bénitiers des églises riches, étant en bronze, ont été volés, détruits
et fondus à l'époque des guerres religieuses. Dans les petites églises
du Soissonnais, de l'Oise, construites à la fin du XIIe siècle et au
commencement du XIIIe, il existe un grand nombre de bénitiers taillés
comme l'indique la fig. 1 bis.[133].
Mais les architectes du XIIIe siècle aimaient à faire tenir aux édifices
tous les accessoires nécessaires; ils étaient portés à prévoir, dans la
construction, des objets qui jusqu'alors avaient été regardés comme des
meubles; ils durent disposer des bénitiers faisant partie de l'édifice,
près des portes, de même qu'ils accusaient franchement les piscines, les
crédences. Ces accessoires devenaient pour eux autant de motifs de
décoration. Près de la porte méridionale de l'église de
Villeneuve-le-Roi, on voit encore un bénitier tenant au pilier de
droite; ce bénitier est combiné avec la construction (2).
Ses assises règnent avec les assises du pilier; ce n'est pas un
accessoire rapporté après coup: il est prévu en bâtissani. La cuve
polygonale est surmontée d'un dais finement taillé. Cet édicule, comme
la construction à laquelle il tient, date de la première moitié du XIIIe
siècle[134].