cause d'un phénomène observé dès long-temps: la propriété qu'ont les
terres en général, et surtout les montagnes, d'attirer les nuages.
Quiconque a vu diverses plages, a pu se convaincre que les nuages
toujours créés sur la mer, s'élèvent ensuite par une marche constante
vers les continents, et se dirigent de préférence vers les plus hautes
montagnes qui s'y trouvent. Quelques physiciens ont voulu voir en ceci
une _vertu d'attraction_; mais outre que cette _cause occulte_ n'a rien
de plus clair que l'_ancienne horreur du vide_, il est ici des agens
matériels qui rendent une raison mécanique de ce phénomène; je veux dire
les lois de l'équilibre des fluides, par lesquelles les masses de l'air
lourd poussent en haut les masses de l'air léger. En effet, les
continents étant toujours, à égalité de latitude et de niveau, plus
échauffés que les mers, il en doit résulter un courant habituel qui
porte l'air, et par conséquent les nuages, de la mer sur la terre. Ils
s'y dirigeront d'autant plus que les montagnes seront plus échauffées,
plus _aspirantes_: s'ils trouvent un pays plat et uni, ils glisseront
dessus sans s'y arrêter, parce que ce terrain étant également échauffé,
rien ne les y condense; c'est par cette raison qu'il ne pleut jamais, ou
que très-rarement, pendant l'été, en Égypte et dans les déserts d'Arabie
et d'Afrique. L'air de ces contrées échauffé et dilaté, repousse les
nuages, parce qu'ils sont une _vapeur_, et que toute vapeur est
constamment élevée par l'air chaud. Ils sont contraints de surnager dans
la région moyenne, où le courant régnant les porte vers les parties
élevées du continent, qui font en quelque sorte office de cheminée,
ainsi que je l'ai déja dit. Là, plus éloignés du plan de la terre, qui
est le grand foyer de la chaleur, ils sont refroidis, condensés, et, par
un mécanisme semblable à celui des chapiteaux dans la dilatation, leurs
particules se résolvent en pluies ou en neiges; en hiver, les effets
changent avec les circonstances: alors que le soleil est éloigné des
pays dont nous parlons, la terre n'étant plus si échauffée, l'air y
prend un état rapproché de celui des hautes montagnes; il devient plus
froid et plus dense; les vapeurs ne sont plus enlevées aussi haut; les
nuages se forment plus bas; souvent même ils tombent jusqu'à terre, où
nous les voyons sous le nom et la forme de _brouillards_. A cette
époque, accumulés par les vents d'ouest, et par l'absence des courants
qui les emportent pendant l'été, ils sont contraints de se résoudre sur
la plaine; et de là l'explication de ce problème:[194]_Pourquoi
l'évaporation étant plus forte en été qu'en hiver, il y a cependant plus
de nuages, de brouillards et de pluies en hiver qu'en été?_ De là encore
la raison de cet autre fait commun à l'Égypte et à la Palestine:[195]Que
_s'il y a une pluie continue et douce, elle se fera plutôt de nuit que
de jour_. Dans ces pays, on observe en général que les nuages et les
brouillards s'approchent de terre pendant la nuit, et s'en éloignent
pendant le jour, parce que la présence du soleil excite encore une
chaleur suffisante pour les repousser: j'en ai eu des preuves fréquentes
au Kaire, dans les mois de juillet et d'août 1783. Souvent au lever du
soleil nous avions du brouillard, le thermomètre étant à 17 degrés; 2
heures après, le thermomètre étant à 20, et montant jusqu'à 24 degrés,
le ciel était couvert et parsemé de nuages qui couraient au sud.
Revenant de Suez à la même époque, c'est-à-dire du 24 au 25 juillet,
nous n'avions point eu de brouillard pendant les deux nuits que nous
avions couché dans le désert; mais étant arrivé à l'aube du jour en vue
de la vallée d'Égypte, je la vis couverte d'un lac de vapeurs qui me
parurent stagnantes: à mesure que le jour parut, elles prirent du
mouvement et de l'élévation; et il n'était pas 8 heures du matin, que la
terre était découverte, et l'air n'avait plus que des nuages épars qui
remontaient la vallée. L'année suivante, étant chez les Druzes,
j'observai des phénomènes presque semblables. D'abord, sur la fin de
juin il régna une suite de nuages que l'on attribua au débordement du
Nil sur l'Égypte[196], et qui effectivement venaient de cette partie, et
passaient au _nord-est_[197]. Après cette première irruption, il survint
sur la fin de juillet et en août une seconde saison de nuages. Tous les
jours, vers 11 heures ou midi, le ciel se couvrait, souvent le soleil ne
paraissait pas de la soirée; le pic du _Sannin_ se chargeait de nuages;
et plusieurs grimpant sur les pentes, couraient parmi les vignes et les
sapins: souvent étant à la chasse ils m'ont enveloppé d'un brouillard
blanc, humide, tiède et opaque, au point de ne pas voir à 4 pas. Vers
les 10 ou 11 heures de nuit, le ciel se démasquait, les étoiles
étincelaient, la nuit se passait sereine, le soleil se levait brillant,
et vers le midi l'effet de la veille recommençait. Cette répétition
m'inquiéta d'autant plus, que je concevais moins ce que devenait toute
cette somme de nuages. Une partie, à la vérité, passait la chaîne du
_Sannin_, et je pouvais supposer qu'elle allait sur l'Anti-Liban ou dans
le désert; mais celle qui était en route sur la pente, au moment où le
soleil se couchait, que devenait-elle, surtout ne laissant ni rosée ni
pluie capable de la consommer? Pour en découvrir la raison, j'imaginai
de monter plusieurs jours de suite, à l'aube du matin, sur un sommet
voisin, et là, plongeant sur la vallée et sur la mer par une ligne
oblique d'environ cinq lieues, j'examinai ce qui se passait. D'abord je
n'apercevais qu'un lac de vapeurs qui voilaient les eaux, et cet horizon
maritime me paraissait obscur, pendant que celui des montagnes était
très-clair: à mesure que le soleil l'éclairait, je distinguais des
nuages par le reflet de ses rayons; ils me paraissaient d'abord
très-bas, mais à mesure que la chaleur croissait, ils se séparaient,
montaient, et prenaient toujours la route de la montagne, pour y passer
le reste du jour, ainsi que je l'ai dit. Alors je supposai que ces
nuages que je voyais ainsi monter, étaient en grande partie ceux de la
veille qui, n'ayant pas achevé leur ascension, avaient été saisis par
l'air froid, et rejetés à la mer par le vent de terre. Je pensai qu'ils
y étaient retenus toute la nuit, jusqu'à ce que le vent de mer se
levant, les reportât sur la montagne, et les fit passer en partie
par-dessus le sommet, pour aller se résoudre de l'autre côté en rosée,
ou abreuver l'air altéré du désert.
J'ai dit que ces nuages ne nous apportaient point de rosée; et j'ai
souvent remarqué que lorsque le temps était ainsi couvert, il y en avait
moins que lorsque le soleil était clair. En tout temps la rosée est
moins abondante sur ces montagnes qu'à la côte et dans l'Égypte: et cela
s'explique très-bien, en disant que l'air ne peut élever à cette hauteur
l'excès d'humidité dont il se charge; car la rosée est, comme l'on sait,
cet excès d'humide que l'air échauffé dissout pendant le jour, et qui,
se condensant par la fraîcheur du soir, retombe avec d'autant plus
d'abondance, que le lieu est plus voisin de la mer[198]: de là les
rosées excessives dans le Delta, moindres dans la Thébaïde et dans
l'intérieur du désert, selon ce que l'on m'en a dit; et si l'humidité ne
tombe point lorsque le ciel est voilé, c'est parce qu'elle a pris la
forme de nuages, ou que ces nuages l'interceptent.
Dans d'autres cas, le ciel étant serein, l'on voit des nuages se
dissiper et se dissoudre comme de la fumée; d'autres fois se former à
vue d'oeil, et d'un point premier, devenir des masses immenses. Cela
arrive surtout sur la pointe du Liban, et les marins ont éprouvé que
l'apparition d'un nuage sur ce pic était un présage infaillible du vent
d'ouest. Souvent au coucher du soleil, j'ai vu de ces fumées s'attacher
aux flancs des rochers de _Nahr-el-Kelb_, et s'accroître si rapidement,
qu'en une heure la vallée n'était qu'un lac. Les habitants disent que ce
sont des vapeurs de la vallée; mais cette vallée étant toute de pierre
et presque sans eau, il est impossible que ce soient des émanations; il
est plus naturel de dire que ce sont les vapeurs de l'atmosphère, qui,
condensées à l'approche de la nuit, tombent en une pluie imperceptible,
dont l'entassement forme le lac fumeux que l'on voit. Les brouillards
s'expliquent par les mêmes principes; il n'y en a point dans les pays
chauds loin de la mer, ni pendant les sécheresses de l'été, parce qu'en
ces cas l'air n'a point d'humide excédent. Mais ils se montrent dans
l'automne après des pluies, et même en été après les ondées d'orages,
parce qu'alors la terre a reçu une matière d'évaporation, et pris un
degré de fraîcheur convenable à la condensation. Dans nos climats ils
commencent toujours à la surface des prairies, de préférence aux champs
labourés. Souvent au coucher du soleil on voit se former sur l'herbe une
nappe de fumée, qui bientôt croît en hauteur et en étendue. La raison en
est que les lieux humides et frais réunissent, plus que les lieux
poudreux, les qualités nécessaires à condenser les vapeurs qui tombent.
Il y a d'ailleurs une foule de considérations à faire sur la formation
et la nature de ces vapeurs, qui, quoique les mêmes, prennent à terre le
nom de _brouillards_, et dans l'air, celui de _nuages_. En combinant
leurs divers accidents, on s'aperçoit qu'ils suivent ces lois de
_combinaison_, de _dissolution_, de _précipitation_, et de _saturation_,
dont la physique moderne, sous le nom de _chimie_, s'occupe à développer
la théorie. Pour en traiter ici, il faudrait entrer dans des détails qui
m'écarteraient trop de mon sujet: je me bornerai à une dernière
observation relative au tonnerre.
Le tonnerre a lieu dans le Delta comme dans la Syrie; mais il y a cette
différence entre ces deux pays, que dans le Delta et la plaine de
Palestine, il est infiniment rare l'été, et plus fréquent l'hiver; dans
les montagnes, au contraire, il est plus commun l'été, et infiniment
rare l'hiver. Dans les deux contrées, sa vraie saison est celle des
pluies, c'est-à-dire le temps des équinoxes, et surtout de celui
d'automne; il est encore remarquable qu'il ne vient jamais des parties
du continent, mais de celles de la mer: c'est toujours de la
Méditerranée que les orages arrivent sur le Delta[199] et la Syrie.
Leurs instants de préférence dans la journée sont le soir et le
matin;[200] ils sont accompagnés d'ondées violentes et quelquefois de
grêle qui couvrent une heure de temps la campagne de petits lacs. Ces
circonstances, et surtout cette association perpétuelle des nuages au
tonnerre, donnent lieu au raisonnement suivant: si le tonnerre se forme
constamment avec les nuages, s'il a un besoin absolu de leur intermède
pour se manifester, il est donc le produit de quelques-uns de leurs
éléments. Or, comment se forment les nuages? Par l'évaporation des
eaux. Comment se fait l'évaporation? Par la présence de l'élément du
feu. L'eau par elle-même n'est point volatile; il lui faut un agent pour
l'élever: cet agent est le feu, et de là ce fait déja observé, que
_l'évaporation est toujours en raison de la chaleur appliquée à l'eau_.
Chaque molécule d'eau est rendue volatile par une molécule de feu, et
sans doute aussi par une molécule d'air qui s'y combine. On peut
regarder cette combinaison comme un sel neutre, et la comparant au
nitre, l'on peut dire que l'eau y représente l'alkali, et le feu l'acide
nitreux. Les nuages ainsi composés, flottent dans l'air, jusqu'à ce que
des circonstances propres viennent les dissoudre; s'il se présente un
agent qui ait la faculté de rompre subitement la combinaison des
molécules, il arrive une détonation, accompagnée, comme dans le nitre,
de bruit et de lumière; par cet effet, la matière du feu et de l'air se
trouvant tout à coup dissipée, l'eau qui y était combinée, rendue à sa
pesanteur naturelle, tombe précipitamment de la hauteur où elle s'était
élevée: de là, ces ondées violentes qui suivent les grands coups de
tonnerre, et qui arrivent de préférence à la fin des orages, parce
qu'alors la matière du feu n'étant combinée qu'avec l'air seul, elle
fuse à la manière du nitre; et c'est sans doute ce qui produit ces
éclairs qu'on appelle _feux d'horizon_. Mais cette matière du feu
est-elle distincte de la matière électrique? Suit-elle, dans ses
combinaisons et ses détonations, des affinités et des lois
particulières? C'est ce que je n'entreprendrai pas d'examiner. Ces
recherches ne peuvent convenir à une relation de voyage: je dois me
borner aux faits, et c'est déja beaucoup d'y avoir joint quelques
explications qui en découlaient naturellement.[201]
ÉTAT POLITIQUE
DE
LA SYRIE.
CHAPITRE PREMIER.
Des habitants de la Syrie.
Ainsi que l'Égypte, la Syrie a dès long-temps subi des révolutions qui
ont mélangé les races de ses habitants. Depuis 2500 ans, l'on peut
compter dix invasions qui ont introduit et fait succéder des peuples
étrangers. D'abord ce furent les _Assyriens_ de _Ninive_ qui, ayant
passé l'Euphrate vers l'an 750 avant notre ère, s'emparèrent en soixante
années de presque tous le pays qui est au nord de la Judée. Les
_Chaldéens_ de _Babylone_ ayant détruit cette puissance dont ils
dépendaient, succédèrent comme par droit d'héritage à ses possessions,
et achevèrent de conquérir la Syrie, la seule île de Tyr exceptée. Aux
Chaldéens succédèrent les _Perses_ de _Cyrus_, et aux Perses les
Macédoniens d'_Alexandre_. Alors il sembla que la Syrie allait cesser
d'être vassale de puissances étrangères, et que, selon le droit naturel
de chaque pays, elle aurait un gouvernement propre; mais les peuples,
qui ne trouvèrent dans les Séleucides que des despotes durs et
oppresseurs, réduits à la nécessité de porter un joug, choisirent le
moins pesant, et la Syrie devint, par les armes de Pompée, province de
l'empire de Rome.
Cinq siècles après, lorsque les enfants de _Théodose_ se partagèrent
leur immense patrimoine, elle changea de métropole sans changer de
maître, et elle fut annexée à l'empire de Constantinople. Telle était sa
condition, lorsque l'an 622 les tribus de l'Arabie, rassemblées sous
l'étendard de _Mahomet_, vinrent la posséder ou plutôt la dévaster.
Depuis ce temps, déchirée par les guerres civiles des Fâtmites et des
Ommiades, soustraite aux kalifes par leurs lieutenants rebelles, ravie à
ceux-ci par les milices turkmanes, disputée par les Européens croisés,
reprise par les Mamlouks d'Égypte, ravagée par _Tamerlan_ et ses
Tartares, elle est enfin restée aux mains des Turks ottomans, qui,
depuis 268 années, en sont les maîtres.
Du trouble de tant de vicissitudes est resté un dépôt de population,
varié comme les parties dont il s'est formé; en sorte qu'il ne faut pas
regarder les habitants de la Syrie comme une même nation, mais comme un
alliage de nations diverses.
On peut en faire trois classes principales:
1º La postérité du peuple conquis par les Arabes, c'est-à-dire, les
Grecs du Bas-Empire.
2º La postérité des Arabes conquérants.
3º Le peuple dominant aujourd'hui, les Turks ottomans.
De ces trois classes, les deux premières exigent des subdivisions à
raison des distinctions qui y sont survenues. Ainsi il faut diviser les
Grecs:
1º En Grecs propres, dits vulgairement _schismatiques_, ou _séparés_ de
la communion de Rome.
2º En Grecs latins, réunis à cette communion.
3º En Maronites ou Grecs de la secte du moine Maron, ci-devant
indépendants des deux communions, aujourd'hui réunis à la dernière.
Il faut diviser les Arabes, 1º en descendants propres des conquérants,
lesquels ont beaucoup mêlé leur sang, et qui sont la portion la plus
considérable.
2º En Motouâlis, distincts de ceux-ci par des opinions religieuses.
3º En Druzes, également distincts par une raison semblable.
4º Enfin en _Ansârié_, qui sont aussi dérivés des Arabes.
A ces peuples, qui sont les habitants agricoles et sédentaires de la
Syrie, il faut encore ajouter trois autres peuples _errants_ et
pasteurs: savoir, 1º les _Turkmans_; 2º les Kourdes; et 3º les Arabes
bedouins.
Telles sont les races qui sont répandues sur le terrain compris entre la
mer et le désert, depuis Gaze jusqu'à Alexandrette.
Dans cette énumération, il est remarquable que les peuples anciens n'ont
pas de représentants sensibles; leurs caractères se sont tous confondus
dans celui des Grecs, qui, en effet, par un séjour continué depuis
Alexandre, ont bien eu le temps de s'identifier l'ancienne population:
la terre seule, et quelques traits de moeurs et d'usages, conservent des
vestiges des siècles reculés.
La Syrie n'a pas, comme l'Égypte, refusé d'adopter les races étrangères.
Toutes s'y naturalisent également bien; le sang y suit à peu près les
mêmes lois que dans le midi de l'Europe, en observant les différences
qui résultent de la nature du climat. Ainsi, les habitants des plaines
du midi sont plus basanés que ceux du nord, et ceux-là beaucoup plus que
les habitants des montagnes. Dans le Liban et le pays des Druzes, le
teint ne diffère pas de celui de nos provinces du milieu de la France.
On vante les femmes de Damas et de Tripoli pour leur blancheur, et même
pour la régularité des traits: sur ce dernier article il faut en croire
la renommée, puisque le voile qu'elles portent sans cesse ne permet à
personne de faire des observations générales. Dans plusieurs cantons,
les paysannes sont moins scrupuleuses, sans être moins chastes. En
Palestine, par exemple, on voit presque à découvert les femmes mariées;
mais la misère et la fatigue n'ont point laissé d'agréments à leur
figure; les yeux seuls sont presque toujours beaux partout; la longue
draperie qui fait l'habillement général, permet dans les mouvements du
corps d'en démêler la forme; elle manque quelquefois d'élégance, mais du
moins ses proportions ne sont pas altérées. Je ne me rappelle pas avoir
vu en Syrie et même en Égypte, deux sujets bossus ou contrefaits; il est
vrai que l'on y connaît peu ces tailles étranglées que parmi nous on
recherche: elles ne sont pas estimées en Orient; et les jeunes filles,
d'accord avec leurs mères, emploient de bonne heure jusqu'à des recettes
superstitieuses pour acquérir de l'embonpoint: heureusement la nature,
en résistant à nos fantaisies, a mis des bornes à nos travers, et l'on
ne s'aperçoit pas qu'en Syrie, où l'on ne se serre pas la taille, les
corps deviennent plus gros qu'en France, où on l'étrangle.
Les Syriens sont en général de stature moyenne. Ils sont, comme dans
tous les pays chauds, moins replets que les habitants du Nord. Cependant
on trouve dans les villes quelques individus dont le ventre prouve, par
son ampleur, que l'influence du régime peut, jusqu'à un certain point,
balancer celle du climat.
Du reste, la Syrie n'a de maladie qui lui soit particulière, que le
bouton d'Alep, dont je parlerai en traitant de cette ville. Les autres
maladies sont les dyssenteries, les fièvres inflammatoires, les
intermittentes, qui viennent à la suite des mauvais fruits dont le
peuple se gorge. La petite-vérole y est quelquefois très-meurtrière.
L'incommodité générale et habituelle est le mal d'estomac; et l'on en
conçoit aisément les raisons, quand on considère que tout le monde y
abuse de fruits non mûrs, de légumes crus, de miel, de fromage,
d'olives, d'huile forte, de lait aigre et de pain mal fermenté. Ce sont
là les aliments ordinaires de tout le monde; et les sucs acides qui en
résultent, donnent des âcretés, des nausées, et même des vomissements de
bile assez fréquents. Aussi la première indication en toute maladie
est-elle presque toujours l'émétique, qui cependant n'y est connu que
des médecins français. La saignée, comme je l'ai déja dit, n'est jamais
bien nécessaire ni fort utile. Dans les cas moins urgents, la crème de
tartre et les tamarins ont le succès le plus marqué.
L'idiome général de la Syrie est la langue arabe. Niebuhr rapporte, sur
un ouï-dire, que le syriaque est encore usité dans quelques villages des
montagnes; mais quoique j'aie interrogé à ce sujet des religieux qui
connaissent le pays dans le plus grand détail, je n'ai rien appris de
semblable: seulement on m'a dit que les bourgs de _Maloula_ et de
_Sidnâïa_, près de Damas, avaient un idiome si corrompu, que l'on avait
beaucoup de peine à l'entendre. Mais cette difficulté ne prouve rien,
puisque dans la Syrie, comme dans tous les pays arabes, les dialectes
varient et changent à chaque endroit. On peut donc regarder le syriaque
comme une langue morte pour ces cantons. Les Maronites, qui l'ont
conservé dans leur liturgie et dans leur messe, ne l'entendent pas pour
la plupart en le récitant. Le grec est dans le même cas. Parmi les
moines et les prêtres schismatiques ou catholiques, il en est très-peu
qui le comprennent; il faut qu'ils en aient fait une étude particulière
dans les îles de l'Archipel: on sait d'ailleurs que le grec moderne est
tellement corrompu, qu'il ne suffit pas plus pour entendre Démosthènes,
que l'italien pour lire Cicéron. La langue turke n'est usitée en Syrie
que par les gens de guerre et du gouvernement, et par les hordes
turkmanes[202]. Quelques naturels l'apprennent pour le besoin de leurs
affaires, comme les Turks apprennent l'Arabe; mais la prononciation et
l'accent de ces deux langues ont si peu d'analogie, qu'elles demeurent
toujours étrangères l'une à l'autre. Les bouches turkes, habituées à une
prosodie nasale et pompeuse, parviennent rarement à imiter les sons
âcres et les aspirations fortes de l'arabe. Cette langue fait un usage
si répété de voyelles et de consonnes gutturales, que lorsqu'on l'entend
pour la première fois, on dirait des gens qui se gargarisent. Ce
caractère la rend pénible à tous les Européens; mais telle est la
puissance de l'habitude, que lorsque nous nous plaignons aux Arabes de
son aspérité, ils nous taxent de manquer d'oreille, et rejettent
l'inculpation sur nos propres idiomes. L'italien est celui qu'ils
préfèrent, et ils comparent avec quelque raison le français au turk, et
l'anglais au persan. Entre eux ils ont presque les mêmes différences.
L'arabe de Syrie est beaucoup plus rude que celui de l'Égypte; la
prononciation des gens de loi au Kaire passe pour un modèle de facilité
et d'élégance. Mais, selon l'observation de Niebuhr, celle des habitants
de l'Yemen et de la côte du sud est infiniment plus douce, et donne à
l'arabe un coulant dont on ne l'eût pas cru susceptible. On a voulu
quelquefois établir des analogies entre les climats et les
prononciations des langues; l'on a dit, par exemple, que les habitants
du nord parlaient plus des lèvres et des dents que les habitants du
midi. Cela peut être vrai pour quelques parties de notre continent; mais
pour en faire une application générale, il faudrait des observations
plus détaillées et plus étendues. L'on doit être réservé dans ces
jugements généraux sur les langues et sur leurs caractères, parce que
l'on raisonne toujours d'après la sienne, et par conséquent d'après un
préjugé d'habitude qui nuit beaucoup à la justesse du raisonnement.
Parmi le peuple de la Syrie dont j'ai parlé, les uns sont répandus
indifféremment dans toutes les parties, les autres sont bornés à des
emplacements particuliers qu'il est à propos de déterminer.
Les Grecs propres, les Turks et les Arabes paysans sont dans le premier
cas; avec cette différence, que les Turks ne se trouvent que dans les
villes, où ils exercent les emplois de guerre et de magistrature, et les
arts. Les Arabes et les Grecs peuplent les villages, et forment la
classe des laboureurs à la campagne, et le bas peuple dans les villes.
Le pays qui a le plus de villages grecs, est le pachalic de Damas.
Les Grecs de la communion de Rome, bien moins nombreux que les
schismatiques, sont tous retirés dans les villes, où ils exercent les
arts et le négoce. La protection des _Francs_ leur a valu, dans ce
dernier genre, une supériorité marquée partout où il y a des comptoirs
d'Europe.
Les _Maronites_ forment un corps de nation qui occupe presque
exclusivement tous les pays compris entre _Nahr-el-kelb_ (_rivière du
chien_) et _Nahr-el-bared_ (_rivière froide_), depuis le sommet des
montagnes à l'orient, jusqu'à la Méditerranée à l'occident.
Les _Druzes_ leur sont limitrophes, et s'étendent depuis _Nahr-el-kelb_
jusque près de _Sour_ (Tyr), entre la vallée de _Beqââ_ et la mer.
Le pays des _Motouâlis_ comprenait ci-devant la vallée de _Beqââ_
jusqu'à _Sour_. Mais ce peuple, depuis quelque temps, a essuyé une
révolution qui l'a presque anéanti.
A l'égard des _Ansârié_, ils sont répandus dans les montagnes, depuis
_Nahr-âqqar_ jusqu'à Antâkié: on les distingue en diverses peuplades,
telles que les _Kelbié_, les _Qadmousié_, les _Chamsié_, etc.
Les _Turkmans_, les _Kourdes_ et les _Bedouins_ n'ont pas de demeures
fixes, mais ils errent sans cesse avec leurs tentes et leurs troupeaux
dans des districts limités dont ils se regardent comme les
propriétaires: les hordes _turkmanes_ campent de préférence dans la
plaine d'Antioche; les _Kourdes_, dans les montagnes, entre Alexandrette
et l'Euphrate; et les _Arabes_ sur toute la frontière de la Syrie
adjacente à leurs déserts, et même dans les plaines de l'intérieur,
telles que celles de Palestine, de Beqââ et de Galilée.
CHAPITRE II.
Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie.
§ I.
Des Turkmans.
Les _Turkmans_ sont du nombre de ces peuplades tartares qui, lors des
grandes révolutions de l'empire des kalifes, émigrèrent de l'orient de
la mer _Caspienne_, et se répandirent dans les plaines de l'_Arménie_ et
de l'_Asie mineure_. Leur langue est la même que celle des Turks. Leur
genre de vie est assez semblable à celui des Arabes-Bedouins; comme eux,
ils sont pasteurs, et par conséquent obligés de parcourir de grands
espaces pour faire subsister leurs nombreux troupeaux. Mais il y a cette
différence, que les pays fréquentés par les Turkmans étant riches en
pâturages, ils peuvent en nourrir davantage, et se disperser moins que
les tribus du désert. Chacun de leurs _ordous_ ou camps reconnaît un
chef, dont le pouvoir n'est point déterminé par des statuts, mais
seulement dirigé par l'usage et par les circonstances; il est rarement
abusif, parce que la société est resserrée, et que la nature des choses
maintient assez d'égalité entre les membres. Tout homme en état de
porter les armes, s'empresse de les porter, parce que c'est de sa force
individuelle que dépendent sa considération et sa sûreté. Tous les biens
consistent en bestiaux, tels que les chameaux, les buffles, les chèvres
et surtout les moutons. Les Turkmans se nourrissent de laitage, de
beurre et de viande qui abondent chez eux. Ils en vendent le superflu
dans les villes et dans les campagnes, et ils suffisent presque seuls à
fournir les boucheries. Ils prennent en retour des armes, des habits, de
l'argent et des grains. Leurs femmes filent des laines, et font des
tapis dont l'usage existe dans ces contrées de temps immémorial, et
par-là indique l'existence d'un état toujours le même. Quant aux hommes,
toute leur occupation est de fumer la pipe et de veiller à la conduite
des troupeaux: sans cesse à cheval, la lance sur l'épaule, le sabre
courbe au côté, le pistolet à la ceinture, ils sont cavaliers vigoureux
et soldats infatigables. Souvent ils ont des discussions avec les Turks,
qui les redoutent; mais comme ils sont divisés entre eux de camp à camp,
ils ne prennent pas la supériorité que leur assureraient leurs forces
réunies. On peut compter environ 30,000 Turkmans errants dans le
pachalic d'Alep et celui de Damas, qui sont les seuls qu'ils fréquentent
dans la Syrie. Une grande partie de ces tribus passe en été dans
l'Arménie et la Caramanie, où elle trouve des herbes plus abondantes,
et revient l'hiver dans ses quartiers accoutumés. Les Turkmans sont
censés musulmans, et ils en portent assez communément le signe
principal, la circoncision. Mais les soins de religion les occupent peu,
et ils n'ont ni les cérémonies ni le fanatisme des peuples sédentaires.
Quant à leurs moeurs, il faudrait avoir vécu parmi eux pour en parler
sciemment. Seulement ils ont la réputation de n'être point voleurs comme
les Arabes, quoiqu'ils ne soient ni moins généreux qu'eux ni moins
hospitaliers; et quand on considère qu'ils sont aisés sans être riches,
exercés par la guerre, et endurcis par les fatigues et l'adversité, on
juge que ces circonstances doivent éloigner d'eux la corruption des
habitants des villes et l'avilissement de ceux des campagnes.
§ II.
Des Kourdes.
Les Kourdes sont un autre corps de nation dont les tribus divisées se
sont également répandues dans la basse Asie, et ont pris surtout depuis
cent ans, une assez grande extension. Leur pays originel est la chaîne
des montagnes d'où partent les divers rameaux du Tigre, laquelle
enveloppant le cours supérieur du grand Zab, passe au midi jusqu'aux
frontières de l'Irak-Adjami ou _Persan_[203]. Dans la géographie
moderne, ce pays est désigné sous le nom de _Kourd-estan_. Il est
très-fertile en grains, en lin, en sésame, en riz, en excellents
pâturages, en noix de galle et même en soie. L'on y recueille un gland
doux, long de 2 ou 3 pouces, dont on fait une espèce de pain. Les plus
anciennes traditions et histoires de l'Orient en ont fait mention, et y
ont placé le théâtre de plusieurs événements mythologiques. Le Chaldéen
Bérose, et l'Arménien Mariaba, cités par Moïse de Chorène, rapportent
que ce fut dans les monts _Gord-ouées_[204] qu'aborda Xisuthrus, échappé
du déluge; et les circonstances de position qu'ils ajoutent, prouvent
l'identité, d'ailleurs sensible, de _Gord_ et _Kourd_. Ce sont ces mêmes
Kourdes que Xénophon cite sous le nom de _Kard_-uques, qui s'opposèrent
à la retraite des 10,000. Cet historien observe que, quoique enclavés de
toutes parts dans l'empire des Perses, ils avaient toujours bravé la
puissance du _grand roi_, et les armes de ses _satrapes_. Ils ont peu
changé dans leur état moderne; et quoiqu'en apparence tributaires des
Ottomans, ils portent peu de respect aux ordres du grand-seigneur et de
ses pachas. Niebuhr, qui passa en 1769 dans ces cantons, rapporte
qu'ils observent dans leurs montagnes une espèce de gouvernement féodal
qui me paraît semblable à ce que nous verrons chez les Druzes. Chaque
village a son chef; toute la nation est partagée en trois factions
principales et indépendantes. Les brouilleries naturelles à cet état
d'anarchie ont séparé de la nation un grand nombre de tribus et de
familles, qui ont pris la vie errante des Turkmans et des Arabes. Elles
se sont répandues dans le Diarbekr, dans les plaines d'Arzroum,
d'Érivan, de Sivas, d'Alep et de Damas: on estime que toutes leurs
peuplades réunies passent 140,000 _tentes_, c'est-à-dire, 140,000 hommes
armés. Comme les Turkmans, ces Kourdes sont pasteurs et vagabonds; mais
ils en diffèrent par quelques points de moeurs. Les Turkmans dotent
leurs filles pour les marier: les Kourdes ne les livrent qu'à prix
d'argent. Les Turkmans ne font aucun cas de cette ancienneté
d'extraction qu'on appelle _noblesse_: les Kourdes la prisent par-dessus
tout. Les Turkmans ne volent point: les Kourdes passent presque partout
pour des brigands. On les redoute à ce titre dans le pays d'Alep et
d'Antioche, où ils occupent, sous le nom de _Bagdachlié_, les montagnes
à l'est de _Beilam_, jusque vers _Klés_. Dans ce pachalic et dans celui
de Damas, leur nombre passe 20,000 tentes et cabanes, car ils ont aussi
des habitations sédentaires; ils sont censés _musulmans_, mais ils ne
s'occupent ni de dogmes ni de rites. Plusieurs parmi eux, distingués par
le nom de _Yazdié_, honorent le _Chaitân_ ou _Satan_, c'est-à-dire, le
génie _ennemi_ (de Dieu): cette idée, conservée surtout dans le Diarbekr
et sur les frontières de la Perse, est une trace de l'ancien système des
deux _principes_ du _bien_ et du _mal_, qui, sous des formes tour à tour
persanes, juives, chrétiennes et musulmanes, n'a cessé de régner dans
ces contrées. L'on a coutume de regarder _Zoroastre_ comme son premier
auteur; mais long-temps avant ce prophète, l'Égypte connaissait _Ormuzd_
et _Ahrimane_ sous les noms d'_Osiris_ et de _Typhon_. On a tort
également de croire que ce système ne fut répandu qu'au temps de Darius,
fils d'Hystaspe, puisque Zoroastre, qui en fut l'apôtre, vécut en Médie
dans un temps parallèle au règne de Salomon.
La langue, qui est le principal indice de fraternité des peuples, a chez
les Kourdes quelques diversités de dialecte, mais le fond en est persan,
mêlé de quelques mots arabes et chaldéens. Leurs lettres alphabétiques
sont purement persanes; la propagande en a fait imprimer à Rome un
vocabulaire composé par Maurice Garzoni, qui fournit des renseignements
satisfaisants sur cet objet. Il est à désirer que les gouvernements
encouragent cette branche de recherches. Depuis quelque temps le docteur
Pallas a publié un grand nombre de vocabulaires comparés:
malheureusement ils sont en caractères russes, et il est difficile de
croire que la nation russe amène toute l'Europe à admettre ses
caractères, de préférence aux romains.
§ III.
Des Arabes-Bedouins.
Un troisième peuple errant dans la Syrie sont ces _Arabes-Bedouins_ que
nous avons déja trouvés en Égypte. Je n'en ai parlé que légèrement à
l'occasion de cette province, parce que ne les ayant vus qu'en passant
et sans savoir leur langue, leur nom ne me rappelait que peu d'idées;
mais les ayant mieux connus en Syrie, ayant même fait un voyage à un de
leurs camps près de _Gaze_, et vécu plusieurs jours avec eux, ils me
fournissent maintenant des faits et des observations que je vais
développer avec quelque détail.
En général, lorsqu'on parle des _Arabes_, on doit distinguer s'ils sont
_cultivateurs_, ou s'ils sont _pasteurs_; car cette différence dans le
genre de vie en établit une si grande dans les moeurs et le génie,
qu'ils se deviennent presque étrangers les uns aux autres. Dans le
premier cas, vivant sédentaires, attachés à un même sol, et soumis à des
gouvernements réguliers, ils ont un état social qui les rapproche
beaucoup de nous. Tels sont les habitants de l'_Yemen_; et tels encore
les descendants des anciens conquérants, qui forment, en tout ou en
partie, la population de la Syrie, de l'Égypte et des états
barbaresques. Dans le second cas, ne tenant à la terre que par un
intérêt passager, transportant sans cesse leurs tentes d'un lieu à
l'autre, n'étant contraints par aucunes lois, ils ont une manière d'être
qui n'est ni celle des peuples policés, ni celle des sauvages, et qui
par cela même mérite d'être étudiée. Tels sont les _Bedouins_ ou
_habitants_ des vastes _déserts_ qui s'étendent depuis les confins de la
_Perse_ jusqu'aux rivages de _Maroc_. Quoique divisés par sociétés ou
tribus indépendantes, souvent même ennemies, on peut cependant les
considérer tous comme un même corps de nation. La ressemblance de leurs
langues est un indice évident de cette fraternité. La seule différence
qui existe entre eux, est que les tribus d'Afrique sont d'une formation
plus récente, étant postérieures à la conquête de ces contrées par les
_kalifes_ ou _successeurs_ de Mahomet; pendant que les tribus du désert
propre de l'_Arabie_ remontent, par une succession non interrompue, aux
temps les plus reculés. C'est de celles-ci spécialement que je vais
traiter, comme appartenant de plus près à mon sujet: c'est à elles que
l'usage de l'Orient approprie le nom d'_Arabes_, comme en étant la race
la plus ancienne et la plus pure. On y joint en synonyme celui de
_Bedâoui_, qui, ainsi que je l'ai observé, signifie _homme du désert_;
et ce synonyme me paraît d'autant plus exact, que dans les anciennes
langues de ces contrées, le terme _Arab_ désigne proprement une
_solitude_, un _désert_.
Ce n'est pas sans raison que les habitants du désert se vantent d'être
la race la plus pure et la mieux conservée des peuples arabes: jamais en
effet ils n'ont été conquis; ils ne se sont pas même mélangés en
conquérant; car les conquêtes dont on fait honneur à leur nom en
général, n'appartiennent réellement qu'aux tribus de l'_Hedjâz_ et de
l'_Yemen_: celles de l'intérieur des terres n'émigrèrent point lors de
la révolution de Mahomet; ou si elles y prirent part, ce ne fut que par
quelques individus que des motifs d'ambition en détachèrent: aussi le
prophète, dans son _Qôran_, traite-t-il les Arabes du désert de
_rebelles_, d'_infidèles_; et le temps les a peu changés. On peut dire
qu'ils ont conservé à tous égards leur indépendance et leur simplicité
premières. Ce que les plus anciennes histoires rapportent de leurs
usages, de leurs moeurs, de leurs langues et même de leurs préjugés, se
trouve encore presque en tout le même; et si l'on y joint que cette
unité de caractère conservée dans l'éloignement des temps, subsiste
aussi dans l'éloignement des lieux, c'est-à-dire que les tribus les plus
distantes se ressemblent infiniment, on conviendra qu'il est curieux
d'examiner les circonstances qui accompagnent un état moral si
particulier.
Dans notre Europe, et surtout dans notre France, où nous ne voyons point
de peuples errants, nous avons peine à concevoir ce qui peut déterminer
des hommes à un genre de vie qui nous rebute. Nous concevons même
difficilement ce que c'est qu'un _désert_, et comment un terrain a des
habitants s'il est stérile, ou n'est pas mieux peuplé s'il est
cultivable. J'ai éprouvé ces difficultés comme tout le monde, et, par
cette raison, je crois devoir insister sur les détails qui m'ont rendu
ces faits palpables.
La vie errante et pastorale que mènent plusieurs peuples de l'Asie,
tient à deux causes principales. La première est la nature du sol,
lequel se refusant à la culture, force de recourir aux animaux qui se
contentent des herbes sauvages de la terre. Si ces herbes sont
clair-semées, un seul animal épuisera beaucoup de terrain, et il faudra
parcourir de grands espaces. Tel est le cas des Arabes dans le désert
propre de l'Arabie et dans celui de l'Afrique.
La seconde cause pourrait s'attribuer aux habitudes, puisque le terrain
est cultivable et même fécond en plusieurs lieux, tels que la frontière
de Syrie, le _Diarbekr_, l'_Anadoli_, et la plupart des cantons
fréquentés par les Kourdes et les Turkmans. Mais en analysant ces
habitudes, il m'a paru qu'elles n'étaient elles-mêmes qu'un effet de
l'état politique de ces pays; en sorte qu'il faut en rapporter la cause
première au gouvernement lui-même. Des faits journaliers viennent à
l'appui de cette opinion; car toutes les fois que les hordes et les
tribus errantes trouvent dans un canton la paix et la sécurité jointes à
la _suffisance_, elles s'y habituent, et passent insensiblement à l'état
cultivateur et sédentaire. Dans d'autres cas, au contraire, lorsque la
tyrannie du gouvernement pousse à bout les habitants d'un village, les
paysans désertent leurs maisons, se retirent avec leurs familles dans
les montagnes, ou errent dans les plaines, avec l'attention de changer
souvent de domicile pour n'être pas surpris. Souvent même il arrive que
des individus, devenus voleurs pour se soustraire aux lois ou à la
tyrannie, se réunissent et forment de petits camps qui se maintiennent à
main armée, et deviennent, en se multipliant, de nouvelles hordes ou de
nouvelles tribus. On peut donc dire que dans les terrains cultivables,
la vie errante n'a pour cause que la dépravation du gouvernement, et il
paraît que la vie sédentaire et cultivatrice est celle à laquelle les
hommes sont le plus naturellement portés.
A l'égard des Arabes, ils semblent condamnés d'une manière spéciale à la
vie vagabonde par la nature de leurs _déserts_. Pour se peindre ces
déserts, que l'on se figure, sous un ciel presque toujours ardent et
sans nuages, des plaines immenses et à perte de vue, sans maisons, sans
arbres, sans ruisseaux, sans montagnes; quelquefois les yeux s'égarent
sur un horizon ras et uni comme la mer. En d'autres endroits le terrain
se courbe en ondulations, ou se hérisse de rocs et de rocailles. Presque
toujours également nue, la terre n'offre que des plantes ligneuses
clair-semées, et des buissons épars, dont la solitude n'est que rarement
troublée par des gazelles, des lièvres, des sauterelles et des rats. Tel
est presque tout le pays qui s'étend depuis Alep jusqu'à la mer
d'Arabie, et depuis l'Égypte jusqu'au golfe Persique, dans un espace de
six cents lieues de longueur sur trois cents de large.
Dans cette étendue cependant il ne faut pas croire que le sol ait
partout la même qualité; elle varie par veines et par cantons. Par
exemple, sur la frontière de Syrie, la terre est en général grasse,
cultivable, même féconde: elle est encore telle sur les bords de
l'Euphrate; mais en s'avançant dans l'intérieur et vers le midi, elle
devient crayeuse et blanchâtre, comme sur la ligne de Damas; puis
rocailleuse, comme dans le _Tîh_ et l'_Hédjâz_; puis enfin un pur sable,
comme à l'orient de l'_Yemen_. Cette différence dans les qualités du sol
produit quelques nuances dans l'état des _Bedouins_. Par exemple, dans
les cantons stériles, c'est-à-dire mal garnis de plantes, les tribus
sont faibles et très-distantes: tels sont le désert de Suez, celui de la
mer Rouge, et la partie intérieure du grand désert, qu'on appelle le
_Nadjd_.[205] Quand le sol est mieux garni, comme entre Damas et
l'Euphrate, les tribus sont moins rares, moins écartées; enfin, dans les
cantons cultivables, tels que le pachalic d'Alep, le Haurân et le pays
de Gaze, les camps sont nombreux et rapprochés. Dans les premiers cas,
les Bédouins sont purement pasteurs, et ne vivent que du produit des
troupeaux, de quelques dattes et de chair fraîche ou séchée au soleil,
que l'on réduit en farine. Dans le dernier, ils ensemencent quelques
terrains, et joignent le froment, l'orge et même le riz, à la chair et
au laitage.
Quand on se rend compte des causes de la stérilité et de l'inculture du
désert, on trouve qu'elles viennent surtout du défaut de fontaines, de
rivières, et en général du manque d'eau. Ce manque d'eau lui-même vient
de la disposition du terrain, c'est-à-dire, qu'étant plan et privé de
montagnes, les nuages glissent sur sa surface échauffée, comme sur
l'Égypte: ils ne s'y arrêtent qu'en hiver, lorsque le froid de
l'atmosphère les empêche de s'élever, et les résout en pluie. La nudité
de ce terrain est aussi une cause de sécheresse, en ce que l'air le
couvre, s'échauffe plus aisément, et force les nuages de s'élever. Il
est probable que l'on produirait un changement dans le climat, si l'on
plantait tout le désert en arbres, par exemple, en sapins.
L'effet des pluies qui tombent en hiver, est d'occasioner dans le lieu
où le sol est bon, comme sur la frontière de Syrie, une culture assez
semblable à celle de l'intérieur même de cette province; mais comme ces
pluies n'établissent ni sources, ni ruisseaux durables, les habitants
éprouvent l'inconvénient d'être sans eau pendant l'été. Pour y obvier,
il a fallu employer l'art, et construire des puits, des réservoirs et
des citernes, où l'on en amasse une provision annuelle. De tels ouvrages
exigent des avances de fonds et de travail, et sont encore exposés à
bien des risques. La guerre peut détruire en un jour le travail de
plusieurs mois, et la ressource de l'année. Un cas de sécheresse, qui
n'est que trop fréquent, peut faire avorter une récolte, et réduire à la
disette même de l'eau. Il est vrai qu'en creusant la terre, on en trouve
presque partout depuis 6 jusqu'à 20 pieds de profondeur; mais cette eau
est saumâtre, comme dans tout le désert d'Arabie et d'Afrique[206],
souvent même elle tarit: alors la soif et la famine surviennent; et si
le gouvernement ne prête pas des secours, les villages se désertent. On
sent qu'un tel pays ne peut avoir qu'une agriculture précaire, et que
sous un régime comme celui des Turks, il est plus sûr de vivre pasteur
errant, que laboureur sédentaire.
Dans les cantons où le sol est rocailleux et sablonneux, comme dans le
_Tîh_, l'_Hedjâh_ et le _Nadj_, ces pluies font germer les graines des
plantes sauvages, raniment les buissons, les renoncules, les absinthes,
les _qalis_, etc., et forment dans les bas-fonds des lagunes où
croissent des roseaux et des herbes: alors la plaine prend un aspect
assez riant de verdure; c'est la saison de l'abondance pour les
troupeaux et pour leurs maîtres; mais au retour des chaleurs, tout se
dessèche, et la terre, poudreuse et grisâtre, n'offre plus que des tiges
sèches et dures comme le bois, que ne peuvent brouter ni les chevaux, ni
les boeufs, ni même les chèvres. Dans cet état, le désert deviendrait
inhabitable, et il faudrait le quitter, si la nature n'y eût attaché un
animal d'un tempérament aussi dur et aussi frugal que le sol est ingrat
et stérile, si elle n'y eût placé le chameau. Aucun animal ne présente
une analogie si marquée et si exclusive à son climat: on dirait qu'une
_intention préméditée_ s'est plu à régler les qualités de l'un sur
celles de l'autre. Voulant que le chameau habitât un pays où il ne
trouverait que peu de nourriture, la nature a économisé la matière dans
toute sa construction. Elle ne lui a donné la plénitude des formes ni du
boeuf, ni du cheval, ni de l'éléphant; mais le bornant au plus étroit
nécessaire, elle lui a placé une petite tête sans oreilles, au bout d'un
long cou sans chair. Elle a ôté à ses jambes et à ses cuisses tout
muscle inutile à les mouvoir; enfin elle n'a accordé à son corps
desséché que les vaisseaux et les tendons nécessaires pour en lier la
charpente. Elle l'a muni d'une forte mâchoire pour broyer les plus durs
aliments; mais de peur qu'il n'en consommât trop, elle a rétréci son
estomac, et l'a obligé à _ruminer_. Elle a garni son pied d'une masse de
chair qui, glissant sur la boue, et n'étant pas propre à grimper, ne lui
rend praticable qu'un sol sec, uni et sablonneux comme celui de
l'Arabie; enfin elle l'a destiné visiblement à l'esclavage, en lui
refusant toutes défenses contre ses ennemis. Privé des cornes du
taureau, du sabot du cheval, de la dent de l'éléphant et de la légèreté
du cerf, que peut le chameau contre les attaques du lion, du tigre, ou
même du loup? Aussi, pour en conserver l'espèce, la nature le
cacha-t-elle au sein des vastes déserts, où la disette des végétaux
n'attirait nul gibier, et d'où la disette du gibier repoussait les
animaux voraces. Il a fallu que le sabre des tyrans chassât l'homme de
la terre habitable, pour que le chameau perdît sa liberté. Passé à
l'état domestique, il est devenu le moyen d'habitation de la terre la
plus ingrate. Lui seul subvient à tous les besoins de ses maîtres. Son
lait nourrit la famille arabe, sous les diverses formes de caillé, de
fromage et de beurre; souvent même on mange sa chair. On fait des
chaussures et des harnais de sa peau, des vêtements et des tentes de son
poil. On transporte par son moyen de lourds fardeaux; enfin, lorsque la
terre refuse le fourrage au cheval si précieux au Bedouin, le chameau
subvient par son lait à la disette, sans qu'il en coûte, pour tant
d'avantages, autre chose que quelques tiges de ronces ou d'absinthes, et
des noyaux de dattes pilés. Telle est l'importance du chameau pour le
désert, que si on l'en retirait, on en soustrairait toute la population,
dont il est l'unique pivot[207].
Voilà les circonstances dans lesquelles la nature a placé les Bedouins,
pour en faire une race d'hommes singulière au moral et au physique.
Cette singularité est si tranchante, que leurs voisins, les Syriens
mêmes, les regardent comme des hommes extraordinaires. Cette opinion a
lieu surtout pour les tribus du fond du désert, telles qu'_Anazé_,
_Kaibar_, _Taï_ et autres, qui ne s'approchent jamais des villes.
Lorsque, du temps de Dâher, il en vint des cavaliers jusqu'à _Acre_, ils
y firent la même sensation que feraient parmi nous des sauvages de
l'Amérique. On considérait avec surprise ces hommes plus petits, plus
maigres et plus noirs qu'aucuns Bedouins connus: leurs jambes sèches
n'avaient que des tendons sans mollets; leur ventre était collé à leur
dos; leurs cheveux étaient crêpés presque autant que ceux des nègres. De
leur côté, tout les étonnait; ils ne concevaient ni comment les maisons
et les minarets pouvaient se tenir debout, ni comment on osait habiter
dessous, et toujours au même endroit; mais surtout ils s'extasiaient à
la vue de la mer, et ils ne pouvaient comprendre ce _désert d'eau_. On
leur parla de mosquées, de prières, d'ablutions; et ils demandèrent ce
que cela signifiait, ce que c'était que Moïse, Jésus-Christ et Mahomet,
et pourquoi les habitants, n'étant pas de tribus séparées, suivaient des
chefs opposés.
On sent que les Arabes des frontières ne sont pas si novices; il en est
même plusieurs petites tribus, qui vivant au sein du pays, comme dans la
vallée de _Beqââ_, dans celle du Jourdain, et dans la Palestine, se
rapprochent de la condition des paysans; mais ceux-là sont méprisés des
autres, qui les regardent comme des _Arabes bâtards_, et des _rayas_ ou
_esclaves des Turks_.
En général, les Bedouins sont petits, maigres et hâlés, plus cependant
au sein du désert, moins sur la frontière du pays cultivé, mais là même,
toujours plus que les laboureurs du voisinage: un même camp offre aussi
cette différence, et j'ai remarqué que les _chaiks_, c'est-à-dire les
_riches_ et leurs serviteurs, étaient toujours plus grands et plus
charnus que le peuple. J'en ai vu qui passaient 5 pieds 5 et 6 pouces,
pendant que la taille générale n'est que de 5 pieds 2 pouces. On n'en
doit attribuer la raison qu'à la nourriture, qui est plus abondante pour
la première classe que pour la dernière[208]. On peut même dire que le
commun des Bedouins vit dans une misère et une famine habituelles. Il
paraîtra peu croyable parmi nous, mais il n'en est pas moins vrai que la
somme ordinaire des aliments de la plupart d'entre eux ne passe pas 6
onces par jour: c'est surtout chez les tribus du Nadj et de l'Hedjâz,
que l'abstinence est portée à son comble. Six ou sept dattes trempées
dans du beurre fondu, quelque peu de lait doux ou caillé, suffisent à la
journée d'un homme. Il se croit heureux, s'il y joint quelques pincées
de farine grossière ou une boulette de riz. La chair est réservée aux
plus grands jours de fête; et ce n'est que pour un mariage ou une mort
que l'on tue un chevreau; ce n'est qu'aux chaiks riches et généreux
qu'il appartient d'égorger de jeunes chameaux, de manger du riz cuit
avec de la viande. Dans sa disette, le vulgaire, toujours affamé, ne
dédaigne pas les plus vils aliments: de là l'usage où sont les Bedouins
de manger des sauterelles, des rats, des lézards et des serpents grillés
sur des broussailles; de là leurs rapines dans les champs cultivés, et
leurs vols sur les chemins; de là aussi leur constitution délicate, et
leur corps petit et maigre, plutôt agile que vigoureux. Il y a ceci de
remarquable pour un médecin, dans leur tempérament, que leurs
déperditions en tout genre, même en sueurs, sont très-faibles; leur
sang est si dépouillé de sérosité, qu'il n'y a que la grande chaleur qui
puisse le maintenir dans sa fluidité. Cela n'empêche pas qu'ils ne
soient d'ailleurs assez sains, et que les maladies ne soient plus rares
parmi eux que parmi les habitants du pays cultivé.
D'après ces faits, on ne jugera point que la frugalité des Arabes soit
une vertu purement de choix, ni même de climat. Sans doute l'extrême
chaleur dans laquelle ils vivent, facilite leur abstinence, en ôtant à
l'estomac l'activité que le froid lui donne. Sans doute aussi l'habitude
de la diète, en empêchant l'estomac de se dilater, devient un moyen de
la supporter; mais le motif principal et premier de cette habitude, est,
comme pour tous les autres hommes, la nécessité des circonstances où ils
se trouvent, soit de la part du sol, comme je l'ai expliqué, soit de la
part de leur état social qu'il faut développer.
J'ai déja dit que les Arabes-Bedouins étaient divisés par tribus, qui
constituent autant de peuples particuliers. Chacune de ces tribus
s'approprie un terrain qui forme son domaine; elles ne diffèrent à cet
égard des nations agricoles, qu'en ce que ce terrain exige une étendue
plus vaste, pour fournir à la subsistance des troupeaux pendant toute
l'année. Chacune de ces tribus compose un ou plusieurs camps qui sont
répartis sur le pays, et qui en parcourent successivement les parties à
mesure que les troupeaux les épuisent: de là il arrive que sur un grand
espace il n'y a jamais d'habités que quelques points qui varient d'un
jour à l'autre; mais comme l'espace entier est nécessaire à la
subsistance annuelle de la tribu, quiconque y empiète, est censé violer
la propriété; ce qui ne diffère point encore du droit public des
nations. Si donc une tribu ou ses sujets entrent sur un terrain
étranger, ils sont traités en voleurs, en ennemis, et il y a guerre. Or,
comme les tribus ont entre elles des affinités par alliance de sang ou
par conventions, il s'ensuit des ligues qui rendent les guerres plus ou
moins générales. La manière d'y procéder est très-simple. Le délit
connu, l'on monte à cheval, l'on cherche l'ennemi, l'on se rencontre, on
parlemente; souvent on se pacifie, sinon l'on s'attaque par pelotons ou
par cavaliers; on s'aborde ventre à terre, la lance baissée; quelquefois
on la darde, malgré sa longueur, sur l'ennemi qui fuit: rarement la
victoire se dispute; le premier choc la décide; les vaincus fuient à
bride abattue sur la plaine rase du désert. Ordinairement la nuit les
dérobe au vainqueur. La tribu qui a du dessous lève le camp, s'éloigne à
marche forcée, et cherche un asile chez les alliés. L'ennemi satisfait
pousse les troupeaux plus loin, et les fuyards reviennent à leur
domaine. Mais, du meurtre de ces combats, il reste des motifs de haine
qui perpétuent les dissensions. L'intérêt de la sûreté commune à dès
long-temps établi chez les Arabes une loi générale, qui veut que le sang
de tout homme tué soit vengé par celui de son meurtrier; c'est ce qu'on
appelle le _târ_ ou _talion_: le droit en est dévolu au plus proche
parent du mort. Son honneur devant tous les Arabes y est tellement
compromis, que s'il néglige de prendre son _talion_, il est à jamais
deshonoré. En conséquence, il épie l'occasion de se venger; si son
ennemi périt par des causes étrangères, il ne se tient point satisfait,
et sa vengeance passe sur le plus proche parent. Ces haines se
transmettent comme un héritage du père aux enfants, et ne cessent que
par l'extinction de l'une des races, à moins que les familles ne
s'accordent en sacrifiant le coupable, ou en _rachetant le sang_ pour un
prix convenu en argent ou en troupeaux. Hors cette satisfaction, il n'y
a ni paix, ni trève, ni alliance entre elles, ni même quelquefois entre
les tribus réciproques: _Il y a du sang entre nous_, se dit-on en toute
affaire; et ce mot est une barrière insurmontable. Les accidents s'étant
multipliés par le laps de temps, il est arrivé que la plupart des tribus
ont des querelles, et qu'elles vivent dans un état habituel de guerre;
ce qui, joint à leur genre de vie, fait des Bedouins un peuple
militaire, sans qu'ils soient néanmoins avancés dans la pratique de cet
art. La disposition de leurs camps est un _rond_ assez irrégulier,
formé par une seule ligne de tentes plus ou moins espacées. Ces tentes,
tissues de poil de chèvre ou de chameau, sont noires ou brunes, à la
différence de celles des Turkmans, qui sont blanchâtres. Elles sont
tendues sur 3 ou 5 piquets de 5 à 6 pieds de hauteur seulement, ce qui
leur donne un air très-écrasé; dans le lointain, un tel camp ne paraît
que comme des taches noires; mais l'oeil perçant des Bedouins ne s'y
trompe pas. Chaque tente, habitée par une famille, est partagée par un
rideau en deux portions, dont l'une n'appartient qu'aux femmes. L'espace
vide du grand _rond_ sert à parquer chaque soir les troupeaux. Jamais il
n'y a de retranchement; les seules gardes avancées et les patrouilles
sont des chiens; les chevaux restent sellés, et prêts à monter à la
première alarme; mais comme il n'y a ni ordre ni distribution, ces
camps, déja faciles à surprendre, ne seraient d'aucune défense en cas
d'attaque: aussi arrive-t-il chaque jour des accidents, des enlèvements
de bestiaux; et cette guerre de maraude est une de celles qui occupent
davantage les Arabes.
Les tribus qui vivent dans le voisinage des Turks, ont une position
encore plus orageuse: en effet, ces étrangers s'arrogeant, à titre de
conquête, la propriété de tout le pays, ils traitent les Arabes comme
des vassaux rebelles, ou des ennemis inquiets et dangereux. Sur ce
principe, ils ne cessent de leur faire une guerre sourde ou déclarée.
Les pachas se font une étude de profiter de toutes les occasions de les
troubler. Tantôt ils leur contestent un terrain qu'ils leur ont loué;
tantôt ils exigent un tribut dont on n'est pas convenu. Si l'ambition ou
l'intérêt divise une famille de chaiks, ils secourent tour à tour l'un
et l'autre parti, et finissent par les ruiner tous les deux. Souvent ils
font empoisonner ou assassiner les chefs dont ils redoutent le courage
ou l'esprit, fussent-ils même leurs alliés. De leur côté, les Arabes
regardant les Turks comme des usurpateurs et des traîtres, ne cherchent
que les occasions de leur nuire. Malheureusement le fardeau tombe plus
sur les innocents que sur les coupables: ce sont presque toujours les
paysans qui paient les délits des gens de guerre. A la moindre alarme,
on coupe leurs moissons, on enlève leurs troupeaux, on intercepte les
communications et le commerce: les paysans crient aux voleurs, et ils
ont raison; mais les Bedouins réclament le droit de la guerre, et
peut-être n'ont-ils pas tort. Quoi qu'il en soit, ces déprédations
établissent entre les Bédouins et les habitants du pays cultivé, une
mésintelligence qui les rend mutuellement ennemis.
Telle est la situation des Arabes à l'extérieur. Elle est sujette à de
grandes vicissitudes, selon la bonne ou mauvaise conduite des chefs.
Quelquefois une tribu faible s'élève et s'agrandit, pendant qu'une
autre, d'abord puissante, décline ou même s'anéantit; non que tous ses
membres périssent, mais parce qu'ils s'incorporent à une autre; et ceci
tient à la constitution intérieure des tribus. Chaque tribu est composée
d'une ou de plusieurs familles principales, dont les membres portent le
titre de _chaiks_ ou _seigneurs_. Ces familles représentent assez bien
les _patriciens_ de Rome, et les _nobles_ de l'Europe. L'un de ces
chaiks commande en chef à tous les autres; c'est le général de cette
petite armée. Quelquefois il prend le titre d'_émir_, qui signifie
_commandant_ et prince. Plus il a de parens, d'enfants et d'alliés, plus
il est fort et puissant. Il y joint des serviteurs qu'il s'attache d'une
manière spéciale, en fournissant à tous leurs besoins. Mais en outre, il
se range autour de ce chef de petites familles qui, n'étant point assez
fortes pour vivre indépendantes, ont besoin de protection et d'alliance.
Cette réunion s'appelle _qâbilé_ ou _tribu_. On la distingue d'une autre
par le nom de son chef, ou par celui de la famille commandante. Quand on
parle de ses individus en général, on les appelle _enfants_ d'un tel,
quoiqu'ils ne soient pas réellement tous de son sang, et que lui-même
soit un homme mort depuis long-temps. Ainsi l'on dit: _beni Temîn_,
_oulâd Taï_; les enfants de _Temîn_ et de _Taï_. Cette façon de
s'exprimer est même passée par métaphore aux noms de pays; la phrase
ordinaire pour en désigner les habitants, est de dire _les enfants de
tel lieu_. Ainsi les Arabes disent _oulâd Masr_, les Égyptiens; _oulâd
Châm_, les Syriens; ils diraient _oulâd Fransa_, les Français; _oulâd
Mosqou_, les Russes; ce qui n'est pas sans importance pour l'histoire
ancienne.
Le gouvernement de cette société est tout à la fois républicain,
aristocratique et même despotique, sans être décidément aucun de ces
états. Il est républicain, parce que le peuple y a une influence
première dans toutes les affaires, et que rien ne se fait sans un
consentement de majorité. Il est aristocratique, parce que les familles
des _chaiks_ ont quelques-unes des prérogatives que la force donne
partout. Enfin il est despotique, parce que le _chaik_ principal a un
pouvoir indéfini et presque absolu. Quand c'est un homme de caractère,
il peut porter son autorité jusqu'à l'abus; mais dans cet abus même il
est des bornes que l'état des choses rend assez étroites. En effet, si
un chef commettait une grande injustice; si, par exemple, il tuait un
Arabe, il lui serait presque impossible d'en éviter la peine: le
ressentiment de l'offense n'aurait nul respect pour son titre; il
subirait le _talion_; et s'il ne payait pas le sang, il serait
infailliblement assassiné; ce qui serait facile, vu la vie simple et
privée des chaiks dans le camp. S'il fatigue ses sujets par sa dureté,
ils l'abandonnent, et passent dans une autre tribu. Ses propres parents
profitent de ses fautes, pour le déposer et s'établir à sa place. Il n'a
point contre eux la ressource des troupes étrangères; ses sujets
communiquent entre eux trop aisément, pour qu'il puisse les diviser
d'intérêt et se faire une faction subsistante. D'ailleurs, comment la
soudoyer, puisqu'il ne retire de la tribu aucune espèce d'impôt; que la
plupart de ses sujets sont bornés au plus juste nécessaire, et qu'il est
réduit lui-même à des propriétés assez médiocres et déja chargées de
grosses dépenses?
En effet, c'est le chaik principal qui, dans toute tribu, est chargé de
défrayer les allants et les venants; c'est lui qui reçoit les visites
des alliés et de quiconque a des affaires. Sur le prolongement de sa
tente, est un grand pavillon qui sert d'hospice à tous les étrangers et
aux passants. C'est là que se tiennent les assemblées fréquentes des
chaiks et des notables, pour décider des campements, des décampements,
de la paix, de la guerre, des démêlés avec les gouverneurs turks et les
villages, des procès et querelles des particuliers, etc. A cette foule
qui se succède, il faut donner le café, le pain cuit sous la cendre, le
riz et quelquefois le chevreau ou le chameau rôti; en un mot, il faut
tenir table ouverte; et il est d'autant plus important d'être généreux,
que cette générosité porte sur des objets de nécessité première. Le
crédit et la puissance dépendent de là: l'Arabe affamé place avant toute
vertu la libéralité qui le nourrit; et ce préjugé n'est pas sans
fondement; car l'expérience a prouvé que les _chaiks_ avares n'étaient
jamais des hommes à grandes vues: de là ce proverbe, aussi juste que
précis: _Main serrée, coeur étroit_. Pour subvenir à ces dépenses, le
_chaik_ n'a que ses troupeaux, quelquefois des champs ensemencés, le
casuel des pillages avec les péages des chemins; et tout cela est borné.
Celui chez qui je me rendis sur la fin de 1784, dans le pays de Gaz,
passait pour le plus puissant des cantons: cependant il ne m'a pas paru
que sa dépense fût supérieure à celle d'un gros fermier: son mobilier,
consistant en quelques pelisses, en tapis, en armes, en chevaux et en
chameaux, ne peut s'évaluer à plus de 50,000 livres; et il faut observer
que dans ce compte, quatre juments de race sont portées à 6,000 livres,
et chaque tête de chameau à 10 louis. On ne doit donc pas, lorsqu'il
s'agit des Bedouins, attacher nos idées ordinaires aux mots de _prince_
et de _seigneur_: on se rapprocherait beaucoup plus de la vérité en les
comparant aux bons fermiers des pays de montagnes, dont ils ont la
simplicité dans les vêtements comme dans la vie domestique et dans les
moeurs. Tel chaik qui commande à 500 chevaux, ne dédaigne pas de seller
et de brider le sien, de lui donner l'orge et la paille hachée. Dans sa
tente, c'est sa femme qui fait le café, qui bat la pâte, qui fait cuire
la viande. Ses filles et ses parentes lavent le linge, et vont, la
cruche sur la tête et le voile sur le visage, puiser l'eau à la
fontaine: c'est précisément l'état dépeint par Homère, et par la Genèse
dans l'histoire d'Abraham. Mais il faut avouer qu'on a de la peine à
s'en faire une juste idée, quand on ne l'a pas vu de ses propres yeux.
La simplicité, ou, si l'on veut, la pauvreté du commun des Bedouins, est
proportionnée à celle de leurs chefs. Tous les biens d'une famille
consistent en un mobilier, dont voici à peu près l'inventaire: quelques
chameaux mâles et femelles, des chèvres, des poules, une jument et son
harnais, une tente, une lance de treize pieds de long, un sabre courbe,
un fusil rouillé à pierre ou à rouet, une pipe, un moulin portatif, une
marmite, un seau de cuir, une poêlette à griller le café, une natte,
quelques vêtements, un manteau de laine noire; enfin, pour tous bijoux,
quelques anneaux de verre ou d'argent que la femme porte aux jambes et
au bras. Si rien de tout cela ne manque, le ménage est riche. Ce qui
manque au pauvre, et ce qu'il désire le plus, est la jument: en effet,
cet animal est le grand moyen de fortune; c'est avec la jument que le
Bedouin va en course contre les tribus ennemies, ou en maraude dans les
campagnes et sur les chemins. La jument est préférée au cheval, parce
qu'elle ne hennit point, parce qu'elle est plus docile, et qu'elle a du
lait qui, dans l'occasion, apaise la soif et même la faim de son
maître.
Ainsi restreints au plus étroit nécessaire, les Arabes ont aussi peu
d'industrie que de besoins; tous leurs arts se réduisent à ourdir des
tentes grossières, à faire des nattes et du beurre. Tout leur commerce
consiste à échanger des chameaux, des chevreaux, des chevaux mâles et
des laitages, contre des armes, des vêtements, quelque peu de riz ou de
blé, et contre de l'argent qu'ils enfouissent. Leurs sciences sont
absolument nulles; ils n'ont aucune idée ni de l'astronomie, ni de la
géométrie, ni de la médecine. Ils n'ont aucun livre, et rien n'est si
rare, même parmi les chaiks, que de savoir lire. Toute leur littérature
consiste à réciter des contes et des histoires, dans le genre des _Mille
et une nuits_. Ils ont une passion particulière pour ces narrations;
elles remplissent une grande partie de leurs loisirs, qui sont
très-longs. Le soir ils s'asseyent à terre à la porte des tentes, ou
sous leur couvert, s'il fait froid, et là, rangés en cercle autour d'un
petit feu de fiente, la pipe à la bouche, et les jambes croisées, ils
commencent d'abord par rêver en silence, puis, à l'improviste, quelqu'un
débute par un _il y avait au temps passé_, et il continue jusqu'à la fin
les aventures d'un jeune chaik et d'une jeune Bedouine: il raconte
comment le jeune homme aperçut d'abord sa maîtresse à la dérobée, et
comme il en devint éperdument amoureux; il dépeint trait par trait la
jeune beauté, vante ses yeux noirs, grands et doux comme ceux d'une
gazelle; son regard mélancolique et passionné; ses sourcils courbés
comme deux arcs d'ébène; sa taille droite et souple comme une lance: il
n'omet ni sa démarche légère comme celle d'une _jeune pouline_, ni ses
paupières noircies de _kohl_, ni ses lèvres peintes de bleu, ni ses
ongles teints de _henné_ couleur d'or, ni sa gorge semblable à une
couple de grenades, ni ses paroles douces comme le miel. Il conte le
martyre du jeune amant, _qui se consume tellement de désirs et d'amour,
que son corps ne donne plus d'ombre_. Enfin, après avoir détaillé ses
tentatives pour voir sa maîtresse, les obstacles des parents, les
enlèvements des ennemis, la captivité survenue aux deux amants, etc., il
termine, à la satisfaction de l'auditoire, par les ramener unis et
heureux à la tente paternelle; et chacun de payer à son éloquence le _ma
cha allah_[209] qu'il a mérité. Les Bedouins ont aussi des chansons
d'amour, qui ont plus de naturel et de sentiment que celles des Turks et
des habitants des villes; sans doute parce que ceux-là ayant des moeurs
chastes, connaissent l'amour; pendant que ceux-ci, livrés à la débauche,
ne connaissent que la jouissance.
En considérant que la condition des Bedouins, surtout dans l'intérieur
du désert, ressemble à beaucoup d'égards à celle des sauvages de
l'Amérique, je me suis quelquefois demandé pourquoi ils n'avaient point
la même férocité; pourquoi, éprouvant de grandes disettes, l'usage de la
chair humaine était inouï parmi eux; pourquoi, en un mot, leurs moeurs
sont plus douces et plus sociables. Voici les raisons que me donne
l'analyse des faits.
Il semblerait d'abord que l'Amérique étant riche en pâturages, en lacs
et en forêts, ses habitants dussent avoir plus de facilité pour la vie
pastorale que pour toute autre. Mais si l'on observe que ces forêts, en
offrant un refuge aisé aux animaux, les soustraient au pouvoir de
l'homme, on jugera que le sauvage a été conduit par la nature du sol, à
être chasseur, et non pasteur. Dans cet état, toutes ses habitudes ont
concouru à lui donner un caractère violent. Les grandes fatigues de la
chasse ont endurci son corps; les faims extrêmes, suivies tout-à-coup de
l'abondance du gibier, l'ont rendu vorace. L'habitude de verser du sang
et de déchirer sa proie, l'a familiarisé avec le meurtre et avec le
spectacle de la douleur. Si la faim l'a persécuté, il a désiré la chair;
et trouvant à sa portée celle de son semblable, il a dû en manger; il a
pu se résoudre à le tuer pour s'en repaître. La première épreuve faite,
il s'en est fait une habitude; il est devenu anthropophage,
sanguinaire, atroce; et son ame a pris l'insensibilité de tous ses
organes.
La position de l'Arabe est bien différente. Jeté sur de vastes plaines
rases, sans eau, sans forêts, il n'a pu, faute de gibier et de poisson,
être chasseur ou pêcheur. Le chameau a déterminé sa vie au genre
pastoral, et tout son caractère s'en est composé. Trouvant sous sa main
une nourriture légère, mais suffisante et constante, il a pris
l'habitude de la frugalité; content de son lait et de ses dattes, il n'a
point désiré la chair, il n'a point versé le sang: ses mains ne se sont
point accoutumées au meurtre, ni ses oreilles aux cris de la douleur: il
a conservé un coeur humain et sensible.
Lorsque ce sauvage pasteur connut l'usage du cheval, son état changea un
peu de forme. La facilité de parcourir rapidement de grands espaces le
rendit vagabond: il était avide par disette, il devint voleur par
cupidité; et tel est resté son caractère. Pillard plutôt que guerrier,
l'Arabe n'a point un courage sanguinaire; il n'attaque que pour
dépouiller; et si on lui résiste, il ne juge pas qu'un peu de butin
vaille la peine de se faire tuer. Il faut verser son sang pour
l'irriter; mais alors on le trouve aussi opiniâtre à se venger, qu'il a
été prudent à se compromettre.
On a souvent reproché aux Arabes cet esprit de rapine; mais, sans
vouloir l'excuser, on ne fait point assez d'attention qu'il n'a lieu
que pour l'étranger réputé ennemi, et par conséquent il est fondé sur le
droit public de la plupart des peuples. Quant à l'intérieur de leur
société, il y règne une bonne foi, un désintéressement, une générosité
qui feraient honneur aux hommes les plus civilisés. Quoi de plus noble
que ce droit d'asile établi chez toutes les tribus! Un étranger, un
ennemi même, a-t-il touché la tente du Bedouin, sa personne devient,
pour ainsi dire, inviolable. Ce serait une lâcheté, une honte éternelle,
de satisfaire même une juste vengeance aux dépens de l'hospitalité. Le
Bedouin a-t-il consenti à _manger le pain et le sel_ avec son hôte, rien
au monde ne peut le lui faire trahir. La puissance du sultan ne serait
pas capable de retirer un réfugié[210] d'une tribu, à moins de
l'exterminer tout entière. Ce Bedouin, si avide hors de son camp, n'y a
pas plus tôt remis le pied, qu'il devient libéral et généreux. Quelque
peu qu'il ait, il est toujours prêt à le partager. Il a même la
délicatesse de ne pas attendre qu'on le lui demande: s'il prend son
repas, il affecte de s'asseoir à la porte de sa tente, afin d'inviter
les passants; sa générosité est si vraie, qu'il ne la regarde pas comme
un mérite, mais comme un devoir: aussi prend-il sur le bien des autres
le droit qu'il leur donne sur le sien. A voir la manière dont en usent
les Arabes entre eux, on croirait qu'ils vivent en communauté de biens.
Cependant ils connaissent la propriété; mais elle n'a point chez eux
cette dureté que l'extension des faux besoins du luxe lui a donnée chez
les peuples agricoles. On pourra dire qu'ils doivent cette modération à
l'impossibilité de multiplier beaucoup leurs jouissances; mais si les
vertus de la foule des hommes ne sont dues qu'à la nécessité des
circonstances, peut-être les Arabes n'en sont-ils pas moins dignes
d'estime: ils sont du moins heureux que cette nécessité établisse chez
eux un état de choses qui a paru aux plus sages législateurs la
perfection de la police, je veux dire une sorte d'égalité ou de
rapprochement dans le partage des biens et l'ordre des conditions. Privé
d'une multitude de jouissances que la nature a prodiguées à d'autres
pays, ils ont moins de moyens de se corrompre et de s'avilir. Il est
moins facile à leurs chaiks de se former une faction qui asservisse et
appauvrisse la masse de la nation. Chaque individu pouvant se suffire à
lui-même, en garde mieux son caractère, son indépendance; et la pauvreté
particulière devient la cause et le garant de la liberté publique.
Cette liberté s'étend jusque sur les choses de religion: il y a cette
différence remarquable entre les Arabes des villes et ceux du désert,
que pendant que les premiers portent le double joug du despotisme
politique et du despotisme religieux, ceux-là vivent dans une franchise
absolue de l'un et de l'autre: il est vrai que sur les frontières des
Turks, les Bedouins gardent par politique des apparences musulmanes;
mais elles sont si peu rigoureuses, et leur dévotion est si relâchée,
qu'ils passent généralement pour des infidèles, sans loi et sans
prophètes. Ils disent même assez volontiers que la religion de Mahomet
n'a point été faite pour eux: «Car, ajoutent-ils, comment faire des
ablutions, puisque nous n'avons point d'eau? Comment faire des aumônes,
puisque nous ne sommes pas riches? Pourquoi jeûner le ramadan, puisque
nous jeûnons toute l'année? Et pourquoi aller à la Mekke, si Dieu est
partout?» Du reste, chacun agit et pense comme il veut, et il règne chez
eux la plus parfaite tolérance. Elle se peint très-bien dans un propos
que me tenait un jour un de leurs chaiks, nommé _Ahmed_, fils de
_Bâhir_, chef de la tribu des _Ouahidié_. «Pourquoi, _me disait ce
chaik_, veux-tu retourner chez les Francs? Puisque tu n'as pas
d'aversion pour nos moeurs, puisque tu sais porter la lance et courir un
cheval comme un Bedouin, reste parmi nous. Nous te donnerons des
pelisses, une tente, une honnête et jeune Bédouine, et une bonne jument
de race. Tu vivras dans notre maison.... Mais ne sais-tu pas, _lui
répondis-je_, que né parmi les Francs, j'ai été élevé dans leur
religion? Comment les Arabes verront-ils un _infidèle_, ou que
penseront-ils d'un _apostat_?.... Et toi-même, _répliqua-t-il_, ne
vois-tu pas que les Arabes vivent sans soucis du prophète et du _livre_
(le Qôran)? Chacun parmi nous suit la route de sa conscience. Les
actions sont devant les hommes; mais la religion est devant Dieu.» Un
autre chaik, conversant un jour avec moi, m'adressa par mégarde la
formule triviale: _Écoute, et prie sur le prophète;_ au lieu de la
réponse ordinaire, _J'ai prié;_ je répondis en souriant: _J'écoute_. Il
s'aperçut de sa méprise, et sourit à son tour. Un Turk de Jérusalem qui
était présent, prit la chose plus sérieusement. «O chaik, _lui dit-il,_
comment peux-tu adresser les paroles des vrais croyants à un infidèle?
_La langue est légère_, répondit le chaik, _encore que le coeur soit
blanc_ (pur); _mais toi qui connais les coutumes des Arabes, comment
peux-tu offenser un étranger avec qui nous avons mangé le pain et le
sel?_ Puis se tournant vers moi: _Tous ces peuples du Frankestan dont tu
m'as parlé, qui sont hors de la loi du prophète, sont-ils plus nombreux
que les musulmans? On pense_, lui répondis-je, _qu'ils sont 5 ou 6 fois
plus nombreux, même en comptant les Arabes.... Dieu est juste_,
reprit-il, _il pèsera dans ses balances_[211].»
Il faut l'avouer, il est peu de nations policées qui aient une morale
aussi généralement estimable que les Arabes bedouins; et il est
remarquable que les mêmes vertus se retrouvent presque également chez
les hordes turkmanes, et chez les Kourdes; en sorte qu'elles semblent
attachées à la vie pastorale. Il est d'ailleurs singulier que ce soit
chez ce genre d'hommes que la religion a le moins déformes extérieures,
au point que l'on n'a jamais vu chez les Bedouins, les Turkmans, ou les
Kourdes, ni prêtres, ni temples, ni culte régulier. Mais il est temps de
continuer la description des autres peuples de la Syrie, et de porter
nos considérations sur un état social tout différent de celui que nous
quittons, sur l'état des peuples agricoles et sédentaires.
CHAPITRE III.
Des peuples agricoles de la Syrie.
§ I.
Des Ansârié.
Le premier peuple agricole qu'il faut distinguer dans la Syrie du reste
de ses habitants, est celui que l'on appelle dans le pays du nom pluriel
d'_Ansârié_, rendu sur les cartes de Delisle par celui d'_Ensyriens_, et
sur celles de d'Anville par celui de _Nassaris_. Le terrain qu'occupent
ces _Ansârié_, est la chaîne de montagnes qui s'étend depuis _Antâkié_,
jusqu'au ruisseau dit _Nahr-el-Kébir_, ou la _Grande rivière_. Leur
origine est un fait historique peu connu, et cependant assez instructif.
Je vais le rapporter tel que le cite un écrivain qui a puisé aux sources
primitives[212].
»L'an des Grecs 1202 (c'est-à-dire, 891 de J-C.), il y avait dans les
environs de Koufa, au village de _Nasar_, un vieillard que ses jeûnes,
ses prières assidues et sa pauvreté faisaient passer pour un saint:
plusieurs gens du peuple s'étant déclarés ses partisans, il choisit
parmi eux 12 sujets pour répandre sa doctrine. Mais le commandant du
lieu, alarmé de ses mouvements, fit saisir le vieillard, et le fit
mettre en prison. Dans ce revers, son état toucha une fille esclave du
geôlier, et elle se proposa de le délivrer. Il s'en présenta bientôt une
occasion qu'elle ne manqua pas de saisir. Un jour que le geôlier s'était
couché ivre, et dormait d'un profond sommeil, elle prit tout doucement
les clefs qu'il tenait sous son oreiller, et après avoir ouvert la porte
au vieillard, elle vint les remettre en place, sans que son maître s'en
aperçut: le lendemain, lorsque le geolier vint pour visiter son
prisonnier, il fut d'autant plus étonné de trouver le lieu vide, qu'il
ne vit aucune trace de violence. Il crut alors que le vieillard avait
été délivré par un ange, et il s'empressa de répandre ce bruit pour
éviter la répréhension qu'il méritait. De son côté, le vieillard raconta
la même chose à ses disciples, et il se livra plus que jamais à la
prédication de ses idées. Il écrivit même un livre dans lequel on lit
entre autres choses: _Moi un tel, du village de Nasar, j'ai vu Christ,
qui est la parole de Dieu, qui est Ahmad, fils de Mohammad, fils de
Hanafa, de la race d'Ali, qui est aussi Gabriel; et il m'a dit_: _Tu es
celui qui lit (avec intelligence)_; _tu es l'homme qui dit vrai; tu es
le chameau qui préserve les fidèles de la colère; tu es la bête de
charge qui porte leur fardeau; tu es l'esprit (saint), et Jean, fils de
Zacharie. Va, et prêche aux hommes qu'ils fassent_ 4 _génuflexions en
priant; à savoir, deux avant le lever du soleil, et deux avant son
coucher, en tournant le visage vers Jérusalem; et qu'ils disent trois
fois_: _Dieu tout-puissant, Dieu très-haut, Dieu très-grand; qu'ils
n'observent plus que la_ 2^{e} _et_ 3^{e} _fête; qu'ils ne jeûnent que
deux jours par an; qu'ils ne se lavent point le prépuce, et qu'ils ne
boivent point de bière, mais du vin tant qu'il en voudront; enfin,
qu'ils s'abstiennent de la chair des bêtes carnassières._ Ce vieillard
étant passé en Syrie, répandit ces opinions chez les gens de la
campagne et du peuple, qui le crurent en foule; et après quelques
années, il s'évada, sans qu'on ait su ce qu'il devint».
Telle fut l'origine de ce _Ansâriens_, qui se trouvèrent, pour la
plupart, être des habitants de ces montagnes dont nous avons parlé. Un
peu plus d'un siècle après cette époque, les Croisés portant la guerre
dans ces cantons, et marchant de _Marrah_ par l'Oronte vers le Liban,
rencontrèrent de ces _Nasiréens_, dont ils tuèrent un grand nombre.
Guillaume de Tyr[213], qui rapporte ce fait, les confond avec les
_assassins_, et peut-être ont-ils eu des traits communs. Quant à ce
qu'il ajoute que le terme _assassins_ avait cours chez les Francs comme
chez les Arabes, sans pouvoir en expliquer l'origine, il est facile d'en
résoudre le problème. Dans l'usage vulgaire de la langue arabe,
_Hassâsin_[214] signifie _des voleurs de nuit_, des gens qui tuent _en
guet-apens_; on emploie ce terme encore aujourd'hui dans ce sens au
Kaire et dans la Syrie: par cette raison il convint aux _Bâténiens_, qui
tuaient par surprise; les Croisés qui le trouvèrent en Syrie au moment
que cette secte faisait le plus de bruit, durent en adopter l'usage. Ce
qu'ils ont raconté du _vieux de la Montagne_, est une mauvaise
traduction de la phrase _Chaik-el-Djebal_, qu'il faut expliquer
_seigneur des montagnes_; et par-là, les Arabes ont désigné le chef des
_Bâténiens_, dont le siége principal était à l'orient du _Kourdestan_,
dans les _montagnes_ de l'ancienne Médie.
Les _Ansârié_ sont, comme je l'ai dit, divisés en plusieurs peuplades ou
sectes; on y distingue les _Chamsiés_, ou adorateurs du _soleil_; les
_Kelbîé_, ou adorateurs du _chien_; et les _Quadmousié_, qu'on assure
rendre un culte particulier à l'organe qui, dans les femmes, correspond
à _Priape_[215]. Niebuhr, à qui l'on a fait les mêmes récits qu'à moi,
n'a pu les croire, _parce que_, dit-il, _il n'est pas probable que des
hommes se dégradent à ce point_; mais cette manière de raisonner est
démentie, et par l'histoire de tous les peuples, qui prouve que l'esprit
humain est capable des écarts les plus extravagants, et même par l'état
actuel de la plupart des pays, et surtout de ceux de l'Orient, où l'on
trouve un degré d'ignorance et de crédulité propre à recevoir ce qu'il y
a de plus absurde. Les cultes bizarres dont nous parlons, sont d'autant
plus croyables chez les _Ansârié_, qu'ils paraissent s'y être conservés
par une transmission continue des siècles anciens où ils régnèrent. Les
historiens[216] remarquent que malgré le voisinage d'Antioche, le
christianisme ne pénétra qu'avec la plus grande peine dans ces cantons;
il y comptait peu de prosélytes, même après le règne de Julien: de là,
jusqu'à l'invasion des Arabes, il eut peu le temps de s'établir; car il
n'en est pas toujours des révolutions d'opinions dans les campagnes
comme dans les villes. Dans celles ci, la communication facile et
continue répand plus promptement les idées, et décide en peu de temps de
leur sort par une chute ou un triomphe marqué. Les progrès que cette
religion put faire chez ces montagnards grossiers, ne servirent qu'à
aplanir les routes au mahométisme, plus analogue à leurs goûts; et il
résulta des dogmes anciens et modernes, un mélange informe auquel le
vieillard de _Nasar_ dut son succès. Cent cinquante ans après lui,
_Mohammad-el-Dourzi_ ayant à son tour fait une secte, les _Ansâriens_
n'en admirent point le principal article, qui était la divinité du
_kalife Hakem_: par cette raison, ils sont demeurés distincts des
Druzes, quoiqu'ils aient d'ailleurs divers traits de ressemblance avec
eux. Plusieurs des _Ansârié_ croient à la métempsycose; d'autres
rejettent l'immortalité de l'ame; et en général, dans l'anarchie civile
et religieuse, dans l'ignorance et la grossièreté qui règnent chez eux,
ces paysans se font telles idées qu'ils jugent à propos, et suivent la
secte qui leur plaît, ou n'en suivent point du tout.
Leurs pays est divisé en 3 districts principaux, tenus à _ferme_ par des
_chefs_ appelés _Moqaddamim_. Ils reportent leur tribut au pacha de
Tripoli, dont ils reçoivent leur titre chaque année. Leurs montagnes
sont communément moins escarpées que celles du Liban; elles sont en
conséquence plus propres à la culture, mais aussi elles sont plus
ouvertes aux Turks; et c'est par cette raison sans doute qu'avec une
plus grande fécondité en grain, en tabac à fumer, en vigne et en olives,
elles sont cependant moins peuplées que celles de leurs voisins les
Maronites et les Druzes, dont il faut nous occuper.
§ II.
Des Maronites.
Entre les _Ansârié_ au nord, et les _Druzes_ au midi, habite un petit
peuple connu dès long-temps sous le nom de _Maouârné_, ou _Maronites_.
Leur origine première, et la nuance qui les distingue des _Latins_, dont
ils suivent la communion, ont été longuement discutées par des écrivains
ecclésiastiques; ce qu'il y a de plus clair et de plus intéressant dans
ces questions, peut se réduire à ce qui suit.
Sur la fin du sixième siècle de l'église, lorsque l'esprit érémitique
était encore dans la ferveur de la nouveauté, vivait sur les bords de
l'_Oronte_ un nommé _Mâroun_, qui, par ses jeûnes, sa vie solitaire et
ses austérités, s'attira la considération du peuple d'alentour. Il
paraît que dans les querelles qui déja régnaient entre Rome et
Constantinople, il employa son crédit en faveur des Occidentaux. Sa
mort, loin de refroidir ses partisans, donna une nouvelle force à leur
zèle: le bruit se répandit qu'il se faisait des miracles près de son
corps: et sur ce bruit, il s'assembla de _Kinésrin_, d'_Aouâsem_ et
autres lieux, des gens qui lui dressèrent, dans _Hama_, une chapelle et
un tombeau; bientôt même il s'y forma un couvent qui prit une grande
célébrité dans toute cette partie de la Syrie. Cependant les querelles
des deux métropoles s'échauffèrent, et tout l'empire partagea les
dissensions des prêtres et des princes. Les affaires en étaient à ce
point, lorsque sur la fin du 7^{e} siècle, un moine du couvent de Hama,
nommé _Jean le Maronite_, parvint, par son talent pour la prédication, à
se faire considérer comme un des plus fermes appuis de la cause des
_Latins_ ou partisans du pape. Leurs adversaires, les partisans de
l'empereur, nommés par cette raison _melkites_, c'est-à-dire
_royalistes_, faisaient alors de grands progrès dans le Liban. Pour s'y
opposer avec succès, les Latins résolurent d'y envoyer _Jean le
Maronite_; en conséquence, ils le présentèrent à l'agent du pape, à
Antioche, lequel, après l'avoir sacré évêque de _Djebail_, l'envoya
prêcher dans ces contrées. Jean ne tarda pas à rallier ses partisans et
à en augmenter le nombre; mais traversé par les intrigues et même par
les attaques ouvertes des melkites, il jugea nécessaire d'opposer la
force à la force; il rassembla tous les Latins, et il s'établit avec eux
dans le Liban, où ils formèrent une société indépendante pour l'état
civil comme pour l'état religieux. C'est ce qu'indiqué un historien du
Bas-Empire[217], en ces termes: «L'an 8 de Constantin Pogonat (676 de
Jésus-Christ), les _Mardaïtes_ s'étant attroupés, s'emparèrent du Liban,
qui devint le refuge des vagabonds, des esclaves et de toute sorte de
gens. Ils s'y renforcèrent au point qu'ils arrêtèrent les progrès des
Arabes, et qu'ils contraignirent le kalife Moâouia à demander aux Grecs
une trêve de 30 ans, sous l'obligation d'un tribut de 50 chevaux de
race, de 100 esclaves, et de 10,000 pièces d'or.»
Le nom de _mardaïtes_ qu'emploie ici l'auteur, est un terme _syriaque_
qui signifie _rebelle_, et par son opposition à _melkite_ ou royaliste,
il prouve à la fois que le syriaque était encore usité à cette époque,
et que le schisme qui déchirait l'empire était autant civil que
religieux. D'ailleurs, il paraît que l'origine de ces deux factions et
l'existence d'une insurrection dans ces contrées, sont antérieures à
l'époque alléguée; car dès les premiers temps du mahométisme (622 de
Jésus-Christ) on fait mention de deux petits princes particuliers, dont
l'un, nommé _Youseph_, commandait à _Djebail_; et l'autre, nommé
_Kesrou_, gouvernait l'intérieur du pays, qui prit de lui le nom de
_Kesraouân_. On en cite encore après eux un autre qui fit une expédition
contre Jérusalem, et qui mourut très-âgé à _Beskonta_[218], où il
faisait sa résidence. Ainsi, dès avant Constantin Pogonat, ces montagnes
étaient devenues l'asile des _mécontents_ ou des _rebelles_, qui
fuyaient l'intolérance des empereurs et de leurs agents. Ce fut sans
doute par cette raison, et par une analogie d'opinions, que Jean et ses
disciples s'y réfugièrent; et ce fut par l'ascendant qu'ils y prirent,
ou qu'ils y avaient déja, que toute la nation se donna le nom de
_maronites_, qui n'était point injurieux comme celui de _mardaïtes_.
Quoi qu'il en soit, Jean ayant établi chez ces montagnards un ordre
régulier et militaire, leur ayant donné des armes et des chefs, ils
employèrent leur liberté à combattre les ennemis communs de l'empire et
de leur petit état; bientôt ils se rendirent maîtres de presque toutes
les montagnes jusqu'à Jérusalem. Le schisme qui arriva chez les
musulmans à cette époque, facilita leurs succès: _Moâouia_ révolté à
Damas contre Ali, kalife à Koufa, se vit obligé, pour n'avoir pas deux
guerres ensemble, de faire (en 678) un traité onéreux avec les Grecs.
Sept ans après, Abd-el-Malek le renouvela avec Justinien II, en exigeant
toutefois que l'empereur le délivrât des Maronites. Justinien eut
l'imprudence d'y consentir, et il y ajouta la lâcheté de faire
assassiner leur chef par un envoyé que cet homme trop généreux avait
reçu dans sa maison sous des auspices de paix. Après ce meurtre, cet
agent employa la séduction et l'intrigue si heureusement, qu'il emmena
12,000 hommes du pays; ce qui laissa une libre carrière aux progrès des
musulmans. Peu après, une autre persécution menaça les Maronites d'une
ruine entière; car le même Justinien envoya contre eux des troupes, sous
la conduite de Marcien et de Maurice, qui détruisirent le monastère de
Hama, et y égorgèrent 500 moines. De là ils vinrent porter la guerre
jusque dans le Kesraouân; mais heureusement que sur ces entrefaites
Justinien fut déposé, à la veille de faire exécuter un massacre général
dans Constantinople; et les Maronites, autorisés par son successeur,
ayant attaqué Maurice, taillèrent son armée en pièces dans un combat où
il périt lui-même. Depuis cette époque, on les perd de vue jusqu'à
l'invasion des Croisés, avec qui ils eurent tantôt des alliances et
tantôt des démêlés: dans cet intervalle, qui fut de plus de trois
siècles, une partie de leurs possessions leur échappa, et ils furent
restreints, vers le Liban, aux bornes actuelles; sans doute même ils
payèrent des tributs lorsqu'il se trouva des gouverneurs arabes ou
turkmans assez forts pour les exiger. Ils étaient dans ce cas vis-à-vis
du kalife d'Égypte _Hakem-B'amr-Ellah_, lorsque vers l'an 1014 il céda
leur côte à un prince turkman d'Alep. Deux cents ans après,
_Selah-eldîn_ ayant chassé les Européens de ces cantons, il fallut plier
sous sa puissance, et acheter la paix par des contributions. Ce fut
alors, c'est-à-dire vers l'an 1215, que les Maronites effectuèrent avec
Rome une réunion dont ils n'avaient jamais été éloignés, et qui subsiste
encore. Guillaume de Tyr, qui rapporte le fait, observe qu'ils avaient
40,000 hommes en état de porter les armes. Leur état, assez paisible
sous les Mamlouks, fut troublé par Sélim II; mais ce prince, occupé par
de plus grands soins, ne se donna pas la peine de les assujettir. Cette
négligence les enhardit; et de concert avec les Druzes et leur émir, le
célèbre Fakr-el-dîn, ils empiétèrent de jour en jour sur les Ottomans;
mais ces mouvements eurent une issue malheureuse; car Amurat III ayant
envoyé contre eux Ibrahim, pacha du Kaire, ce général les réduisit en
1588 à l'obéissance, et les soumit à un tribut annuel qu'ils paient
encore.
Depuis ce temps, les pachas, jaloux d'étendre leur autorité et leurs
rapines, ont souvent tenté d'introduire dans les montagnes des
Maronites leurs garnisons et leurs agas; mais toujours repoussés, ils
ont été forcés de s'en tenir à la première capitulation. La sujétion des
Maronites se borne donc à payer un tribut au pacha de Tripoli dont leur
pas relève; chaque année il en donne la ferme à un ou plusieurs
_chaiks_[219], c'est-à-dire, à des _notables_ qui en font la répartition
par districts et par villages. Cet impôt est assis presque entier sur
les mûriers et les vignes, qui sont les principaux et presque les seuls
objets de culture. Il varie en plus et en moins, selon la résistance que
l'on peut opposer au pacha. Il y a aussi des douanes établies aux bords
maritimes, tels que _Djebail_ et _Bâtroun_; mais cet objet n'est pas
considérable.
La forme du gouvernement n'est point fondée sur des conventions
expresses, mais seulement sur les usages et les coutumes. Cet
inconvénient eût eu sans doute des long-temps de fâcheux effets, s'ils
n'eussent été prévenus par plusieurs circonstances heureuses. La
première est la religion, qui mettant une barrière insurmontable entre
les Maronites et les musulmans, a empêché les ambitieux de se liguer
avec les étrangers pour asservir leur nation. La deuxième est la nature
du pays, qui offrant partout de grandes défenses, a donné à chaque
village, et presque à chaque famille, le moyen de résister par ses
propres forces, et par conséquent d'arrêter l'extension d'un seul
pouvoir; enfin l'on doit compter pour une troisième raison, la faiblesse
même de cette société, qui depuis son origine, environnée d'ennemis
puissants, n'a pu leur résister qu'en maintenant l'union entre ses
membres; et cette union n'a lieu, comme l'on sait, qu'autant qu'ils
s'abstiennent de l'oppression les uns des autres, et qu'ils jouissent
réciproquement de la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés.
C'est ainsi que le gouvernement s'est maintenu de lui-même dans un
équilibre naturel, et que les moeurs tenant lieu de lois, les Maronites
ont été préservés jusqu'à ce jour de l'oppression du despotisme et des
désordres de l'anarchie.
On peut considérer la nation comme partagée en deux classes, le _peuple_
et les _chaiks_. Par ce mot, on entend les plus _notables_ des
habitants, à qui l'ancienneté de leurs familles et l'aisance de leur
fortune donnent un état plus distingué que celui de la foule. Tous
vivent répandus dans les montagnes par villages, par hameaux, même par
maisons isolées; ce qui n'a pas lieu dans la plaine. La nation entière
est agricole; chacun fait valoir de ses mains le petit domaine qu'il
possède ou qu'il tient à ferme. Les chaiks même vivent ainsi, et ils ne
se distinguent du peuple que par une mauvaise pelisse, un cheval, et
quelques légers avantages dans la nourriture et le logement: tous
vivent frugalement, sans beaucoup de jouissances, mais aussi sans
beaucoup de privations, attendu qu'ils connaissent peu d'objets de luxe.
En général, la nation est pauvre, mais personne n'y manque du
nécessaire; et si l'on y voit des mendiants, ils viennent plutôt des
villes de la côte que du pays même. La propriété y est aussi sacrée
qu'en Europe, et l'on n'y voit point ces spoliations ni ces avanies si
fréquentes chez les Turks. On voyage de nuit et de jour avec une
sécurité inconnue dans le reste de l'empire. L'étranger y trouve
l'hospitalité comme chez les Arabes; cependant l'on observe que les
Maronites sont moins généreux, et qu'ils ont un peu le défaut de la
lésine. Conformément aux principes du christianisme, ils n'ont qu'une
femme, qu'ils épousent souvent sans l'avoir vue, toujours sans l'avoir
fréquentée. Contre les préceptes de cette même religion, ils ont admis
ou conservé l'usage arabe du _talion_, et le plus proche parent de tout
homme assassiné doit le venger. Par une habitude fondée sur la défiance
et l'état politique du pays, tous les hommes, chaiks ou paysans,
marchent sans cesse armés du fusil et du poignard; c'est peut-être un
inconvénient; mais il en résulte cet avantage, qu'ils ne sont pas
novices à l'usage des armes dans les circonstances nécessaires, telles
que la défense de leur pays contre les Turcs. Comme le pays
n'entretient point de troupes régulières, chacun est obligé de marcher
lorsqu'il y a guerre; et si cette milice était bien conduite, elle
vaudrait mieux que bien des troupes d'Europe. Les recensements que l'on
a eu occasion de faire dans les dernières années, portent à trente-cinq
mille le nombre des hommes en état de manier le fusil. Dans les rapports
ordinaires, ce nombre supposerait une population totale d'environ
105,000 ames. Si l'on y ajoute un nombre de prêtres, de moines et de
religieuses, répartis dans plus de 200 couvents; plus, le peuple des
villes maritimes, telles que _Djebail_, _Bâtroun_, etc, l'on pourra
porter le tout à 115,000 ames.
Cette quantité, comparée à la surface du pays, qui est d'environ 150
lieues carrées, donne 760 habitants par lieue carrée, ce qui ne laisse
pas d'être considérable, attendu qu'une grande partie du Liban est
composée de rochers incultivables, et que le terrain, même aux lieux
cultivés, est rude et peu fertile.
Pour la religion, les Maronites dépendent de Rome. En reconnaissant la
suprématie du pape, leur clergé a continué, comme par le passé, d'élire
un chef qui a le titre de _batraq_ ou _patriarche_ d'Antioche. Leurs
prêtres se marient comme aux premiers temps de l'église; mais leur femme
doit être vierge et non veuve, et ils ne peuvent passer à de secondes
noces. Ils célèbrent la messe en syriaque, dont la plupart ne
comprennent pas un mot. L'évangile seul se lit à haute voix en arabe,
afin que le peuple l'entende. La communion se pratique sous les deux
espèces. L'hostie est un petit pain rond, non levé, épais du doigt, et
un peu plus large qu'un écu de six livres. Le dessus porte un cachet qui
est la portion du célébrant. Le reste se coupe en petits morceaux, que
le prêtre met dans le calice avec le vin, et qu'il administre à chaque
personne, au moyen d'une cuiller qui sert à tout le monde. Ces prêtres
n'ont point, comme parmi nous, de bénéfices ou de rentes assignées; mais
ils vivent en partie du produit de leurs messes, des dons de leurs
auditeurs, et du travail de leurs mains. Les uns exercent des métiers;
d'autres cultivent un petit domaine; tous s'occupent pour le soutien de
leur famille et l'édification de leur troupeau. Ils sont un peu
dédommagés de leur détresse par la considération dont ils jouissent; ils
en éprouvent à chaque instant des effets flatteurs pour la vanité:
quiconque les aborde, pauvre ou riche, grand ou petit, s'empresse de
leur baiser la main: ils n'oublient pas de la présenter; et ils ne
voient pas avec plaisir les Européens s'abstenir de cette marque de
respect, qui répugne à nos moeurs, mais qui ne coûte rien aux naturels
accoutumés dès l'enfance à la prodiguer. Du reste, les cérémonies de la
religion ne sont pas pratiquées en Europe avec plus de publicité et de
liberté que dans le _Kesraouân_. Chaque village a sa chapelle, son
desservant, et chaque chapelle a sa cloche; chose inouïe dans le reste
de la Turkie. Les Maronites en tirent vanité; et pour s'assurer la durée
de ces franchises, ils ne permettent à aucun musulman d'habiter parmi
eux. Ils s'arrogent aussi le privilége de porter le turban vert, qui,
hors de leurs limites, coûterait la vie à un chrétien.
L'Italie ne compte pas plus d'évêques que ce petit canton de la Syrie;
ils y ont conservé la modestie de leur état primitif: on en rencontre
souvent dans les routes, montés sur une mule, suivis d'un seul
sacristain. La plupart vivent dans les couvents, où ils sont vêtus et
nourris comme les simples moines. Leur revenu le plus ordinaire ne passe
pas 1,500 livres; et dans ce pays, où tout est à bon marché, cette somme
suffit pour leur procurer même l'aisance. Ainsi que les prêtres, ils
sont tirés de la classe des moines; leur titre, pour être élus, est
communément une prééminence de savoir: elle n'est pas difficile à
acquérir, puisque le vulgaire des religieux et des prêtres ne connaît
que le catéchisme et la Bible. Cependant il est remarquable que ces deux
classes subalternes sont plus édifiantes par leurs moeurs et par leur
conduite; qu'au contraire les évêques et le patriarche, toujours livrés
aux cabales et aux disputes de prééminence et de religion, ne cessent de
répandre le scandale et le trouble dans le pays, sous prétexte
d'exercer, selon l'ancien usage, la correction ecclésiastique: ils
s'excommunient mutuellement eux et leurs adhérents; ils suspendent les
prêtres, interdisent les moines, infligent des pénitences publiques aux
laïques; en un mot, ils ont conservé l'esprit brouillon et tracassier
qui a été le fléau du Bas-Empire. La cour de Rome, souvent importunée de
leurs débats, tâche de les pacifier, pour maintenir en ces contrées le
seul asile qu'y conserve sa puissance. Il y a quelque temps qu'elle fut
obligée d'intervenir dans une affaire singulière, dont le tableau peut
donner une idée de l'esprit des Maronites.
Vers l'an 1755, il y avait dans le voisinage de la mission des jesuites,
une fille maronite, nommée _Hendîé_, dont la vie extraordinaire commença
de fixer l'attention du peuple. Elle jeûnait, elle portait le cilice,
elle avait le don des larmes; en un mot, elle avait tout l'extérieur des
anciens ermites, et bientôt elle en eut la réputation. Tout le monde la
regardait comme un modèle de piété, et plusieurs la réputèrent pour
sainte: de là aux miracles le passage est court; et bientôt en effet le
bruit courut qu'elle faisait des miracles. Pour bien concevoir
l'impression de ce bruit, il ne faut pas oublier que l'état des esprits
dans le Liban est presque le même qu'aux premiers siècles. Il n'y eut
donc ni incrédules ni plaisans, pas même de _douteurs_. _Hendîé_ profita
de cet enthousiasme pour l'exécution de ses projets; et se modelant en
apparence sur ses prédécesseurs dans la même carrière, elle désira
d'être fondatrice d'un ordre nouveau. Le coeur humain a beau faire; sous
quelque forme qu'il déguise ses passions, elles sont toujours les mêmes:
pour le conquérant comme pour le cénobite, c'est toujours également
l'ambition du pouvoir; et l'orgueil de la prééminence se montre même
dans l'excès de l'humilité. Pour bâtir le couvent, il fallait des fonds;
la fondatrice sollicita la piété de ses partisans, et les aumônes
abondèrent; elles furent telles, que l'on put élever en peu d'années
deux vastes maisons en pierre de taille, dont la construction a dû
coûter quarante mille écus. Le lieu, nommé le _Kourket_, est un dos de
colline au nord-ouest d'_Antoura_, dominant à l'ouest, sur la mer qui en
est très-voisine, et découvrant au sud jusqu'à la rade de _Baîrout_,
éloignée de quatre lieues. Le _Kourket_ ne tarda pas de se peupler de
moines et de religieuses. Le patriarche actuel fut le directeur-général;
d'autres emplois, grands et petits, furent conférés à divers prêtres ou
candidats, que l'on établit dans l'une des maisons. Tout réussissait à
souhait: il est vrai qu'il mourait beaucoup de religieuses; mais on en
rejetait la faute sur l'air, et il était difficile d'en imaginer la
vraie cause. Il y avait près de vingt ans que _Hendîé_ régnait dans ce
petit empire, quand un accident, impossible à prévoir, vint tout
renverser. Dans des jours d'été, un commissionnaire venant de Damas à
Baîrout, fut surpris par la nuit près de ce couvent: les portes étaient
fermées, l'heure indue; il ne voulut rien troubler; et content d'avoir
pour lit un monceau de paille, il se coucha dans la cour extérieure en
attendant le jour. Il y dormait depuis quelques heures, lorsqu'un bruit
clandestin de portes et de verrous vint l'éveiller. De cette porte,
sortirent trois femmes qui tenaient en main des pioches et des pelles;
deux hommes les suivaient, portant un long paquet blanc, qui paraissait
fort lourd. La troupe s'achemina vers un terrain voisin plein de pierres
et de décombres. Là, les hommes déposèrent leur fardeau, creusèrent un
trou où ils le mirent, recouvrirent le trou de terre qu'ils foulèrent,
et après cette opération, rentrèrent avec les femmes qui les suivirent.
Des hommes avec des religieuses, une sortie faite de nuit avec mystère,
un paquet déposé dans un trou caché, tout cela donna à penser au
voyageur. La surprise l'avait d'abord retenu en silence; bientôt les
réflexions firent naître l'inquiétude et la peur, et il se déroba dès
l'aube du jour pour se rendre à Baîrout. Il connaissait dans la ville un
marchand qui depuis quelques mois avait placé ses deux filles au
_Kourket_, avec une dot de 10,000 livres. Il alla le trouver hésitant
encore, et cependant brûlant d'impatience de raconter son aventure. L'on
s'assit jambes croisées, l'on alluma la longue pipe, et l'on prit le
café. Le marchand fait des questions sur le voyage; l'homme répond
qu'il a passé la nuit près du _Kourket_. On demande des détails; il en
donne: enfin il s'épanche, et conte ce qu'il a vu à l'oreille de son
hôte. Les premiers mots étonnent celui-ci; le paquet en terre
l'inquiète; bientôt la réflexion vient l'alarmer. Il sait qu'une de ses
filles est malade; il observe qu'il meurt beaucoup de religieuses. Ces
pensées le tourmentent; il n'ose admettre des soupçons trop graves, et
il ne peut les rejeter; il monte à cheval avec un ami; ils vont ensemble
au couvent; ils demandent à voir les deux novices: elles sont malades.
Le marchand insiste, et veut qu'on les apporte; on le refuse avec
humeur: il s'opiniâtre; on s'obstine: alors ses soupçons se tournent en
certitude. Il part le désespoir dans le coeur, et va trouver à
_Dair-el-Qamar_, _Saad_, kiâya[220] du prince _Yousef_, commandant de la
montagne. Il lui expose le fait et tous ses accessoires. Le kiâya en est
frappé; il lui donne des cavaliers et un ordre d'ouvrir de gré ou de
force: le qâdi se joint au marchand, et l'affaire devient juridique;
d'abord l'on fouille la terre, et l'on trouve que le paquet déposé est
un corps mort, que l'infortuné père reconnaît pour sa fille cadette: on
pénètre dans le couvent et l'on trouve l'autre en prison et près
d'expirer. Elle révéla des abominations qui firent frémir, et dont elle
allait, comme sa soeur, devenir la victime. On saisit la sainte, qui
soutint son rôle avec constance; l'on actionna les prêtres et le
patriarche. Ses ennemis se réunirent pour le perdre et profiter de sa
dépouille: il fut suspendu, déposé. L'affaire a été porté en 1776 à
Rome; la _Propagande_ a informé, et l'on a découvert des infamies de
libertinage, et des horreurs de cruauté. Il a été constaté que _Hendîé_
faisait périr ses religieuses, tantôt pour profiter de leurs dépouilles,
tantôt parce qu'elle les trouvait rebelles à ses volontés; que cette
femme non-seulement communiait, mais même consacrait et disait la messe;
qu'elle avait sous son lit des trous par lesquels on introduisait des
parfums, au moment qu'elle prétendait avoir des extases et des visites
du Saint-Esprit; qu'elle avait une faction qui la prônait et publiait
qu'elle était la mère de Dieu, revenue en terre, et mille autres
extravagances. Malgré cela, elle a conservé un parti assez puissant pour
s'opposer à la rigueur du traitement qu'elle méritait: on l'a renfermée
dans divers couvents, d'où elle s'est souvent évadée. En 1783, elle
était à la visitation d'Antoura, et le frère de l'émir des Druzes
voulait la délivrer. Grand nombre de personnes croient encore à sa
sainteté; et sans l'accident du voyageur, ses ennemis actuels y
croiraient de même. Que penser des réputations, s'il en est qui tiennent
à si peu de chose?
Dans le petit espace qui compose le pays des Maronites, on compte plus
de 200 couvents d'hommes ou de femmes. Leur règle est celle de saint
Antoine; ils la pratiquent avec une exactitude qui rappelle les temps
passés. Le vêtement des moines est une étoffe de laine brune et
grossière, assez semblable à la robe des capucins. Leur nourriture est
celle des paysans, avec cette exception, qu'ils ne mangent jamais de
viande. Ils ont des jeûnes fréquents, et de longues prières de jour et
de nuit; le reste de leur temps est employé à cultiver la terre, à
briser les rochers pour former les murs des terrasses qui soutiennent
les plants des vignes et des mûriers. Chaque couvent a un frère
cordonnier, un frère tailleur, un frère tisserand, un frère boulanger;
en un mot, un artiste de chaque métier nécessaire: on trouve presque
toujours un couvent de femmes à côté d'un couvent d'hommes; et cependant
il est rare d'entendre parler de scandales. Ces femmes elles-mêmes
mènent une vie très-laborieuse; et cette activité est sans doute ce qui
les garantit de l'ennui et des désordres qui accompagnent l'oisiveté:
aussi, loin de nuire à la population, on peut dire que ces couvents y
ont contribué, en multipliant par la culture les denrées dans une
proportion supérieure à leur consommation. La plus remarquable des
maisons des moines maronites, est _Qoz-haîé_, à 6 heures à l'est de
Tripoli. C'est là qu'on exorcise, comme aux premiers temps de l'église,
les possédés du diable. Il s'en trouve encore dans ces cantons: il y a
peu d'années que nos négociants de Tripoli en virent un qui exerça la
patience et le savoir des religieux. Cet homme, sain à l'extérieur,
avait des convulsions subites qui le faisaient entrer dans une fureur,
tantôt sourde, et tantôt éclatante. Il déchirait, il mordait, il
écumait; sa phrase ordinaire était: _Le soleil est ma mère, laissez-moi
l'adorer_. On l'inonda d'ablutions, on le tourmenta de jeûnes et de
prières, et l'on parvint, dit-on, à chasser le diable; mais d'après ce
qu'en rapportent des témoins éclairés, il paraît que ces possédés ne
sont pas autre chose que des hommes frappés de folie, de manie et
d'épilepsie; et il est très-remarquable que le même mot arabe désigne à
la fois l'_épilepsie_ et l'_obsession_[221].
La cour de Rome, en s'affiliant des Maronites, leur a donné un hospice
dans Rome, où ils peuvent envoyer plusieurs jeunes gens que l'on y élève
gratuitement. Il semblerait que ce moyen eût dû introduire parmi eux les
arts et les idées de l'Europe; mais les sujets de cette école, bornés à
une éducation purement monastique, ne rapportent dans leur pays que
l'italien, qui leur devient inutile, et un savoir théologique qui ne les
conduit à rien; aussi ne tardent-ils pas à rentrer dans la classe
générale. Trois ou quatre missionnaires que les capucins de France
entretiennent à Gâzir, à Tripoli et à Baîrout, n'ont pas opéré plus de
changements dans les esprits. Leur travail consiste à prêcher dans leur
église, à enseigner aux enfants le catéchisme, l'Imitation et les
Psaumes, et à leur apprendre à lire et à écrire. Ci-devant les jésuites
en avaient deux à leur maison d'Antoura; les lazaristes ont pris leur
place et continué leur mission. L'avantage le plus solide qui ait
résulté de ces travaux apostoliques, est que l'art d'écrire s'est rendu
plus commun chez les Maronites, et qu'à ce titre, ils sont devenus dans
ces cantons ce que sont les Coptes en Égypte, c'est-à-dire qu'ils se
sont emparés de toutes les places d'écrivains, d'intendants et de kiâyas
chez les Turks, et surtout chez les Druzes, leur alliés et leurs
voisins.
§ III.
Des Druzes.
Les _Druzes_ ou _Derouz_, dont le nom fit quelque bruit en Europe sur la
fin du 16^{e} siècle, sont un petit peuple qui, pour le genre de vie, la
forme du gouvernement, la langue et les usages, ressemble infiniment aux
Maronites. La religion forme leur principale différence. Long-temps
celle des Druzes fut un problême; mais enfin l'on a percé le mystère, et
désormais l'on peut en rendre un compte assez précis, ainsi que de leur
origine, à laquelle elle est liée. Pour en bien saisir l'histoire, il
convient de reprendre les faits jusque dans leurs premières sources.
Vingt-trois ans après la mort de Mahomet, la querelle d'_Ali_ son
gendre, et de _Moâouia_, gouverneur de Syrie, avait causé dans l'empire
arabe un premier schisme qui subsiste encore; mais à le bien prendre, la
scission ne portait que sur la puissance; et les musulmans, partagés
d'avis sur les représentants du prophète, demeuraient d'accord sur les
dogmes[222]. Ce ne fut que dans le siècle suivant que la lecture des
livres grecs suscita parmi les Arabes un esprit de discussion et de
controverse, jusqu'alors étranger à leur ignorance. Les effets en furent
tels que l'on devait les attendre; c'est-à-dire, que raisonnant sur des
matières qui n'étaient susceptibles d'aucune démonstration, et se
guidant par les principes abstraits d'une logique inintelligible, ils se
partagèrent en une foule d'opinions et de sectes. Dans le même temps, la
puissance civile tomba dans l'anarchie; et la religion, qui en tire les
moyens de garder son unité, suivit son sort: alors il arriva aux
musulmans ce qu'avaient déja éprouvé les chrétiens. Les peuples qui
avaient adopté le système de Mahomet, y joignirent leurs préjugés, et
les anciennes idées répandues dans l'Asie, se remontrèrent sous de
nouvelles formes: on vit renaître chez les musulmans, et la
métempsycose, et les transmigrations, et les _deux principes_ du bien et
du mal, et la résurrection au bout de 6,000 ans, telle que l'avait
enseignée Zoroastre: dans le désordre politique et religieux de l'état,
chaque inspiré se fit apôtre, chef de secte. On en compta plus de 60,
remarquables par le nombre de leurs partisans; toutes différant sur
quelques points de dogme, toutes s'inculpant d'hérésie et d'erreurs.
Les choses en étaient à ce point, lorsque dans le commencement du 11^{e}
siècle, l'Égypte devint le théâtre de l'un des plus bizarres spectacles
que l'histoire offre en ce genre. Écoutons les écrivains originaux[223].
«L'an de l'hedjire 386 (996 de Jésus-Christ), dit _El-Makin_, parvint au
trône d'Égypte, à l'âge de 11 ans, le 3^{e} calife de la race des
Fâtmites, nommé _Hakem-b'amr-ellah_. Ce prince fut l'un des plus
extravagants dont la mémoire des hommes ait gardé le souvenir. D'abord
il fit maudire dans les mosquées les premiers kalifes, compagnons de
Mahomet; puis il révoqua l'anathème: il força les juifs et les chrétiens
d'abjurer leur culte; puis il leur permit de le reprendre. Il défendit
de faire des chaussures aux femmes, afin qu'elles ne pussent sortir de
leurs maisons. Pour se désennuyer, il fit brûler la moitié du Kaire,
pendant que ses soldats pillaient l'autre. Non content de ces fureurs,
il interdit le pèlerinage de la Mekke, le jeûne, les 5 prières; enfin,
il porta la folie au point de vouloir se faire passer pour Dieu. Il fit
dresser un registre de ceux qui le reconnurent pour tel, et il s'en
trouva jusqu'au nombre de 16,000: cette idée fut appuyée par un faux
prophète qui était alors venu de la Perse en Égypte. Cet imposteur,
nommé _Mohammad-ben-Ismaël_, enseignait qu'il était inutile de pratiquer
le jeûne, la prière, la circoncision, le pèlerinage, et d'observer les
fêtes; que les prohibitions du porc et du vin étaient absurdes; que le
mariage des frères, des soeurs, des pères et des enfants était licite.
Pour être bien venu de _Hakem_, il soutint que ce kalife était Dieu
lui-même incarné; et au lieu de son nom _Hakem-b'amr-ellah_, qui
signifie _gouvernant par l'ordre de Dieu_, il l'appela _Hakem-b'amr-eh_,
qui signifie _gouvernant par son propre ordre_. Par malheur pour le
prophète, son nouveau Dieu n'eut pas le pouvoir de le garantir de la
fureur de ses ennemis: ils le tuèrent dans un émeute aux pieds même du
kalife, qui peu après fut aussi massacré sur le mont _Moqattam_, où il
entretenait, disait-il, commerce avec les anges.»
La mort de ces deux chefs n'arrêta point les progrès de leurs opinions:
un disciple de Mohammad-ben-Ismaël, nommé _Hamz-ben-Ahmad_, les répandit
avec un zèle infatigable dans l'Égypte, dans la Palestine et sur la côte
de Syrie, jusqu'à Sidon et Béryte. Il paraît que ses prosélytes
éprouvèrent le même sort que les Maronites, c'est-à-dire que, persécutés
par la communion régnante, ils se réfugièrent dans les montagnes du
Liban, où ils pouvaient mieux se défendre; du moins est-il certain que
peu après cette époque, on les y trouve établis et formant une société
indépendante comme leurs voisins. Il semblerait que la différence de
leurs cultes eût dû les rendre ennemis; mais l'intérêt pressant de leur
sûreté commune les força de se tolérer mutuellement; et depuis lors, ils
se montrèrent presque toujours réunis, tantôt contre les Croisés ou
contre les sultans d'Alep, tantôt contre les Mamlouks et les Ottomans.
La conquête de la Syrie par ces derniers, ne changea point d'abord leur
état. Sélim I, qui au retour de l'Égypte ne méditait pas moins que la
conquête de l'Europe, ne daigna pas s'arrêter devant les rochers du
Liban. Soliman II, son successeur, sans cesse occupé de guerres
importantes, tantôt contre les chevaliers de Rhodes, les Persans ou
l'Yemen, tantôt contre les Hongrois, les Allemands et Charles-Quint,
Soliman II n'eut pas davantage le temps de songer aux Druzes. Ces
distractions les enhardirent; et non contents de leur indépendance, ils
descendirent souvent de leurs montagnes pour piller les sujets des
Turks. Les pachas voulurent en vain réprimer leurs incursions: leurs
troupes furent toujours battues ou repoussées. Ce ne fut qu'en 1588,
qu'Amurat III, fatigué des plaintes qu'on lui portait, résolut, à
quelque prix que ce fût, de réduire ces rebelles, et eut le bonheur d'y
réussir. Son général Ybrahim Pacha, parti du Kaire, attaqua les Druzes
et les Maronites avec tant d'adresse ou de vigueur, qu'il parvint à les
forcer dans leurs montagnes. La discorde survint parmi les chefs, et il
en profita pour tirer une contribution de plus d'un million de piastres,
et pour imposer un tribut qui a continué jusqu'à ce jour.
Il paraît que cette expédition fut l'époque d'un changement dans la
constitution même des Druzes. Jusqu'alors ils avaient vécu dans une
sorte d'anarchie, sous le commandement de divers _chaiks_ ou
_seigneurs_. La nation était surtout partagée en deux factions, que l'on
retrouve chez tous les peuples arabes, et que l'on appelle parti
_Qaîsi_, et parti _Yamâni_.[224] Pour simplifier la régie, Ybrahim
voulut qu'il n'y eût qu'un seul chef qui fût responsable du tribut, et
chargé de la police. Par la nature même de son emploi, cet agent ne
tarda pas d'obtenir une grande prépondérance, et sous le nom de
gouverneur, il devint presque le roi de la république; mais comme ce
gouverneur fut tiré de la nation, il en résulta un effet que les Turks
n'avaient pas prévu et qui manqua de leur être funeste. Cet effet fut
que le gouverneur rassemblant dans ses mains tous les pouvoirs de la
nation, put donner à ses forces une direction unanime qui en rendit
l'action bien plus puissante. Elle fut naturellement tournée contre les
Turks, parce que les Druzes, en devenant leurs sujets, ne cessèrent pas
d'être leurs ennemis. Seulement ils furent obligés de prendre dans leurs
attaques les détours qui sauvassent des apparences, et ils firent une
guerre sourde, plus dangereuse peut-être qu'une guerre déclarée.
Ce fut alors, c'est-à-dire dans les premières années du XVII^{e} siècle,
que la puissance des Druzes acquit son plus grand développement: elle le
dut aux talents et à l'ambition du célèbre émir _Fakr-el-dîn_,
vulgairement appelé _Fakar-dîn_. A peine ce prince se vit-il chef et
gouverneur de la nation, qu'il appliqua tous ses soins à diminuer
l'ascendant des Ottomans, à s'agrandir même à leurs dépens; et il y mit
un art dont peu de commandants en Turquie ont offert l'exemple. D'abord
il gagna la confiance de la Porte par toutes les démonstrations du
dévouement et de la fidélité. Les Arabes infestaient la plaine de
_Balbek_, et les pays de _Sour_ et d'_Acre_; il leur fit la guerre, en
délivra les habitants, et prépara ainsi les esprits à désirer son
gouvernement. La ville de _Baîrout_ était à sa bienséance en ce qu'elle
lui ouvrait une communication avec les étrangers, et entre autres avec
les Vénitiens, ennemis naturels des Turks. _Fakr-el-dîn_ se prévalut des
malversations de l'aga, et l'expulsa: il fit plus; il sut se faire un
mérite de cette hostilité auprès du divan, en payant un tribut plus
considérable. Il en usa de la même manière à l'égard de _Saïde_, de
_Balbek_ et de _Sour_; enfin, dès 1613, il se vit maître du pays jusqu'à
_Adjaloun_ et _Safad_. Les pachas de Damas et de Tripoli ne voyaient pas
d'un oeil tranquille ces empiètements. Tantôt ils s'y opposaient à force
ouverte, sans pouvoir arrêter _Fakr-el-dîn_; tantôt ils essayaient de le
perdre à la Porte par des instigations secrètes; mais l'émir qui y
entretenait aussi des espions et des protecteurs, en éludait toujours
l'effet. Cependant le divan finit par s'alarmer des progrès des Druzes,
et fit les préparatifs d'une expédition capable de les écraser. Soit
politique, soit frayeur, _Fakr-el-dîn_ ne jugea pas à propos d'attendre
cet orage. Il entretenait en Italie des relations, sur lesquelles il
fondait de grandes espérances: il résolut d'aller lui-même solliciter
les secours qu'on lui promettait, persuadé que sa présence échaufferait
le zèle de ses amis, pendant que son absence refroidirait la colère de
ses ennemis: en conséquence, il s'embarqua à Baîrout, et après avoir
remis les affaires dans les mains de son fils Ali, il se rendit à la
cour des Médicis à Florence. L'arrivée d'un prince d'Orient en Italie ne
manqua pas d'éveiller l'attention publique: l'on demanda quelle était sa
nation, et l'on rechercha l'origine des _Druzes_. Les faits historiques
et les caractères de religion se trouvèrent si équivoques, que l'on ne
sut si l'on en devait faire des musulmans ou des chrétiens. L'on se
rappela les croisades, et l'on supposa qu'un peuple réfugié dans les
montagnes et ennemi des naturels, devait être une race de Croisés. Ce
préjugé était trop favorable à _Fakr-el-dîn_, pour qu'il le décréditât;
il eut l'adresse au contraire de réclamer de prétendues alliances avec
la maison de _Lorraine_: il fut secondé par les missionnaires et les
marchands, qui se promettaient un nouveau théâtre de conversions et de
commerce. Dans la vogue d'une opinion, chacun renchérit sur les preuves.
Des savants à _origines_, frappés de la ressemblance des noms, voulurent
que _Druzes_ et _Dreux_ ne fussent qu'une même chose, et ils bâtirent
sur ce fondement le système d'une prétendue colonie de croisés français,
qui, sous la conduite d'un comte de Dreux, se serait établie dans le
Liban. La remarque que l'on a faite ensuite, que Benjamin de Tudèle cite
le nom de Druzes avant le temps des croisades, a porté coup à cette
hypothèse. Mais un fait qui eût dû la ruiner dès son origine, est
l'idiome dont se servent les Druzes. S'ils fussent descendus des Francs,
ils eussent conservé au moins quelques traces de nos langues; car une
société retirée dans un canton séparé où elle vit isolée, ne perd point
son langage. Cependant celui des Druzes est un arabe très-pur et qui n'a
pas un mot d'origine européenne. La véritable étymologie du nom de ce
peuple était depuis long-temps dans nos mains sans qu'on pût s'en
douter. Il vient du fondateur même de la secte, de Mohammad-ben-Ismaël
qui s'appelait en surnom _el-Dorzi_, et non pas _el-Darari_, comme le
portent nos imprimés. La confusion de ces deux mots, si divers dans
notre écriture, tient à la figure des deux lettres arabes _r_ et _z_,
lesquelles ne diffèrent qu'en ce que le _z_ porte un point, qu'on a
très-souvent omis ou effacé dans les manuscrits[225].
Après neuf ans de séjour en Italie, _Fakr-el-dîn_ revint reprendre le
gouvernement de son pays. Pendant son absence, Ali son fils avait
repoussé les Turks, calmé les esprits, et maintenu les affaires en assez
bon ordre. Il ne restait plus à l'émir qu'à employer les lumières qu'il
avait dû acquérir, à perfectionner l'administration intérieure et à
augmenter le bien-être de sa nation; mais au lieu de l'art sérieux et
utile de gouverner, il se livra tout entier aux arts frivoles et
dispendieux dont il avait pris la passion en Italie. Il bâtit de toutes
parts des maisons de plaisance; il construisit des bains et des jardins.
Il osa même, sans égard pour les préjugés du pays, les orner de
peintures et de sculptures qu'a proscrites le Qôran. Les effets de
cette conduite ne tardèrent pas à se manifester. Les Druzes, dont le
tribut continuait comme en pleine guerre, s'indisposèrent. La faction
_Yamâni_ se réveilla; l'on murmura contre les dépenses du prince: le
faste qu'il étalait ralluma la jalousie des pachas. Ils voulurent
augmenter les contributions: ils recommencèrent les hostilités.
_Fakr-el-dîn_ les repoussa: ils prirent occasion de sa résistance pour
le rendre odieux et suspect au sultan même. Le violent Amurat IV
s'offensa qu'un de ses sujets osât entrer en comparaison avec lui, et il
résolut de le perdre. En conséquence, le pacha de Damas reçut ordre de
marcher avec toutes ses forces contre Baîrout, résidence ordinaire de
_Fakr-el-dîn_. D'autre part, quarante galères durent investir cette
ville par mer, pour lui interdire tout secours. L'émir, qui comptait sur
sa fortune et sur un secours d'Italie, résolut d'abord de faire tête à
cet orage. Son fils Ali, qui commandait à _Safad_, fut chargé d'arrêter
l'armée turke; et en effet, il osa lutter contre elle, malgré une grande
disproportion de forces; mais après deux combats où il eut l'avantage,
ayant été tué dans une troisième attaque, les affaires changèrent tout à
coup de face, et tournèrent à la décadence. _Fakr-el-dîn_, effrayé de la
perte de ses troupes, affligé de la mort de son fils, amolli même par
l'âge et par une vie voluptueuse, _Fakr-el-dîn_ perdit le conseil et le
courage. Il ne vit plus de ressource que dans la paix; il envoya son
second fils la solliciter à bord de l'amiral turk, essayant de le
séduire par des présents; mais l'amiral retenant les présents et
l'envoyé, déclara qu'il voulait la personne même du prince.
_Fakr-el-dîn_ épouvanté prit la fuite; les Turks, maîtres de la
campagne, le poursuivirent; il se réfugia sur le lieu escarpé de _Niha_;
ils l'y assiégèrent. Après un an, voyant leurs efforts inutiles, ils le
laissèrent libre; mais peu de temps après, les compagnons de son
adversité, las de leurs disgrâces, le trahirent et le livrèrent aux
Turks. _Fakr-el-dîn_, dans les mains de ses ennemis, conçut un espoir de
pardon, et se laissa conduire à Constantinople. Amurat, flatté de voir à
ses pieds un prince aussi célèbre, eut d'abord pour lui cette
bienveillance que donne l'orgueil de la supériorité; mais bientôt revenu
au sentiment plus durable de la jalousie, il se rendit aux instigations
de ses courtisans; et dans un accès de son humeur violente, il le fit
étrangler vers 1632.
Après la mort de _Fakr-el-dîn_, la postérité de ce prince ne continua
pas moins de posséder le commandement, sous le bon plaisir et la
suzeraineté des Turks: cette famille étant venue à manquer de lignée
mâle au commencement de ce siècle, l'autorité fut déférée, par
l'élection des _chaiks_, à la maison de _Chebak_, qui gouverne encore
aujourd'hui. Le seul émir de cette maison qui mérite quelque souvenir,
est l'émir _Melhem_, qui a régné depuis 1740 jusqu'en 1759. Dans cet
intervalle, il est parvenu à réparer les pertes que les Druzes avaient
essuyées à l'intérieur, et à leur rendre à l'extérieur la considération
dont ils étaient déchus depuis le revers de _Fakr-el-dîn_. Sur la fin de
sa vie, c'est-à-dire vers 1745, _Melhem_ se dégoûta des soucis du
gouvernement, et il abdiqua pour vivre dans une retraite religieuse, à
la manière des _Oqqâls_. Mais les troubles qui survinrent le rappelèrent
aux affaires jusqu'en 1759, qu'il mourut généralement regretté. Il
laissa 3 fils en bas âge: l'aîné, nommé _Yousef_, devait, selon la
_coutume_, lui succéder; mais comme il n'avait encore que onze ans, le
commandement fut dévolu à son oncle _Mansour_, par une disposition assez
générale du droit public de l'Asie, qui veut que les peuples soient
gouvernés par un homme en âge de raison. Le jeune prince était peu
propre à soutenir ses prétentions; mais un Maronite nommé
_Sad-el-Kouri_, à qui Melhem avait confié son éducation, se chargea de
ce soin. Aspirant à voir son pupille un prince puissant, pour être un
puissant visir, il travailla de tout son pouvoir à élever sa fortune.
D'abord il se retira avec lui à _Djebail_, au Kesraouân, où l'émir
_Yousef_ possédait de grands domaines; et là il prit à tâche de
s'affectionner les Maronites, en saisissant toutes les occasions de
servir les particuliers et la nation. Les gros revenus de son pupille,
et la modicité de ses dépenses, lui en fournirent de puissants moyens.
La ferme du Kesraouân était divisée entre plusieurs chaiks dont on était
peu content; _Sad_ en traita avec le pacha de Tripoli, et s'en rendit le
seul adjudicataire. Les _Motouâlis_ de la vallée de Balbek avaient fait,
depuis quelques années, des empiétements sur le Liban, et les Maronites
s'alarmaient du voisinage de ces musulmans intolérants. _Sad_ acheta du
pacha de Damas la permission de leur faire la guerre, et il les expulsa
en 1763. Les Druzes étaient toujours divisés en deux factions[226]:
_Sad_ lia ses intérêts à celle qui contrariait _Mansour_, et il prépara
sourdement la trame qui devait perdre l'oncle, pour élever le neveu.